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Du nucléaire au renouvelable, critique du système énergétique (par Arnaud Michon & J.-B. Fressoz)
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Pour dres­ser ce tableau critique sur le nucléaire et le renou­ve­lable, je vais m’ap­puyer sur Le Sens du vent, le livre que j’ai publié il y a trois ans, qui portait préci­sé­ment sur ce sujet. Je crois utile de commen­cer par quelques remarques élémen­taires. D’em­blée, il faut dire que quelles que soient les sources d’éner­gie renou­ve­lable auxquelles je me suis inté­ressé (à savoir l’eau, le soleil et surtout le vent), je me suis avant tout atta­ché à leurs appli­ca­tions élec­triques, c’est-à-dire à leur capa­cité à produire, à l’aide de maté­riaux et de méca­nismes divers, de l’élec­tri­cité. Cette préci­sion est néces­saire car l’éner­gie ne se résume pas, loin s’en faut, à l’élec­tri­cité. Le soleil, comme on le sait, produit natu­rel­le­ment de la chaleur ; l’éo­lien lui-même a long­temps servi à produire de l’éner­gie méca­nique (pour pomper de l’eau, par exemple).

Préci­sons par la même occa­sion qu’en France comme dans la plupart des pays indus­tria­li­sés, l’élec­tri­cité ne repré­sente qu’à peu près un quart de l’éner­gie consom­mée (surtout consti­tuée de pétrole, comme on s’en doute). C’est une distinc­tion à bien garder en tête quand on se propose de critiquer le système éner­gé­tique. Une fois faite cette distinc­tion éner­gie/élec­tri­cité, je dois préci­ser que je ne vois aucun mal, sur le prin­cipe, à produire de l’élec­tri­cité avec du soleil de l’eau ou du vent. J’irai même jusqu’à dire, si l’on me permet cette paren­thèse « idéa­liste », qu’au sein d’une orga­ni­sa­tion sociale qui serait parve­nue à se libé­rer des condi­tions présentes et à consi­dé­rer tout autre­ment la ques­tion de ses besoins d’éner­gie, il y aurait tout lieu de faire un usage abon­dant des éner­gies renou­ve­lables (pas seule­ment pour produire de l’élec­tri­cité). Mais nous n’en sommes pas là.

Ce qui m’in­té­res­sera ici, ce n’est ni l’au­to­no­mie limi­tée que peut appor­ter la débrouille indi­vi­duelle, ni le busi­ness auxquels se livrent des « parti­cu­liers » grâce aux éoliennes indi­vi­duelles et, panneaux solaires mis sur le marché. C’est bien plutôt l’élec­tri­cité d’ori­gine renou­ve­lable produite par les grands éner­gé­ti­ciens mondiaux, seuls à même de prendre en charge les contraintes tech­no­lo­giques et les inves­tis­se­ments gigan­tesques que suppose l’ex­ploi­ta­tion de masse de ces éner­gies ; exploi­ta­tion qui a été en partie plani­fiée et reste large­ment subven­tion­née par les États ou regrou­pe­ments d’États, et accla­mée par nombre d’as­so­cia­tions écolo­gistes, notam­ment anti­nu­cléaires. On aura donc compris que mon propos n’est pas de critiquer les éner­gies renou­ve­lables en tant que telles, mais les éner­gies renou­ve­lables indus­trielles et leurs divers promo­teurs.

Il faut en outre rappe­ler à ce stade que le renou­ve­lable indus­triel n’est pas une nouveauté. L’hy­dro­élec­tri­cité existe ainsi en France depuis les années 1960 et conti­nue de repré­sen­ter l’es­sen­tiel de l’élec­tri­cité renou­ve­lable produite : en 2012, l’éner­gie hydrau­lique a produit 6 fois plus d’élec­tri­cité que l’éo­lien et 12 fois plus que le solaire.

J’ai évoqué au passage les anti­nu­cléaires, ou suppo­sés tels. Ce n’est pas fortuit : comme l’illustre le sous-titre du livre Le sens du vent, notes sur la nucléa­ri­sa­tion de la France au temps des illu­sions renou­ve­lables, la critique des éner­gies renou­ve­lables ne vaut selon moi que si elle est arti­cu­lée avec la critique du nucléaire. Pour autant, arti­cu­ler nucléa­ri­sa­tion et illu­sions renou­ve­lables ne revient pas à renvoyer dos à dos nucléaire et renou­ve­lable. Ni par leur dange­ro­sité, ni par les pollu­tions qu’elles impliquent, ni encore par leurs impli­ca­tions sociales, les produc­tions d’éner­gie renou­ve­lable ne sont compa­rables à la produc­tion d’éner­gie nucléaire. Le problème prin­ci­pal en matière d’éner­gie et d’élec­tri­cité en parti­cu­lier reste, et pour long­temps, l’in­dus­trie nucléaire. Ne serait-ce que du fait des déchets radio­ac­tifs qu’elle engendre, qui sont pour ainsi dire éter­nels, et qu’elle lègue aux bons soins des « géné­ra­tions futures », comme on dit. C’est à bon droit que la plate­forme du Comité « Irra­diés de tous les pays, unis­sons-nous ! » avait énoncé, en 1987, à propos du déchet nucléaire le plus connu (le pluto­nium) :

« On a ainsi ôté aux hommes la capa­cité de modi­fier; au moins sur ce point, leur sort. Ce qu’au­cun tyran n’avait jamais réussi : impo­ser sa domi­na­tion pour 24 000 ans, le nucléaire y est parvenu. L’his­toire ne pourra plus se faire sans tenir compte de ce cadeau empoi­sonné. »

Voilà pour la nucléa­ri­sa­tion.

