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Les USA estiment détenir le droit inaliénable d'exploiter les nations en développement (par Noam Chomsky)
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Article initia­le­ment publié (en anglais) sur le site de TruthOut, le 30 novembre 2015.


Ce qui suit est une confé­rence inti­tu­lée « Contai­ning Inter­nal Aggres­sion » (Conte­nir l’agres­sion interne) que l’on peut trou­ver dans Idéo­lo­gie et pouvoir : les confé­rences de Mana­gua de Noam Chom­sky (initia­le­ment publié en 1987 et faisant partie de la collec­tion en 12 volumes Noam Chom­sky dispo­nible sur Truthout :

Dans la dernière confé­rence, j’ai passé en revue quelques-uns des docu­ments d’ar­chives de la stra­té­gie US à haut niveau. Ces docu­ments révèlent l’exis­tence effec­tive de diver­gences d’opi­nions mais elles sont très limi­tées. Les désac­cords portent essen­tiel­le­ment sur des ques­tions de tactiques, sur la meilleure manière d’at­teindre des objec­tifs qui sont accep­tés sans donner lieu à trop de ques­tions ou de discus­sions, puisqu’ils sont large­ment parta­gés par les groupes de l’élite qui parti­cipe acti­ve­ment au système poli­tique et qui consti­tue la branche exécu­tive du gouver­ne­ment ainsi que la struc­ture extra-gouver­ne­men­tale dont le rôle est de défi­nir les condi­tions au sein desquelles la poli­tique étatique est élabo­rée puis appliquée.

La préoc­cu­pa­tion prin­ci­pale, concer­nant le Tiers-Monde, est de défendre le droit de piller et d’ex­ploi­ter, pour proté­ger « nos » matières premières. Plus géné­ra­le­ment, la préoc­cu­pa­tion consiste à main­te­nir la « Grande Zone » subor­don­née aux besoins des élites des États-Unis et de s’as­su­rer que les autres puis­sances soient limi­tées à leurs « inté­rêts régio­naux » à l’in­té­rieur de la « struc­ture de l’ordre mondial » main­te­nue et contrô­lée par les États-Unis. Pour reprendre les termes de George Kennan, figure de proue des premiers stra­tèges de l’après-guerre, nous devons mettre de côté « les objec­tifs vagues et irréels tels que les droits de l’homme, l’élé­va­tion du niveau de vie et la démo­cra­ti­sa­tion », et être prêts à user de violence si cela s’avère néces­saire à l’ac­com­plis­se­ment de nos objec­tifs, sans être « gênés par des slogans idéa­listes. »

Les prin­ci­paux enne­mis sont les popu­la­tions indi­gènes qui tentent de voler nos ressources qui se trouvent par le plus grand des hasards dans leurs pays, et qui se préoc­cupent des objec­tifs vagues et idéa­listes tels que les droits de l’homme, l’élé­va­tion du niveau de vie et la démo­cra­ti­sa­tion, et qui, du fait de leur arrié­ra­tion et de leur folie, peinent à comprendre que leur « fonc­tion » consiste à « enri­chir les écono­mies indus­trielles de l’oc­ci­dent » (y compris le Japon) et à répondre aux besoins des groupes privi­lé­giés qui dominent ces socié­tés. Le plus grand danger que ces enne­mis indi­gènes repré­sentent est, sauf si on les arrête à temps, qu’ils puissent propa­ger le virus de l’in­dé­pen­dance, de la liberté, du souci du bien-être humain, en conta­mi­nant des régions avoi­si­nantes ; il faut les empê­cher de trans­for­mer leurs socié­tés en pommes pour­ries qui risquent de conta­mi­ner le baril entier et donc mena­cer la stabi­lité de la « Grande Zone ». Ainsi que l’ont exprimé d’autres stra­tèges, les États-Unis doivent « empê­cher la propa­ga­tion de la pour­ri­ture ». Ils doivent préve­nir ce qui est parfois appelé — sur la base d’autres hypo­thèses défi­nis­sant ce qu’on peut consi­dé­rer comme bien et juste — « la menace du bon exemple ». La menace du pour­ris­se­ment et de la conta­mi­na­tion est une menace sérieuse qui requiert des mesures sérieuses, la violence s’il le faut, qui sont toujours présen­tées comme la défense des valeurs les plus nobles, selon la méthode clas­sique.

Les prin­ci­pales lignes de pensée sont clai­re­ment expri­mées dans des docu­ments top secrets et dans des études prévi­sion­nelles, et parfois aussi dans des décla­ra­tions publiques, mais elles sont absentes des analyses poli­tiques, des jour­naux, ou même de la plupart des programmes univer­si­taires, en accord avec le deuxième prin­cipe majeur poli­tique : le système idéo­lo­gique doit lui aussi remplir sa « fonc­tion », à savoir, d’as­su­rer le niveau requis d’igno­rance et d’apa­thie, de la part de la popu­la­tion en géné­ral ainsi que parmi les élites poli­tiques actives, sauf, bien sûr, celles dont le rôle ne se limite pas au contrôle idéo­lo­gique mais qui inter­viennent aussi dans la plani­fi­ca­tion et la mise en appli­ca­tion de déci­sions poli­tiques impor­tantes.

J’ai ensuite entamé l’ana­lyse de la ques­tion du système mondial qui se déve­loppe depuis la deuxième guerre mondiale, en me concen­trant sur le rôle des États-Unis, comme je le ferai tout au long de ces confé­rences. J’ai conclu la dernière confé­rence avec quelques remarques rela­tives au Tiers-Monde et à l’Eu­rope de l’après deuxième guerre mondiale et des problèmes que cela a posés pour la plani­fi­ca­tion de la « Grande Zone » : non pas la menace d’une agres­sion de l’Union Sovié­tique mais la menace d’un effon­dre­ment écono­mique et d’une poli­tique démo­cra­tique qui pour­raient mener à des formes de déve­lop­pe­ments écono­mique et social qui se situe­raient en dehors du cadre de l’ordre mondial dominé par les USA.

Les feux des puits de pétroles font rage hors de Kuwait City, après la première Guerre du Golfe, le 21 mars 1991. Les troupes irakiennes en retraite mettent le feu aux champs de pétrole.

Afin de surmon­ter ces menaces, les États-Unis ont élaboré le plan Marshall et des programmes simi­laires, qui, ainsi que je l’ai fait obser­ver précé­dem­ment, ont permis aux expor­ta­teurs US de matières premières et de produits manu­fac­tu­rés d’ob­te­nir des subven­tions extrê­me­ment élevées. Dans l’in­ter­valle, on a résolu la menace de poli­tique démo­cra­tique de manière natu­relle, en entre­pre­nant un programme, de portée mondiale, visant à détruire la résis­tance anti­fas­ciste et les orga­ni­sa­tions popu­laires qui lui étaient asso­ciées, souvent en faveur de fascistes ou de colla­bo­ra­teurs fascistes. Il s’agit là, en fait, de l’un des thèmes majeurs de l’his­toire du début de l’après-guerre.

Le schéma a été établi dans la première zone libé­rée, l’Afrique du Nord, où le président Roose­velt a installé au pouvoir l’ami­ral Jean Darlan, colla­bo­ra­teur nazi de premier plan et auteur des lois anti­sé­mites du régime de Vichy. Au fur et à mesure de leur avan­cée à travers l’Ita­lie, les forces US ont restauré la struc­ture essen­tielle du régime fasciste tout en disper­sant la résis­tance, qui avait coura­geu­se­ment combattu six divi­sions nazies. En Grèce, les troupes britan­niques ont fait leur entrée après le retrait des nazis et ont imposé un régime sévère et corrompu qui a suscité le renou­vel­le­ment de la résis­tance que la Grande-Bretagne a été dans l’in­ca­pa­cité de contrô­ler du fait de son déclin d’après-guerre. Les États-Unis succé­dèrent à la Grande-Bretagne, sous le couvert de la rhéto­rique de la doctrine Truman clamant la défense des « peuples libres qui résistent à des tenta­tives d’as­ser­vis­se­ment par des mino­ri­tés armées ou par des pres­sions exté­rieures. » Entre temps, le conseiller prési­den­tiel Clark Clif­ford décla­rait joyeu­se­ment en privé que la doctrine servi­rait de « coup d’en­voi d’une campagne qui amène­rait les gens à comprendre que la guerre n’est en rien termi­née. » Et en effet, elle a déclen­ché une nouvelle ère de mili­ta­risme inté­rieur et d’in­ter­ven­tions à l’étran­ger dans le contexte de la confron­ta­tion de la guerre froide, la Grèce n’étant que la première cible. Les États-Unis y lancèrent une guerre meur­trière de contre-insur­rec­tion, avec la torture, l’exil poli­tique de dizaines de milliers de personnes, les camps de réédu­ca­tion, la destruc­tion des syndi­cats et de toute poli­tique indé­pen­dante, et toute la pano­plie des moyens utili­sés ulté­rieu­re­ment dans des pratiques simi­laires à travers le monde, plaçant ferme­ment la société entre les mains des inves­tis­seurs US et des élites locales du monde des affaires, tandis qu’une grande partie de la popu­la­tion devait émigrer pour survivre. Une fois de plus, les béné­fi­ciaires furent, entre autres, les colla­bo­ra­teurs nazis, alors que les prin­ci­pales victimes étaient des ouvriers et des paysans de la résis­tance anti­na­zie menée par les commu­nistes.

Le succès de l’opé­ra­tion de contre-insur­rec­tion en Grèce servit de modèle à l’es­ca­lade mili­taire contre le Viet­nam du Sud au début des années 60, ainsi que le proclama Adlai Steven­son aux Nations Unis en 1964 tout en expliquant qu’au Viet­nam du Sud, les États-Unis étaient enga­gés dans la défense contre « une agres­sion interne ». En d’autres termes, les États-Unis prenaient la défense du Viet­nam du Sud contre « l’agres­sion interne » prove­nant de sa propre popu­la­tion. C’est l’es­sence même de la rhéto­rique de la doctrine Truman. Le modèle grec fut égale­ment invoqué par Roger Fontaine, le conseiller de Reagan en Amérique Centrale alors que l’ad­mi­nis­tra­tion Reagan se prépa­rait à inten­si­fier la « défense » du Salva­dor mise en place par Carter contre une « agres­sion interne ».

Il serait inté­res­sant de noter que la répu­ta­tion de Steven­son en tant que remarquable défen­seur de nobles valeurs et figure prépon­dé­rante du libé­ra­lisme moderne n’est nulle­ment enta­chée par ce type de rhéto­rique. La doctrine selon laquelle les États-Unis furent enga­gés dans la défense d’un pays ou un autre contre une « agres­sion interne » est benoî­te­ment accep­tée par les classes éduquées des États-Unis, ainsi qu’en Europe de manière assez géné­rale, un fait qui donne une certaine idée du niveau moral et intel­lec­tuel du discours qu’on quali­fie de civi­lisé.

