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Technocritiques - Conclusion : L'impasse industrielle (par François Jarrige)
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Un extrait (la conclu­sion) tiré de l’ex­cellent livre de François Jarrige « Tech­no­cri­tiques: Du refus des machines à la contes­ta­tion des tech­nos­ciences », La Décou­verte, 2014.


Qu’y a-t-il de commun entre les ouvriers et les arti­sans brisant des machines à l’aube de l’ère indus­trielle, les dénon­cia­tions roman­tiques de certains poètes du XIXe siècle, les nombreuses déplo­ra­tions anti­ma­chi­nistes de l’entre-deux-guerres, et les contes­ta­tions des dernières réali­sa­tions des tech­nos­ciences? Appa­rem­ment rien, sinon le rejet de trajec­toires perçues comme néfastes et destruc­trices, l’op­po­si­tion à l’égard de dispo­si­tifs tech­niques accu­sés d’ap­pau­vrir, d’alié­ner et d’hy­po­thé­quer l’ave­nir. L’his­to­rio­gra­phie progres­siste des tech­niques a eu tendance à enté­ri­ner le point de vue des vainqueurs, natu­ra­li­sant les muta­tions du passé comme inexo­rables et inéluc­tables, rendant invi­sibles les alter­na­tives comme les points de vue des victimes et des domi­nés. Repous­ser les discours et résis­tances évoqués dans ce livre comme de simples atti­tudes tech­no­phobes serait pour­tant un grave contre­sens. L’ar­chéo­lo­gie de ces actions et paroles disper­sées et oubliées montre au contraire que ce sont souvent les tech­ni­ciens, ceux qui savaient manier les outils et qui possé­daient des savoir-faire complexes, qui prirent la parole et protes­tèrent. C’est bien souvent parce qu’ils compre­naient les tech­niques qu’ils s’y oppo­saient. D’ailleurs, leurs critiques étaient souvent fondées : les oppo­si­tions au chemin de fer, à la grande produc­tion de masse méca­ni­sée, à la tech­no­lo­gi­sa­tion du quoti­dien, au gigan­tisme nucléaire, ou à la géné­ra­li­sa­tion des OGM, reposent souvent sur de très « bonnes raisons », rendues invi­sibles après coup, une fois les contro­verses refer­mées et les contes­ta­tions résor­bées.

L’hos­ti­lité à l’égard des tech­niques présen­tée au fil de cet essai ne recouvre pas de simples réac­tions conser­va­trices liées à la peur instinc­tive que l’homme aurait de sa fragi­lité et de sa fini­tude. Elle est plutôt la réponse légi­time de certains groupes à l’égard des boule­ver­se­ments qui remettent en cause l’ordre du monde. L’in­ten­sité des plaintes a varié selon les ressources dont dispo­saient les acteurs et les idéo­lo­gies domi­nantes dans lesquelles ils baignaient. Les soupçons, large­ment parta­gés à l’aube de l’ère indus­trielle, lorsque l’im­pé­ra­tif d’ef­fi­ca­cité n’était pas hégé­mo­nique, ont laissé la place à une confiance accrue dans la tech­nique et son pouvoir éman­ci­pa­teur à l’âge de l’in­dus­tria­lisme triom­phant. L’im­po­si­tion de la société indus­trielle au XIXe siècle a margi­na­lisé pour un temps les résis­tances qui s’ex­pri­maient sous des formes variées. Le capi­ta­lisme indus­triel a triom­phé en construi­sant un accord géné­ra­lisé sur la ques­tion des machines, c’est-à-dire en l’ex­cluant du champ poli­tique et de l’es­pace démo­cra­tique. La critique des tech­no­lo­gies a dès lors été résor­bée comme une atti­tude fonda­men­ta­le­ment réac­tion­naire et, en tant que telle, condam­nable à l’heure où domi­nait l’idéo­lo­gie du « progrès ». Se moulant dans le confort de la rhéto­rique moder­ni­sa­trice d’après 1945, l’his­to­rio­gra­phie a souvent présenté les critiques du « progrès tech­nique » comme des régres­sions anti­hu­ma­nistes, des tenta­tions stériles d’un « retour à la terre » qui auraient préparé le terrain des fascismes. Cette repré­sen­ta­tion conti­nue parfois de mode­ler certains juge­ments ; elle permet de discré­di­ter à bon compte toute opinion protes­ta­taire alors même que les régimes fascistes et auto­ri­taires du XXe siècle furent profon­dé­ment tech­no­cra­tiques et moder­ni­sa­teurs, et que les critiques de la société tech­ni­cienne furent souvent énon­cées au nom d’idéaux égali­taires et éman­ci­pa­teurs.

« Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’en­fer. — Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, inven­tion du philo­so­phisme actuel, breveté sans garan­tie de la Nature ou de la Divi­nité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connais­sance ; la liberté s’éva­nouit, le châti­ment dispa­raît. Qui veut y voir clair dans l’his­toire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, déli­vré toute âme de sa respon­sa­bi­lité, dégagé la volonté de tous les liens que lui impo­sait l’amour du beau : et les races amoin­dries, si cette navrante folie dure long­temps, s’en­dor­mi­ront sur l’oreiller de la fata­lité dans le sommeil rado­teur de la décré­pi­tude. Cette infa­tua­tion est le diagnos­tic d’une déca­dence déjà trop visible.

Deman­dez à tout bon Français qui lit tous les jours son jour­nal dans son esta­mi­net ce qu’il entend par progrès, il répon­dra que c’est la vapeur, l’élec­tri­cité et l’éclai­rage au gaz, miracles incon­nus aux Romains, et que ces décou­vertes témoignent plei­ne­ment de notre supé­rio­rité sur les anciens ; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheu­reux cerveau et tant les choses de l’ordre maté­riel et de l’ordre spiri­tuel s’y sont si bizar­re­ment confon­dues ! Le pauvre homme est telle­ment améri­ca­nisé par ses philo­sophes zoocrates et indus­triels qu’il a perdu la notion des diffé­rences qui carac­té­risent les phéno­mènes du monde physique et du monde moral, du natu­rel et du surna­tu­rel.

Si une nation entend aujourd’­hui la ques­tion morale dans un sens plus déli­cat qu’on ne l’en­ten­dait dans le siècle précé­dent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une œuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imagi­na­tive qu’il n’en a montré l’an­née dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’­hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre maté­riel un progrès incon­tes­table. Mais où est, je vous prie, la garan­tie du progrès pour le lende­main ? Car les disciples des philo­sophes de la vapeur et des allu­mettes chimiques l’en­tendent ainsi : le progrès ne leur appa­raît que sous la forme d’une série indé­fi­nie. Où est cette garan­tie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédu­lité et votre fatuité.

Je laisse de côté la ques­tion de savoir si, déli­ca­ti­sant l’hu­ma­nité en propor­tion des jouis­sances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indé­fini ne serait pas sa plus ingé­nieuse et sa plus cruelle torture ; si, procé­dant par une opiniâtre néga­tion de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide inces­sam­ment renou­velé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressem­ble­rait pas au scor­pion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éter­nel desi­de­ra­tum qui fait son éter­nel déses­poir ?

Tran­spor­tée dans l’ordre de l’ima­gi­na­tion, l’idée du progrès (il y a eu des auda­cieux et des enra­gés de logique qui ont tenté de le faire) se dresse avec une absur­dité gigan­tesque, une grotesque­rie qui monte jusqu’à l’épou­van­table. La thèse n’est plus soute­nable. Les faits sont trop palpables, trop connus. Ils se raillent du sophisme et l’af­frontent avec imper­tur­ba­bi­lité. »

— Charles Baude­laire, Curio­si­tés esthé­tiques, Expo­si­tion univer­selle, 1855.

