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Pourquoi les ONG sont un problème (par Stephanie McMillan)

Le collectif de féministes radicales INCITE! (Femmes de couleur contre la violence) a publié cet excellent livre (uniquement disponible en anglais pour l'instant, malheureusement) sur le "complexe industriel du non-lucratif", "La révolution ne sera pas subventionnée"

Stepha­nie McMillan (née en 1965) est une dessi­na­trice poli­tique US, édito­ria­liste, et acti­viste du Sud de la Floride. Petite-fille du réali­sa­teur de films d’ani­ma­tion alle­mand Hans Fischerkö­sen, elle voulait deve­nir dessi­na­trice depuis l’âge de 10 ans. Durant ses années de lycée, elle a commencé à orga­ni­ser des mani­fes­ta­tions contre le capi­ta­lisme et l’im­pé­ria­lisme. Elle conti­nue.

Il y a une ving­taine d’an­nées, lors d’une conver­sa­tion avec un orga­ni­sa­teur bangla­dais, nous avons abordé le sujet des ONG*. Il a craché avec dégoût : “Je déteste les ONG”. À l’époque, je n’ai pas vrai­ment compris pourquoi il était si véhé­ment sur le sujet. Je savais que les ONG avaient des aspects néga­tifs, comme le fait qu’elles détournent une partie de l’éner­gie révo­lu­tion­naire des masses, mais je croyais encore à moitié leurs affir­ma­tions selon lesquelles leur travail était plus utile que nuisible. Ne fallait-il pas être une espèce de crétin dogma­tique pour dénon­cer les soins gratuit et les programmes de lutte contre la pauvreté ? Je ne compre­nais pas encore à quel point elles sont en réalité une catas­trophe.

Depuis cette conver­sa­tion, les ONG ont proli­féré comme des cham­pi­gnons dans le monde entier. D’abord déployées dans les forma­tions sociales domi­nées par l’im­pé­ria­lisme, elles occupent aujourd’­hui aussi la scène poli­tique des pays qui sont la base du capi­ta­lisme. Elles sont deve­nues la nouvelle forme à la mode d’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal, avec une portée mondiale et des milliards de reve­nus. Tout se préten­dant “à but non-lucra­tif”, elles servent de source de reve­nus impor­tants pour ceux d’en haut, tout en gavant de larges couches de la petite bour­geoi­sie, leur permet­tant de s’éta­ler sur la classe ouvrière comme une couver­ture chauf­fante humide, mettant ainsi en sour­dine ses reven­di­ca­tions.

Après beau­coup d’ob­ser­va­tions et d’ex­pé­riences directes et indi­rectes, je comprends aujourd’­hui et partage la haine de cet orga­ni­sa­teur d’au­tre­fois envers les ONG. Quel est leur degré de nuisance ? Permet­tez-moi d’énu­mé­rer quelques réponses :

I. Les ONG sont une des nombreuses armes de domi­na­tion impé­ria­liste

Aux côtés des inva­sions mili­taires et des mission­naires, les ONG aident à ouvrir les pays comme on craque des noix, en prépa­rant le terrain pour des vagues d’ex­ploi­ta­tion et d’ex­trac­tion plus intenses, comme l’agro­bu­si­ness pour l’ex­por­ta­tion, les ateliers de misère, les ressources minières et les sites touris­tiques.

Haïti en est l’exemple le plus extrême. Appelé par nombre d’Haï­tiens eux-mêmes “la répu­blique des ONG”, le pays avait déjà été infesté par 10 000 ONG avant le trem­ble­ment de terre de 2010, le nombre d’ONG par habi­tant le plus élevé du monde. 99% des aides d’après le trem­ble­ment de terre ont été ache­mi­nées par des ONG et autres agences, qui ont gagné des sommes colos­sales, en volant la majeure partie de l’argent que les gens avaient donné de bonne foi en pensant qu’il aide­rait réel­le­ment les masses affec­tées par la catas­trophe.

