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Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 1 : La non-violence est inefficace (par Peter Gelderloos)

Une traduc­tion inédite (réali­sée par « Violence ? Parfois oui… ») du premier chapitre (cliquez ici pour lire l’in­tro­duc­tion) du livre de l’ac­ti­viste et anar­chiste améri­cain Peter Gelder­loos « How non-violence protects the state » (« Comment la non-violence protège l’État »), paru en 2007 aux éditions AK Press.

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Comment la Non-violence protège l’état

CHAPITRE 1 : LA NON-VIOLENCE EST INEFFICACE

par Peter Gelder­loos

Je pour­rais passer beau­coup de temps à parler des échecs de la non-violence. Toute­fois, il semble plus utile de parler des succès de la non-violence. Le paci­fisme atti­re­rait diffi­ci­le­ment des suppor­ters si son idéo­lo­gie n’avait produit aucune victoire histo­rique. Exami­nons ces succès emblé­ma­tiques : l’in­dé­pen­dance de l’Inde gagnée contre l’em­pire colo­nial britan­nique, l’ac­cep­ta­tion d’un nombre maxi­mum d’armes nucléaires par les puis­sances en compé­ti­tion, les plafonds impo­sés au nombre d’armes nucléaires par les négo­cia­tions SALT (Stra­te­gic Arms Limi­ta­tion Talk), le mouve­ment pour les droits civiques des Noirs améri­cains dans les années 1960 et le mouve­ment paci­fiste pendant la guerre contre le Viet­nam. Et bien qu’elles n’aient pas encore été saluées comme une victoire, les protes­ta­tions massives de 2003 contre l’in­va­sion de l’Irak par les États-Unis ont été très applau­dies par les acti­vistes non-violents ! On peut discer­ner un schéma récur­rent de mani­pu­la­tion histo­rique et de blan­chi­ment, flagrant dans chacune des victoires reven­diquées par les acti­vistes non-violents. La posi­tion paci­fiste requiert que le succès soit attri­buable aux tactiques paci­fistes et à elles seules, alors que nous autres pensons que le chan­ge­ment provient de l’en­semble des tactiques utili­sées dans toute situa­tion révo­lu­tion­naire, pourvu qu’elles soient déployées de façon effi­cace. Parce qu’au­cun conflit social majeur ne présente une unifor­mité de tactiques et d’idéo­lo­gies autre­ment dit, qu’on trouve dans tous les conflits de ce genre le recours à des tactiques paci­fistes ainsi qu’à des tactiques réso­lu­ment non-paci­fistes les paci­fistes doivent effa­cer la part d’his­toire qui est en désac­cord avec leurs affir­ma­tions ou au contraire attri­buer leurs échecs à la présence au sein du mouve­ment concerné d’une forme violente de lutte.

On nous raconte qu’en Inde, guidé par leur leader Gandhi, les gens construi­sirent au fil des décen­nies un mouve­ment non-violent de masse et s’en­ga­gèrent dans la protes­ta­tion, la non-coopé­ra­tion, les boycotts écono­miques, des grèves de la faim exem­plaires et des actes de déso­béis­sance pour bloquer la machi­ne­rie de l’im­pé­ria­lisme britan­nique. Ils endu­rèrent des massacres et répliquèrent avec une ou deux émeutes mais, dans l’en­semble, le mouve­ment fut non-violent et, après avoir persé­véré pendant des décen­nies, le peuple indien gagna son indé­pen­dance, déli­vrant ainsi une victoire paci­fiste certi­fiée. L’his­toire réelle est plus compliquée, puisque des pous­sées violentes ont égale­ment influencé la déci­sion de retrait des Britan­niques. Ceux-ci avaient perdu la capa­cité de main­te­nir leur pouvoir colo­nial, ayant vu des millions de leurs soldats mourir et une grande quan­tité de ressources diverses anéan­ties au cours de deux guerres mondiales extrê­me­ment violentes, dont la seconde dévasta tout spécia­le­ment la mère patrie. Les luttes armées des mili­tants arabes et juifs en Pales­tine entre 1945 et 1948 conti­nuèrent d’af­fai­blir l’em­pire britan­nique, et rendirent évidente la menace que les Indiens pour­raient aban­don­ner la déso­béis­sance civile et prendre les armes en masse si on conti­nuait de les igno­rer encore long­temps ; tout ceci ne peut être ignoré parmi les facteurs qui déter­mi­nèrent la déci­sion des Britan­niques de renon­cer à une admi­nis­tra­tion colo­niale directe.

On réalise d’au­tant mieux que cette menace était directe, lorsqu’on comprend que l’his­toire paci­fiste du mouve­ment d’in­dé­pen­dance indien brosse un tableau sélec­tif et incom­plet : la non-violence n’était pas univer­selle en Inde. La résis­tance à la colo­ni­sa­tion britan­nique compre­nait bien assez de lutte armée pour que l’on consi­dère de façon plus exacte que la méthode gand­hienne était l’une des diffé­rentes formes concur­rentes de résis­tance popu­laire. Dans leur déran­geante démarche d’uni­ver­sa­li­sa­tion, les paci­fistes effacent ces autres formes de résis­tance et contri­buent à propa­ger l’his­toire fausse selon laquelle Gandhi et ses disciples étaient la seule bous­sole de la résis­tance indienne. Sont ainsi passés sous silence d’im­por­tants diri­geants mili­tants comme Chan­dra­se­khar Azad, qui combat­tit les armes à la main contre les colons britan­niques, et des révo­lu­tion­naires comme Bhagat Singh, qui s’at­tira un soutien massif en commet­tant des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats au profit d’une lutte visant le renver­se­ment du capi­ta­lisme tant indien que britan­nique.

L’his­toire paci­fiste de la lutte indienne ne peut rendre compte du fait que Subhas Chan­dra Bose, le candi­dat favo­rable à la lutte armée, fut élu deux fois président du Congrès Natio­nal Indien, en 1938 et 1939. Si Gandhi fut peut-être la figure la plus remarqua­ble­ment influente et popu­laire dans la lutte pour l’in­dé­pen­dance de l’Inde, la posi­tion diri­geante qu’il assuma ne lui valut pas toujours un soutien unanime des masses. Il perdit telle­ment le soutien des Indiens lorsqu’il appela au calme après l’émeute de 1922 que pas le moindre murmure de protes­ta­tion ne se fit entendre en Inde quand les Britan­niques l’ar­rê­tèrent ensuite.

