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Le totalitarisme des milieux universitaire & de la recherche (par Jean-Marc Mandosio)
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Extrait tiré de l'excellent livre de Jean-Marc Mandosio "Après l'effondrement, notes sur l'utopie néotechnologique", Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2000.

[…] Pour répondre à ces ques­tions, il faut prendre en consi­dé­ra­tion deux phéno­mènes carac­té­ris­tiques des milieux de l’Uni­ver­sité et de la recherche : d’une part, l’in­ca­pa­cité de se repré­sen­ter correc­te­ment sa propre situa­tion ; d’autre part, l’auto-censure.

Les univer­si­taires et les cher­cheurs sont – par défi­ni­tion, pour­rait-on dire – dans l’in­ca­pa­cité de se repré­sen­ter leur situa­tion telle qu’elle est : à savoir, une situa­tion de dépen­dance. Cette inca­pa­cité a des racines histo­riques très anciennes, puisqu’elle remonte à la créa­tion des univer­si­tés dans l’Oc­ci­dent latin. Dès l’ori­gine, celles-ci reposent sur une ambi­guïté : elles reven­diquent leur auto­no­mie, tout en se plaçant dans la dépen­dance de l’Église. Cette ambi­guïté était « grosse de contra­dic­tions durables », comme l’in­dique l’his­to­rien Jacques Verger, car « les maîtres et les écoliers […] sentirent bien­tôt les effets » de cette situa­tion « sur leur auto­no­mie et leur liberté intel­lec­tuelle ». Mais, « dans un premier temps, cela avait été pour eux la solu­tion de la faci­lité et de la sécu­rité : sécu­rité person­nelle garan­tie par la justice ecclé­sias­tique, sécu­rité maté­rielle puisqu’ils gardaient ainsi le droit de prétendre à des béné­fices ecclé­sias­tiques ». Cette contra­dic­tion entre une sujé­tion réelle, d’au­tant plus tolé­rable qu’elle est assor­tie d’avan­tages maté­riels, et une auto­no­mie reven­diquée, reste aujourd’­hui encore une compo­sante fonda­men­tale de la situa­tion des univer­si­taires et des cher­cheurs. Cela ressort parfai­te­ment d’une étude réali­sée en 1996, à la demande du C.N.R.S., par un « consul­tant » exté­rieur (mais dont les résul­tats, allez savoir pourquoi, n’ont jamais été publiés) :

Les cher­cheurs ont appa­rem­ment du mal à accep­ter que leurs travaux soient diri­gés par le gouver­ne­ment. Ils vivent sur le mythe d’une recherche auto­nome et indé­pen­dante du pouvoir poli­tique. C’est pourquoi ils assument mal le fait d’être assujet­tis à l’État. Ils consi­dèrent ainsi comme anor­mal le fait de devoir « appliquer les direc­tives du minis­tère », qu’ils consi­dèrent comme « exté­rieur » au C.N.R.S. « Le minis­tère est un cerveau qui est implanté, mais qui vient de l’ex­té­rieur. […] » Le C.N.R.S. est donc pour eux un orga­nisme para­doxal, dont la « tête » est un « implant », une « greffe ». Cette greffe prend d’au­tant moins qu’elle est souvent rempla­cée : « On change souvent de tête. » D’ailleurs, le C.N.R.S. est perçu comme un orga­nisme instable, « quelque chose qui est toujours en mouve­ment. » « Ça bouge tout le temps. » Malgré tout, c’est « un orga­nisme bien consti­tué, auto­nome ».

Ces descrip­tions para­doxales, ces défi­ni­tions contra­dic­toires indiquent bien qu’il existe un senti­ment de malaise […] ; les agents du C.N.R.S. n’ar­rivent pas, semble-t-il, à se faire une idée cohé­rente de leur propre statut. Ils mani­festent à la fois

— un très fort atta­che­ment à la distinc­tion entre le « public » et le « privé », distin­guant soigneu­se­ment, par exemple, entre labo­ra­toires « propres », « asso­ciés » ou « mixtes », et n’ac­ceptent pas que l’on parle du C.N.R.S. comme d’une « entre­prise » ;

— et une très vive réti­cence à se consi­dé­rer comme des agents de l’État, préfé­rant se situer par rapport au monde (qu’ils idéa­lisent mani­fes­te­ment) de la recherche, qui igno­re­rait les fron­tières et les admi­nis­tra­tions.