[Une vidéo très impor­tante sur le rôle des ONG dans le pillage du conti­nent Afri­cain]:

Cette merde n’est pas récente. Il y a des décen­nies, l’USAID et la Banque mondiale impo­saient déjà des écono­mies orien­tées vers l’ex­por­ta­tion et les programmes d’ajus­te­ment struc­tu­rel conco­mi­tants en Haïti et ailleurs. Il y a 20 ans, 80% de l’argent de l’USAID finis­saient par reve­nir dans les poches des entre­prises US et des “experts”. Au fil de la matu­ra­tion de ce proces­sus, les ONG sont deve­nues l’en­tité préfé­rée de cette forme para­si­taire d’ac­cu­mu­la­tion, en capi­ta­li­sant et alimen­tant la misère créée par “l’aide” au départ.

Dans de nombreux pays domi­nés, les direc­teurs d’ONG sont deve­nus un segment de la bour­geoi­sie bureau­cra­tique, utili­sant l’État comme leur source première d’ac­cu­mu­la­tion de capi­tal. Sur les dernières 20 années, envi­ron, en Haïti, nombre de ceux qui avaient créé et dirigé des ONG ont fini aussi par occu­per des postes poli­tiques, de président à premier ministre ou membre du parle­ment, comme Aris­tide, Préval, et Michèle Pierre-Louis.

Main­te­nant que le capi­ta­lisme est dans une crise struc­tu­relle mondiale crois­sante, l’ajus­te­ment struc­tu­rel est égale­ment imposé à ses forma­tions sociales centrales. Comme des cane­tons condi­tion­nés, les ONG suivent dans le sillage. 30 nouvelles ONG sont créées chaque jour au Royaume-Uni, et 1,5 million d’ONG infestent les USA. Elles sont deve­nues l’op­tion de survie du jour pour les diplô­més au chômage navi­gant à travers une crise écono­mique mondiale.

II. Les ONG sabotent, détournent et remplacent l’or­ga­ni­sa­tion auto­nome de masse

“Ce à quoi vous résis­tez, va persis­ter” : ce cliché est loin d’être inutile stra­té­gique­ment. Par consé­quent, au lieu de combattre la gauche de front comme ils le faisaient aupa­ra­vant, les capi­ta­listes l’ont étouf­fée dans leurs bras bien­veillants.

En aban­don­nant la lutte des classes, la gauche s’est déjà rendue impuis­sante : elle donne des coups d’épée dans l’eau et ne peut frap­per l’en­nemi. Cet état d’atro­phie la rend vulné­rable, suscep­tible d’ac­cep­ter que la Fonda­tion Rocke­fel­ler ou autre entité capi­ta­liste lui propose un chèque pour “combattre pour l’éman­ci­pa­tion et la justice sociale contre la rapa­cité des entre­prises”. Boum : les capi­ta­listes ont neutra­lisé leur pire menace. Ils l’ont ache­tée, rendue inof­fen­sive, lui ont arra­ché ses griffes.

gauche

Ils l’ont rempla­cée par un phéno­mène social qui semble être (et qui parfois affirme direc­te­ment être) une force d’op­po­si­tion, mais qui n’est plus qu’un animal domes­tique loyal et utile. Au lieu d’at­taquer le capi­tal à la gorge, elle (quoi qu’il en soit, il ne faudrait plus l’ap­pe­ler “la gauche”) lèche gaie­ment les bottes de ses nouveaux maitres.

Voyons à quoi ça ressemble sur le terrain.

Vous êtes en mani­fes­ta­tion. Comment pouvez-vous ne serait-ce que savoir si tout ça est authen­tique? Il y a une poignée d’ac­ti­vistes payés portant des pancartes pré-impri­mées. Ils scandent des slogans — mais comment pouvons-nous être sûrs qu’ils pensent ce qu’ils disent, alors qu’ils suivent un script prédé­ter­miné ? Comment être certain que si leur finan­ce­ment était coupé, ils seraient tout de même ici, qu’ils seraient toujours concer­nés et impliqués ?