Je revien­drai à la doctrine Truman dans un moment, mais d’abord il est néces­saire de souli­gner que le schéma que je viens de décrire s’éten­dait au monde entier. En Corée, les forces US écar­tèrent le gouver­ne­ment popu­laire local et instau­rèrent une répres­sion brutale, utili­sant la police et des colla­bo­ra­teurs japo­nais. Quelques 100 000 personnes furent tuées, dont 30 à 40 000 au cours de la répres­sion d’une insur­rec­tion paysanne sur l’île de Cheju, avant ce qu’on appelle en occi­dent « la guerre de Corée ». De même, aux Philip­pines, la résis­tance paysanne anti-japo­naise fut écra­sée au cours d’une longue et rude guerre contre-insur­rec­tion­nelle, tandis que les colla­bo­ra­teurs des japo­nais étaient rame­nés au pouvoir.

En Thaï­lande, les États-Unis appuyèrent vigou­reu­se­ment toute une série de coups d’état mili­taires qui abou­tirent à l’in­ves­ti­ture de Phibun Song­kh­ram, « le premier dicta­teur parti­san de l’Axe à reprendre le pouvoir après la guerre », selon les termes de l’an­cien spécia­liste thaï de la CIA Frank Darling dans son étude consa­crée aux rela­tions entre les États-Unis et la Thaï­lande. Le chef des Forces thaï­lan­daises libres qui avaient coopéré avec les États-Unis pendant la guerre, la figure libé­rale démo­cra­tique la plus marquante de la Thaï­lande, fut desti­tué par un coup d’état soutenu par les États-Unis et finit par se retrou­ver en Chine commu­niste. En 1954, par le biais du plan secret destiné à contour­ner les Accords de Genève qui avaient établi un cadre pour la paix en Indo­chine, le Conseil de Sécu­rité Natio­nale proposa que la Thaï­lande soit dési­gnée « comme le point focal des opéra­tions secrètes et psycho­lo­giques en Asie du Sud-Est ». Cet objec­tif fut atteint. La Thaï­lande devint par la suite la base des attaques US et un bastion du Monde Libre, sans comp­ter l’es­cla­vage infan­tile, l’épou­van­table exploi­ta­tion des femmes, la corrup­tion massive, la famine et la misère, et de larges profits pour les inves­tis­seurs occi­den­taux et leurs clients thaï. Alors que s’ache­vait la guerre d’In­do­chine, l’ap­pui que les États-Unis appor­taient à la bruta­lité mili­taire thaï ne faiblit pas, s’ins­cri­vant dans leur lutte contre les éléments de démo­cra­ti­sa­tion, ainsi qu’ils l’avaient fait aux Philip­pines au cours de la même période.

Un excellent docu­men­taire, sur le sujet de l’im­pé­ria­lisme US, à voir:

En Indo­chine, les États-Unis ont soutenu la France dans ses efforts de « défense » de son ancienne colo­nie contre « l’agres­sion interne » du mouve­ment natio­na­liste viet­na­mien, qui avait égale­ment coopéré avec les États-Unis pendant la guerre. Concer­nant l’Amé­rique Latine, un coup d’état fasciste en Colom­bie inspiré par l’Es­pagne de Franco, n’éveilla pas plus d’in­té­rêt qu’un coup d’état mili­taire au Vene­zuela ou que la ré-inves­ti­ture d’un admi­ra­teur du fascisme au Panama. Mais le premier gouver­ne­ment démo­cra­tique dans l’his­toire du Guate­mala, prenant comme modèle le New Deal de Roose­velt, suscita une âpre hosti­lité de la part des États-Unis ainsi qu’un coup d’état insti­gué par la CIA qui fit du Guate­mala un véri­table enfer terrestre, main­tenu depuis lors par des inter­ven­tions et le soutien régu­lier des États-Unis, parti­cu­liè­re­ment sous Kennedy et John­son. L’his­toire se pour­suit tout au long des années Carter où, contrai­re­ment à ce qui est commu­né­ment présumé, une aide mili­taire offi­cielle des États-Unis appor­tée à une série de Himm­ler Guaté­mal­tèques ne cessa jamais, se situant à peine en dessous de la norme. Des aides mili­taires étaient égale­ment ache­mi­nées autre­ment, notam­ment via des régimes tribu­taires des États-Unis. Sous Reagan, le soutien à un quasi-géno­cide devint réso­lu­ment triom­phal.

Le schéma d’après-guerre consis­tant à margi­na­li­ser, ou à détruire si cela s’avé­rait néces­saire, la résis­tance anti­fas­ciste, souvent au profit de sympa­thi­sants fascistes et de colla­bo­ra­teurs, était plutôt répandu et géné­ra­lisé. Mais de façon prévi­sible, la version édul­co­rée de l’his­toire ne consacre pas un chapitre à cette campagne mondiale, bien qu’on puisse en décou­vrir les détails dans des études spécia­li­sées trai­tant de l’un ou l’autre pays. Lorsque des faits se rappor­tant à un pays en parti­cu­lier sont consta­tés, la poli­tique mise en œuvre est géné­ra­le­ment attri­buée à une erreur résul­tant de l’igno­rance ou de la naïveté des diri­geants améri­cains bien inten­tion­nés ou à la confu­sion régnant dans la période d’après-guerre.

L’un des aspects de ce projet d’après-guerre fut le recru­te­ment de crimi­nels de guerre nazis tels que Rein­hard Gehlen, qui avait dirigé les services de rensei­gne­ments mili­taires nazis sur le Front de l’Est et qui s’était vu confier les mêmes préro­ga­tives dans le nouvel État d’Al­le­magne de l’Ouest sous l’étroite surveillance de la CIA, ou encore Klaus Barbie, respon­sable de nombreux crimes en France et dûment chargé de l’es­pion­nage des français par les services secrets US. Les raisons en furent expliquées de façon convain­cante par le supé­rieur de Barbie, le Colo­nel Eugene Kolb, qui nota que ses « compé­tences étaient abso­lu­ment néces­saires« ; « A notre connais­sance, ses acti­vi­tés étaient diri­gées contre la Résis­tance et le Parti commu­niste français clan­des­tin, de la même façon que nous étions dans la période de l’après-guerre préoc­cu­pés par le Parti commu­niste alle­mand et les acti­vi­tés hostiles à la poli­tique US en Alle­magne ». La remarque de Kolb est juste. Les États-Unis avaient pris le relais des nazis, et il était par consé­quent tout à fait natu­rel qu’ils aient recours à des spécia­listes pour lutter contre la résis­tance.

Plus tard, lorsqu’il devint impos­sible de les proté­ger des repré­sailles reven­diquées par l’Eu­rope, un grand nombre de ces gens qui s’étaient avérés utiles furent envoyés aux États-Unis ou en Amérique Latine, avec l’aide du Vati­can et de prêtres fascistes. Beau­coup d’entre eux se sont recon­ver­tis depuis, dans le terro­risme, les coups d’état, le trafic de drogues et d’armes, la forma­tion des dispo­si­tifs de sécu­rité natio­nale de pays soute­nus par les États-Unis aux méthodes de torture conçues par la Gestapo, et ainsi de suite. Certains de leurs élèves se sont instal­lés en Amérique Centrale, établis­sant un lien direct entre les camps de la mort et les esca­drons de la mort, via l’al­liance US-SS d’après-guerre.

Comme je l’ai déjà mentionné, le raison­ne­ment derrière ces acti­vi­tés fut prin­ci­pa­le­ment esquissé par Dean Ache­son, qui devait deve­nir plus tard secré­taire d’État, dans son plai­doyer devant le Congrès en faveur de la doctrine Truman. Sa contri­bu­tion et les concep­tions géné­rales qu’elles impliquent méritent d’être exami­nées de plus près, dans la mesure où elles sont au centre de la poli­tique de stra­té­gie inter­na­tio­nale des États-Unis, en tant que corol­laires du prin­cipe fonda­men­tal de défense de la Cinquième Liberté. Le contexte, ainsi que le décrit Ache­son dans ses mémoires, était la diffi­culté rencon­trée par l’Ad­mi­nis­tra­tion de surmon­ter les réti­cences du Congrès, reflé­tant l’opi­nion publique, à s’en­ga­ger dans de nouvelles aven­tures mili­taires en 1947. Ache­son décrit comment il est parvenu à venir à bout de ces réti­cences en des termes qui méritent d’être cités inté­gra­le­ment :

« Au cours des derniers dix-huit mois, j’ai dit, la pres­sion sovié­tique sur le Détroit, sur l’Iran et sur le Nord de la Grèce ont amené les Balkans au point où la forte proba­bi­lité d’une percée sovié­tique pour­rait ouvrir trois conti­nents à une péné­tra­tion sovié­tique. Comme des pommes dans un baril conta­miné par une seule pomme pour­rie, la corrup­tion de la Grèce risque d’in­fec­ter l’Iran et de s’étendre à l’est. Cette conta­mi­na­tion pour­rait se propa­ger à l’Afrique en passant par l’Asie Mineure et l’Egypte, puis à l’Eu­rope à travers l’Ita­lie et la France, déjà mena­cées par les partis commu­nistes les plus puis­sants de l’Eu­rope occi­den­tale. »

En dehors de l’inquié­tude liée à la « menace » d’une poli­tique démo­cra­tique en Europe, deux points méritent une atten­tion parti­cu­lière en rela­tion avec les remarques de Ache­son : (1) l’évo­ca­tion de la menace russe, (2) la théo­rie de la pomme pour­rie. Exami­nons-les à tour de rôle.

Ache­son cite trois exemples d’une « percée sovié­tique haute­ment probable » : le Détroit des Darda­nelles, l’Iran et la Grèce. Il savait perti­nem­ment que chacun de ces exemples était falla­cieux. Il était certai­ne­ment conscient que les efforts de l’Union Sovié­tique pour prendre part à la gestion du Détroit avaient déjà été repous­sés et qu’elle avait accepté d’aban­don­ner le contrôle de son unique accès aux mers chaudes entiè­re­ment aux mains de l’oc­ci­dent. Il est égale­ment peu probable qu’il ne fut pas informé du fait que long­temps aupa­ra­vant, l’Union Sovié­tique avait renoncé à ses efforts de s’ar­ro­ger une part dans l’ex­ploi­ta­tion du pétrole iranien, sur sa fron­tière, lais­sant cette richesse entiè­re­ment entre les mains de l’oc­ci­dent. En ce qui concerne la Grèce, il est diffi­cile d’ima­gi­ner que les services secrets du Dépar­te­ment d’État n’aient pas été en mesure d’ap­prendre que Staline exhor­tait les guérille­ros grecs à faire preuve de rete­nue (recon­nais­sant par-là que la Grèce se trou­vait dans la zone d’in­fluence des États-Unis, consi­dé­rée comme faisant essen­tiel­le­ment partie de la région du Moyen-Orient domi­née par les États-Unis), de même que Ache­son savait sûre­ment que Staline avait enjoint aux partis commu­nistes de l’Oc­ci­dent de prendre part à la recons­truc­tion du capi­ta­lisme.

Cepen­dant, Ache­son est parti­cu­liè­re­ment fier du succès de cette opéra­tion de poudre aux yeux, un fait qui mérite autant d’être souli­gné que son inquié­tude rela­tive aux dangers de la poli­tique démo­cra­tique occi­den­tale. Ainsi que je l’ai mentionné lors de ma première confé­rence, des inquié­tudes du même acabit ont contraint les États-Unis, pous­sés par Kennan et d’autres, à renver­ser des tenta­tives de démo­cra­ti­sa­tion au Japon et à placer le pays ferme­ment et de manière irré­ver­sible, espé­raient-ils, sous le contrôle d’un monde des affaires conser­va­teur, affai­blis­sant ainsi sérieu­se­ment la classe ouvrière et fermant la porte aux possi­bi­li­tés d’en­ga­ge­ments popu­laires sur la scène poli­tique.