Avec une conscience à ce point mysti­fiée, il ne faut pas s’éton­ner que les cher­cheurs mention­nés dans le chapitre précé­dent aient pu s’adap­ter aussi rapi­de­ment à l’ab­sur­dité du mode de fonc­tion­ne­ment de la T.G.B.N.F. ; cet établis­se­ment n’est certai­ne­ment pas plus « anor­mal » à leurs veux que ce C.N.R.S. dont « la “tête” est un “implant” » mais qui n’en est pas moins « un orga­nisme bien consti­tué ».

Leur apti­tude à s’illu­sion­ner sur leur propre sort fait de tous ces cher­cheurs, en réalité, des étudiants attar­dés :

« Esclave stoï­cien, l’étu­diant se croit d’au­tant plus libre que toutes les chaînes de l’au­to­rité le lient. Comme sa nouvelle famille, l’Uni­ver­sité, il se prend pour l’être social le plus “auto­nome” alors qu’il relève direc­te­ment et conjoin­te­ment des deux systèmes les plus puis­sants de l’au­to­rité sociale : la famille et l’État. Il est leur enfant rangé et recon­nais­sant. Suivant la même logique de l’en­fant soumis, il parti­cipe à toutes les valeurs et mysti­fi­ca­tions du système, et les concentre en lui. […] il est normal que tout débat passe par-dessus la tête de l’étu­diant […] et lui échappe tota­le­ment : l’en­semble de sa vie, et a fortiori de la vie, lui échappe. » (De la misère en milieu étudiant, 1966.)

Si notre société fait des progrès, c’est bien dans le sens de l’in­fan­ti­li­sa­tion ; c’est pourquoi il n’est pas éton­nant qu’une descrip­tion de la fausse conscience des étudiants d’hier s’ap­plique parfai­te­ment – à la « famille » près – aux cher­cheurs d’aujourd’­hui. Dans l’exer­cice même de ses fonc­tions, un cher­cheur (à l’ex­cep­tion des manda­rins dont le pres­tige et le pouvoir occultent la misère réelle de tous les autres) n’est le plus souvent qu’un employé auquel on ne réclame que de l’obéis­sance et de la soumis­sion. parti­ci­pant à des travaux collec­tifs dont il n’est qu’un infime maillon et dont il ne contrôle ni la fina­lité, ni la méthode, ni même parfois les résul­tats. Dans ce travail à la chaîne qu’est la recherche techno-scien­ti­fique, presque aucune place n’est lais­sée à l’ini­tia­tive indi­vi­duelle.

(La consé­quence d’un tel dres­sage est que les cher­cheurs sont rare­ment enclins à penser libre­ment et que, lorsqu’ils le font, c’est néces­sai­re­ment contre la tendance géné­rale des insti­tu­tions dont ils sont membres. Pour donner le change, ces insti­tu­tions – surtout dans la recherche d’État – financent quelques contes­ta­taires offi­ciels tels que le profes­seur au Collège de France Pierre Bour­dieu, étranges person­nages dont la fonc­tion est de cracher, le plus ouver­te­ment du monde, dans la soupe et qui sont là, en réalité, pour légi­ti­mer lesdites insti­tu­tions en prou­vant qu’elles consti­tuent des « espaces de liberté ».)

