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Permaculture, agroécologie, jardins-forêts : des pratiques millénaires, l’exemple des Yanomami (par Thierry Sallantin)

"Des preuves suggèrent que des peuples indigènes de l'Amazonie cultivent depuis des millénaires plusieurs variétés d'arbres et de plantes utiles" (http://www.nature.com/news/amazon-ecology-footprints-in-the-forest-1.13902)

Est-t-il écolo­gique d’ar­ti­fi­cia­li­ser la nature ?

Vers une réin­tro­duc­tion des méthodes douces d’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des forêts en déco­lo­ni­sant notre imagi­naire d’oc­ci­den­taux ne jurant que par l’AGER (guerre à la nature) / Nouvelles inter­ro­ga­tions autour des notions de SYLVA, AGER et HORTUS / Exemples des agri­cul­tures Wayampi (Guyane française) et Yano­mami (Vene­zuela)

Il est impor­tant de ré-inter­ro­ger le concept d’agri­cul­ture biolo­gique et c’est avec raison que la notion d’agroé­co­lo­gie entend atti­rer l’at­ten­tion sur les limites d’une agri­cul­ture qui se défi­ni­rait seule­ment par le néga­tif: pas de ceci, pas de cela, essen­tiel­le­ment pas de produits chimiques ni en tant qu’en­grais ni pour les trai­te­ments. Limites visibles surtout depuis que l’on assiste à la dérive de l’agri­cul­ture biolo­gique vers le mimé­tisme des pratiques indus­trielles des gros exploi­tants agri­coles. Comme par exemple cet absence d’es­prit critique par rapport au machi­nisme agri­cole, comme si l’usage des trac­teurs de plus en plus puis­sants et des outils qui vont avec devait rester en dehors des inquié­tudes face à la raré­fac­tion du pétrole, ou comme par exemple les acqui­si­tions de vastes domaines pour faire de la “bio” dans les zones d’Eu­rope où la terre appa­raît peu chère aux agri­cul­teurs de l’ouest, et ceci au détri­ment de l’agri­cul­ture paysanne tradi­tion­nelle locale, et au détri­ment des habi­tudes commu­nau­taires d’en­traide des cultures villa­geoises longue­ment consti­tuées en micro­so­cié­tés, en civi­li­sa­tions paysannes. Qu’un “gros” arrive, acca­pare tout, et cette forme de conquête en jouant sur le diffé­ren­tiel des monnaies et des niveaux de vie fait voler en éclat une socia­lité villa­geoise. On n’est pas loin de l’eth­no­cide donc du géno­cide cultu­rel! Sans parler de cet autre dérive qu’est la seule produc­tion desti­née aux grosses centrales d’achats, à cette grande distri­bu­tion qui ajoute à ses produits insi­pides et créti­ni­sants, voire toxiques, le nouveau créneau porteur que serait la nour­ri­ture saine d’une bour­geoi­sie éduquée éprise de “new-age” et de “bio”.

L’agroé­co­lo­gie se veut une approche plus holis­tique en faveur de la biodi­ver­sité de tout l’éco­sys­tème habité, comme en faveur de la convi­via­lité chaleu­reuse par encou­ra­ge­ment à persé­vé­rer en tant que paysan et fier de l’être, sans se lais­ser fasci­ner par les sirènes de la moder­nité arro­gante bardée de prin­cipes soit disant “scien­ti­fiques”. Cette moder­nité qui se garga­rise du terme odieux d’ex­ploi­tant agri­cole.

Mais cette heureuse prise de conscience a elle-même ses limites, et le but de ce texte est d’al­ler plus loin pour prendre la pleine mesure de l’am­pleur des boule­ver­se­ments qu’il faudra envi­sa­ger si nous voulons survivre à la colos­sale crise anthro­po­lo­gique qui montre de plus en plus le bout de son nez.

Colos­sale, car le tropisme arti­fi­cia­li­sa­teur dont on voit main­te­nant la fin s’était enclen­ché il y a des milliers d’an­nées aux sources moyen-orien­tales de ce qui donnera l’Oc­ci­den­ta­lité.

Une vision du monde orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique où dès les temps pré-bibliques la nature (et la femme!) sera vue comme une entité à mâter, à jugu­ler, à maîtri­ser. Ce Moyen-Orient diabo­li­sera le corps de la femme: premières injonc­tions à le voiler attes­tées dès 1730 avant notre ère et ne verra la nature que comme une enne­mie à contraindre. La forêt est ce qui est là-bas, à l’ex­té­rieur (fora, defora) loin, inquié­tant. La quié­tude étant l’es­pace anthro­pisé du Forum. L’Oc­ci­dent fera le choix de la rage maniaque à arti­fi­cia­li­ser une nature vécue comme hostile: le choix de l’AGER, ces champs défi­ni­ti­ve­ment ouverts, pour une céréa­li­cul­ture de plus en plus mono­spé­ci­fique.

En colo­ni­sant, l’Oc­ci­dent tentera d’im­plan­ter ailleurs son obses­sion anti-nature. Et anti-femmes : on recou­vrira de textiles les femmes nues des tropiques avec bien plus d’exi­gences que pour les corps mascu­lins. Voir la signi­fi­ca­tion de l’ex­pres­sion “elle montre sa nature” et l’éty­mo­lo­gie des mots “noce”, “nuptial” et “âge nubile” se ratta­chant au latin “nubes”, nuage, donc ce qui voile le ciel, origine du voile musul­man comme du voile chré­tien, lié à la diabo­li­sa­tion de la sexua­lité.