Les gens sincères pensent souvent qu’ils pour­ront être “payés pour faire le bien”, mais ça ne fonc­tionne pas ainsi. Les capi­ta­listes ne se sont pas empa­rés du monde en étant complè­te­ment cons. Ils ne vont pas nous payer pour leur nuire.

Combien de fois avez-vous observé un tel scéna­rio? Une atro­cité se produit, des gens indi­gnés inondent les rues, et une fois réunis, quelqu’un annonce un meeting pour pour­suivre et conti­nuer la lutte. Lors de ce meeting, plusieurs orga­ni­sa­teurs expé­ri­men­tés semblent être respon­sables. Ils disent des choses radi­cales, un peu dures qui semblent rela­ti­ve­ment impres­sion­nantes. Ils proposent de four­nir une forma­tion et un lieu de rencontres régu­lières. Ils semblent déjà avoir un plan, bien que personne d’autre n’ait eu le temps d’y penser. Ils semblent compé­tents, expliquent (à l’aide de diagrammes) comment repé­rer nos alliés poten­tiels, et sortent une liste de poli­ti­ciens spéci­fiques à cibler lors des mani­fes­ta­tions. Ils formulent des “demandes” simplistes pour “construire la confiance avec un gain rapide”.

Quiconque suggère une approche diffé­rente est passi­ve­ment-agres­si­ve­ment ignoré.

Sous leur comman­de­ment, vous occu­pez telle insti­tu­tion ou tel bureau de poli­ti­cien, ou orga­ni­sez une mani­fes­ta­tion ou un rassem­ble­ment. Votre protes­ta­tion est bruyante et passion­née, et a l’air assez mili­tante.

Avant même de vous en rendre compte, vous vous retrou­vez à frap­per à la porte d’un inconnu, une plan­chette à pince à la main, espé­rant le convaincre de voter lors de la prochaine élec­tion.

ong2(2)Les ONG servent à saper, à détour­ner et à rempla­cer les luttes de masse. En cela, elles sont très effi­caces. J’ai récem­ment discuté avec une radi­cale du New Jersey, qui m’ex­pliquait qu’une mani­fes­ta­tion où elle s’était rendue était en fait le projet d’un étudiant diplômé, sans aucun doute un futur direc­teur d’ONG. L’air assez choquée et éner­vée, elle me dit que depuis, elle n’a même plus envie d’al­ler mani­fes­ter parce qu’elle ne croit plus en leur authen­ti­cité. Une victoire écla­tante pour le capi­tal.

A Miami, j’ai assisté à des mani­fes­ta­tions de l’or­ga­ni­sa­tion “Fight for $15” [Combat­tez pour un salaire horaire mini­mal de 15 $, NdE] dans lesquelles la vaste majo­rité des parti­ci­pants étaient des acti­vistes payés, des employés d’ONG, de CBOs (Orga­ni­sa­tions basées sur les commu­nau­tés), et des person­nels de syndi­cats à la recherche de membres poten­tiels. Les mani­fes­ta­tions de Black Lives Matter [Les vies noires, ça compte] à Miami ont égale­ment été menées de cette façon, avec des acti­vistes payés, qui devaient montrer qu’ils “orga­ni­saient la commu­nauté”, afin de rece­voir la prochaine subven­tion.

Lors de ce genre de mobi­li­sa­tions, lorsqu’une personne aupa­ra­vant inor­ga­ni­sée est repé­rée, elle se retrouve encer­clée comme de la viande fraiche par une bande de hyènes, instan­ta­né­ment dévo­rée par des acti­vistes cher­chant à atteindre leur quota de recru­te­ment. La prochaine fois que vous verrez ces nouveaux conscrits, ils porte­ront le t-shirt violet, rouge, orange ou vert citron de la marque d’or­ga­ni­sa­tion à laquelle ils ont été vendus.

