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L'illusion de liberté (par Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com, le 27 décembre 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


La capture des pouvoirs écono­mique et poli­tique par les corpo­ra­tions est incon­tes­table. Qui finance et gère nos élec­tions ? Qui écrit notre légis­la­tion et nos lois ? Qui déter­mine notre poli­tique de défense et nos vastes dépenses mili­taires ? Qui dirige notre minis­tère de l’in­té­rieur ? Le dépar­te­ment de la sécu­rité inté­rieure? Nos agences de rensei­gne­ments ? Le minis­tère de l’agri­cul­ture ? La Food and Drug Admi­nis­tra­tion? Le minis­tère du travail? La Fede­ral Reserve? Les médias de masse? Nos systèmes de diver­tis­se­ment? Nos prisons et nos écoles? Qui déter­mine nos poli­tiques commer­ciales et envi­ron­ne­men­tales? Qui impose l’aus­té­rité au public tout en permet­tant le pillage du Trésor US et le boycott des impôts par Wall Street ? Qui crimi­na­lise la dissi­dence ?

Une classe blanche dépos­sé­dée évacue sa soif de fascisme lors des rassem­ble­ments en soutien à Donald Trump. Des libé­raux naïfs, qui pensent pouvoir orga­ni­ser une résis­tance effi­cace au sein du parti Démo­crate, se regroupent autour du candi­dat à la prési­den­tielle Bernie Sanders, qui sait bien que le complexe mili­taro-indus­triel est sacro-saint. La classe ouvrière et les libé­raux seront trahis. Nos droits et nos opinions ne comptent pas. Nous avons succombé à notre propre forme de wehr­wirt­schaft [Le terme alle­mand Wehr­wirt­schaftsfüh­rer dési­gnait sous le régime natio­nal-socia­liste du Troi­sième Reich les indus­triels produc­teurs d’ar­me­ments essen­tiels pour la défense.]. Nous n’avons aucune impor­tance au sein du proces­sus poli­tique.

Cette vérité, émotion­nel­le­ment diffi­cile à accep­ter, va à l’en­contre de la percep­tion que nous avons de notre propre liberté, du concept de démo­cra­tie. Elle brise notre vision de nous-mêmes comme une nation incar­nant des vertus supé­rieures et dotée de la respon­sa­bi­lité de servir de phare pour le monde. Elle supprime ce « droit » d’im­po­ser nos vertus fictives à d’autres par la violence. Elle nous force à adop­ter un nouveau radi­ca­lisme poli­tique. Cette vérité révèle, incon­tes­ta­ble­ment, que pour qu’un chan­ge­ment réel advienne, pour que nos voix soient enten­dues, les systèmes de pouvoir corpo­ra­tistes doivent être détruits. Cette réali­sa­tion engendre une crise poli­tique et exis­ten­tielle. Notre inap­ti­tude à affron­ter cette crise, à accep­ter cette vérité, nous pousse à conti­nuer à faire appel aux insti­tu­tions actuelles de pouvoir, qui n’y réagi­ront jamais, et engendre un aveu­gle­ment qui nous para­lyse.

Plus le fantasme se substi­tue à la réalité, plus vite nous nous diri­geons en somnam­bules vers le néant. Rien ne garan­tit notre réveil. La pensée magique a déjà téta­nisé des socié­tés par le passé. Ces civi­li­sa­tions pensaient que le destin, l’his­toire, les vertus supé­rieures ou une force divine garan­ti­raient leur triomphe éter­nel. Alors qu’elles s’ef­fon­draient, elles mirent en place des dysto­pies répres­sives. Elles impo­sèrent la censure et forcèrent l’ac­cep­ta­tion de l’ir­réel en lieu et place du réel. Ceux qui ne se confor­maient pas dispa­rais­saient linguis­tique­ment puis litté­ra­le­ment.

L’énorme déca­lage entre le point de vue offi­ciel et la réalité crée une sorte d’ex­pé­rience du type de celle d’Alice au pays des merveilles. La propa­gande est si omni­pré­sente, et la vérité si rare, que les gens ne font plus confiance à leurs propres sens. Nous subis­sons actuel­le­ment l’as­saut d’une campagne poli­tique qui ressemble à la croi­sade constante des socié­tés tota­li­taires fascistes et commu­nistes du passé. Cette campagne, dénuée de substance et asser­vie au mirage d’une société libre, est anti-poli­tique.

