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ALORS, ÇA VIENT ? Pourquoi la transition se fait attendre (par Pablo Servigne & Raphaël Stevens)
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La tran­si­tion vers un monde soute­nable, on la souhaite, on la rêve… Et on l’at­tend toujours ! Mais qu’est-ce qui bloque ? Loin des théo­ries du grand complot ou du mythe des poli­ti­ciens incom­pé­tents et corrom­pus, cette iner­tie pour­rait être expliquée en grande partie par le phéno­mène de « lock-in », lorsqu’un système tech­nique domi­nant tend natu­rel­le­ment à verrouiller l’émer­gence d’al­ter­na­tives.

Sur le papier, la Tran­si­tion est une belle histoire. Elle corres­pon­drait à une méta­mor­phose anti­ci­pée, progres­sive, collec­tive et non violente de notre société vers quelque chose de bien plus soute­nable qu’aujourd’­hui. Mais, outre le fait que les « tran­si­tion­neurs » sont de plus en plus nombreux et appellent cette tran­si­tion de leurs vœux, personne ne la voit vrai­ment arri­ver ! Après 40 ans d’ap­pels au chan­ge­ment et d’ex­pé­ri­men­ta­tion d’al­ter­na­tives, la situa­tion s’est même dégra­dée. Pire, depuis tout ce temps, nous savions que notre civi­li­sa­tion n’était pas sur une trajec­toire soute­nable — c’est-à-dire qu’elle risquait un effon­dre­ment au cours de ce siècle —, et nous n’avons pas su dévier ce destin d’un pouce, alors que nous en avions la possi­bi­lité. Autre­ment dit, entre les années 1970 et les années 2000, nous avons choisi, collec­ti­ve­ment, de ne pas prendre le chemin de la tran­si­tion.

Mais avons-nous vrai­ment choisi ? Qui a choisi pour nous ? Y aurait-il un grand complot fomenté par une petite caste d’élite corpo­ra­tiste qui décide pour nous tous ? Les poli­ti­ciens sont-ils à ce point incom­pé­tents (ou « tous pour­ris ») ? Dans cet article, nous ne pour­rons pas répondre par la néga­tive à ces deux dernières ques­tions, mais nous montre­rons qu’il existe un autre méca­nisme très puis­sant qui bloque les chan­ge­ments. L’objec­tif de ce texte est donc d’en­ta­mer une réflexion sur les freins et les verrous de la tran­si­tion, afin, nous l’es­pé­rons, d’éclai­rer les choix stra­té­giques du mouve­ment.

COMMENT FAIRE DEMI-TOUR LORSQU’ON SE TROUVE DANS UN TRAIN ?

Savez-vous quelle est l’ori­gine de l’agen­ce­ment des lettres AZERTY (et QWERTY) sur les claviers que nous utili­sons tous ? Pour avoir la réponse, il faut remon­ter au temps des vieilles machines à écrire qui utili­saient un ruban d’encre défi­lant frappé par des blocs de métal placés au bout de fines tiges. L’agen­ce­ment des lettres a une fonc­tion bien précise, pensée par les ingé­nieurs de l’époque : main­te­nir le rythme des tiges le plus constant possible afin éviter qu’elles ne s’em­mêlent. Ainsi, des lettres parmi les plus courantes de notre langue (« a », « s », « p », « m », etc.) ont été attri­buées à des doigts plus « faibles » afin d’ho­mo­gé­néi­ser le rythme de frappe.

Aujourd’­hui, les claviers numé­riques plats n’ont plus besoin de telles précau­tions. Certains ingé­nieurs ont donc inventé un nouveau type de clavier beau­coup plus perfor­mant et rapide que l’AZERTY : le DVORAK. Mais qui utilise un clavier DVORAK ? Personne. Nous nous trou­vons donc dans la situa­tion absurde où les vieilles machines à écrire ont disparu, mais où tout le monde utilise encore l’an­cien système tech­nique qui les accom­pa­gnait, et qui s’avère moins perfor­mant pour notre époque.

