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Le totalitarisme des milieux universitaire & de la recherche (par Jean-Marc Mandosio)
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Extrait tiré de l'excellent livre de Jean-Marc Mandosio "Après l'effondrement, notes sur l'utopie néotechnologique", Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2000.

[…] Pour répondre à ces questions, il faut prendre en considération deux phénomènes caractéristiques des milieux de l’Université et de la recherche : d’une part, l’incapacité de se représenter correctement sa propre situation ; d’autre part, l’auto-censure.

Les universitaires et les chercheurs sont – par définition, pourrait-on dire – dans l’incapacité de se représenter leur situation telle qu’elle est : à savoir, une situation de dépendance. Cette incapacité a des racines historiques très anciennes, puisqu’elle remonte à la création des universités dans l’Occident latin. Dès l’origine, celles-ci reposent sur une ambiguïté : elles revendiquent leur autonomie, tout en se plaçant dans la dépendance de l’Église. Cette ambiguïté était « grosse de contradictions durables », comme l’indique l’historien Jacques Verger, car « les maîtres et les écoliers […] sentirent bientôt les effets » de cette situation « sur leur autonomie et leur liberté intellectuelle ». Mais, « dans un premier temps, cela avait été pour eux la solution de la facilité et de la sécurité : sécurité personnelle garantie par la justice ecclésiastique, sécurité matérielle puisqu’ils gardaient ainsi le droit de prétendre à des bénéfices ecclésiastiques ». Cette contradiction entre une sujétion réelle, d’autant plus tolérable qu’elle est assortie d’avantages matériels, et une autonomie revendiquée, reste aujourd’hui encore une composante fondamentale de la situation des universitaires et des chercheurs. Cela ressort parfaitement d’une étude réalisée en 1996, à la demande du C.N.R.S., par un « consultant » extérieur (mais dont les résultats, allez savoir pourquoi, n’ont jamais été publiés) :

Les chercheurs ont apparemment du mal à accepter que leurs travaux soient dirigés par le gouvernement. Ils vivent sur le mythe d’une recherche autonome et indépendante du pouvoir politique. C’est pourquoi ils assument mal le fait d’être assujettis à l’État. Ils considèrent ainsi comme anormal le fait de devoir « appliquer les directives du ministère », qu’ils considèrent comme « extérieur » au C.N.R.S. « Le ministère est un cerveau qui est implanté, mais qui vient de l’extérieur. […] » Le C.N.R.S. est donc pour eux un organisme paradoxal, dont la « tête » est un « implant », une « greffe ». Cette greffe prend d’autant moins qu’elle est souvent remplacée : « On change souvent de tête. » D’ailleurs, le C.N.R.S. est perçu comme un organisme instable, « quelque chose qui est toujours en mouvement. » « Ça bouge tout le temps. » Malgré tout, c’est « un organisme bien constitué, autonome ».

Ces descriptions paradoxales, ces définitions contradictoires indiquent bien qu’il existe un sentiment de malaise […] ; les agents du C.N.R.S. n’arrivent pas, semble-t-il, à se faire une idée cohérente de leur propre statut. Ils manifestent à la fois

— un très fort attachement à la distinction entre le « public » et le « privé », distinguant soigneusement, par exemple, entre laboratoires « propres », « associés » ou « mixtes », et n’acceptent pas que l’on parle du C.N.R.S. comme d’une « entreprise » ;

— et une très vive réticence à se considérer comme des agents de l’État, préférant se situer par rapport au monde (qu’ils idéalisent manifestement) de la recherche, qui ignorerait les frontières et les administrations.

Avec une conscience à ce point mystifiée, il ne faut pas s’étonner que les chercheurs mentionnés dans le chapitre précédent aient pu s’adapter aussi rapidement à l’absurdité du mode de fonctionnement de la T.G.B.N.F. ; cet établissement n’est certainement pas plus « anormal » à leurs veux que ce C.N.R.S. dont « la “tête” est un “implant” » mais qui n’en est pas moins « un organisme bien constitué ».

