folder Classé dans Antiprogressisme, Environnement / Écologie, Fabrique du consentement, Le mythe du développement durable, Le mythe du progrès
Du développement au « développement durable » : histoire d'une tromperie (par Fabrice Nicolino)
comment 5 Comments
Texte tiré de l'excellent livre de Fabrice Nicolino, intitulé "Qui a tué l'écologie ?: WWF, Greenpeace, Fondation Nicolas Hulot, France Nature Environnement en accusation", publié le 16 mars 2011 aux éditions Les Liens qui libèrent. Fabrice Nicolino est un journaliste français né à Paris en 1955. Fabrice Nicolino exerce plusieurs métiers, dont certains manuels – entre autres dans la chaudronnerie et le soudage –, avant de devenir secrétaire de rédaction à l'hebdomadaire Femme actuelle en 1984. Il devient ensuite reporter, et depuis cette date, il collabore à de nombreux journaux, parmi lesquels Géo, Le Canard enchaîné, Télérama. En 1988, il participe au lancement de l'hebdomadaire Politis, qu'il quitte en septembre 1990, avant de reprendre une collaboration régulière entre 1994 et 2003. Il écrit dans le magazine Terre Sauvage entre 1994 et 2011 ; il est chroniqueur au quotidien La Croix depuis 2003. Il est également le fondateur, avec Dominique Lang, des Cahiers de Saint-Lambert, revue dont le sous-titre est « Ensemble face à la crise écologique ». Il tient par ailleurs un blog depuis août 2007 : « Planète sans visa ». Fabrice Nicolino écrit des articles sur le thème de l'écologie dans l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo depuis le mois de janvier 2010.

Cet insou­te­nable mot de déve­lop­pe­ment

Tout s’ex­plique enfin ! Tout devient affreu­se­ment clair, et même limpide. Au départ, un président améri­cain, Harry Truman, qui invente déve­lop­pe­ment et sous-déve­lop­pe­ment. A l’ar­ri­vée, des philan­thropes on ne peut plus madrés qui lancent le « déve­lop­pe­ment durable ». Au fait, connais­sez-vous Maurice Strong ?

Avis ! Ce chapitre est long et déli­cat à lire, à suivre, à digé­rer. Il est à la portée de tous, mais il commande de l’at­ten­tion. Est-ce trop deman­der ? Je le crois d’au­tant moins qu’il contient des clés que je juge déci­sives. De même, en contre­par­tie, qu’un véri­table suspense. Vous ne serez pas volés. Mais avant cela, retour à nos chers écolo­gistes français, telle­ment français. S’ils ne s’in­té­ressent aucu­ne­ment à la struc­ture du minis­tère de l’Éco­lo­gie et au pouvoir réel dans notre pays, on se doute bien qu’ils sont encore plus indif­fé­rents à la marche réelle du monde. Et l’on a hélas raison. Pour commen­cer ce dernier chapitre, je me tourne d’em­blée vers un très grand livre poli­tique, lu certes, mais plus encore méconnu : Le Déve­lop­pe­ment (histoire d’une croyance occi­den­tale) par Gilbert Rist (Les Presses de Sciences Po).

Les décou­vertes de Gilbert Rist

Ce livre permet­trait d’ou­vrir des débats passion­nants, qui rejet­te­raient fata­le­ment dans les ténèbres exté­rieures tous les Grenelle de la terre. Et c’est bien pourquoi les écolo­gistes offi­ciels, s’ils en ont entendu parler, ne l’évoquent jamais. Au passage, pourquoi n’y a-t-il jamais de débat public sur le bilan de plus de quarante années de « mili­tan­tisme » écolo­giste en France ? FNE [France Nature Envi­ron­ne­ment] a fêté en 2008 ses quarante années d’exis­tence : pas l’ombre d’une discus­sion. Green­peace aura le même âge en cette année 2011, et je gage, et je suis sûr qu’au­cun bilan argu­menté et contra­dic­toire n’en sera fait. N’est-ce pas réel­le­ment stupé­fiant, compte tenu de ce qui s’est passé sur terre depuis les années 1970 ?

Gilbert Rist. Ce profes­seur chenu il enseigne à Genève a publié la première édition de son livre en 1998. Je ne souhaite pas résu­mer ici une pensée passion­nante de bout en bout. Seule­ment en extraire quelques éléments essen­tiels ici. Rist décrit le « déve­lop­pe­ment » comme un élément clé d’une reli­gion moderne aveugle à elle-même. Dit ainsi, cela ne paraît pas renver­ser les tables. Et pour­tant si. D’où vient en réalité ce mot valise, ce mot fétiche, ce mot si plas­tique qu’il est utilisé par tous sans le moindre ques­tion­ne­ment ?

A la suite de Rist, j’ouvre mon diction­naire Le Robert dans son édition de 1992. À l’en­trée « déve­lop­pe­ment », on trouve quan­tité de syno­nymes tels qu’essor, épanouis­se­ment, progrès, expan­sion, crois­sance, et même rayon­ne­ment. On trouve aussi ceci : « Pays, région en voie de déve­lop­pe­ment dont l‘éco­no­mie n’a pas atteint le niveau de l’Amé­rique du Nord, de l’Eu­rope occi­den­tale, etc. (euphé­misme créé pour rempla­cer sous-déve­loppé) ». Présenté de la sorte, accepté de la sorte, ce mot appa­raît comme évident. Huma­niste. Univer­sel. Plei­ne­ment désin­té­ressé. Oui, mais comme bien souvent, le recours à l’his­toire peut se révé­ler indis­pen­sable. Car qui ignore sérieu­se­ment que les mots eux-mêmes ont un passé ? Le Robert entrou­vert plus haut dispose d’une édition histo­rique, en plusieurs volumes rouges, que j’ai le privi­lège de possé­der aussi. On peut s’y prome­ner pendant des siècles. On peut, si l’on aime la musique de la langue et sa struc­ture inté­rieure, y gamba­der dans le bonheur le plus complet. Dans son livre, Rist nous offre un cadeau ines­ti­mable. Il tente de décou­vrir les premiers usages du mot déve­lop­pe­ment dans le sens écono­mique, poli­tique et social qu’il a pris dans nos socié­tés.

On me pardon­nera d’al­ler droit au président améri­cain Harry Truman, en poste de 1945 à 1953. Par une ironie coutu­mière de l’his­toire, Truman aura régné sur le grand vainqueur de la guerre depuis la déroute des fascismes jusqu’à la mort, ou presque, de Staline, qui marquait sans qu’on le sache le début de la fin de sa si terrible dicta­ture. Au moment où Truman succède à Roose­velt, le 12 avril 1945, Hitler s’ap­prête à se suici­der dans son bunker, et l’ar­mée stali­nienne commence son plan de conquête de ce qu’on appel­lera l’Eu­rope de l’Est. Les quelques vrais stra­tèges améri­cains savent que la guerre froide va commen­cer, malgré les serments d’ami­tié éter­nelle entre vainqueurs de la guerre. Ils pensent déjà à l’éven­tua­lité d’un nouveau conflit qui oppo­se­rait les chars russes et améri­cains sur le champ de bataille pour­tant dévasté de la vieille Europe. Que pensent, que veulent les puis­sants partis commu­nistes de France et d’Ita­lie ? Qui tien­dra les ports de Marseille, Saint-Nazaire, Cher­bourg, Anvers, Gênes, Naples, indis­pen­sables pour débarquer du maté­riel lourd en cas d’af­fron­te­ment ?