Dans un tout autre domaine, il est aujourd’­hui bien démon­tré que des systèmes alter­na­tifs d’agri­cul­ture, comme l’agroé­co­lo­gie, la perma­cul­ture ou la microa­gri­cul­ture bio-inten­sive, peuvent produire — avec beau­coup moins d’éner­gie — des rende­ments à l’hec­tare compa­rables ou même supé­rieurs à l’agri­cul­ture indus­trielle, sur de plus petites surfaces, tout en recons­trui­sant les sols et les écosys­tèmes, en dimi­nuant les impacts sur le climat et en restruc­tu­rant les commu­nau­tés paysannes. Le Grupo de Agri­cul­tura Orgâ­nica (GAO) de Cuba a reçu le prix Nobel alter­na­tif (Right Live­ly­hood Award) en 1999 pour avoir démon­tré cela de manière concrète et à grande échelle. Aujourd’­hui, l’agroé­co­lo­gie est même recon­nue et promue à l’ONU et à la FAO ! Alors pourquoi ces alter­na­tives perfor­mantes et crédibles ne décollent-elles pas ? Pourquoi sommes-nous toujours « prison­niers » de l’agri­cul­ture indus­trielle ?

La réponse se trouve dans la struc­ture même de notre système d’in­no­va­tion pavé d’im­passes et de sens inter­dits. Lorsqu’une nouvelle tech­no­lo­gie est plus perfor­mante, elle ne s’im­pose pas auto­ma­tique­ment. Loin de là ! Il est même souvent très diffi­cile de chan­ger de système tech­nique, car le système domi­nant verrouille l’in­no­va­tion malgré les preuves de sa propre inef­fi­ca­cité. C’est un phéno­mène que les socio­logues de l’in­no­va­tion appellent le « verrouillage socio- tech­nique » (lock-in).

Nous sommes dépen­dants des choix tech­no­lo­giques de nos ancêtres. Par exemple, nous nous arrê­tons tous à la station-essence pour remplir notre réser­voir parce que nos ancêtres (certains d’entre eux !) ont à un moment décidé de géné­ra­li­ser l’uti­li­sa­tion du moteur ther­mique, de la voiture et du pétrole. Nous sommes coin­cés dans ces choix. Les trajec­toires tech­no­lo­giques actuelles sont donc en grande partie déter­mi­nées par notre passé, et bien souvent, les inno­va­tions tech­no­lo­giques ne font que tenter de résoudre les problèmes des précé­dentes. Or, comme le résume l’ex­pert Gregory Unruh, cette « évolu­tion dépen­dante-au-sentier peut créer des culs-de-sac tech­no­lo­giques ».

COMMENT UN SYSTÈME SE VERROUILLE

Prenons deux exemples éloquents, le système élec­trique et le trans­port auto­mo­bile. Dans le premier cas, lorsqu’une ou plusieurs centrales élec­triques sont suffi­sam­ment bien instal­lées, un cycle d’au­to­ren­for­ce­ment s’en­clenche. Le gouver­ne­ment, par l’in­ter­mé­diaire d’in­ci­tants écono­miques ou de légis­la­tions favo­rables, péren­nise le système de produc­tion élec­trique en permet­tant aux inves­tis­seurs de le déve­lop­per, et donc de prévoir la géné­ra­tion de centrales suivantes, plus perfor­mante. Progres­si­ve­ment, la crois­sance de ce système tech­nique génère une écono­mie d’échelle et une baisse des coûts qui en retour augmentent la dispo­ni­bi­lité du système pour un plus grand nombre d’uti­li­sa­teurs. Ce faisant, le système élec­trique entre dans les habi­tudes des consom­ma­teurs, et le prix de l’élec­tri­cité, devenu abor­dable, favo­rise non seule­ment son expan­sion, mais aussi une consom­ma­tion crois­sante d’éner­gie. Ensuite, ce système socio­tech­nique se géné­ra­lise et donne lieu à une multi­tude d’in­no­va­tions secon­daires qui permettent de l’amé­lio­rer et de le conso­li­der peu à peu. Enfin, la demande augmen­tant, le gouver­ne­ment prend des mesures favo­rables à son expan­sion, et ainsi de suite…

Pour le trans­port auto­mo­bile, un cycle simi­laire s’est mis en place. En promou­vant la densi­fi­ca­tion des infra­struc­tures routières, les gouver­ne­ments inten­si­fient l’usage qu’en font déjà les conduc­teurs (car ils peuvent aller toujours plus loin et plus vite), et permettent à de nouveaux utili­sa­teurs de béné­fi­cier de ces infra­struc­tures. Puis, l’usage crois­sant du système routier favo­rise l’in­ves­tis­se­ment et l’aide publique. Le revenu des taxes croit de manière verti­gi­neuse, permet­tant ainsi au système de s’étendre. Notons que les gouver­ne­ments ne sont pas toujours à l’ori­gine de ce cycle. Le « complexe techno-indus­triel » généré par ces cycles est à la fois privé et public. Ce sont d’ailleurs les inter­ac­tions entre les systèmes tech­no­lo­giques et les insti­tu­tions sociales qui peuvent créer des absur­di­tés écono­miques, tech­niques et poli­tiques.