La réus­site d’Ache­son dans cette dupe­rie servit d’exemple aux propa­gan­distes qui l’ap­pliquèrent à plusieurs reprises par la suite : lorsque les diri­geants poli­tiques US veulent battre le rappel pour une inter­ven­tion ou une agres­sion, il leur suffit de crier que les russes arrivent. Quels que soient les faits, ceci conduit inévi­ta­ble­ment à l’ac­com­plis­se­ment des résul­tats escomp­tés. La tactique a fonc­tionné de manière infaillible jusqu’à ce que les mouve­ments popu­laires des années 60 relèvent quelque peu le niveau intel­lec­tuel et moral de la société améri­caine, mais en dépit de ce revers, la tactique demeure haute­ment effi­cace.

Cette réus­site donna lieu à d’autres impli­ca­tions pour les déci­deurs poli­tiques : s’il est jugé néces­saire d’at­taquer un autre pays, il sera extrê­me­ment utile de pouvoir le dépeindre comme étant un allié de l’Union Sovié­tique afin de renfor­cer l’ap­pel mettant en garde contre les russes. Il est donc utile de mettre la cible de l’agres­sion entre les mains de l’Union Sovié­tique au travers d’un embargo, de menaces, de subver­sion ou d’autres mesures, y compris la pres­sion sur les alliés et les orga­nismes inter­na­tio­naux afin qu’ils retirent leur aide, de manière à four­nir la base doctri­naire requise pour justi­fier l’agres­sion prévue. Si cet objec­tif peut être atteint, il four­nira aussi une justi­fi­ca­tion rétros­pec­tive des hosti­li­tés déclen­chées pour y parve­nir, en suppo­sant bien sûr que les médias et les beaux discours de l’élite intel­lec­tuelle jouent le rôle qui leur est assi­gné dans la masca­rade — une suppo­si­tion bien fondée. Si l’objec­tif ne peut être atteint, la consé­quence souhai­tée peut être procla­mée comme un état de fait malgré tout, avec la compli­cité des médias. Cette leçon a égale­ment été souvent appliquée : lors du renver­se­ment couronné de succès de la démo­cra­tie capi­ta­liste au Guate­mala en 1954, dans le cas de Cuba, et au Nica­ra­gua aujourd’­hui, parmi tant d’autres cas.

Les détrac­teurs libé­raux de la poli­tique US, déli­bé­ré­ment frap­pés de cécité quant à ses véri­tables moti­va­tions et oublieux de ses multiples anté­cé­dents histo­riques, déplorent le fait que l’em­bargo US contrain­dra le Nica­ra­gua à dépendre du bloc sovié­tique, ne semblant pas comprendre que tel est préci­sé­ment son but, comme dans de nombreux cas précé­dents, pour les raisons qui viennent d’être indiquées. Cette surpre­nante inca­pa­cité à perce­voir ce qui se déroule sous leurs yeux s’ex­plique en partie par le fait que les critiques appar­te­nant au consen­sus idéo­lo­gique domi­nant prennent au sérieux l’af­fir­ma­tion présen­tant le Nica­ra­gua comme une « menace à la sécu­rité » des États-Unis. Dans cette hypo­thèse, l’Ad­mi­nis­tra­tion Reagan devait commettre une erreur inex­pli­cable et insen­sée en mettant en place des mesures hostiles et en faisant pres­sion sur les alliés pour accroître la dépen­dance du Nica­ra­gua envers l’URSS. Aucune personne dotée de raison n’au­rait dû avoir la moindre diffi­culté à discer­ner les moti­va­tions qui sous-tendent ces efforts tout à fait systé­ma­tiques et notoires : celles qui viennent d’être expo­sées.

Autre excellent docu­men­taire, toujours réalisé par John Pilger, et toujours sur le sujet de impé­ria­lisme US:

On pour­rait obser­ver en passant que l’af­fir­ma­tion selon laquelle le Nica­ra­gua pour­rait mettre en danger la sécu­rité US fait paraître Hitler sain d’es­prit en compa­rai­son, avec ses élucu­bra­tions à propos de la Tché­co­slo­vaquie qu’il voyait comme « un poignard pointé vers le cœur de l’Al­le­magne » et à propos de la menace que repré­sen­tait pour l’Al­le­magne « l’agres­si­vité » des polo­nais. Si l’URSS devait mettre en garde contre la menace repré­sen­tée par le Dane­mark ou le Luxem­bourg envers la sécu­rité sovié­tique et aver­tir de la néces­sité de « conte­nir » cette terrible menace, en allant peut-être même jusqu’à décla­rer l’état d’ur­gence face à ce grave danger, l’opi­nion occi­den­tale serait à juste titre offusquée. Mais quand la presse US domi­nante et un Congrès libé­ral, faisant écho au gouver­ne­ment, tirent la sonnette d’alarme quant à la néces­sité de « conte­nir » le Nica­ra­gua, les mêmes penseurs donnent leur appro­ba­tion avec saga­cité ou se fendent d’une critique modé­rée en suggé­rant que la menace est peut-être exagé­rée. Et lorsqu’au mois de mai 1985, Ronald Reagan déclara un « état d’ur­gence natio­nal » pour parer à « l’in­ha­bi­tuelle et extra­or­di­naire menace envers la sécu­rité natio­nale et la poli­tique étran­gère des États-Unis » repré­sen­tée par « la poli­tique et les actions du gouver­ne­ment du Nica­ra­gua », la réac­tion des médias et du Congrès et d’une grande partie de l’Eu­rope ne fut pas de brocar­der mais plutôt de louer cette déci­sion fondée et habile. Tout ceci four­nit une autre indi­ca­tion du niveau de la culture intel­lec­tuelle occi­den­tale.

Voilà pour ce qui est du premier point : la réus­site d’Ache­son à invoquer une menace russe frau­du­leuse, ce qui est pratique­ment devenu un réflexe, comme il fallait s’y attendre, dans la période qui a suivi. Exami­nons main­te­nant le deuxième point : la théo­rie de la pomme pour­rie comme il l’a si élégam­ment exprimé. Cette théo­rie est aussi deve­nue un prin­cipe de base parmi les stra­tèges, qui expriment à maintes reprises leur inquié­tude qu’un pays dévoyé, un mouve­ment poli­tique ou un gouver­ne­ment ne consti­tue l’exemple conta­gieux qui pour­rait en conta­mi­ner d’autres. Kissin­ger, qui crai­gnait que l’exemple du socia­lisme démo­cra­tique d’Al­lende n’in­fecte pas seule­ment l’Amé­rique Latine mais aussi l’Eu­rope du Sud, s’y est référé. Il en a été de même pour le mouve­ment natio­nal viet­na­mien dirigé par les commu­nistes. Les stra­tèges US crai­gnaient que la « pour­ri­ture ne se répande » à travers l’Asie du Sud-Est, allant peut-être jusqu’à dévo­rer le Japon.

La déno­mi­na­tion courante de la théo­rie de la pomme pour­rie est « la théo­rie des domi­nos ». Cette théo­rie a deux variantes. L’une, régu­liè­re­ment invoquée pour effrayer la popu­la­tion du pays, est que Ho Chi Minh (ou n’im­porte quel autre brigand du moment) allait monter dans un canoë, conqué­rir l’In­do­né­sie, débarquer à San Fran­cisco et violer votre grand-mère. Bien qu’il soit diffi­cile de croire que ces histoires puissent être présen­tées sérieu­se­ment par des diri­geants poli­tiques, on n’est jamais sûr de rien. Il n’est pas impos­sible que des diri­geants du calibre de Ronald Reagan pensent ce qu’ils disent. Cela peut se véri­fier aussi avec des figures poli­tiques plus sérieuses. Par exemple Lyndon John­son, proba­ble­ment le président le plus libé­ral de l’his­toire des États-Unis et sous de nombreux aspects « un homme du peuple », était sans nul doute sincère lorsqu’il prévint en 1948 que si les États-Unis ne main­te­naient pas une écra­sante supé­rio­rité mili­taire, ils se retrou­ve­raient comme « un géant ligoté et étran­glé, impuis­sant et à la merci de n’im­porte quel nain jaune muni d’un canif », ou lorsqu’il déclara dans un discours en Alaska en 1966, au plus fort de l’agres­sion US au Viet­nam, que « si nous devons avoir la visite d’un agres­seur ou d’un ennemi, je préfé­re­rais que cette visite ait lieu à 10 000 miles d’ici plutôt qu’elle ait lieu ici à Ancho­rage », en réfé­rence à « l’agres­sion interne » des viet­na­miens contre les forces mili­taires US au Viet­nam:

Le monde compte 3 milliards de personnes (pour­suit John­son) et nous ne sommes que 200 millions. Ils sont 15 fois plus nombreux que nous. Si le nombre faisait vrai­ment la force, ils défer­le­raient sur les États-Unis et s’em­pa­re­raient de tout ce que nous possé­dons. Nous possé­dons ce qu’ils convoitent.

Aussi diffi­cile à croire que cela puisse paraître, de tels senti­ments sont large­ment parta­gés par les personnes les plus riches et les plus privi­lé­giées du monde. Il n’est pas néces­saire de s’at­tar­der sur les méca­nismes psycho­lo­giques ; ce qui importe c’est que ceci est un fait qui permet de trou­ver faci­le­ment une audience auprès de la popu­la­tion à l’aide d’un discours patrio­tique faisant appel à des peurs profon­dé­ment ancrées.

Mais des esprits plus sains rejettent cette version de la théo­rie des domi­nos, et en effet elle est régu­liè­re­ment tour­née en déri­sion lorsqu’un programme quel­conque d’in­ter­ven­tion et d’agres­sion dérape. Cepen­dant, les docu­ments internes révèlent que la théo­rie des domi­nos elle-même n’est jamais remise en ques­tion par les stra­tèges ; aucune ques­tion sérieuse n’est soule­vée au sujet de la théo­rie de la pomme pour­rie, de l’inquié­tude liée au fait que le « virus » puisse être conta­gieux. Mais Kissin­ger ne pensait sûre­ment pas qu’Al­lende allait conqué­rir l’Ita­lie. Les stra­tèges US ne pensaient pas non plus que Ho Chi Minh allait conqué­rir le Japon, ce « super­do­mino ». Mais quels sont alors les méca­nismes qui entraî­ne­ront la « propa­ga­tion de la pour­ri­ture » ?

Il n’existe qu’une seule réponse sensée à cette ques­tion. La pour­ri­ture qui inquiète les stra­tèges est la menace d’un déve­lop­pe­ment écono­mique et social réussi et qui se situe­rait en dehors du cadre du contrôle US ; un type de déve­lop­pe­ment qui peut s’avé­rer signi­fi­ca­tif pour les peuples pauvres et oppri­més ailleurs dans le monde. Le virus qui risque d’étendre la conta­gion est « l’ef­fet de démons­tra­tion », qui peut en effet provoquer « la propa­ga­tion de la pour­ri­ture » comme d’autres cherchent à repro­duire les réus­sites dont ils sont témoins. C’est « la menace du bon exemple ».