Harry Truman en 1949

Discours sur l’état de l’Union (1949)

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le lance­ment du plan Marshall, le 5 juin 1947. Les États-Unis promettent d’ai­der massi­ve­ment l’Eu­rope, de manière qu’elle puisse recons­truire ses villes et ses infra­struc­tures. Truman se comporte ainsi en excellent Améri­cain : il est proba­ble­ment sincère dans sa volonté « d’ai­der » l’Eu­rope, mais sans oublier une seconde les inté­rêts de son propre pays. Offrir des crédits, des machines-outils, des trac­teurs, des engrais et pesti­cides, c’est noble. Mais c’est égale­ment un moyen essen­tiel de conte­nir la pous­sée stali­nienne. Et d’of­frir des débou­chés majeurs à une produc­tion maté­rielle deve­nue surabon­dante pour cause de guerre. La paix est parfois un grave problème.

Donc, le plan Marshall, en 1947. Le 20 janvier 1949, le président Truman, après avoir été réélu, doit pronon­cer le tradi­tion­nel discours sur l’état de l’Union. Mais ce discours-là va entraî­ner un authen­tique boule­ver­se­ment, ce qui est en vérité bien rare. Pour prépa­rer le discours prési­den­tiel, des conseillers se mettent autour d’une table, et proposent pour commen­cer trois sujets, qui devien­dront trois points centraux. L’aide à l’af­fer­mis­se­ment de l’or­ga­ni­sa­tion des Nations unies (Onu), encore toute jeune. Le main­tien du plan Marshall, qui donne des résul­tats convain­cants. La créa­tion d’une alliance mili­taire tour­née contre l’Union sovié­tique, qui se nommera l’Otan.

Rien que de l’at­tendu. Selon Rist, l’un des fonc­tion­naires présents aurait eu l’idée d’ajou­ter un quatrième point au discours de Truman. Pour le rendre, dirait-on aujourd’­hui, plus « sexy ». Il aurait proposé d’étendre aux pays pauvres l’aide tech­nique réser­vée jusqu’ici à l’ar­rière-cour améri­caine, c’est-à-dire certains États de l’Amé­rique latine. Après hési­ta­tion, on se mit d’ac­cord, et au lende­main du discours de Truman, toute la presse améri­caine titrait sur le désor­mais fameux « quatrième point ». En voici le début :

Quatriè­me­ment, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit auda­cieux et qui mette les avan­tages de notre avance scien­ti­fique et de notre progrès indus­triel au service de l’amé­lio­ra­tion et de la crois­sance des régions sous-déve­lop­pées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des condi­tions voisines de la misère. Leur nour­ri­ture est insa­tis­fai­sante. Ils sont victimes de mala­dies. Leur vie écono­mique est primi­tive et station­naire. Leur pauvreté consti­tue un handi­cap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus pros­pères. Pour la première fois de l’his­toire, l’hu­ma­nité détient les connais­sances tech­niques et pratiques suscep­tibles de soula­ger la souf­france de ces gens […] Je crois que nous devrions mettre à la dispo­si­tion des peuples paci­fiques les avan­tages de notre réserve de connais­sances tech­niques afin de les aider à réali­ser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en colla­bo­ra­tion avec d’autres nations, nous devrions encou­ra­ger l’in­ves­tis­se­ment de capi­taux dans les régions où le déve­lop­pe­ment fait défaut […] L’an­cien impé­ria­lisme, l’ex­ploi­ta­tion au service du profit étran­ger n’a rien à voir avec nos inten­tions. Ce que nous envi­sa­geons, c’est un programme de déve­lop­pe­ment fondé sur les concepts d’une négo­cia­tion équi­table et démo­cra­tique.

Il s’agit d’un texte majeur, car il défi­nit un cadre neuf pour les rela­tions inter­na­tio­nales. D’un côté des pays déve­lop­pés, dotés de moyens méca­niques immenses, notam­ment des machines et des moteurs, dispo­sant d’un produit natio­nal brut en expan­sion constante, baignant dans une proli­fé­ra­tion d’objets satis­fai­sant un à un tous les besoins. Et même de tout nouveaux. Et de l’autre, des pays « sous-déve­lop­pés », qu’il s’agit d’ai­der à atteindre le bonheur maté­riel des heureuses contrées améri­caines. C’est la nais­sance en direct d’un mythe, qui perdure. Pour ne prendre qu’un exemple éclai­rant, toutes les anciennes colo­nies nouvel­le­ment indé­pen­dantes, en Afrique par exemple, enfour­che­ront ce mauvais canas­son. L’objec­tif des élites poli­tiques du Sud éduquées en Occi­dent, arri­vées au pouvoir entre 1947 — l’in­dé­pen­dance indienne — et le début des années 1960, sera la pour­suite du même mirage. Nous rattra­per. Rouler en bagnole bien­tôt clima­ti­sée. Bâtir des éléphants blancs et des châteaux de sable tout en faisant suer le burnous à leurs peuples respec­tifs. Et pour cela accueillir tous les émis­saires char­gés de valises de billets. Les renvoyés du Programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment (Pnud), ceux de la Banque inter­na­tio­nale pour la recons­truc­tion et le déve­lop­pe­ment, autre­ment nommée Banque mondiale. Ceux des trans­na­tio­nales du pétrole, des mine­rais, des services en tous genres, qui firent les fortunes de géné­ra­tions de satrapes.

Un avatar de la reli­gion

L’idéo­lo­gie du déve­lop­pe­ment, dirait sans doute Rist, est avant tout un avatar de la reli­gion. Cette croyance se moque en effet des notions de vrai et de faux, de faits et de raison, car elle n’est de toute façon pas réfu­table.

Chacun peut voir à quel point le « déve­lop­pe­ment » a échoué. Rist rappelle, après tant d’autres, que l’écart entre régions pauvres et riches était de 1 à 2 en 1700, de 1 à 5 vers 1900, de 1 à 15 en 1960, de 1 à 45 en 1980. Le Pnud, déjà évoqué ci-dessus, notait dans un rapport de 1999 sur le « déve­lop­pe­ment humain » que l’écart entre les 20 % les plus pauvres et les 20 % les plus riches était de 1 à 30 en 1960 et de 1 à 74 en 1997. Tribune de Flem­ming Larsen, respon­sable du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, parue dans Le Figaro du 1er janvier 2001 :

L’écart de reve­nus entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand. Il est impé­ra­tif d’in­ver­ser cette tendance.

Quelle jolie farce ! Qui ne voit la bidon­vil­li­sa­tion du monde ? Le milliard d’af­fa­més chro­niques ? La destruc­tion d’éco­sys­tèmes évidem­ment vitaux pour la suite ? Mais nul n’ar­rê­tera en si bon chemin les croyants, servants et profi­teurs du « déve­lop­pe­ment », ce mot nouveau utilisé avec autant d’in­sou­ciance par le président Truman le 20 janvier 1949. Il résiste à la réalité parce qu’il est une chimère, un totem, une idole. Le « déve­lop­pe­ment » est le bonheur en marche, mais il va falloir pour commen­cer se retrous­ser les manches, ache­ter made in America, accep­ter le prin­cipe d’échanges écono­miques inter­na­tio­naux entre égaux dont certains le sont nette­ment plus que d’autres.