Cette inca­pa­cité de penser par soi-même explique l’ina­nité d’un bon nombre d’ou­vrages dits « de recherche ». En voici un exemple type, où le « ques­tion­ne­ment » pseu­do­phi­lo­so­phique rejoint l’in­si­gni­fiance du babil média­tique : L’Ef­fa­ce­ment de l’ave­nir, par Pierre-André Taguieff, cher­cheur au C.N.R.S. (éditions Gali­lée, 2000). Cet auteur s’em­presse de préve­nir – au cas où l’on pense­rait que le titre de l’ou­vrage sous-entend quelque affir­ma­tion – que « l’“effa­ce­ment de l’ave­nir” est moins une thèse à soute­nir qu’une ques­tion à poser, impliquant une remise en discus­sion d’un certain nombre d’évi­dences sur ce qu’il est convenu d’ap­pe­ler la moder­nité, le progrès, la démo­cra­tie, la tech­nique, la post­mo­der­nité […] » (p. 13). Parti d’un si bon pas, et sans se donner la peine de préci­ser davan­tage quelle est la « ques­tion » qu’il pose, Taguieff noir­cit plus de 450 pages, inex­tri­cable fouillis de cita­tions en tout genre où l’on cherche en vain à discer­ner la pensée de l’au­teur, pour abou­tir (p. 476) à cette conclu­sion d’une origi­na­lité foudroyante :

Peut-être [ce « peut-être » est admi­rable] devons-nous suppo­ser que nous vivons à l’époque d’un grand passage, marqué par vin chan­ge­ment de posture vis-à-vis de l’ave­nir : le passage de la confiance dans l’ave­nir à la respon­sa­bi­lité à l’égard du futur. […] Aussi peut-on soute­nir, en forçant le trait et en flir­tant avec le socio­lo­gisme ambiant, que nous subis­sons les effets du passage d’une société de confiance 52 et d’es­poir sans limites à une société de peur et de respon­sa­bi­lité infi­nies, en quête cepen­dant de limites que nulle tradi­tion n’est plus suscep­tible de fixer.

La « ques­tion » posée au début du livre se retrouve donc, telle quelle, à la fin ; dans l’in­ter­valle, nous n’avons rien appris. Cette étour­dis­sante compi­la­tion de réfé­rences s’achève par une formule digne des apho­rismes d’An­gremy : « L’ho­ri­zon progres­siste est constellé d’une multi­pli­cité de possibles »!

Tous ces livres inutiles – il en existe d’in­nom­brables de la même farine, écrits par Isabelle Sten­gers, Michel Serres, Bruno Latour et tous les autres clones inter­chan­geables de la post­mo­der­nité philo­so­phique –, qui font semblant d’abor­der de vastes ques­tions pour faire diver­sion, occu­per le marché et susci­ter de faux débats dans les hebdo­ma­daires « cultu­rels », sont l’œuvre de « cher­cheurs » appoin­tés par l’État ; et il n’est pas jusqu’à la lie la plus infâme de la cote­rie philo­so­phico-média­tique (les Glucks­mann, les Ferry, les Comte-Spon­vil­le…) qui ne soit direc­te­ment issue de l’Uni­ver­sité. Le C.N.R.S. abrite même en son sein de simples jour­na­listes, tel ce Roger-Pol Droit qui philo­sophe une fois par semaine dans Le Monde.

Mais quit­tons ces bas-fonds pour aller voir plus haut, là où se forme, dit-on, l’élite intel­lec­tuelle de la nation : l’École normale supé­rieure. Qu’y voyons-nous ? Un certain Charles Alunni, par exemple, qui s’in­ti­tule modes­te­ment « Direc­teur du Labo­ra­toire disci­pli­naire “Pensée des sciences” ». Son programme « 1999–2001 » confirme la ferti­lité de cette insti­tu­tion qui, après avoir mis au monde plusieurs géné­ra­tions d’al­thus­sé­riens, laca­niens et autres derri­diens, conti­nue de déver­ser sur le marché son quota de jargon­neurs déments :

Cette année nous abor­de­rons trois nouvelles théma­tiques néces­sai­re­ment coor­don­nées :

  1. La ques­tion philo­so­phico-scien­ti­fique Temps et Durée tour­nera autour de relec­tures de Berg­son et Bache­lard, appro­chées tant d’un point de vue philo­so­phique interne qu’au niveau des ressources que ces dispo­si­tifs peuvent encore repré­sen­ter en biolo­gie, en cosmo­lo­gie ou rela­ti­vité. […]

