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La journée australienne des secrets, des drapeaux et des lâches (par John Pilger)
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9ae3deca6381c2a9e1ecfec3d7b54303John Pilger est un jour­na­liste de natio­na­lité Austra­lienne, né à Sydney le 9 Octobre 1939, parti vivre au Royaume-Uni depuis 1962. Il est aujourd’­hui basé à Londres et travaille comme corres­pon­dant pour nombre de jour­naux, comme The Guar­dian ou le New States­man.

Il a reçu deux fois le prix de meilleur jour­na­liste de l’an­née au Royaume-Uni (Britain’s Jour­na­list of the Year Award). Ses docu­men­taires, diffu­sés dans le monde entier, ont reçu de multiples récom­penses au Royaume-Uni et dans d’autres pays.

John Pilger est membre, à l’ins­tar de Vandana Shiva et de Noam Chom­sky, de l’IOPS (Inter­na­tio­nal Orga­ni­za­tion for a Parti­ci­pa­tory Society), une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale et non-gouver­ne­men­tale créée (mais encore en phase de créa­tion) dans le but de soute­nir l’ac­ti­visme en faveur d’un monde meilleur, prônant des valeurs ou des prin­cipes comme l’au­to­ges­tion, l’équité et la justice, la soli­da­rité, l’anar­chie et l’éco­lo­gie.

Article initia­le­ment publié le 21 janvier 2016, en anglais, sur le site offi­ciel de John Pilger, à cette adresse.


Le 26 janvier, l’un des jours les plus tristes de l’his­toire de l’hu­ma­nité, sera célé­bré en Austra­lie. Il s’agira d’une « jour­née pour les familles », nous racontent les jour­naux que possède Rupert Murdoch. Des drapeaux seront distri­bués à tous les coins de rues et impri­més sur de drôles de chapeaux. Les gens n’au­ront de cesse de répé­ter à quel point ils sont fiers.

Pour beau­coup, il y a du soula­ge­ment et de la grati­tude. Au cours de ma vie, l’Aus­tra­lie non-indi­gène est passée d’une société anglo-irlan­daise à l’une des socié­tés les plus ethnique­ment diverses de la Terre. Ceux que l’on appe­lait autre­fois les « nouveaux Austra­liens » choi­sissent souvent le 26 janvier, « Austra­lia Day » (le jour de l’Aus­tra­lie), pour prêter serment en tant que citoyens. Les céré­mo­nies sont parfois émou­vantes. Obser­vez ces visages du Moyen-Orient et compre­nez pourquoi ils s’ac­crochent à leur nouveau drapeau.

C’était à l’aube d’un 26 janvier, il y a de nombreuses années, que je suis allé, avec des austra­liens indi­gènes et des non-indi­gènes, dépo­ser des gerbes dans le port de Sydney. Nous nous étions rendus dans l’une de ces baies sablon­neuses para­di­siaques où d’autres s’étaient rassem­blés comme autant de silhouettes, pour obser­ver les bateaux de la « première flotte » britan­nique tandis qu’ils jetaient l’ancre, le 26 janvier 1788. Ce fut le moment précis où la seule île conti­nent du monde fut volée à ses habi­tants ; selon l’eu­phé­misme consa­cré, il s’agis­sait de « peuple­ment ». Ce fut, comme l’a écrit Henry Reynolds, l’un des rares histo­riens austra­liens honnêtes, l’un des plus impor­tants vols de terre de l’his­toire du monde. Il décrit le massacre qui s’en­sui­vit comme « un murmure dans nos cœurs ».

1896: des prison­niers abori­gènes enchai­nés, photo­gra­phiés devant Roebourne Gaol (prison en Austra­lie Occi­den­tale).

Les Austra­liens origi­nels sont la présence humaine la plus ancienne. Pour les enva­his­seurs euro­péens, ils n’exis­taient pas dans la mesure où leur conti­nent avait été déclaré Terra Nullius : « terri­toire sans maître ». Afin de justi­fier cette fiction, un massacre de masse fut ordonné. En 1838, le Sydney Moni­tor rapporta : « il fut décidé d’en­tiè­re­ment exter­mi­ner la race noire de cet endroit ». Cela faisait réfé­rence au peuple Darug, qui vivait le long du grand fleuve Hawkes­bury, pas loin de Sydney. Avec une remarquable ingé­nuité, et sans armes, ils menèrent une résis­tance épique, qui demeure encore quasi­ment un secret natio­nal. Dans un pays jonché de céno­taphes en hommage aux colons austra­liens morts prin­ci­pa­le­ment lors des guerres impé­riales, personne ne prend parti pour ces guer­riers qui luttèrent et tombèrent en défen­dant l’Aus­tra­lie.