Le côté auto­ré­fé­ren­tiel de ce proces­sus est fonda­men­tal. Plus ce système domi­nant se renforce, plus il a les moyens de conser­ver sa domi­na­tion. Il phago­cyte l’en­semble des ressources dispo­nibles, et empêche « méca­nique­ment » l’émer­gence d’al­ter­na­tives, alors que c’est préci­sé­ment au début qu’une inno­va­tion a besoin de soutien et d’in­ves­tis­se­ment. Autre­ment dit, les « petites pousses » ne sont pas en mesure de riva­li­ser avec le grand chêne qui leur fait de l’ombre. Le drame est qu’en empê­chant les petits systèmes à la marge de s’épa­nouir, on se prive de solu­tions poten­tielles pour l’ave­nir.

Les méca­nismes de verrouillage sont nombreux et très divers. Notre objec­tif n’est pas tant de les décrire dans leur inté­gra­lité que de montrer leurs natures très diffé­rentes. Il y a d’abord les aspects pure­ment tech­niques. Par exemple, un système domi­nant peut déci­der de la compa­ti­bi­lité (ou pas) entre les objets intro­duits sur le marché par de petits concur­rents émer­gents comme c’est souvent le cas dans le domaine de l’in­for­ma­tique.

Les méca­nismes de verrouillage peuvent aussi être d’ordre psycho­lo­gique. Par exemple, une équipe de recherche de l’uni­ver­sité d’In­diana aux Etats-Unis a montré que les inves­tis­se­ments pour la concep­tion de tech­no­lo­gies inno­vantes dépen­daient plus des trajec­toires du passé que des souhaits pour l’ave­nir. Pour le dire autre­ment, les inves­tis­seurs ne sont pas aussi témé­raires qu’on pour­rait le penser, ils ont tendance à préfé­rer inves­tir dans ce qui fonc­tionne déjà et que les ingé­nieurs peuvent amélio­rer, plutôt que dans un système inconnu qui n’a pas encore fait ses preuves. Pour le choix d’un réfri­gé­ra­teur, passe encore, mais pour celui d’un nouveau régime poli­tique, cela peut être plus gênant. En effet, si un peuple devait tester tous les régimes à grande échelle avant de choi­sir le meilleur, jamais la démo­cra­tie n’au­rait pu émer­ger, et nous serions toujours à l’âge de pierre ! Dans le même esprit, un autre facteur de blocage psycho­lo­gique est lié à l’iner­tie des compor­te­ments indi­vi­duels. Lorsqu’un système est implanté, il crée des habi­tudes dont nous avons du mal à nous défaire : les sacs plas­tiques des super­mar­chés, la vitesse de 130 km/h sur les auto­routes, etc.

Il y a aussi des méca­nismes insti­tu­tion­nels, comme les cadres légaux et régle­men­taires qui empêchent l’émer­gence des nouveaux (mis en place pour faci­li­ter les précé­dentes inno­va­tions), ou la diffi­culté qu’ont les gouver­ne­ments à renon­cer à des grands programmes de subven­tion. Par exemple, au niveau mondial, l’en­semble des subven­tions accor­dées aux éner­gies fossiles était de 550 milliards de dollars en 2013 (contre 120 milliards aux éner­gies renou­ve­lables). L’iner­tie insti­tu­tion­nelle d’un système se reflète aussi dans la construc­tion de « grands projets inutiles », comme l’aé­ro­port de Notre-Dame-des-Landes ou le barrage de Sivens, où des inves­tis­se­ments massifs sont enga­gés sur base de déci­sions remon­tant à une époque où les condi­tions (écono­miques, sociales ou envi­ron­ne­men­tales) n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’­hui. Enfin, un autre méca­nisme insti­tu­tion­nel de verrouillage est simple­ment l’exis­tence d’in­fra­struc­tures très lourdes liées à une source d’éner­gie. En effet, le recy­clage des centrales nucléaires ou des raffi­ne­ries de pétrole n’est pas une mince affaire. Chan­ger de type d’éner­gie revient à renon­cer à tout ce que les insti­tu­tions ont investi et construit dans le passé, et qui ont encore des consé­quences écono­miques et sociales sur le présent et sur le futur. En psycho­lo­gie sociale, ce méca­nisme est appelé « piège abscons ». Il désigne la tendance des indi­vi­dus à persé­vé­rer dans une action, même lorsque celle-ci devient dérai­son­na­ble­ment coûteuse ou ne permet plus d’at­teindre les objec­tifs. En matière de vie affec­tive, par exemple, c’est cette tendance à rester avec un parte­naire qu’on n’aime plus, parce qu’« on ne peut pas avoir vécu toutes ces années pour rien »