« Le discours du président Truman, note Rist, était destiné d’abord à ses compa­triotes, qui ne pouvaient être insen­sibles à cette manière de présen­ter l’his­toire du monde ; elle était en effet d’au­tant plus vrai­sem­blable qu’elle corres­pon­dait, sur le mode profane, à la vérité procla­mée par l’Église. Mais cette audience dépas­sait large­ment les États-Unis puisqu’elle repo­sait sur une croyance parta­gée non seule­ment par le monde chré­tien mais, d’une certaine manière, par tous les adhé­rents d’une reli­gion de salut. » Du même coup, personne n’était plus en situa­tion de ques­tion­ner un modèle aussi promet­teur. Qui aurait trouvé la force de contes­ter une telle géné­ro­sité ? Qui aurait osé prétendre qu’on peut vivre en forêt, pieds nus, ou en ville sans radio, ou manger de la viande seule­ment quand c’est possible ?

Bien entendu, l’ap­pa­ri­tion du mot dans le discours public ne faisait qu’ac­com­pa­gner un mouve­ment proba­ble­ment irré­sis­tible. Mais la force symbo­lique d’une appel­la­tion peut deve­nir une puis­sance maté­rielle. Et le « déve­lop­pe­ment » l’est bel et bien devenu. A comp­ter de 1949, deux milliards d’ha­bi­tants du monde changent de statut. Ils deviennent des « sous-déve­lop­pés », qui seront sommés par tous les moyens conce­vables, incluant la propa­gande publi­ci­taire au sens le plus large, de se confor­mer au modèle occi­den­tal de la vie. Leurs concep­tions si diverses de l’exis­tence terrestre, leur manière de parler, de conduire une famille, de culti­ver leur lopin, de faire l’amour, leurs langues même deviennent peu à peu des obstacles au progrès décidé par d’autres. Splen­dide opéra­tion.

devdev

Hold-up du côté du voca­bu­laire

Nous en serions encore là — nous y sommes, d’ailleurs — sans une deuxième formi­dable inven­tion, connue sous le nom de « déve­lop­pe­ment durable ». Je ne connais ni ne prétends connaître tous les détails d’un aussi consi­dé­rable hold-up séman­tique, mais je vais tâcher de vous racon­ter ce que je sais. Le 13 mai 2009, à New York, madame Julia Marton-Lefevre, direc­trice géné­rale de l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN) tient un discours devant une commis­sion des Nations unies. Cita­tion en anglais : « You may be aware that the phrase “sustai­nable deve­lop­ment” was first coined by our 1980 World Conser­va­tion Stra­tegy ». Ce qui veut dire que l’ex­pres­sion « déve­lop­pe­ment soute­nable » a été forgée la première fois en 1980 dans un rapport de l’UICN, ce qui est tout à fait exact. Mais alors, amis du langage, pourquoi parle-t-on aujourd’­hui de « déve­lop­pe­ment durable » à chaque seconde ? Cela devient passion­nant, car l’adjec­tif, utilisé par les biolo­gistes de la conser­va­tion de l’UICN, a un sens singu­lier. Lorsque l’on dit dans ces milieux soute­nable, cela renvoie à la capa­cité qu’ont — ou n’ont plus — les écosys­tèmes à suppor­ter les acti­vi­tés humaines. Un exemple simple pour me faire comprendre : les océans de la planète sont un écosys­tème géant qui a servi l’aven­ture humaine depuis son appa­ri­tion. La pêche indus­trielle est insou­te­nable, car elle met en ques­tion, drama­tique­ment, la capa­cité des mers à main­te­nir la stabi­lité de ses chaînes alimen­taires.

Ce mot soute­nable est d’au­tant plus inté­res­sant qu’il renvoie donc à ce que personne ne veut voir, qui décide pour­tant de tout. Les écosys­tèmes sont dits fonc­tion­nels tant qu’on ne s’at­taque pas à leur struc­ture. Et quand leur struc­ture s’ef­fondre — cette menace est omni­pré­sente d’un bout à l’autre de la planète —, aucune volonté humaine ne peut réta­blir leur équi­libre. Soute­nable est donc un mot consi­dé­rable, « forgé » préci­sé­ment pour indiquer qu’il y a des limites. Que l’homme ne peut pas tout se permettre parce qu’il peut tout détruire.

Alors, pourquoi durable au lieu de soute­nable ? J’ai sous les yeux en ce moment un livre paru au début de 1989 aux éditions québé­coises du Fleuve. Il s’agit d’un rapport ennuyeux de la Commis­sion mondiale pour l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment, rédigé en 1987. Cette douce manière de lier ensemble déve­lop­pe­ment et envi­ron­ne­ment est déjà, en soi, une infor­ma­tion. Mais ce livre est, malgré ses pesants défauts, devenu célèbre dans le monde entier, car son titre français est : Notre avenir à tous. Il s’agit d’un long texte préfacé par l’an­cien Premier ministre de Norvège, madame Gro Harlem Brundt­land, connu depuis sous le nom de « rapport Brundt­land ». Aucun doute, c’est ce texte bureau­cra­tique qui a lancé dans le grand public l’ex­pres­sion magique. Mais laquelle ? Dans mon édition française de 1989, on ne parle que de « déve­lop­pe­ment soute­nable », correcte traduc­tion de l’an­glais d’ori­gine, sustai­nable deve­lop­ment.

De soute­nable à durable

Quand, comment et pourquoi est-on passé de soute­nable à durable ? Selon les sources, cette trom­pe­rie, car c’en est une, serait venue des États-Unis, ou bien de France, pour cause d’usage, tout simple­ment. Je dois avouer un certain scep­ti­cisme. Un tel glis­se­ment a peu de chance d’avoir à faire avec le hasard. Quoi qu’il en soit, le mot durable sert admi­ra­ble­ment bien des inté­rêts innom­brables, à commen­cer par ceux de l’in­dus­trie, moteur essen­tiel de la destruc­tion du monde.

[Un graphique pour illus­trer le fait que le déve­lop­pe­ment durable est une illu­sion totale, NdE]

Source : New Scien­tist (2008) / Global Change and the Earth System (2004) / Inter­na­tio­nal Geos­phere-Bios­phere Programme / Stef­fen, W., W. Broad­gate, L. Deutsch, O. Gaff­ney, C. Ludwig. 2015. The trajec­tory of the Anthro­po­cene: The great acce­le­ra­tion.

Ouvrons ensemble l’un des livres les plus instruc­tifs de ces dernières années : Déve­lop­pe­ment durable, 21 patrons s’en­gagent. Paru au Cherche midi, en 2002, sous la signa­ture conjointe du jour­na­liste Teddy Follen­fant et de l’an­cien patron d’EDF Pierre Dela­porte, il contient des entre­tiens ébou­rif­fants avec de grands patrons français.