Ironie à Fukushima
Ironie à Fuku­shima

Pourquoi s’in­té­res­ser parti­cu­liè­re­ment à la France, ensuite ? Ce n’est évidem­ment pas par chau­vi­nisme. C’est parce que la France, qui produit les trois quarts de son élec­tri­cité grâce à des centrales atomiques et pour­rait prétendre de ce fait au titre de labo­ra­toire nucléaire de la planète, est un cas unique au monde (même au Japon, qui possède à peu près le même nombre de réac­teurs que la France, la part du nucléaire dans la produc­tion d’élec­tri­cité n’était au moment de la catas­trophe de Fuku­shima que d’en­vi­ron 30%) ; et cette « excep­tion française » fait que le déve­lop­pe­ment indus­triel de capa­ci­tés de produc­tion d’élec­tri­cité renou­ve­lable, dont aucun « besoin » de consom­ma­tion ou supposé besoin ne se fait sentir – on rappel­lera que la France, globa­le­ment, exporte plus d’élec­tri­cité qu’elle n’en importe –, ce déve­lop­pe­ment du renou­ve­lable, présenté offi­ciel­le­ment comme un moyen de réduire les émis­sions de gaz à effet de serre et l’am­pleur du dérè­gle­ment clima­tique, ne peut pas être anodin. De là à dire que le déve­lop­pe­ment du renou­ve­lable, et de l’éo­lien indus­triel en parti­cu­lier repré­sente pour l’in­dus­trie nucléaire et l’État français qui la finance, une sorte de caution écolo­gique assez bien­ve­nue pour le main­tien voire l’ex­pan­sion du nucléaire, il y a un pas que j’ai fran­chi. Les exemples de cette alliance, de ce « mariage de raison » entre nucléaire et renou­ve­lable, ce qu’on appelle chez les stra­tèges de l’in­dus­trie et de l’État le « mix éner­gé­tique », abondent en France. Je ne vais en citer que quelques-uns :

  1. Dans la foulée du « Grenelle de l’en­vi­ron­ne­ment » sur lequel nous revien­drons, le Commis­sa­riat à l’éner­gie atomique (CEA), a été rebap­tisé Commis­sa­riat à l’éner­gie atomique et aux éner­gies alter­na­tives.

  2. La construc­tion de centrales solaires sur les terrains des anciennes mines d’ura­nium françaises : c’est ce que fait notam­ment Areva, qu’il est inutile de présen­ter. Jusqu’au début des années 2000, Areva a exploité ces mines d’ura­nium et vient main­te­nant « recy­cler », en quelque sorte, ses terrains pollués en instal­lant du solaire photo­vol­taïque beau­coup plus fréquen­table. Le PDG d’Areva, Luc Oursel, l’a d’ailleurs confirmé tout récem­ment en voyant dans le nucléaire et le renou­ve­lable « deux alliés natu­rels ».

  3. Le grand appel d’offres lancé par l’État en appli­ca­tion du « Grenelle de l’en­vi­ron­ne­ment », pour construire, entre la Bretagne et la Mer du Nord, des parcs éoliens en mer. Surprise, sur les quatre marchés déjà octroyés (Fécamp, Cour­seulles-sur-mer, Saint-Brieuc, Saint-Nazaire), EDF en a obtenu trois, celui de Saint-Brieuc pour la construc­tion reve­nant à… Areva.

D’autres exemples encore. Outre les éoliennes mari­times, dites offshore, il est fait état d’éo­liennes flot­tantes ou à ce qu’on appelle curieu­se­ment des hydro­liennes, qui sont des machines utili­sant l’éner­gie des courants marins pour produire de l’élec­tri­cité, et seraient aux dires des médias « plus porteuses d’ave­nir encore que l’éo­lien offshore« . C’est si sérieux que la société DCNS, basée à St-Nazaire, qui s’est illus­trée dans la construc­tion des sous-marins nucléaires d’at­taque de l’ar­mée française et cherche aujourd’­hui à se « diver­si­fier », a décidé d’y inves­tir. Toujours dans le domaine des hydro­liennes, – on aura l’oc­ca­sion d’y reve­nir – un appel d’offres devrait être lancé par l’État pour un parc hydro­lien au Raz Blan­chard, dans le Coten­tin. Le Raz Blan­chard, pour les gens qui ne sont pas de la région, ce n’est pas n’im­porte quel lieu, puisqu’il est situé au large de La Hague, où se trouve le centre de retrai­te­ment du combus­tible usé d’Areva, dont les rejets radio­ac­tifs dans la Manche, d’après Green­peace, seraient équi­va­lents sur un an à un acci­dent nucléaire à grande échelle.

