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Les USA estiment détenir le droit inaliénable d'exploiter les nations en développement (par Noam Chomsky)
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Article initialement publié (en anglais) sur le site de TruthOut, le 30 novembre 2015.


Ce qui suit est une conférence intitulée « Containing Internal Aggression » (Contenir l’agression interne) que l’on peut trouver dans Idéologie et pouvoir : les conférences de Managua de Noam Chomsky (initialement publié en 1987 et faisant partie de la collection en 12 volumes Noam Chomsky disponible sur Truthout :

Dans la dernière conférence, j’ai passé en revue quelques-uns des documents d’archives de la stratégie US à haut niveau. Ces documents révèlent l’existence effective de divergences d’opinions mais elles sont très limitées. Les désaccords portent essentiellement sur des questions de tactiques, sur la meilleure manière d’atteindre des objectifs qui sont acceptés sans donner lieu à trop de questions ou de discussions, puisqu’ils sont largement partagés par les groupes de l’élite qui participe activement au système politique et qui constitue la branche exécutive du gouvernement ainsi que la structure extra-gouvernementale dont le rôle est de définir les conditions au sein desquelles la politique étatique est élaborée puis appliquée.

La préoccupation principale, concernant le Tiers-Monde, est de défendre le droit de piller et d’exploiter, pour protéger « nos » matières premières. Plus généralement, la préoccupation consiste à maintenir la « Grande Zone » subordonnée aux besoins des élites des États-Unis et de s’assurer que les autres puissances soient limitées à leurs « intérêts régionaux » à l’intérieur de la « structure de l’ordre mondial » maintenue et contrôlée par les États-Unis. Pour reprendre les termes de George Kennan, figure de proue des premiers stratèges de l’après-guerre, nous devons mettre de côté « les objectifs vagues et irréels tels que les droits de l’homme, l’élévation du niveau de vie et la démocratisation », et être prêts à user de violence si cela s’avère nécessaire à l’accomplissement de nos objectifs, sans être « gênés par des slogans idéalistes. »

Les principaux ennemis sont les populations indigènes qui tentent de voler nos ressources qui se trouvent par le plus grand des hasards dans leurs pays, et qui se préoccupent des objectifs vagues et idéalistes tels que les droits de l’homme, l’élévation du niveau de vie et la démocratisation, et qui, du fait de leur arriération et de leur folie, peinent à comprendre que leur « fonction » consiste à « enrichir les économies industrielles de l’occident » (y compris le Japon) et à répondre aux besoins des groupes privilégiés qui dominent ces sociétés. Le plus grand danger que ces ennemis indigènes représentent est, sauf si on les arrête à temps, qu’ils puissent propager le virus de l’indépendance, de la liberté, du souci du bien-être humain, en contaminant des régions avoisinantes ; il faut les empêcher de transformer leurs sociétés en pommes pourries qui risquent de contaminer le baril entier et donc menacer la stabilité de la « Grande Zone ». Ainsi que l’ont exprimé d’autres stratèges, les États-Unis doivent « empêcher la propagation de la pourriture ». Ils doivent prévenir ce qui est parfois appelé — sur la base d’autres hypothèses définissant ce qu’on peut considérer comme bien et juste — « la menace du bon exemple ». La menace du pourrissement et de la contamination est une menace sérieuse qui requiert des mesures sérieuses, la violence s’il le faut, qui sont toujours présentées comme la défense des valeurs les plus nobles, selon la méthode classique.

Les principales lignes de pensée sont clairement exprimées dans des documents top secrets et dans des études prévisionnelles, et parfois aussi dans des déclarations publiques, mais elles sont absentes des analyses politiques, des journaux, ou même de la plupart des programmes universitaires, en accord avec le deuxième principe majeur politique : le système idéologique doit lui aussi remplir sa « fonction », à savoir, d’assurer le niveau requis d’ignorance et d’apathie, de la part de la population en général ainsi que parmi les élites politiques actives, sauf, bien sûr, celles dont le rôle ne se limite pas au contrôle idéologique mais qui interviennent aussi dans la planification et la mise en application de décisions politiques importantes.

J’ai ensuite entamé l’analyse de la question du système mondial qui se développe depuis la deuxième guerre mondiale, en me concentrant sur le rôle des États-Unis, comme je le ferai tout au long de ces conférences. J’ai conclu la dernière conférence avec quelques remarques relatives au Tiers-Monde et à l’Europe de l’après deuxième guerre mondiale et des problèmes que cela a posés pour la planification de la « Grande Zone » : non pas la menace d’une agression de l’Union Soviétique mais la menace d’un effondrement économique et d’une politique démocratique qui pourraient mener à des formes de développements économique et social qui se situeraient en dehors du cadre de l’ordre mondial dominé par les USA.

Les feux des puits de pétroles font rage hors de Kuwait City, après la première Guerre du Golfe, le 21 mars 1991. Les troupes irakiennes en retraite mettent le feu aux champs de pétrole.

Afin de surmonter ces menaces, les États-Unis ont élaboré le plan Marshall et des programmes similaires, qui, ainsi que je l’ai fait observer précédemment, ont permis aux exportateurs US de matières premières et de produits manufacturés d’obtenir des subventions extrêmement élevées. Dans l’intervalle, on a résolu la menace de politique démocratique de manière naturelle, en entreprenant un programme, de portée mondiale, visant à détruire la résistance antifasciste et les organisations populaires qui lui étaient associées, souvent en faveur de fascistes ou de collaborateurs fascistes. Il s’agit là, en fait, de l’un des thèmes majeurs de l’histoire du début de l’après-guerre.

Le schéma a été établi dans la première zone libérée, l’Afrique du Nord, où le président Roosevelt a installé au pouvoir l’amiral Jean Darlan, collaborateur nazi de premier plan et auteur des lois antisémites du régime de Vichy. Au fur et à mesure de leur avancée à travers l’Italie, les forces US ont restauré la structure essentielle du régime fasciste tout en dispersant la résistance, qui avait courageusement combattu six divisions nazies. En Grèce, les troupes britanniques ont fait leur entrée après le retrait des nazis et ont imposé un régime sévère et corrompu qui a suscité le renouvellement de la résistance que la Grande-Bretagne a été dans l’incapacité de contrôler du fait de son déclin d’après-guerre. Les États-Unis succédèrent à la Grande-Bretagne, sous le couvert de la rhétorique de la doctrine Truman clamant la défense des « peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement par des minorités armées ou par des pressions extérieures. » Entre temps, le conseiller présidentiel Clark Clifford déclarait joyeusement en privé que la doctrine servirait de « coup d’envoi d’une campagne qui amènerait les gens à comprendre que la guerre n’est en rien terminée. » Et en effet, elle a déclenché une nouvelle ère de militarisme intérieur et d’interventions à l’étranger dans le contexte de la confrontation de la guerre froide, la Grèce n’étant que la première cible. Les États-Unis y lancèrent une guerre meurtrière de contre-insurrection, avec la torture, l’exil politique de dizaines de milliers de personnes, les camps de rééducation, la destruction des syndicats et de toute politique indépendante, et toute la panoplie des moyens utilisés ultérieurement dans des pratiques similaires à travers le monde, plaçant fermement la société entre les mains des investisseurs US et des élites locales du monde des affaires, tandis qu’une grande partie de la population devait émigrer pour survivre. Une fois de plus, les bénéficiaires furent, entre autres, les collaborateurs nazis, alors que les principales victimes étaient des ouvriers et des paysans de la résistance antinazie menée par les communistes.

Le succès de l’opération de contre-insurrection en Grèce servit de modèle à l’escalade militaire contre le Vietnam du Sud au début des années 60, ainsi que le proclama Adlai Stevenson aux Nations Unis en 1964 tout en expliquant qu’au Vietnam du Sud, les États-Unis étaient engagés dans la défense contre « une agression interne ». En d’autres termes, les États-Unis prenaient la défense du Vietnam du Sud contre « l’agression interne » provenant de sa propre population. C’est l’essence même de la rhétorique de la doctrine Truman. Le modèle grec fut également invoqué par Roger Fontaine, le conseiller de Reagan en Amérique Centrale alors que l’administration Reagan se préparait à intensifier la « défense » du Salvador mise en place par Carter contre une « agression interne ».

Il serait intéressant de noter que la réputation de Stevenson en tant que remarquable défenseur de nobles valeurs et figure prépondérante du libéralisme moderne n’est nullement entachée par ce type de rhétorique. La doctrine selon laquelle les États-Unis furent engagés dans la défense d’un pays ou un autre contre une « agression interne » est benoîtement acceptée par les classes éduquées des États-Unis, ainsi qu’en Europe de manière assez générale, un fait qui donne une certaine idée du niveau moral et intellectuel du discours qu’on qualifie de civilisé.

Je reviendrai à la doctrine Truman dans un moment, mais d’abord il est nécessaire de souligner que le schéma que je viens de décrire s’étendait au monde entier. En Corée, les forces US écartèrent le gouvernement populaire local et instaurèrent une répression brutale, utilisant la police et des collaborateurs japonais. Quelques 100 000 personnes furent tuées, dont 30 à 40 000 au cours de la répression d’une insurrection paysanne sur l’île de Cheju, avant ce qu’on appelle en occident « la guerre de Corée ». De même, aux Philippines, la résistance paysanne anti-japonaise fut écrasée au cours d’une longue et rude guerre contre-insurrectionnelle, tandis que les collaborateurs des japonais étaient ramenés au pouvoir.