L’idéal serait de citer la tota­lité des deux cent vingt-deux pages, mais ce serait du vol. Il n’em­pêche que chaque ligne mérite examen. Selon Bernard Amault, patron de LVMH et homme le plus riche de France en 2005, « plus aucune réforme poli­tique, plus aucun projet d’en­tre­prise ne peuvent être conçus s’ils n’in­tègrent préa­la­ble­ment cette dimen­sion [du déve­lop­pe­ment durable] ». Éthique, impé­ra­tif moral, Saint-Ex, stra­té­gie sociale et envi­ron­ne­men­tale, tout y est.

Comme sur le costume de guerre des piou­pious de l’an 1914, il ne manque pas une guêtre. Surtout en Chine, où les nouveaux riches s’en­ivrent de produits de luxe made in LVMH pour mieux oublier sans doute les deux cents millions de mingong, ces chemi­neaux qui errent de ville en ville à la recherche d’un emploi précaire. Cita­tion du site Tout sur la Chine (février 2010) : « Sur l’an­née 2009, c’est l’Asie qui a permis d’amor­tir l’ef­fet de la crise pour LVMH […] La Chine à elle seule repré­sente désor­mais 6 % des ventes du groupe. Hennessy est déjà en tête des ventes de cognac dans ce pays, où une autre marque du groupe, les chaus­sures Berluti, réalise une belle percée. Louis Vuit­ton, très présent en Chine depuis 1992, ajou­tera à son puzzle trois grandes villes de province et renfor­cera sa présence à Shan­ghaï avec deux empla­ce­ments majeurs avant l’Ex­po­si­tion univer­selle (1er mai-31 octobre) ».

Retour au livre. Bertrand Collomb, alors patron du cimen­tier Lafarge, grand parte­naire du WWF : « Le déve­lop­pe­ment durable est un déve­lop­pe­ment écono­mique qui ne compro­met pas le déve­lop­pe­ment des géné­ra­tions futures ». Déve­lop­pe­ment, quand tu nous tiens. Voir supra la manière dont Lafarge voulait trai­ter les dunes sous-marines au large de Quibe­ron. Et le sort réservé aux rive­rains de la cimen­te­rie Chatak du Bangla­desh.

Faut-il y voir une dose d’hu­mour supé­rieure ? Le fait est que Thierry Desma­rest, patron de Total, sait rire : « Il est diffi­cile de trou­ver une défi­ni­tion qui englobe tous les aspects du déve­lop­pe­ment durable ». Comme il est diffi­cile de trou­ver une défi­ni­tion englo­bant tous les aspects d’une noble entre­prise comme Total, qui a digéré, faut-il le rappe­ler, Elf et son service secret interne, spécia­liste de tous les coups tordus possibles en Afrique. Total, le Total de l’Erika, d’AZF, du soutien aux régimes d’An­gola, du Gabon, du Congo, Total et le « déve­lop­pe­ment durable ». Autre perle dans la bouche de Desma­rest, qui dit abso­lu­ment tout ce qu’il y a à comprendre : « Je dirais qu’on ne peut pas faire du déve­lop­pe­ment durable sans être compé­ti­tifs ». Pardi, nous vivons dans un monde de brutes, où tous les coups sont permis.

Jean-Marc Espa­lioux, patron du groupe Accor, géant du tourisme de masse, avec 3 700 hôtels répar­tis dans 90 pays. S’il connaît le « déve­lop­pe­ment durable » ? Enfin, bien entendu : « Avec le gouver­ne­ment égyp­tien, nous faisons de l’in­for­ma­tion et de la préven­tion auprès de nos clients pour préser­ver cette faune extra­or­di­naire [celle de la mer Rouge]. Ailleurs, c’est le nettoyage des plages qui sera privi­lé­gié ». Et nous sommes tous ravis d’ap­prendre que le « déve­lop­pe­ment durable » est « non seule­ment compa­tible, mais indis­pen­sable » avec la mondia­li­sa­tion du tourisme de masse. Plus on détruira des mangroves pour y bâtir des hôtels les pieds dans l’eau, plus on conduira en avion des millions de touristes exci­ter l’en­vie des gueux du monde réel, plus l’on impor­tera à grands frais du vin et du cham­pagne de France, et plus il faudra clamer son atta­che­ment inébran­lable au « déve­lop­pe­ment durable ». C’est logique.

Faut-il conti­nuer ? Les meilleures distrac­tions ont une fin. Les vingt et un patrons du livre montrent, ad nauseam, qu’ils ont compris que rien ne pouvait conti­nuer comme avant. Plutôt, qu’il fallait passer le plumeau, suivi d’un badi­geon vert prin­temps pour que tout reparte comme avant, exac­te­ment comme avant. Donnons la parole pour finir à cet excellent Fran­cis Mer, P-DG en 2002 du groupe Arce­lor  acier à tous les étages qui devien­dra ministre de l’Eco­no­mie du 7 mai 2002 au 30 mars 2004. Sous Chirac, le merveilleux ami de Nico­las Hulot. Voici : « Les entre­prises sont faites pour “créer des richesses”. D’où l’idée de déve­lop­pe­ment. J’in­siste donc au moins autant sur l’idée de déve­lop­pe­ment que sur le mot durable ». Ce qu’on appelle une belle fran­chise. Le déve­lop­pe­ment durable est un déve­lop­pe­ment qui dure jusqu’à la fin des temps.

Il faut bien en reve­nir aux origines, car on ne saurait comprendre le succès plané­taire de l’ex­pres­sion « déve­lop­pe­ment durable » sans exami­ner de plus près le rapport Brundt­land, écrit en 1987. Je l’ai dit, il s’agit d’un texte lourd et indi­geste de la Commis­sion mondiale sur l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (Cmed). Sans ce travail, nous ne parle­rions pas aujourd’­hui, du moins comme tant le font, de « déve­lop­pe­ment durable ». C’est une clé, et quelle clé !

dev_durable

Les mystères du rapport Brundt­land

La Cmed de madame Brundt­land a une histoire, figu­rez-vous. Tout commence par des manœuvres dans les coulisses du grand bâti­ment onusien de New York, près de l’East River. Le 1er janvier 1982, Javier Pérez de Cuél­lar est devenu secré­taire géné­ral des Nations unies. Ce diplo­mate péru­vien, qui ne connaît rien, abso­lu­ment rien à l’éco­lo­gie, va être entre­pris par un autre respon­sable onusien pendant les premiers mois de l’an­née 1983. Je ne cite pas de suite son nom. Patien­tons. Cette entre­prise abou­tit à un commu­niqué très méconnu, en date du 19 décembre 1983, dont le titre anglais est : « Process of prepa­ra­tion of the envi­ron­men­tal Pers­pec­tive to the Year 2000 and Beyond ». En français, cette merveille bureau­cra­tique donne à peu près : « Proces­sus de prépa­ra­tion d’une pers­pec­tive envi­ron­ne­men­tale à l’ho­ri­zon 2000 et au-delà ».