De façon signi­fi­ca­tive, l’his­toire se souvient de Gandhi plus que de tous les autres non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix unanime de l’Inde, mais de par l’at­ten­tion parti­cu­lière que lui porta la presse britan­nique et la préémi­nence que lui valut le fait d’être pris comme inter­lo­cu­teur lors d’im­por­tantes négo­cia­tions avec le gouver­ne­ment colo­nial britan­nique. Si l’on se rappelle que l’his­toire est écrite par les vainqueurs, une autre épais­seur de l’étoffe du mythe de l’in­dé­pen­dance indienne s’ef­fi­loche.

Mais l’af­fir­ma­tion des paci­fistes que l’in­dé­pen­dance de l’Inde est une victoire pour la non-violence est déso­lante au plus haut point du fait qu’elle donne tête bais­sée dans la mani­pu­la­tion histo­rique élabo­rée dans l’in­té­rêt des États impé­ria­listes et parti­sans de la supré­ma­tie blanche, qui ont colo­nisé les pays du Sud. Le mouve­ment de libé­ra­tion de l’Inde échoua. Les Britan­niques ne furent pas contraints à quit­ter l’Inde. Bien plutôt, ils choi­sirent de trans­fé­rer le terri­toire entre les mains d’une admi­nis­tra­tion néoco­lo­niale. Quelle sorte de victoire auto­rise les perdants à dicter le calen­drier et les moda­li­tés de l’as­cen­sion des vainqueurs ? Les Britan­niques rédi­gèrent la nouvelle consti­tu­tion et remirent le pouvoir entre les mains de succes­seurs qu’ils choi­sirent. Ils atti­sèrent les flammes du sépa­ra­tisme ethnique et reli­gieux afin que l’Inde soit affai­blie par des divi­sions internes, empê­chée de béné­fi­cier de la paix et de la pros­pé­rité, et dépen­dante de l’aide mili­taire et autres formes de soutien de la part des États euro-améri­cains.

L’Inde est toujours exploi­tée par des entre­prises euro-améri­caines (bien que plusieurs nouvelles entre­prises indiennes, prin­ci­pa­le­ment des filiales, se soient jointes au pillage), et conti­nue de four­nir des ressources et des marchés aux États impé­ria­listes. De bien des manières, la pauvreté de son peuple s’est aggra­vée et son exploi­ta­tion est deve­nue plus effi­cace. L’in­dé­pen­dance à l’égard du pouvoir colo­nial a donné à l’Inde plus d’au­to­no­mie dans quelques domaines, et a certai­ne­ment permis à une poignée d’In­diens de s’as­seoir dans les fauteuils du pouvoir, mais l’ex­ploi­ta­tion et la marchan­di­sa­tion des communs s’est appro­fon­die. Qui plus est, l’Inde a perdu la nette oppor­tu­nité que repré­sen­tait une lutte d’éman­ci­pa­tion riche de sens menée contre un oppres­seur étran­ger aisé­ment iden­ti­fiable. Aujourd’­hui, un mouve­ment d’éman­ci­pa­tion aurait a s’op­po­ser aux dyna­miques décon­cer­tantes du natio­na­lisme et de la riva­lité ethnique et reli­gieuse pour abolir un capi­ta­lisme et un gouver­ne­ment domes­tiques bien plus déve­lop­pés que dans leurs formes d’alors. Tout bien pesé, le mouve­ment d’in­dé­pen­dance a donc bien échoué.

Il est quelque peu étrange que les paci­fistes reven­diquent comme victoire l’ar­rêt de la course aux arme­ments nucléaires. Une fois encore, le mouve­ment ne fut pas exclu­si­ve­ment non-violent ; il compre­nait des groupes qui menèrent un nombre consi­dé­rable d’at­ten­tats à la bombe et autres actes de sabo­tage ou de guérilla. Et, à nouveau, c’est une victoire douteuse. Les trai­tés de non-proli­fé­ra­tion, si peu respec­tés au demeu­rant, n’ont été signés qu’a­près que la course aux arme­ments eut été gagnée, les États-Unis exerçant une hégé­mo­nie incon­tes­tée par la posses­sion de plus d’armes nucléaires qu’il ne pour­rait être utilisé en pratique. Et il paraît clair que la proli­fé­ra­tion conti­nue en fonc­tion des besoins, actuel­le­ment au travers du déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires tactiques et de la plani­fi­ca­tion d’une nouvelle vague de centrales nucléaires. Il semble véri­ta­ble­ment que toute la ques­tion ait été soldée plus comme un problème poli­tique interne au gouver­ne­ment lui-même que comme un conflit entre un mouve­ment social et un gouver­ne­ment. Tcher­no­byl et plusieurs fusions évitées de justesse aux États-Unis ont montré que l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie nucléaire (un compo­sant indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment des armes nucléaires) n’était pas la moindre des respon­sa­bi­li­tés, et il n’est pas besoin de protes­ta­taires pour mettre en ques­tion l’uti­lité, même pour un gouver­ne­ment s’obs­ti­nant à conqué­rir le monde, de gaspiller d’in­croyables ressources dans la proli­fé­ra­tion nucléaire lorsqu’on a déjà assez de bombes pour faire explo­ser toute la planète, et alors que les guerres et les actions clan­des­tines menées depuis 1945 l’ont toutes été, sans excep­tion, avec d’autres tech­no­lo­gies.

Le mouve­ment pour les droits civiques des Noirs améri­cains est l’un des épisodes les plus impor­tants de l’his­toire paci­fiste. Dans le monde entier, les gens le consi­dèrent comme un exemple de victoire non-violente. Mais, à l’ins­tar des autres exemples discu­tés ici, ce mouve­ment ne fut ni une victoire ni non-violent. Il réus­sit à abolir la ségré­ga­tion en droit et à permettre l’ex­pan­sion de la minus­cule et insi­gni­fiante bour­geoi­sie noire, mais ce n’était pas là les seules exigences de la majo­rité des personnes qui prirent part au mouve­ment. Ils voulaient une complète égalité poli­tique et écono­mique, et beau­coup voulaient égale­ment l’éman­ci­pa­tion des Noirs sous la forme du natio­na­lisme noir, de l’in­ter-commu­na­lisme noir, ou autre forme d’in­dé­pen­dance à l’égard de l’im­pé­ria­lisme blanc. Aucune de ces exigences ne fut remplie – pas l’éga­lité, et certai­ne­ment pas l’éman­ci­pa­tion.

