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La boîte à hommes & le culte de la masculinité (par Derrick Jensen)
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Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fondateurs de Deep Green Resistance. Article originale (publié en anglais) disponible ici.


La boîte à hommes regorge de preuves. Sauf qu’il n’existe pas de boîte à hommes, qu’elle ne peut jamais être remplie et que les vrais hommes n’ont pas besoin de preuves.

Commençons par Abraham et Isaac. Vous connaissez l’histoire. Dieu ordonne à Abraham de trancher la gorge de son enfant. Abraham ligote son fils, brandit le couteau, et au dernier moment Dieu dit qu’il s’agissait d’une épreuve. Fin de l’histoire. Leçon ?

En étant disposé à violenter son enfant, Abraham prouve sa valeur. Et Isaac apprend que son père était prêt à le tuer plutôt que d’agir contre le culte de la masculinité, contre les règles de la virilité.

La boîte à hommes possède de nombreuses règles, bien qu’il n’existe ni boîte à hommes ni règles. Pourquoi appeler cela une boîte quand les choses sont ainsi ? Et pourquoi appeler cela règle quand vous êtes ainsi ?

Règle n°1 : Il n’existe pas de boîte à hommes.

Règle n°2 : Il n’est pas d’autre boîte que la boîte à hommes, et tu n’auras point d’autres boîtes que celle-ci.

Règle n°3 : Les choses sont ainsi.

Règle n°4 : Vous êtes ainsi.

Me voici dans un restaurant où j’entends un type dire à un autre qu’il souffre. L’autre lui répond : « Arrête de geindre. Quand est-ce que tu vas arrêter de jouer les femmelettes ? »

Je comprends bien qu’on apprend aux hommes à ne pas ressentir d’émotions. Oui, je comprends que le culte de la masculinité se résume à ne pas ressentir les choses. Je comprends que ça doit être dur. Mais honnêtement, je me fiche de comprendre ou pas l’état émotionnel des membres du culte de la masculinité, excepté dans la mesure où le comprendre peut aider à les arrêter. Il est un peu tard pour s’inquiéter de ce que ressentent les auteurs du crime.

Je m’inquiète plutôt pour les victimes, car la notion de boîte à hommes ne désigne pas le fait de mettre les hommes dans une boîte mais celui de mettre tous les autres dans une boîte, la boîte de l’autre, de ceux qui sont moindres, des trophées, la boîte de ceux qu’on peut violer, la boîte des cibles, la boîte des victimes, la boîte des violés, la boîte qui permet à l’homme de prouver sa propre virilité.

Avez-vous déjà dénombré les femmes qui ont été violées, parmi celles qui vivent aujourd’hui ? Il y a presque sept milliards d’individus sur la planète et donc environ 3,5 milliards de femmes. Une femme sur quatre, environ, est violée au cours de son existence, et une sur cinq a échappé à des tentatives de viol. Par conséquent, plus de 800 millions de femmes vivant aujourd’hui seront violées au cours de leur existence. Disons que la moitié d’entre elles n’ont pas encore été violées. Ce qui fait que 400 millions de femmes vivant aujourd’hui ont été violées.

Et puis une autre.

Et puis encore une autre.

Cela signifie également, entre autres choses qu’à moins que seuls quelques hommes soient affreusement actifs, il y a un grand nombre de violeurs qui courent les rues, un grand nombre de membres du culte de la masculinité, un grand nombre d’hommes qui adhèrent aux règles de la boîte à hommes.

Mais vous le saviez déjà.

Mais, bien sûr, il n’y a pas de boîte à hommes, et il ne peut y avoir de boîte à hommes, parce que si il y en avait une, cela signifierait qu’il y a quelque chose en dehors de la boîte, et il n’y a rien en dehors de cette boîte parce que il ne peut rien y avoir en dehors de la boîte à hommes, et il ne peut rien y avoir en dehors, parce qu’il ne doit rien y avoir en dehors de la boîte à hommes.

Parce que si il y avait quelque chose, eh bien, cela n’existe pas, ne peut pas exister et ne doit pas exister.

Parce que si tel était le cas, cela voudrait dire que les membres du culte de la masculinité ne seraient pas aussi omnipotents — aussi tout puissants — qu’ils devraient l’être. Et aussi parce que, si tel était le cas, pourquoi alors les victimes supporteraient-elles cette saloperie ?

Il ne doit donc pas y avoir de boîte à hommes, parce que tout rentre dans la boîte à hommes.

C’est-à-dire que tout peut être violé. Et tout doit être violé.

Règle n°5, qui est en fait la Règle n°1, qui est en fait la seule règle qui soit : je n’existe que dans la mesure où je te violente.

Mais bien sûr la règle n°5 n’existe pas. La règle n°1 non plus.

L’autre jour, j’ai entendu un astronome expliquer pourquoi il pensait que c’était important d’explorer Mars et d’autres planètes : « Cela répondra, disait-il, à la plus importante des questions : Sommes-nous tout seuls? »

J’ai une question encore plus importante : est-il complètement cinglé ?

Non, c’est juste un membre du culte de la masculinité.

Saviez-vous qu’il y a 200 ans, les nuées de tourtes voyageuses étaient si étendues qu’elles obscurcissaient le ciel des jours durant ? Et les nuées de courlis esquimau si denses qu’un seul tir faisait tomber dix, quinze, vingt oiseaux ?

Il y avait tellement de baleines dans l’Atlantique nord qu’elles représentaient un danger pour la navigation. Et les montaisons de saumons étaient si denses que le claquement de leurs queues à la surface de l’eau vous tenait éveillés toute la nuit. Et ce type veut savoir si nous sommes tout seuls ?