En Thaïlande, les États-Unis appuyèrent vigoureusement toute une série de coups d’état militaires qui aboutirent à l’investiture de Phibun Songkhram, « le premier dictateur partisan de l’Axe à reprendre le pouvoir après la guerre », selon les termes de l’ancien spécialiste thaï de la CIA Frank Darling dans son étude consacrée aux relations entre les États-Unis et la Thaïlande. Le chef des Forces thaïlandaises libres qui avaient coopéré avec les États-Unis pendant la guerre, la figure libérale démocratique la plus marquante de la Thaïlande, fut destitué par un coup d’état soutenu par les États-Unis et finit par se retrouver en Chine communiste. En 1954, par le biais du plan secret destiné à contourner les Accords de Genève qui avaient établi un cadre pour la paix en Indochine, le Conseil de Sécurité Nationale proposa que la Thaïlande soit désignée « comme le point focal des opérations secrètes et psychologiques en Asie du Sud-Est ». Cet objectif fut atteint. La Thaïlande devint par la suite la base des attaques US et un bastion du Monde Libre, sans compter l’esclavage infantile, l’épouvantable exploitation des femmes, la corruption massive, la famine et la misère, et de larges profits pour les investisseurs occidentaux et leurs clients thaï. Alors que s’achevait la guerre d’Indochine, l’appui que les États-Unis apportaient à la brutalité militaire thaï ne faiblit pas, s’inscrivant dans leur lutte contre les éléments de démocratisation, ainsi qu’ils l’avaient fait aux Philippines au cours de la même période.

Un excellent documentaire, sur le sujet de l’impérialisme US, à voir:

https://vimeo.com/117716688

En Indochine, les États-Unis ont soutenu la France dans ses efforts de « défense » de son ancienne colonie contre « l’agression interne » du mouvement nationaliste vietnamien, qui avait également coopéré avec les États-Unis pendant la guerre. Concernant l’Amérique Latine, un coup d’état fasciste en Colombie inspiré par l’Espagne de Franco, n’éveilla pas plus d’intérêt qu’un coup d’état militaire au Venezuela ou que la ré-investiture d’un admirateur du fascisme au Panama. Mais le premier gouvernement démocratique dans l’histoire du Guatemala, prenant comme modèle le New Deal de Roosevelt, suscita une âpre hostilité de la part des États-Unis ainsi qu’un coup d’état instigué par la CIA qui fit du Guatemala un véritable enfer terrestre, maintenu depuis lors par des interventions et le soutien régulier des États-Unis, particulièrement sous Kennedy et Johnson. L’histoire se poursuit tout au long des années Carter où, contrairement à ce qui est communément présumé, une aide militaire officielle des États-Unis apportée à une série de Himmler Guatémaltèques ne cessa jamais, se situant à peine en dessous de la norme. Des aides militaires étaient également acheminées autrement, notamment via des régimes tributaires des États-Unis. Sous Reagan, le soutien à un quasi-génocide devint résolument triomphal.

Le schéma d’après-guerre consistant à marginaliser, ou à détruire si cela s’avérait nécessaire, la résistance antifasciste, souvent au profit de sympathisants fascistes et de collaborateurs, était plutôt répandu et généralisé. Mais de façon prévisible, la version édulcorée de l’histoire ne consacre pas un chapitre à cette campagne mondiale, bien qu’on puisse en découvrir les détails dans des études spécialisées traitant de l’un ou l’autre pays. Lorsque des faits se rapportant à un pays en particulier sont constatés, la politique mise en œuvre est généralement attribuée à une erreur résultant de l’ignorance ou de la naïveté des dirigeants américains bien intentionnés ou à la confusion régnant dans la période d’après-guerre.

L’un des aspects de ce projet d’après-guerre fut le recrutement de criminels de guerre nazis tels que Reinhard Gehlen, qui avait dirigé les services de renseignements militaires nazis sur le Front de l’Est et qui s’était vu confier les mêmes prérogatives dans le nouvel État d’Allemagne de l’Ouest sous l’étroite surveillance de la CIA, ou encore Klaus Barbie, responsable de nombreux crimes en France et dûment chargé de l’espionnage des français par les services secrets US. Les raisons en furent expliquées de façon convaincante par le supérieur de Barbie, le Colonel Eugene Kolb, qui nota que ses « compétences étaient absolument nécessaires« ; « A notre connaissance, ses activités étaient dirigées contre la Résistance et le Parti communiste français clandestin, de la même façon que nous étions dans la période de l’après-guerre préoccupés par le Parti communiste allemand et les activités hostiles à la politique US en Allemagne ». La remarque de Kolb est juste. Les États-Unis avaient pris le relais des nazis, et il était par conséquent tout à fait naturel qu’ils aient recours à des spécialistes pour lutter contre la résistance.

Plus tard, lorsqu’il devint impossible de les protéger des représailles revendiquées par l’Europe, un grand nombre de ces gens qui s’étaient avérés utiles furent envoyés aux États-Unis ou en Amérique Latine, avec l’aide du Vatican et de prêtres fascistes. Beaucoup d’entre eux se sont reconvertis depuis, dans le terrorisme, les coups d’état, le trafic de drogues et d’armes, la formation des dispositifs de sécurité nationale de pays soutenus par les États-Unis aux méthodes de torture conçues par la Gestapo, et ainsi de suite. Certains de leurs élèves se sont installés en Amérique Centrale, établissant un lien direct entre les camps de la mort et les escadrons de la mort, via l’alliance US-SS d’après-guerre.

Comme je l’ai déjà mentionné, le raisonnement derrière ces activités fut principalement esquissé par Dean Acheson, qui devait devenir plus tard secrétaire d’État, dans son plaidoyer devant le Congrès en faveur de la doctrine Truman. Sa contribution et les conceptions générales qu’elles impliquent méritent d’être examinées de plus près, dans la mesure où elles sont au centre de la politique de stratégie internationale des États-Unis, en tant que corollaires du principe fondamental de défense de la Cinquième Liberté. Le contexte, ainsi que le décrit Acheson dans ses mémoires, était la difficulté rencontrée par l’Administration de surmonter les réticences du Congrès, reflétant l’opinion publique, à s’engager dans de nouvelles aventures militaires en 1947. Acheson décrit comment il est parvenu à venir à bout de ces réticences en des termes qui méritent d’être cités intégralement :

« Au cours des derniers dix-huit mois, j’ai dit, la pression soviétique sur le Détroit, sur l’Iran et sur le Nord de la Grèce ont amené les Balkans au point où la forte probabilité d’une percée soviétique pourrait ouvrir trois continents à une pénétration soviétique. Comme des pommes dans un baril contaminé par une seule pomme pourrie, la corruption de la Grèce risque d’infecter l’Iran et de s’étendre à l’est. Cette contamination pourrait se propager à l’Afrique en passant par l’Asie Mineure et l’Egypte, puis à l’Europe à travers l’Italie et la France, déjà menacées par les partis communistes les plus puissants de l’Europe occidentale. »

En dehors de l’inquiétude liée à la « menace » d’une politique démocratique en Europe, deux points méritent une attention particulière en relation avec les remarques de Acheson : (1) l’évocation de la menace russe, (2) la théorie de la pomme pourrie. Examinons-les à tour de rôle.

Acheson cite trois exemples d’une « percée soviétique hautement probable » : le Détroit des Dardanelles, l’Iran et la Grèce. Il savait pertinemment que chacun de ces exemples était fallacieux. Il était certainement conscient que les efforts de l’Union Soviétique pour prendre part à la gestion du Détroit avaient déjà été repoussés et qu’elle avait accepté d’abandonner le contrôle de son unique accès aux mers chaudes entièrement aux mains de l’occident. Il est également peu probable qu’il ne fut pas informé du fait que longtemps auparavant, l’Union Soviétique avait renoncé à ses efforts de s’arroger une part dans l’exploitation du pétrole iranien, sur sa frontière, laissant cette richesse entièrement entre les mains de l’occident. En ce qui concerne la Grèce, il est difficile d’imaginer que les services secrets du Département d’État n’aient pas été en mesure d’apprendre que Staline exhortait les guérilleros grecs à faire preuve de retenue (reconnaissant par-là que la Grèce se trouvait dans la zone d’influence des États-Unis, considérée comme faisant essentiellement partie de la région du Moyen-Orient dominée par les États-Unis), de même que Acheson savait sûrement que Staline avait enjoint aux partis communistes de l’Occident de prendre part à la reconstruction du capitalisme.

Cependant, Acheson est particulièrement fier du succès de cette opération de poudre aux yeux, un fait qui mérite autant d’être souligné que son inquiétude relative aux dangers de la politique démocratique occidentale. Ainsi que je l’ai mentionné lors de ma première conférence, des inquiétudes du même acabit ont contraint les États-Unis, poussés par Kennan et d’autres, à renverser des tentatives de démocratisation au Japon et à placer le pays fermement et de manière irréversible, espéraient-ils, sous le contrôle d’un monde des affaires conservateur, affaiblissant ainsi sérieusement la classe ouvrière et fermant la porte aux possibilités d’engagements populaires sur la scène politique.