Les personnes de couleur ont toujours un revenu moyen infé­rieur, un accès dégradé au loge­ment et aux services de santé, et une santé moins bonne que les personnes blanches. La ségré­ga­tion de fait existe toujours. On cherche encore l’éga­lité poli­tique. Des millions d’élec­teurs, noirs pour la plupart, se voient refu­ser le droit de vote lorsque les inté­rêts domi­nants le néces­sitent, et seule­ment quatre séna­teurs noirs ont siégé depuis la Recons­truc­tion, cette période qui suivit la Guerre de Séces­sion ache­vée en 1865. Les autres ethnies ont égale­ment été oubliées dans la distri­bu­tion des fruits mythiques des droits civiques. Les immi­grants lati­nos et asia­tiques sont parti­cu­liè­re­ment expo­sés aux abus, aux expul­sions, à la priva­tion de service sociaux pour lesquels ils paient des impôts, aux formes de travail dange­reuses pour la santé dans des sweat­shops ou en tant que travailleurs agri­coles migrants. Les musul­mans et les Arabes font les frais de la répres­sion de l’après 11 Septembre, tandis qu’une société qui s’est elle-même sanc­ti­fiée comme étant “insen­sible à la couleur de peau” [“color-blind”] ne se sent pas le moins du monde hypo­crite. Quant aux personnes indi­gènes, elles sont main­te­nues aussi bas que néces­saire sur l’échelle socio-écono­mique pour rester invi­sibles, sauf pour les mani­fes­ta­tions symbo­liques et occa­sion­nelles du multi­cul­tu­ra­lisme améri­cain – le stéréo­type de la mascotte spor­tive ou de la figu­rine de danseuse hawaïenne qui dissi­mule la réalité des véri­tables personnes indi­gènes.

Selon sa repré­sen­ta­tion habi­tuelle (avant tout chez les progres­sistes blancs, les paci­fistes, les éduca­teurs, les histo­riens et les offi­ciels du gouver­ne­ment), le mouve­ment contre l’op­pres­sion raciale aux États-Unis était avant tout non-violent. Au contraire, même si des groupes paci­fistes comme la SCLC (Southern Chris­tian Leader­ship Confe­rence) de Martin Luther King Jr ont eu un pouvoir et une influence consi­dé­rables, le soutien popu­laire au sein du mouve­ment, parti­cu­liè­re­ment de la part des Noirs pauvres, se cris­tal­li­sait de façon crois­sante autour de groupes révo­lu­tion­naires comme le Black Panther Party. Selon un sondage conduit en 1970 par l’ins­ti­tut Harris, 66 % des Afro-Améri­cains décla­raient que les acti­vi­tés du Black Panther Party les rendaient fiers, et 43 % que ce parti incar­nait leurs propres vues. En fait, la lutte armée a long­temps été partie inté­grante de la résis­tance des Noirs à la supré­ma­tie blanche. Mumia Abu-Jamal docu­mente de façon solide cette histoire dans son livre de 2004, “We want free­dom” (Nous voulons la liberté).

Il écrit : “Les racines de la résis­tance armée plongent en profon­deur dans l’his­toire des Afro-Améri­cains. Seuls ceux qui ignorent ce fait consi­dèrent le Black Panther Party comme quelque chose d’étran­ger à notre héri­tage histo­rique commun. En réalité, les frac­tions non-violentes ne peuvent être distil­lées et sépa­rées des frac­tions révo­lu­tion­naires du mouve­ment (même si la désaf­fec­tion et les rancunes, encou­ra­gées par l’État, ont souvent existé entre elles). Les acti­vistes paci­fistes de la classe moyenne, y compris Luther King, ont tiré une grande part de leur pouvoir du spectre de la résis­tance noire et de l’exis­tence de révo­lu­tion­naires noirs armés.”

Au prin­temps de 1963, la campagne de Birmin­gham lancée par Martin Luther King semblait clai­re­ment devoir être une répé­ti­tion de l’ac­tion qui avait lamen­ta­ble­ment échoué à Albany, en Géor­gie, où une campagne de déso­béis­sance civile menée pendant 9 mois en 1961 démon­tra l’im­puis­sance des protes­ta­taires non-violents contre un gouver­ne­ment dispo­sant de prisons appa­rem­ment sans fond, et où, le 24 juillet 1962, de jeunes émeu­tiers occu­pèrent des blocs entiers pendant une nuit et forcèrent la police à se reti­rer du ghetto, démon­trant qu’a­près un an de campagne non-violente, les Noirs d’Al­bany conti­nuaient de combattre le racisme mais avaient renoncé à préfé­rer la non-violence. Et voilà que le 7 mai à Birmin­gham, à la suite de conti­nuelles violences poli­cières, trois mille Noirs commen­cèrent à contre-attaquer, criblant la police de pierres et de bouteilles. À peine deux jours plus tard, la ville de Birmin­gham, qui avait été jusque-là un inflexible bastion de la ségré­ga­tion, accepta de mettre fin à la ségré­ga­tion dans les maga­sins du centre-ville, et le Président Kennedy soutint cette déci­sion en accor­dant des garan­ties fédé­rales. Le lende­main, après que des supré­ma­tistes blancs de l’en­droit eurent fait explo­ser des bombes dans un domi­cile noir et dans un commerce noir, des milliers de Noirs se déchai­nèrent à nouveau, s’em­pa­rant d’une zone de neuf blocs, détrui­sant des voitures de police, bles­sant plusieurs poli­ciers (dont l’ins­pec­teur en chef), et incen­diant des entre­prises blanches. Un mois et un jour plus tard, le Président Kennedy en appe­lait au Congrès pour qu’il adopte le Civil Rights Act, mettant ainsi fin à plusieurs années d’une stra­té­gie visant à embour­ber le mouve­ment pour les droits civiques. Il est donc permis de penser que les prin­ci­pales des victoires limi­tées (sinon creuses) du mouve­ment des droits civiques survinrent lorsque les Noirs montrèrent qu’ils ne reste­raient pas paci­fiques éter­nel­le­ment.