Cette vérité n’a pas sa place dans la conscience austra­lienne. Parmi les nations colo­niales comp­tant des popu­la­tions indi­gènes, et à l’ex­cep­tion d’une « excuse » simpliste en 2008, seule l’Aus­tra­lie a refusé d’as­su­mer son passé colo­nial honteux. Un célèbre film d’Hol­ly­wood, Soldier Blue (soldat bleu), en 1970, a inversé les stéréo­types raciaux, offrant aux Etats-Uniens un aperçu de leur géno­cide au sein de leurs propres « colo­nies » mythiques. Près d’un demi-siècle plus tard, on peut dire qu’un film équi­valent ne pour­rait jamais être produit en Austra­lie.

En 2014, alors que je cher­chais un distri­bu­teur local pour mon propre film, Utopia, qui raconte l’his­toire du géno­cide austra­lien, un grand nom du busi­ness m’an­nonça : « Pas ques­tion que je distri­bue ça. Le public ne l’ac­cep­te­rait jamais ».

[Un extrait de l’ex­cellent docu­men­taire de John Pilger, dont il parle ici, « Utopia »:]

Il avait tort – jusqu’à un certain point. Lorsque Utopia est sorti à Sydney quelques jours avant le 26 janvier, sous les étoiles, sur une terre vacante, dans une zone indi­gène de la ville appe­lée The Block, plus de 4000 personnes se présen­tèrent, non-indi­gènes en majo­rité. Beau­coup avaient traversé le conti­nent. Des leaders indi­gènes qui appa­rais­saient dans le film se tenaient devant l’écran et parlaient en « langue » : la leur. Rien de tel ne s’était jamais produit aupa­ra­vant. Pour­tant, la presse était absente. Pour la commu­nauté géné­rale, c’était comme si rien ne s’était produit. L’Aus­tra­lie est une murdo­chra­tie, domi­née par l’ethos d’un homme ayant échangé sa natio­na­lité contre le réseau de la Fox des États-Unis.

La star Indi­gène de foot­ball austra­lien Adam Goodes a écrit de manière touchante au Sydney Morning Herald exigeant que « le silence soit brisé ». « Imagi­nez-vous », a-t-il écrit, « en train de regar­der un film qui racon­te­rait la vérité sur les terribles injus­tices commises contre votre peuple, un film qui révè­le­rait comment les Euro­péens, et les gouver­ne­ments qui ont dirigé ce pays, ont violé, tué et volé votre peuple pour leurs propres inté­rêts ».

« Et main­te­nant imagi­nez comment vous vous senti­riez si les gens ayant le plus béné­fi­cié de ces viols, de ces meurtres et de ces vols – ceux qui ont ordonné et tiré profit de l’op­pres­sion – se détour­naient, écœu­rés, devant quiconque cher­chant à les révé­ler. »

Goodes lui-même avait déjà brisé le silence lorsqu’il a résisté aux insultes racistes dont lui, ainsi que d’autres person­na­li­tés spor­tives indi­gènes, ont été l’objet. Ce coura­geux et talen­tueux joueur a pris sa retraite l’an dernier, alors qu’il faisait l’objet d’un discré­dit avec « la nation spor­tive divi­sée à son sujet », ainsi que l’a écrit un commen­ta­teur. En Austra­lie, il est respec­table d’être « divisé » quant à l’op­po­si­tion au racisme.

Le « Jour de l’Aus­tra­lie » (Austra­lia Day) 2016 — les indi­gènes préfèrent l’ap­pe­ler le Jour de l’In­va­sion (Inva­sion Day) ou le Jour de la Survie (Survi­val Day) — on ne recon­naî­tra pas que la singu­la­rité de l’Aus­tra­lie réside dans son peuple premier, ainsi que dans une menta­lité colo­niale enra­ci­née qui devrait être un embar­ras constant pour une nation indé­pen­dante. Cette menta­lité s’ex­prime de plusieurs façons, d’une poli­tique soumise devant les voraces États-Unis à un mépris quasi­ment habi­tuel des indi­gènes d’Aus­tra­lie, comme un écho du « kaffir » — ce terme raciste utilisé en Afrique du Sud.