On préfé­re­rait sans doute un vers de René Char, mais il n’y a pas le choix. Le texte signale pour­tant des points essen­tiels. En deux mots, mais on peut se rappor­ter à l’ori­gi­nal (www.un.org/docu­ments/ga/res/38/a38rl61.htm), l’ONU rapporte que la Commis­sion qui va donner nais­sance au rapport Brundt­land est la créa­tion du Programme des nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (PNUE), créé en 1972. Sans inté­rêt ? Si. Car le fonda­teur du PNUE et son premier secré­taire géné­ral n’est autre qu’un certain Maurice Strong, celui que je me rete­nais de citer. C’est lui qui a imaginé la Commis­sion et convaincu Javier Pérez de Cuél­lar de son inté­rêt pour le monde. Strong méri­te­rait un livre à lui seul, mais je suis contraint ici à de courtes géné­ra­li­tés. Disons avec prudence que c’est un person­nage d’une rare complexité. Car il est l’homme du très gros busi­ness et du « déve­lop­pe­ment durable », de façon inex­tri­cable.

Je m’ap­puie, pour tout ce qui suit, sur une source directe, car il s’agit du site Inter­net de Strong lui-même (www.mauri­ces­trong.net). Offi­ciel­le­ment, Strong a été socia­liste une grande partie de sa vie. Comme il est cana­dien, il est impor­tant de le signa­ler, car là-bas, ce mot voisine le plus souvent, comme aux États-Unis, avec celui, honni entre tous, de commu­niste! Mais de quel socia­lisme peut-il bien s’agir ? Strong, né en 1929, a en effet fait fortune dans l’in­dus­trie pétro­lière, où il aura servi les inté­rêts de diverses compa­gnies, parmi lesquelles Dôme Petro­leum, Caltex (groupe Chevron), Norcen Resources, PetroCa­nada, dont il sera d’ailleurs le patron. Notons qu’il sera égale­ment P-DG du groupe cana­dien Power Corpo­ra­tion, qui mélange allè­gre­ment ses puis­sants inté­rêts dans la presse, ses acti­vi­tés indus­trielles et finan­cières et le soutien direct à la droite cana­dienne fédé­ra­liste. Ce qui n’est guère éton­nant, car Strong n’aura en fait jamais cessé de faire de la poli­tique, et toujours à droite. Je passe sur ses liens nulle­ment secrets avec des respon­sables cana­diens de premier plan, dont l’an­cien Premier ministre du Canada Paul Martin. Dernière médaille du travail à accro­cher au revers de Strong : il a dirigé Onta­rio Hydro, géant de l’hy­dro-élec­tri­cité et du nucléaire. Cela sent son écolo­giste, pas à dire.

L’in­fi­ni­ment curieux, c’est que ce même Strong, fasciné d’après ses dires par l’ONU depuis la fin des années 1940 du siècle passé, est dans le même temps devenu la pièce maîtresse des Nations unies dans le domaine dit de l’en­vi­ron­ne­ment. Créa­teur du PNUE comme je l’ai dit, il sera aussi le grand orga­ni­sa­teur du Sommet de la Terre de Rio, en 1992, ainsi que le tireur de ficelles du proto­cole de Kyoto, en 1997. En somme et en résumé, Strong est un grand capi­ta­liste qui aura joué un rôle majeur dans l’his­toire des quarante années passées de l’ONU.

Je précise tout de suite que je récuse en bloc toutes les rumeurs conspi­ra­tion­nistes qui tournent autour de sa personne, car ce sont préci­sé­ment des rumeurs. Et pour ce que j’ai pu voir, elles ne sont pas fondées. Des spécia­listes du complot lui attri­buent la volonté grotesque de domi­ner le monde à l’aide de téné­breux mais puis­sants person­nages. I don’t buy, comme on dit aux Amériques. Je ne marche pas. Les faits ne sont pas cachés, ils ne sont pas assem­blés, et ce n’est pas du tout la même chose.

Maurice Strong, patron, diplo­mate et grand écolo­giste

Le sûr est que cet homme aura été l’un des plus puis­sants de sa géné­ra­tion. Le rapport Brundt­land, s’il avait fallu dire la vérité, eût dû s’ap­pe­ler le rapport Strong, qui a siégé d’ailleurs, offi­ciel­le­ment, dans la Commis­sion char­gée de le rédi­ger. Si l’on regarde sa compo­si­tion complète, on ne peut qu’être frappé par l’om­ni­pré­sence d’an­ciens ministres et/ou busi­ness­men. Citons par exemple Susanna Agnelli, Bernard Chid­zero, Saburo Okita, Bukar Shaib, Paulo Nogueira Néto. Mais qu’ont donc à voir ces graves gens avec la crise écolo­gique mondiale ? C’est à se deman­der. Peut-être est-il temps de vous dire que le rapport Brundt­land n’est jamais qu’une resu­cée, à peine modi­fiée sur le fond, du discours du président Truman en 1949 ! On a essen­tiel­le­ment ajouté un adjec­tif au mot déve­lop­pe­ment, et voilà tout. J’ouvre mon livre de 1989, cette fameuse édition québé­coise d’avril 1989, et je lis à haute voix ce passage de la page 2 :

La Commis­sion est persua­dée que l’hu­ma­nité peut créer un avenir plus pros­père, plus juste, plus sûr. Dans notre rapport, Notre avenir à tous, notre démarche n’est pas de prévoir une dégra­da­tion constante de l’en­vi­ron­ne­ment ni une progres­sion de la pauvreté et des diffi­cul­tés dans un monde de plus en plus pollué où les ressources seraient de moins en moins nombreuses! Nous envi­sa­geons plutôt la possi­bi­lité d’une nouvelle ère de crois­sance écono­mique, s’ap­puyant sur des poli­tiques qui proté­ge­raient, voire mettraient en valeur la base même des ressources. Nous esti­mons que cette crois­sance est abso­lu­ment indis­pen­sable pour soula­ger la misère qui ne fait que s’in­ten­si­fier dans une bonne partie du monde en déve­lop­pe­ment.

Si ce n’est pas un chef-d’œuvre, cela y ressemble. Un concen­tré de croyance, comme en 1949, mais utilisé, mais mani­pulé bien sûr par des person­nages de la trempe de Maurice Strong. Passons à la troi­sième dimen­sion de cette person­na­lité hors normes. Il n’est pas seule­ment capi­ta­liste et haut respon­sable de l’ONU, il est aussi écolo­giste. À la manière dont il se dit socia­liste ? Chacun jugera. Le fait certain est que Strong a été un haut respon­sable de l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN), qui orga­ni­sera un débat et une fête pour les 80 ans de Strong au siège de l’or­ga­ni­sa­tion à Gland (Suisse), les 1er et 2 juillet 2009. Le Cana­dien a égale­ment joué un rôle central dans le WWF Canada, dont il a été membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion dans les années 1970. Évidem­ment — le mot qui s’im­pose — il a fait partie du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du WWF Inter­na­tio­nal, ce qui n’éton­nera guère, tant il est vrai que la grande indus­trie et le WWF marchent main dans la main depuis les débuts de l’ONG écolo­giste. Plus éton­nant tout de même : Green­peace aime aussi Maurice Strong d’un amour tendre et sans nul doute sincère. En janvier 2002, Green­peace Inter­na­tio­nal — le staff des chefs, installé à Amster­dam — publie un docu­ment titré : Leçons de l’his­toire : sur la route de Rio à Johan­nes­burg. Et note que dans un livre (Where on Earth Are We Going?), Strong décrit Green­peace comme « peut-être l’ONG envi­ron­ne­men­tale la plus influente » et « le prin­ci­pal “procu­reur” du mouve­ment écolo­giste », rele­vant qu’en plus de ses « tactiques de confron­ta­tion drama­tique », elle mène « un travail construc­tif, bien que moins connu, en déve­lop­pant des propo­si­tions poli­tiques crédibles et profes­sion­nelles dans de nombreuses négo­cia­tions inter­na­tio­nales ».