Confron­tée à l’al­ter­na­tive, la struc­ture du pouvoir des Blancs choi­sit de négo­cier avec les paci­fistes, et nous avons vu les résul­tats.

L’af­fir­ma­tion que le mouve­ment paci­fiste améri­cain réus­sit à mettre fin à la guerre contre le Viet­nam présente le même ensemble de faiblesses. Ward Chur­chill et d’autres ont déjà fort bien formulé la critique, je me conten­te­rai donc de la résu­mer. Avec une impar­don­nable suffi­sance, les acti­vistes paci­fistes négligent que trois à cinq millions d’In­do­chi­nois sont morts dans leur combat contre l’ar­mée améri­caine ; que des dizaines de milliers de soldats améri­cains furent tués et des centaines de milliers bles­sés ; que bien d’autres, démo­ra­li­sés par le bain de sang, étaient deve­nus haute­ment inef­fi­caces et réfrac­taires, et que les États-Unis étaient en train de perdre de leur capi­tal poli­tique (et de s’ache­mi­ner vers une banque­route fiscale) à tel point que les poli­ti­ciens pro-guerre commen­cèrent à récla­mer un retrait stra­té­gique (en parti­cu­lier une fois que l’of­fen­sive du Têt eut démon­tré que la guerre était “inga­gnable”, comme beau­coup le dirent à l’époque). Le gouver­ne­ment améri­cain ne fut pas contraint à se reti­rer par les protes­ta­tions paci­fiques ; il fut défait poli­tique­ment et mili­tai­re­ment. À l’ap­pui de cette affir­ma­tion, Ward Chur­chill cite la victoire du Répu­bli­cain Richard Nixon et l’ab­sence du moindre candi­dat paci­fiste au sein du Parti Démo­crate en 1968, presque à l’apo­gée du mouve­ment anti-guerre. On pour­rait y ajou­ter la réélec­tion de Nixon en 1972, après quatre années d’es­ca­lade et de géno­cide, pour démon­trer l’im­puis­sance du mouve­ment paci­fiste à “dire la vérité au pouvoir”. En fait, le mouve­ment paci­fiste imbu de prin­cipes se dissout en même temps que les États-Unis reti­rèrent leurs troupes (un retrait achevé en 1973). Il fut moins sensible à la campagne de bombar­de­ment de civils la plus intense de l’his­toire, qui s’in­ten­si­fia après le retrait des troupes, ainsi qu’à l’oc­cu­pa­tion conti­nuée du Sud-Viet­nam par une dicta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis. En d’autres termes, le mouve­ment se replia (et récom­pensa Nixon en le rééli­sant) une fois que les Améri­cains, et non les Viet­na­miens, furent en sécu­rité. Le mouve­ment paci­fiste améri­cain échoua à appor­ter la paix. L’im­pé­ria­lisme améri­cain conti­nua de plus belle, et bien que leur stra­té­gie mili­taire qu’il avait choi­sie ait été défaite par les Viet­na­miens, les États-Unis attei­gnirent dans l’en­semble leurs objec­tifs poli­tiques en temps voulu, préci­sé­ment parce que le mouve­ment paci­fiste échoua à faire adve­nir un quel­conque chan­ge­ment sur le plan inté­rieur.

Certains paci­fistes poin­te­ront le grand nombre d’objec­teurs de conscience qui refu­sèrent de combattre, pour sauver une appa­rence de victoire non-violente. Mais il devrait être évident que la multi­pli­ca­tion d’objec­teurs et de réfrac­taires à la conscrip­tion ne peut rache­ter les tactiques paci­fistes. Parti­cu­liè­re­ment dans une société aussi mili­ta­riste, la proba­bi­lité que des soldats refusent de combattre est propor­tion­nelle à leur crainte d’être confron­tés à une résis­tance violente qui pour­rait les tuer ou les muti­ler. Sans la résis­tance violente des Viet­na­miens, il n’y aurait pas eu besoin de conscrip­tion ; sans conscrip­tion, la résis­tance non-violente en Amérique du Nord qui cher­chait à y sous­traire ses parti­ci­pants aurait diffi­ci­le­ment pu exis­ter. Les rébel­lions crois­santes, parti­cu­liè­re­ment parmi les soldats noirs, lati­nos et amérin­diens, au sein même de l’ar­mée, furent autre­ment plus signi­fi­ca­tives que les objec­teurs de conscience passifs. Le gouver­ne­ment vit se retour­ner contre lui la stra­té­gie qu’il avait adop­tée en réponse aux émeutes urbaines des Noirs en recru­tant dans l’ar­mée de jeunes hommes noirs sans emploi pour en vider les rues.

Des offi­ciels de Washing­ton visi­tant des bases de l’ar­mée furent sérieu­se­ment pertur­bés par le déve­lop­pe­ment de la culture de la mili­tance noire… Des gradés éber­lués obser­vaient comment des offi­ciers blancs recru­tés parmi les colons locaux se retrou­vaient forcés de rendre leur salut à des soldats noirs du mouve­ment New Afri­kans qui les saluaient en bran­dis­sant le poing dressé du Black Power… Nixon devait sortir ses troupes du Viet­nam rapi­de­ment ou risquer de perdre son armée.

L’as­sas­si­nat d’of­fi­ciers à la grenade, le sabo­tage, le refus de combattre, les émeutes dans les camps d’in­ter­ne­ment de prison­niers et l’aide à l’en­nemi, toutes ces acti­vi­tés de soldats améri­cains contri­buèrent signi­fi­ca­ti­ve­ment à la déci­sion du gouver­ne­ment de reti­rer ses troupes au sol. Comme le déclara le Colo­nel Robert D. Heinl en juin 1971 :

“Selon tous les indi­ca­teurs conce­vables, notre armée encore présente au Viet­nam est dans un état qui approche l’ef­fon­dre­ment, certaines unités évitant ou ayant refusé le combat, assas­si­nant leurs offi­ciers et sous-offi­ciers, droguées et désen­chan­tées lorsqu’elles ne sont pas muti­nées. Nulle part ailleurs qu’au Viet­nam la situa­tion n’est aussi grave.”