Ces orga­ni­sa­tions à but non-lucra­tif choi­sissent et aban­donnent leurs thèmes de campagne non pas en raison de convic­tions ou de stra­té­gie sur le long-terme, mais stric­te­ment en fonc­tion du finan­ce­ment qu’elles reçoivent, et se limitent aux para­mètres dictés par les fonda­tions. En profi­tant du travail fasti­dieux de béné­voles confiants espé­rant “faire une diffé­rence posi­tive”, nombre d’or­ga­ni­sa­teurs réalisent des carrières lucra­tives dans la bureau­cra­tie non-lucra­tive, ou utilisent cette expé­rience comme base de lance­ment pour grim­per dans la poli­tique bour­geoise de haut niveau.

L’ac­ti­visme a été minu­tieu­se­ment capi­ta­lisé et profes­sion­na­lisé. Au lieu d’or­ga­ni­ser les masses pour qu’elles combattent pour leurs propres inté­rêts, ces insti­tu­tions les utilisent à leur propre béné­fice. Au lieu de construire un mouve­ment de masse, elles font dans la gestion de l’in­di­gna­tion publique. Au lieu d’en­gen­drer des mili­tants radi­caux ou révo­lu­tion­naires, elles déve­loppent des acti­vistes-travailleurs-sociaux et des assis­tés passifs.

Je ne voudrais pas avoir l’air d’une vieille grin­cheuse, mais dans le temps — croyez-le ou pas ! — il était normal pour les orga­ni­sa­teurs de ne pas être payé. Les révo­lu­tion­naires luttaient contre Le Système en adop­tant la pers­pec­tive des inté­rêts de la classe ouvrière inter­na­tio­nale, en toute conscience, et avec un désir ardent d’écra­ser l’en­nemi et de chan­ger le monde. Nous compre­nions que cela serait extrê­me­ment diffi­cile et que cela impliquait l’ad­ver­sité et la répres­sion, mais nous n’étions pas décou­ra­gés. Un-e mili­tant-e révo­lu­tion­naire consacre volon­tiers sa vie à cette grande cause.

Aujourd’­hui, l’or­ga­ni­sa­tion sans compen­sa­tion finan­cière semble être un concept étran­ger à beau­coup, voire une idée saugre­nue. Quand je sors pour trac­ter (oui, nous distri­buons encore des tracts), les gens demandent souvent : “Comment puis-je dégo­ter un job me faisant faire ça ?”. Lorsque j’ex­plique que je ne suis pas payée pour ça, mais que je le fais par convic­tion, leurs visages traduisent l’in­cré­du­lité.

Sigh.

Pas éton­nant que nous soyons si faibles et épar­pillés. La classe capi­ta­liste, qui a en perma­nence 5 coups d’avance, a bien réussi à dévo­rer vivante la gauche. Tant que nous ne brisons pas la malé­dic­tion de l’ONGisme, nous restons condam­nés à errer comme des sque­lettes dans le purga­toire du mili­tan­tisme.

L’in­for­ma­tion à empor­ter (pour utili­ser le jargon non-lucra­tif, en levant les yeux au ciel) est la suivante : si les capi­ta­listes parviennent à nous garder trop occu­pés et fati­gués pour que nous nous orga­ni­sions nous-mêmes, si nous sommes condam­nés à n’être que des fantas­sins au service de leur programme et pas du nôtre, alors nous ne gagne­rons pas la révo­lu­tion.

III. Les ONG supplantent l’État, en faisant ce qu’il devrait faire

Les soi-disant agences “d’aide” finan­cées par les gouver­ne­ments capi­ta­listes et impé­ria­listes ont récu­péré les fonc­tions des États dans les pays domi­nés, qui ont été forcés à couper les pres­ta­tions sociales comme condi­tion des crédits de la part de ces États impé­ria­listes. Conflit d’in­té­rêt, un peu, non ?