La réussite d’Acheson dans cette duperie servit d’exemple aux propagandistes qui l’appliquèrent à plusieurs reprises par la suite : lorsque les dirigeants politiques US veulent battre le rappel pour une intervention ou une agression, il leur suffit de crier que les russes arrivent. Quels que soient les faits, ceci conduit inévitablement à l’accomplissement des résultats escomptés. La tactique a fonctionné de manière infaillible jusqu’à ce que les mouvements populaires des années 60 relèvent quelque peu le niveau intellectuel et moral de la société américaine, mais en dépit de ce revers, la tactique demeure hautement efficace.

Cette réussite donna lieu à d’autres implications pour les décideurs politiques : s’il est jugé nécessaire d’attaquer un autre pays, il sera extrêmement utile de pouvoir le dépeindre comme étant un allié de l’Union Soviétique afin de renforcer l’appel mettant en garde contre les russes. Il est donc utile de mettre la cible de l’agression entre les mains de l’Union Soviétique au travers d’un embargo, de menaces, de subversion ou d’autres mesures, y compris la pression sur les alliés et les organismes internationaux afin qu’ils retirent leur aide, de manière à fournir la base doctrinaire requise pour justifier l’agression prévue. Si cet objectif peut être atteint, il fournira aussi une justification rétrospective des hostilités déclenchées pour y parvenir, en supposant bien sûr que les médias et les beaux discours de l’élite intellectuelle jouent le rôle qui leur est assigné dans la mascarade — une supposition bien fondée. Si l’objectif ne peut être atteint, la conséquence souhaitée peut être proclamée comme un état de fait malgré tout, avec la complicité des médias. Cette leçon a également été souvent appliquée : lors du renversement couronné de succès de la démocratie capitaliste au Guatemala en 1954, dans le cas de Cuba, et au Nicaragua aujourd’hui, parmi tant d’autres cas.

Les détracteurs libéraux de la politique US, délibérément frappés de cécité quant à ses véritables motivations et oublieux de ses multiples antécédents historiques, déplorent le fait que l’embargo US contraindra le Nicaragua à dépendre du bloc soviétique, ne semblant pas comprendre que tel est précisément son but, comme dans de nombreux cas précédents, pour les raisons qui viennent d’être indiquées. Cette surprenante incapacité à percevoir ce qui se déroule sous leurs yeux s’explique en partie par le fait que les critiques appartenant au consensus idéologique dominant prennent au sérieux l’affirmation présentant le Nicaragua comme une « menace à la sécurité » des États-Unis. Dans cette hypothèse, l’Administration Reagan devait commettre une erreur inexplicable et insensée en mettant en place des mesures hostiles et en faisant pression sur les alliés pour accroître la dépendance du Nicaragua envers l’URSS. Aucune personne dotée de raison n’aurait dû avoir la moindre difficulté à discerner les motivations qui sous-tendent ces efforts tout à fait systématiques et notoires : celles qui viennent d’être exposées.

Autre excellent documentaire, toujours réalisé par John Pilger, et toujours sur le sujet de impérialisme US:

On pourrait observer en passant que l’affirmation selon laquelle le Nicaragua pourrait mettre en danger la sécurité US fait paraître Hitler sain d’esprit en comparaison, avec ses élucubrations à propos de la Tchécoslovaquie qu’il voyait comme « un poignard pointé vers le cœur de l’Allemagne » et à propos de la menace que représentait pour l’Allemagne « l’agressivité » des polonais. Si l’URSS devait mettre en garde contre la menace représentée par le Danemark ou le Luxembourg envers la sécurité soviétique et avertir de la nécessité de « contenir » cette terrible menace, en allant peut-être même jusqu’à déclarer l’état d’urgence face à ce grave danger, l’opinion occidentale serait à juste titre offusquée. Mais quand la presse US dominante et un Congrès libéral, faisant écho au gouvernement, tirent la sonnette d’alarme quant à la nécessité de « contenir » le Nicaragua, les mêmes penseurs donnent leur approbation avec sagacité ou se fendent d’une critique modérée en suggérant que la menace est peut-être exagérée. Et lorsqu’au mois de mai 1985, Ronald Reagan déclara un « état d’urgence national » pour parer à « l’inhabituelle et extraordinaire menace envers la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis » représentée par « la politique et les actions du gouvernement du Nicaragua », la réaction des médias et du Congrès et d’une grande partie de l’Europe ne fut pas de brocarder mais plutôt de louer cette décision fondée et habile. Tout ceci fournit une autre indication du niveau de la culture intellectuelle occidentale.

Voilà pour ce qui est du premier point : la réussite d’Acheson à invoquer une menace russe frauduleuse, ce qui est pratiquement devenu un réflexe, comme il fallait s’y attendre, dans la période qui a suivi. Examinons maintenant le deuxième point : la théorie de la pomme pourrie comme il l’a si élégamment exprimé. Cette théorie est aussi devenue un principe de base parmi les stratèges, qui expriment à maintes reprises leur inquiétude qu’un pays dévoyé, un mouvement politique ou un gouvernement ne constitue l’exemple contagieux qui pourrait en contaminer d’autres. Kissinger, qui craignait que l’exemple du socialisme démocratique d’Allende n’infecte pas seulement l’Amérique Latine mais aussi l’Europe du Sud, s’y est référé. Il en a été de même pour le mouvement national vietnamien dirigé par les communistes. Les stratèges US craignaient que la « pourriture ne se répande » à travers l’Asie du Sud-Est, allant peut-être jusqu’à dévorer le Japon.

La dénomination courante de la théorie de la pomme pourrie est « la théorie des dominos ». Cette théorie a deux variantes. L’une, régulièrement invoquée pour effrayer la population du pays, est que Ho Chi Minh (ou n’importe quel autre brigand du moment) allait monter dans un canoë, conquérir l’Indonésie, débarquer à San Francisco et violer votre grand-mère. Bien qu’il soit difficile de croire que ces histoires puissent être présentées sérieusement par des dirigeants politiques, on n’est jamais sûr de rien. Il n’est pas impossible que des dirigeants du calibre de Ronald Reagan pensent ce qu’ils disent. Cela peut se vérifier aussi avec des figures politiques plus sérieuses. Par exemple Lyndon Johnson, probablement le président le plus libéral de l’histoire des États-Unis et sous de nombreux aspects « un homme du peuple », était sans nul doute sincère lorsqu’il prévint en 1948 que si les États-Unis ne maintenaient pas une écrasante supériorité militaire, ils se retrouveraient comme « un géant ligoté et étranglé, impuissant et à la merci de n’importe quel nain jaune muni d’un canif », ou lorsqu’il déclara dans un discours en Alaska en 1966, au plus fort de l’agression US au Vietnam, que « si nous devons avoir la visite d’un agresseur ou d’un ennemi, je préférerais que cette visite ait lieu à 10 000 miles d’ici plutôt qu’elle ait lieu ici à Anchorage », en référence à « l’agression interne » des vietnamiens contre les forces militaires US au Vietnam:

Le monde compte 3 milliards de personnes (poursuit Johnson) et nous ne sommes que 200 millions. Ils sont 15 fois plus nombreux que nous. Si le nombre faisait vraiment la force, ils déferleraient sur les États-Unis et s’empareraient de tout ce que nous possédons. Nous possédons ce qu’ils convoitent.

Aussi difficile à croire que cela puisse paraître, de tels sentiments sont largement partagés par les personnes les plus riches et les plus privilégiées du monde. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur les mécanismes psychologiques ; ce qui importe c’est que ceci est un fait qui permet de trouver facilement une audience auprès de la population à l’aide d’un discours patriotique faisant appel à des peurs profondément ancrées.

Mais des esprits plus sains rejettent cette version de la théorie des dominos, et en effet elle est régulièrement tournée en dérision lorsqu’un programme quelconque d’intervention et d’agression dérape. Cependant, les documents internes révèlent que la théorie des dominos elle-même n’est jamais remise en question par les stratèges ; aucune question sérieuse n’est soulevée au sujet de la théorie de la pomme pourrie, de l’inquiétude liée au fait que le « virus » puisse être contagieux. Mais Kissinger ne pensait sûrement pas qu’Allende allait conquérir l’Italie. Les stratèges US ne pensaient pas non plus que Ho Chi Minh allait conquérir le Japon, ce « superdomino ». Mais quels sont alors les mécanismes qui entraîneront la « propagation de la pourriture » ?

Il n’existe qu’une seule réponse sensée à cette question. La pourriture qui inquiète les stratèges est la menace d’un développement économique et social réussi et qui se situerait en dehors du cadre du contrôle US ; un type de développement qui peut s’avérer significatif pour les peuples pauvres et opprimés ailleurs dans le monde. Le virus qui risque d’étendre la contagion est « l’effet de démonstration », qui peut en effet provoquer « la propagation de la pourriture » comme d’autres cherchent à reproduire les réussites dont ils sont témoins. C’est « la menace du bon exemple ».