Leur aptitude à s’illusionner sur leur propre sort fait de tous ces chercheurs, en réalité, des étudiants attardés :

« Esclave stoïcien, l’étudiant se croit d’autant plus libre que toutes les chaînes de l’autorité le lient. Comme sa nouvelle famille, l’Université, il se prend pour l’être social le plus “autonome” alors qu’il relève directement et conjointement des deux systèmes les plus puissants de l’autorité sociale : la famille et l’État. Il est leur enfant rangé et reconnaissant. Suivant la même logique de l’enfant soumis, il participe à toutes les valeurs et mystifications du système, et les concentre en lui. […] il est normal que tout débat passe par-dessus la tête de l’étudiant […] et lui échappe totalement : l’ensemble de sa vie, et a fortiori de la vie, lui échappe. » (De la misère en milieu étudiant, 1966.)

Si notre société fait des progrès, c’est bien dans le sens de l’infantilisation ; c’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’une description de la fausse conscience des étudiants d’hier s’applique parfaitement – à la « famille » près – aux chercheurs d’aujourd’hui. Dans l’exercice même de ses fonctions, un chercheur (à l’exception des mandarins dont le prestige et le pouvoir occultent la misère réelle de tous les autres) n’est le plus souvent qu’un employé auquel on ne réclame que de l’obéissance et de la soumission. participant à des travaux collectifs dont il n’est qu’un infime maillon et dont il ne contrôle ni la finalité, ni la méthode, ni même parfois les résultats. Dans ce travail à la chaîne qu’est la recherche techno-scientifique, presque aucune place n’est laissée à l’initiative individuelle.

(La conséquence d’un tel dressage est que les chercheurs sont rarement enclins à penser librement et que, lorsqu’ils le font, c’est nécessairement contre la tendance générale des institutions dont ils sont membres. Pour donner le change, ces institutions – surtout dans la recherche d’État – financent quelques contestataires officiels tels que le professeur au Collège de France Pierre Bourdieu, étranges personnages dont la fonction est de cracher, le plus ouvertement du monde, dans la soupe et qui sont là, en réalité, pour légitimer lesdites institutions en prouvant qu’elles constituent des « espaces de liberté ».)

Cette incapacité de penser par soi-même explique l’inanité d’un bon nombre d’ouvrages dits « de recherche ». En voici un exemple type, où le « questionnement » pseudophilosophique rejoint l’insignifiance du babil médiatique : L’Effacement de l’avenir, par Pierre-André Taguieff, chercheur au C.N.R.S. (éditions Galilée, 2000). Cet auteur s’empresse de prévenir – au cas où l’on penserait que le titre de l’ouvrage sous-entend quelque affirmation – que « l’“effacement de l’avenir” est moins une thèse à soutenir qu’une question à poser, impliquant une remise en discussion d’un certain nombre d’évidences sur ce qu’il est convenu d’appeler la modernité, le progrès, la démocratie, la technique, la postmodernité […] » (p. 13). Parti d’un si bon pas, et sans se donner la peine de préciser davantage quelle est la « question » qu’il pose, Taguieff noircit plus de 450 pages, inextricable fouillis de citations en tout genre où l’on cherche en vain à discerner la pensée de l’auteur, pour aboutir (p. 476) à cette conclusion d’une originalité foudroyante :

Peut-être [ce « peut-être » est admirable] devons-nous supposer que nous vivons à l’époque d’un grand passage, marqué par vin changement de posture vis-à-vis de l’avenir : le passage de la confiance dans l’avenir à la responsabilité à l’égard du futur. […] Aussi peut-on soutenir, en forçant le trait et en flirtant avec le sociologisme ambiant, que nous subissons les effets du passage d’une société de confiance 52 et d’espoir sans limites à une société de peur et de responsabilité infinies, en quête cependant de limites que nulle tradition n’est plus susceptible de fixer.

La « question » posée au début du livre se retrouve donc, telle quelle, à la fin ; dans l’intervalle, nous n’avons rien appris. Cette étourdissante compilation de références s’achève par une formule digne des aphorismes d’Angremy : « L’horizon progressiste est constellé d’une multiplicité de possibles »!

Tous ces livres inutiles – il en existe d’innombrables de la même farine, écrits par Isabelle Stengers, Michel Serres, Bruno Latour et tous les autres clones interchangeables de la postmodernité philosophique –, qui font semblant d’aborder de vastes questions pour faire diversion, occuper le marché et susciter de faux débats dans les hebdomadaires « culturels », sont l’œuvre de « chercheurs » appointés par l’État ; et il n’est pas jusqu’à la lie la plus infâme de la coterie philosophico-médiatique (les Glucksmann, les Ferry, les Comte-Sponville…) qui ne soit directement issue de l’Université. Le C.N.R.S. abrite même en son sein de simples journalistes, tel ce Roger-Pol Droit qui philosophe une fois par semaine dans Le Monde.