La traduc­tion de l’an­glais est balourde, mais elle vient de Green­peace, pas de moi. Il s’agit en tout cas d’un sérieux hommage qui fait rosir de bonheur la haute hiérar­chie de Green­peace. Laquelle écrit à la suite : « Green­peace exprime à M. Strong sa grati­tude pour cette recon­nais­sance publique, et nous saluons ses propo­si­tions […] Les propo­si­tions de Maurice Strong ont de nombreux points communs avec celles de Green­peace ». Ma foi, il me semble que les choses sont claires. L’UICN, le WWF et Green­peace, qui pèsent fort lourd, côté ONG, dans le débat mondial sur la crise écolo­gique, sont des amis de Maurice Strong, qui a pour­tant utilisé la plus grande partie de sa vie au service de l’in­dus­trie trans­na­tio­nale, notam­ment pétro­lière. On serait presque embar­rassé de rappe­ler que cette même indus­trie pétro­lière a joué et joue un rôle central dans le si vaste dérè­gle­ment clima­tique en cours. Et que certaines de ses compa­gnies majeures ont financé le sabo­tage de la prise de conscience des effets pour­tant certains de cette crise globale.

Stephan Schmid­heiny, le noble héri­tier

Qui est donc réel­le­ment Maurice Strong ? La réponse m’in­dif­fère. Elle m’in­dif­fère, car ce que je sais me suffit : Strong est l’homme des trans­na­tio­nales. De cette frac­tion pion­nière de l’in­dus­trie trans­na­tio­nale qui a compris, avant bien d’autres, que pour conti­nuer, il fallait s’adap­ter. Que pour permettre à la machine indus­trielle, cette authen­tique arme de destruc­tion massive, de conti­nuer sa route, il fallait la repeindre en vert. Faire ce que les Améri­cains appellent du green­wa­shing, une plai­sante façon de laver à grandes eaux vertes les sanies du passé. Maurice Strong, héraut mondial du capi­ta­lisme vert, dont nos nobles figures de l’éco­lo­gie pari­sienne n’ont proba­ble­ment jamais entendu parler. Pardon­nez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils sont.

Reste que Strong n’est pas immor­tel, hélas. À presque 82 ans, il reste très actif en Chine — pardi — et suit, sans doute par pure philan­thro­pie, le dossier nord-coréen. De belles photos le montrent en compa­gnie du président chinois, et Strong ne tarit pas d’éloges sur le régime de Pékin, assu­rant par exemple (The Guar­dian, 23 juin 2010) : « Mais la Chine a main­te­nant compris que porter atteinte à l’en­vi­ron­ne­ment est l’un des risques pour le déve­lop­pe­ment. Les Chinois font très atten­tion à l’en­vi­ron­ne­ment ». Dire cela du pays qui détruit à la racine tous ses équi­libres, et qui a notam­ment sacri­fié le Yangzi Jiang — le gran­diose fleuve Bleu — à la folie du barrage des Trois- Gorges, relève à coup certain d’un sens supé­rieur de l’hu­mour. Mais Maurice Strong aura-t-il des succes­seurs ?

La réponse est oui. D’au­tant plus qu’il en a déjà. De nouveau, il me faudrait un livre pour décrire en profon­deur un phéno­mène mondial, dont l’am­pleur est colos­sale. Je me conten­te­rai d’un exemple saisis­sant : Stephan Schmid­heiny. Ce Suisse est l’hé­ri­tier d’une dynas­tie capi­ta­liste, qui aura bâti son immense fortune sur l’en­tre­prise Eter­nit. Cette fois encore, patience, car je ménage certain suspense. Né en 1947, Schmid­heiny devient en 1990 le bras droit de Maurice Strong dans la prépa­ra­tion du Sommet de la Terre de Rio, qui doit se tenir en 1992. Je le précise pour ceux qui ne le sauraient pas : Rio est une date majeure, qui assure le triomphe défi­ni­tif du « déve­lop­pe­ment durable » partout dans le monde. À partir de cette date, des milliers d’ONG, d’ins­ti­tu­tions publiques et privées, de struc­tures gouver­ne­men­tales ne cesse­ront d’ânon­ner le voca­bu­laire de Rio. Vingt ans après, nous en sommes au même point. Une géné­ra­tion mili­tante a cru — et croit, d’ailleurs — aux Agen­das 21, aux conven­tions inter­na­tio­nales sur le climat, la biodi­ver­sité, la déser­ti­fi­ca­tion. Article 3 de la grande décla­ra­tion finale, que n’au­rait pas renié ce bon Harry Truman, ni bien sûr madame Brundt­land : « Le droit au déve­lop­pe­ment doit être réalisé de façon à satis­faire équi­ta­ble­ment les besoins rela­tifs au déve­lop­pe­ment et à l’en­vi­ron­ne­ment des géné­ra­tions présentes et futures ».

Impos­sible de sures­ti­mer l’im­por­tance de Rio. C’est un point de départ, et un point d’ar­ri­vée. Diffi­cile de ne pas s’in­ter­ro­ger sur la place centrale qu’y occupent Schmid­heiny et Strong. Mais il est vrai que les deux hommes emploient volon­tiers pour se défi­nir le mot de philan­thropes. C’est plus fort qu’eux, ils aiment l’hu­ma­nité. Cette fois encore, je m’ap­puie­rai essen­tiel­le­ment sur des propos estam­pillés.

Dès 1984, Schmid­heiny crée au Panama une struc­ture appe­lée Fundes, qui essai­mera ensuite en Amérique latine. L’objec­tif offi­ciel est d’ai­der les (nombreux) chômeurs de la région. Il s’agis­sait, écrira Schmid­heiny (www.avina.net), « de mon premier pas en direc­tion de la philan­thro­pie orga­ni­sée ». Il y en eut d’autres, en effet. Mais avant d’en parler, notons ensemble que, toujours selon notre héros suisse (entre­tien à la revue chilienne Qué Pasa, cité par Avina.net) : « Ma philan­thro­pie n’a pas le sens clas­sique de la philan­thro­pie, qui signi­fie charité, dons aux pauvres pour manger, ce n’est pas de la misé­ri­corde. Je vois cela comme un inves­tis­se­ment dans les proces­sus sociaux. Un inves­tis­se­ment dans l’ave­nir d’une société dont je dépends et où je veux faire des affaires ». Une telle fran­chise est tout à l’hon­neur de notre grand « philan­thrope ».