Dans les années 50, les stratèges US étaient profondément préoccupés par la possible réussite du développement économique et social du Nord-Vietnam et de la Chine, ainsi que du Vietnam du Sud sous le FNL (Front national de libération) si « l’agression interne » devait réussir. Cela pouvait conduire à un même niveau de performance ailleurs, de telle sorte que l’Asie du Sud-Est « ne remplirait plus sa fonction » de dépendance du Japon et de l’occident, en servant leurs intérêts plutôt que les siens propres. La crainte était que le Japon, une puissance industrielle dépendante des ressources et des marchés étrangers, ne finisse par « s’adapter » à un nouveau système émergent en Asie, devenant ainsi le cœur industriel d’une région à laquelle les États-Unis n’auraient pas un accès privilégié. Les États-Unis avaient mené la guerre du Pacifique pour empêcher le Japon de créer une « sphère de coprospérité » de cette sorte, et n’étaient pas enclins à perdre la deuxième guerre mondiale dans l’immédiat après-guerre. Les décideurs politiques US étaient donc attachés à s’assurer que la pourriture ne se répande pas. Dans ce contexte, le Vietnam a acquis une dimension allant bien au-delà de sa maigre importance intrinsèque dans le système mondial.

Dans les années 50, les stratèges US recommandèrent que des mesures soient prises pour entraver le développement économique de la Chine et du Nord-Vietnam, une proposition remarquable de cruauté. Ils livrèrent une guerre sans merci afin de faire en sorte que nul succès en Indochine ne « contamine la région » — guerre qui a atteint ses principaux objectifs, une question sur laquelle je reviendrai.

Deux enfants soldats cambodgiens portent une caisse de munition sur la route 5 au Nord-Ouest de Phnom Penh, en 1973. En fond, les bombardements US.

De la même manière, Kissinger craignait que le socialisme démocratique d’Allende ne transmette le « mauvais message » à l’électorat des démocraties européennes. Il était donc nécessaire d’empêcher que le « virus » ne « propage la contagion », selon une méthode connue. Il en était de même concernant les efforts d’Arévalo et d’Arbenz pour établir un capitalisme démocratique indépendant axé sur les besoins de la population locale au Guatemala. De même, la CIA a averti en 1964 que Cuba « est étroitement surveillée par d’autres nations de l’hémisphère et que le moindre semblant de réussite qui s’y produirait aurait un vaste impact sur la tendance étatique ailleurs dans les parages », mettant en danger la Cinquième Liberté. Il était par conséquent nécessaire de persister à livrer la guerre terroriste déclenchée par Kennedy contre Cuba après l’échec de l’invasion de la Baie des Cochons, tout en maintenant une posture hostile destinée à garantir que Cuba demeure dépendante de l’URSS et n’atteigne pas « un semblant de réussite ».

Cette méthode s’est vérifiée dans de nombreux autres cas, y compris celui du Nicaragua aujourd’hui. Les premiers succès des sandinistes ont à juste titre suscité une certaine peur, comme le montre le fait que le gouvernement peut déclarer « un état d’urgence national » devant cette grave menace pour l’existence des États-Unis sans se couvrir de ridicule, en fait, avec le soutien express de la respectable opinion publique. Si des paysans affamés du Honduras peuvent regarder par-delà les frontières et voir des cliniques, des réformes agraires, des programmes d’alphabétisation, l’amélioration de l’agriculture vivrière et d’autres choses de ce genre dans un pays pas mieux loti que le leur, la pourriture peut se propager ; et elle peut se propager encore plus loin, peut-être même jusqu’aux États-Unis, où le grand nombre de personnes souffrant de malnutrition et les sans-abris dans les rues du pays le plus riche du monde peuvent commencer à se poser quelques questions. Il est nécessaire de détruire la pomme pourrie avant que la pourriture ne se propage dans tout le baril. Les mêmes craintes furent évoquées devant l’expansion d’organisations populaires au Salvador dans les années 70, qui menaçaient de déboucher sur une démocratie réelle dans laquelle les ressources seraient dirigées vers les besoins nationaux, ce qui constituerait une attaque intolérable de la Cinquième Liberté. Il existe de nombreux autres cas.

Que les stratèges appréhendent ces questions est évident non seulement de par le recours régulier à la théorie de la pomme pourrie et à la violence ainsi qu’à d’autres mesures pour empêcher la propagation de la pourriture, mais aussi à travers la manière trompeuse dont la propagande étatique est présentée. L’effort le plus récent du département d’État destiné à prouver l’agressivité du Nicaragua, publié en 1985 en réponse évidente à la procédure de la Cour internationale de justice après le refus des États-Unis d’accepter de régler par des moyens légaux les conflits qu’ils avaient créés en Amérique Centrale, est intitulé Revolution Beyond Our Borders (Revolution au-delà de nos frontières). Ce titre est prétendument tiré d’un discours de Tomas Borge, et sur la page de couverture figure une mauvaise traduction d’un passage de ce discours de 1981. Dans la version originale, Borge dit que « cette révolution va au-delà des frontières nationales », faisant apparaître clairement qu’il parle d’une transcendance idéologique. Il rajoute : « Cela ne signifie pas que nous exportons notre révolution. Il nous suffit — et nous ne pourrions pas faire autrement — d’exporter notre exemple… nous savons que ce sont les peuples de ces pays qui doivent faire leurs propres révolutions. » C’est cette déclaration qui a été déformée puis exploitée par le système de désinformation des États-Unis — qui inclut les médias ainsi que nous le verrons — afin de prouver que le Nicaragua se vante vraiment de son « agression » planifiée.

Nous avons ici un exemple limpide du passage d’une variante de la théorie des dominos à l’autre : la véritable préoccupation des élites privilégiées concernant l’effet de démonstration d’un développement réussi se mue, pour l’opinion publique, en un soi-disant souci de voir les États-Unis de nouveau à la merci de nains jaunes munis de canifs, prêts à conquérir tout ce qui se trouve sur leur chemin, pour finir par nous dérober tout ce que nous possédons, tandis que le « géant ligoté et étranglé » se trouve dans l’incapacité d’empêcher cette agression. La supercherie est tellement évidente et tellement tirée par les cheveux qu’elle est certainement le résultat d’une manipulation consciente de la part de propagandistes sans scrupules — qui ne sont pas démasqués grâce à la protection des médias de masse, un état de fait dont nous pouvons tirer d’autres conséquences.

J’ajouterais que les supercheries de cet ordre sont courantes, et incluent ce qu’on appelle « le milieu universitaire ». Ailleurs, j’ai documenté comment pendant la guerre du Vietnam, le gouvernement ainsi que des observateurs US respectables ont grossièrement déformé le contenu de « documents saisis » exactement de la même manière, et ont persisté à le faire même après que la supercherie ait été dénoncée, ayant la certitude que cette dénonciation, en mettant à part le grand public, demeurerait peu pertinente aux yeux des classes instruites auxquelles ils s’adressent (l’historien Guenter Lewy de l’Université du Massachusetts, dans ce dernier cas, a justifié la « défense » du Sud-Vietnam dans un ouvrage universitaire hautement considéré).

Dans le cas du Nicaragua, les responsables US déclarent ouvertement que bien qu’ils doutent que les contras puissent destituer le gouvernement actuel, « ils sont satisfaits de voir les contras affaiblir les sandinistes en les contraignant à détourner des ressources limitées au profit de la guerre et au détriment des programmes sociaux » (Julia Preston correspondante du Boston Globe, citant des « responsables gouvernementaux »). La souffrance et le chaos économique qui résultent des attaques par les forces mercenaires US sont alors exploités, de la manière habituelle, pour justifier l’agression en termes « d’échecs de la révolution », les mass-médias reprenant régulièrement le discours gouvernemental, comme d’habitude. La dernière manifestation de lâcheté morale est l’allégation selon laquelle les sandinistes se réjouissent des attaques des contras, ce qui leur fournit une excuse pour dissimuler leurs échecs et leur répression, un refrain qui revient souvent chez les critiques libéraux de l’Administration Reagan.

Il est intéressant de noter que les déclarations effroyables et cyniques des responsables du gouvernement cités par Julia Preston, ainsi que d’autres du même ordre, sont rapportées platement, ne suscitent aucun commentaire et sont vite oubliées. Dans les cercles occidentaux cultivés, on considère que les États-Unis ont le droit d’user de violence pour entraver des mesures de réformes pouvant profiter aux pauvres et aux démunis, de telle sorte que l’expression d’une telle intention n’éveille aucun intérêt particulier et ne donne lieu à aucune inquiétude. Les États-Unis n’autoriseront aucun programme constructif dans leur propre zone d’influence, par conséquent ils doivent faire en sorte qu’ils soient détruits ailleurs, afin d’éliminer « la menace du bon exemple ».