  2. La ques­tion des dispo­si­tifs virtuels à travers l’im­po­si­tion des nouvelles tech­no­lo­gies : notions de « temps réel », de rapi­dité, d’ac­cé­lé­ra­tion tempo­relle et de poli­tique de l’écri­ture. On abor­dera égale­ment la ques­tion de la virtua­li­sa­tion comme déréa­li­sa­tion dans la théo­rie et la pratique des « jeux de rôles ». […]

  3. L’ap­proche psycha­na­ly­tique de l’ébran­le­ment actuel de la Loi du Père, à travers les réformes juri­diques du PACS, l’idéo­lo­gie des quotas, ou la fémi­ni­sa­tion de l’en­sei­gne­ment. Le proto­cole proposé aux analystes sera : Loi du Père, perver­sion et Mère­ver­sion. […]

  4. Nous repren­drons égale­ment le fil des ques­tion­ne­ments touchant à la physique, aux mathé­ma­tiques, à la physique-mathé­ma­tique à travers les notions de diagrammes, de nœuds, d’opé­ra­teurs, de spectres, de champs, de repré­sen­ta­tions conformes, d’échelles, de connexions, de forma­lismes (tenso­riels, spino­riels, p-formes, Geroch/Held/Penrose, onde­lettes), de « réali­tés archaïques » (Alain Connes), etc. […]

Pour confé­rer un semblant d’unité à ces arlequins concep­tuels où tout marche à l’es­broufe, Alunni précise que « le lien sera opéré à travers un ques­tion­ne­ment touchant à la mémoire et à la double ques­tion du “support” et de la “trace” ». Bigre ! Et ce monsieur n’est pas seule­ment un plai­san­tin ; c’est aussi un bate­leur sans scru­pules qui ne craint pas d’an­non­cer urbi et orbi – dans son programme imprimé et sur son site Inter­net – la parti­ci­pa­tion à son « Labo­ra­toire disci­pli­naire » [!] d’« invi­tés » qui ne lui ont pas donné leur accord.

Si de tels génies sortent de l’Uni­ver­sité, c’est qu’ils y sont d’abord entrés, dirait un obser­va­teur de bon sens. Quand on voit comment se passent la plupart des soute­nances de thèses – couron­ne­ment du cursus, indis­pen­sable vade-mecum pour accé­der au ciel empy­rée de la recherche et de l’en­sei­gne­ment « supé­rieur » –, les mentions « très hono­rable avec féli­ci­ta­tions du jury » parfois attri­buées à des tâche­rons sachant à peine écrire le français par des jurys incom­pé­tents (ou qui n’ont pas lu la thèse), on comprend mieux la médio­crité de la produc­tion du tout-venant des univer­si­taires. Cette médio­crité n’est pas acci­den­telle ; elle est le produit du système. On comprend pourquoi les éditeurs renoncent, dans leur grande majo­rité, à publier des thèses – en dehors des offi­cines spécia­li­sées qui se nour­rissent de subven­tions en appliquant aux auteurs des contrats léonins –, qu’il ne se trouve presque personne, même parmi le public spécia­lisé, pour vouloir lire. Et l’on comprend enfin que beau­coup de « cher­cheurs » voient dans Inter­net une planche de salut, l’auto-édition (grâce à la créa­tion d’une « page person­nelle ») leur permet­tant de mettre à la dispo­si­tion du monde entier, en « temps réel » et sans inter­mé­diaire, l’in­té­gra­lité de leur produc­tion. Ce sera justice ; car rien ne les distin­guera plus du premier grapho­mane venu, égale­ment libre d’écrire n’im­porte quoi et de le faire savoir, si ce n’est qu’ils pour­ront affi­cher leur appar­te­nance au C.N.R.S. ou à l’Uni­ver­sité.

Comment, dès lors, faire la diffé­rence entre un travail scien­ti­fique et un autre qui ne l’est pas ? Une telle distinc­tion soulève, bien sûr, des ques­tions épis­té­mo­lo­giques qui ne sont pas minces ; et nous ne plai­dons pas pour le retour à un dogma­tisme qui a jeté le discré­dit, pendant plusieurs siècles, sur les sorbo­nagres – ces « ânes de la Sorbonne » dont se moquait Rabe­lais – et leurs pareils. Mais force est de consta­ter que le rela­ti­visme qui, de fait, régit aujourd’­hui ces insti­tu­tions ne les discré­dite pas moins effi­ca­ce­ment.

