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L’idéologie de la non-violence en question (TIMULT)

Nous repu­blions un excellent article publié par la revue française Timult, à forte sensi­bi­lité fémi­niste (notam­ment mais pas seule­ment). Un texte d’une grande intel­li­gence, qui défriche fort bien la ques­tion. Une « critique de l’idéo­lo­gie de la non-violence » qui ne manque pas de poin­ter égale­ment son envers tout aussi erroné, la féti­chi­sa­tion de « la violence ». À lire et diffu­ser !


Colères inau­dibles, privi­lèges silen­cieux et bruits de vitrine brisée

“La soumis­sion de l’op­primé relève de l’ordre établi. Qu’il rompe cet ordre en brisant ses chaînes et en frap­pant le maître, voilà le scan­dale. Dans la langue des maîtres deve­nue langue commune, le violent n’est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebel­ler.” [1]

“L’ef­fi­ca­cité de l’ac­tion directe n’est pas expri­mée par le degré de violence qu’elle contient, mais plutôt sur la capa­cité à iden­ti­fier une route prati­cable par tous, à construire une force collec­tive en mesure de réduire la violence au plus petit niveau possible au sein du proces­sus de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. La violence érigée en système engendre l’État.” (Fédé­ra­tion Anar­chiste Italienne)

Dans chaque lutte, chaque mouve­ment auquel j’ai pris part, les mêmes ques­tions se sont posées, les mêmes points de vue se sont oppo­sés en ce qui concerne l’usage de “la violence”. La plupart du temps j’ai été agacé. Souvent, la façon d’abor­der les diver­gences, les angles choi­sis et, ajouté à ça, certaines géné­ra­li­sa­tions, n’ont fait que biai­ser le débat et le rendre stérile. La discus­sion s’est rare­ment posée en termes de stra­té­gies, de perti­nence, de contexte poli­tique mais plus souvent dans l’op­po­si­tion “violence / non-violence”. La plupart du temps, deux camps émergent, ceux et celles qui soutiennent des actions “violentes” et ceux et celles qui les condamnent. Et on peut obser­ver d’un côté les fauteurs de troubles, les casseuses, les méchantes anar­chistes fouteuses de merde, et de l’autre les hippies non-violent.es, les sociaux-démo­crates, les citoyen­nistes.

S’op­po­ser en se renvoyant des iden­ti­tés aussi super­fi­cielles et média­tiques ne fait que renfor­cer les clivages et les postures iden­ti­taires. Il est plus facile de caté­go­ri­ser des personnes et de les enfer­mer dans une pensée plutôt que d’es­sayer de confron­ter ses idées à celles des autres.

Des pratiques de lutte sont poin­tées du doigt, consi­dé­rées comme violentes et desser­vant la lutte ou décré­di­bi­li­sant le mouve­ment. Quelles sont ces pratiques ? Quelles sont les critiques ? Quelles visions du monde et des luttes suggèrent-elles ? Et comment subis­sons-nous ou utili­sons-nous certaines analyses poli­tiques, selon la place que nous occu­pons dans une lutte ? Évoluant moi-même depuis plusieurs années dans des milieux anar­chistes et fémi­nistes, il me semble impor­tant de comprendre les enjeux poli­tiques de l’idéo­lo­gie non-violente, de la critiquer en tant que vision du monde et de montrer en quoi le débat violence/non-violence est un débat biaisé.

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La non-violence, une histoire des puis­sants

Dans un ouvrage inti­tulé How the Non-violence Protects the State [2], Peter Gelder­loos montre comment l’idéo­lo­gie non-violente s’est construit une crédi­bi­lité sur des victoires poli­tiques qu’elle s’est réap­pro­priées, ainsi que sur les leaders charis­ma­tiques de ces luttes. Il apporte ainsi une critique appro­fon­die de l’idéo­lo­gie non-violente au sein des milieux acti­vistes anti-auto­ri­taires et anti­ca­pi­ta­listes, plus parti­cu­liè­re­ment norda­mé­ri­cains. Il soutient que cette idéo­lo­gie va à l’en­contre d’un acti­visme révo­lu­tion­naire, dans le sens du renver­se­ment des struc­tures d’op­pres­sion. Et même, qu’elle aide le capi­ta­lisme, le patriar­cat, le racisme, etc. à se main­te­nir en offrant des argu­ments pour délé­gi­ti­mer toute tenta­tive de renver­se­ment.