Aucun vote ne pourra alté­rer la confi­gu­ra­tion de l’état corpo­ra­tiste. Les guerres conti­nue­ront. Nos ressources natio­nales conti­nue­ront à être siphon­nées par le mili­ta­risme. Le pillage corpo­ra­tiste du pays ne fera qu’em­pi­rer. Les gens pauvres de couleur conti­nue­ront à être assas­si­nés par la police mili­ta­ri­sée de nos rues. L’éra­di­ca­tion de nos liber­tés civiles s’ac­cé­lé­rera. La misère écono­mique infli­gée à plus de la moitié de la popu­la­tion s’éten­dra toujours plus. Notre envi­ron­ne­ment sera impi­toya­ble­ment exploité par les corpo­ra­tions des combus­tibles fossiles et de l’éle­vage indus­triel, nous préci­pi­tant toujours plus près de l’ef­fon­dre­ment écolo­gique. Nous ne sommes « libres » que de conti­nuer à jouer les rôles qui nous ont été assi­gnés. Dès que nous expo­se­rons le pouvoir pour ce qu’il est, dès que nous affir­me­rons nos droits et résis­te­rons, la chimère de la liberté s’éva­nouira. La poigne de fer du plus sophis­tiqué des appa­reils de sécu­rité et de surveillance de l’his­toire de l’hu­ma­nité s’af­fir­mera avec une fureur terri­fiante.

La solide toile d’en­ti­tés corpo­ra­tistes imbriquées échappe à notre contrôle. Nos prio­ri­tés ne sont pas celles des corpo­ra­tions. L’état corpo­ra­tiste, dont le seul objec­tif est l’ex­ploi­ta­tion et l’ex­pan­sion impé­ria­liste au nom du profit, subven­tionne la recherche et le déve­lop­pe­ment dans le domaine des systèmes de surveillance étatiques et du secteur mili­taire, tout en affa­mant celle qui concerne le réchauf­fe­ment clima­tique et les éner­gies renou­ve­lables [les low-tech, surtout, NdT]. Les univer­si­tés croulent sous les subven­tions liées au budget de la défense, mais ne parviennent pas à finan­cer les études liées à l’éco­lo­gie. Nos ponts, nos routes et nos digues s’écroulent par négli­gence. Nos écoles sont surpeu­plées, obso­lètes, et se trans­forment en centres de voca­tions lucra­tives. Les anciens et les pauvres sont aban­don­nés et dépos­sé­dés. Les jeunes femmes et hommes sont acca­blés par le chômage, le sous-emploi et la servi­tude de la dette et des emprunts. Notre système de santé à but lucra­tif ruine les malades. Nos salaires sont rognés et le contrôle du gouver­ne­ment sur la régu­la­tion des corpo­ra­tions consi­dé­ra­ble­ment réduit par une triade de nouveaux accords commer­ciaux — le Parte­na­riat trans­pa­ci­fique, le Parte­na­riat trans­at­lan­tique de commerce et d’in­ves­tis­se­ment et l’Ac­cord sur le commerce des services. Les services publics, en raison de l’ac­cord sur le commerce des services, connai­tra la priva­ti­sa­tion de dépar­te­ments et de services entiers, de l’édu­ca­tion aux services postaux, qui seront déman­te­lés et priva­ti­sés. Nos emplois manu­fac­tu­riers, délo­ca­li­sés outre­mer, ne revien­dront pas. Et nos médias corpo­ra­tistes ignorent cette dégra­da­tion et perpé­tuent la fiction d’une démo­cra­tie qui fonc­tionne, d’une écono­mie floris­sante et d’un empire glorieux.

auguste

Le compo­sant essen­tiel de la propa­gande tota­li­taire est l’ar­ti­fice. Les élites diri­geantes, comme les célé­bri­tés, utilisent la propa­gande pour créer de fausses person­na­li­tés et un faux senti­ment d’in­ti­mité avec le public.

Le pouvoir émotion­nel de ce récit est capi­tal. Les problèmes ne comptent pas. La compé­tence et l’hon­nê­teté ne comptent pas. Les posi­tions et postures poli­tiques passées ne comptent pas. Ce qui importe, c’est la manière de nous faire réagir. Ceux qui sont doués pour la fraude triomphent. Ceux qui ne maîtrisent pas l’art de la fraude deviennent « irréa­listes ». La poli­tique dans les socié­tés tota­li­taires est un diver­tis­se­ment. La réalité, parce qu’elle est complexe, brouillonne et décon­cer­tante, est bannie du monde du diver­tis­se­ment de masse. Les clichés, les stéréo­types et les messages récon­for­tants, rassu­rants et auto-satis­fai­sants, ainsi que les spec­tacles élabo­rés, se substi­tuent au discours ancré sur des faits.

« Le diver­tis­se­ment était une expres­sion de la démo­cra­tie, libé­rant des chaînes d’une répres­sion cultu­relle suppo­sée », a écrit Neal Gabler dans “Life: The Movie: How Enter­tain­ment Conque­red Reality” (La vie : le film : comment le diver­tis­se­ment a conquis la réalité). « Tout comme la consom­ma­tion, libé­rant des chaînes de la vieille culture orien­tée vers la produc­tion, et permet­tant à n’im­porte qui de s’of­frir l’ac­cès au fantasme. Et, fina­le­ment, consom­ma­tion et diver­tis­se­ment four­nis­saient souvent la même ivresse : le plai­sir infini et absolu de s’af­fran­chir de la raison, de la respon­sa­bi­lité, de la tradi­tion, de la classe et de tous les autres liens qui entra­vaient notre « moi ». »