Depuis deux siècles, mais avec un rythme de plus en plus soutenu depuis 1945, le consu­mé­risme tech­no­lo­gique s’est imposé comme le ciment des socié­tés. À travers le défer­le­ment des publi­ci­tés et des discours futu­ristes, la tech­nique semble être deve­nue notre destin et notre seul hori­zon. Pour­tant, le consen­sus a toujours été fragile et les socié­tés contem­po­raines n’ont cessé d’en­tre­te­nir un rapport profon­dé­ment ambi­va­lent à l’égard du défer­le­ment des tech­niques. L’his­toire longue des tech­no­cri­tiques montre la persis­tance des mêmes mots, des mêmes craintes, la répé­ti­tion des mêmes mises en garde, des mêmes atti­tudes de refus, en dépit de l’évo­lu­tion des régimes de produc­tion et des milieux tech­niques.

Depuis le XVIIIe siècle, les impasses du progrès tech­nique ont été dénon­cées mille fois, la condam­na­tion des effets délé­tères de telle ou telle inno­va­tion a été formu­lée dans une multi­tude d’écrits et de discours, d’ac­tions indi­vi­duelles et de mouve­ments collec­tifs. Trois types d’ar­gu­ments resur­gissent pério­dique­ment pour contes­ter vagir tech­nique moderne : la critique morale, fondée sur la défense de la liberté et la quête d’au­to­no­mie ; la critique sociale, pour­fen­dant l’iné­ga­lité crois­sante entre les hommes ; le discours envi­ron­ne­men­tal, enfin, qui voit dans le gigan­tisme tech­ni­cien une cause de dégra­da­tion de la Terre et de ses équi­libres écolo­giques. Ces trois types d’ar­gu­ments ne sont pas appa­rus succes­si­ve­ment, ils coexistent sans cesse, ils se combinent et parfois se contre­disent. Ces discours ont parfois pu se rencon­trer et s’agen­cer, comme dans les années 1970, acqué­rant alors une inten­sité et une légi­ti­mité inéga­lées.

Comme les critiques du capi­ta­lisme, celles des tech­niques se sont par ailleurs déployées dans une grande diver­sité de posi­tions qui alternent entre deux pôles prin­ci­paux : la critique artiste d’une part – la tech­nique comme source de désen­chan­te­ment, d’inau­then­ti­cité, d’at­teinte à la liberté et l’au­to­no­mie –, et la critique sociale de l’autre – la tech­nique comme source de misère, d’iné­ga­lité, d’égoïsme destruc­teur des soli­da­ri­tés ou des envi­ron­ne­ments. La première est portée par les intel­lec­tuels et les artistes qui se veulent libres de toute attache et dont les figures de Bloy, de Berna­nos ou d’Or­well sont des illus­tra­tions. La seconde est davan­tage celle des mondes popu­laires et de certains mouve­ments sociaux, soucieux de dénon­cer les atteintes à la condi­tion des travailleurs, voyant dans la tech­nique une source de ravages sociaux et envi­ron­ne­men­taux, d’injus­tices et d’iné­ga­li­tés. Mais, dans ce domaine, les simpli­fi­ca­tions et les typo­lo­gies trop tran­chées seraient fausses car des argu­ments et des moti­va­tions très divers coexistent au sein d’un même groupe ou d’un même indi­vidu.

L’his­toire de ces contes­ta­tions montre aussi que la critique ne suit pas un mouve­ment linéaire et ascen­dant, pas plus qu’elle ne naît d’une prise de conscience soudaine à l’égard des risques et apories du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique. La critique semble plutôt consub­stan­tielle à la moder­ni­sa­tion tech­nique des deux derniers siècles ; elle la suit et la modèle en perma­nence. Les oppo­si­tions et résis­tances suivent un rythme cyclique et discon­tinu, elles accom­pagnent chaque phase de recon­fi­gu­ra­tion du monde indus­triel, s’in­ten­si­fient dans les moments de crise, refluent dans les périodes de cadrages moder­ni­sa­teurs comme le furent les années 1850, 1920 et, surtout, l’après-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, la tech­no­cri­tique est intense dans les années 1810–1820, lorsque surgissent la « révo­lu­tion indus­trielle » et ses méca­niques, puis à chaque phase de réagen­ce­ment du capi­ta­lisme et de son appa­reillage tech­nique. À chaque moment de crise et de trans­for­ma­tion, les critiques et les mouve­ments de résis­tance s’ac­cen­tuent, que ce soit lors du Prin­temps des peuples de 1848, lors des graves crises du capi­ta­lisme des années 1880 et 1930, ou durant la phase de radi­ca­lité et de bouillon­ne­ment intel­lec­tuel des années 1970.