Peter Gelder­loos conteste notam­ment la récu­pé­ra­tion de certaines luttes en tant que victoires de la non-violence, affir­mant que la “non-violence est basée sur une histoire falsi­fiée des luttes”.

Parlant de l’in­dé­pen­dance de l’Inde, il rappelle des éléments mis de côté par l’His­toire offi­cielle : “La résis­tance au colo­nia­lisme britan­nique [compre­nait] suffi­sam­ment d’ac­tions offen­sives et comba­tives pour que la méthode de Gandhi puisse être consi­dé­rée plus préci­sé­ment comme une, parmi plusieurs formes rivales de résis­tance popu­laire. […] Ainsi sont igno­rés d’im­por­tants leaders prônant une résis­tance plus offen­sive, tels que Chan­dra­se­khar Azad qui s’était engagé dans une lutte armée contre les colons britan­niques et des révo­lu­tion­naires comme Bhagat Singh, qui a gagné un soutien massif par des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats. […] De manière signi­fi­ca­tive l’His­toire se rappelle de Gandhi plus que tous les autres, non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix unanime de l’Inde, mais surtout grâce à toute l’at­ten­tion que lui portait la presse britan­nique et au rôle majeur qui lui était attri­bué du fait d’avoir parti­cipé à d’im­por­tantes négo­cia­tions avec le gouver­ne­ment colo­nial britan­nique. Quand nous nous rappe­lons que l’His­toire est écrite par les vainqueurs, une autre couche du mythe de l’in­dé­pen­dance s’éclair­cit.”

Le mouve­ment pour les droits civiques aux États-Unis, pour sa part, “n’a été ni une victoire, ni non-violent”. La fin de la ségré­ga­tion a été acquise mais pas “l’éga­lité réelle au niveau poli­tique et écono­mique”, ni l’in­dé­pen­dance face à “l’im­pé­ria­lisme blanc”, qui faisaient aussi partie des reven­di­ca­tions. Et même si des groupes paci­fistes comme celui de Martin Luther King Jr. avaient beau­coup de pouvoir, de nombreux.ses Noires ont soutenu des groupes révo­lu­tion­naires armés, comme le Parti des Blacks Panthers. “Dans les faits, la lutte armée a pendant long­temps fait partie de la résis­tance des personnes noires contre la supré­ma­tie blanche.” Mumia Abu-Jamal a large­ment docu­menté cette histoire dans son livre We Want Free­dom. Il écrit: “Les racines de la résis­tance armée sont profon­dé­ment ancrées dans l’his­toire afro-améri­caine. Seules des personnes qui ignorent ce fait voient le Parti des Blacks Panthers comme étran­ger à notre héri­tage histo­rique commun.”

Dernier exemple déve­loppé par Peter Gelder­loos, le mouve­ment pour la paix, mené aux États-Unis pendant la guerre du Viet­nam, n’a pas mis fin à cette guerre. “Avec une complai­sance impar­don­nable, les acti­vistes pour la paix ne tiennent pas compte des trois à cinq millions d’In­do­chi­nois.es mort.es en combat­tant l’ar­mée US”. La résis­tance du peuple viet­na­mien a large­ment contri­bué au retrait des troupes états-uniennes, et cette résis­tance n’était pas non-violente, Il aborde aussi un autre aspect peu connu, “les rébel­lions crois­santes à l’in­té­rieur des troupes, portées avant tout par des soldats Noirs, Lati­nos et Indi­gènes. […] Assas­si­nats d’of­fi­ciers, sabo­tages, refus de parti­ci­per aux combats, muti­ne­ries dans les campe­ments et aide à l’en­nemi, toutes ces acti­vi­tés de soldats améri­cains ont contri­bué de manière signi­fi­ca­tive à la déci­sion du gouver­ne­ment US de reti­rer l’ar­mée de terre.” En sachant que le Viet­nam du Sud a ensuite connu “une dicta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis”, peut-on dire que le mouve­ment pour la paix ait fait recu­ler l’im­pé­ria­lisme améri­cain ?