Prendre la pleine mesure de l’am­pleur des boule­ver­se­ments néces­saires, c’est avec Yves Cochet penser que Chris Clug­ston a raison d’en­vi­sa­ger avec un réalisme lucide que la popu­la­tion humaine mondiale va bruta­le­ment s’ef­fon­drer : nous serons peut-être 7 milliards 200 millions en 2025 ou 2030 mais c’est alors que la chute lente d’abord, puis de plus en plus rapide des ressources éner­gé­tiques, et notam­ment les plus perfor­mantes et faciles d’usage d’entre elles, le pétrole et le gaz, entraî­nera paral­lè­le­ment la chute de la popu­la­tion mondiale. Chris Clug­ston pense que nous retom­be­rons vite aux 2 milliards d’ha­bi­tants que nous étions vers 1930. Sans comp­ter que d’autres ressources éner­gé­tiques dispa­raî­tront elles aussi très vite, tel l’ura­nium, et que dans l’en­semble, toutes les socié­tés indus­trielles et surtout les dernières arri­vées (Inde, Chine) au partage du gâteau empoi­sonné, celui dont il faut chan­ger la recette, précise Serge Latouche, vivront dans la douleur de la raré­fac­tion (et la hausse consé­cu­tive des coûts) de toutes les matières miné­rales (cuivre, étain, nickel, etc.) par défi­ni­tion non renou­ve­lables.

Voir et lire à ce propos la vidéo et le texte de Pablo Servigne et Raphael Stevens, dans l’ar­ticle ci-après (cliquez sur l’image):

Pour survivre à ce colos­sal boule­ver­se­ment, du jamais vu depuis des milliers d’an­nées, il faudra révi­ser de fond en comble nos a priori naïfs d’oc­ci­den­taux, donc tota­le­ment déco­lo­ni­ser notre imagi­naire. A commen­cer par la néces­sité de décons­truire méti­cu­leu­se­ment nos préju­gés incons­cients, sinon ce serait en rester au niveau de la “bêtise, cette non-pensée d’une idée reçue” (Flau­bert). Telle cette idée reçue que pour vivre, il faut obli­ga­toi­re­ment pratiquer l’AGER, l’agri­cul­ture.

La tendance natu­relle des écosys­tèmes est de parve­nir à un stade de matu­rité stable appe­lée stade clima­cique, ou climax. En Europe tempé­rée comme sous les tropiques suffi­sam­ment arro­sés, le climax est défini par la présence de la forêt. En Europe, les paysans vivaient pour moitié des acti­vi­tés en forêt, lieu de pâtu­rage des chèvres et des cochons, lieu de chasse et de cueillettes, lieu d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en maté­riaux ligneux et pour moitié de cultures dans des espaces défri­chés. Jusqu’à ce que l’éta­tisme centra­li­sa­teur royal puis encore plus grave­ment tatillon avec l’éta­tisme répu­bli­cain, cher­chera à chas­ser des forêts les paysans tradi­tion­nels. Ce sera en France l’ad­mi­nis­tra­tion des Eaux et Forêts, qui se heur­tera dans les années 1830 par exemple aux Arié­geois avec la Guerre des Demoi­selles. Longue guérilla : le dernier paysan tué le sera à Massat en 1900. (1) Alors que pour le paysan, la forêt est un tout avec de multiples ressources, pour l’in­gé­nieur fores­tier créa­teur du concept réduc­teur de sylvi­cul­ture, la forêt n’est que le lieu de la produc­tion ligneuse. Et si la produc­tion natu­relle de la matière-bois ne suffit pas, on pratiquera la plan­ta­tion. Or il serait temps de reve­nir à une sylvi­cul­ture paysanne alter­na­tive conseille Gene­viève Michon (2): “les mani­pu­la­tions et les recons­truc­tions fores­tières mises en places par les paysans dépassent de loin, par leur inven­ti­vité et leur réus­site tech­nique, la plupart des exemples de sylvi­cul­ture(s) profes­sion­nelle.”

Si l’AGER (3) est typique de l’ouest de l’Eu­ra­sie avec la domes­ti­ca­tion des céréales, l’HORTUS est issu sous les tropiques des pratiques de culture vivrières au sein de socié­tés “contre l’Etat” (Pierre Clastres). AGER et HORTUS repré­sentent deux modes presque anta­go­nistes de gestion du milieu.

“L’AGER se défi­nit par la recherche d’une arti­fi­cia­li­sa­tion de plus en plus pous­sée du milieu mis en place. L’HORTUS, litté­ra­le­ment le jardin, est au contraire carac­té­risé par une grande diver­sité d’es­pèces culti­vées, le plus souvent d’ailleurs des plantes à tuber­cules et des arbres, trai­tées pied à pied et non de façon massale. C’est un lieu tridi­men­sion­nel d’ar­chi­tec­ture complexe voire d’ap­pa­rence chao­tique, destiné à une produc­tion variée. Diver­sité des compo­santes et complexité des struc­tures réduisent les coûts d’en­tre­tien et multi­plient les fonc­tions du jardin” (2).

AGER : rupture totale avec l’éco­sys­tème natu­rel. HORTUS : se glisse avec souplesse en jouant au maxi­mum sur les inter­faces entre écosys­tèmes et tire profit des dyna­miques natu­relles des végé­ta­tions, en conti­nuité nette avec l’éco­sys­tème. Si le jardin devient “dominé par les arbres plutôt que par les tuber­cules ou par des grandes herba­cées comme les bana­niers ou les papayers, la diffé­rence avec la forêt, SYLVA, s’es­tompe encore plus” (2). “La plupart des sylvi­cul­tures paysannes oscil­lent entre HORTUS et SYLVA, entre jardin et forêt” (4). “Deux mots pour carac­té­ri­ser ces sylvi­cul­tures paysannes : variété et diver­sité. Variété et diver­sité des espèces et des ressources en jeu, qui sont aussi bien des bois durs issus d’es­pèces de forêt sombre à crois­sance lente ou des bois tendres produits par les pion­niers à crois­sance rapide, que des ressources non ligneuses (écorces fruits exsu­dats) produits par des arbres, des lianes ou des buis­sons” (2). Sans comp­ter en plus les ressources animales décou­vrables dans ce couvert végé­tal et ses enclaves aqua­tiques : gibier, pois­sons, insectes et certains sous-produits animaux comme les œufs ou le miel.