De nos jours, un travail scien­ti­fique n’est pas – comme on pour­rait le penser en prenant la notion de « science » au sérieux – un travail qui respecte un certain nombre de critères, objec­tifs (défi­ni­tion précise de la ques­tion posée, proto­cole de recherche repro­duc­tible et donc véri­fiable, rigueur abso­lue dans la méthode utili­sée, descrip­tion précise des résul­tats obte­nus) ou d’ap­pré­cia­tion plus déli­cate (perti­nence de la ques­tion posée et de la méthode choi­sie, milité de la recherche menée). On constate souvent – dans les sciences « dures » comme dans les sciences « humaines » – une distor­sion non négli­geable entre l’ex­ploi­ta­tion des résul­tats par les auteurs eux-mêmes et la teneur réelle des résul­tats en ques­tion : ainsi l’on annonce régu­liè­re­ment de grandes victoires sur le front des théra­pies géniques ou de la lutte contre le cancer ou le sida qui ne sont, à bien y regar­der, que de fausses nouvelles, des vœux pieux desti­nés à faire patien­ter le public. Des écha­fau­dages d’hy­po­thèses sont tenus pour des résul­tats soli­de­ment acquis sur lesquels on s’ap­puie, brouillant la distinc­tion, pour­tant fonda­men­tale, entre une spécu­la­tion et une démons­tra­tion. En outre, un nombre consi­dé­rable de recherches sont mani­fes­te­ment biai­sées : on « découvre » de l’eau sur Mars au moment oppor­tun, avec la caution de la pres­ti­gieuse revue améri­caine Science ; les études vantant les mérites de la consom­ma­tion régu­lière de vin rouge ou de corn flakes sont respec­ti­ve­ment finan­cées par les produc­teurs de vin et de corn flakes. La multi­pli­ca­tion des exper­tises et contre-exper­tises aux résul­tats contra­dic­toires – toujours, comme par hasard, en accord avec les inté­rêts de l’ins­ti­tu­tion ou de l’en­tre­prise qui les finance – montre que l’objec­ti­vité des scien­ti­fiques est une illu­sion.

Voici deux exemples d’études tota­le­ment absurdes tirés du maga­zine profes­sion­nel FMC hebdo – « la revue de forma­tion des méde­cins géné­ra­listes » –, qui ne sont pas des canu­lars de potaches et ont été publiées dans des revues scien­ti­fiques suppo­sées pratiquer la plus extrême rigueur dans le choix des articles :

« Amai­gris­se­ment : l’ap­port inat­tendu du chewing-gum. La masti­ca­tion de chewing-gum occa­sionne une dépense d’éner­gie signi­fi­ca­tive qui, selon des cher­cheurs de la Mayo Clinic, permet­trait la perte de 5 kg par an si elle était effec­tuée en perma­nence. La mesure de la dépense d’éner­gie provoquée par cette acti­vité chez des sujets par ailleurs au repos a été faite grâce à un appa­reil de mesure calo­ri­mé­trique indi­recte : elle est de 70 kcal/h contre 58 au repos, soit une augmen­ta­tion d’en­vi­ron 20 %. La station debout occa­sionne la produc­tion de 11 % d’éner­gie en plus, la marche de 106 %. Source : NEJM [New England Jour­nal of Medi­cine], 341, 27 : 2 100. » (FMC hebdo, n° 59, 25 janvier 2000.)