Sur le plan théo­rique, il y a un manque de clarté dans la défi­ni­tion des termes employés. La violence ne peut être défi­nie en tant que telle. La violence n’a pas un sens absolu, c’est une notion abstraite qui néces­site pour chaque situa­tion d’être repla­cée dans son contexte. La violence s’ap­pré­hende subjec­ti­ve­ment, parce que l’objec­ti­vité et la neutra­lité n’existent pas. Des pensées domi­nantes qui assènent ce qui est “neutre” et “vrai” refusent d’être rame­nées au rang de simples inter­pré­ta­tions du monde et méprisent toutes autres approches. Elles rejettent d’au­tant plus fort ces inter­pré­ta­tions diver­gentes que celles-ci contestent l’ordre établi. Ainsi, sur le terrain du racisme, le Blanc est le neutre, les Autres sont “de couleur”. On peut décli­ner ce méca­nisme sur le genre, la classe, le vali­dis­me… au final, “le groupe adulte blanc, de sexe mâle, catho­lique, de classe bour­geoise, sain d’es­prit et de moeurs, est donc cette caté­go­rie qui ne se défi­nit pas comme telle et fait silence sur elle-même. Elle impose aux autres cepen­dant, à travers la langue, sa défi­ni­tion comme norme, dans une sorte d’in­no­cence première, croyant que “les choses sont ce qu’elles sont.” [3]

La défi­ni­tion “objec­tive” ou “neutre” de la violence est donc influen­cée, voire dictée, par un cadre de pensée le plus souvent domi­nant, capi­ta­liste, patriar­cal, raciste, etc. Est-il possible alors de se posi­tion­ner face à une situa­tion selon sa suppo­sée violence ? Je préfère m’in­té­res­ser aux rapports de force qui se jouent, â l’ana­lyse des rela­tions de pouvoir entre les parties concer­nées, aux enjeux et aux consé­quences de l’ac­tion, aux choix stra­té­giques ou encore à son effi­ca­cité tactique. La violence du système est souvent niée, pour ne rele­ver que ce qui est visible. L’op­po­si­tion violence/non-violence est au final bien utile pour masquer le rapport domi­nant.es/dominé.es.

Non-violence comme idéo­lo­gie

Même si le débat autour de la violence a pour but de défi­nir si des actes sont accep­tables selon leur “degré de violence”, en réalité la non-violence est une idéo­lo­gie qui va au-delà de la critique des pratiques. C’est une certaine concep­tion des luttes et des manières de les porter, basées une vision précise du monde. Autre­ment dit, un groupe poli­tique qui n’a pas recours à des pratiques dites “violentes”, n’est pas forcé­ment non-violent.

Se consi­dé­rer comme “non-violent.e”, c’est penser qu’on ne fait rien qui alimente les systèmes d’op­pres­sion. C’est voir la violence unique­ment dans ce qui est visible, direc­te­ment conflic­tuel et spec­ta­cu­laire et omettre le côté diffus et perma­nent des rapports d’op­pres­sion. Un tel raison­ne­ment est réservé à des personnes à la posi­tion sociale privi­lé­giée, comme le souligne Gelder­loos : “Le paci­fisme en tant qu’i­déo­lo­gie vient lui-même d’un contexte privi­lé­gié. Il ne prend pas en compte que la violence est déjà ici;  que la violence est inévi­table parce qu’elle fait struc­tu­rel­le­ment et plei­ne­ment partie de la hiérar­chie sociale actuelle”.

En l972, Angela Davis est incar­cé­rée à la prison d’État de Cali­for­nie. Un jour­na­liste lui rend visite et braque la caméra sur elle : “Mais comment y parve­nez-vous [à mener une action révo­lu­tion­naire] ? Par la confron­ta­tion ? Par la violence ?” Angela Davis, visi­ble­ment en colère, lui répond :

“C’est ça, votre ques­tion ? C’est un autre problème. Pour les gens, révo­lu­tion est souvent syno­nyme de violence. Mais ils ne comprennent pas que la vraie nature d’une action révo­lu­tion­naire réside dans les prin­cipes et les buts que l’on s’im­pose, pas dans la façon d’y parve­nir.