Le Penta­gone a estimé que trois pour cent des offi­ciers et des sous-offi­ciers tués au Viet­nam de 1961 à 1972 le furent à la grenade par leurs propres soldats. Cette esti­ma­tion ne prend même pas en compte les offi­ciers poignar­dés ou tués par balle. Dans de nombreux cas, les soldats d’une unité se coti­sèrent pour embau­cher un tueur à gages afin qu’il assas­sine un offi­cier impo­pu­laire. Selon Matthew Rinaldi, les Noirs et Lati­nos de la classe ouvrière enga­gés dans l’ar­mée, qui ne s’iden­ti­fiaient pas avec les tactiques du paci­fisme-à-tout-prix du mouve­ment pour les droits civiques qui les avait précédé, furent des acteurs majeurs de la résis­tance armée qui affai­blit l’ar­mée améri­caine pendant la guerre contre le Viet­nam.

howard

Pertur­bants bien que d’une impor­tance poli­tique moindre que la résis­tance dans l’ar­mée en géné­ral, les atten­tats à la bombe et autres actes de violence commis pour protes­ter contre la guerre sur les campus des facul­tés blanches, y compris la plupart des univer­si­tés d’élite, ne doivent pas être passés sous silence au profit du “blan­chi­ment” paci­fiste. Au cours de l’an­née scolaire 1969–1970 (de septembre à mai), une esti­ma­tion prudente compte 174 atten­tats à la bombe sur les campus et au moins 70 atten­tats à la bombe et autres attaques violentes en dehors des campus, visant des bâti­ments du Reserve Offi­cers’ Trai­ning Corpse (Corps d’en­traî­ne­ment des offi­ciers de réserve) et du gouver­ne­ment ainsi que des bureaux d’en­tre­prises. À quoi il faut ajou­ter 230 protes­ta­tions sur les campus ayant donné lieu à de la violence physique, et 410 à des dommages maté­riels.

En conclu­sion, ce qui ne fut qu’une victoire très limi­tée – le retrait des troupes au sol après de nombreuses années de guerre – peut être très clai­re­ment attri­bué à deux facteurs : la résis­tance violente opiniâtre et effi­cace des Viet­na­miens, qui amena les diri­geants améri­cains à réali­ser qu’ils ne pouvaient pas vaincre ; et la résis­tance armée et souvent meur­trière des troupes améri­caines au sol elles-mêmes, engen­drée par la démo­ra­li­sa­tion face à la violence bien réelle de l’en­nemi et par l’ac­ti­visme poli­tique émanant du mouve­ment de libé­ra­tion noir qui se déve­lop­pait à la même période. Le mouve­ment anti-guerre à l’in­té­rieur inquié­tait bien sûr les diri­geants améri­cains, mais en aucun cas on ne peut prétendre qu’il avait acquis un pouvoir tel qu’il aurait “forcé” le gouver­ne­ment à faire quoi que ce soit, et, en tout cas, ses frac­tions les plus éner­giques ont mené des protes­ta­tions violentes, des atten­tats à la bombe et des destruc­tions maté­rielles.

Peut-être leur­rés par leur propre histoire erro­née du mouve­ment paci­fique pendant la guerre contre le Viet­nam, les orga­ni­sa­teurs paci­fistes améri­cains du XXIe siècle semblaient s’at­tendre à ce que leurs plans pour stop­per l’in­va­sion de l’Irak abou­tissent à une répé­ti­tion de cette victoire imagi­naire. Le 15 février 2003, tandis que le gouver­ne­ment améri­cain se prépa­rait à entrer en guerre contre l’Irak, “des millions d’ac­ti­vistes anti-guerre, rassem­blés pour des mani­fes­ta­tions domi­ni­cales, envoyèrent un message de reproche cuisant à Washing­ton et ses alliés… Cette vague de mani­fes­ta­tions sans précé­dent… assom­brit les plans belliqueux des États-Unis”, si l’on en croit un article publié sur le site web du groupe anti-guerre non-violent United for Peace and Justice. Exul­tant à la vue de cet “affi­chage massif d’un senti­ment paci­fiste”, l’ar­ticle s’ima­gi­nait ensuite que “la Maison-Blan­che… semble avoir été ébran­lée par la vague de résis­tance à ses appels à une action mili­taire rapide.” Les mani­fes­ta­tions furent les plus grandes de l’his­toire ; mis à part quelques échauf­fou­rées mineures, elles furent entiè­re­ment non-violentes ; et leurs orga­ni­sa­teurs célé­brèrent jusqu’à satiété leur carac­tère massif et paci­fiste. Certains groupes, comme United for Peace and Justice, suggé­rèrent même que les protes­ta­tions pour­raient éviter la guerre. Bien sûr, ils étaient complè­te­ment dans l’er­reur, et les protes­ta­tions furent tota­le­ment inef­fi­caces. L’in­va­sion se produi­sit comme prévu, en dépit des millions de gens qui s’y oppo­saient paci­fique­ment, pour la forme et en toute impuis­sance. Le mouve­ment contre la guerre ne fit rien pour chan­ger les rapports de force aux États-Unis mêmes. Bush gagna un capi­tal poli­tique substan­tiel pour avoir envahi l’Irak, et n’eut pas à affron­ter de retour de bâton avant que les efforts de guerre et d’oc­cu­pa­tion ne commencent à montrer des signes d’échec, à cause de la résis­tance armée effi­cace du peuple irakien. La soi-disant oppo­si­tion ne se mani­festa même pas dans le paysage poli­tique offi­ciel. Dennis Kuci­nich, le seul candi­dat anti-guerre au sein du Parti Démo­crate, ne fut pas une seconde consi­déré comme un concur­rent sérieux, et lui et ses soutiens aban­don­nèrent fina­le­ment leur posture vertueuse pour prêter allé­geance à la plate-forme du Parti Démo­crate affir­mant son soutien à l’oc­cu­pa­tion de l’Irak.