Agbog­blo­shie, Accra, Ghana

Plusieurs inter­pré­ta­tions de ces contes­ta­tions et posi­tions tech­no­cri­tiques coexistent aujourd’­hui. Les plus opti­mistes y voient des formes de parti­ci­pa­tion au proces­sus dyna­mique de chan­ge­ment tech­nique. Les critiques seraient des modes d’ap­pro­pria­tion socio­cul­tu­rels des trans­for­ma­tions indus­trielles et tech­no­lo­giques, des manières de négo­cier le chan­ge­ment. Les contes­ta­tions parti­ci­pe­raient à la construc­tion des dispo­si­tifs tech­niques en contrai­gnant les Ingé­nieurs et les grandes firmes à inté­grer les oppo­si­tions dans le façon­ne­ment des trajec­toires. Plutôt que les actes de barba­rie et d’igno­rance tant dénon­cés, les résis­tances et protes­ta­tions pour­raient alors être décrites comme le pôle le plus radi­cal des négo­cia­tions socio­tech­niques qui façonnent en perma­nence la dyna­mique des inno­va­tions. Pour de nombreux socio­logues et expé­ri­men­ta­teurs de terrain, les critiques sont d’abord des appels pour faire entrer les tech­niques en démo­cra­tie en deman­dant la prise en compte de tous les acteurs et de leurs inté­rêts. Elles seraient dès lors l’une des facettes de la démo­cra­tie parti­ci­pa­tive et dialo­gique, des invi­ta­tions à la mise en œuvre d’un façon­ne­ment démo­cra­tique des tech­niques pour que celles-ci, au lieu d’être des instru­ments de pouvoir et de domi­na­tion, deviennent le produit d’une créa­ti­vité collec­tive contrô­lée et à taille humaine. Les critiques seraient d’abord des lanceurs d’alerte, dont on pour­rait défendre la légi­ti­mité en affir­mant, à la suite de Hans Jonas, que « la prophé­tie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gaus­ser ulté­rieu­re­ment d’éven­tuels sonneurs d’alarme en leur rappe­lant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injus­tice : il se peut que leur impair soit leur mérite ».

Une autre inter­pré­ta­tion, plus pessi­miste, insiste à l’in­verse sur le carac­tère vain de ces critiques, sur l’iso­le­ment de ces mouve­ments et de ces discours, sur leur inces­sante margi­na­li­sa­tion par les pouvoirs en place. La critique ne serait rien de plus qu’une manière de faire croire qu’il existe un dialogue, un proces­sus parti­ci­pa­tif, alors que les possi­bi­li­tés de négo­cier les muta­tions en cours ne cessent de se réduire au fur et à mesure de la tech­no­lo­gi­sa­tion du monde et du déséqui­libre de puis­sance entre les acteurs, les collec­tifs auto­nomes et le capi­ta­lisme des grandes firmes et de la big science. Les tech­no­cri­tiques ne seraient alors rien de plus que les cris, vains et déses­pé­rés, d’ac­teurs désœu­vrés et isolés, vain­cus ou en cours de margi­na­li­sa­tion. Aujourd’­hui, la plupart de nos contem­po­rains se satis­font en effet plei­ne­ment de la colo­ni­sa­tion du quoti­dien par les objets tech­niques et les gadgets high-tech rapi­de­ment frap­pés d’ob­so­les­cence. En dépit des mises en garde et des lanceurs d’alerte, il ne semble pas y avoir de salut en dehors d’eux. Comme l’écrivent dans leur beau texte Mathieu Amiech et Julien Mattern, les objets tech­niques semblent de plus en plus avoir « pour fonc­tion de compen­ser illu­soi­re­ment l’ap­pau­vris­se­ment de la vie. Un appau­vris­se­ment auquel ils parti­cipent d’ailleurs en favo­ri­sant souvent un rapport au monde fondé sur des fantasmes d’im­mé­dia­teté et de toute-puis­sance ».