J’ar­rête là les exemples, qui ne visaient qu’à illus­trer le fait que tous les grands groupes (nucléaires mais aussi gaziers ou pétro­liers), viennent occu­per, par le rachat de socié­tés spécia­li­sées ou la créa­tion de filiales ad hoc, la niche du green busi­ness. Ils le font, bien sûr, avec l’in­ten­tion d’en tirer des reve­nus – qu’ils obtiennent, par le jeu des tarifs de rachat d’élec­tri­cité parti­cu­liè­re­ment « inci­ta­tifs » concé­dés par l’État –, mais aussi avec l’es­poir de verdir leur image : l’exemple le plus écla­tant en France étant EDF, exploi­tant exclu­sif du nucléaire mais aussi très bien placé, voire leader, dans le domaine de l’éo­lien et du solaire par l’in­ter­mé­diaire de sa filiale EDF Éner­gies nouvelles. Avant de passer aux « illu­sions renou­ve­lables » propre­ment dites, je vais reve­nir sur deux points que j’ai abor­dés en passant : la lutte contre le dérè­gle­ment clima­tique et la possible expan­sion du nucléaire.

Comme on le sait, le dérè­gle­ment clima­tique provien­drait entre autres des déga­ge­ments de gaz carbo­nique issus de la produc­tion d’élec­tri­cité ther­mique (à partir de char­bon, de pétrole ou de gaz). Au-delà du phéno­mène lui-même, c’est la manière dont il est instru­men­ta­lisé qui doit nous inté­res­ser, et comment l’om­ni­pré­sence média­tique du réchauf­fe­ment clima­tique crée une ambiance a priori favo­rable, non seule­ment au déve­lop­pe­ment indus­triel des éner­gies renou­ve­lables mais favo­rable aussi, malgré Fuku­shima, au nucléaire, présenté comme neutre vis-à-vis du C02. Ce qui est, soit dit en passant, inexact : car si la produc­tion élec­tro­nu­cléaire elle-même ne contri­bue pas direc­te­ment à l’émis­sion de C02, elle y contri­bue indi­rec­te­ment, non seule­ment lors de la phase d’ex­trac­tion de l’ura­nium, qui consomme du pétrole, mais aussi parce que le nucléaire, qui est conçu pour produire des quan­ti­tés constantes d’élec­tri­cité, doit être complété, l’hi­ver, lors des pics de consom­ma­tion, par de l’élec­tri­cité issue des centrales ther­miques à char­bon (notam­ment), laquelle est le plus souvent impor­tée d’Al­le­magne. Ces pics de consom­ma­tion sont dus à « une parti­cu­la­rité française », comme le disent les tech­no­crates de l’éner­gie : la part impor­tante en France du chauf­fage élec­trique, promu histo­rique­ment par l’in­dus­trie nucléaire qui pensait ainsi, et conti­nue de penser contre toute vrai­sem­blance, pouvoir écou­ler ses surplus d’élec­tri­cité.

Peut-on parler d’ex­pan­sion de l’éner­gie nucléaire, surtout après la catas­trophe de Fuku­shima ? Il est vrai que le livre est sorti en 2010, donc un an avant le début de Fuku­shima, et que j’y avais plutôt défendu l’hy­po­thèse d’une relance du nucléaire. C’est moins évident aujourd’­hui. Pour autant, même au Japon, la fin du nucléaire n’est pas à l’ordre du jour : on a déjà redé­marré deux des cinquante réac­teurs qui avaient été arrê­tés. Et pour ce qui est de la France, même si le gouver­ne­ment envi­sage de fermer à terme une centrale nucléaire (celle de Fessen­heim en Alsace) et que, d’autre part, le chan­tier de réac­teur EPR de Flaman­ville est un tel désastre écono­mique et tech­no­lo­gique que l’on peut se deman­der si l’on en construira un autre en France ; pour le reste, si l’on consi­dère l’en­semble de la filière nucléaire, au contraire, tout montre que l’éner­gie nucléaire n’est pas « cette éner­gie du passé », comme l’avait prétendu hâti­ve­ment un Cohn-Bendit, en accord sur ce point avec le Réseau Sortir du Nucléaire (RSN).

Citons quelques déve­lop­pe­ments nucléaires récents ou en cours : nouvelle usine d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium Georges Besse 2 instal­lée sur le site du Tricas­tin, recherches du CEA sur le réac­teur de 4e géné­ra­tion – l’EPR étant lui-même consi­déré, abusi­ve­ment d’ailleurs, comme un réac­teur de 3e géné­ra­tion –, recherches égale­ment sur la fusion nucléaire avec le projet ITER, nouveau réac­teur appelé ATMEA, déve­loppé par Areva et Mitsu­bi­shi et dont la Turquie a derniè­re­ment fait l’ac­qui­si­tion.

J’en viens main­te­nant à l’es­sen­tiel : pourquoi parler d’illu­sions renou­ve­lables ?