Mais reve­nons un instant sur la raison d’être d’une insti­tu­tion : n’est-elle pas juste­ment une struc­ture qui permet de conser­ver le patri­moine accu­mulé ? En effet, la plupart des insti­tu­tions (univer­si­tés, syndi­cats, admi­nis­tra­tions, etc.) ont été conçues pour garan­tir le main­tien des acquis, c’est-à-dire péren­ni­ser la société. Et c’est plutôt une bonne chose, on ne peut pas leur repro­cher cela ! De plus, ces insti­tu­tions consacrent (souvent) une partie de leurs ressources à l’in­no­va­tion, c’est-à-dire au renou­vel­le­ment des idées. Mais le problème du verrouillage est que cet espace d’in­no­va­tion est systé­ma­tique­ment acca­paré par le système socio­tech­nique domi­nant. En sciences agro­no­miques, par exemple, un docto­rant en agroé­co­lo­gie trou­vera aujourd’­hui sur son parcours infi­ni­ment plus d’obs­tacles et moins de crédits qu’un docto­rant en agro­chi­mie ou en ingé­nie­rie géné­tique. Sans comp­ter qu’il publiera beau­coup plus diffi­ci­le­ment dans des revues scien­ti­fiques « pres­ti­gieuses », et aura donc moins de chance de faire carrière dans la recherche. Et Jean Gadrey, ancien profes­seur d’éco­no­mie à l’Uni­ver­sité de Lille, de s’in­sur­ger : « allez donc confier [l’agri­cul­ture du futur] à une acadé­mie des “meilleurs experts” de l’INRA où, sur 9 000 postes, on ne trouve que 35 emplois en équi­valent temps plein dans les recherches sur l’agri­cul­ture biolo­gique! ».

Des méca­nismes de verrouillage peuvent être égale­ment déce­lés dans l’ac­tion collec­tive. Par exemple, les citoyens impliqués dans la lutte contre le réchauf­fe­ment clima­tique et la construc­tion d’un monde « post-carbone » se comptent par dizaines de millions (on le voit dans les campagnes de sensi­bi­li­sa­tion, les mani­fes­ta­tions, les péti­tions et les débats), mais ils sont disper­sés et peu coor­don­nés (sans comp­ter qu’ils utilisent comme tout le monde les éner­gies fossiles pour vivre). À l’op­posé, les personnes enga­gées dans la produc­tion d’éner­gie à partir de combus­tibles fossiles sont bien moins nombreuses. Le groupe Total, par exemple, compte 100 000 « colla­bo­ra­teurs » (dont certains sont proba­ble­ment persua­dés qu’il faut lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique) qui sont beau­coup mieux orga­ni­sés et disposent de fonds consi­dé­rables (22,4 milliards d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments bruts en 2013). Bref, un système tech­nique en place se donne les moyens de résis­ter au chan­ge­ment.

Ne soyons toute­fois pas naïfs, le verrouillage n’est pas que « méca­nique », il est aussi le résul­tat de campagnes de lobbying intenses. En France, par exemple, afin de pouvoir « évacuer » la produc­tion nucléaire d’élec­tri­cité (qu’il est très diffi­cile de stocker), certains entre­pre­neurs proposent encore d’ins­tal­ler un chauf­fage élec­trique dans les nouvelles construc­tions, ce qui est une aber­ra­tion ther­mo­dy­na­mique ! Ces campagnes peuvent même sortir du cadre légal. En 1968, Gene­ral Elec­tric pratiquait un marke­ting agres­sif pour impo­ser aux promo­teurs immo­bi­liers ce même type de chauf­fage, « allant jusqu’à mena­cer les promo­teurs de ne pas raccor­der leurs lotis­se­ments s’ils propo­saient d’autres sources d’éner­gie ». Le déve­lop­pe­ment de l’éner­gie solaire aux Etats-Unis dans ces années-là a donc été étouffé alors qu’elle consti­tuait une meilleure solu­tion tech­nique. De la même manière, pour faire bascu­ler le monde paysan dans le système des pesti­cides (la fameuse « révo­lu­tion verte »), les firmes agro­chi­miques ont dû déployer une éner­gie et une inven­ti­vité consi­dé­rables, car la plupart des paysans étaient réti­cents à ce type de « progrès ». Les convaincre n’a pas été une siné­cure, comme en témoignent des images d’en­to­mo­lo­gistes qui sont allés jusqu’à boire du DDT devant les scep­tiques pour leur prou­ver que ce n’était pas toxique !