Après avoir lancé Fundes et co-orga­nisé le Sommet de la Terre 1992 avec Strong, Schmid­heiny est fata­le­ment devenu un vigou­reux mili­tant écolo­giste. On le retrouve donc sans surprise, en 1994, à lancer une ONG nommée Avina, finan­cée par une struc­ture appe­lée Viva, qui est aussi proprié­taire d’un trust indus­triel dont le nom est GrupoNueva, spécia­lisé dans le bois, l’eau, les tubes plas­tique, le fibro­ci­ment. Simple, non ? Avina a pour but reven­diqué de « contri­buer au déve­lop­pe­ment durable en Amérique latine afin de promou­voir l’éta­blis­se­ment de rela­tions de confiance et de parte­na­riats fruc­tueux entre les chefs d’en­tre­prise et leaders sociaux autour de programmes d’ac­tion consen­suels ».

Avina et les « entre­pre­neurs sociaux »

Chaque mot compte, bien entendu. Les leaders sociaux sont ceux qui, voici quarante ans et plus, voulaient soule­ver le monde et se priver des services de tous les Schmid­heiny de la terre. Il semble plus compa­tible avec l’es­sor du commerce et de la libre entre­prise de se mettre ensemble autour d’une table, à discu­ter de programmes consen­suels.

C’est très vrai­sem­bla­ble­ment ce qu’a réussi le philan­thrope au Chili, où une oppor­tune loi du dicta­teur Pino­chet, en 1974, a permis à des socié­tés fores­tières d’ex­ploi­ter à leur conve­nance des terres dispu­tées par les anciens habi­tants du lieu, les Indiens Mapuche. L’en­tre­prise Masisa, qui fait partie de la nébu­leuse GrupoNueva, y est instal­lée, et possède 238 000 hectares de mono­cul­tures de pins et d’eu­ca­lyp­tus entre Chili, Argen­tine, Vene­zuela, Brésil, Pérou, Mexique.

Pour qui connaît la chan­son, et c’est mon cas, il est aisé d’ima­gi­ner tout ce qu’une indus­trie de la sorte — gros engins, engrais et pesti­cides — peut avoir d’éco­lo­gique. Et ne parlons pas des conflits d’usage avec les habi­tants des lieux, surtout quand la police et l’ar­mée ne sont pas loin.

Paral­lè­le­ment à sa nouvelle carrière latino-améri­caine, Schmid­heiny a fondé une authen­tique merveille connue sous son nom anglais de World Busi­ness Coun­cil for Sustai­nable Deve­lop­ment (WBCSD). Ce Conseil mondial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable est né au moment du Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Il regroupe envi­ron deux cents entre­prises, dont la liste inclut d’autres philan­thropes que Schmid­heiny, tels China Petro­che­mi­cal Corpo­ra­tion, Mitsu­bi­shi Chemi­cal Holding Corpo­ra­tion, Solvay, AREVA, Dassault Systèmes S.A., L’Oréal, BASF, Bayer; Ital­ce­menti Group, Shell, Philips, Hoff­mann-La Roche, Novar­tis, Syngenta, BP, Rio Tinto, Alcoa, Boeing, Chevron Corpo­ra­tion, Dow Chemi­cal, DuPont, sans oublier The Coca-Cola Company.

Bref, toute la grande indus­trie a été réunie dans le WBCSD. J’ai sous les yeux un livre admi­rable — non traduit — paru en 2002 (BK éditions), Walking the Talk. Le titre signi­fie : joindre le geste à la parole. Ses auteurs sont Stephan Schmid­heiny, Charles Holi­day, patron de DuPont et Philip Watts, l’un des grands patrons de la Shell. On y trouve des études de cas, qui concernent l’ac­ti­vité des trans­na­tio­nales partout dans le monde. Soixante-sept mono­gra­phies en tout.

Disons tout de suite qu’il faut avoir le cœur bien accro­ché. Je ne pren­drai qu’un exemple, qui me touche singu­liè­re­ment : le delta du Niger. Schmid­heiny et ses acolytes inventent pages 34 et 35 un autre monde, dans lequel la Shell « a une longue histoire d’as­sis­tance aux commu­nau­tés auprès desquelles elle travaille ». Au Nige­ria, cela donne un beau rapport annuel, des tables rondes avec de gentils inter­lo­cu­teurs, des aides à de beaux projets de « déve­lop­pe­ment durable ». La vérité, connue de tous, est aux anti­podes.

Le si prudent Programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment (PNUD), dans un docu­ment de 2006 : « Les compa­gnies pétro­lières, Shell Petro­leum en parti­cu­lier, opèrent depuis plus de trente ans [dans le delta du Niger] sans véri­tables contrôles ni régle­men­ta­tion régis­sant leurs acti­vi­tés dans le domaine de l’en­vi­ron­ne­ment ». Le dernier rapport d’Am­nesty Inter­na­tio­nal sur le sujet, en date de juin 2009 : « La région est quadrillée par des milliers de kilo­mètres d’oléo­ducs et parse­mée de puits et de stations de pompage. Une bonne partie de ces infra­struc­tures sont situées près des maisons, des fermes et des sources d’eau des popu­la­tions qui y vivent. L’in­dus­trie pétro­lière est respon­sable d’une pollu­tion géné­ra­li­sée de l’en­vi­ron­ne­ment dans le delta du Niger. Les fuites d’hy­dro­car­bures, les déver­se­ments de déchets et les combus­tions en torchères sont bien connus et fréquents ». En 1995, pour ne pas remon­ter à Mathu­sa­lem, l’écri­vain nigé­rian Ken Saro-Wiwa a été pendu haut et court par le gouver­ne­ment de l’époque. Ce naïf, qui n’au­rait sans doute pas été invité à une table ronde, menait une bagarre publique et non-violente contre les acti­vi­tés de la Shell. Dans le delta du Niger.

Pollu­tion au Nigé­ria, le respon­sable: Shell

Le machin appelé WBCSD a évidem­ment joué un rôle crucial, en coulisses, au Sommet de la Terre de Johan­nes­burg, en 2002. Tandis que Jacques Chirac clamait à la tribune : « Notre maison brûle et nous regar­dons ailleurs », les hommes de Schmid­heiny vantaient dans des discus­sions moins verbeuses les mérites de leur si cher « déve­lop­pe­ment durable ». Et ils ont égale­ment joué un rôle essen­tiel, bien que méconnu, dans la tenue de la Confé­rence mondiale sur la biodi­ver­sité de Nagoya (octobre 2010). Où il ne se sera surtout rien décidé, alors que nous vivons la sixième crise d’ex­tinc­tion des espèces.

Je n’en ai pas encore tout à fait fini. Cet excellent Schmid­heiny a donc imaginé (voir supra) Avina. On retrouve dans son board of direc­tors une certaine Ana-maria Schind­ler, par ailleurs vice-prési­dente d’Ashoka. Cela n’a rien de bien éton­nant, car Ashoka se fixe comme mission de parti­ci­per « à la struc­tu­ra­tion et au déve­lop­pe­ment du secteur de l’en­tre­pre­neu­riat social partout dans le monde, afin qu’il ampli­fie son impact sur la société ». En France, la BNP et la Société géné­rale paient pour cela, de même que des entre­prises plus discrètes que je n’ai pas décou­vertes. Au plan inter­na­tio­nal, Ashoka dispose du soutien finan­cier des plus grands cabi­nets de conseil aux trans­na­tio­nales : McKin­sey and Company, Hill and Knowl­ton, Latham and Watkins.