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Tout d’abord, parce que le renou­ve­lable est dans une certaine mesure une illu­sion de produc­tion. D’un point de vue pure­ment tech­nique, il faut indiquer que dans une orga­ni­sa­tion du monde qui ne jure que par la perfor­mance et le rende­ment, l’éo­lien indus­triel terrestre n’a pas en France d’in­té­rêt produc­tif déter­mi­nant (même dans les pays euro­péens qui l’ont déve­loppé massi­ve­ment, la part du renou­ve­lable reste mino­ri­taire). En effet, compte tenu de l’in­ter­mit­tence du vent, les parcs éoliens terrestres n’y fonc­tionnent à puis­sance maxi­male, en moyenne, que 24% du temps. Le photo­vol­taïque indus­triel, quant à lui, ne produit en moyenne en France que 13% du temps (pas la nuit et unique­ment quand il y a du soleil). Le taux serait cepen­dant sensi­ble­ment plus élevé pour l’éo­lien offshore, qui pour­rait produire 40% du temps, et encore plus élevé pour les hydro­liennes, de l’ordre de 50%. (Cette effi­ca­cité plus grande, ajou­tée aux protes­ta­tions récur­rentes des rive­rains contre les projets terrestres, peut expliquer la prio­rité qui semble main­te­nant donnée à la filière marine). Il faut donc se deman­der à qui cette illu­sion – rela­tive – profite, hormis les agri­cul­teurs ou proprié­taires fonciers qui louent leurs terres aux indus­triels et en tirent des béné­fices directs.

Si à cette ques­tion on répond simple­ment « capi­ta­lisme », on ne comprend à mon avis qu’une partie du problème ; on manque la conver­gence d’in­té­rêts, l’Union sacrée qui réunit, sur la ques­tion des renou­ve­lables, l’in­dus­trie, l’État et les diffé­rents lobby s asso­cia­tifs anti­nu­cléaires, dont Green­peace et le RSN sont les plus en vue. J’ai déjà parlé des inté­rêts qu’y voyaient les indus­triels, je n’y reviens pas.

Qu’en est-il de l’État français et des pouvoirs publics au sen large (y compris les collec­ti­vi­tés locales) ? Sans s’at­tar­der sur la ques­tion des collu­sions entre État et indus­trie, public et privé, il paraît évident que le béné­fice est surtout idéo­lo­gique. En témoigne une propa­gande volon­ta­riste visant à inscrire dans les têtes, avant de l’ins­crire dans la géogra­phie, la certi­tude que la France est bel et bien enga­gée dans le déve­lop­pe­ment durable et la guerre mondiale contre le réchauf­fe­ment clima­tique. Cet air du temps, certes pas tout neuf, est quand même surtout percep­tible depuis le « Grenelle de l’En­vi­ron­ne­ment ». On se rappelle peut-être de la décla­ra­tion de Sarkozy de juin 2009 :

« Nous allons prendre dans les éner­gies renou­ve­lables un virage aussi impor­tant que le géné­ral de Gaulle pour le nucléaire dans les années 1960. »

Ce qui laisse songeur quand on voit ce à quoi ce « virage » nucléaire a abouti. Il va sans dire que l’ac­tuelle opéra­tion du gouver­ne­ment appe­lée « tran­si­tion éner­gé­tique » va dans le même sens, en forçant mani­fes­te­ment le trait sur le renou­ve­lable, peut être pour confor­ter, à toutes fins utiles, le pacte élec­to­ral avec les Verts.

[NdE, ce qui suit est un extrait, courte aparté, sur le thème des éner­gies renou­ve­lables et de la soi-disant tran­si­tion éner­gé­tique, tiré du texte « Pour une histoire déso­rien­tée de l’éner­gie » écrit par Jean-Baptiste Fres­soz]:

Du fait de la crise clima­tique, l’his­toire de l’éner­gie connaît actuel­le­ment un regain d’in­té­rêt. Selon certains histo­riens, l’exa­men des « tran­si­tions éner­gé­tiques » du passé permet­trait d’élu­ci­der les condi­tions écono­miques propices à l’avè­ne­ment d’un système éner­gé­tique renou­ve­lable 1. Cette histoire de l’éner­gie à visée gestion­naire repose sur un sérieux malen­tendu : ce qu’elle étudie sous le nom de « tran­si­tion éner­gé­tique » corres­pond en fait très préci­sé­ment à l’in­verse du proces­sus qu’il convient de faire adve­nir de nos jours.

La mauvaise nouvelle est que si l’his­toire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de tran­si­tion éner­gé­tique. On ne passe pas du bois au char­bon, puis du char­bon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’his­toire de l’éner­gie n’est pas celle de tran­si­tions, mais celle d’ad­di­tions succes­sives de nouvelles sources d’éner­gie primaire. L’er­reur de pers­pec­tive tient à la confu­sion entre rela­tif et absolu, entre local et global : si, au XXe siècle, l’usage du char­bon décroît rela­ti­ve­ment au pétrole, il reste que sa consom­ma­tion croît conti­nû­ment, et que globa­le­ment, on n’en a jamais autant brûlé qu’en 2013.

S’ex­traire de l’ima­gi­naire tran­si­tion­niste n’est pas aisé tant il struc­ture la percep­tion commune de l’his­toire des tech­niques, scan­dée par les grandes inno­va­tions défi­nis­sant les grands âges tech­niques. À l’âge du char­bon succé­de­rait celui du pétrole, puis celui (encore à venir) de l’atome. On nous a récem­ment servi l’âge des éner­gies renou­ve­lables, celui du numé­rique, de la géné­tique, des nanos etc. Cette vision n’est pas seule­ment linéaire, elle est simple­ment fausse : elle ne rend pas compte de l’his­toire maté­rielle de notre société qui est fonda­men­ta­le­ment cumu­la­tive 2.