Martin Craw­ford dans son jardin-forêt à Darting­ton, au Royaume-Uni

On pour­rait appe­ler sylvi­cul­ture inter­sti­tielle un certain nombre de pratiques paysannes de gestion de l’éco­sys­tème fores­tier et de plan­ta­tion de végé­taux sélec­tion­nés. Ici les efforts de produc­tion ne cherchent pas à se substi­tuer tota­le­ment à la forêt natu­relle mais au contraire à s’in­té­grer dans les struc­tures fores­tières en place. Cette sylvi­cul­ture inter­sti­tielle est à l’œuvre avec les pratiques favo­ri­sant en forêts inon­dées de l’es­tuaire de l’Ama­zone la pousse des palmiers Euterpe dont on mange le cœur. Autre arti­fi­cia­li­sa­tion discrète de l’éco­sys­tème fores­tier : la culture en sous-bois du benjoin, arbre de taille moyenne produc­teur de résine odorante, à Suma­tra sud, ou le rotin, un palmier lianes­cent cultivé à Kali­man­tan en éclair­cis­sant le sous-bois tout en conser­vant l’os­sa­ture haute de la cano­pée, ou la carda­mone, une herba­cée du sous-bois au Laos, ou encore le thé, un petit arbre de sous-bois qu’en Chine et en Thaï­lande on cultive tradi­tion­nel­le­ment soit en se conten­tant de pratiquer un éclair­cis­se­ment sélec­tif de la végé­ta­tion natu­relle autour des arbustes de thé sauvage, soit en trans­plan­tant de jeunes arbres dans des pépi­nières créées par nettoyage plus complet du sous-bois. De telles cultures restent rela­ti­ve­ment tempo­raires. Au maxi­mum 50 ans pour le rotin et le benjoin. “Le prin­cipe de tolé­rance des adven­tices fores­tiers est large­ment appliqué. L’ar­ti­cu­la­tion avec l’agri­cul­ture est moins visible, ce qui ne l’em­pêche pas d’être essen­tielle. Elle s’opère surtout au niveau de la complé­men­ta­rité entre acti­vi­tés agri­coles et sylvi­coles dans l’éco­no­mie des ménages et les écono­mies villa­geoises : ces sylvi­cul­tures ne sont jamais menées comme des entre­prises uniques, mais comme des acti­vi­tés assu­rant la diver­si­fi­ca­tion de l’en­semble du système de produc­tion” (2). Dans le sud de Suma­tra, la culture de l’arbre damar main­tient 50% de la végé­ta­tion natu­relle. Pour ce qui est des herba­cées, des lianes et des épiphytes, la compo­sante spon­ta­née est tota­le­ment domi­nante. La plupart des mammi­fères sauvages fores­tiers sont toujours là, ainsi que 60% des oiseaux (5). Il faut en finir avec le mythe de la sépa­ra­tion entre agri­cul­ture et fores­te­rie.

Chez les Kayapo d’Ama­zo­nie, la tribu du fameux chef Raoni, le bota­niste Darrell A. Posey a décou­vert la pratique de l’agri­cul­ture invi­sible. La forêt que l’on croyait natu­relle était en fait discrè­te­ment culti­vée. Les Kayapo, dès qu’ils se déplacent, n’ou­blient jamais de trans­por­ter graines, tuber­cules et boutures, et de plan­ter partout, “l’une des tâches les plus impor­tantes à réali­ser au cours des expé­di­tions” (6). Voilà une incar­na­tion tropi­cale de la célèbre nouvelle de Jean Giono : “L’homme qui plan­tait des arbres” ! L’abon­dance des fruits dans les jardins volon­tai­re­ment aban­don­nés, afin de pratiquer une jachère repo­sante pour la nature, jardins reconquis par la forêt, attire de nombreux animaux, ce qui en favo­rise la régé­né­ra­tion d’au­tant que 90% des graines ont besoin des animaux pour leur disper­sion et leur germi­na­tion (zoocho­rie dont le spécia­liste français est Pierre-Michel Forget). De plus ces anciens jardins inscrits dans le cycle de l’agri­cul­ture itiné­rante sur brûlis deviennent des lieux de prédi­lec­tion pour la chasse.

On a recensé dans les agro­fo­rêts d’In­do­né­sie quelques 390 espèces de légumes et condi­ments dont 106 sont des espèces fores­tières plus ou moins entre­te­nues ou culti­vées. Cette énorme biodi­ver­sité est connue grâce à la présence de plus d’un millier d’eth­nies, chacune ayant sa langue. Pas de biodi­ver­sité sans main­tien de l’eth­no­di­ver­sité. “Les scien­ti­fiques qui font l’in­ven­taire du contenu de notre monde doivent battre de vitesse les phéno­mènes d’ou­bli et d’ex­tinc­tion. Les socié­tés amérin­diennes sont les seules qui détiennent les connais­sances et les tradi­tions permet­tant de subsis­ter en forêt amazo­nienne. Les Amérin­diens, non seule­ment savent appré­cier à sa juste valeur tout ce qui existe dans ces forêts, mais ils savent aussi comprendre, mieux que les scien­ti­fiques, les inter­re­la­tions de nature écolo­giques qui lient entre elles les diffé­rentes parties de l’éco­sys­tème amazo­nien. Ils ont une percep­tion parti­cu­lière de ces rela­tions entre espèces que les biolo­gistes commencent seule­ment à décou­vrir” (6). Mais rien qu’entre 1900 et 1950 au Brésil qui abrite 65% de la forêt amazo­nienne, 85 peuples amérin­diens dispa­rurent à jamais. Il reste­rait cepen­dant en Amazo­nie brési­lienne 69 ethnies sans aucun contact avec le monde colo­nial et donc conser­vant inté­gra­le­ment le précieux savoir sur la biodi­ver­sité et ses diffé­rents usages possibles.

Leçons à tirer des Yano­mami et des Wayampi.