L’expression précédente sert de titre à une brochure sur le Nicaragua éditée par l’organisation caritative Oxfam, qui note, en fournissant de nombreux exemples, que « d’après l’expérience d’Oxfam acquise en travaillant dans soixante-dix-sept pays en voie de développement, le Nicaragua devait s’avérer exceptionnel dans la force d’engagement de son gouvernement… à améliorer la condition du peuple et à encourager sa participation active dans le processus de développement ». Le titre de cette brochure est bien choisi. Ce sont précisément ces caractéristiques de la révolution sandiniste qui ont fait frémir les stratèges US ainsi que les élites privilégiées ailleurs. Nul ne peut prendre au sérieux leur prétendue inquiétude concernant la répression au Nicaragua et divers crimes sandinistes réels ou présumés ; même si les accusations les plus sévères présentant un peu de crédibilité sont acceptées, les dirigeants sandinistes sont littéralement des saints si on les compare aux gangsters que les États-Unis ont appuyé dans toute l’Amérique Centrale et au-delà, sans parler de Washington. Le véritable crime des sandinistes est celui qui a été identifié par le rapport de Oxfam et affirmé par beaucoup d’autres, y compris les institutions financières internationales. Le crime consiste à avoir posé la menace du bon exemple, qui risque de « contaminer » la région et même au-delà.

Les Marines avec le drapeau d’Augusto Sandino en 1932.

La théorie de la pomme pourrie explique une autre caractéristique étrange de la politique étrangère US : la grande inquiétude suscitée par les développements des pays les plus petits et les plus marginaux, comme le Laos ou la Grenade par exemple. Dans les années 60, le Nord du Laos a subi le bombardement le plus meurtrier de l’histoire (qui devait bientôt être surpassé par celui du Cambodge), ce qu’on nomme un « bombardement secret » ; il s’agit là d’un autre terme technique, se référant à un bombardement bien connu des médias mais passé sous silence pour servir l’Etat, et utilisé plus tard comme preuve de la fourberie du gouvernement lorsqu’il serait nécessaire d’écarter un leader politique ayant commis l’erreur inadmissible de s’en prendre à de puissants ennemis intérieurs, des gens tout à fait aptes à se défendre (la farce du Watergate, à laquelle je reviendrai dans la cinquième conférence). Ainsi que le gouvernement US l’a admis lors d’une audience du Congrès, le bombardement n’avait rien à voir avec la guerre du Vietnam. Il était plutôt dirigé contre les guérillas du Pathet Lao qui tentaient de mettre en place des réformes sociales modérées et d’introduire un sentiment d’identité nationale dans les villages éparpillés du Nord Laos, dont la plupart des habitants ne savaient même pas qu’ils étaient au Laos. Ou prenez le cas de la Grenade, une île minuscule des Caraïbes ne présentant aucun intérêt pour les États-Unis. Le gouvernement de Maurice Bishop déclencha immédiatement l’hostilité et la rage des États-Unis, des mesures économiques et des menaces de manœuvres militaires pour finir par une invasion en bonne et due forme, après la chute du régime.

Pourquoi des pays si petits et si marginaux devraient-ils faire l’objet d’une telle inquiétude, proche de l’hystérie, auprès des stratèges US ? Certainement pas pour l’importance de leurs ressources. Et tandis que des personnalités militaires et politiques importantes se livraient en effet à un débat solennel sur la menace représentée par Grenade, on doit supposer que ces divagations — car c’est exactement ce qu’elles sont — n’étaient que la couverture de quelque chose d’autre. Une explication de ce comportement qui semble tout à fait irrationnel est fournie par la théorie de la pomme pourrie, dans sa forme interne plutôt que publique ; dans ces conditions, l’hystérie est parfaitement cohérente. Si un pays minuscule et appauvri disposant de très peu de ressources peut commencer à faire quelque chose pour sa propre population, d’autres peuvent se dire : « Pourquoi pas nous ? » Plus un pays est faible et insignifiant, plus ses ressources et ses moyens sont limités, plus la menace d’un bon exemple est grande. La pourriture peut se propager, menaçant des régions qui intéressent vraiment les dirigeants d’une grande partie du monde.

La théorie de la pomme pourrie, comme je l’ai déjà mentionné, résulte d’un principe politique de base : la défense de la Cinquième Liberté. Elle présente tout naturellement deux variantes : la variante publique conçue pour effrayer l’ensemble de la population, et la variante interne qui guide les spécialistes de la stratégie de façon systématique. Cette dualité typique est la conséquence du deuxième principe politique : la nécessité de s’assurer de l’ignorance et du conformisme du public. Le public ne peut tout simplement pas être informé des véritables motivations politiques, et les classes instruites ont pour mission, qu’elles accomplissent avec diligence et succès, de protéger le grand public de toute compréhension de ces sujets graves. Il convient de noter qu’ils se protègent eux-mêmes également de toute compréhension dangereuse de la réalité, ainsi que le font aussi les dirigeants politiques dans une certaine mesure, du moins en ce qui concerne les moins intelligents d’entre eux. Dans la vie publique tout comme dans la vie personnelle, il est extrêmement aisé de se mentir à propos des mobiles de ses propres actes, en justifiant de façon avantageuse des actions ayant été accomplies à des fins totalement différentes. Hitler pourrait bien avoir cru qu’il défendait l’Allemagne de « l’agression » des polonais et qu’il extirpait le cancer juif, et George Shultz peut croire qu’il défend les États-Unis de « l’agression » de la Grenade et qu’il extirpe le « cancer » sandiniste, ainsi qu’il le clame régulièrement avec d’autres responsables du gouvernement. Nous n’avons aucune peine à détecter les véritables motifs et les plans dans le premier cas, bien que des intellectuels allemands sophistiqués aient prétendu — pour eux-mêmes et pour d’autres — en avoir été incapables à l’époque d’Hitler. Et ceux qui peuvent s’extraire du système doctrinaire occidental ne devraient pas avoir davantage de peine à détecter les véritables motifs dans le second cas, et dans de nombreux cas semblables.

Je pourrais rappeler qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau dans les différentes formulations de la théorie de la pomme pourrie. Au début du XIXe siècle, des hommes d’état conservateurs européens (Metternich, le Tsar et ses diplomates) parlaient en termes semblables des « doctrines pernicieuses du républicanisme et de l’autodétermination des peuples« , des « doctrines malfaisantes et des exemples pernicieux » qui pourraient, en partant des États-Unis, se répandre dans toute l’Amérique et même jusqu’en Europe, déstabilisant ainsi l’ordre politique et moral conservateur qui fut le fondement de la civilisation. Il n’est guère surprenant que les héritiers contemporains du rôle joué par le Tsar et Metternich aient un avis concordant, allant jusqu’à user de la même rhétorique, et des prétentions moralistes similaires, qu’ils prennent très au sérieux, ainsi que le font couramment dans les médias les intellectuels conformistes, les journaux d’opinion et les universitaires respectables.

Jusqu’à présent, j’ai passé en revue plusieurs éléments connexes du système international qui a surgi des décombres de la deuxième guerre mondiale, en me concentrant largement sur le rôle dominant des États-Unis : certains des coûts de l’interventionnisme des grandes puissances, essentiellement occidentales, dans le Tiers-Monde ; le problème de l’incorporation de l’Europe occidentale et de l’Europe du Sud dans la Grande Zone tandis que l’Europe de l’Est était subordonnée à la puissance soviétique ; la campagne d’après-guerre destinée à détruire la résistance antifasciste ; la théorie de la pomme pourrie et ses applications. Passons maintenant à quelques remarques au sujet de ce qui est généralement considéré comme l’élément central du système mondial moderne : la rivalité des superpuissances, la Guerre Froide.

Dans l’immédiat après-guerre, les États-Unis espéraient incorporer l’Union Soviétique dans la Grande Zone : la « stratégie du refoulement » du NSC-68 (rapport n°68 du Conseil de sécurité nationale) était motivée par cet objectif. Il devint rapidement évident que c’était sans espoir, et les superpuissances s’installèrent dans une forme de coexistence difficile qu’on appelle la guerre froide. La véritable signification de la guerre froide apparaît lorsqu’on examine les événements qui la caractérisent : les tanks soviétiques à Berlin Est en 1953, à Budapest en 1956, à Prague en 1968, l’invasion de l’Afghanistan ; l’intervention US en Grèce, en Iran, au Guatemala, en Indochine, à Cuba, en République dominicaine, au Chili, au Salvador et au Nicaragua, et une kyrielle d’autres exemples y compris des agressions soutenues par les États-Unis et menées par des Etats-clients, comme dans le Timor oriental et au Liban, entre autres. A chaque fois, quand l’une des superpuissances a recours à la subversion ou l’agression, l’on présente ça à la population nationale et aux alliés comme un acte d’autodéfense contre la superpuissance ennemie ou ses agents. En réalité, ces actions sont entreprises dans le but de s’assurer le contrôle d’une certaine sphère d’influence ; pour les États-Unis, le contrôle d’une grande partie du monde.

Cratères de bombes US aux Laos.