Dans les années 50, les stra­tèges US étaient profon­dé­ment préoc­cu­pés par la possible réus­site du déve­lop­pe­ment écono­mique et social du Nord-Viet­nam et de la Chine, ainsi que du Viet­nam du Sud sous le FNL (Front natio­nal de libé­ra­tion) si « l’agres­sion interne » devait réus­sir. Cela pouvait conduire à un même niveau de perfor­mance ailleurs, de telle sorte que l’Asie du Sud-Est « ne rempli­rait plus sa fonc­tion » de dépen­dance du Japon et de l’oc­ci­dent, en servant leurs inté­rêts plutôt que les siens propres. La crainte était que le Japon, une puis­sance indus­trielle dépen­dante des ressources et des marchés étran­gers, ne finisse par « s’adap­ter » à un nouveau système émergent en Asie, deve­nant ainsi le cœur indus­triel d’une région à laquelle les États-Unis n’au­raient pas un accès privi­lé­gié. Les États-Unis avaient mené la guerre du Paci­fique pour empê­cher le Japon de créer une « sphère de copros­pé­rité » de cette sorte, et n’étaient pas enclins à perdre la deuxième guerre mondiale dans l’im­mé­diat après-guerre. Les déci­deurs poli­tiques US étaient donc atta­chés à s’as­su­rer que la pour­ri­ture ne se répande pas. Dans ce contexte, le Viet­nam a acquis une dimen­sion allant bien au-delà de sa maigre impor­tance intrin­sèque dans le système mondial.

Dans les années 50, les stra­tèges US recom­man­dèrent que des mesures soient prises pour entra­ver le déve­lop­pe­ment écono­mique de la Chine et du Nord-Viet­nam, une propo­si­tion remarquable de cruauté. Ils livrèrent une guerre sans merci afin de faire en sorte que nul succès en Indo­chine ne « conta­mine la région » — guerre qui a atteint ses prin­ci­paux objec­tifs, une ques­tion sur laquelle je revien­drai.

Deux enfants soldats cambod­giens portent une caisse de muni­tion sur la route 5 au Nord-Ouest de Phnom Penh, en 1973. En fond, les bombar­de­ments US.

De la même manière, Kissin­ger crai­gnait que le socia­lisme démo­cra­tique d’Al­lende ne trans­mette le « mauvais message » à l’élec­to­rat des démo­cra­ties euro­péennes. Il était donc néces­saire d’em­pê­cher que le « virus » ne « propage la conta­gion », selon une méthode connue. Il en était de même concer­nant les efforts d’Aré­valo et d’Ar­benz pour établir un capi­ta­lisme démo­cra­tique indé­pen­dant axé sur les besoins de la popu­la­tion locale au Guate­mala. De même, la CIA a averti en 1964 que Cuba « est étroi­te­ment surveillée par d’autres nations de l’hé­mi­sphère et que le moindre semblant de réus­site qui s’y produi­rait aurait un vaste impact sur la tendance étatique ailleurs dans les parages », mettant en danger la Cinquième Liberté. Il était par consé­quent néces­saire de persis­ter à livrer la guerre terro­riste déclen­chée par Kennedy contre Cuba après l’échec de l’in­va­sion de la Baie des Cochons, tout en main­te­nant une posture hostile desti­née à garan­tir que Cuba demeure dépen­dante de l’URSS et n’at­teigne pas « un semblant de réus­site ».

Cette méthode s’est véri­fiée dans de nombreux autres cas, y compris celui du Nica­ra­gua aujourd’­hui. Les premiers succès des sandi­nistes ont à juste titre suscité une certaine peur, comme le montre le fait que le gouver­ne­ment peut décla­rer « un état d’ur­gence natio­nal » devant cette grave menace pour l’exis­tence des États-Unis sans se couvrir de ridi­cule, en fait, avec le soutien express de la respec­table opinion publique. Si des paysans affa­més du Hondu­ras peuvent regar­der par-delà les fron­tières et voir des cliniques, des réformes agraires, des programmes d’al­pha­bé­ti­sa­tion, l’amé­lio­ra­tion de l’agri­cul­ture vivrière et d’autres choses de ce genre dans un pays pas mieux loti que le leur, la pour­ri­ture peut se propa­ger ; et elle peut se propa­ger encore plus loin, peut-être même jusqu’aux États-Unis, où le grand nombre de personnes souf­frant de malnu­tri­tion et les sans-abris dans les rues du pays le plus riche du monde peuvent commen­cer à se poser quelques ques­tions. Il est néces­saire de détruire la pomme pour­rie avant que la pour­ri­ture ne se propage dans tout le baril. Les mêmes craintes furent évoquées devant l’ex­pan­sion d’or­ga­ni­sa­tions popu­laires au Salva­dor dans les années 70, qui menaçaient de débou­cher sur une démo­cra­tie réelle dans laquelle les ressources seraient diri­gées vers les besoins natio­naux, ce qui consti­tue­rait une attaque into­lé­rable de la Cinquième Liberté. Il existe de nombreux autres cas.

Que les stra­tèges appré­hendent ces ques­tions est évident non seule­ment de par le recours régu­lier à la théo­rie de la pomme pour­rie et à la violence ainsi qu’à d’autres mesures pour empê­cher la propa­ga­tion de la pour­ri­ture, mais aussi à travers la manière trom­peuse dont la propa­gande étatique est présen­tée. L’ef­fort le plus récent du dépar­te­ment d’État destiné à prou­ver l’agres­si­vité du Nica­ra­gua, publié en 1985 en réponse évidente à la procé­dure de la Cour inter­na­tio­nale de justice après le refus des États-Unis d’ac­cep­ter de régler par des moyens légaux les conflits qu’ils avaient créés en Amérique Centrale, est inti­tulé Revo­lu­tion Beyond Our Borders (Revo­lu­tion au-delà de nos fron­tières). Ce titre est préten­du­ment tiré d’un discours de Tomas Borge, et sur la page de couver­ture figure une mauvaise traduc­tion d’un passage de ce discours de 1981. Dans la version origi­nale, Borge dit que « cette révo­lu­tion va au-delà des fron­tières natio­nales », faisant appa­raître clai­re­ment qu’il parle d’une trans­cen­dance idéo­lo­gique. Il rajoute : « Cela ne signi­fie pas que nous expor­tons notre révo­lu­tion. Il nous suffit — et nous ne pour­rions pas faire autre­ment — d’ex­por­ter notre exem­ple… nous savons que ce sont les peuples de ces pays qui doivent faire leurs propres révo­lu­tions. » C’est cette décla­ra­tion qui a été défor­mée puis exploi­tée par le système de désin­for­ma­tion des États-Unis — qui inclut les médias ainsi que nous le verrons — afin de prou­ver que le Nica­ra­gua se vante vrai­ment de son « agres­sion » plani­fiée.

Nous avons ici un exemple limpide du passage d’une variante de la théo­rie des domi­nos à l’autre : la véri­table préoc­cu­pa­tion des élites privi­lé­giées concer­nant l’ef­fet de démons­tra­tion d’un déve­lop­pe­ment réussi se mue, pour l’opi­nion publique, en un soi-disant souci de voir les États-Unis de nouveau à la merci de nains jaunes munis de canifs, prêts à conqué­rir tout ce qui se trouve sur leur chemin, pour finir par nous déro­ber tout ce que nous possé­dons, tandis que le « géant ligoté et étran­glé » se trouve dans l’in­ca­pa­cité d’em­pê­cher cette agres­sion. La super­che­rie est telle­ment évidente et telle­ment tirée par les cheveux qu’elle est certai­ne­ment le résul­tat d’une mani­pu­la­tion consciente de la part de propa­gan­distes sans scru­pules — qui ne sont pas démasqués grâce à la protec­tion des médias de masse, un état de fait dont nous pouvons tirer d’autres consé­quences.

J’ajou­te­rais que les super­che­ries de cet ordre sont courantes, et incluent ce qu’on appelle « le milieu univer­si­taire ». Ailleurs, j’ai docu­menté comment pendant la guerre du Viet­nam, le gouver­ne­ment ainsi que des obser­va­teurs US respec­tables ont gros­siè­re­ment déformé le contenu de « docu­ments saisis » exac­te­ment de la même manière, et ont persisté à le faire même après que la super­che­rie ait été dénon­cée, ayant la certi­tude que cette dénon­cia­tion, en mettant à part le grand public, demeu­re­rait peu perti­nente aux yeux des classes instruites auxquelles ils s’adressent (l’his­to­rien Guen­ter Lewy de l’Uni­ver­sité du Massa­chu­setts, dans ce dernier cas, a justi­fié la « défense » du Sud-Viet­nam dans un ouvrage univer­si­taire haute­ment consi­déré).

Dans le cas du Nica­ra­gua, les respon­sables US déclarent ouver­te­ment que bien qu’ils doutent que les contras puissent desti­tuer le gouver­ne­ment actuel, « ils sont satis­faits de voir les contras affai­blir les sandi­nistes en les contrai­gnant à détour­ner des ressources limi­tées au profit de la guerre et au détri­ment des programmes sociaux » (Julia Pres­ton corres­pon­dante du Boston Globe, citant des « respon­sables gouver­ne­men­taux »). La souf­france et le chaos écono­mique qui résultent des attaques par les forces merce­naires US sont alors exploi­tés, de la manière habi­tuelle, pour justi­fier l’agres­sion en termes « d’échecs de la révo­lu­tion », les mass-médias repre­nant régu­liè­re­ment le discours gouver­ne­men­tal, comme d’ha­bi­tude. La dernière mani­fes­ta­tion de lâcheté morale est l’al­lé­ga­tion selon laquelle les sandi­nistes se réjouissent des attaques des contras, ce qui leur four­nit une excuse pour dissi­mu­ler leurs échecs et leur répres­sion, un refrain qui revient souvent chez les critiques libé­raux de l’Ad­mi­nis­tra­tion Reagan.

Il est inté­res­sant de noter que les décla­ra­tions effroyables et cyniques des respon­sables du gouver­ne­ment cités par Julia Pres­ton, ainsi que d’autres du même ordre, sont rappor­tées plate­ment, ne suscitent aucun commen­taire et sont vite oubliées. Dans les cercles occi­den­taux culti­vés, on consi­dère que les États-Unis ont le droit d’user de violence pour entra­ver des mesures de réformes pouvant profi­ter aux pauvres et aux dému­nis, de telle sorte que l’ex­pres­sion d’une telle inten­tion n’éveille aucun inté­rêt parti­cu­lier et ne donne lieu à aucune inquié­tude. Les États-Unis n’au­to­ri­se­ront aucun programme construc­tif dans leur propre zone d’in­fluence, par consé­quent ils doivent faire en sorte qu’ils soient détruits ailleurs, afin d’éli­mi­ner « la menace du bon exemple ».