L’art de vivre en pratiquant une agri­cul­ture ou plutôt une horti­cul­ture compa­tible avec le main­tien des écosys­tèmes fores­tiers garde intact le poten­tiel des ressources de matières protéiques. Par exemple (7) si les jardins apportent 77,12% des calo­ries aux Yano­mami (sud Vene­zuela, nord Brésil), pour obte­nir l’ap­port protéique, il faut aller en forêt : pêche, chasse et cueillette apportent 73,06% des protéines. Le tout en ne travaillant que de 1,81 à 3,31 jours par semaine, soit moins de 3 heures par jour : 2H26 pour les femmes et 2H30 pour les hommes. La produc­ti­vité des diffé­rentes acti­vi­tés se répar­tie ainsi :

Acti­vité à but alimen­taire

Input en Kcal

Output en Kcal

Produc­ti­vité pour une Kcal de travail inves­tie

Agri­cul­ture 349,07 6918 19,8=le record !
chasse 359,83 1006 2,8
pêche 302,04 237 0,8
collecte 381,65 809 2,1
TOTAL 1392,50 8970 6,49 produc­ti­vité moyenne

L’agri­cul­ture est extrê­me­ment perfor­mante: les Yano­mami obtiennent en agri­cul­ture plus de 19 fois ce qu’ils inves­tissent en fatigue (éner­gie muscu­laire inves­tie, ou travail mesuré en calo­ries, ajouté au temps de travail pour réali­ser arti­sa­na­le­ment l’ou­tillage néces­saire pour le jardi­nage) alors qu’en Beauce, un céréa­li­cul­teur, pour une Kcal inves­tie, en récolte à la fin seule­ment 2,2, tant l’as­pect “input” est énorme puisqu’il faut comp­ta­bi­li­ser tous les intrants en amont, y compris les mines et la sidé­rur­gie impliquées dans le proces­sus abou­tis­sant à l’ou­tillage méca­nique, les engrais et les pesti­cides, le carbu­rant comme les frais de trans­ports de la récolte finale, et la part qui revient aux gros­sistes et semi gros­sistes jusqu’au détaillant. Calcu­ler tout cela pour l’éle­vage inten­sif abou­tit à un rende­ment néga­tif : il y a plus d’in­trants (input) que d’ex­tra­nts (output) en comp­tant tous les tenants et abou­tis­sants en amont et en aval. Cela signi­fie égale­ment qu’il est faux de nous faire croire au progrès de la renta­bi­lité en agri­cul­ture, en nous expliquant par exemple qu’un agri­cul­teur moderne nour­rit à lui seul 80 personnes, alors qu’il n’en nour­ris­sait que 40 en 1930 et 20 en 1850. Ce genre de calcul nous fait oublier que cet agri­cul­teur est de moins en moins seul pour abou­tir à ces soi-disant perfor­mances : il y a derrière lui un nombre gran­dis­sant et incal­cu­lable d’ou­vriers impliqués dans la fabri­ca­tion de tout ce qu’u­ti­lise l’ex­ploi­tant agri­cole pour parve­nir à son appa­rente produc­ti­vité. Appa­rente seule­ment. Et cela explique que globa­le­ment, tout étant lié à tout comme le savent ceux qui sont habi­tués à réflé­chir écolo­gique­ment, la société indus­trielle induit un bilan néga­tif, plus de dépenses, d’en­nuis, que de béné­fices, la résul­tante de l’en­semble étant un dépas­se­ment des capa­cité régé­né­ra­trices de la biosphère et une baisse de l’épa­nouis­se­ment humain, un senti­ment de bonheur qui nous fait défaut et qui est remplacé par l’im­pres­sion doulou­reuse de mal-être et de frus­tra­tion, dans un milieu de plus en plus malsain. Les Yano­mami, eux, savent vivre de façon épanouis­sante, en travaillant très peu, avec le senti­ment de toujours faire des choses agréables, sans jamais se pres­ser, et en entre­cou­pant à leur gré chaque acti­vité de nombreuses pauses. Le tout avec une empreinte écolo­gique si faible que ce mode de vie est compa­tible à très long terme avec les capa­ci­tés du milieu natu­rel. En moyenne, toutes acti­vi­tés confon­dues, les Yano­mami obtiennent 6,49 Kcal pour une kilo­ca­lo­rie inves­tie.

Pour produire ce total de 8970 Kcal, le travail entre les hommes et les femmes se réparti ainsi :

Acti­vité/Sexe

Homme

Femme

  Kcal Kcal
agri­cul­ture 293,82 55,25
chasse 359,83 0
pêche 135,24 166,08
cueillette 45,88 355,66

Les femmes, et c’est un tabou valable dans toutes les socié­tés tradi­tion­nelles, n’ont pas le droit “d’ajou­ter du sang au sang”, donc elles ne pratiquent pas toute forme de chasse qui risque­rait de faire couler du sang, mais ramènent à la maison tout ce qui peut s’at­tra­per sans armes qui feraient saigner: petits animaux qui s’at­trapent à la main, tortues, insectes, crabes, escar­gots, têtards, etc. on voit sur le tableau ci-dessus que leur grosse part de travail est la collecte (355 kcal contre 45 Kcal pour les hommes). C’est qu’elles vont beau­coup plus souvent en forêt que les hommes, pour la cueillette : en moyenne mensuelle sur l’an­née les femmes 21 fois contre 4 fois pour les hommes.

Des Yano­ma­mis en forêt

Tableau du nombre moyen de sorties mensuelles pour chaque acti­vité de subsis­tance :

Saison et sexe

Saison sèche

Saison des pluies

acti­vité homme femme homme femme
agri­cul­ture 16 18 15 15
chasse 8 zéro 8 zéro
pêche 3 4 7 5
collecte 1 7 3 14
TOTAL 28 29 33 34

En moyenne, dans les villages Yano­mami, 58% de la popu­la­tion est active et 42% inac­tive.