« Mémoire : mâcher du chewing-gum pour l’en­tre­te­nir ? C’est du moins ce qu’af­firment des cher­cheurs japo­nais dans un article paru dans la revue Beha­viou­ral Brain Research : des souris, mani­pu­lées géné­tique­ment et présen­tant un vieillis­se­ment accé­léré, ont été empê­chées de mastiquer par l’ex­trac­tion de leurs molaires. Soumises à des épreuves de mémo­ri­sa­tion dans un laby­rinthe aqua­tique, elles ont été inca­pables de trou­ver leur chemin, contrai­re­ment à leurs congé­nères dotées de toutes leurs dents. L’exa­men de leur hippo­campe a montré une dété­rio­ra­tion de leurs cellules gliales. L’ob­ser­va­tion par l’IRM [image­rie à réso­nance magné­tique] de personnes en train de mastiquer a montré l’ac­ti­vité nette­ment accrue de cette région du cerveau. Cette action passe-t-elle par la dimi­nu­tion du stress qu’elle engendre ? » (FMC hebdo, n° 71, 18 avril 2000.)

Des recherches de cet acabit, visant à montrer que mâcher du chewing-gum fait maigrir et rend intel­li­gent, ne sont pas menées par des retrai­tés au cerveau un peu dérangé qui auraient installé un labo­ra­toire dans leur cave ou dans leur garage. Elles sont le fait d’équipes offi­ciel­le­ment consti­tuées, ayant obtenu des finan­ce­ments parfois impor­tants – nous igno­rons quelle part y ont pris les fabri­cants de chewing-gum – pour mener à bien de tels projets. Nous appren­drons sans doute bien­tôt dans The Lancet que la consom­ma­tion régu­lière de beurre de caca­huètes rend fort en maths, et les Annales de l’ins­ti­tut Pasteur nous révé­le­ront que les perfor­mances sexuelles des hommes de plus de soixante-quinze ans sont incom­pa­ra­ble­ment meilleures s’ils portent des Nike Air en buvant du Virgin-Cola.

Ce que l’on appelle aujourd’­hui un travail scien­ti­fique est, tout simple­ment, un travail publié dans une revue tenue pour scien­ti­fique par un indi­vidu ou une équipe appar­te­nant à une insti­tu­tion dite « de recherche ». Ce n’est pas sur son contenu que l’on s’ap­puie pour le consi­dé­rer comme scien­ti­fique, mais sur des critères abso­lu­ment exté­rieurs, qui relèvent de l’ar­gu­ment d’au­to­rité. Le C.N.R.S. et l’Uni­ver­sité, bien en peine d’« évaluer » la produc­tion de leurs employés ou de ceux qui sont candi­dats à l’être, mettent désor­mais l’ac­cent sur le nombre de publi­ca­tions d’un auteur et la fréquence des cita­tions de ses travaux (évalua­tion « biblio­mé­trique » établie à partir de réper­toires statis­tiques inter­na­tio­naux) pour juger de sa valeur scien­ti­fique. Le recours à des critères aussi peu fiables comme mesure préten­du­ment objec­tive de la qualité est la consé­quence de l’hy­per-spécia­li­sa­tion des travaux, deve­nue telle que même les habi­tuelles procé­dures de coop­ta­tion et d’« évalua­tion par les pairs » se révèlent inef­fi­caces (outre que ces procé­dures, comme nous l’avons déjà indiqué, sont biai­sées par des consi­dé­ra­tions – riva­li­tés, retours d’as­cen­seur – qui n’ont rien à voir avec les quali­tés scien­ti­fiques des personnes ainsi évaluées).