D’un autre côté, en raison de la façon dont cette société est orga­ni­sée et de la violence présente partout et à tous les niveaux, il faut s’at­tendre à des débor­de­ments et à des réac­tions déme­su­rées. Imagi­nez que vous êtes Noir, vous avez toujours vécu dans la commu­nauté noire et que tous les jours en sortant de chez vous, des poli­ciers Blancs vous contrôlent. Quand je vivais à Los Angeles, bien avant qu’aient lieu les émeutes dans la ville, j’étais sans cesse arrê­tée.Je n’étais pas connue de la police mais j’étais une femme Noire, et j’étais natu­rel­le­ment perçue comme une mili­tante poten­tielle.

Cette situa­tion, c’était mon quoti­dien. Et main­te­nant, vous me deman­dez si oui ou non, j’ap­prouve la violence. Cette ques­tion n’a vrai­ment aucun sens. […] Aujourd’­hui, quand on me parle de mon côté violent, je trouve ça tout simple­ment incroyable. Cela signi­fie que la personne qui pose cette ques­tion n’a abso­lu­ment aucune idée de ce que les Noirs ont traversé, de ce qu’ils ont vécu dans ce pays depuis le jour où le premier Noir a été arra­ché aux rivages d’Afrique.” [4]

Comment imagi­ner, dans le cadre d’une domi­na­tion, créer un dialogue avec les oppres­seur.euses en leur expliquant tranquille­ment leur posi­tion, en quoi elles et ils exploitent, dominent ?

Au fond, l’idéo­lo­gie non-violente porte une vision des domi­na­tions selon laquelle elles pour­raient se renver­ser grâce à la mobi­li­sa­tion “non-violente” qui crée­rait un rapport de force capable d’ou­vrir un dialogue avec l’op­pres­seur et d’en faire un parte­naire. Selon laquelle il faudrait réunir les condi­tions néces­saires à ce rapport de force grâce à des méthodes non-violentes. Le but étant de parler avec les domi­nant.es et de trou­ver ensemble “un compro­mis qui respecte les droits de chacun” [5].

Mais un rapport de domi­na­tion est une situa­tion où les domi­nant.es détiennent le pouvoir ainsi que les struc­tures néces­saires à son main­tien, refu­sant de recon­naître leurs privi­lèges et de les aban­don­ner. Il me semble qu’en géné­ral, ils et elles ne sont pas prêt.es à y renon­cer, ni même à les parta­ger avec le sourire. Quand des ouvrier.ères en viennent à séques­trer leur patron pour se faire entendre ou seule­ment enta­mer des négo­cia­tions, comment croire qu’un dialogue construc­tif pour­rait exis­ter dans le cadre d’une rela­tion de pouvoir déséqui­li­brée ? C’est bien là qu’il s’agit d’ins­tau­rer un rapport de force, par la lutte, la pres­sion jusqu’à ce qu’en face ils et elles cèdent. Il n’y a pas de dialogue, il y a une tenta­tive de renver­se­ment des pouvoirs par les domi­nées qui cherchent à poser leurs propres règles.

Gj

Violence “située”

L’idéo­lo­gie non-violente s’ap­puie en premier lieu sur le désa­veu des actions “violentes” et même sur la critique de celles et ceux qui ne les condamnent pas assez ferme­ment. Ce qui est “violent” serait à bannir de toute lutte. Certaines actions seraient donc mauvaises en soi, en “contra­dic­tion fonda­men­tale [avec les] aspi­ra­tions profondes de l’hu­ma­nité.” [6]. Elles seraient l’arme de l’op­pres­seur. Se les réap­pro­prier serait voué à l’échec : il serait toujours plus fort, dispo­se­rait des moyens de coer­ci­tion et de répres­sion toujours supé­rieurs (police, armée, justice, milices etc). Et surtout, l’usage de “la violence” engen­dre­rait plus de répres­sion. Au fond, certaines pratiques de luttes seraient à élimi­ner radi­ca­le­ment, car elles desser­vi­raient et décré­di­bi­li­se­raient toujours les luttes.