Les événements de la guerre froide illustrent le fait que la guerre froide est en fait un système de cogestion mondiale, un système doté d’une certaine utilité fonctionnelle pour les superpuissances, l’une des raisons pour lesquelles il persiste. Les subversions et les agressions sont menées dans l’intérêt de groupes d’élites, ce qu’on désigne en théologie politique comme « l’intérêt national », c’est-à-dire l’intérêt particulier de groupes possédant suffisamment de pouvoir sur le plan national pour intervenir dans les affaires d’État. Mais ces déploiements de violence étatique sont souvent lourds de conséquences pour l’ensemble de la population autant sur le plan matériel que sur le plan moral. Et il ne s’agirait pas de minimiser ce plan moral, comme on le fait souvent dans une démonstration de prétendue sophistication qui n’est rien de plus que l’expression du mépris d’une élite imbue d’elle-même envers les gens ordinaires, un mépris aussi injustifié que malavisé. Les politiques nationales sont elles aussi conduites dans l’intérêt des élites dominantes, mais se font souvent au détriment de la population globale : la militarisation de la société par exemple. Pour mobiliser le soutien de la population et des alliés récalcitrants en faveur de programmes nationaux coûteux et d’aventures étrangères, il est nécessaire de faire appel à la peur d’un Grand Satan, pour reprendre cet apport propice de l’Ayatollah Khomeini à la rhétorique politique.

L’affrontement de la guerre froide est un instrument utile. Bien entendu, il est nécessaire d’éviter l’affrontement direct avec le Grand Satan en personne, ce qui serait beaucoup trop dangereux. Il est préférable d’affronter des puissances faibles et sans défense désignées comme intermédiaires du Grand Satan. L’Administration Reagan a régulièrement utilisé la Libye à cet effet, en organisant des affrontements réguliers qui coïncidaient avec des besoins internes, par exemple le besoin d’obtenir un soutien aux forces de déploiement rapide ou l’aide aux rebelles de la Contra. Ce système est dangereux et risque tôt ou tard de s’effondrer et de déboucher sur une guerre mondiale finale, ce qui a failli se produire plus d’une fois et risque de se produire de nouveau. Mais ce type de considération à long terme n’entre pas dans les plans stratégiques. Je reviendrai sur ce sujet de manière plus approfondie dans une quatrième conférence.

Ce résumé trop bref du système mondial de l’après-guerre est partiel et donc quelque peu trompeur ; ainsi, je n’ai pas abordé le sujet de la politique des États-Unis au Moyen-Orient, qui est essentiel à la compréhension du monde actuel, ni le sujet des conflits en cours dans les états capitalistes industriels, entre autres. Avant d’en venir à l’Amérique Centrale, dont je traiterai dans ma prochaine conférence, je conclurai cette analyse globale par quelques remarques portant sur l’engagement des États-Unis en Indochine, un événement majeur de l’histoire moderne qui peut nous en apprendre beaucoup sur la stratégie politique US, avec des implications importantes pour l’Amérique Centrale aujourd’hui. Pour ce cas précis, nous disposons d’une documentation extrêmement riche et fort révélatrice bien qu’elle soit (donc) généralement passée sous silence dans les grands débats publics portant sur ce sujet.

En 1948, les États-Unis ont reconnu que le Viet Minh dirigé par Ho Chi Minh se confondait avec le mouvement nationaliste vietnamien et qu’il serait difficile de parvenir à une solution en l’excluant. Néanmoins, les États-Unis s’engagèrent précisément à atteindre cet objectif, en apportant leur soutien aux français dans leur effort de reconquête de leur ancienne colonie. J’ai déjà fait le point sur les principales raisons de cette décision : elles résultent de la théorie de la pomme pourrie et du souci que l’Asie du Sud-Est ne « remplisse pas sa fonction » dans l’ordre mondial dominé par les États-Unis. Naturellement, les choses ne pouvaient pas être présentées sous ce jour.

A partir du moment où les États-Unis s’étaient engagés à soutenir l’attaque française, il n’était plus permis de douter que la France défendait l’Indochine contre « l’agression interne » du Viet Minh, et que Ho n’était rien de plus qu’une marionnette de Moscou (ou de la Chine : l’un ou l’autre ferait l’affaire). Les services de renseignement US eurent pour mission de démontrer la véracité de ce fait et s’y employèrent de façon admirable. Ils échouèrent. Les renseignements signalèrent qu’ils avaient été en mesure de trouver des preuves d’une « conspiration dirigée par le Kremlin… dans pratiquement tous les pays sauf au Vietnam ». Il s’agissait alors d’utiliser cette découverte pour en tirer les conclusions requises, ce qui était relativement simple à mettre en oeuvre : « on peut supposer, conclurent les responsables US, que Moscou a le sentiment qu’Ho et ses lieutenants ont suffisamment d’entraînement et d’expérience et font preuve d’une loyauté suffisante pour être capables de déterminer leur politique quotidienne sans surveillance ». Ainsi, le manque de contact entre Ho et ses maîtres du Kremlin démontre qu’il est un esclave loyal de Moscou comme il se doit.

Une des révélations les plus stupéfiantes des Papiers du Pentagone se trouve dans un rapport sur les renseignements US recouvrant une période de 25 ans. Les analystes du Pentagone n’y ont découvert qu’un seul document de travail soulevant la question de savoir si le gouvernement d’Hanoï poursuivait ses propres intérêts ou s’il agissait en tant qu’agent de la « conspiration dirigée par le Kremlin ». Même les renseignements US, qui sont payés pour découvrir les faits et non pour extravaguer sur des plans soviétiques de conquête du monde, ont été dans l’incapacité d’échapper à l’emprise du système de propagande, ce qui est très révélateur. Quoiqu’on pense d’Ho Chi Minh et de ses acolytes, le fait qu’ils recherchaient les intérêts nationaux vietnamiens comme ils les percevaient plutôt que de se borner à suivre des ordres émanant du Kremlin est totalement évident et ne fait aucun doute pour les gens sains d’esprit, mais c’était au-delà de la compréhension des renseignements US, ce qui reflète de façon intéressante le climat culturel dominant.

Ce rapport révèle de façon spectaculaire l’une des caractéristiques principales de la politique étrangère états-unienne. Un mouvement populaire ou un état ne devient pas un ennemi parce qu’il est contrôlé par Moscou ; plutôt, étant donné que c’est un ennemi (pour d’autres raisons) et doit donc être attaqué et détruit, il faut qu’il soit contrôlé par Moscou, quels que soient les faits, de manière à ce que l’attaque des États-Unis contre lui soit juste et nécessaire. Les « autres raisons » sont celles qui ont été déjà traitées. Les États-Unis peuvent en effet réussir à pousser l’ennemi entre les mains des russes au travers de leurs hostilités, un résultat qui serait le bienvenu, ou bien, en cas d’échec, ils prétendront que c’est quand même le cas, en comptant sur les médias pour leur faire écho, comme cela a été le cas du Guatemala en 1954, par exemple. Naturellement, rien de tout cela ne peut être exprimé dans le système doctrinaire, et en effet cela ne l’est pas.

Est-ce ça demain? L’Amérique sous le communisme

De 1950 à 1954 les États-Unis tentèrent d’imposer la domination française sur l’Indochine mais échouèrent. En 1954, la France se retira et les accords de Genève établirent une base pour la paix. Les États-Unis s’attelèrent immédiatement à les compromettre, et y parvinrent. Grâce à la subversion US et à leur domination sur le système international, la ligne de démarcation provisoire au 17e parallèle devint une « frontière internationale » — bien que le régime client imposé par les États-Unis dans le sud ne l’ait jamais accepté, se considérant comme le gouvernement de tout le Vietnam. Son nom officiel fut, tout du long, le Gouvernement du Vietnam (GVN), et cette prétention fut réitérée dans un article non-modifiable de sa Constitution, rédigé sous les auspices des États-Unis.

Dans le Sud, les États-Unis imposèrent un régime terroriste calqué sur le modèle fameux de l’Amérique Latine. De 1954 à 1960, cet état-client massacra environ 75 000 personnes. Ses actes terroristes et sa répression suscitèrent un renouveau de la résistance qui fut naturellement qualifié « d’agression communiste », « d’agression interne » selon les propos d’Adlai Stevenson. A ce moment-là, le régime s’effondra pratiquement et les États-Unis durent intervenir directement. En 1962, les États-Unis entamèrent le bombardement intense et la défoliation du Sud Vietnam afin de mener plusieurs millions de personnes vers des camps de concentration où ils seraient entourés de barbelés et « protégés » des guérilleros sud-vietnamiens (le FNL (Front national de libération) ou « Viet Cong » selon la terminologie US) qu’ils soutenaient volontiers, ainsi qu’ils le reconnurent eux-mêmes. Dans les années qui suivirent, les Etats-Unis tentèrent désespérément de barrer la route à une solution politique, dont la neutralisation du Sud Vietnam, du Laos et du Cambodge qui fut proposée par le FNL. N’ayant pu trouver de clients appropriés dans le Sud, les États-Unis installèrent des gouvernements successifs avant de décider finalement, en 1964, d’intensifier l’attaque contre le Sud Vietnam avec une invasion terrestre directe, accompagnée du bombardement du Nord Vietnam, un programme initié au début de l’année 1965. Tout au long de cette période, aucun nord-vietnamien de l’armée régulière ne fut détecté au Sud-Vietnam, bien qu’ils aient eu tout à fait le droit d’être là après la subversion des accords de Genève par les États-Unis et la terreur déclenchée dans le Sud. En Avril 1965, lorsque les États-Unis envahirent complètement le Sud Vietnam, on y comptait presque 200 000 morts. Bien que ce fût le bombardement du Nord Vietnam qui attira l’attention internationale, les principales attaques des USA, y compris les bombardements, furent toujours dirigées contre le Sud Vietnam. Une fois de plus, l’hégémonie des États-Unis dans le système international est illustrée par le fait que l’attaque US contre le Vietnam du Sud n’apparaît nulle part dans l’histoire. Les documents historiques plutôt expurgés ne font mention que d’une « défense » du Sud Vietnam, qui ne fut pas raisonnable, ainsi que le maintinrent plus tard certains responsables officiels. L’attaque ne fut jamais reconnue comme telle ni condamnée par les Nations Unies.