Est donc « scien­ti­fique » celui dont la carte de visite dit qu’il l’est. Cette disso­lu­tion de tout critère de juge­ment au profit du seul prin­cipe d’au­to­rité est la consé­quence directe de la dispa­ri­tion progres­sive du souci d’objec­ti­vité dans les travaux scien­ti­fiques eux-mêmes. Le vieux dogma­tisme scien­tiste ayant été – salu­tai­re­ment – démoli à coups de marteau par les « philo­sophes du soupçon », un rela­ti­visme épis­té­mo­lo­gique a surgi à sa place, d’abord avec le struc­tu­ra­lisme, puis le décons­truc­tion­nisme post­mo­derne. Ce rela­ti­visme décrète que l’objec­ti­vité, la vérité, sont de pures illu­sions : les faits n’existent qu’en tant qu’ils sont des « construc­tions » de l’es­prit – d’où la « décons­truc­tion », desti­née à montrer que la vérité ne réside pas, comme l’ont naïve­ment cru les philo­sophes des siècles passés, dans la congruence d’une chose et de l’idée que nous nous en faisons, dans l’adé­qua­tion entre les idées et les faits, mais qu’elle n’est qu’une « stra­té­gie discur­sive », un appa­reil rhéto­rique produi­sant des « effets de vérité ». À l’af­fir­ma­tion « il pleut » profé­rée sous une pluie battante, un rela­ti­viste consé­quent devra répondre : « C’est votre opinion. » Et il vous montrera que la struc­ture de votre discours vise à susci­ter chez l’au­di­teur la persua­sion qu’en effet, il pleut. La philo­so­phie de notre époque, qui n’est rien d’autre qu’une sophis­tique, abou­tit ainsi à légi­ti­mer la concep­tion que les jour­na­listes et les poli­ti­ciens se font de la vérité : une ques­tion de point de vue.

Le rela­ti­visme épis­té­mo­lo­gique est, à sa façon, un nouveau dogma­tisme plus insi­dieux que l’an­cien, qui avait au moins l’avan­tage d’être clai­re­ment iden­ti­fié comme tel. Sous les dehors poli­tique­ment corrects d’une tolé­rance abso­lue – comme si la tolé­rance était, en matière scien­ti­fique, une vertu –, il ramène, par péti­tion de prin­cipe, tout discours visant à dire quelque chose sur le monde à une struc­ture d’auto-légi­ti­ma­tion qui ne nous apprend rien, en réalité, sur le monde mais nous renseigne seule­ment sur les inten­tions de celui qui parle. En rédui­sant toute asser­tion à une construc­tion mentale, le rela­ti­visme épis­té­mo­lo­gique s’af­firme comme un idéa­lisme qui voit dans tout réfé­rent exté­rieur à l’es­prit une projec­tion de ce dernier. Aucun discours ne peut donc se présen­ter comme vrai ou adéquat à son objet, puisqu’il n’y a pas d’objet en dehors du discours lui-même. En l’ab­sence de vérité, toutes les inter­pré­ta­tions se valent : personne n’a raison, mais, du même coup, personne n’a tort. Il n’y a donc plus lieu de distin­guer les « bons » travaux des « mauvais » ; tout cher­cheur ou profes­seur dûment estam­pillé est néces­sai­re­ment « bon », quand bien même tout le monde saurait, en réalité, que ses travaux ne valent pas tripette. Et il suffit qu’un char­la­tan ainsi estam­pilllé mime la scien­ti­fi­cité en produi­sant des liasses de statis­tiques, en inven­tant une termi­no­lo­gie tara­bis­co­tée (comme l’avait fait Lacan, avec le succès que l’on sait), ou en citant à tout bout de champ des noms d’au­teurs et de théo­ries (tel l’Alunni cité plus haut), pour être consi­déré comme un grand penseur : la science n’est-elle pas une « stra­té­gie discur­sive » ?

Ayant atteint un tel niveau de décom­po­si­tion insti­tu­tion­nelle et intel­lec­tuelle, il n’est pas éton­nant de voir tous ces person­nages s’auto-censu­rer. Il faut être une sorte de fou litté­raire, comme Jean-François Raguet, pour dénon­cer en termes crus la « pour­ri­ture » des milieux univer­si­taires, en montrant que la philo­so­phie des profes­seurs n’est pas « le dernier sanc­tuaire de la probité intel­lec­tuelle » qu’elle prétend être, mais un mari­got livré à un « manda­ri­nat mafieux de pontifes formés au moule du père Ubu ».

Ceux qui sont dans l’ins­ti­tu­tion, à chacun de ses éche­lons, prennent bien soin de ne vexer personne pour ne pas compro­mettre leurs chances d’ac­cé­der à l’éche­lon supé­rieur : le thésard brosse dans le sens du poil son direc­teur de thèse dont il attend en retour la bien­veillance ; le chargé de confé­rences vaca­taire ne veut que du bien aux direc­teurs de confé­rences qui lui permet­tront peut-être d’ac­cé­der à un emploi stable et rému­néré ; le maître de confé­rences est très serviable avec les profes­seurs qui l’éli­ront peut-être parmi eux ; le profes­seur au Collège de France honore les membres de l’ins­ti­tut ou de l’Aca­dé­mie française qui voudront peut-être l’ac­cueillir en leur sein, etc.