Affir­mer que la “violence” ne sert à rien parce que “les riches et les puis­sants auront toujours beau­coup plus d’armes et des armes beau­coup plus destruc­trices que les pauvres” [7], c’est oublier que, dans le cadre du capi­ta­lisme et de l’im­pé­ria­lisme, ceux et celles qui dominent sont beau­coup moins nombreux que ceux et celles qui sont exploité.es. C’est nier la capa­cité d’or­ga­ni­sa­tion et de déter­mi­na­tion des personnes. C’est oublier l’his­toire de la guerre du Viet­nam, de la guerre d’Al­gé­rie… et plus récem­ment les révoltes des peuples Arabes. Ces luttes n’ont-elles pas été “gagnées” en combat­tant de terribles adver­saires, plutôt qu’en dialo­guant genti­ment avec eux ?

Et pour les consé­quences répres­sives qu’en­traî­ne­raient ces actions, autre­ment dit “l’en­gre­nage de la violence”, pourquoi se foca­li­ser sur les actions alors que le problème réside dans le fait qu’elles soient répri­mées ? Il me semble que c’est bien contre cela qu’il faut lutter. Car la répres­sion est fonc­tion des lois en vigueur, autant que de l’iden­tité assi­gnée aux personnes qui en sont cibles. C’est un outil dont l’État se sert pour divi­ser et caté­go­ri­ser des groupes afin de mieux régner. Les gouver­nants décident à un moment T qui va être réprimé.e et pour quelles pratiques. Pour une même action, des agri­cul­trices ne subi­ront pas la même répres­sion que des anar­chistes, et elles et eux-mêmes ne seront pas confron­tées aux mêmes ripostes que des personnes issues de quar­tiers popu­laires, et encore plus si elles sont Noires ou Arabes, ou caté­go­ri­sées comme telles. Il s’agit de refu­ser la créa­tion de caté­go­ries de popu­la­tion, la diabo­li­sa­tion de certaines pour justi­fier l’ex­ten­sion du système répres­sif, au sein duquel les plus stig­ma­ti­sées sont de toute manière réprimé.es, humi­liées et rabais­sées, même s’ils et elles ne fran­chissent pas le cadre de la loi. Cette loi qui s’adapte aux circons­tances et décrète de nouvelles illé­ga­li­tés dès que néces­saire (loi sur l’in­ter­dic­tion des signes reli­gieux à l’école 2004, décret sur le port de la cagoule 2009, loi sur les violences en bandes 2010, loi sur l’in­ter­dic­tion du port du voile inté­gral 2011…). Bran­dir des figures mons­trueuses d’en­ne­mies inté­rieures et agiter l’épou­van­tail terro­riste (figure du monstre par excel­lence) permet d’ef­frayer les “honnêtes citoyen.nes” et de les faire adhé­rer à la logique répres­sive.

Il s’agit de rester atten­tif.ves à ce que les struc­tures d’op­pres­sion contre lesquelles nous nous révol­tons ne défi­nissent pas le cadre de nos luttes. Et bien sûr, si les personnes en lutte ne sont pas respon­sables de la répres­sion qu’elles subissent, cela ne nous dispense de réflé­chir nos actions avec stra­té­gie, de prendre en compte la répres­sion et de savoir la déjouer pour mieux agir.

Je voudrais aussi porter une critique aux milieux que j’ai fréquen­tés, qui méprisent la non-violence : “la violence” y est souvent valo­ri­sée, à tel point que, pour certaines, elle devient la mesure de la radi­ca­lité poli­tique et un objec­tif en soi dans des cadres de luttes. Singu­liè­re­ment, ces raison­ne­ments s’ap­puient sur des bases très semblables à l’idéo­lo­gie qu’illes rejettent ici encore, les pratiques en elles-mêmes se suffisent à elles-mêmes, sans que la ques­tion de la stra­té­gie soit posée. Ici encore, la violence est réduite à la spec­ta­cu­la­rité des actions.