Ces faits méritent d’être examinés sérieusement pour ceux qui s’intéressent à la culture intellectuelle occidentale et à la domination de la puissance US sur le système mondial. L’attaque du Sud Vietnam qui débuta en 1962 puis s’intensifia et s’étendit en 1965, eut bien lieu, ainsi qu’a eu lieu l’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques en 1979 ; de plus, le Sud Vietnam était la cible principale de l’attaque US. Dans les deux cas, les agresseurs ont prétendu qu’ils y avaient été « invités » par un gouvernement légal qu’ils défendaient contre des « bandits » et des terroristes bénéficiant d’un soutien extérieur. Les allégations des soviétiques à cet égard, concernant ce qui s’était passé sur leur frontière, ne sont pas moins crédibles que celles des États-Unis concernant l’agression perpétrée à environ 16 000 km de leur frontière ; plus précisément, la crédibilité est égale à zéro dans les deux cas. Toutefois, les États-Unis, l’occident, et en fait la plupart des pays, ne reconnaissent pas l’existence d’un événement qui s’apparenterait à une attaque US contre le Sud Vietnam. Cependant, peu d’entre eux sont dans l’incapacité de percevoir que l’URSS a envahi l’Afghanistan, cette invasion étant en effet régulièrement condamnée non seulement par les gouvernements occidentaux mais aussi par les Nations Unies. Même dans les milieux des mouvements pacifistes, ainsi que l’évoqueront certains activistes, il était pratiquement impossible de débattre honnêtement des opérations US au Sud Vietnam : à savoir, en tant qu’agression contre le Sud sous couvert d’un gouvernement guignolesque établi (et régulièrement remplacé, jusqu’à ce que des éléments consentants puisse être créés) pour servir à légitimer l’agression. Ni les médias, ni le milieu de la pensée intellectuelle dominante ne font état d’un événement de cette nature. En outre, le déni de cette réalité évidente s’étend à presque tous les pays du monde. Ces faits sont remarquables et hautement instructifs. Il convient également de souligner qu’il est devenu aujourd’hui un peu plus facile de parler honnêtement de ces événements en public, mais rarement dans les milieux instruits, signe d’un degré d’intelligence et de compréhension supérieur au sein du public au cours de ces années où l’on prétend à tort qu’un retour en grâce du conservatisme a eu lieu, sujet sur lequel je reviendrai dans la dernière conférence.

A partir de 1965, les États-Unis étendirent leur guerre contre le Sud Vietnam en envoyant une armée d’invasion dont le nombre atteignit plus d’un demi-million d’hommes en 1968. Ils accentuèrent également l’attaque contre la moitié nord du pays qui avait été artificiellement divisé, entamèrent le bombardement meurtrier du Laos, étendirent leurs violations de la neutralité du Cambodge pour finir par initier un nouveau « bombardement secret » en 1969 et envahir complètement le Cambodge en 1970 après un coup d’état militaire qu’ils avaient eux-mêmes soutenu. La guerre civile et un bombardement d’une intensité inimaginable suivirent, tuant des centaines de milliers de personnes et détruisant pratiquement tout le pays.

Pendant ce temps, un mouvement populaire contre la guerre d’Indochine commença à se développer aux États-Unis, atteignant des proportions considérables en 1967. Le plus grand aboutissement du mouvement pacifiste fut d’empêcher le gouvernement de procéder à une mobilisation générale nationale. Les États-Unis durent livrer une guerre « de la carotte et du bâton », avec un financement déficitaire, nuisant à leur économie intérieure et posant les bases de la crise des années suivantes. Il en a résulté le déclin de la puissance des États-Unis par rapport à ses véritables rivaux, l’Europe et le Japon, ce dernier devenant un sérieux concurrent, grâce aux coûts de la guerre du Vietnam, néfastes aux États-Unis mais très avantageux pour le Japon, qui s’était enrichi en participant à la destruction de l’Indochine avec le Canada et les autres alliés des États-Unis. En janvier 1968, l’offensive du Têt affola Washington et amena les élites du milieu des affaires US à conclure qu’il conviendrait de liquider leur investissement. Ils dépêchèrent une délégation de « sages » à Washington pour informer Lyndon Johnson qu’il était fichu, et que le gouvernement devait se résoudre à la « vietnamisation », c’est-à-dire au retrait des troupes US et à une guerre plus capitalistique.

La guerre se poursuivit pendant sept années de plus, atteignant son niveau maximum de sauvagerie au Vietnam du Sud avec la « campagne de pacification accélérée » de 1969–1970 qui suivit le Têt, une opération meurtrière à côté de laquelle le massacre de My Lai apparaît comme un détail mineur, insignifiant dans ce contexte.

En janvier 1973, les États-Unis furent obligés de signer le Traité de Paix qu’ils avaient rejeté en novembre. Ce qui se produisit par la suite fut une quasi-réplique de 1954, qui devrait être observée attentivement par ceux qui entament des négociations impliquant les États-Unis. Le jour de la signature du Traité de Paris, Washington annonça, clairement et publiquement, que chaque point majeur du traité qui avait été signé, serait rejeté. L’article principal des accords de Paris stipulait qu’il existait deux partis équivalents et parallèles au Sud Vietnam (le GVN soutenu par les États-Unis et le GRP (gouvernement révolutionnaire provisoire, anciennement le FNL) ; ces deux partis devaient parvenir à un accord sans l’ingérence d’aucune puissance étrangère (c’est-à-dire les États-Unis), et devaient ensuite s’acheminer vers un établissement et une intégration à la moitié nord du pays, encore une fois sans l’ingérence des États-Unis. Washington signa, mais annonça qu’en violation de cet accord, les États-Unis continueraient à soutenir le GVN comme étant le « seul gouvernement légitime du Sud Vietnam », avec « sa structure constitutionnelle et son équipe dirigeante intacte et inchangée« . Cette « structure constitutionnelle » proscrivait le deuxième des deux partis équivalents et parallèles au Sud, et invalidait explicitement les articles du traité qui jetaient les bases d’une réconciliation et d’un accord pacifique. De la même façon, tous les autres points majeurs du traité seraient violés, annoncèrent les USA.

Les médias grand public, dans un édifiant exercice de servilité à l’état, présentèrent la version de Washington des accords de Paris comme celle qui était en vigueur, garantissant ainsi, tandis que les États-Unis continuaient à violer le traité, que le GRP et le Nord Vietnam apparaissent comme les contrevenants et soient donc condamnés en tant qu’agresseurs. Et c’est exactement ce qui se produisit, ainsi que l’avait prédit à l’époque aux États-Unis un tout petit groupe de dissidents appartenant à l’élite intellectuelle et qui fut prudemment exclu de toute tribune, de peur qu’il ne touche un large public. Le GVN et les États-Unis firent le nécessaire pour étendre leur mainmise sur le Sud Vietnam par la force, en violation du bout de papier qu’ils avaient signé à Paris. Lorsque l’inévitable réaction du GRP et du Nord Vietnam eut lieu, elle fut farouchement condamnée comme étant un nouvel exemple « d’agression communiste » délibérée, ainsi que le rapporte maintenant la doctrine officielle. Ce qui s’est réellement passé n’apparaît pas dans la version édulcorée de l’Histoire, bien qu’on puisse trouver les faits dans la littérature dissidente marginalisée, à laquelle on accorde peu d’attention.

Les leçons de 1954 et de 1973 sont très claires, et les victimes de la violence US les ignoreront à leurs risques et périls. Bien que la tactique du gouvernement US ait fonctionné à merveille aux États-Unis et en Occident de manière générale, elle échoua au Vietnam.

Malgré un soutien militaire US de grande envergure, le GVN s’effondra. Au mois d’Avril 1975, les régimes clients des États-Unis avaient été vaincus. Une grande partie de l’Indochine, ou ce qu’il en restait, était sous la dominance effective des nord vietnamiens puisque, en dehors du Cambodge, les mouvements de résistance — en particulier le FNL au Sud Vietnam — n’avaient pu survivre à l’assaut sauvage des États-Unis, encore une fois, comme cela avait été prédit des années auparavant par des dissidents marginalisés. Cette conséquence prévisible (et prévue) de l’agression US fut, bien entendu, immédiatement utilisée pour justifier l’agression qui avait créé ces conditions, exactement comme on pourrait s’y attendre venant d’une communauté intellectuelle bien disciplinée.