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Premier plan: panneaux solaires, second plan: centrale turbo­gas

Un exemple tiré du livre de Kenneth Pome­ranz, Une Grande Diver­gence, permet de comprendre l’enjeu pour l’écri­ture de l’his­toire. Soit deux tech­niques : la machine à vapeur d’un côté, et les four­neaux chinois – plus économes en éner­gie que les four­neaux euro­péens – de l’autre. Comment juger de leur impor­tance histo­rique respec­tive ? Pourquoi la première a-t-elle semblé digne d’in­té­rêt histo­rique, alors que la seconde est très mécon­nue ? C’est seule­ment du fait de l’abon­dance du char­bon que la capa­cité à reti­rer davan­tage d’éner­gie des combus­tibles ne paraît plus déter­mi­nante et que l’on relègue les four­neaux chinois dans les notes de bas de pages 3. Si les mines de char­bon anglaises avaient montré des signes d’épui­se­ment dès 1800, la prio­rité aurait été inver­sée. Le pic pétro­lier et le chan­ge­ment clima­tique nous obligent à une profonde réécri­ture de l’his­toire des tech­niques, à en recon­si­dé­rer les objets qui comptent, à envi­sa­ger une histoire « déso­rien­tée », extraite de la funeste téléo­lo­gie de la puis­sance 4. […]

Le concept de tran­si­tion est un leurre dange­reux, sans réfé­rent histo­rique. Il a été inventé en 1975 pour conju­rer le thème de la « crise éner­gé­tique ». On a oublié l’im­mense angoisse produite par le pic du pétrole améri­cain (1970) et les chocs pétro­liers. Par exemple, Jimmy Carter a consa­cré cinq discours à la Nation sur ce thème, exhor­tant ses conci­toyens à renon­cer au consu­mé­risme et à renouer avec les valeurs chré­tiennes de sobriété. Le vocable « tran­si­tion éner­gé­tique » a été popu­la­risé dans ce contexte par de puis­santes insti­tu­tions : le Bureau de la plani­fi­ca­tion éner­gé­tique améri­cain, la commis­sion trila­té­rale, la CEE et divers lobbys indus­triels. Dire « tran­si­tion » plutôt que « crise » rendait le futur beau­coup moins anxio­gène en l’ar­ri­mant à une ratio­na­lité plani­fi­ca­trice et gestion­naire.

Actuel­le­ment, la notion de tran­si­tion empêche de voir la persis­tance des systèmes anciens et sures­time les déter­mi­nants tech­niques au détri­ment des arbi­trages écono­miques. Par exemple, l’Eu­rope est en train de « retour­ner » au char­bon : du fait du déve­lop­pe­ment de l’ex­trac­tion des gaz de schistes aux États-Unis, le prix du char­bon améri­cain a suffi­sam­ment baissé pour qu’il soit rentable de le substi­tuer au gaz russe. En France, la consom­ma­tion de char­bon pour l’élec­tri­cité a ainsi bondi de 79 % entre septembre 2011 et 2012 5. En ce sens, le char­bon n’est pas une éner­gie plus ancienne que le pétrole et consti­tuera même vrai­sem­bla­ble­ment son succes­seur. […]

Mais qu’il y ait moins d’élec­tri­cité d’ori­gine nucléaire qui circule dans le réseau, ou du moins plus d’élec­tri­cité d’ori­gine renou­ve­lable – de toute façon tous les watts se mélangent dans les tuyaux –, cela ne change rien au fait fonda­men­tal que la produc­tion élec­tro­nu­cléaire, et toutes ses consé­quences écolo­giques, sani­taires et sociales, se pour­suit. C’est évidem­ment l’objec­tif même d’une telle opéra­tion, tout comme de la promesse que l’élec­tri­cité ne serait plus qu’à moitié nucléaire d’ici 2025 au lieu des trois quarts.

Mais les « illu­sions renou­ve­lables » nour­rissent avant tout la pseudo oppo­si­tion au nucléaire incar­née par Green­peace et le RSN. C’est bien l’idéo­lo­gie de ces orga­ni­sa­tions que vise le titre Le sens du vent, à savoir la propa­gande, qui, sous couvert de frei­ner ou de détour­ner l’ac­tuelle fuite en avant éner­gé­tique, la suit et l’ac­com­pagne. Certains s’étonnent encore qu’à l’heure où les indus­triels s’ex­priment souvent comme des écolo­gistes, les écolo­gistes s’ex­priment comme des indus­triels. C’est igno­rer l’aggior­na­mento de l’éco­lo­gie dite poli­tique qui a ajouté à sa voca­tion histo­rique (la protec­tion quan­ti­fiée de la nature) l’ex­ploi­ta­tion profi­table et « décom­plexée » des sources d’éner­gie natu­relles. On s’en convain­cra mieux en lisant les propo­si­tions alter­na­tives des écolo­gistes anti­nu­cléaires offi­ciels.

