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Les forêts du monde seront détruites si nous ne disons pas « non » (par Bill Laurance)
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Traduction d'un article de Bill Laurance, initialement publié (en anglais) sur le site de The Conversation, le 4 février 2016.

Une nouvelle étude, alarmante, montre non seulement que les forêts du monde disparaissent rapidement, mais que les aires forestières clés — les zones intérieures isolées, cruciales pour la faune sensible au dérangement et pour les processus écologiques [et/ou « Partie intérieure d’une zone forestière adjacente, non soumise à l’influence des caractéristiques ou propriétés de la lisière »] — disparaissent encore plus rapidement.

Les aires forestières clés disparaissent en raison d’un tsunami de nouvelles routes, de nouveaux barrages, de nouvelles lignes électriques, de nouveaux pipelines et d’autres infrastructures, qui hache rapidement les derniers endroits sauvages de la planète, comme on découpe un poisson, ouvrant la voie à la déforestation, à la fragmentation, au braconnage et autres activités destructrices.

Les plus vulnérables de toutes sont les forêts des tropiques. Ces forêts abritent les habitats les plus importants, car biologiquement riches, de la planète.

L’effondrement des forêts du monde ne cessera pas tant que nous n’apprendrons pas à nous opposer aux projets destructeurs.

Maudits barrages

Ceux qui critiquent les nouveaux projets d’infrastructure sont souvent accusés de s’opposer directement à un développement économique nécessaire, ou — s’ils viennent de nations industrialisées — d’être des hypocrites.

Mais lorsqu’on analyse en détails les projets proposes, un schéma intrigant saute aux yeux: beaucoup sont soit difficilement justifiés, ou couteront bien plus que ne bénéficieront.

Par exemple, dans un essai récemment publié dans la revue Science, l’expert de l’Amazonie Philip Fearnside affirme qu’un grand nombre des 330-et-quelques barrages hydroélectriques planifiés ou en construction en Amazonie poseront plus de problèmes qu’ils n’auront d’utilité.

Construction du barrage de São Manoel en Amazonie Brésilienne

Nombre de ces barrages auront des impacts environnementaux colossaux, affirme Fearnside, et entraineront une déforestation dramatique de ces régions isolées.

Cela, à la fois en raison du fait que l’Amazonie est une région assez plate, ce qui fait que de larges zones seront noyées, et parce que les barrages et leurs lignes électriques requièrent des réseaux routiers, qui ouvrent la forêt à d’autres activités humaines à impact. On s’attend, par exemple, à ce que les 12 barrages planifiés sur le fleuve Tapajos au Brésil entrainent la déforestation de presque 1 million d’hectares.

De plus, Fearnside explique que la majeure partie de l’électricité produite par les barrages d’Amazonie sera utilisée pour la fonte d’aluminium, ce qui fournit relativement peu d’emplois locaux.

Fearnside affirme également que les méga-barrages planifiés dans le bassin du Congo et sur le fleuve Mékong causeront d’importants problèmes, et engendreront de bien maigres ou discutables bénéfices.

La route vers la ruine

L’expansion explosive des routes au sein des derniers endroits sauvages du monde est un problème encore plus sérieux. D’ailleurs, Eneas Salati, l’un des scientifiques les plus respectés du Brésil, ironisa un jour, en disant que « la meilleure chose à faire pour l’Amazonie est de faire sauter toutes les routes ».

Les projections actuelles suggèrent que d’ici 2050, il y aura environ 25 millions de kilomètres de routes pavées supplémentaires — assez pour faire plus de 600 fois le tour de la Terre.

J’ai entrepris 3 études majeures sur l’expansion routière, au niveau de la planète entière, de l’Amazonie brésilienne et de l’Afrique subsaharienne. Les trois montrent qu’un bon nombre des routes planifiées auraient des impacts massifs sur la biodiversité et les services écosystémiques vitaux, et n’apporteraient que de minces bénéfices socioéconomiques.

En Afrique, par exemple, nos analyses révèlent que 33 « corridors de développement » totaliseraient plus de 53 000 kilomètres de routes quadrillant le continent, en passant à travers beaucoup de régions isolées et sauvages. De ceux-ci, nous n’en avons classé que 6 comme « prometteurs », les autres étant « déconseillés » ou « mauvais ».

Camion grumier, Bornéo (Malaisie).

Dire ‘non’, tout simplement

En fin de compte, nombre de gros projets d’infrastructures sont entrepris par de puissants individus, intérêts ou corporations ayant beaucoup à gagner, mais souvent au détriment de l’environnement et des sociétés.

Mondialement, la tendance que nous suivons n’est pas qu’insoutenable. Elle entraine une perte extraordinairement rapide des forêts, de la faune et de la nature sauvages. Entre 2000 et 2012, une surface forestière 2,5 fois plus grande que le Texas fut détruite, tandis qu’1/10ème de l’ensemble des cœurs de forêts a été détruit.

Si nous souhaitons laisser des endroits sauvages à nos enfants et à nos petits-enfants [et, accessoirement, que l’humanité survive, que la biodiversité cesse d’être anéantie, que l’écosystème Terre reste aussi vivant que possible, NdT], nous ne pouvons tout simplement pas dire « oui » à tous les projets de développement proposés.

Pour ceux ayant de graves conséquences écologiques et sociales, nous devons dire « non », bien plus souvent. [façon polie de dire que nous devons radicalement nous opposer à tous les grands projets de développement, au « développement » en général!, pas facile d’être franc et radical et honnête lorsqu’on est un universitaire reconnu, NdT]

Bill Laurance


Traduction: Nicolas Casaux

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