Notez que tout cela eut lieu au moment où les médias avaient atteint leur niveau maximal de dissidence, s’enorgueillissant de leur « indépendance » de l’état avec les dénonciations du Watergate et la controverse concernant le Vietnam. Il est intéressant de souligner que les deux exemples régulièrement avancés comme preuve du courage et de l’indépendance des médias — le Vietnam et le Watergate — fournissent en réalité la preuve accablante de leur subordination, ainsi que bien souvent celle des classes instruites, au pouvoir étatique.

Dans la reconstruction de l’histoire qui est devenue depuis la doctrine approuvée, les médias sont dépeints comme ayant adopté une « position hostile » envers l’état pendant cette période, peut-être au point de porter atteinte aux institutions démocratiques. Cette affirmation est alimentée non seulement par la droite, mais aussi par les libéraux. L’accusation est portée, notamment, dans une étude importante intitulée La crise de la Démocratie publiée par la Commission Trilatérale, un groupe d’élites de conviction plutôt libérale (le groupe qui a soutenu Jimmy Carter et qui a occupé pratiquement toutes les hautes fonctions pendant son mandat). Cette Commission, créée par David Rockefeller en 1973, est constituée de représentants des trois centres de la démocratie capitaliste industrielle : les États-Unis, l’Europe et le Japon. La « crise de la démocratie » qu’ils déplorent survint dans les années 60, lorsque des éléments de la population qui étaient en temps normal passifs et apathiques commencèrent à pénétrer dans l’arène politique, menaçant ainsi ce que les occidentaux nomment « démocratie » : le pouvoir incontesté des élites privilégiées. La commission a maintenu que la prétendue « position hostile » des médias envers l’état était l’un des aspects les plus dangereux de cette « crise de la démocratie » et qu’il fallait venir à bout de ce danger. La véritable nature de cette « dissidence des médias » est révélée par la remarquable histoire du Traité de Paix de Paris en plus de beaucoup d’autres choses, comme nous l’enseigne, encore une fois, la littérature dissidente marginalisée, bien que la « crise de la démocratie » fut quelque chose de bien réel au sein de la population globale, et n’ayant pas encore été surmontée, malgré les efforts qui y ont été consacrés dans les années qui ont suivi la guerre du Vietnam.

Il est communément admis que les États-Unis ont perdu la guerre et que le Nord Vietnam en est sorti victorieux. Cette vérité incontestable est tenue pour acquise aux yeux de l’opinion publique européenne et US dominante, ainsi que pour le mouvement pacifique états-unien et pour la gauche européenne. Pourtant, cette conclusion est inexacte, et il est important d’en saisir la raison. Le gouvernement US a remporté une victoire partielle en Indochine, bien qu’il ait essuyé une défaite majeure sur le plan national où les répercussions de la guerre furent d’une ampleur considérable et accélérèrent le développement de mouvements populaires qui modifièrent complètement le climat culturel à grande échelle et qui menacèrent pour un temps la domination de l’élite sur le système politique, entraînant de ce fait la « crise démocratique ». Une grande partie de la population — sauf les élites cultivées, avec de rares exceptions — fut atteinte d’une maladie redoutable portant le nom de « syndrome du Vietnam », qui persiste encore aujourd’hui et que j’espère incurable ; cette maladie se caractérise par une opposition aux agressions et aux massacres et un sens de la solidarité et de l’empathie à l’égard des victimes. Je me pencherai sur ce sujet, qui est d’une grande importance, dans la dernière conférence. La majeure partie de l’histoire politique des années 70 fut marquée par une contre-attaque de l’élite visant à surmonter la « crise de la démocratie » et le « syndrome du Vietnam ».

Mais qu’en est-il de l’Indochine à proprement parler ? Pour ce cas précis, les Etats-Unis avaient un objectif maximum et un objectif minimum. L’objectif maximum était de faire du Vietnam un autre paradis terrestre à l’instar du Chili, du Guatemala ou des Philippines. L’objectif minimum était d’empêcher la propagation de la pourriture avec le risque de conséquences majeures se répercutant jusque sur le Japon, ainsi que je l’ai analysé précédemment. Les États-Unis ne parvinrent pas à atteindre leur objectif maximal : le Vietnam ne fut pas incorporé dans le système mondial US. Mais malgré les déclarations pompeuses d’Eisenhower et consorts à propos du caoutchouc, de l’étain et du riz de l’Indochine, et plus tard à propos du pétrole, étendre la Cinquième Liberté à l’Indochine proprement dite n’a jamais revêtu une grande importance. La préoccupation principale était d’extirper le « cancer », ainsi que l’avait formulé alors George Shultz, afin de tuer le « virus » et de l’empêcher de « contaminer » les régions avoisinantes. Cet objectif fut atteint. L’Indochine fut largement détruite et, fait décisif, le dangereux mouvement populaire du Sud Vietnam fut pratiquement éradiqué par la terreur US. L’Indochine aurait de la chance si elle survivait, et la politique US d’après-guerre se fixa comme but de maximiser la souffrance et la répression dans ce pays — dont le refus des réparations promises, des barrières à l’aide et au commerce, le soutien de Pol Pot, et des mesures du même ordre qui sont bien connues ici à Managua. La cruauté de ces mesures d’après-guerre révèle à quel point il était important de veiller à ce que le pays ne se remette pas de la dévastation de l’assaut US. Pour donner quelques exemples, le gouvernement US tenta d’empêcher l’Inde d’envoyer 100 buffles (pour une société rurale sous-développée, cela signifie des fertilisants, l’équivalent de tracteurs, etc.) afin de reconstituer les troupeaux détruits par l’agression US, et essaya même d’empêcher l’expédition de crayons au Cambodge après que le Vietnam eut renversé le gouvernement meurtrier du Kampuchéa démocratique, gouvernement que les États-Unis soutiennent, selon les explications du département d’État, en raison de sa continuité du régime de Pol Pot. Il est d’une importance capitale de faire en sorte qu’aucun redressement ne soit possible pendant une très longue période à venir, et que les terres ruinées soient bien entre les mains du bloc soviétique afin de justifier de nouvelles hostilités.

Pendant ce temps les États-Unis renforcèrent ce qu’on appelait « la deuxième ligne de défense ». L’attaque contre le virus était à double tranchant : il était nécessaire de le détruire à la source, et de « vacciner » la région afin d’empêcher « l’infection » de propager la contagion au-delà de cette zone. Les États-Unis installèrent et appuyèrent des régimes meurtriers et répressifs en Indonésie en 1965, aux Philippines en 1972, en Thaïlande dans les années 70, afin de s’assurer que « la deuxième ligne de défense » ne soit pas rompue. Ainsi que je l’ai mentionné précédemment, le coup d’état militaire de Suharto en 1965 en Indonésie et ses conséquences meurtrières — le massacre de centaines de milliers de paysans sans terres — fut glorifié en Occident, y compris par l’opinion libérale, et servit à justifier la « défense » du Sud Vietnam. Cela offrit un « bouclier » derrière lequel les généraux indonésiens purent s’autoriser à purger leur société du Parti communiste, constitué de gens du peuple, et à ouvrir leur pays au pillage occidental, n’ayant pour seule entrave que la rapacité des généraux et de leurs cohortes.

Il n’y a pas de « menace d’un bon exemple » en Indochine, et les régions avoisinantes, celles qui étaient vraiment importantes, sont solidement intégrées à la Grande Zone. Les problèmes actuels sont davantage liés à des rivalités au sein du Premier monde du capitalisme industriel qu’à une menace « d’infection » qui pourrait conduire à un développement indépendant axé sur les besoins nationaux. Tout cela peut être considéré comme une réussite significative de la croisade des États-Unis en Indochine, une réalité dont les milieux des affaires, au moins, sont bien conscients depuis longtemps.

Le système doctrinaire considère la guerre comme une défaite des États-Unis : pour ceux dont l’ambition est sans limites, ne pas parvenir à atteindre un objectif maximum est toujours une tragédie, et il est vrai, et important, que les groupes d’élites subirent une défaite sur le plan national, avec l’irruption de la « crise de la démocratie » et le développement du « syndrome du Vietnam ». Le fait que d’autres aient accepté cette conclusion peut être dû en partie, à l’hégémonie remarquable du système de propagande US, et peut en partie refléter le désir compréhensible d’attribuer une victoire à la contestation populaire, qui fut souvent menée avec des risques personnels considérables, en particulier parmi la jeunesse, qui fut le fer de lance du mouvement contre la guerre. Mais il ne faut pas se faire d’illusions sur ce qui s’est réellement passé. Les mouvements populaires ont vraiment accompli quelque chose de grand. L’Indochine a au moins survécu ; les Etats-Unis n’ont pas eu recours aux armes nucléaires ainsi qu’ils auraient très bien pu le faire si la population était restée docile et impassible, comme elle le fut pendant la terreur du régime imposé par les États-Unis dans le Sud, ou lorsque Kennedy lança l’attaque directe contre le Sud en 1962. Mais la « leçon du Vietnam », d’une brutalité et d’un sadisme extrêmes, est que ceux qui tentent de défendre leur indépendance contre le Maître du Monde risquent d’en payer le prix fort. Beaucoup d’autres ont été soumis à des leçons du même ordre, y compris en Amérique Centrale.

J’aborderai ce sujet dans la prochaine conférence.

Noam Chomsky


Traduction: Héléna Delaunay

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