Si ceux-ci dénoncent le nucléaire, ils ne s’aven­turent guère à dénon­cer la société qui l’en­gendre ni l’État qui la promeut ; et pour cause, le nucléaire et l’ef­fet de serre mis à part, ils n’ont rien à repro­cher à cette société : que ce soit l’éco­no­mie, l’État ou l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, toutes les puis­sances de la société exis­tante sont non seule­ment accep­tées, natu­ra­li­sées, mais sommées de faire davan­tage en matière de renou­ve­lable indus­triel.

Le RSN, auquel adhèrent beau­coup de mili­tants soi-disant anti­ca­pi­ta­listes, réclame ainsi sans ambi­guïté, sur son site Inter­net des « indus­tries perfor­mantes, écolo­giques » et, faut-il le dire, « citoyennes » ; le tout au prétexte de créer de l’em­ploi, ce qui, quoi qu’on pense de la créa­tion d’em­ploi, suppo­se­rait par exemple – et on y songe – des programmes de recon­ver­sion à marche forcée de pêcheurs désœu­vrés en répa­ra­teurs d’éo­liennes.

Quant à la produc­tion des maté­riaux néces­saires à l’in­dus­trie renou­ve­lable, il n’y a même pas lieu d’y penser : cette produc­tion désas­treuse sur les plans écolo­gique et social est entiè­re­ment délé­guée à la Chine et à certains pays d’Asie du Sud-est, moins regar­dants que les pays occi­den­taux à cet égard (l’ex­trac­tion et le trai­te­ment des terres rares, indis­pen­sables à la fabri­ca­tion des éoliennes offshore – mais aussi à celle des voitures élec­triques et des smart­phones – se font à plus de 90% en Chine, de même que la plus grande partie des panneaux solaires actuel­le­ment mis en œuvre).

Éoliennes, Terres rares et désastre envi­ron­ne­men­tal : une vérité qui dérange (même les ONG)!

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Dans les rangs de ces oppo­sants offi­ciels au nucléaire, on compte aussi beau­coup sur le progrès tech­no­lo­gique. Et quand on ne s’en remet pas aux scéna­rios gran­dioses des ingé­nieurs de Néga­watt, qui ne demandent jamais que 30 ans de patience pour obte­nir une vie sobre, effi­cace et sans élec­tro­nu­cléaire, on se propose, en fait de sortie, un programme déri­soire en regard de l’objec­tif visé, cantonné pour l’es­sen­tiel à la vie domes­tique et à la culpa­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus : on préco­nise ainsi, entre autres, d’uti­li­ser des ampoules à basse consom­ma­tion, sans s’in­ter­ro­ger une seconde sur l’im­pact écolo­gique qu’en­traîne leur fabri­ca­tion (on trouve en effet dans ces ampoules du plas­tique, du plomb, du mercure et des terres rares) ; on recom­mande aussi déteindre son ordi­na­teur quand on ne l’uti­lise pas, sans pour autant remettre en cause l’in­for­ma­ti­sa­tion de la société, qui a rendu l’usage de l’or­di­na­teur presque obli­ga­toire, etc.

Pour infor­ma­tion, les « ménages » ne contri­buent qu’au tiers de la consom­ma­tion d’élec­tri­cité, le reste étant consommé par l’in­dus­trie et les services. Mais cette part, et cela n’éton­nera personne, est en constante augmen­ta­tion, non seule­ment à cause du chauf­fage élec­trique mais surtout de l’uti­li­sa­tion crois­sante des gadgets tech­no­lo­giques bien connus.

Il convient d’ajou­ter, au rayon des indus­tries « perfor­mantes et écolo­giques » que recom­mande le RSN, le déve­lop­pe­ment du couplage éolien éner­gie hydrau­lique ; je vous passe les détails tech­niques pour souli­gner que jamais n’est remise en cause l’hy­dro­élec­tri­cité en tant que telle : or, outre que le poten­tiel français en matière de barrages est saturé à 90%, le grand hydrau­lique n’est pas en soi parti­cu­liè­re­ment écolo­gique, loin s’en faut : voir les désastres sur les milieux natu­rels et humains entraî­nés par la construc­tion de barrages hydrau­liques en France, aux États-Unis, en Chine, etc. (Aux Etats-Unis, on multi­plie les démo­li­tions de barrages, pour préser­ver de façon plus « durable » la faune aqua­tique et le patri­moine hydrique).

Comme les orga­ni­sa­tions en ques­tion ne sont pas assez naïves pour ne pas voir le soutien idéo­lo­gique que le renou­ve­lable indus­triel four­nit au système tech­nique et aux pouvoirs poli­tiques qui se succèdent, on est incité à penser qu’elles ont inté­rêt à l’oc­cul­ter, soucieuses qu’elles sont d’ap­por­ter leur exper­tise à la critique inté­grée de l’exis­tant. Et cette place, le pouvoir la leur concède bien volon­tiers.