Moyenne du temps quoti­dien passé dans les diffé­rents lieux de travail, en minutes :

Saison Saison sèche   Saison des pluies
sexe homme femme homme femme
habi­ta­tion 20 H 58mn 20 H 47mn 20 H 03mn 19 H 34mn
jardin 0 H 50mn 0 H 47mn 1 H 12mn 0H 44mn
forêt 2 H 12mn 2 H 24mn 2 H 45mn 3 H 42 mn
TOTAL 24 H 24 H 24 H 24 H

 Donc contrai­re­ment au préjugé : “la femme à la maison, l’homme dehors”, elles passent plus de temps en forêt que les hommes !

L’agri­cul­ture et la chasse apportent 90,6% des calo­ries et 83% des protéines mais ne néces­sitent que 55% du temps de travail :

acti­vité en % du poids en % des calo­ries en % des protéines En propor­tion du temps de travail
agri­cul­ture
79,6 75,8 14,2 33
Chasse 11 (11+79,6=90,6%) 14,8 68,8 22 (22+33=55%)
Pêche 1,8 1,9 7,6 22
Cueillette 7,8 7,5 9,4 23

Temps moyen consa­cré quoti­dien­ne­ment aux diffé­rents travaux et temps qu’il reste pour les loisirs et le repos :

 

saison sèche sèche pluies pluies moyenne annuelle
Acti­vité / sexe homme femme homme femme homme femme
agri­cul­ture 46 mn 20 mn 1 h 09 mn 14 mn 57 mn 17 mn
chasse 64 mn zéro 1 h 25 mn zéro 1 h 14 mn zéro
pêche 26 mn 33 mn 48 mn 53 mn 37 mn 43 mn
collecte 2 mn 43 mn 16 mn 1 h 58 mn 9 mn 1 h 20 mn
Prépa­ra­tion des aliments 21 mn 1 h O8 mn 24 mn 1 h 39 22 mn 1 h 23 mn
Fabri­ca­tion et répa­ra­tion d’objets 1 h 02 mn 1 h 43 mn 58 mn 5 mn 1 h 54 mn
Soins au ménage 1 h 2O mn 2 h 24 mn 45 mn 1 h 41 mn 1 h 02 mn 2 H 02 mn
Repos et loisirs 19 h 38 mn 17 h 15 mn 18 h 25 mn 17 h 05 mn 19 h 01 mn 17 h 31 mn

 

En suppo­sant que les hommes et les femmes dorment 9 heures par nuit, il leur reste chaque jour de 8 h 30 à 10 h 30 de loisirs. Si ce tableau montre que les femmes travaillent légè­re­ment plus que les hommes, il faut consi­dé­rer qu’elles ont souvent entre les mains la quenouille pour filer le coton, petit travaille réalisé presque sans en avoir l’air, tout en parti­ci­pant acti­ve­ment aux bavar­dages et aux blagues comme au plai­sir de chan­ter, tout en faisant ce travail utile, le tout dans une chaleu­reuse convi­via­lité. Les proces­sus arti­sa­naux de produc­tion permettent de tout fabriquer dans la trans­pa­rence, au vu et au su de tous et toutes. Rien ne se passe dans la frus­trante opacité, comme dans notre monde indus­triel. Or la trans­pa­rence garanti le besoin fonda­men­tal d’in­ti­mité, possible seule­ment si tout est fabri­cable “à la maison”. Ici, chacun se sent dans une rela­tion d’in­ti­mité avec tous les objets de la vie quoti­dienne, car tout le monde sait comment ils se fabriquent. Et tout se fabrique sur place avec art et amour : l’ar­ti­san prend plai­sir à mettre sa touche person­nelle dans l’objet, même le plus banal.

Varia­tion des acti­vi­tés avec les saisons :

saison Saison sèche Saison des pluies
Acti­vité /   sexe homme femme homme femme
Subsis­tance et aliments 2 h 39 mn 2 h 44 mn 4 h 02 mn 4 h 44 mn
Autres travaux 2 h 22 mn 4 h 07 mn 1 h 43 mn 1 h 46 mn
Repos et loisirs 10 h 38 mn 8 h 09 mn 9 h 15 mn 8 h 30 mn
Nuit de sommeil 9 h 9 h 9 h 9 h

Travail quoti­dien consa­cré à la subsis­tance :

Saison Saison sèche Saison des pluies
 
Homme 2 h 39 mn 4 h 02 mn
 
femme 2 h 44 mn 4 h 44 mn

Les spécia­listes du calcul de l’ef­fort pour la subsis­tance comme Richard Lee ont trouvé chez les Boschi­man le même indice : 0,21 qu’ici chez les Yano­mami.

Autre astuce des Yano­mami pour vivre heureux : aména­ger le temps de travail tout au long des saisons pour que la moyenne soit agréable, même si la saison des pluies entraîne plus d’ac­ti­vi­tés car c’est le moment où il y a plus de fruits à récol­ter en forêt, et le moment où il faut aller plus à la chasse. Grâce à la pluie, on fait moins de bruit en forêt, car le tapis de feuilles humides ne craque pas sous les pas du chas­seur, et c’est la saison du gibier gras, plus nour­ris­sant, le animaux trouvent en abon­dance de quoi se nour­rir car la plupart des fruits sont à matu­rité et ils sont plus facile à repé­rer car on devine vers quels arbres frui­tiers ils vont aller se nour­rir. Tableau de cette dépense éner­gé­tique qui varie peu selon les saisons: à peine une centaine de kilo-calo­ries !

Saison Saison sèche Saison des pluies
Homme 1970 Kcal 2014 Kcal
femme 1666 Kcal 1772 Kcal

Connais­sance et usage de la biodi­ver­sité.

Les Yano­mami peuvent nommer 328 plantes sauvages diffé­rentes dont 68,5 % sont des arbres et des arbustes. Ques­tion : combien de plantes et d’arbre peut nommer un français moyen ?

Parmi les 65 plantes alimen­taires sauvages, 15 sont à certains moments de l’an­née une ressource rela­ti­ve­ment impor­tante, et certaines servent à accom­pa­gner agréa­ble­ment les bananes-légumes, celles qu’il faut cuire.