Avina et Ashoka font à ce point le même métier qu’ils ont signé un parte­na­riat stra­té­gique, ce qui explique la présence de madame Schind­ler au bureau d’Avina. Encore un tout petit mot sur le sujet : le 18 décembre 2010, j’ai reçu un message élec­tro­nique d’une gérante de super­mar­ché bio que je connais bien. Et que j’ap­pré­cie. Elle m’in­vi­tait à une soirée consa­crée à l’en­tre­pre­neu­riat social, orga­ni­sée à Paris par l’Unesco et… Ashoka. Et cela m’a rappelé que, voici trois ans à peu près, j’ai reçu une demande concer­nant un ami écolo­giste, Roberto Epple. Un Suisse. Un autre Suisse. Une struc­ture incon­nue de moi m’en­voyait une série de ques­tions sur Roberto, pour s’as­su­rer qu’il méri­tait bien un prix récom­pen­sant son impres­sion­nant enga­ge­ment en faveur des rivières d’Eu­rope. Comme j’es­time au plus haut point Roberto, j’ai répondu, et il a obtenu son prix. Cette struc­ture, bien entendu, c’était Ashoka, qui gagne chaque année en légi­ti­mité.

Les deux mille morts du procès de Turin

J’ai bien conscience d’avoir assommé mes pauvres lecteurs au cours de cet inter­mi­nable chapitre surchargé de noms et de sigles. Mais la réalité est complexe, et il faut souf­frir parfois pour comprendre, et pas seule­ment pour être belle, ou beau. Je conclus, je le jure. Sur une surprise qui n’en est pas une. Rappe­lez- vous : la fortune de Schmid­heiny repose sur une entre­prise du nom d’Eter­nit. Une dynas­tie fami­liale fondée sur l’ex­ploi­ta­tion massive de l’amiante partout dans le monde. Or un procès histo­rique — un processo storico — a commencé à Turin en décembre 2009 et devrait se pour­suivre jusqu’en 2012 peut-être. C’est qu’il y a des milliers de parties civiles. C’est qu’on tente de rendre justice à deux mille travailleurs morts d’avoir été expo­sés à l’amiante des usines italiennes d’Eter­nit. Boule­ver­sant reste un faible mot pour évoquer ces spectres. L’ac­cusé prin­ci­pal s’ap­pelle, vous l’au­rez deviné, Stephan Schmid­heiny, qui refuse de se présen­ter au tribu­nal. Pensez donc ! Il a refait sa vie, il est écolo­giste, il est philan­thrope. Comme dans une sorte de rappel du Portrait de Dorian Gray, Schmi­deiny ne veut en aucun cas se recon­naître dans ce visage du passé qui est pour­tant le sien.

Cita­tion du jour­nal suisse 20 minutes (27 septembre 2010) :

L’in­dus­triel suisse Stephan Schmid­heiny, 63 ans, « savait bien qu’il était le proprié­taire des filiales italiennes mais a tout fait pour le cacher ». Le procu­reur italien Raffaele Guari­niello l’a dit lundi à Turin durant le procès du groupe Eter­nit. Les audiences du procès qui s’était ouvert le 10 décembre 2009 ont repris le 20 septembre dernier après la pause esti­vale. Pour l’ac­cu­sa­tion, il ne fait aucun doute que le milliar­daire suisse était respon­sable des quatre filiales italiennes du groupe Eter­nit, ont indiqué les agences italiennes de presse.

Produc­teur de plaques pour la construc­tion conte­nant de l’amiante, le groupe est consi­déré comme respon­sable de la mort d’en­vi­ron 2000 ouvriers italiens et de la conta­mi­na­tion de 800 autres. De 1973 à 1986, date de sa faillite, Eter­nit SA Italie aurait négligé les mesures de sécu­rité sur les lieux de travail.

Schmid­heiny encourt une longue peine de prison, mais quelque chose me dit qu’il y échap­pera. De nouveau, le jour­nal suisse : « Le procu­reur italien Raffaele Guari­niello a en outre aussi accusé Stephan Schmid­heiny d’avoir cher­ché à influen­cer les médias italiens, par l’in­ter­mé­diaire d’une agence de rela­tion publique à Milan. De 2001 à 2005, l’in­dus­triel suisse aurait dépensé un million d’eu­ros pour notam­ment faire en sorte que son nom n’ap­pa­raisse pas comme étant celui du proprié­taire du groupe Eter­nit ».

And so what ? La vie conti­nue. Un certain Brice Lalonde a été chargé par l’ONU de prépa­rer le prochain Sommet de la Terre, à Rio encore, mais en 2012, vingt ans après le premier. Brice Lalonde, ci-devant écolo­giste, il y a quarante ans, a viré à droite toute, deve­nant il y a quelques années un proche d’Alain Made­lin, un ancien ministre ultra­li­bé­ral qui a aban­donné la poli­tique pour les affaires. Lalonde prend donc la place de Maurice Strong pour l’or­ga­ni­sa­tion du Sommet de Rio, et il partage aussi bien ses valeurs que nombre de ses connais­sances. La boutique est entre de bonnes mains, soyez-en certains. Au fait, et cela nous ramène tout droit à nos amis écolo­gistes du Grenelle de l’en­vi­ron­ne­ment, Brice Lalonde est un vieil ami de Jean-Louis Borloo, avec qui il avait créé en 1991 Géné­ra­tion Écolo­gie, pour casser les Verts, parti alors tout nouveau. C’est ainsi que le cercle se referme. Strong-Schmid­heiny-Lalonde-Borloo-Le-Grenelle-de-l’en­vi­ron­ne­ment. Appe­lons cela un voyage immo­bile.

P.-S. : Je dois ajou­ter quelques mots sur la psycho­lo­gie que je prête à des person­nages comme Maurice Strong, Stephan Schmid­heiny ou Brice Lalonde. Il va de soi que je ne les imagine pas s’en­dor­mir, le soir venu, en rica­nant de nous avoir entour­lou­pés une fois de plus. Jusqu’à un certain point que je ne saurais connaître, ces hommes ont leur part de sincé­rité. Comme Truman dans son discours de 1949. Il est plus grati­fiant, tout de même, de se voir en philan­thrope que de s’ac­cep­ter en mani­pu­la­teur. Ces hommes pensent, proba­ble­ment sur des registres inté­rieurs diffé­rents, deux réali­tés qui s’ignorent. La marche néces­saire — pour eux — du busi­ness, qui détruit. Et la néces­sité de le « mora­li­ser », de « l’éco­lo­gi­ser » un peu, de manière que ce modèle « indé­pas­sable » puisse perdu­rer. Je pense que les diabo­li­ser tout à fait serait leur rendre un service inutile. Ils nous mènent au gouffre, et voudraient qu’on les aime. Je passe mon tour. Ils ne sont que des instru­ments, certes. Mais du malheur.

Fabrice Nico­lino


Pour aller plus loin, à propos du « déve­lop­pe­ment », une brève inter­view de Thierry Sallan­tin par Hervé Kempf (de Repor­terre) :

croissance développement développement durable progrès