Plus les commu­nau­tés se brisent, et plus la pauvreté s’étend, plus les gens, anxieux et effrayés, se réfu­gient dans le mensonge, dans l’aveu­gle­ment. Ceux qui disent la vérité — que ce soit sur le chan­ge­ment clima­tique ou notre système de tota­li­ta­risme inversé — seront trai­tés de sédi­tieux et d’an­ti­pa­triotes. Ils seront détes­tés pour leurs attaques contre l’illu­sion. Il s’agit, comme le souligne Gabler, du danger d’une société domi­née par le diver­tis­se­ment. Une telle société, écrit-il, « a mortel­le­ment ciblé les valeurs les plus appré­ciées des intel­lec­tuels. Il s’agit du triomphe des sens sur l’es­prit, de l’émo­tion sur la raison, du chaos sur l’ordre, de l’iden­tité sur le super­égo. Le diver­tis­se­ment était le pire cauche­mar de Platon [et celui de Blaise Pascal, NdT, entre autres]. Il aban­donne le ration­nel et intro­nise le sensa­tion­nel, et, en cela, aban­donne la mino­rité intel­lec­tuelle et intro­nise les masses creuses. »

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Le déses­poir, l’im­puis­sance et la détresse amoin­drissent la rési­lience émotion­nelle et intel­lec­tuelle néces­saire à la confron­ta­tion de la réalité. Tous ces exclus s’ac­crochent aux formes diver­tis­santes d’auto-illu­sion­ne­ment propo­sées par les élites diri­geantes. Ce segment de la popu­la­tion est facile à mobi­li­ser pour « purger » la nation des dissi­dents et des « conta­mi­nants ». Les systèmes tota­li­taires, le nôtre y compris, ne manquent jamais de bour­reaux volon­taires.

Beau­coup de gens, peut-être même la plupart, ne se réveille­ront pas. Les rebelles qui se soulè­ve­ront pour tenter de contre-attaquer les forces despo­tiques subi­ront non seule­ment la violence de l’état, mais aussi la haine et la violence instinc­tive des victimes aveu­glées de l’ex­ploi­ta­tion. Les systèmes de propa­gande diabo­li­se­ront impla­ca­ble­ment ceux qui résistent, mais aussi les musul­mans, les travailleurs sans papiers, les écolo­gistes, les afro-améri­cains, les homo­sexuels, les fémi­nistes, les intel­lec­tuels et les artistes. L’uto­pie arri­vera, promet­tront les systèmes de propa­gande étatique à leurs adeptes, lorsque ceux qui gênent ou nuisent seront anéan­tis. Donald Trump incarne parfai­te­ment ce scéna­rio.

Le psycha­na­lyste et socio­logue alle­mande Erich Fromm, dans son livre « l’évi­te­ment de la liberté », explique comment ceux qui ont été déva­lo­ri­sés, aspirent à « renon­cer à leur liberté ». Les systèmes tota­li­taires, souligne-t-il, fonc­tionnent comme les cultes reli­gieux messia­niques.

“L’in­di­vidu effrayé”, écrit Fromm, « cherche une chose ou une personne à laquelle il pourra accro­cher son « moi » ; il ne peut suppor­ter de porter le poids de sa propre indi­vi­dua­lité plus long­temps, et essaie fréné­tique­ment de s’en débar­ras­ser pour se sentir en sécu­rité à nouveau, en élimi­nant ce fardeau : le « moi ». »

Tel est le monde dans lequel nous vivons. Les systèmes tota­li­taires du passé utili­saient des symboles diffé­rents, une icono­gra­phie et des peurs diffé­rentes. Ils ont émergé d’un contexte histo­rique diffé­rent. Mais eux aussi diabo­li­saient les faibles et persé­cu­taient les forts. Eux aussi promet­taient aux dépos­sé­dés que c’est en se ratta­chant aux déma­gogues, aux partis ou aux orga­ni­sa­tions promet­tant un pouvoir inéga­lable, qu’ils devien­draient puis­sants. Cela n’a jamais fonc­tionné. La frus­tra­tion gran­dis­sante, l’im­puis­sance conti­nue et la répres­sion crois­sante poussent ces indi­vi­dus trahis à réagir violem­ment, tout d’abord à l’en­contre des faibles et des diabo­li­sés, puis contre ceux, parmi eux, qui manquent de pureté idéo­lo­gique. Il s’agit, fina­le­ment, d’une orgie d’auto-immo­la­tion. L’ins­tinct de mort, comme l’avait compris Sigmund Freud, possède un certain attrait.

L’his­toire peut ne pas se répé­ter. Mais elle est un écho d’elle-même. La nature humaine est, après tout, constante. Nous ne réagi­rons pas diffé­rem­ment de ceux qui nous ont précé­dés. Cela ne doit pas nous dissua­der de résis­ter, mais la lutte sera longue et diffi­cile. Bien avant la fin, du sang recou­vrira les rues.

Chris Hedges


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

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