Au cœur de l’em­pire comme en sa péri­phé­rie, les ONG prennent en charge les respon­sa­bi­li­tés de l’État pour répondre aux besoins sociaux. La “déliques­cence” des programmes sociaux d’État ne signi­fie pas que les états capi­ta­listes s’af­fai­blissent (désolé, chers anar­chistes et liber­taires). Cela signi­fie simple­ment qu’ils peuvent allouer une part plus impor­tante de leurs ressources à la conquête, à la répres­sion et à l’ac­cu­mu­la­tion, et moins à la préven­tion et gestion de la popu­lace pour éviter les soulè­ve­ments de masse liés au mécon­ten­te­ment.

Nous sommes désor­mais condi­tion­nés afin que nos besoins soient comblés par des cliniques bon marché, des banques alimen­taires et une myriade d’autres agences de la “société civile”. Les soins médi­caux, la nour­ri­ture, l’eau, le loge­ment, les soins aux enfants et une acti­vité ayant du sens sont les néces­si­tés fonda­men­tales de la vie humaine. Toute société décente devrait prodi­guer tout cela, mais on nous fait nous sentir comme des mendiants humi­liés tandis que nous patau­geons à travers la pape­rasse bureau­cra­tique et que nous nous dispu­tons avec des fonc­tion­naires. C’est foutre­ment n’im­porte quoi. Nous avons droit à des vies décentes. Nous devons nous orga­ni­ser et lutter pour ça, ensemble.

IV. Les ONG soutiennent le capi­ta­lisme en gommant la lutte des classes

Le place­ment struc­tu­rel des orga­ni­sa­tions non-lucra­tives dans l’éco­no­mie (en tant que vecteurs d’ac­cu­mu­la­tion) les empêche de défier le capi­ta­lisme. Elles offrent une échap­pa­toire à la petite bour­geoi­sie en lutte (la soi-disant “classe moyenne”), une alter­na­tive à la prolé­ta­ri­sa­tion, en lui donnant des boulots. Elles sont le plus grand employeur d’Haïti. Partout où elles opèrent, elles font enfler la petite bour­geoi­sie pour servir de tampon masquant et se substi­tuant elles-mêmes, avec leurs aspi­ra­tions, aux luttes de la classe ouvrière. Les ONG cherchent à atté­nuer les consé­quences les plus flagrantes du capi­ta­lisme, jamais à les élimi­ner.

fondaLa petite bour­geoi­sie, sous-payée dans la circu­la­tion du capi­tal plutôt qu’ex­ploi­tée par la produc­tion (comme le sont les ouvriers), est domi­née par le capi­tal, mais n’est pas en rela­tion anta­go­niste avec lui (comme le sont les ouvriers). D’où la tendance natu­relle pour la petite bour­geoi­sie, lorsqu’elle affirme ses inté­rêts de classe, à lutter pour l’éga­lité au sein de la struc­ture capi­ta­liste. La classe capi­ta­liste dépend d’elle pour la modé­ra­tion de la lutte de la classe ouvrière, son détour­ne­ment et sa dilu­tion dans le réfor­misme, pour l’en­fouis­se­ment de sa lutte au sein des partis poli­tiques établis et des syndi­cats colla­bo­ra­teurs.

Histo­rique­ment, à chaque fois que la classe ouvrière proclame sa volonté de révo­lu­tion, l’oreiller moel­leux de la petite bour­geoi­sie se porte volon­taire pour suffoquer sa voix. Les capi­ta­listes façonnent toujours la petite bour­geoi­sie de façon à faire d’elle un agent d’exé­cu­tion de la domi­na­tion capi­ta­liste sur la classe ouvrière. Le chal­lenge, pour le progres­siste sérieux, le mili­tant radi­cal ou révo­lu­tion­naire qui se trouve être membre de la petite bour­geoi­sie est de sortir de cette impo­sée, de reje­ter consciem­ment ce rôle, et d’évi­ter d’être utilisé (par inad­ver­tance ou autre) pour des objec­tifs réac­tion­naires.