Certes, le RSN a fière­ment proclamé qu’il n’avait pas, contrai­re­ment à Green­peace, parti­cipé à la suppo­sée « masca­rade » du Grenelle de l’En­vi­ron­ne­ment (entre paren­thèses, masca­rade n’est pas le mot qui convient : de part et d’autre, on a obtenu ce que l’on était venu cher­cher) ; mais on trouve bien des mili­tants du RSN dans les Commis­sions Locales d’In­for­ma­tion (CLI), par exemple : les CLI sont sont créées – ou pas, car à ma connais­sance c’est facul­ta­tif – à l’ini­tia­tive des Conseils Géné­raux auprès de certains grands équi­pe­ments indus­triels, notam­ment les centrales nucléaires. Elles sont compo­sées pour moitié d’élus et de divers repré­sen­tants de la « société civile », comme on dit, dont les asso­cia­tifs « anti­nu­cléaires » ; ces CLI, que Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’En­vi­ron­ne­ment et orga­ni­sa­teur du « Grenelle » du même nom, avait quali­fié judi­cieu­se­ment de « Grenelle avant l’heure », sont censées assu­rer une « mission d’in­for­ma­tion » des rive­rains sur la base d’in­for­ma­tions qu’EDF n’est nulle­ment tenue de leur four­nir. Ces commis­sions avaient été insti­tuées par Mauroy en 1981, avec l’in­ten­tion à peine dissi­mu­lée de neutra­li­ser « par inté­gra­tion » les oppo­si­tions au nucléaire, encore assez vives à cette époque-là.

Le discours enthou­siaste de ces asso­cia­tifs sur le renou­ve­lable indus­triel est inté­res­sant en tant que tel mais il a aussi le mérite d’éclai­rer toutes les insuf­fi­sances de leur critique anti­nu­cléaire.

A tel point qu’il m’a semblé perti­nent de parler au sujet du RSN et de Green­peace d’or­ga­ni­sa­tions alter­nu­cléaires plutôt que d’or­ga­ni­sa­tions anti­nu­cléaires. Même si ça paraît para­doxal à première vue, il n’est pas exces­sif de consi­dé­rer qu’a­vec le RSN « un autre nucléaire est possible », dans un monde par ailleurs inchangé : avec une exploi­ta­tion éléc­tro­nu­cléaire dont on ne sort pas, contrai­re­ment à ce qu’in­dique la raison sociale du RSN, mais dont on imagine la cessa­tion graduelle et surtout indé­fi­nie. Faute de voir le nucléaire comme une volonté poli­tique inscrite dans le marbre depuis plus d’un demi-siècle, y compris sous son aspect mili­taire ; faute de voir le conflit réel que suppo­se­rait une sortie pour de bon, le Réseau « Sortir du nucléaire » ne peut rien faire espé­rer d’autre que plus de renou­ve­lable, c’est-à-dire l’ajout d’une produc­tion « verte » à la produc­tion nucléaire exis­tante. Il faut donc le dire clai­re­ment : procla­mer comme le fait le RSN à longueur de manifs « ni nucléaire ni effet de serre », sans y asso­cier l’af­fran­chis­se­ment des servi­tudes, poli­tiques, écono­miques et sociales qui les ont permis, ce n’est pas sortir du nucléaire, c’est en réalité y rester.

A lire égale­ment, l’ex­cellent article/inter­view d’Oz­zie Zehner: Les illu­sions vertes – ou l’art de se poser les mauvaises ques­tions!

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Certes avec le RSN, on peut se dégui­ser en jaune, consti­tuer des chaînes humaines aux quatre coins de la France, aller jusqu’à faire des mani­fes­ta­tions virtuelles (comme à l’oc­ca­sion du Sommet clima­tique de Copen­hague de 2009), ou bien encore des jeûnes en compa­gnie de Monsei­gneur Gaillot ; toutes ces gesti­cu­la­tions indo­lores, unitaires et média­tiques n’ont à vrai dire qu’un seul but : celui de sensi­bi­li­ser le pouvoir, de deman­der aux déci­deurs de déci­der, dans l’es­poir que les déci­sions prises soient toujours plus trans­pa­rentes, plus modernes et plus effi­caces. La critique écono­mique, tech­no­lo­gique et sani­taire du RSN reste juste assez super­fi­cielle pour se faire accep­ter par un pouvoir enchanté de se voir deman­der plus d’in­ves­tis­se­ments, plus de recherche, et plus de contrôles.

Sur cette ques­tion du contrôle, la palme revient assu­ré­ment aux mili­tants de Green­peace qui, quand ils se proposent encore de contes­ter le nucléaire, ne trouvent rien de mieux à faire que de péné­trer par effrac­tion dans les centrales, prou­vant ainsi la néces­sité de renfor­cer la surveillance poli­cière et mili­taire, et ce un peu partout, puisque personne en France n’ha­bite très loin d’un site nucléaire.

En résumé, les orga­ni­sa­tions alter­nu­cléaires ne proposent rien d’autre que de nous conduire un peu autre­ment – pour le RSN, avec un véri­table État patron et un surcroît de recherche scien­ti­fique publique – dans la même impasse que les pouvoirs en place. A ques­tions analogues, réponses compa­tibles.