L’ex­pres­sion précé­dente sert de titre à une brochure sur le Nica­ra­gua éditée par l’or­ga­ni­sa­tion cari­ta­tive Oxfam, qui note, en four­nis­sant de nombreux exemples, que « d’après l’ex­pé­rience d’Ox­fam acquise en travaillant dans soixante-dix-sept pays en voie de déve­lop­pe­ment, le Nica­ra­gua devait s’avé­rer excep­tion­nel dans la force d’en­ga­ge­ment de son gouver­ne­ment… à amélio­rer la condi­tion du peuple et à encou­ra­ger sa parti­ci­pa­tion active dans le proces­sus de déve­lop­pe­ment ». Le titre de cette brochure est bien choisi. Ce sont préci­sé­ment ces carac­té­ris­tiques de la révo­lu­tion sandi­niste qui ont fait frémir les stra­tèges US ainsi que les élites privi­lé­giées ailleurs. Nul ne peut prendre au sérieux leur préten­due inquié­tude concer­nant la répres­sion au Nica­ra­gua et divers crimes sandi­nistes réels ou présu­més ; même si les accu­sa­tions les plus sévères présen­tant un peu de crédi­bi­lité sont accep­tées, les diri­geants sandi­nistes sont litté­ra­le­ment des saints si on les compare aux gang­sters que les États-Unis ont appuyé dans toute l’Amé­rique Centrale et au-delà, sans parler de Washing­ton. Le véri­table crime des sandi­nistes est celui qui a été iden­ti­fié par le rapport de Oxfam et affirmé par beau­coup d’autres, y compris les insti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. Le crime consiste à avoir posé la menace du bon exemple, qui risque de « conta­mi­ner » la région et même au-delà.

Les Marines avec le drapeau d’Au­gusto Sandino en 1932.

La théo­rie de la pomme pour­rie explique une autre carac­té­ris­tique étrange de la poli­tique étran­gère US : la grande inquié­tude susci­tée par les déve­lop­pe­ments des pays les plus petits et les plus margi­naux, comme le Laos ou la Grenade par exemple. Dans les années 60, le Nord du Laos a subi le bombar­de­ment le plus meur­trier de l’his­toire (qui devait bien­tôt être surpassé par celui du Cambodge), ce qu’on nomme un « bombar­de­ment secret » ; il s’agit là d’un autre terme tech­nique, se réfé­rant à un bombar­de­ment bien connu des médias mais passé sous silence pour servir l’Etat, et utilisé plus tard comme preuve de la four­be­rie du gouver­ne­ment lorsqu’il serait néces­saire d’écar­ter un leader poli­tique ayant commis l’er­reur inad­mis­sible de s’en prendre à de puis­sants enne­mis inté­rieurs, des gens tout à fait aptes à se défendre (la farce du Water­gate, à laquelle je revien­drai dans la cinquième confé­rence). Ainsi que le gouver­ne­ment US l’a admis lors d’une audience du Congrès, le bombar­de­ment n’avait rien à voir avec la guerre du Viet­nam. Il était plutôt dirigé contre les guérillas du Pathet Lao qui tentaient de mettre en place des réformes sociales modé­rées et d’in­tro­duire un senti­ment d’iden­tité natio­nale dans les villages épar­pillés du Nord Laos, dont la plupart des habi­tants ne savaient même pas qu’ils étaient au Laos. Ou prenez le cas de la Grenade, une île minus­cule des Caraïbes ne présen­tant aucun inté­rêt pour les États-Unis. Le gouver­ne­ment de Maurice Bishop déclen­cha immé­dia­te­ment l’hos­ti­lité et la rage des États-Unis, des mesures écono­miques et des menaces de manœuvres mili­taires pour finir par une inva­sion en bonne et due forme, après la chute du régime.

Pourquoi des pays si petits et si margi­naux devraient-ils faire l’objet d’une telle inquié­tude, proche de l’hys­té­rie, auprès des stra­tèges US ? Certai­ne­ment pas pour l’im­por­tance de leurs ressources. Et tandis que des person­na­li­tés mili­taires et poli­tiques impor­tantes se livraient en effet à un débat solen­nel sur la menace repré­sen­tée par Grenade, on doit suppo­ser que ces diva­ga­tions — car c’est exac­te­ment ce qu’elles sont — n’étaient que la couver­ture de quelque chose d’autre. Une expli­ca­tion de ce compor­te­ment qui semble tout à fait irra­tion­nel est four­nie par la théo­rie de la pomme pour­rie, dans sa forme interne plutôt que publique ; dans ces condi­tions, l’hys­té­rie est parfai­te­ment cohé­rente. Si un pays minus­cule et appau­vri dispo­sant de très peu de ressources peut commen­cer à faire quelque chose pour sa propre popu­la­tion, d’autres peuvent se dire : « Pourquoi pas nous ? » Plus un pays est faible et insi­gni­fiant, plus ses ressources et ses moyens sont limi­tés, plus la menace d’un bon exemple est grande. La pour­ri­ture peut se propa­ger, menaçant des régions qui inté­ressent vrai­ment les diri­geants d’une grande partie du monde.

La théo­rie de la pomme pour­rie, comme je l’ai déjà mentionné, résulte d’un prin­cipe poli­tique de base : la défense de la Cinquième Liberté. Elle présente tout natu­rel­le­ment deux variantes : la variante publique conçue pour effrayer l’en­semble de la popu­la­tion, et la variante interne qui guide les spécia­listes de la stra­té­gie de façon systé­ma­tique. Cette dualité typique est la consé­quence du deuxième prin­cipe poli­tique : la néces­sité de s’as­su­rer de l’igno­rance et du confor­misme du public. Le public ne peut tout simple­ment pas être informé des véri­tables moti­va­tions poli­tiques, et les classes instruites ont pour mission, qu’elles accom­plissent avec dili­gence et succès, de proté­ger le grand public de toute compré­hen­sion de ces sujets graves. Il convient de noter qu’ils se protègent eux-mêmes égale­ment de toute compré­hen­sion dange­reuse de la réalité, ainsi que le font aussi les diri­geants poli­tiques dans une certaine mesure, du moins en ce qui concerne les moins intel­li­gents d’entre eux. Dans la vie publique tout comme dans la vie person­nelle, il est extrê­me­ment aisé de se mentir à propos des mobiles de ses propres actes, en justi­fiant de façon avan­ta­geuse des actions ayant été accom­plies à des fins tota­le­ment diffé­rentes. Hitler pour­rait bien avoir cru qu’il défen­dait l’Al­le­magne de « l’agres­sion » des polo­nais et qu’il extir­pait le cancer juif, et George Shultz peut croire qu’il défend les États-Unis de « l’agres­sion » de la Grenade et qu’il extirpe le « cancer » sandi­niste, ainsi qu’il le clame régu­liè­re­ment avec d’autres respon­sables du gouver­ne­ment. Nous n’avons aucune peine à détec­ter les véri­tables motifs et les plans dans le premier cas, bien que des intel­lec­tuels alle­mands sophis­tiqués aient prétendu — pour eux-mêmes et pour d’autres — en avoir été inca­pables à l’époque d’Hit­ler. Et ceux qui peuvent s’ex­traire du système doctri­naire occi­den­tal ne devraient pas avoir davan­tage de peine à détec­ter les véri­tables motifs dans le second cas, et dans de nombreux cas semblables.

Je pour­rais rappe­ler qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau dans les diffé­rentes formu­la­tions de la théo­rie de la pomme pour­rie. Au début du XIXe siècle, des hommes d’état conser­va­teurs euro­péens (Metter­nich, le Tsar et ses diplo­mates) parlaient en termes semblables des « doctrines perni­cieuses du répu­bli­ca­nisme et de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des peuples« , des « doctrines malfai­santes et des exemples perni­cieux » qui pour­raient, en partant des États-Unis, se répandre dans toute l’Amé­rique et même jusqu’en Europe, désta­bi­li­sant ainsi l’ordre poli­tique et moral conser­va­teur qui fut le fonde­ment de la civi­li­sa­tion. Il n’est guère surpre­nant que les héri­tiers contem­po­rains du rôle joué par le Tsar et Metter­nich aient un avis concor­dant, allant jusqu’à user de la même rhéto­rique, et des préten­tions mora­listes simi­laires, qu’ils prennent très au sérieux, ainsi que le font couram­ment dans les médias les intel­lec­tuels confor­mistes, les jour­naux d’opi­nion et les univer­si­taires respec­tables.

Jusqu’à présent, j’ai passé en revue plusieurs éléments connexes du système inter­na­tio­nal qui a surgi des décombres de la deuxième guerre mondiale, en me concen­trant large­ment sur le rôle domi­nant des États-Unis : certains des coûts de l’in­ter­ven­tion­nisme des grandes puis­sances, essen­tiel­le­ment occi­den­tales, dans le Tiers-Monde ; le problème de l’in­cor­po­ra­tion de l’Eu­rope occi­den­tale et de l’Eu­rope du Sud dans la Grande Zone tandis que l’Eu­rope de l’Est était subor­don­née à la puis­sance sovié­tique ; la campagne d’après-guerre desti­née à détruire la résis­tance anti­fas­ciste ; la théo­rie de la pomme pour­rie et ses appli­ca­tions. Passons main­te­nant à quelques remarques au sujet de ce qui est géné­ra­le­ment consi­déré comme l’élé­ment central du système mondial moderne : la riva­lité des super­puis­sances, la Guerre Froide.

Dans l’im­mé­diat après-guerre, les États-Unis espé­raient incor­po­rer l’Union Sovié­tique dans la Grande Zone : la « stra­té­gie du refou­le­ment » du NSC-68 (rapport n°68 du Conseil de sécu­rité natio­nale) était moti­vée par cet objec­tif. Il devint rapi­de­ment évident que c’était sans espoir, et les super­puis­sances s’ins­tal­lèrent dans une forme de coexis­tence diffi­cile qu’on appelle la guerre froide. La véri­table signi­fi­ca­tion de la guerre froide appa­raît lorsqu’on examine les événe­ments qui la carac­té­risent : les tanks sovié­tiques à Berlin Est en 1953, à Buda­pest en 1956, à Prague en 1968, l’in­va­sion de l’Af­gha­nis­tan ; l’in­ter­ven­tion US en Grèce, en Iran, au Guate­mala, en Indo­chine, à Cuba, en Répu­blique domi­ni­caine, au Chili, au Salva­dor et au Nica­ra­gua, et une kyrielle d’autres exemples y compris des agres­sions soute­nues par les États-Unis et menées par des Etats-clients, comme dans le Timor orien­tal et au Liban, entre autres. A chaque fois, quand l’une des super­puis­sances a recours à la subver­sion ou l’agres­sion, l’on présente ça à la popu­la­tion natio­nale et aux alliés comme un acte d’au­to­dé­fense contre la super­puis­sance enne­mie ou ses agents. En réalité, ces actions sont entre­prises dans le but de s’as­su­rer le contrôle d’une certaine sphère d’in­fluence ; pour les États-Unis, le contrôle d’une grande partie du monde.

Cratères de bombes US aux Laos.