Les consé­quences horribles du capi­ta­lisme — l’op­pres­sion, l’éco­cide, les guerres de conquête, l’ex­ploi­ta­tion, la pauvreté — ne peuvent pas élimi­nées sans élimi­na­tion de leur cause. Si nous voulons vrai­ment faire adve­nir les chan­ge­ments auxquels nous préten­dons, nous devons inté­gra­le­ment nous débar­ras­ser du moindre résidu de loyauté petite-bour­geoise envers le capi­ta­lisme, et combattre sous l’égide de l’en­nemi fonda­men­tal du capi­ta­lisme : la classe ouvrière.

Note aux employés d’ONG

Je ne remets pas en ques­tion votre sincé­rité. Beau­coup de jeunes sincères veulent faire une diffé­rence. Les emplois sont rares, et il vous faut vivre. Il est extrê­me­ment tentant de penser que ces deux impé­ra­tifs peuvent se combi­ner en un joli paquet, ce qui vous permet­trait de servir l’hu­ma­nité tout en assu­rant votre propre survie.

C’est une belle idée. Mais fausse. Une struc­ture bien établie vous chan­gera avant que vous l’ayez chan­gée. “L’union du poulet et du cafard à lieu dans le ventre de la poule”.

Aban­don­ner n’est pas une réponse. Nous sommes tous pris au piège dans l’éco­no­mie de l’en­nemi. Ils ont créé ces condi­tions, nous obli­geant à travailler pour leur secteur indus­triel, leur secteur des services, ou leur secteur non-lucra­tif. Tout cela pour extraire de nous de la plus-value, et pour main­te­nir leur domi­na­tion. Nous ne pouvons pas simple­ment déci­der de fuir indi­vi­duel­le­ment. La seule issue est l’or­ga­ni­sa­tion, ensemble, dans le but d’un soulè­ve­ment révo­lu­tion­naire, et d’une rupture de la struc­ture tout entière. Nous serons tous libres, ou personne ne le sera.

Ce que nous devons éviter, en atten­dant, c’est de confondre le travail pour une ONG (ou un syndi­cat colla­bo­ra­tion­niste) avec la véri­table orga­ni­sa­tion auto­nome. Comprendre sa nature : votre travail dans une ONG n’est pas d’or­ga­ni­ser les masses, mais de les désor­ga­ni­ser, de les paci­fier, de les mener vers une impasse poli­tique. Faites donc votre véri­table travail d’or­ga­ni­sa­tion ailleurs.

Le capi­ta­lisme ne nous assiste pas dans sa propre destruc­tion. Si nous parve­nions à deve­nir effi­caces dans notre construc­tion d’un mouve­ment anti­ca­pi­ta­liste de masse, ils ne nous enver­raient pas de chèque. Au lieu de cela, ils feraient tout leur possible pour nous discré­di­ter, nous neutra­li­ser, nous empri­son­ner et nous tuer.

Les vrais orga­ni­sa­teurs révo­lu­tion­naires ne sont pas payés.

*ONG: orga­ni­sa­tions non-gouver­ne­men­tales, ou “sans but lucra­tif”, de fait habi­tuel­le­ment finan­cées par les gouver­ne­ments ou les fonda­tions capi­ta­listes.

Stepha­nie McMillan

Et toujours, à voir abso­lu­ment, l’ex­cellent discours d’Arund­hati Roy à ce sujet:


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Fausto Giudice & Héléna Delau­nay

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15 Comments on "Pourquoi les ONG sont un problème (par Stephanie McMillan)"

  1. je dois avouer que mes yeux se sont dessillés à la lecture de l’article . je ne verrai plus jamais les ONG du même oeil, avec la même bienveillance;je suis tombé de haut, ( du haut de ma naïveté, sans doute ).