Seulement si vous êtes membre du culte de la masculinité, et dans ce cas, bien sûr que vous êtes seul, tout comme les autres membres de votre culte, parce que vous vous êtes déclaré comme étant le seul qui a de l’importance, celui qui agit sur les autres par opposition à tous les autres qui subissent.

Saviez-vous que cette culture fait disparaître deux cents espèces chaque jour qui passe ? Saviez-vous que des chercheurs annoncent avec flegme que les océans pourraient être dépourvus de poissons dans cinquante ans ?

Et saviez-vous que le monde regorgeait autrefois de milliers de cultures humaines bien vivantes ? Et que ces cultures sont en voie d’extinction à un taux relatif encore plus élevé que ne le sont les espèces non-humaines ?

La boîte à hommes est pleine de femmes. Elle est pleine de tourtes voyageuses. Elle est pleine de baleines. Elle est pleine d’indigènes. La boîte à hommes contient le monde entier.

Le psychiatre R.D. Laing avait posé cette célèbre question : « Comment peut-on combler un vide en le remplissant de vide ? »

Mais bien sûr ce n’est pas la question car les hommes n’ont pas de vide, et s’ils en avaient un, ils ne le combleraient certainement pas par du vide.

Une fois quelqu’un m’a dit que la moindre haine — ou peut-être le moindre vide — que l’on aurait ressentie pendant assez longtemps, ne s’apparenterait plus à de la haine, mais plutôt à une religion, ou à de l’économie, ou à de la science, ou à une tradition, ou à un état de fait.

Le monde entier étant en jeu, il me faut parler sans détours. Le problème est qu’au sein du patriarcat, l’identité est elle-même fondée sur la violation. La violation ne devient pas seulement une action, c’est une identité : ce que vous êtes, comment vous vous définissez et comment la société vous définit. Au sein de ce patriarcat, la masculinité des hommes se définit en identifiant les autres — n’importe quel autre et tous les autres — comme étant inférieurs (ce qui explique pourquoi ces stupides chercheurs à la con peuvent demander : « Sommes-nous tout seuls? » tout en détruisant la vie extraordinaire de cette planète), et comme étant par conséquent violables. La masculinité des hommes se définit en violant tous ces autres. Aux yeux des hommes appartenant à ce patriarcat, ces actes consistant à violer les autres sont la manière de devenir qui nous sommes. Ils valident qui nous sommes. Puis ils réaffirment qui nous sommes, car à travers ces actes de violations répétées nous en venons à percevoir chaque nouvelle violation non seulement comme un renforcement de notre supériorité sur cet autre que nous avons violé, mais aussi comme un état de fait, tout simplement.

Donc, sans cette identification des autres comme inférieurs, sans cette violation, nous ne sommes pas. Nous sommes vides. Et nous devons donc remplir ce vide en validant notre supériorité, le remplir en violant. D’où les viols. D’où la violation de toutes les limites tracées par chaque culture indigène. D’où les extinctions. D’où la croyance insensée en un système économique basé sur la croissance infinie alors que nous vivons sur une planète finie. D’où le refus d’accepter de poser des limites au progrès technologique — ou au « savoir » scientifique — qu’il serait plus approprié de nommer escalade technologique, dans la mesure où il implique une augmentation de l’aptitude des dirigeants à contrôler et à violer à distance. D’où l’envoi de sondes pour pénétrer les replis les plus profonds des fonds marins. D’où le bombardement de la lune.

Ce qui aggrave encore plus ce problème, c’est le fait qu’il reste toujours des gens à violer et que cette violation ne résout pas vraiment les besoins auxquels elle prétend répondre — c’est un vide comblant un vide — cette tendance à violer est insatiable.

Cette culture continuera à violer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à violer, plus rien.

Donc ce qui est en jeu dans toute cette discussion, c’est la vie sur cette planète. Ce culte de la masculinité ne doit pas simplement être abandonné, et ne doit pas seulement être dénoncé. Il doit être détruit, sinon, il continuera à se frayer un chemin en violant tout sur son passage, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien de vivant.

Mais avant de pouvoir se défaire de ce culte, il nous faut comprendre qu’il ne s’agit pas que de ça, qu’il y a bien un culte de la masculinité et qu’il y a bien une boîte à hommes et que vous pouvez vous défaire des deux. Gravez cela dans votre cœur : l’impératif de violer n’est pas naturel. Il est culturel.

Nous devons également résister contre tous les efforts des bourreaux, des violeurs, qui tentent de « naturaliser » cette pulsion de violation. Car c’est cela que les bourreaux et les violeurs doivent faire. Ils doivent tenter de se convaincre et de convaincre tout le monde que leur manière d’agir est la seule qui soit, qu’il n’y a pas d’autre manière de faire. Ils doivent se convaincre et convaincre tout le monde qu’il n’y a rien en dehors du culte de la masculinité, rien en dehors de la boîte à hommes. Mais également qu’il n’existe ni culte de la masculinité ni boîte à hommes.

Qu’il n’y a que cette unique façon de vivre, qui n’est pas qu’une manière de vivre puisqu’elle englobe tout ce qui est ou tout ce qui fut ou tout ce qui sera. Cette manière de vivre représente tout.

Mais ils mentent. A vous comme à eux-mêmes. Bien qu’une culture tout entière les soutienne, ils mentent quand même.

Nous ne devons jamais l’oublier. Il y a un culte de la masculinité et il y a une boîte à hommes et nous pouvons les abandonner. Non seulement nous pouvons les abandonner, mais nous pouvons les détruire. Nous devons le faire. Avec le monde entier en jeu, nous devons le faire.

Derrick Jensen


Traduction: Héléna Delaunay & Maria Grandy

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