Mais quittons ces bas-fonds pour aller voir plus haut, là où se forme, dit-on, l’élite intellectuelle de la nation : l’École normale supérieure. Qu’y voyons-nous ? Un certain Charles Alunni, par exemple, qui s’intitule modestement « Directeur du Laboratoire disciplinaire “Pensée des sciences” ». Son programme « 1999–2001 » confirme la fertilité de cette institution qui, après avoir mis au monde plusieurs générations d’althussériens, lacaniens et autres derridiens, continue de déverser sur le marché son quota de jargonneurs déments :

Cette année nous aborderons trois nouvelles thématiques nécessairement coordonnées :

  1. La question philosophico-scientifique Temps et Durée tournera autour de relectures de Bergson et Bachelard, approchées tant d’un point de vue philosophique interne qu’au niveau des ressources que ces dispositifs peuvent encore représenter en biologie, en cosmologie ou relativité. […]

  2. La question des dispositifs virtuels à travers l’imposition des nouvelles technologies : notions de « temps réel », de rapidité, d’accélération temporelle et de politique de l’écriture. On abordera également la question de la virtualisation comme déréalisation dans la théorie et la pratique des « jeux de rôles ». […]

  3. L’approche psychanalytique de l’ébranlement actuel de la Loi du Père, à travers les réformes juridiques du PACS, l’idéologie des quotas, ou la féminisation de l’enseignement. Le protocole proposé aux analystes sera : Loi du Père, perversion et Mèreversion. […]

  4. Nous reprendrons également le fil des questionnements touchant à la physique, aux mathématiques, à la physique-mathématique à travers les notions de diagrammes, de nœuds, d’opérateurs, de spectres, de champs, de représentations conformes, d’échelles, de connexions, de formalismes (tensoriels, spinoriels, p-formes, Geroch/Held/Penrose, ondelettes), de « réalités archaïques » (Alain Connes), etc. […]

Pour conférer un semblant d’unité à ces arlequins conceptuels où tout marche à l’esbroufe, Alunni précise que « le lien sera opéré à travers un questionnement touchant à la mémoire et à la double question du “support” et de la “trace” ». Bigre ! Et ce monsieur n’est pas seulement un plaisantin ; c’est aussi un bateleur sans scrupules qui ne craint pas d’annoncer urbi et orbi – dans son programme imprimé et sur son site Internet – la participation à son « Laboratoire disciplinaire » [!] d’« invités » qui ne lui ont pas donné leur accord.

Si de tels génies sortent de l’Université, c’est qu’ils y sont d’abord entrés, dirait un observateur de bon sens. Quand on voit comment se passent la plupart des soutenances de thèses – couronnement du cursus, indispensable vade-mecum pour accéder au ciel empyrée de la recherche et de l’enseignement « supérieur » –, les mentions « très honorable avec félicitations du jury » parfois attribuées à des tâcherons sachant à peine écrire le français par des jurys incompétents (ou qui n’ont pas lu la thèse), on comprend mieux la médiocrité de la production du tout-venant des universitaires. Cette médiocrité n’est pas accidentelle ; elle est le produit du système. On comprend pourquoi les éditeurs renoncent, dans leur grande majorité, à publier des thèses – en dehors des officines spécialisées qui se nourrissent de subventions en appliquant aux auteurs des contrats léonins –, qu’il ne se trouve presque personne, même parmi le public spécialisé, pour vouloir lire. Et l’on comprend enfin que beaucoup de « chercheurs » voient dans Internet une planche de salut, l’auto-édition (grâce à la création d’une « page personnelle ») leur permettant de mettre à la disposition du monde entier, en « temps réel » et sans intermédiaire, l’intégralité de leur production. Ce sera justice ; car rien ne les distinguera plus du premier graphomane venu, également libre d’écrire n’importe quoi et de le faire savoir, si ce n’est qu’ils pourront afficher leur appartenance au C.N.R.S. ou à l’Université.