  2. il y a tellement longtemps que j’affirme que les pays pauvres le restent grâce “à l’aide” des pays riches qui se servent selon leurs besoins et les maintiennent sous le joug de leurs desseins criminels.
    La pauvreté n’existe aujourd’hui que pour mieux enrichir les riches.

  3. Il en va de toute organisation humaine de produire un système à deux facettes. L’Eglise par exemple ne fait pas que du bien sur Terre. Elle aide les plus pauvres tout en vivant dans l’opulence, au contact direct des hommes de pouvoir de ce monde. Pourquoi le Pape a t il besoin de faire le ménage ? Est ce que là où l’Eglise s’est implantée, les pays se sont développés plus particulièrement ? Elle a envoyé des missionnaires qui devaient éduquer les gens, avec quel résultat ? L’Eglise était et est une grande ONG mais le vecteur religieux doit lui donner plus de caution ? Aucune attaque contre elle.
    Les ONG font du business mais elles font aussi des choses, que les Etats se refusent à prendre en charge ou n’ont pas les moyens de faire. Est ce d’ailleurs leur rôle de ces derniers ? Regardez les restos du coeur chez nous. On a inventé (Kouchner) le droit d’ingérence humanitaire, ce n’etait pas pour aller traiter les conséquences de l’intervention de puissances extérieures. C’était pour aller notamment combattre les conséquences du comportement et de l’incurie de ces gouvernements contre leur population.
    Les ONG sont un mal nécessaire, et leur prêter le pouvoir de nuire, à elles seuls, au développement de tel ou tel pays est bien exagéré. Elles sont vécues comme de l’ingérence, c’est ce qui les rend indésirables. Des révolutionnaires ont de bonnes raisons de leur en vouloir.
    Partant, on peut conclure sur ce qu’on veut sur tel ou tel aspect de leur activité et de leur raison d’être.
    Ces interventions (les deux vidéos), très intéressantes, ainsi que l’article abordent le problème sous l’angle de la révolution et de la lutte des classes (le premier est plutôt orienté sur l’exploitation de ses pays, du cynisme qui l’accompagne et des moyens employés pour y parvenir). C’est un prisme qui en vaut un autre. Mon beau père qui a travaillé pendant plus de vingt ans en Afrique comme chercheur vétérinaire m’avait fait le commentaire suivant : regarde un film tourné dans les années vingt dans de nombreux coins d’Afrique et aujourd’hui, tu verras que les gens vivent de la même manière et que rien n’a changé.
    L’oppression existait déjà à travers une organisation tribale de pays dotés de frontières artificielles. Il n’y avait pas d’ONG à l’époque pour bâillonner des leaders potentiels, issus de la population en souffrance, en leur proposant des emplois rémunérés et en étouffant par la même occasion des velléités de révolution ou de lutte pour le pouvoir. La révolution prolétarienne est un concept de pays en voie de développement et de pays développé. Je ne crois pas que dans la plupart des pays d’Afrique, ce concept soit à l’ordre du jour. L’objectif quotidien est la lutte pour la survie pas contre le patron qui n’existe pas et qui ne leur donne pas du travail. Il s’agirait pour eux de juste se révolter contre leur condition.
    Bref, je pense que l’angle d’attaque ci dessus est partisan même s’il n’est pas exempt d’un certain bon sens. J’écris ça, j’écris rien.

  4. Mukandila Ngalula Raphaël | 23 janvier 2016 at 16 h 36 min | Répondre

    Parfait, un résistant ce fait pas payer pour sa résistance.

  5. Comment expliquez vous alors que les chiffres soient plutôt bons concernant le capitalisme pour réduire la pauvreté ? (article : http://is.gd/I2hzeV)

    Nous ne vivons pas dans un monde parfait, d’accord, mais pour moi la majorité des ONGs font du bon travail.. (même si leurs subventions publiques devraient effectivement être moindre)

    • Les rapports d’OxFam ne décrivent pas forcément la même chose, le capitalisme a créé la pauvreté. Ce concept est sa création. La pauvreté et les inégalités sont indissociables du capitalisme, il en a besoin pour fonctionner; penser qu’il peut les supprimer ou que c’est dans son intérêt, c’est absurde.