« D’abord nos enfants, main­te­nant nos maisons, le gouver­ne­ment austra­lien déplace notre peuple depuis 1788 » / « Nous sommes toujours là »

L’apar­theid est sous-jacent dans la société austra­lienne. A une courte distance de vol de Sydney, les popu­la­tions Indi­gènes vivent des vies parmi les plus courtes. Les hommes meurent souvent avant d’at­teindre 45 ans. Ils meurent de mala­dies dignes d’un roman de Dickens, comme les rhuma­tismes cardiaques. Les enfants deviennent aveugles à la suite d’un trachome, et sourds à la suite d’une otite moyenne, des mala­dies liées à la pauvreté. Un méde­cin m’a dit, « j’ai voulu donner un anti-inflam­ma­toire à une patiente, pour une infec­tion qui aurait pu être évitée si les condi­tions de vie avaient été meilleures, mais je n’ai pas pu la trai­ter parce qu’elle n’avait pas assez de nour­ri­ture à manger, et qu’elle ne pouvait donc pas ingé­rer les compri­més. J’ai parfois l’im­pres­sion d’avoir affaire aux mêmes condi­tions que celles de la classe ouvrière britan­nique du début de la révo­lu­tion indus­trielle ».

Le racisme qui permet cela au cœur de l’une des socié­tés les plus privi­lé­giées de la Terre est profon­dé­ment enra­ciné. Dans les années 1920, un « protec­teur des abori­gènes » a super­visé le vol d’en­fants métis, en expliquant qu’il s’agis­sait « de les élever de manière à élimi­ner la couleur ». Aujourd’­hui, des nombres records d’en­fants Indi­gènes sont reti­rés de leurs foyers et beau­coup ne revoient jamais leurs familles. Le 11 février, un groupe exal­tant appelé « Grands-mères contre les Enlè­ve­ments » (Grand­mo­thers Against Remo­vals) pren­dra la tête d’une marche sur le parle­ment fédé­ral à Canberra, exigeant le retour des enfants volés.

« 231 années de dépos­ses­sion et de géno­cide, ça se fête? »

L’Aus­tra­lie suscite l’en­vie des gouver­ne­ments euro­péens qui clôturent actuel­le­ment leurs fron­tières autre­fois ouvertes, tout en invi­tant le fascisme, comme en Hongrie. Les réfu­giés qui osent mettre le cap sur l’Aus­tra­lie à bord de bateaux surpeu­plés sont depuis long­temps trai­tés comme des crimi­nels, ainsi que les « passeurs », que les médias austra­liens mettent en avant pour détour­ner l’at­ten­tion de l’im­mo­ra­lité et de la crimi­na­lité de leur propre gouver­ne­ment. Les réfu­giés sont confi­nés derrière des barbe­lés pendant une durée moyenne de plus d’un an, certains indé­fi­ni­ment, dans des condi­tions barbares ayant entraîné des auto­mu­ti­la­tions, des meurtres, des suicides et des mala­dies mentales. Les enfants ne sont pas épar­gnés. Un goulag austra­lien dirigé par de sinistres firmes de sécu­rité privée comprend des camps de concen­tra­tion sur les îles isolées de Manus et de Nauru dans le Paci­fique. Les gens n’ont souvent aucune idée de la date de leur libé­ra­tion, si libé­ra­tion il y a.

L’ar­mée austra­lienne — dont les hauts-faits sont le sujet de gros volumes exempts de toute critique qui remplissent les étagères des kiosques d’aé­ro­port — a joué un rôle impor­tant dans le « renvoi des bateaux » des réfu­giés fuyant les guerres, comme celle d’Irak, déclen­chée et prolon­gée par les états-uniens et leurs merce­naires austra­liens. Aucune ironie et aucune respon­sa­bi­lité ne trans­pa­raît à travers ce rôle lâche.

En ce Jour de l’Aus­tra­lie, la « fierté des services » sera mise en avant. Cette fierté s’étend au Minis­tère austra­lien de l’Im­mi­gra­tion, qui envoie des gens dans son Goulag pour « trai­te­ment extra­ter­ri­to­rial », souvent arbi­trai­re­ment, les lais­sant pour­rir dans le deuil et le déses­poir. La semaine dernière, il a été annoncé que les repré­sen­tants du minis­tère de l’im­mi­gra­tion avaient dépensé 400 000 dollars pour des médailles qu’ils allaient héroïque­ment s’auto-attri­buer. Hissez les drapeaux.

John Pilger


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay & Maria Grandy

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