Une violence, toujours bonne à prendre pour les un.es ou fonda­men­ta­le­ment mauvaise pour les autres… la destruc­tion d’un campe­ment de Roms et celle de vitrines de banques n’ont pas le même sens, même si il s’agit de destruc­tion de biens dans les deux cas. Les deux actes ne prennent pas du tout le même sens ; ils n’ont pas du tout les mêmes consé­quences.

Il est primor­dial, pour analy­ser une situa­tion et ses enjeux, de la repla­cer dans son contexte et de se posi­tion­ner. Se posi­tion­ner signi­fie défi­nir la place que l’on a dans des circons­tances précises et d’en tirer des conclu­sions pour nos actes. Des fémi­nistes ont déve­loppé le concept de “savoirs situés” [8], nous montrant que “toute connais­sance est partielle, partiale et située” [9] dans le sens où selon nos assi­gna­tions sociales et les construc­tions qui vont avec, nous n’au­rons pas la même approche de la réalité, ni la même prise dessus. Se posi­tion­ner permet de clari­fier quelle est notre place au sein d’une lutte pour choi­sir comment y contri­buer.

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Exoti­sa­tion des luttes : plus la violence est loin­taine, plus elle serait accep­table ?!!

“L’exo­ti­sa­tion est un proces­sus de construc­tion géogra­phique de l’al­té­rité propre à l’Oc­ci­dent colo­nial, qui montre une fasci­na­tion condes­cen­dante pour certains ailleurs.” Jean-François Stas­zak [10].

L’exo­ti­sa­tion des luttes est un travers courant. Cela consiste à ne pas consi­dé­rer les luttes de la même façon selon la proxi­mité cultu­relle ou la distance à notre propre point de réfé­rence, la démo­cra­tie occi­den­tale. Comment réagir à la valo­ri­sa­tion d’une lutte dans tel ou tel pays dits du “sud” y compris dans ses dimen­sions dites “violentes”, quand les mêmes personnes condamnent avec la plus grande fermeté des pratiques simi­laires en France, sous l’ar­gu­ment de la violence ? [11]

J’ai déjà vu des personnes enthou­siastes de telle lutte en Amérique du Sud, où les gens faisaient des barri­cades enflam­mées pour bloquer les routes, pour être entendu.es et établir un rapport de force avec les auto­ri­tés. Mais lorsque, dans le mouve­ment social du CPE, après les mani­fes­ta­tions légales, des cortèges sauvages parcou­raient la ville pour expri­mer une rage trop conte­nue et enca­drée par les orga­ni­sa­tions offi­cielles, renver­saient des poubelles sur les routes et y mettaient le feu, ces mêmes personnes criaient aux casseurs, à la violence gratuite et au vanda­lisme et dépo­li­ti­saient ainsi ces pratiques de luttes. Repla­cées dans une démo­cra­tie occi­den­tale comme la nôtre, certaines formes de luttes deviennent sûre­ment moins exotiques.

L’exo­ti­sa­tion est problé­ma­tique en soi dans ce qu’elle suppose de vision post-colo­niale du monde. C’est une vision pater­na­liste et raciste qui place la société blanche occi­den­tale sur un piédes­tal, comme l’in­car­na­tion de la meilleure civi­li­sa­tion exis­tante (Progrès, Démo­cra­tie, Éman­ci­pa­tion, Liber­té…) et qui exotise tous les autres modèles de société comme “cultures”, les excluant par là de la sphère poli­tique [12].