L’im­pli­ca­tion de l’Es­pagne dans l’oc­cu­pa­tion menée par la coali­tion sous comman­de­ment améri­cain four­nit un bon cas d’école pour jauger l’ef­fi­ca­cité de la protes­ta­tion non-violente. Avec 1300 soldats enga­gés, l’Es­pagne était l’un des prin­ci­paux parte­naires de la “Coali­tion of the Willing” (coali­tion des pays volon­taires). Plus d’un million d’Es­pa­gnols mani­fes­tèrent contre l’in­va­sion, et 80 % de la popu­la­tion ibérique s’y décla­raient oppo­sés, mais leur enga­ge­ment pour la paix n’alla pas plus loin – ils ne firent rien pour empê­cher effec­ti­ve­ment l’ar­mée espa­gnole de soute­nir l’in­va­sion et l’oc­cu­pa­tion. Parce qu’ils restèrent passifs et ne firent rien pour affai­blir leurs diri­geants, ils demeu­rèrent aussi impuis­sants que les citoyens de n’im­porte quelle démo­cra­tie. Non seule­ment le Premier ministre José Maria Aznar eut la possi­bi­lité et l’au­to­ri­sa­tion d’en­trer en guerre, mais en plus toutes les prévi­sions le donnaient gagnant aux élec­tions qui appro­chaient – jusqu’aux atten­tats à la bombe. Le 11 mars 2004, à peine quelques jours avant l’ou­ver­ture des bureaux de vote, plusieurs bombes posées par une cellule liée à Al Qaida explo­sèrent dans les gares de Madrid, tuant 191 personnes et en bles­sant des milliers d’autres. Ces atten­tats furent la cause directe de la dégrin­go­lade d’Az­nar et de son parti dans les sondages, et le Parti Socia­liste, seul grand parti opposé à la guerre, fut porté au pouvoir. La coali­tion se rétré­cit avec le retrait des 1300 soldats espa­gnols, puis se rétré­cit bien­tôt à nouveau, la Répu­blique Domi­ni­caine et le Hondu­ras ayant égale­ment retiré leurs troupes. Tandis que des millions d’ac­ti­vistes paci­fiques votant avec leurs pieds en défi­lant dans la rue comme des moutons n’avaient pas affai­bli d’un iota l’oc­cu­pa­tion brutale de l’Irak, quelques douzaines de terro­ristes prêts à massa­crer des non-combat­tants furent capables de provoquer le retrait de plus d’un millier de soldats.

Les actions et les commu­niqués des cellules affi­liées à Al-Qaida ne laissent pas à penser qu’elles veulent une paix véri­table en Irak, pas plus qu’ils ne démontrent un souci du bien-être des Irakiens (dont un grand nombre ont été pulvé­ri­sés par ces mêmes cellules) ; on y décèle plutôt la volonté de promou­voir une vision parti­cu­lière de la société irakienne, une vision extrê­me­ment auto­ri­taire, patriar­cale et fonda­men­ta­liste.

Et il ne fait pas de doute que la déci­sion peut-être faci­le­ment prise de tuer et muti­ler des centaines de personnes désar­mées, quelle qu’ait pu sembler être la néces­sité stra­té­gique d’une telle action, est en rapport avec l’au­to­ri­ta­risme et la bruta­lité de ces terro­ristes, et avant tout avec la culture intel­lec­tua­liste dont ils proviennent comme une majo­rité de leurs semblables (mais ceci est un tout autre sujet).

L’éva­lua­tion morale de la situa­tion devient toute­fois plus compliquée lorsqu’on la compare avec les bombar­de­ments massifs par lesquels les Améri­cains tuèrent volon­tai­re­ment des centaines de milliers de civils en Alle­magne et au Japon pendant la seconde guerre mondiale. Alors que cette campagne fut bien plus brutale que les atten­tats de Madrid, elle est habi­tuel­le­ment consi­dé­rée comme accep­table. Le déca­lage que nous pour­rions ressen­tir entre la condam­na­tion (facile) des terro­ristes de Madrid et celle des pilotes améri­cains aux mains encore plus ensan­glan­tées (bien moins facile, peut-être parce qu’on pour­rait trou­ver parmi eux certains de nos parents – mon propre grand-père, par exemple) devrait nous inci­ter à nous inter­ro­ger pour savoir si le fait que nous condam­nions le terro­risme a véri­ta­ble­ment quelque chose à voir avec le respect de la vie. Puisque nous ne nous battons pas pour un monde auto­ri­taire, ni pour un monde dans lequel on répand le sang en fonc­tion de raison­ne­ments calcu­la­toires, les atten­tats de Madrid ne repré­sentent pas un modèle pour l’ac­tion, mais, plutôt, un para­doxe impor­tant. Les gens qui se cram­ponnent à des tactiques paci­fiques qui ont démon­tré leur inef­fi­ca­cité à mettre fin à la guerre contre l’Irak se soucient-ils réel­le­ment plus de la vie humaine que les terro­ristes qui ont frappé Madrid ? Après tout, ce sont bien plus de 191 Irakiens qui ont été tué pour chacun des 1300 soldats espa­gnols station­nés dans le pays. S’il faut que quelqu’un meure (et c’est une tragé­die que l’in­va­sion améri­caine rend inévi­table), les citoyens espa­gnols ont une respon­sa­bi­lité plus lourde que les Irakiens (exac­te­ment de la même façon que les Alle­mands et les Japo­nais étaient plus respon­sables que les autres victimes de la seconde guerre mondiale). Jusqu’à présent, aucune alter­na­tive au terro­risme n’a été mise en œuvre dans le ventre rela­ti­ve­ment vulné­rable de la bête pour affai­blir signi­fi­ca­ti­ve­ment l’oc­cu­pa­tion. La seule véri­table résis­tance est donc celle qui se produit en Irak même, là où les États-Unis et leurs alliés sont le plus prépa­rés à la rencon­trer, et à un coût très élevé en vies d’in­sur­gés et de non-combat­tants.

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Assez parlé des victoires du paci­fisme.