Écrire l’his­toire de ces plaintes, ce n’est pas désar­mer le présent en montrant la vacuité ou l’éter­nel échec de la critique. C’est au contraire propo­ser un détour par quelques expé­riences passées, oubliées et mépri­sées, afin d’of­frir des voies pour renou­ve­ler la critique sociale et déco­lo­ni­ser nos imagi­naires. Le passé nous apprend en effet que le royaume enchanté du progrès tech­nique ne fut pas toujours consi­déré comme le seul et vrai para­dis, que les évidences du présent se sont construites en perma­nence en disqua­li­fiant d’autres trajec­toires possibles. Comme la croyance au progrès qu’elle accom­pagne et soutient, la méca­ni­sa­tion du monde ne s’est pas opérée selon un long chemin paci­fique et glorieux : elle a sans cesse dû affron­ter des oppo­si­tions et des résis­tances. L’écri­ture de l’his­toire est toujours tissée d’amours et de sympa­thies, de révoltes et d’in­sa­tis­fac­tions face à l’état du monde. Propo­ser un récit du passé implique des choix, qui sont aussi des enga­ge­ments, ce qui n’em­pêche ni l’hon­nê­teté ni la rigueur. Comme l’af­fir­mait Ernest Labrousse, « il n’y a pas d’in­tel­lec­tuel sans for Inté­rieur poli­tique », même si chez beau­coup ce « for inté­rieur » ne se retrouve pas dans leurs écrits et produc­tions acadé­miques. Dans ce livre, j’ai ainsi tenté d’écrire une histoire poli­tique des tech­niques, c’est-à-dire de penser la ques­tion des tech­niques à l’aune des préoc­cu­pa­tions du présent, d’ex­plo­rer le monde tech­nique en l’ins­cri­vant au cœur des luttes sociales et des aspi­ra­tions contra­dic­toires qu’il a fait naître. Il s’agit d’une histoire pleine d’em­pa­thie pour ses prota­go­nistes, soucieuse de propo­ser des modèles d’in­ter­pré­ta­tion géné­raux des socié­tés passées et de leurs muta­tions tech­niques, mais sans jamais perdre de vue la diver­sité des expé­riences, sans oublier les marges d’au­to­no­mie qui guident les acteurs et leurs repré­sen­ta­tions.

L’his­toire des socié­tés Indus­trielles a souvent été écrite en oubliant les soubas­se­ments maté­riels de la vie, en négli­geant à quel point les humains appar­tiennent, comme toute forme de vie, à la nature. L’his­toire et les sciences sociales se sont construites sur un grand partage entre nature et culture, elles ont parti­cipé de la « rhéto­rique de la moder­nité » qui a mis en avant l’au­to­no­mie des socié­tés humaines à l’égard de tous les déter­mi­nismes natu­rels, biolo­giques ou physiques, persua­dées que l’hu­ma­nité attei­gnait le stade ultime de son évolu­tion et pour­rait, grâce à ses tech­niques et à leur expan­sion conti­nue, prendre en charge ion propre destin. Mais ce « para­digme de l’ex­cep­tion humaine » fondé sur la confiance Inébran­lable dans la neutra­lité et la puis­sance des tech­no­lo­gies se fissure aujourd’­hui alors que nous vivons un temps d’ac­cé­lé­ra­tion Inédit qui s’ap­pa­rente de plus en plus à une fuite en avant produite par un capi­ta­lisme cher­chant avant tout â garan­tir ses profits colos­saux.