En moyenne, les végé­taux sauvages repré­sentent 11,48 % de toutes les ressources comes­tibles, 13,72 % de tous les produits végé­taux, 8,53 % des calo­ries et 8,26 % des protéines, comparé à l’en­semble des aliments.

Les ressources végé­tales sauvages servent aussi à des usages non alimen­taires :

  • La fabri­ca­tion d’objets,
  • Obte­nir des tein­tures pour colo­rer,
  • Obte­nir des hallu­ci­no­gènes pour les céré­mo­nies chama­niques, comprendre les causes des mala­dies et soigner
  • Obte­nir les poisons de chasse et de pêche,
  • Obte­nir des parures,
  • Se pour­voir en bois pour les feux de cuisine.

Les Yano­mami cultivent des plantes de 19 familles bota­niques distri­buées en 25 espèces et 89 varié­tés.

77 % des surfaces jardi­nées sont occu­pées par les 11 varié­tés de bana­niers, 6 % par les 5 varié­tés de manioc. Les 6 varié­tés de choux caraïbes couvrent 5,5 % des jardins, puis viennent le coton, le tabac et le maïs.

Souvent, sous les bana­niers, on trouve mêlés le manioc, le coton, le tabac, le taro et le maïs.

Les Wayampi du Haut Oyapock cultivent 37 espèces diffé­rentes, y compris les plantes à usage tech­nique comme celles pour tisser (coton) et celles pour obte­nir des conte­nants pour liquides : gourdes et cale­basses. Ils tiennent à avoir dans leurs jardins 11 varié­tés de bananes, 13 varié­tés de piment, 12 varié­tés d’ignames violets, 7 varié­tés de coton, 8 varié­tés de patates douces, 5 varié­tés de maïs, 3 varié­tés de hari­cots de Lima, 3 varié­tés de papayes, 3 varié­tés de cale­bas­siers, 3 varié­tés de caca­huètes, 3 varié­tés d’ana­nas, 2 varié­tés de roseaux pour faire des flèches, 3 varié­tés pour faire des gourdes. Au total, pour ces 37 espèces culti­vées, on dénombre 134 varié­tés.

Les Wayampi ne basent pas leur agri­cul­ture sur les bananes comme les Yano­mami, mais sur le manioc amer, qui peut couvrir les 9/10e de la surface de l’abat­tis. Ils connaissent 30 clones diffé­rents de manioc, et chacun a un usage précis en cuisine. Le manioc permet de récol­ter 18,4 tonnes de tuber­cules à l’hec­tare.

Les Wayampi trouvent en mai, cœur de la saison des pluies, 39 espèces de fruits sauvages, nombre qui tombe au pire à 5 au cœur de la saison sèche. Mais pour compen­ser, la saison sèche est la meilleure pour la pêche.

62 % de la chasse est pratiquée en suivant le calen­drier de la fruc­ti­fi­ca­tion des arbres, car on sait de cette façon comment choi­sir les zones de forêt où on aura plus de chance de trou­ver tel ou tel gibier, en fonc­tion d’une connais­sance fine de ses goûts alimen­taires, lors de la matu­rité des fruits en saison des pluies. Dans 25 % des cas seule­ment, la chasse est le fruit du hasard.

Chez les Wayampi du Haut Oyapock, 52 % des protéines animales viennent des mammi­fères, 28% des pois­sons, 13% des oiseaux et 7% des reptiles.

Chez les Yano­mami, 46,08% des protéines viennent de la chasse, 16,15% de la pêche et 11,43% de la cueillette, la forêt appor­tant 63,66% des protéines mais que 23,88% des calo­ries, d’où l’im­por­tance pour l’équi­libre alimen­taire des jardins, source de 77,12% des calo­ries.

Chez les Wayampi, l’ali­men­ta­tion est compo­sée à 43% des produits fores­tiers et à 57% de leur horti­cul­ture.

Les Wayana de Guyane, au mode de vie plus boule­versé par la séden­ta­ri­sa­tion forcée (tradi­tion­nel­le­ment, on chan­geait de place les villages tous les 10 ans) et le regrou­pe­ment des villages alors que la sagesse recom­man­dait de ne pas être plus de 10 familles dans le même village, pêchent plus, les pois­sons consti­tuants 42% de l’ali­men­ta­tion carnée, du fait des diffi­cul­tés à trou­ver faci­le­ment du gibier. C’était plus facile du temps du semi-noma­disme et de l’écla­te­ment et la disper­sion des petits villages. 42% contre 28% chez les Wayampi et 16% seule­ment chez les Yano­mami, beau­coup moins pêcheurs car beau­coup plus tradi­tion­nels.

Au total, chez les Wayampi, on compte une surface de forêt de 166 ha par personne (250 Km2 pour 150 personnes), dont 96,2% reste de la forêt primaire, essen­tielle pour l’ap­port en protéines, et 3,8% seule­ment est plus ou moins anthro­pisé.

Chez les Yano­mami, la capa­cité de charge pour­rait être de 64 à 72 habi­tants au Km2, mais la réalité consta­tée n’est que de 0,24 habi­tants au Km2, d’où l’on peut conclure que les Yano­mami n’uti­lisent que 0,36% du poten­tiel agri­cole, seule­ment 124 ha pour les 2068 Yano­mami centraux étudiés pendant 23 années de suite par Jacques Lizot, soit 0,0215% des terres dispo­nibles. (8)

Débat.

Cette sous-utili­sa­tion du poten­tiel nour­ri­cier est le signe des sylvi­li­sa­tions (le terme “civi­li­sa­tion”, du latin civis, la ville, est impropre pour les peuples qui ne supportent pas l’en­tas­se­ment urbain et la divi­sion des tâches comme la hiérar­chie!) qui estiment que notre planète est desti­née à tout le vivant, au profit d’une biodi­ver­sité maxi­mum : vision philo­so­phique biocen­trique, à l’op­posé de la vision orgueilleu­se­ment anthro­po­cen­trique qui, actuel­le­ment, nous mène à la Sixième extinc­tion massive des espèces. Il est possible au vu de l’em­bal­le­ment du réchauf­fe­ment clima­tique de voir dispa­raître tous les grands arbres et tous les mammi­fères de plus de trois kilos. On est passé main­te­nant d’un rythme d’ex­tinc­tion d’une espèce tous les 400 ans à une espèce par mois.