Il serait égale­ment utile de saisir l’éten­due des échecs du prin­cipe de non-violence. Un exemple contro­versé mais qu’il nous faut exami­ner est celui de l’Ho­lo­causte. Pendant la majeure partie de “la Destruc­tion”, la résis­tance armée était pratique­ment absente, aussi pouvons-nous mesu­rer isolé­ment l’ef­fi­ca­cité de la résis­tance non-violente. L’Ho­lo­causte est égale­ment l’un des quelques cas dans lesquels le fait de blâmer les victimes est consi­déré à juste titre comme un soutien ou une sympa­thie envers l’op­pres­seur ; les soulè­ve­ments violents occa­sion­nels ne peuvent donc pas être utili­sés pour justi­fier la répres­sion et le géno­cide, contrai­re­ment à tous les cas où les paci­fistes mettent la violence auto­ri­taire sur le compte de l’au­dace des oppri­més qui s’en­gage dans l’ac­tion armée contre le pouvoir. Certains paci­fistes ont eu le culot d’uti­li­ser des exemples de résis­tance aux Nazis, comme la déso­béis­sance menée par les Danois, pour avan­cer que la résis­tance non-violente peut marcher même dans les pires condi­tions. Est-il vrai­ment néces­saire de rappe­ler que les Danois, en tant qu’A­ryens, encour­raient du fait de leur résis­tance des risques quelque peu diffé­rents que les cibles premières des Nazis ? L’Ho­lo­causte ne fut arrêté que par le déchaî­ne­ment de violence concerté de la part des gouver­ne­ments alliés qui détrui­sirent le régime nazi (bien que, soyons honnêtes, ils se préoc­cu­paient bien plus de redes­si­ner la carte de l’Eu­rope que de sauver la vie des Roms, des Juifs, des homo­sexuels, des gauchistes, des prison­niers de guerre sovié­tiques et des autres ; les Sovié­tiques eurent tendance à faire des purges parmi les prison­niers de guerre libé­rés, de peur que, même s’ils ne s’étaient pas rendus et donc coupables de déser­tion, leurs contacts avec des étran­gers dans les camps de concen­tra­tion les aient conta­mi­nés idéo­lo­gique­ment.)

Toute­fois, les victimes de l’Ho­lo­causte ne furent pas toutes passives. Un nombre consé­quent d’entre elles agit pour sauver des vies et pour sabo­ter la machine de mort nazie. Yehuda Bauer, qui traite exclu­si­ve­ment des victimes juives de l’Ho­lo­causte, docu­mente avec force cette résis­tance. Jusqu’en 1942, “les rabbins et autres figures de la commu­nau­té… décou­ra­gèrent le passage à l’ac­tion armée” mais ils ne se firent pas pour autant les avocats de la passi­vité ; c’est plutôt que “la résis­tance fut non-violente”. Indu­bi­ta­ble­ment, cette résis­tance ne freina nulle­ment le géno­cide ni n’af­fai­blit d’un iota les Nazis. À partir de 1942, les Juifs commen­cèrent à résis­ter violem­ment, même s’il y eut encore bien des exemples de résis­tance non-violente. En 1943, des Danois aidèrent la plupart des sept mille Juifs du pays à fuir vers la Suède restée neutre. De façon compa­rable, la même année, le gouver­ne­ment, l’Église et le peuple de Bulga­rie stop­pèrent la dépor­ta­tion de Juifs de ce pays. Dans les deux cas, les Juifs resca­pés furent au final protégé par la force armée et abri­tés derrière les fron­tières d’un pays qui n’était pas direc­te­ment sous occu­pa­tion alle­mande, à une époque où la guerre commençait tour­ner à l’aigre pour les Nazis. (Du fait de l’as­saut violent des Sovié­tiques, les Nazis négli­gèrent tempo­rai­re­ment la contra­riété mineure que la Suède et la Bulga­rie oppo­saient à leurs plans.) En 1941, les habi­tants d’un ghetto de Vilnius, en Litua­nie, se livrèrent à un sit-in massif lorsque les Nazis et les auto­ri­tés locales se prépa­rèrent à les dépor­ter. Cette action de déso­béis­sance civile a peut-être reporté de peu la dépor­ta­tion, mais elle échoua à sauver la moindre vie.

Un certain nombre de diri­geants des Juden­rat (les Conseils juifs mis sur pied par les Nazis pour gouver­ner les ghet­tos selon leurs ordres) s’ac­com­mo­dèrent du joug nazi dans une tenta­tive de ne pas faire de vagues, espé­rant qu’au­tant de Juifs que possible seraient encore en vie à la fin de la guerre. (C’est un exemple perti­nent, car de nos jours, de nombreux paci­fistes améri­cains pensent égale­ment que si vous faites des vagues ou provoquez un conflit, vous faites quelque chose de mal.) Bauer ajoute : “Cette stra­té­gie finit par échouer, et ceux qui avaient tenté d’y recou­rir décou­vrirent avec horreur qu’ils s’étaient rendus complices du massacre plani­fié par les Nazis.” D’autres membres des Juden­rat furent plus hardis et refu­sèrent ouver­te­ment de coopé­rer avec les Nazis. À Lvov, en Pologne, le premier président du conseil refusa de coopé­rer, et fut dûment assas­siné et remplacé. Comme l’in­dique Bauer, les remplaçants furent beau­coup plus conci­liants (pour autant, l’obéis­sance ne les sauva pas, puisqu’ils étaient tous desti­nés aux camps de la mort ; en ce qui concerne le cas de Lvov, le remplaçant obéis­sant fut tué sur un simple soupçon de résis­tance). À Borszc­zow en Pologne, le président du conseil refusa de se confor­mer aux ordres nazis et fut envoyé au camp d’ex­ter­mi­na­tion de Belzec.

D’autres membres de Conseils juifs eurent recours à une diver­sité de tactiques et furent nette­ment plus effi­caces. À Kovno, en Litua­nie, ils firent semblant d’obéir aux ordres nazis mais prirent part clan­des­ti­ne­ment à la résis­tance. Ils réus­sirent à cacher des enfants sur le point d’être dépor­tés et firent évader du ghetto de jeunes hommes et femmes pour qu’ils puissent combattre au côté des parti­sans. En France, “les deux branches [du Conseil] étaient dans la clan­des­ti­nité et en contact perma­nent avec les résis­tants… et contri­buèrent de façon signi­fi­ca­tive à sauver la plupart des Juifs du pays.” Même là où ils ne prirent pas person­nel­le­ment part à la résis­tance violente, ils multi­plièrent leur effi­ca­cité de beau­coup en soute­nant ceux qui y parti­ci­paient.