Pour­tant, rien ne devrait inter­dire, à quiconque préfère penser par soi-même plutôt qu’à l’abri des casquettes et des sonos, de poser les ques­tions les plus élémen­taires qui soient : pourquoi tant d’éner­gie ? Pour satis­faire quelles besoins ? Pour mener quel genre de vie ? Les produc­tions d’élec­tri­cité et d’éner­gie ont une origine sociale : c’est cette orga­ni­sa­tion sociale qui se nour­rit d’élec­tri­cité et en suscite la demande, par la contrainte et la dépos­ses­sion de tout et de tous (y compris de ceux, et ils sont nombreux, qui ont la dépos­ses­sion enthou­siaste). Il s’agit donc de poser d’abord la ques­tion de l’al­ter­na­tive poli­tique et sociale et non de l’al­ter­na­tive tech­nique.

La majeure partie des oppo­sants l’éo­lien n’en sont pas là. Loin d’en­vi­sa­ger les choses en profon­deur pour rallier à eux des oppo­si­tions plus massives et plus déter­mi­nées, ils cherchent plutôt le plus petit déno­mi­na­teur commun en se plaçant sur le terrain juri­dique et en comp­tant sur le « bon sens » des auto­ri­tés.

L’éo­lien est rare­ment envi­sagé comme il devrait l’être, c’est-à-dire comme une moda­lité parti­cu­lière de la réqui­si­tion totale du terri­toire à des fins de produc­tion, de circu­la­tion et d’anéan­tis­se­ment du monde non domes­tiqué, comme en attestent à leur façon d’autres projets comme les construc­tions d’au­to­routes, d’aé­ro­ports, de lignes à grande vitesse ou les projets d’ex­trac­tion de gaz de schiste (sans oublier le gaz de houille qui n’im­plique pas de frac­tu­ra­tion hydrau­lique et dont les gise­ments seraient abon­dants en France, dans les anciennes régions minières). Le plus petit déno­mi­na­teur commun de l’agi­ta­tion anti-éolienne, c’est le plus souvent la préser­va­tion des paysages. Or, aussi légi­time que celle-ci puisse être, au moins dans certains contextes – et même si souvent de prosaïques consi­dé­ra­tions immo­bi­lières se cachent sous les argu­ments esthé­tiques affi­chés –, cette seule défense des paysages, encore plus abstraite quand il s’agit du grand large, n’abou­tit dans le meilleur des cas qu’à des victoires locales et provi­soires.

Outre les travers que j’ai déjà mention­nés, la critique sociale de l’éner­gie ici esquis­sée doit éviter de tomber dans ce que je consi­dère comme le pire d’entre eux, à savoir le catas­tro­phisme et le chan­tage à l’ur­gence qui en découle.

Qu’il s’agisse du climat ou du nucléaire, les orga­ni­sa­tions anti­nu­cléaires que je viens de dénon­cer ont fait du désastre, qu’elles imaginent pouvoir plus ou moins co-admi­nis­trer, l’axe domi­nant de leur propa­gande. Mais elles ne sont pas les seules : d’autres tendances à première vue moins compro­mises ont la même rhéto­rique de l’ur­gence à la bouche : je pense à la mouvance de l’objec­tion de crois­sance et à un jour­nal comme La Décrois­sance, par exemple, dans lequel escha­to­lo­gie du pic de pétrole et « joie de vivre » dans la simpli­cité volon­taire se soutiennent mutuel­le­ment ; je pense aussi à une certaine contes­ta­tion anti­nu­cléaire post-Fuku­shima, pour laquelle il s’agi­rait de « sauver nos vies » en sortant immé­dia­te­ment du nucléaire par tous les moyens indus­triels dispo­nibles, les centrales à char­bon notam­ment, tout en remet­tant à plus tard, ou à jamais, la ques­tion de la vie et de tout ce qui l’in­car­cère, avec ou sans nucléaire.

Entre­te­nir cette atmo­sphère de catas­trophe immi­nente ou perma­nente, loin de provoquer des réac­tions salu­taires, ne fait que susci­ter demande de protec­tion, de soumis­sion et même de parti­ci­pa­tion soumise ; autant dire la paix sociale à laquelle aspirent l’État et l’éco­no­mie.

Certes, les forces suscep­tibles de porter les boule­ver­se­ments qui s’im­posent semblent pour l’ins­tant notoi­re­ment insuf­fi­santes ; mais rien n’em­pêche de commen­cer par exer­cer sa luci­dité, et débusquer ceux qui n’ac­cep­te­ront jamais ces néces­saires boule­ver­se­ments : les idéo­logues alter­nu­cléaires sont de ceux-là, bien qu’ils parviennent parfois à se faire passer pour de vigou­reux contes­ta­taires.

Je le dirai autre­ment en para­phra­sant, pour termi­ner, Jaime Semprun : non seule­ment nous rangeons les couleuvres de cette espèce parmi les nuisances à combattre, mais nous pensons que c’est par elles qu’il faut commen­cer, car ce sont elles qui font avaler toutes les autres.

Arnaud Michon, à Monta­bot le 18 mai 2013.

Auteur de l’ou­vrage :

 Le Sens du vent, Notes sur la nucléa­ri­sa­tion de la France au temps des illu­sions renou­ve­lables, éd. de l’En­cy­clo­pé­die des Nuisances, 2010.

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  1. Aprés avoir tout lu je ne sais toujours pas si ce constat proposerait des solutions. C’est d’ailleurs en les cherchant que j’ai poursuivi la lecture.
    Je ne sais même pas si finalement cet article prend la défense du nucléaire.
    Bref article prometteur et décevant.