Le débat est partout

Le débat violence/non-violence émerge souvent à l’oc­ca­sion de mouve­ments et d’ac­tions diri­gés contre l’État, ses insti­tu­tions, les poli­tiques publiques, bref des luttes tour­nées vers l’ex­té­rieur ou ce que certaines pour­raient appe­ler la “Lutte Prio­ri­taire”. Mais on retrouve ces tensions dans des luttes souvent consi­dé­rées comme secon­daires, celles qui visi­bi­lisent des systèmes de domi­na­tion, mettent en lumière leurs méca­nismes et les privi­lèges des personnes domi­nantes de par leur posi­tion sociale d’hommes, de blanches, de bour­geois.es, de valides. Ces bagarres sont souvent dépré­ciées car elles amènent de la complexité (en montrant que l’op­pres­sion est diffuse, inté­grée en chacun.es et qu’il serait simpliste de la combattre unique­ment chez nos “enne­mis”). Il n’y a plus un seul front, ni une seule cible contre laquelle lutter. Ces luttes ébranlent les groupes acti­vistes et mili­tants eux-mêmes, mettent à mal leur cohé­sion. Les réac­tions qu’elles suscitent renvoient à cette divi­sion très genrée exté­rieur/inté­rieur, mascu­lin! fémi­nin : les luttes tour­nées vers l’ex­té­rieur sont valo­ri­sées et vali­dées, tandis que la dénon­cia­tion des rapports de domi­na­tion et de pouvoir internes est vue comme secon­daire voire néfaste. Il n’est pas rare que les collec­tifs poli­tiques et les personnes qui portent ces luttes soient taxé.es de violentes, d’ex­tré­mistes, voire de fascistes (qui n’a jamais entendu parler de “fémi­nistes fascistes” ou “fémi­nistes nazies” ?). Certaines de leurs prises de posi­tions et de leurs actions sont quali­fiées de violentes, parce qu’elles brisent l’unité d’un milieu face aux Grands Méchants (flics, État…). Bref, cela desser­vi­rait la lutte !

Le rejet de la “violence” est une fois de plus invoqué, car ces luttes bous­culent la norma­lité des rapports sociaux, les non-dits évidents, les privi­lèges des un.es et des autres. Et il est plus facile de renvoyer à l’Autre qu’il ou elle est violent.e et donc que son discours n’est pas enten­dable, plutôt que de se remettre en ques­tion. Je trouve toujours éton­nant que des personnes qui n’ont par ailleurs pas de problème avec des actes “violents”, consi­dèrent comme violente l’ex­clu­sion d’un homme qui a commis un viol d’un espace où la personne agres­sée ne veut pas être en sa présence. Cet exemple est assez simpliste mais malheu­reu­se­ment très fréquent. Encore une fois, la violence est ambi­va­lente et analy­ser une situa­tion unique­ment par ce biais, sans la repla­cer dans le contexte, a peu d’in­té­rêt.

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Comment veut-on lutter ? Sortir de la dicho­to­mie

Enfer­mer nos luttes dans des caté­go­ries ne me paraît pas très perti­nent, que ce soit pour les critiquer à cause de leur violence suppo­sée, ou pour en mépri­ser d’autres à cause de leur manque de radi­ca­lité suppo­sée. Comme si la radi­ca­lité se mesu­rait au purisme angé­lique de la non-violence ou au nombre de vitrines brisées. Cet état d’es­prit est plus proche du folk­lore roman­tique que de pratiques révo­lu­tion­naires. La propa­gande poli­tico-média­tique tente de semer la confu­sion entre illé­ga­lité, radi­ca­lité des idées et “violence”. Même si ça n’est pas toujours évident, il me semble impor­tant de ne pas entrer dans ce jeu, pour que la léga­lité ne devienne pas un cadre qui limite nos moyens d’ac­tions. Il n’y a pas de hiérar­chie entre un tract, un sabo­tage, un débat public, un affron­te­ment avec la police, un rassem­ble­ment, le fait de prendre soin les un.es des autres. L’im­por­tant est de réflé­chir en amont à nos moti­va­tions et aux moyens et stra­té­gies que nous pouvons arti­cu­ler pour y parve­nir.

Parvient-on à nommer des objec­tifs ? A-t-on l’en­vie et le temps d’écha­fau­der des stra­té­gies ? Que veut-on défendre et que veut-on attaquer ? Dans quels hori­zons loin­tains inscrire notre lutte ? Quels sont les besoins immé­diats ? Comment expri­mer notre déter­mi­na­tion à atteindre nos buts ? Quels sont nos imagi­naires d’ac­tions ? Comment choi­sir nos moyens d’ac­tions ? Qu’est-ce qui nous fait pencher pour telle ou telle pratique ? Avec qui désire-t-on lutter ? Quelles actions porter ensemble ? Et quelles sont les bases communes néces­saires ? Quels sont les fonde­ments éthiques de notre agir poli­tique ? Comment se sentir bien et rester ensemble ? Comment parta­ger nos enthou­siasmes et dépas­ser nos décou­ra­ge­ments ? Comment trou­ver du plai­sir dans les luttes ?