Les événe­ments de la guerre froide illus­trent le fait que la guerre froide est en fait un système de coges­tion mondiale, un système doté d’une certaine utilité fonc­tion­nelle pour les super­puis­sances, l’une des raisons pour lesquelles il persiste. Les subver­sions et les agres­sions sont menées dans l’in­té­rêt de groupes d’élites, ce qu’on désigne en théo­lo­gie poli­tique comme « l’in­té­rêt natio­nal », c’est-à-dire l’in­té­rêt parti­cu­lier de groupes possé­dant suffi­sam­ment de pouvoir sur le plan natio­nal pour inter­ve­nir dans les affaires d’État. Mais ces déploie­ments de violence étatique sont souvent lourds de consé­quences pour l’en­semble de la popu­la­tion autant sur le plan maté­riel que sur le plan moral. Et il ne s’agi­rait pas de mini­mi­ser ce plan moral, comme on le fait souvent dans une démons­tra­tion de préten­due sophis­ti­ca­tion qui n’est rien de plus que l’ex­pres­sion du mépris d’une élite imbue d’elle-même envers les gens ordi­naires, un mépris aussi injus­ti­fié que malavisé. Les poli­tiques natio­nales sont elles aussi conduites dans l’in­té­rêt des élites domi­nantes, mais se font souvent au détri­ment de la popu­la­tion globale : la mili­ta­ri­sa­tion de la société par exemple. Pour mobi­li­ser le soutien de la popu­la­tion et des alliés récal­ci­trants en faveur de programmes natio­naux coûteux et d’aven­tures étran­gères, il est néces­saire de faire appel à la peur d’un Grand Satan, pour reprendre cet apport propice de l’Aya­tol­lah Khomeini à la rhéto­rique poli­tique.

L’af­fron­te­ment de la guerre froide est un instru­ment utile. Bien entendu, il est néces­saire d’évi­ter l’af­fron­te­ment direct avec le Grand Satan en personne, ce qui serait beau­coup trop dange­reux. Il est préfé­rable d’af­fron­ter des puis­sances faibles et sans défense dési­gnées comme inter­mé­diaires du Grand Satan. L’Ad­mi­nis­tra­tion Reagan a régu­liè­re­ment utilisé la Libye à cet effet, en orga­ni­sant des affron­te­ments régu­liers qui coïn­ci­daient avec des besoins internes, par exemple le besoin d’ob­te­nir un soutien aux forces de déploie­ment rapide ou l’aide aux rebelles de la Contra. Ce système est dange­reux et risque tôt ou tard de s’ef­fon­drer et de débou­cher sur une guerre mondiale finale, ce qui a failli se produire plus d’une fois et risque de se produire de nouveau. Mais ce type de consi­dé­ra­tion à long terme n’entre pas dans les plans stra­té­giques. Je revien­drai sur ce sujet de manière plus appro­fon­die dans une quatrième confé­rence.

Ce résumé trop bref du système mondial de l’après-guerre est partiel et donc quelque peu trom­peur ; ainsi, je n’ai pas abordé le sujet de la poli­tique des États-Unis au Moyen-Orient, qui est essen­tiel à la compré­hen­sion du monde actuel, ni le sujet des conflits en cours dans les états capi­ta­listes indus­triels, entre autres. Avant d’en venir à l’Amé­rique Centrale, dont je trai­te­rai dans ma prochaine confé­rence, je conclu­rai cette analyse globale par quelques remarques portant sur l’en­ga­ge­ment des États-Unis en Indo­chine, un événe­ment majeur de l’his­toire moderne qui peut nous en apprendre beau­coup sur la stra­té­gie poli­tique US, avec des impli­ca­tions impor­tantes pour l’Amé­rique Centrale aujourd’­hui. Pour ce cas précis, nous dispo­sons d’une docu­men­ta­tion extrê­me­ment riche et fort révé­la­trice bien qu’elle soit (donc) géné­ra­le­ment passée sous silence dans les grands débats publics portant sur ce sujet.

En 1948, les États-Unis ont reconnu que le Viet Minh dirigé par Ho Chi Minh se confon­dait avec le mouve­ment natio­na­liste viet­na­mien et qu’il serait diffi­cile de parve­nir à une solu­tion en l’ex­cluant. Néan­moins, les États-Unis s’en­ga­gèrent préci­sé­ment à atteindre cet objec­tif, en appor­tant leur soutien aux français dans leur effort de reconquête de leur ancienne colo­nie. J’ai déjà fait le point sur les prin­ci­pales raisons de cette déci­sion : elles résultent de la théo­rie de la pomme pour­rie et du souci que l’Asie du Sud-Est ne « remplisse pas sa fonc­tion » dans l’ordre mondial dominé par les États-Unis. Natu­rel­le­ment, les choses ne pouvaient pas être présen­tées sous ce jour.

A partir du moment où les États-Unis s’étaient enga­gés à soute­nir l’at­taque française, il n’était plus permis de douter que la France défen­dait l’In­do­chine contre « l’agres­sion interne » du Viet Minh, et que Ho n’était rien de plus qu’une marion­nette de Moscou (ou de la Chine : l’un ou l’autre ferait l’af­faire). Les services de rensei­gne­ment US eurent pour mission de démon­trer la véra­cité de ce fait et s’y employèrent de façon admi­rable. Ils échouèrent. Les rensei­gne­ments signa­lèrent qu’ils avaient été en mesure de trou­ver des preuves d’une « conspi­ra­tion diri­gée par le Krem­lin… dans pratique­ment tous les pays sauf au Viet­nam ». Il s’agis­sait alors d’uti­li­ser cette décou­verte pour en tirer les conclu­sions requises, ce qui était rela­ti­ve­ment simple à mettre en oeuvre : « on peut suppo­ser, conclurent les respon­sables US, que Moscou a le senti­ment qu’Ho et ses lieu­te­nants ont suffi­sam­ment d’en­traî­ne­ment et d’ex­pé­rience et font preuve d’une loyauté suffi­sante pour être capables de déter­mi­ner leur poli­tique quoti­dienne sans surveillance ». Ainsi, le manque de contact entre Ho et ses maîtres du Krem­lin démontre qu’il est un esclave loyal de Moscou comme il se doit.

Une des révé­la­tions les plus stupé­fiantes des Papiers du Penta­gone se trouve dans un rapport sur les rensei­gne­ments US recou­vrant une période de 25 ans. Les analystes du Penta­gone n’y ont décou­vert qu’un seul docu­ment de travail soule­vant la ques­tion de savoir si le gouver­ne­ment d’Ha­noï pour­sui­vait ses propres inté­rêts ou s’il agis­sait en tant qu’agent de la « conspi­ra­tion diri­gée par le Krem­lin ». Même les rensei­gne­ments US, qui sont payés pour décou­vrir les faits et non pour extra­va­guer sur des plans sovié­tiques de conquête du monde, ont été dans l’in­ca­pa­cité d’échap­per à l’em­prise du système de propa­gande, ce qui est très révé­la­teur. Quoiqu’on pense d’Ho Chi Minh et de ses acolytes, le fait qu’ils recher­chaient les inté­rêts natio­naux viet­na­miens comme ils les perce­vaient plutôt que de se borner à suivre des ordres émanant du Krem­lin est tota­le­ment évident et ne fait aucun doute pour les gens sains d’es­prit, mais c’était au-delà de la compré­hen­sion des rensei­gne­ments US, ce qui reflète de façon inté­res­sante le climat cultu­rel domi­nant.

Ce rapport révèle de façon spec­ta­cu­laire l’une des carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de la poli­tique étran­gère états-unienne. Un mouve­ment popu­laire ou un état ne devient pas un ennemi parce qu’il est contrôlé par Moscou ; plutôt, étant donné que c’est un ennemi (pour d’autres raisons) et doit donc être attaqué et détruit, il faut qu’il soit contrôlé par Moscou, quels que soient les faits, de manière à ce que l’at­taque des États-Unis contre lui soit juste et néces­saire. Les « autres raisons » sont celles qui ont été déjà trai­tées. Les États-Unis peuvent en effet réus­sir à pous­ser l’en­nemi entre les mains des russes au travers de leurs hosti­li­tés, un résul­tat qui serait le bien­venu, ou bien, en cas d’échec, ils préten­dront que c’est quand même le cas, en comp­tant sur les médias pour leur faire écho, comme cela a été le cas du Guate­mala en 1954, par exemple. Natu­rel­le­ment, rien de tout cela ne peut être exprimé dans le système doctri­naire, et en effet cela ne l’est pas.

Est-ce ça demain? L’Amé­rique sous le commu­nisme

De 1950 à 1954 les États-Unis tentèrent d’im­po­ser la domi­na­tion française sur l’In­do­chine mais échouèrent. En 1954, la France se retira et les accords de Genève établirent une base pour la paix. Les États-Unis s’at­te­lèrent immé­dia­te­ment à les compro­mettre, et y parvinrent. Grâce à la subver­sion US et à leur domi­na­tion sur le système inter­na­tio­nal, la ligne de démar­ca­tion provi­soire au 17e paral­lèle devint une « fron­tière inter­na­tio­nale » — bien que le régime client imposé par les États-Unis dans le sud ne l’ait jamais accepté, se consi­dé­rant comme le gouver­ne­ment de tout le Viet­nam. Son nom offi­ciel fut, tout du long, le Gouver­ne­ment du Viet­nam (GVN), et cette préten­tion fut réité­rée dans un article non-modi­fiable de sa Cons­ti­tu­tion, rédigé sous les auspices des États-Unis.

Dans le Sud, les États-Unis impo­sèrent un régime terro­riste calqué sur le modèle fameux de l’Amé­rique Latine. De 1954 à 1960, cet état-client massa­cra envi­ron 75 000 personnes. Ses actes terro­ristes et sa répres­sion susci­tèrent un renou­veau de la résis­tance qui fut natu­rel­le­ment quali­fié « d’agres­sion commu­niste », « d’agres­sion interne » selon les propos d’Ad­lai Steven­son. A ce moment-là, le régime s’ef­fon­dra pratique­ment et les États-Unis durent inter­ve­nir direc­te­ment. En 1962, les États-Unis enta­mèrent le bombar­de­ment intense et la défo­lia­tion du Sud Viet­nam afin de mener plusieurs millions de personnes vers des camps de concen­tra­tion où ils seraient entou­rés de barbe­lés et « proté­gés » des guérille­ros sud-viet­na­miens (le FNL (Front natio­nal de libé­ra­tion) ou « Viet Cong » selon la termi­no­lo­gie US) qu’ils soute­naient volon­tiers, ainsi qu’ils le recon­nurent eux-mêmes. Dans les années qui suivirent, les Etats-Unis tentèrent déses­pé­ré­ment de barrer la route à une solu­tion poli­tique, dont la neutra­li­sa­tion du Sud Viet­nam, du Laos et du Cambodge qui fut propo­sée par le FNL. N’ayant pu trou­ver de clients appro­priés dans le Sud, les États-Unis instal­lèrent des gouver­ne­ments succes­sifs avant de déci­der fina­le­ment, en 1964, d’in­ten­si­fier l’at­taque contre le Sud Viet­nam avec une inva­sion terrestre directe, accom­pa­gnée du bombar­de­ment du Nord Viet­nam, un programme initié au début de l’an­née 1965. Tout au long de cette période, aucun nord-viet­na­mien de l’ar­mée régu­lière ne fut détecté au Sud-Viet­nam, bien qu’ils aient eu tout à fait le droit d’être là après la subver­sion des accords de Genève par les États-Unis et la terreur déclen­chée dans le Sud. En Avril 1965, lorsque les États-Unis enva­hirent complè­te­ment le Sud Viet­nam, on y comp­tait presque 200 000 morts. Bien que ce fût le bombar­de­ment du Nord Viet­nam qui attira l’at­ten­tion inter­na­tio­nale, les prin­ci­pales attaques des USA, y compris les bombar­de­ments, furent toujours diri­gées contre le Sud Viet­nam. Une fois de plus, l’hé­gé­mo­nie des États-Unis dans le système inter­na­tio­nal est illus­trée par le fait que l’at­taque US contre le Viet­nam du Sud n’ap­pa­raît nulle part dans l’his­toire. Les docu­ments histo­riques plutôt expur­gés ne font mention que d’une « défense » du Sud Viet­nam, qui ne fut pas raison­nable, ainsi que le main­tinrent plus tard certains respon­sables offi­ciels. L’at­taque ne fut jamais recon­nue comme telle ni condam­née par les Nations Unies.