UN PROBLÈME DE TAILLE

Là où le problème devient sérieux, c’est que la globa­li­sa­tion, l’in­ter­con­nexion et l’ho­mo­gé­néi­sa­tion de l’éco­no­mie ont eu un effet pervers de renfor­ce­ment du verrouillage, en augmen­tant exagé­ré­ment la puis­sance des systèmes déjà en place. Une fois qu’un système effi­cace s’im­plante dans une région ou un pays, il se répand assez vite dans d’autres pays par effet de conta­gion. L’ef­fi­ca­cité des systèmes en place rend ensuite diffi­cile de sortir de ce para­digme, surtout lorsqu’on instaure une compé­ti­tion entre tous les pays. Ce « global lock-in » peut être illus­tré par trois exemples : le système finan­cier, le système éner­gé­tique basé sur le carbone, et la crois­sance.

Ces dernières années, la finance s’est concen­trée en un nombre réduit d’im­menses insti­tu­tions finan­cières. En Grande-Bretagne, par exemple, la part de marché des trois plus grandes banques est passée de 50 % en 1997 à presque 80 % en 2008. Ce phéno­mène de concen­tra­tion a obligé les Etats à donner des garan­ties bancaires impli­cites, ce qui a érodé la disci­pline du marché et a encou­ragé les banques à prendre des risques exces­sifs. Sans comp­ter que les liens sont deve­nus « très étroits » entre ces insti­tu­tions et les gouver­ne­ments… C’est ainsi que ces insti­tu­tions finan­cières sont deve­nues « too big to fail » (trop grandes pour faire faillite) ou « too big to jail » (trop grandes pour aller en prison).

L’his­toire du carbone et de son complexe techno-indus­triel est proba­ble­ment le plus grand verrouillage de l’His­toire. « Les “condi­tions initiales”, l’abon­dance de char­bon ou de pétrole, mais aussi des déci­sions poli­tiques encou­ra­geant une source d’éner­gie plutôt qu’une autre [ont déter­miné] les trajec­toires tech­no­lo­giques sur une très longue durée. » Aujourd’­hui, si on retire le pétrole, le gaz et le char­bon, il ne reste plus grand-chose de notre civi­li­sa­tion thermo-indus­trielle. Presque tout ce que nous connais­sons en dépend, les trans­ports, la nour­ri­ture, les vête­ments, le chauf­fage, etc. La puis­sance écono­mique et poli­tique des majors du pétrole et du gaz est donc déme­su­rée. Pire, les acteurs de la tran­si­tion ont besoin de cette puis­sance pour construire un système éner­gé­tique alter­na­tif, aussi renou­ve­lable soit-il. C’est proba­ble­ment la raison pour laquelle il est si diffi­cile de trou­ver un accord inter­na­tio­nal pour modé­rer le réchauf­fe­ment clima­tique. Le para­doxe est plutôt cocasse : pour espé­rer survivre, notre civi­li­sa­tion doit lutter contre les sources de sa puis­sance et de sa stabi­lité, c’est- à-dire se tirer une balle dans le pied ! Quand la survie de la civi­li­sa­tion dépend tota­le­ment d’un système tech­nique domi­nant, c’est le verrouillage ultime.

La crois­sance écono­mique procède de la même logique. La stabi­lité du « système-dette » repose entiè­re­ment sur la crois­sance écono­mique : le système écono­mique mondial ne peut se passer de crois­sance s’il veut conti­nuer à rembour­ser les crédits, à faire fonc­tion­ner le système de pensions, à empê­cher la montée du chômage et des tensions sociales ou même à déve­lop­per les alter­na­tives à la crois­sance. Aucune de nos insti­tu­tions n’est adap­tée à un monde sans crois­sance. « À la moindre contrac­tion de l’éco­no­mie, tout l’édi­fice s’ef­fondre : il a été conçu pour et par la crois­sance, il ne peut tout simple­ment pas fonc­tion­ner sans (essayez de ralen­tir et faire redes­cendre une fusée pour la poser en douceur). Les dettes ne seront jamais rembour­sées, et le château de cartes finan­cier s’ef­fon­drera au moment où l’on s’en rendra compte. » Comme avec le carbone, pour que le système écono­mique global puisse se trans­for­mer avec souplesse et agilité, il a besoin de fonc­tion­ner de manière opti­male, c’est-à-dire avec une forte crois­sance ! Savou­rez alors l’autre para­doxe : ce dont la tran­si­tion a besoin, c’est d’une forte crois­sance écono­mique. Et son corol­laire : il est donc diffi­cile d’en­vi­sa­ger une contrac­tion contrô­lée du système écono­mique global.