« On se jette l’eau bénite, on se passe l’en­cen­soir ; chacun a son jour pour être dieu : c’est une touchante égalité d’am­bi­tions au même niveau. La cama­ra­de­rie est en même temps un obstacle au talent qui se respecte, et un appui pour la médio­crité qui tend la main. C’est une assu­rance mutuelle contre l’obs­cu­rité : la police se paie en éloges frater­nels, et la prime se compte en menue gloire. Les assu­rés se cram­ponnent l’un à l’autre, se font la courte échelle, et se croient de grands hommes. » (Elias Regnault, L’Homme de lettres, 1841.)

Rien n’a changé, et la situa­tion est même pire que ce qu’elle était avant 1968 ; car la rareté des postes, déli­vrés au compte-gouttes, et la surabon­dance des postu­lants fait pros­pé­rer les cour­ti­sans, qui se poussent du coude afin d’être sûrs d’ar­ri­ver les premiers, n’hé­si­tant pas, s’il le faut, à jouer les nègres pour leurs « patrons ».

Jacques Bouve­resse a récem­ment rappelé – dans un ouvrage large­ment consa­cré aux escroque­ries intel­lec­tuelles de Régis Debray (qui ne méri­tait pas, pensons-nous, cette forme de recon­nais­sance qu’est une réfu­ta­tion très détaillée) – que la tendance carac­té­ris­tique des intel­lec­tuels [est], en géné­ral, de récla­mer davan­tage de démo­cra­tie et de trans­pa­rence dans tous les domaines, à l’ex­cep­tion, malheu­reu­se­ment, du leur. Ce qui est bon pour la société en géné­ral ne l’est mani­fes­te­ment pas pour la leur, qui doit rester orga­ni­sée plutôt de façon oligar­chique, hiérar­chique, clanique et même, sur bien des points, carré­ment maffieuse. Il n’y a proba­ble­ment guère de gouver­ne­ment qui soit moins répu­bli­cain que celui de notre fameuse « Répu­blique des Lettres », qui contrai­re­ment à ce que suggère son nom, ressemble nette­ment plus à une orga­ni­sa­tion de type tribal ; et les défen­seurs les plus ardents des valeurs répu­bli­caines ne semblent plus guère capables de s’en éton­ner et a fortiori de s’en indi­gner. Le clien­té­lisme, le copi­nage, le cumul et la corrup­tion, que l’on condamne avec vigueur dans tous les autres cas, sont consi­dé­rés ici plus ou moins comme la façon normale de faire.

Dans un milieu orga­nisé de la sorte – et régi par le prin­cipe rela­ti­viste selon lequel toutes les opinions se valent, dès lors qu’elles émanent d’in­di­vi­dus auto­ri­sés –, rien n’est regardé avec plus d’hor­reur que la critique, immé­dia­te­ment assi­mi­lée à une attaque ad homi­nem et (selon l’ex­pres­sion de Bouve­resse) « à une sorte d’at­teinte insup­por­table à la liberté de pensée et d’ex­pres­sion ». Un tel état d’es­prit explique que la critique publique d’une insti­tu­tion telle que la T.G.B.N.F., mettant néces­sai­re­ment en cause des personnes haut placées (acadé­mi­ciens, admi­nis­tra­teurs divers), soit une chose qui paraît litté­ra­le­ment impos­sible à bon nombre de ceux qui pour­tant, en leur for inté­rieur, n’en pensent pas moins. Et, après avoir passé des décen­nies à dissoudre la notion de vérité dans le chau­dron struc­tu­ra­liste et décons­truc­tion­niste, nos univer­si­taires ont fini par trou­ver impen­sable que l’on puisse critiquer quoi que ce soit.

Jean-Marc Mando­sio

conformisme critique recherche universitaires

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