Ces faits méritent d’être exami­nés sérieu­se­ment pour ceux qui s’in­té­ressent à la culture intel­lec­tuelle occi­den­tale et à la domi­na­tion de la puis­sance US sur le système mondial. L’at­taque du Sud Viet­nam qui débuta en 1962 puis s’in­ten­si­fia et s’éten­dit en 1965, eut bien lieu, ainsi qu’a eu lieu l’in­va­sion de l’Af­gha­nis­tan par les sovié­tiques en 1979 ; de plus, le Sud Viet­nam était la cible prin­ci­pale de l’at­taque US. Dans les deux cas, les agres­seurs ont prétendu qu’ils y avaient été « invi­tés » par un gouver­ne­ment légal qu’ils défen­daient contre des « bandits » et des terro­ristes béné­fi­ciant d’un soutien exté­rieur. Les allé­ga­tions des sovié­tiques à cet égard, concer­nant ce qui s’était passé sur leur fron­tière, ne sont pas moins crédibles que celles des États-Unis concer­nant l’agres­sion perpé­trée à envi­ron 16 000 km de leur fron­tière ; plus préci­sé­ment, la crédi­bi­lité est égale à zéro dans les deux cas. Toute­fois, les États-Unis, l’oc­ci­dent, et en fait la plupart des pays, ne recon­naissent pas l’exis­tence d’un événe­ment qui s’ap­pa­ren­te­rait à une attaque US contre le Sud Viet­nam. Cepen­dant, peu d’entre eux sont dans l’in­ca­pa­cité de perce­voir que l’URSS a envahi l’Af­gha­nis­tan, cette inva­sion étant en effet régu­liè­re­ment condam­née non seule­ment par les gouver­ne­ments occi­den­taux mais aussi par les Nations Unies. Même dans les milieux des mouve­ments paci­fistes, ainsi que l’évoque­ront certains acti­vistes, il était pratique­ment impos­sible de débattre honnê­te­ment des opéra­tions US au Sud Viet­nam : à savoir, en tant qu’a­gres­sion contre le Sud sous couvert d’un gouver­ne­ment guigno­lesque établi (et régu­liè­re­ment remplacé, jusqu’à ce que des éléments consen­tants puisse être créés) pour servir à légi­ti­mer l’agres­sion. Ni les médias, ni le milieu de la pensée intel­lec­tuelle domi­nante ne font état d’un événe­ment de cette nature. En outre, le déni de cette réalité évidente s’étend à presque tous les pays du monde. Ces faits sont remarquables et haute­ment instruc­tifs. Il convient égale­ment de souli­gner qu’il est devenu aujourd’­hui un peu plus facile de parler honnê­te­ment de ces événe­ments en public, mais rare­ment dans les milieux instruits, signe d’un degré d’in­tel­li­gence et de compré­hen­sion supé­rieur au sein du public au cours de ces années où l’on prétend à tort qu’un retour en grâce du conser­va­tisme a eu lieu, sujet sur lequel je revien­drai dans la dernière confé­rence.

A partir de 1965, les États-Unis éten­dirent leur guerre contre le Sud Viet­nam en envoyant une armée d’in­va­sion dont le nombre attei­gnit plus d’un demi-million d’hommes en 1968. Ils accen­tuèrent égale­ment l’at­taque contre la moitié nord du pays qui avait été arti­fi­ciel­le­ment divisé, enta­mèrent le bombar­de­ment meur­trier du Laos, éten­dirent leurs viola­tions de la neutra­lité du Cambodge pour finir par initier un nouveau « bombar­de­ment secret » en 1969 et enva­hir complè­te­ment le Cambodge en 1970 après un coup d’état mili­taire qu’ils avaient eux-mêmes soutenu. La guerre civile et un bombar­de­ment d’une inten­sité inima­gi­nable suivirent, tuant des centaines de milliers de personnes et détrui­sant pratique­ment tout le pays.

Pendant ce temps, un mouve­ment popu­laire contre la guerre d’In­do­chine commença à se déve­lop­per aux États-Unis, attei­gnant des propor­tions consi­dé­rables en 1967. Le plus grand abou­tis­se­ment du mouve­ment paci­fiste fut d’em­pê­cher le gouver­ne­ment de procé­der à une mobi­li­sa­tion géné­rale natio­nale. Les États-Unis durent livrer une guerre « de la carotte et du bâton », avec un finan­ce­ment défi­ci­taire, nuisant à leur écono­mie inté­rieure et posant les bases de la crise des années suivantes. Il en a résulté le déclin de la puis­sance des États-Unis par rapport à ses véri­tables rivaux, l’Eu­rope et le Japon, ce dernier deve­nant un sérieux concur­rent, grâce aux coûts de la guerre du Viet­nam, néfastes aux États-Unis mais très avan­ta­geux pour le Japon, qui s’était enri­chi en parti­ci­pant à la destruc­tion de l’In­do­chine avec le Canada et les autres alliés des États-Unis. En janvier 1968, l’of­fen­sive du Têt affola Washing­ton et amena les élites du milieu des affaires US à conclure qu’il convien­drait de liqui­der leur inves­tis­se­ment. Ils dépê­chèrent une délé­ga­tion de « sages » à Washing­ton pour infor­mer Lyndon John­son qu’il était fichu, et que le gouver­ne­ment devait se résoudre à la « viet­na­mi­sa­tion », c’est-à-dire au retrait des troupes US et à une guerre plus capi­ta­lis­tique.

La guerre se pour­sui­vit pendant sept années de plus, attei­gnant son niveau maxi­mum de sauva­ge­rie au Viet­nam du Sud avec la « campagne de paci­fi­ca­tion accé­lé­rée » de 1969–1970 qui suivit le Têt, une opéra­tion meur­trière à côté de laquelle le massacre de My Lai appa­raît comme un détail mineur, insi­gni­fiant dans ce contexte.

En janvier 1973, les États-Unis furent obli­gés de signer le Traité de Paix qu’ils avaient rejeté en novembre. Ce qui se produi­sit par la suite fut une quasi-réplique de 1954, qui devrait être obser­vée atten­ti­ve­ment par ceux qui entament des négo­cia­tions impliquant les États-Unis. Le jour de la signa­ture du Traité de Paris, Washing­ton annonça, clai­re­ment et publique­ment, que chaque point majeur du traité qui avait été signé, serait rejeté. L’ar­ticle prin­ci­pal des accords de Paris stipu­lait qu’il exis­tait deux partis équi­va­lents et paral­lèles au Sud Viet­nam (le GVN soutenu par les États-Unis et le GRP (gouver­ne­ment révo­lu­tion­naire provi­soire, ancien­ne­ment le FNL) ; ces deux partis devaient parve­nir à un accord sans l’in­gé­rence d’au­cune puis­sance étran­gère (c’est-à-dire les États-Unis), et devaient ensuite s’ache­mi­ner vers un établis­se­ment et une inté­gra­tion à la moitié nord du pays, encore une fois sans l’in­gé­rence des États-Unis. Washing­ton signa, mais annonça qu’en viola­tion de cet accord, les États-Unis conti­nue­raient à soute­nir le GVN comme étant le « seul gouver­ne­ment légi­time du Sud Viet­nam », avec « sa struc­ture consti­tu­tion­nelle et son équipe diri­geante intacte et inchan­gée« . Cette « struc­ture consti­tu­tion­nelle » pros­cri­vait le deuxième des deux partis équi­va­lents et paral­lèles au Sud, et inva­li­dait expli­ci­te­ment les articles du traité qui jetaient les bases d’une récon­ci­lia­tion et d’un accord paci­fique. De la même façon, tous les autres points majeurs du traité seraient violés, annon­cèrent les USA.

Les médias grand public, dans un édifiant exer­cice de servi­lité à l’état, présen­tèrent la version de Washing­ton des accords de Paris comme celle qui était en vigueur, garan­tis­sant ainsi, tandis que les États-Unis conti­nuaient à violer le traité, que le GRP et le Nord Viet­nam appa­raissent comme les contre­ve­nants et soient donc condam­nés en tant qu’a­gres­seurs. Et c’est exac­te­ment ce qui se produi­sit, ainsi que l’avait prédit à l’époque aux États-Unis un tout petit groupe de dissi­dents appar­te­nant à l’élite intel­lec­tuelle et qui fut prudem­ment exclu de toute tribune, de peur qu’il ne touche un large public. Le GVN et les États-Unis firent le néces­saire pour étendre leur main­mise sur le Sud Viet­nam par la force, en viola­tion du bout de papier qu’ils avaient signé à Paris. Lorsque l’iné­vi­table réac­tion du GRP et du Nord Viet­nam eut lieu, elle fut farou­che­ment condam­née comme étant un nouvel exemple « d’agres­sion commu­niste » déli­bé­rée, ainsi que le rapporte main­te­nant la doctrine offi­cielle. Ce qui s’est réel­le­ment passé n’ap­pa­raît pas dans la version édul­co­rée de l’His­toire, bien qu’on puisse trou­ver les faits dans la litté­ra­ture dissi­dente margi­na­li­sée, à laquelle on accorde peu d’at­ten­tion.

Les leçons de 1954 et de 1973 sont très claires, et les victimes de la violence US les igno­re­ront à leurs risques et périls. Bien que la tactique du gouver­ne­ment US ait fonc­tionné à merveille aux États-Unis et en Occi­dent de manière géné­rale, elle échoua au Viet­nam.

Malgré un soutien mili­taire US de grande enver­gure, le GVN s’ef­fon­dra. Au mois d’Avril 1975, les régimes clients des États-Unis avaient été vain­cus. Une grande partie de l’In­do­chine, ou ce qu’il en restait, était sous la domi­nance effec­tive des nord viet­na­miens puisque, en dehors du Cambodge, les mouve­ments de résis­tance — en parti­cu­lier le FNL au Sud Viet­nam — n’avaient pu survivre à l’as­saut sauvage des États-Unis, encore une fois, comme cela avait été prédit des années aupa­ra­vant par des dissi­dents margi­na­li­sés. Cette consé­quence prévi­sible (et prévue) de l’agres­sion US fut, bien entendu, immé­dia­te­ment utili­sée pour justi­fier l’agres­sion qui avait créé ces condi­tions, exac­te­ment comme on pour­rait s’y attendre venant d’une commu­nauté intel­lec­tuelle bien disci­pli­née.