Comment, dès lors, faire la différence entre un travail scientifique et un autre qui ne l’est pas ? Une telle distinction soulève, bien sûr, des questions épistémologiques qui ne sont pas minces ; et nous ne plaidons pas pour le retour à un dogmatisme qui a jeté le discrédit, pendant plusieurs siècles, sur les sorbonagres – ces « ânes de la Sorbonne » dont se moquait Rabelais – et leurs pareils. Mais force est de constater que le relativisme qui, de fait, régit aujourd’hui ces institutions ne les discrédite pas moins efficacement.

De nos jours, un travail scientifique n’est pas – comme on pourrait le penser en prenant la notion de « science » au sérieux – un travail qui respecte un certain nombre de critères, objectifs (définition précise de la question posée, protocole de recherche reproductible et donc vérifiable, rigueur absolue dans la méthode utilisée, description précise des résultats obtenus) ou d’appréciation plus délicate (pertinence de la question posée et de la méthode choisie, milité de la recherche menée). On constate souvent – dans les sciences « dures » comme dans les sciences « humaines » – une distorsion non négligeable entre l’exploitation des résultats par les auteurs eux-mêmes et la teneur réelle des résultats en question : ainsi l’on annonce régulièrement de grandes victoires sur le front des thérapies géniques ou de la lutte contre le cancer ou le sida qui ne sont, à bien y regarder, que de fausses nouvelles, des vœux pieux destinés à faire patienter le public. Des échafaudages d’hypothèses sont tenus pour des résultats solidement acquis sur lesquels on s’appuie, brouillant la distinction, pourtant fondamentale, entre une spéculation et une démonstration. En outre, un nombre considérable de recherches sont manifestement biaisées : on « découvre » de l’eau sur Mars au moment opportun, avec la caution de la prestigieuse revue américaine Science ; les études vantant les mérites de la consommation régulière de vin rouge ou de corn flakes sont respectivement financées par les producteurs de vin et de corn flakes. La multiplication des expertises et contre-expertises aux résultats contradictoires – toujours, comme par hasard, en accord avec les intérêts de l’institution ou de l’entreprise qui les finance – montre que l’objectivité des scientifiques est une illusion.

Voici deux exemples d’études totalement absurdes tirés du magazine professionnel FMC hebdo – « la revue de formation des médecins généralistes » –, qui ne sont pas des canulars de potaches et ont été publiées dans des revues scientifiques supposées pratiquer la plus extrême rigueur dans le choix des articles :

« Amaigrissement : l’apport inattendu du chewing-gum. La mastication de chewing-gum occasionne une dépense d’énergie significative qui, selon des chercheurs de la Mayo Clinic, permettrait la perte de 5 kg par an si elle était effectuée en permanence. La mesure de la dépense d’énergie provoquée par cette activité chez des sujets par ailleurs au repos a été faite grâce à un appareil de mesure calorimétrique indirecte : elle est de 70 kcal/h contre 58 au repos, soit une augmentation d’environ 20 %. La station debout occasionne la production de 11 % d’énergie en plus, la marche de 106 %. Source : NEJM [New England Journal of Medicine], 341, 27 : 2 100. » (FMC hebdo, n° 59, 25 janvier 2000.)

« Mémoire : mâcher du chewing-gum pour l’entretenir ? C’est du moins ce qu’affirment des chercheurs japonais dans un article paru dans la revue Behavioural Brain Research : des souris, manipulées génétiquement et présentant un vieillissement accéléré, ont été empêchées de mastiquer par l’extraction de leurs molaires. Soumises à des épreuves de mémorisation dans un labyrinthe aquatique, elles ont été incapables de trouver leur chemin, contrairement à leurs congénères dotées de toutes leurs dents. L’examen de leur hippocampe a montré une détérioration de leurs cellules gliales. L’observation par l’IRM [imagerie à résonance magnétique] de personnes en train de mastiquer a montré l’activité nettement accrue de cette région du cerveau. Cette action passe-t-elle par la diminution du stress qu’elle engendre ? » (FMC hebdo, n° 71, 18 avril 2000.)

Des recherches de cet acabit, visant à montrer que mâcher du chewing-gum fait maigrir et rend intelligent, ne sont pas menées par des retraités au cerveau un peu dérangé qui auraient installé un laboratoire dans leur cave ou dans leur garage. Elles sont le fait d’équipes officiellement constituées, ayant obtenu des financements parfois importants – nous ignorons quelle part y ont pris les fabricants de chewing-gum – pour mener à bien de tels projets. Nous apprendrons sans doute bientôt dans The Lancet que la consommation régulière de beurre de cacahuètes rend fort en maths, et les Annales de l’institut Pasteur nous révéleront que les performances sexuelles des hommes de plus de soixante-quinze ans sont incomparablement meilleures s’ils portent des Nike Air en buvant du Virgin-Cola.