Et puis il y eut les guérillas urbaines et les parti­sans qui combat­tirent violem­ment contre les Nazis. En avril et mai 1943, des Juifs du ghetto de Varso­vie se soule­vèrent, munis d’armes de contre­bande, volées ou faites de bric et de broc. Sept cents jeunes hommes et femmes se battirent pendant des semaines jusqu’à la mort, mobi­li­sant des milliers de soldats nazis et d’autres ressources qui auraient été néces­saires sur le front de l’Est où les Alle­mands étaient en pleine débâcle. Ils savaient qu’ils seraient tués, qu’ils demeurent paci­fiques ou non. Par la révolte armée, ils vécurent les dernières semaines de leurs vies dans la résis­tance et en êtres humains libres, et ralen­tirent la machine de guerre nazie. Une autre rébel­lion armée éclata dans le ghetto de Bialys­tok, égale­ment en Pologne, le 16 août 1943, et fit rage pendant des semaines.

Des groupes de guérilla urbaine, comme celui composé de sionistes et de commu­nistes juifs agis­sant à Craco­vie, réus­sirent à faire explo­ser des trains de ravi­taille­ment et des voies ferrées, à sabo­ter des usines de guerre, et à assas­si­ner des fonc­tion­naires gouver­ne­men­taux. À travers la Pologne, la Tché­co­slo­vaquie, le Béla­rus, l’Ukraine et les pays baltes, des groupes de parti­sans, juifs ou autres, se livrèrent à des actes de sabo­tage contre les filières d’ap­pro­vi­sion­ne­ment alle­mandes et repous­sèrent des troupes SS. Selon Bauer, “Dans l’est de la Pologne, en Litua­nie et dans l’ouest de l’URSS, au moins 15 000 parti­sans juifs combat­taient dans les bois, et au moins 5 000 Juifs non-combat­tants y vivaient, proté­gés tout ou partie du temps par les parti­sans armés. En Pologne, un groupe de parti­sans conduit par les frères Belsky sauva plus de 1200 hommes, femmes et enfants juifs, notam­ment en menant des repré­sailles meur­trières contre ceux qui captu­raient ou dénonçaient les fugi­tifs. D’autres groupes de parti­sans du même genre, en France et en Belgique, sabo­taient l’in­fra­struc­ture de guerre, assas­si­naient des offi­ciels nazis et aidaient les gens à échap­per aux camps d’ex­ter­mi­na­tion. En Belgique, un groupe de commu­nistes juifs fit dérailler un train qui emme­nait des gens vers Ausch­witz et aida plusieurs centaines d’entre eux à s’échap­per. Au cours d’une révolte dans les camps d’ex­ter­mi­na­tion de Sobi­bor en octobre 1943, les insur­gés tuèrent plusieurs offi­ciers nazis et permirent que quatre cents à six cents prison­niers s’échappent. La plupart furent rapi­de­ment tués, mais envi­ron soixante réus­sirent à rejoindre les parti­sans. Deux jours après la révolte, Sobi­bor fut fermé. En août 1943, une révolte détrui­sit le camp d’ex­ter­mi­na­tion de Treblinka, qui ne fut pas recons­truit. Des dépor­tés qui prirent part à une autre insur­rec­tion à Ausch­witz en octobre 1944 détrui­sirent l’un des fours créma­toires.” Tous ces soulè­ve­ments violents ralen­tirent l’Ho­lo­causte. En compa­rai­son, les tactiques non-violentes (et d’ailleurs aussi les gouver­ne­ments alliés dont les bombar­diers auraient pu aisé­ment atteindre Ausch­witz et les autres camps) échouèrent à provoquer l’ar­rêt ou la destruc­tion d’un camp de la mort quel qu’il soit.

Au cours de l’Ho­lo­causte, et dans les cas moins extrêmes de l’Inde et de Birmin­gham, la non-violence ne permit pas à ceux qui la pratiquèrent de gagner en puis­sance, alors que l’usage d’une diver­sité de tactiques obtint des résul­tats. Pour le dire simple­ment, si un mouve­ment ne consti­tue pas une menace, il ne peut pas chan­ger un système fondé sur la coer­ci­tion et la violence centra­li­sées, et si ce mouve­ment ne distingue pas et n’exerce pas le pouvoir qui lui permet de deve­nir une menace, il ne peut pas détruire un tel système. Dans le monde actuel, les gouver­ne­ment et les grandes entre­prises détiennent le mono­pole quasi total du pouvoir, dont la violence est une dimen­sion majeure. À moins que nous chan­gions les rela­tions de pouvoir (et, de préfé­rence, que nous détrui­sions l’in­fra­struc­ture et la culture du pouvoir centra­lisé pour rendre impos­sible la subju­ga­tion d’une majo­rité par une mino­rité), ceux qui tirent aujourd’­hui profit de la violence struc­tu­relle omni­pré­sente, qui contrôlent les armées, les banques, les bureau­cra­ties et les entre­prises, conti­nue­ront à exer­cer le pouvoir. On ne peut pas persua­der l’élite en faisant appel à sa conscience. Les indi­vi­dus qui changent de convic­tion et parviennent à plus de mora­lité seront virés, mis en accu­sa­tion, rempla­cés, révoqués, assas­si­nés.

Encore et encore, les gens qui luttent non pas pour une réforme symbo­lique mais pour une éman­ci­pa­tion complète – la récu­pé­ra­tion du contrôle de nos propres vies et le pouvoir de négo­cier nos propres rela­tions avec les gens et le monde autour de nous – s’aper­ce­vront que la non-violence ne fonc­tionne pas, que nous sommes confron­tés à une struc­ture de pouvoir qui s’auto-perpé­tue, est immu­ni­sée contre les appels à la conscience, et suffi­sam­ment forte pour mater ceux qui déso­béissent ou refusent de coopé­rer. Nous devons nous réap­pro­prier l’his­toire des résis­tances passées pour comprendre pourquoi nous avons échoué et comment, exac­te­ment, nous sommes parve­nus aux réus­sites limi­tées qui sont les nôtres. Nous devons aussi accep­ter que toutes les luttes sociales, excep­tées celles menées par des personnes tota­le­ment paci­fistes et donc inef­fi­caces, comportent une variété de tactiques. Une fois que l’on a réalisé que jamais dans l’his­toire la non-violence n’a mené à des victoires véri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naires, on peut alors exami­ner d’autres graves défauts de la non-violence.

Peter Gelder­loos


Traduc­tion : « Violence ? Parfois oui… » – https://violen­ce­par­foi­soui.word­press.com

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