Nous avons créé (surtout nos ancêtres) des systèmes gigan­tesques et mons­trueux qui sont deve­nus indis­pen­sables au main­tien des condi­tions de vie de milliards de personnes. Non seule­ment ils empêchent toute tran­si­tion, mais ils ne peuvent même plus se permettre qu’on les taquine, sous peine de s’ef­fon­drer.

Comme le système est auto­ré­fé­ren­tiel, il est évident qu’on ne pourra pas trou­ver des solu­tions à l’in­té­rieur du système domi­nant. Il faut donc culti­ver les petites niches d’in­no­va­tion à la marge. C’est tout l’objet de la tran­si­tion. Mais y a-t-il encore des marges ?

Ah ! Si nos poli­tiques avaient le coura­ge… Bien sûr, il en faut, et il en faudra, mais nous avons vu qu’il fallait aussi autre chose. Le monde poli­tique, struc­tu­rel­le­ment orienté vers des choix à court terme, n’a que peu de degrés de liberté. Comme le dit très luci­de­ment Barack Obama, « je pense que le peuple améri­cain a été, et conti­nue à être, si concen­tré sur notre écono­mie, nos emplois et la crois­sance, que si le message est quelque part d’igno­rer les emplois et la crois­sance simple­ment pour trai­ter la ques­tion clima­tique, je ne pense pas que quiconque s’en­ga­gera dans cette voie. Moi je ne m’y enga­ge­rai pas ».

lockL’IMPASSE ?

Nous avons esca­ladé très rapi­de­ment l’échelle du progrès tech­nique et de la complexité, dans ce que l’on pour­rait consi­dé­rer comme une fuite en avant qui s’auto-entre­tient. Aujourd’­hui, alors que la hauteur de l’échelle du progrès génère un certain vertige, de nombreuses personnes se rendent compte — avec effroi — que les éche­lons infé­rieurs de l’échelle ont disparu, et que l’as­cen­sion conti­nue inexo­ra­ble­ment, malgré eux. Arrê­ter ce mouve­ment ascen­dant et redes­cendre tranquille­ment pour retrou­ver un mode de vie moins complexe, sur la terre ferme, n’est plus possible. à moins de sauter de l’échelle, c’est-à-dire en subis­sant un choc pour celui qui le fait, ou en provoquant un choc systé­mique majeur si de nombreuses personnes lâchent l’échelle en même temps. Ceux qui comprennent cela vivent avec une angoisse : plus la fuite en avant conti­nuera, plus la chute sera doulou­reuse.

Cepen­dant — et d’au­cuns l’au­ront remarqué —, si on a pu impo­ser de nouveaux systèmes tech­niques à grande échelle (pensez aux pesti­cides), c’est bien que le phéno­mène de verrouillage n’est pas une fata­lité. Alors comment fait-on pour déver­rouiller un système ? Pour­rait-on imagi­ner accé­lé­rer la tran­si­tion ? Nous explo­re­rons cette piste dans un prochain article.

Pablo Servigne & Raphaël Stevens, décembre 2014 


Lien vers le pdf (avec les réfé­rences biblio­gra­phiques): http://www.barri­cade.be/sites/default/files/publi­ca­tions/pdf/2014_-_pablo_-_alors_ca_vient.pdf

 

 

 

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  1. Pour Obama il y a des exemples moins flatteur tels que Guantanamo qui n’a rien à voir avec le peuple américain il me semble. Ce que vous dites est très(trop) intéressent en ces temps de crise de confiance où nombre de prétendants ne font que perpétuer les mauvaises habitudes de ceux qui leur ont chauffé le siège qu’ils s’accaparent à leur tour. Je suis persuadé de la corruption, pas du grand complot. S’il y avait eu un grand complot ils auraient échoué comme dans les autres domaines. La corruption est aussi réelle que le « blocage » dont vous parlez ici.