Dans ce contexte extrê­me­ment incer­tain, et à la veille de boule­ver­se­ments drama­tiques, il est inutile de s’aveu­gler en imagi­nant la pour­suite tranquille des courbes clas­siques telles celles de la pour­suite de l’exode rural et de l’ur­ba­ni­sa­tion : un monde sans pétrole, sans trans­ports, va se reru­ra­li­ser ou celle de la pour­suite de la hausse globale de la démo­gra­phie humaine. L’ago­nie des socié­tés indus­trielles se traduira dans un premier temps par le raidis­se­ment poli­cier et mili­taire des parties privi­lé­giées du globe, cette élite éprise d’Ame­ri­can Way of Life, surtout chez les derniers parve­nus au banquet de la frime tapa­geuse ! cette élite qui s’em­piffre du gâteau empoi­sonné, gâteau que les théo­ries socialo-marxistes veulent seule­ment parta­ger au nom de la justice sociale, même chez les adeptes actuels du N.P.A., ce Nouveau Parti Anachro­nique devrait-on dire, puisqu’ils se contentent d’être seule­ment anti-capi­ta­listes, alors qu’il faut être beau­coup plus que cela, bien plus révo­lu­tion­naire: il faut être anti-indus­triel, voire “anti-civi­li­sa­tion” comme on dit dans les tendances contes­ta­taires les plus radi­cales dans les pays anglo-saxons. Les durcis­se­ments étatiques violents auront à affron­ter le durcis­se­ment des foules frus­trées, pleine d’un ressen­ti­ment aussi instinc­tif que stérile, au sein des popu­la­tions récem­ment ethno­ci­dées et agglu­ti­nées aux portes des mirages urbains, durcis­se­ment exploité par les prêcheurs fonda­men­ta­listes atti­sant la haine revan­charde.

Par sa publi­cité intem­pes­tive, ses séries télé­vi­sées créti­ni­santes, la Société de Consom­ma­tion mondia­li­sée nourri ce ressen­ti­ment en créant ces désirs absurdes.

Faute de sagesse, celle de Majid Rahnema et d’Hé­léna Norbert-Hodge, prônant la pauvreté, ou modé­ra­tion épanouis­sante de la vie simple, inverse de la misère, le désir pervers de richesse et de puis­sance détour­nera trop long­temps les ethno­ci­dés, les peuples arra­chés à leurs campagnes, leurs forêts, leurs savanes et toun­dras des vraies solu­tions : la redé­cou­verte de la supé­rio­rité du “mode de vie sauvage”, en termes de capa­cité à produire le bonheur et le bien-être. Trop long­temps. Donc en plus du cortège des mesures de plus en plus dras­tique­ment poli­cières et sécu­ri­taires, à coups de fichage orwel­lien dopé aux nano­tech­no­lo­gies et aux puces RFID, arse­nal de la biomé­trie omni­sur­veillante, en plus du cortège des guerres autour des matières premières minières et éner­gé­tiques deve­nues rares (et précieuses pour les toxi­co­dé­pen­dants de la vie moderne et urbaine), nous allons vers les famines et les épidé­mies.

Ce sera un retour aux pandé­mies du Moyen-Age doublé d’une moder­ni­sa­tion de l’art de tuer en masse : on regret­tera les méthodes arti­sa­nales des nazis à côté de ce qui nous attend ; les souches résis­tantes mettront hors service les anti­bio­tiques, la mobi­lité inter­na­tio­nale des gens mondia­li­sera les virus et les bacté­ries mortelles. Déjà, des abovi­roses mutantes sortent des forêts tropi­cales où jusque-là elles se tenaient en équi­libre dans un milieu jadis stable et commencent à infes­ter l’es­pèce humaine. Le virus H.I.V. en est un exemple, la dengue hémor­ra­gique un autre [NdE, et plus récem­ment, le virus Zika]. On vient de déce­ler 80 nouvelles abovi­roses, dont 14 sont mortelles. Sans comp­ter la stéri­li­sa­tion du vivant par les pertur­ba­teurs endo­cri­niens, et la toxi­cité gran­dis­sante du mode de vie moderne par enva­his­se­ment non jugu­lable des produits chimiques.

Tout cela conduit à penser au carac­tère inéluc­table de la triade morti­fère hélas clas­sique : guerre, famines et épidé­mies, et à la justesse de l’ana­lyse de Chris Clug­ston diffu­sée par Yves Cochet : oui, nous allons régres­ser démo­gra­phique­ment, jusqu’à peut-être retom­ber au chiffre que nous étions avant l’ère indus­trielle. C’est dans ce cadre qu’il faut envi­sa­ger un réexa­men des notions d’AGER, SYLVA et HORTUS, en retrou­vant à la place de la notion impru­dente de DEVELOPPEMENT, celle de l’ENVELOPPEMENT, ou art d’oc­cu­per peu de place sur cette planète, grâce au repli dans les écosys­tèmes sauvages et à la remise à l’hon­neur des pratiques subtiles de l’agro-sylvo-fores­te­rie, cette horti­cul­ture discrète et non pérenne, ne modi­fiant qu’é­pi­so­dique­ment le stade clima­cique, donc fores­tier, de l’éco­sys­tème, grâce à une utili­sa­tion maxi­mum de toute la biodi­ver­sité, et la sélec­tion tradi­tion­nelle de varié­tés innom­brables dans ces jardins où exis­taient depuis des milliers d’an­nées la perma­cul­ture, avant que le concept appa­raisse. Le déve­lop­pe­ment n’est que l’éta­le­ment mono-direc­tion­nel de la présence humaine, alors que l’en­ve­lop­pe­ment fuit cette hubris si redou­tée des anciens grecs, cette déme­sure. L’en­ve­lop­pe­ment est pluri­di­rec­tion­nel, il est fait de toutes les torsades des circon­vo­lu­tions enrou­lées sur elles-mêmes, de telle sorte que les inter­faces, les points de contacts sont multiples et décuplent les possi­bi­li­tés de liens, les occa­sions de convi­via­lité, tout en lais­sant l’es­sen­tiel des écosys­tèmes à la libre diva­ga­tion des espèces sauvages.