Ce que l’on appelle aujourd’hui un travail scientifique est, tout simplement, un travail publié dans une revue tenue pour scientifique par un individu ou une équipe appartenant à une institution dite « de recherche ». Ce n’est pas sur son contenu que l’on s’appuie pour le considérer comme scientifique, mais sur des critères absolument extérieurs, qui relèvent de l’argument d’autorité. Le C.N.R.S. et l’Université, bien en peine d’« évaluer » la production de leurs employés ou de ceux qui sont candidats à l’être, mettent désormais l’accent sur le nombre de publications d’un auteur et la fréquence des citations de ses travaux (évaluation « bibliométrique » établie à partir de répertoires statistiques internationaux) pour juger de sa valeur scientifique. Le recours à des critères aussi peu fiables comme mesure prétendument objective de la qualité est la conséquence de l’hyper-spécialisation des travaux, devenue telle que même les habituelles procédures de cooptation et d’« évaluation par les pairs » se révèlent inefficaces (outre que ces procédures, comme nous l’avons déjà indiqué, sont biaisées par des considérations – rivalités, retours d’ascenseur – qui n’ont rien à voir avec les qualités scientifiques des personnes ainsi évaluées).

Est donc « scientifique » celui dont la carte de visite dit qu’il l’est. Cette dissolution de tout critère de jugement au profit du seul principe d’autorité est la conséquence directe de la disparition progressive du souci d’objectivité dans les travaux scientifiques eux-mêmes. Le vieux dogmatisme scientiste ayant été – salutairement – démoli à coups de marteau par les « philosophes du soupçon », un relativisme épistémologique a surgi à sa place, d’abord avec le structuralisme, puis le déconstructionnisme postmoderne. Ce relativisme décrète que l’objectivité, la vérité, sont de pures illusions : les faits n’existent qu’en tant qu’ils sont des « constructions » de l’esprit – d’où la « déconstruction », destinée à montrer que la vérité ne réside pas, comme l’ont naïvement cru les philosophes des siècles passés, dans la congruence d’une chose et de l’idée que nous nous en faisons, dans l’adéquation entre les idées et les faits, mais qu’elle n’est qu’une « stratégie discursive », un appareil rhétorique produisant des « effets de vérité ». À l’affirmation « il pleut » proférée sous une pluie battante, un relativiste conséquent devra répondre : « C’est votre opinion. » Et il vous montrera que la structure de votre discours vise à susciter chez l’auditeur la persuasion qu’en effet, il pleut. La philosophie de notre époque, qui n’est rien d’autre qu’une sophistique, aboutit ainsi à légitimer la conception que les journalistes et les politiciens se font de la vérité : une question de point de vue.

Le relativisme épistémologique est, à sa façon, un nouveau dogmatisme plus insidieux que l’ancien, qui avait au moins l’avantage d’être clairement identifié comme tel. Sous les dehors politiquement corrects d’une tolérance absolue – comme si la tolérance était, en matière scientifique, une vertu –, il ramène, par pétition de principe, tout discours visant à dire quelque chose sur le monde à une structure d’auto-légitimation qui ne nous apprend rien, en réalité, sur le monde mais nous renseigne seulement sur les intentions de celui qui parle. En réduisant toute assertion à une construction mentale, le relativisme épistémologique s’affirme comme un idéalisme qui voit dans tout référent extérieur à l’esprit une projection de ce dernier. Aucun discours ne peut donc se présenter comme vrai ou adéquat à son objet, puisqu’il n’y a pas d’objet en dehors du discours lui-même. En l’absence de vérité, toutes les interprétations se valent : personne n’a raison, mais, du même coup, personne n’a tort. Il n’y a donc plus lieu de distinguer les « bons » travaux des « mauvais » ; tout chercheur ou professeur dûment estampillé est nécessairement « bon », quand bien même tout le monde saurait, en réalité, que ses travaux ne valent pas tripette. Et il suffit qu’un charlatan ainsi estampilllé mime la scientificité en produisant des liasses de statistiques, en inventant une terminologie tarabiscotée (comme l’avait fait Lacan, avec le succès que l’on sait), ou en citant à tout bout de champ des noms d’auteurs et de théories (tel l’Alunni cité plus haut), pour être considéré comme un grand penseur : la science n’est-elle pas une « stratégie discursive » ?