Se mettre en lutte c’est se sentir vivant.e, c’est ne pas se rési­gner à avoir la vie qu’on nous impose, à rester à la place qu’on nous a assi­gnée, c’est tenter de renver­ser les systèmes qui nous mettent en rage, c’est se renfor­cer et se faire plai­sir. Diffu­ser des réflexions théo­riques et essayer de les concré­ti­ser, expé­ri­men­ter des pratiques, explo­rer nos imagi­naires, apprendre à s’or­ga­ni­ser collec­ti­ve­ment. Se plan­ter et apprendre de nos erreurs ou de celles des autres, arra­cher un bout de victoire, impo­ser un rapport de force. Même construire et vivre une lutte collec­tive est déjà une victoire en soi.

MILO

TIMULT n°6, septembre 2012


Notes :

[1] Igor Reitz­man : Longue­ment subir puis détruire (De la violence des domi­nants aux violences des domi­nés), 2002, Éditions disso­nances ou sur le web lmsi.net/De-la-violence-des-domi­nants-aux

[2] How Nonvio­lence Protects the State, de Peter Gelder­loos, actuel­le­ment publié en anglais aux éditions South End Press, 2007 et acces­sible en pdf sur zine­li­brary.info/ [Note de VPO : voir égale­ment la traduc­tion en français de l’in­tro­duc­tion et des deux premiers chapitres du livre de Gelder­loos sur https://violen­ce­par­foi­soui.word­press.com]

[3] Colette Guillau­min, L’idéo­lo­gie raciste, 1972, Éditions Mouton and Co

[4] À voir dans The Black Power mixtape, de Goran Olson (2011)

[5] Jean-Marie Muller, “Un autre monde est possible. Le choix de la non-violence dans les conflits sociaux et poli­tiques”, 2005, inter­ven­tion au forum social mondial de Porto Alegre.

[6] Jean-Marie Muller, Signi­fi­ca­tion de la non-violence, Insti­tut de recherche sur la réso­lu­tion non-violente des conflits, www.irnc.org

[7] Voir note [5]

[8] Pour appro­fon­dir cette notion, voir notam­ment les travaux du courant Black Femi­nism et de Donna Hara­way

[9] Horia Kebabza, “L’uni­ver­sel lave-t-il plus blanc ?” : “Race”, racisme et système de privi­lèges, 2006, Les cahiers du CEDREF, http://cedref.revues.org/428

[10] Jean-François Stas­zak, Qu’est-ce que l’exo­tisme, 2008, dépar­te­ment de géogra­phie, univer­sité de Genève

[11] Il ne s’agit pas de dire que toutes les pratiques de luttes déployées dans le monde seraient oppor­tunes ici. Mais si elles ne le sont pas, c’est pour des raisons de stra­té­gies, de contexte poli­tique… et non pas parce qu’elles seraient violentes.

[12] Dans la même logique, certain.es anar­chistes exotisent les révoltes des quar­tier popu­laires avec une “fasci­na­tion condes­cen­dante” pour leur côté insur­rec­tion­nel. Souvent, ils et elles retiennent unique­ment les pratiques employées (incen­dies de voitures, de bâti­ments publics,…) sans les contex­tua­li­ser et sans se posi­tion­ner. Par exemple, pendant les émeutes de Villiers-le-Bel en 2007, lors d’une mani­fes­ta­tion orga­ni­sée en soutien, j’ai vu un jeune homme blanc issu de classe moyenne supé­rieure porter une pancarte qui disait “Ils [la police] tuent nos frères, c’est la guerre”. Par le mot “frères”, la personne semblait se retrou­ver dans une même réalité de vécu que les émeu­tiers.es. Ou en tout cas pensait qu’une telle situa­tion de révolte (à laquelle il ne parti­ci­pait pas) unit tout le monde dans une sorte de commu­nauté de lutte qui trans­cen­de­rait tous les rapports struc­tu­rels.

 

 

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1 Comment on "L’idéologie de la non-violence en question (TIMULT)"

  1. Merci Milo! Merci au partage. Très inspirant et intelligent.

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