L’AGER, c’est la guerre à la nature. L’idéal moyen-orien­tal du champ ouvert et perma­nent, une bles­sure saignante infli­gée à la nature. Cette héré­sie moyen-orien­tale qui conta­mi­nera l’Eu­rope puis par l’odieuse colo­ni­sa­tion raciste, le reste du monde, se doublera de l’hé­ré­sie étatiste, ce tropisme centra­li­sa­teur destruc­teur de l’eth­no­di­ver­sité. Et l’Etat détri­ba­lise, l’Etat unifie, l’Etat détruit le pluriel linguis­tique. On dit que 80% des 5000 langues restantes sont déjà mena­cées. 2000 langues ont dispa­rues depuis 1980. L’éro­sion de l’eth­no­di­ver­sité est encore plus rapide que celle de la biodi­ver­sité, mais ne fait guère la Une de la presse, au point que l’oc­cur­rence du terme “ethno­di­ver­sité” est encore très loin de la fréquence de celle de “biodi­ver­sité”. Pour­tant les deux sont insé­pa­rables.

Cet enré­gi­men­te­ment des petits peuples locaux tranquille­ment auto­suf­fi­sants (tous savaient vivre quasi­ment sans travailler, ou très peu, même dans les envi­ron­ne­ments qui nous paraissent hostiles, comme au cœur du Sahara ou au nord du Groen­land) n’est là que pour nour­rir le désir de Puis­sance et de Richesse de quelques-uns. L’Etat et l’Em­pire ne sont que ces inven­tions mons­trueuses pour assou­vir ces désirs pervers. Ailleurs, au sein des SYLVILISATIONS, avoir plus que le voisin était mal vu, et des méca­nismes sociaux rééqui­li­bra­teurs permet­taient de réin­tro­duire l’éga­lité sociale et l’ab­sence de hiérar­chie. Par exemple le rituel du potlach chez les Amérin­diens de la Côte Nord-Ouest cana­dienne, cette grande fête où tout est donné pour que tout le monde rede­vienne pareil.

Puis­sance et Richesse, deux termes qui se fondent sur la notion de “riki” en langue fran­cique. Quelle est cette psycho-patho­lo­gie qui incite des humains à s’en­ivrer de puis­sance et de richesse et qui en incitent d’autres à respec­ter ce tropisme patho­gène en se lais­sant aller à la “servi­tude volon­taire” au lieu de se révol­ter ? Pierre Clastres était sur la piste des bonnes ques­tions de La Boétie lorsque la mort le frap­pera trop jeune le 31 juillet 1977, le même jour que Vital Micha­lon devant la centrale nucléaire de Malville.

Si l’AGER, c’est la guerre à la nature, il est diffi­cile de se satis­faire de l’ex­pres­sion “agroé­co­lo­gie” que l’on présente comme porteuse d’une promet­teuse amélio­ra­tion de la clas­sique “agri­cul­ture biolo­gique”. L’agroé­co­lo­gie serait une agri­cul­ture écolo­gique. Mais est-il écolo­gique de tout faire repo­ser par ethno­cen­trisme (occi­den­ta­lo­cen­tré) sur l’AGER en oubliant la SYLVA et l’HORTUS ?

Déco­lo­ni­ser notre imagi­naire, c’est aussi nous sortir de nos habi­tudes occi­den­tales d’agri­cul­teurs en allant voir du côté des peuples encore non occi­den­ta­li­sés, car ils nous renseignent sur ce que nous savions faire, nous aussi, en Europe, avant l’in­va­sion de l’hé­ré­sie moyen-orien­tale, cet anthro­po­cen­trisme qui est le berceau des ravages actuels de notre fragile et petite planète.

Thierry Sallan­tin, Paris, vendredi 28 novembre 2008.


Notes 1°- Corvol A. 1987 : L’homme au bois. Histoire des rela­tions de l’homme et de la forêt , XVII-XX e siècle. Fayard. Larrère R. Nouga­rède O. 1993 : Des hommes et des forêts. Galli­mard.

2°- Michon Gene­viève 1999 : Culti­ver la forêt : sylva, ager ou hortus ? in Bahu­chet, Bley, Pagezy, dir. L’homme et la forêt tropi­cale. Ed. du Bergier 311–326.

3°- Haudri­court A.G. 1943 : L’homme et les plantes culti­vées. Payot Barrau J. 1967 : De l’homme cueilleur à l’homme culti­va­teur. Cahiers d’his­toire mondiale X,2, 275–292.

4°- Michon G . De Foresta H. 1997 : Agro­fo­rests :predo­mes­ti­ca­tion of forest trees or true domes­ti­ca­tion of forest ecosys­tems ? Nether­land Jour­nal of Agri­cul­tu­ral Science vol.45 : 451–462.

5°- Thiol­lay J.M. 1995 in Conser­va­tion Biology 335–353.

6°- Posey D.A. 1996 in Hladik C.M.,Pagezy H. dir. : L’ alimen­ta­tion en forêt tropi­cale. Inte­rac­tions biocul­tu­relles et pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment. UNESCO-MAB 131–144.

7°- Lizot Jacques, 1978 : Econo­mie primi­tive et subsis­tance. Essai sur le travail et l’ali­men­ta­tion chez les Yano­mami. Revue LIBRE n° 4 Petite Biblio­thèque Payot.

8°- Lizot Jacques 1980 : La agri­cul­tura Yano­mami. Cara­cas Antro­po­lo­gica.

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