Ayant atteint un tel niveau de décomposition institutionnelle et intellectuelle, il n’est pas étonnant de voir tous ces personnages s’auto-censurer. Il faut être une sorte de fou littéraire, comme Jean-François Raguet, pour dénoncer en termes crus la « pourriture » des milieux universitaires, en montrant que la philosophie des professeurs n’est pas « le dernier sanctuaire de la probité intellectuelle » qu’elle prétend être, mais un marigot livré à un « mandarinat mafieux de pontifes formés au moule du père Ubu ».

Ceux qui sont dans l’institution, à chacun de ses échelons, prennent bien soin de ne vexer personne pour ne pas compromettre leurs chances d’accéder à l’échelon supérieur : le thésard brosse dans le sens du poil son directeur de thèse dont il attend en retour la bienveillance ; le chargé de conférences vacataire ne veut que du bien aux directeurs de conférences qui lui permettront peut-être d’accéder à un emploi stable et rémunéré ; le maître de conférences est très serviable avec les professeurs qui l’éliront peut-être parmi eux ; le professeur au Collège de France honore les membres de l’institut ou de l’Académie française qui voudront peut-être l’accueillir en leur sein, etc.

« On se jette l’eau bénite, on se passe l’encensoir ; chacun a son jour pour être dieu : c’est une touchante égalité d’ambitions au même niveau. La camaraderie est en même temps un obstacle au talent qui se respecte, et un appui pour la médiocrité qui tend la main. C’est une assurance mutuelle contre l’obscurité : la police se paie en éloges fraternels, et la prime se compte en menue gloire. Les assurés se cramponnent l’un à l’autre, se font la courte échelle, et se croient de grands hommes. » (Elias Regnault, L’Homme de lettres, 1841.)

Rien n’a changé, et la situation est même pire que ce qu’elle était avant 1968 ; car la rareté des postes, délivrés au compte-gouttes, et la surabondance des postulants fait prospérer les courtisans, qui se poussent du coude afin d’être sûrs d’arriver les premiers, n’hésitant pas, s’il le faut, à jouer les nègres pour leurs « patrons ».

Jacques Bouveresse a récemment rappelé – dans un ouvrage largement consacré aux escroqueries intellectuelles de Régis Debray (qui ne méritait pas, pensons-nous, cette forme de reconnaissance qu’est une réfutation très détaillée) – que la tendance caractéristique des intellectuels [est], en général, de réclamer davantage de démocratie et de transparence dans tous les domaines, à l’exception, malheureusement, du leur. Ce qui est bon pour la société en général ne l’est manifestement pas pour la leur, qui doit rester organisée plutôt de façon oligarchique, hiérarchique, clanique et même, sur bien des points, carrément maffieuse. Il n’y a probablement guère de gouvernement qui soit moins républicain que celui de notre fameuse « République des Lettres », qui contrairement à ce que suggère son nom, ressemble nettement plus à une organisation de type tribal ; et les défenseurs les plus ardents des valeurs républicaines ne semblent plus guère capables de s’en étonner et a fortiori de s’en indigner. Le clientélisme, le copinage, le cumul et la corruption, que l’on condamne avec vigueur dans tous les autres cas, sont considérés ici plus ou moins comme la façon normale de faire.

Dans un milieu organisé de la sorte – et régi par le principe relativiste selon lequel toutes les opinions se valent, dès lors qu’elles émanent d’individus autorisés –, rien n’est regardé avec plus d’horreur que la critique, immédiatement assimilée à une attaque ad hominem et (selon l’expression de Bouveresse) « à une sorte d’atteinte insupportable à la liberté de pensée et d’expression ». Un tel état d’esprit explique que la critique publique d’une institution telle que la T.G.B.N.F., mettant nécessairement en cause des personnes haut placées (académiciens, administrateurs divers), soit une chose qui paraît littéralement impossible à bon nombre de ceux qui pourtant, en leur for intérieur, n’en pensent pas moins. Et, après avoir passé des décennies à dissoudre la notion de vérité dans le chaudron structuraliste et déconstructionniste, nos universitaires ont fini par trouver impensable que l’on puisse critiquer quoi que ce soit.

Jean-Marc Mandosio

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