Notez que tout cela eut lieu au moment où les médias avaient atteint leur niveau maxi­mal de dissi­dence, s’enor­gueillis­sant de leur « indé­pen­dance » de l’état avec les dénon­cia­tions du Water­gate et la contro­verse concer­nant le Viet­nam. Il est inté­res­sant de souli­gner que les deux exemples régu­liè­re­ment avan­cés comme preuve du courage et de l’in­dé­pen­dance des médias — le Viet­nam et le Water­gate — four­nissent en réalité la preuve acca­blante de leur subor­di­na­tion, ainsi que bien souvent celle des classes instruites, au pouvoir étatique.

Dans la recons­truc­tion de l’his­toire qui est deve­nue depuis la doctrine approu­vée, les médias sont dépeints comme ayant adopté une « posi­tion hostile » envers l’état pendant cette période, peut-être au point de porter atteinte aux insti­tu­tions démo­cra­tiques. Cette affir­ma­tion est alimen­tée non seule­ment par la droite, mais aussi par les libé­raux. L’ac­cu­sa­tion est portée, notam­ment, dans une étude impor­tante inti­tu­lée La crise de la Démo­cra­tie publiée par la Commis­sion Trila­té­rale, un groupe d’élites de convic­tion plutôt libé­rale (le groupe qui a soutenu Jimmy Carter et qui a occupé pratique­ment toutes les hautes fonc­tions pendant son mandat). Cette Commis­sion, créée par David Rocke­fel­ler en 1973, est consti­tuée de repré­sen­tants des trois centres de la démo­cra­tie capi­ta­liste indus­trielle : les États-Unis, l’Eu­rope et le Japon. La « crise de la démo­cra­tie » qu’ils déplorent survint dans les années 60, lorsque des éléments de la popu­la­tion qui étaient en temps normal passifs et apathiques commen­cèrent à péné­trer dans l’arène poli­tique, menaçant ainsi ce que les occi­den­taux nomment « démo­cra­tie » : le pouvoir incon­testé des élites privi­lé­giées. La commis­sion a main­tenu que la préten­due « posi­tion hostile » des médias envers l’état était l’un des aspects les plus dange­reux de cette « crise de la démo­cra­tie » et qu’il fallait venir à bout de ce danger. La véri­table nature de cette « dissi­dence des médias » est révé­lée par la remarquable histoire du Traité de Paix de Paris en plus de beau­coup d’autres choses, comme nous l’en­seigne, encore une fois, la litté­ra­ture dissi­dente margi­na­li­sée, bien que la « crise de la démo­cra­tie » fut quelque chose de bien réel au sein de la popu­la­tion globale, et n’ayant pas encore été surmon­tée, malgré les efforts qui y ont été consa­crés dans les années qui ont suivi la guerre du Viet­nam.

Il est commu­né­ment admis que les États-Unis ont perdu la guerre et que le Nord Viet­nam en est sorti victo­rieux. Cette vérité incon­tes­table est tenue pour acquise aux yeux de l’opi­nion publique euro­péenne et US domi­nante, ainsi que pour le mouve­ment paci­fique états-unien et pour la gauche euro­péenne. Pour­tant, cette conclu­sion est inexacte, et il est impor­tant d’en saisir la raison. Le gouver­ne­ment US a remporté une victoire partielle en Indo­chine, bien qu’il ait essuyé une défaite majeure sur le plan natio­nal où les réper­cus­sions de la guerre furent d’une ampleur consi­dé­rable et accé­lé­rèrent le déve­lop­pe­ment de mouve­ments popu­laires qui modi­fièrent complè­te­ment le climat cultu­rel à grande échelle et qui mena­cèrent pour un temps la domi­na­tion de l’élite sur le système poli­tique, entraî­nant de ce fait la « crise démo­cra­tique ». Une grande partie de la popu­la­tion — sauf les élites culti­vées, avec de rares excep­tions — fut atteinte d’une mala­die redou­table portant le nom de « syndrome du Viet­nam », qui persiste encore aujourd’­hui et que j’es­père incu­rable ; cette mala­die se carac­té­rise par une oppo­si­tion aux agres­sions et aux massacres et un sens de la soli­da­rité et de l’em­pa­thie à l’égard des victimes. Je me penche­rai sur ce sujet, qui est d’une grande impor­tance, dans la dernière confé­rence. La majeure partie de l’his­toire poli­tique des années 70 fut marquée par une contre-attaque de l’élite visant à surmon­ter la « crise de la démo­cra­tie » et le « syndrome du Viet­nam ».

Mais qu’en est-il de l’In­do­chine à propre­ment parler ? Pour ce cas précis, les Etats-Unis avaient un objec­tif maxi­mum et un objec­tif mini­mum. L’objec­tif maxi­mum était de faire du Viet­nam un autre para­dis terrestre à l’ins­tar du Chili, du Guate­mala ou des Philip­pines. L’objec­tif mini­mum était d’em­pê­cher la propa­ga­tion de la pour­ri­ture avec le risque de consé­quences majeures se réper­cu­tant jusque sur le Japon, ainsi que je l’ai analysé précé­dem­ment. Les États-Unis ne parvinrent pas à atteindre leur objec­tif maxi­mal : le Viet­nam ne fut pas incor­poré dans le système mondial US. Mais malgré les décla­ra­tions pompeuses d’Ei­sen­ho­wer et consorts à propos du caou­tchouc, de l’étain et du riz de l’In­do­chine, et plus tard à propos du pétrole, étendre la Cinquième Liberté à l’In­do­chine propre­ment dite n’a jamais revêtu une grande impor­tance. La préoc­cu­pa­tion prin­ci­pale était d’ex­tir­per le « cancer », ainsi que l’avait formulé alors George Shultz, afin de tuer le « virus » et de l’em­pê­cher de « conta­mi­ner » les régions avoi­si­nantes. Cet objec­tif fut atteint. L’In­do­chine fut large­ment détruite et, fait déci­sif, le dange­reux mouve­ment popu­laire du Sud Viet­nam fut pratique­ment éradiqué par la terreur US. L’In­do­chine aurait de la chance si elle survi­vait, et la poli­tique US d’après-guerre se fixa comme but de maxi­mi­ser la souf­france et la répres­sion dans ce pays — dont le refus des répa­ra­tions promises, des barrières à l’aide et au commerce, le soutien de Pol Pot, et des mesures du même ordre qui sont bien connues ici à Mana­gua. La cruauté de ces mesures d’après-guerre révèle à quel point il était impor­tant de veiller à ce que le pays ne se remette pas de la dévas­ta­tion de l’as­saut US. Pour donner quelques exemples, le gouver­ne­ment US tenta d’em­pê­cher l’Inde d’en­voyer 100 buffles (pour une société rurale sous-déve­lop­pée, cela signi­fie des ferti­li­sants, l’équi­valent de trac­teurs, etc.) afin de recons­ti­tuer les trou­peaux détruits par l’agres­sion US, et essaya même d’em­pê­cher l’ex­pé­di­tion de crayons au Cambodge après que le Viet­nam eut renversé le gouver­ne­ment meur­trier du Kampu­chéa démo­cra­tique, gouver­ne­ment que les États-Unis soutiennent, selon les expli­ca­tions du dépar­te­ment d’État, en raison de sa conti­nuité du régime de Pol Pot. Il est d’une impor­tance capi­tale de faire en sorte qu’au­cun redres­se­ment ne soit possible pendant une très longue période à venir, et que les terres ruinées soient bien entre les mains du bloc sovié­tique afin de justi­fier de nouvelles hosti­li­tés.

Pendant ce temps les États-Unis renfor­cèrent ce qu’on appe­lait « la deuxième ligne de défense ». L’at­taque contre le virus était à double tran­chant : il était néces­saire de le détruire à la source, et de « vacci­ner » la région afin d’em­pê­cher « l’in­fec­tion » de propa­ger la conta­gion au-delà de cette zone. Les États-Unis instal­lèrent et appuyèrent des régimes meur­triers et répres­sifs en Indo­né­sie en 1965, aux Philip­pines en 1972, en Thaï­lande dans les années 70, afin de s’as­su­rer que « la deuxième ligne de défense » ne soit pas rompue. Ainsi que je l’ai mentionné précé­dem­ment, le coup d’état mili­taire de Suharto en 1965 en Indo­né­sie et ses consé­quences meur­trières — le massacre de centaines de milliers de paysans sans terres — fut glori­fié en Occi­dent, y compris par l’opi­nion libé­rale, et servit à justi­fier la « défense » du Sud Viet­nam. Cela offrit un « bouclier » derrière lequel les géné­raux indo­né­siens purent s’au­to­ri­ser à purger leur société du Parti commu­niste, consti­tué de gens du peuple, et à ouvrir leur pays au pillage occi­den­tal, n’ayant pour seule entrave que la rapa­cité des géné­raux et de leurs cohortes.

Il n’y a pas de « menace d’un bon exemple » en Indo­chine, et les régions avoi­si­nantes, celles qui étaient vrai­ment impor­tantes, sont soli­de­ment inté­grées à la Grande Zone. Les problèmes actuels sont davan­tage liés à des riva­li­tés au sein du Premier monde du capi­ta­lisme indus­triel qu’à une menace « d’in­fec­tion » qui pour­rait conduire à un déve­lop­pe­ment indé­pen­dant axé sur les besoins natio­naux. Tout cela peut être consi­déré comme une réus­site signi­fi­ca­tive de la croi­sade des États-Unis en Indo­chine, une réalité dont les milieux des affaires, au moins, sont bien conscients depuis long­temps.

Le système doctri­naire consi­dère la guerre comme une défaite des États-Unis : pour ceux dont l’am­bi­tion est sans limites, ne pas parve­nir à atteindre un objec­tif maxi­mum est toujours une tragé­die, et il est vrai, et impor­tant, que les groupes d’élites subirent une défaite sur le plan natio­nal, avec l’ir­rup­tion de la « crise de la démo­cra­tie » et le déve­lop­pe­ment du « syndrome du Viet­nam ». Le fait que d’autres aient accepté cette conclu­sion peut être dû en partie, à l’hé­gé­mo­nie remarquable du système de propa­gande US, et peut en partie reflé­ter le désir compré­hen­sible d’at­tri­buer une victoire à la contes­ta­tion popu­laire, qui fut souvent menée avec des risques person­nels consi­dé­rables, en parti­cu­lier parmi la jeunesse, qui fut le fer de lance du mouve­ment contre la guerre. Mais il ne faut pas se faire d’illu­sions sur ce qui s’est réel­le­ment passé. Les mouve­ments popu­laires ont vrai­ment accom­pli quelque chose de grand. L’In­do­chine a au moins survécu ; les Etats-Unis n’ont pas eu recours aux armes nucléaires ainsi qu’ils auraient très bien pu le faire si la popu­la­tion était restée docile et impas­sible, comme elle le fut pendant la terreur du régime imposé par les États-Unis dans le Sud, ou lorsque Kennedy lança l’at­taque directe contre le Sud en 1962. Mais la « leçon du Viet­nam », d’une bruta­lité et d’un sadisme extrêmes, est que ceux qui tentent de défendre leur indé­pen­dance contre le Maître du Monde risquent d’en payer le prix fort. Beau­coup d’autres ont été soumis à des leçons du même ordre, y compris en Amérique Centrale.

J’abor­de­rai ce sujet dans la prochaine confé­rence.

Noam Chom­sky


Traduc­tion: Héléna Delau­nay

capitalisme exploitation impérialisme USA

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