  6. Bonjour !

    J’aimerais comprendre ce qui est reproché à Black Lies Matter exactement ?

  7. Je pense qu’il y a du vrai, et d’ailleurs ça fait longtemps que c’est le cas – il suffit de regarder The Constant Gardener ou de s’intéresserde près au développement du génocide rwandais pour voir les limites terribles de l’aide occidentale.

    Cependant, le ton pas très neutre “je détiens La vérité” – qui fait d’ailleurs penser aux vidéos youtube sur la théorie du complot – et le manque de détails sur les chiffres et les preuves quantitatives / qualitatives de la non-crédibilité des ONGs desservent l’objectif initial.

    Il faudrait un reportage vidéo de l’acabit d’Inside job sur ce sujet. Je pense que ce serait un grand succès car il y a bcp à creuser.

  8. Bonjour,

    je chemine dans la même direction depuis quelques années en ayant constaté en France notre incapacité à nous organiser pour faire que les RESTAURANTS DU CoEUR, BANQUES ALIMENTAIRES… ne soient plus nécessaires.

    J’ai proposé à ces associations (oNG) de co-construire un plan d’action via twitter notamment.

    Je n’ai eu aucune réponse…

    Cette page est d’une grande lucidité. Chacun peut réfléchir aux conséquences à en tirer pour sa vie personnelle et ses engagements.

    Avoir dans chaque quartier, chaque village, un lieu pour en parler, y réfléchir, débattre, partager, agir, me semble une priorité car tout ne peut pas se faire en ligne.

    Il y a tout de même une bonne nouvelle en France, c’est que les services d’aide au développement en sont conscient et désireux de ne pas “faire le bonheur des gens malgré eux”.
    Un exemple : dans les années 2000, j’ai été formé en tant que dirigeant d’une association à monter des projets de développement. Le formateur a bien su nous donner des méthodes pour éviter les travers évoqués plus haut.

    Par contre, ce qui manque, c’est un régulateur indépendant, impartial, qui détecte et sanctionne les dérives, défaillances, scandales…

  9. Le Nord considère le Sud comme sa poubelle. Les ONG sont devenues leurs agents d’interposition, elles ne jouent pas franc-jeu. Les gouvernants du Sud sont entraînés dans cette spirale. Il faut une résistance à ce comportement.

  10. Merci beaucoup pour ce travail, cette lumineuse dénonciation du nouveau mode d’exploitation des pays du sud

  11. En 2012 je publiais un texte sur les dangers des ONG structurees , petites ou grandes, le postolonialsimne est certainement plus dangereux que le colonialisme, ajoute a la pense unique de l’ultra-liberalisme et des nouvelles technologies le monde vit sur une poudriere…
    62 personnes detiennent autant que la moitie de la planete….c’est un crime contre l’humanite !
    Engage en Inde sur le terrain dans la lutte contre le Sida depuis plus de 10 ans. ANDRE MAGE

  12. Il faut etre sur le terrain pour voir les degats des ONG petites ou grandes qui servent le post-colonialisme et l’ultra-liberalisme, ce qui est pire que le capitalisme, ainsi que les nouvelles technologies que seule une nebuleuse controle. Le Monde est a inventer, ” L’humanite sera non violente ou ne sera pas “. ANDRE MAGE engage depuis 10 ans en Inde.

  13. Très intéressée par ce sujet qui me touche de près, auriez-vous d’autres sources (articles, documentaires) à faire suivre pour approfondir le débat?

    cet article est très intéressant mais il m’ouvre juste un point de vue et n’apporte pas assez, à mon avis, d’informations concrètes et compréhensibles, d’informations suffisamment solides pour convaincre sans partis pris et avec logique.

    merci beaucoup en tout cas pour votre site !

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