L’ap­pel â l’in­no­va­tion reste le prin­ci­pal moteur du progres­sisme mori­bond, le seul hori­zon d’un monde qui semble aban­don­ner ses Idéaux et ses espé­rances. Le culte de l’In­no­va­tion s’est construit peu à peu, au croi­se­ment de l’éco­no­mie et de la crois­sance, d’une nouvelle manière de conce­voir les socié­tés, les cultures, et les mondes natu­rels. Il s’est réifié à un point tel qu’il semble désor­mais impos­sible d’en sortir. Plus qu’à aucun autre moment de l’his­toire, nous nous en sommes remis aux machines et aux tech­nos­ciences pour construire nos vies, toute trajec­toire alter­na­tive et toute bifur­ca­tion semblant désor­mais vaines. Pour­tant, beau­coup s’ac­cordent sur le fait que la vie ne saurait se limi­ter à la posses­sion d’objets inutiles. De plus en plus s’im­posent aussi l’ur­gence et la néces­sité de « fabriquer une société plus vivable, plus convi­viale, en cessant de placer une confiance abso­lue dans les grands appa­reils tech­niques de la moder­nité – de moins en moins effi­caces et convi­viaux, de plus en plus contre-produc­tifs -, en se dépre­nant de l’es­poir que la crois­sance écono­mique puisse résoudre mira­cu­leu­se­ment tous nos problèmes ». Le temps où on pouvait affir­mer avec confiance que la crois­sance écono­mique et son cortège de tech­no­lo­gies annonçaient le bien-être univer­sel – malgré les acci­dents et inéga­li­tés qui ponc­tuaient le chemin – semble bien révolu.

Désor­mais, avec l’ef­fon­dre­ment envi­ron­ne­men­tal annoncé, la satu­ra­tion du monde en marchan­dises et les rende­ments décrois­sants qui surgissent partout – dans l’agri­cul­ture, les trans­ports comme la gestion des déchets –, tous les signes d’un essouf­fle­ment du monde tech­no­lo­gique semblent réunis. Depuis deux siècles, la quête du bonheur a été subsu­mée sous l’ap­pa­reillage du quoti­dien, et repous­sée comme une affaire indi­vi­duelle. La multi­tude des chemins explo­rés pour donner un sens à la vie ont été rame­nés à l’au­to­route de l’ef­fi­ca­cité et des plai­sirs immé­diats et factices. Pour­tant, l’amour numé­risé et ses rencontres asep­ti­sées peuvent-ils satis­faire notre soif de recon­nais­sance et notre aspi­ra­tion à la pléni­tude ? Les mora­listes de notre temps ont raison d’in­ter­ro­ger le sens d’un présent tech­no­lo­gisé. Sommes-nous dans une nouvelle phase de « crise de la moder­nité », iden­tique aux précé­dentes, avec ses prophé­ties catas­tro­phistes rejouant les éter­nelles inquié­tudes du passé ? Ne sommes-nous pas plutôt à l’aube d’ar­ran­ge­ments et d’enjeux inédits qui donnent aux discours passés une nouvelle actua­lité ? L’enjeu n’est évidem­ment pas de reve­nir en arrière : la restau­ra­tion d’un passé idéa­lisé et fantasmé est peu souhai­table et n’est d’ailleurs pas possible. L’al­ter­na­tive ne saurait être entre la catas­trophe ou le retour en arrière, entre le progrès et la barba­rie. Tous les discours et actions explo­rés dans ce livre montrent à quel point l’em­prise crois­sante des tech­niques sur nos vies ne saurait être iden­ti­fiée au « progrès ». Aujourd’­hui plus qu’a­vant, il faut trou­ver les ressources pour sauver le progrès de ses illu­sions progres­sistes, car seul l’ho­ri­zon d’un progrès peut nous faire agir, mais ce progrès doit être disso­cié du chan­ge­ment tech­nique car celui-ci ne peut plus être le seul étalon de mesure du bonheur des socié­tés. L’enjeu est d’opé­rer un détour par le passé pour construire un avenir. Un avenir qui sera néces­sai­re­ment tech­nique mais qui impliquera aussi une réflexion pous­sée sur la place des tech­niques dans nos socié­tés et nos vies, sur leurs limites et apories.

Face au défer­le­ment et à l’ac­cé­lé­ra­tion tech­niques qui trans­forment le monde et les rapports sociaux à un rythme inédit, l’une des solu­tions pour­rait être de faire le choix de l’inac­tion et du ralen­tis­se­ment. Isabelle Sten­gers en appelle ainsi au ralen­tis­se­ment des sciences et à la civi­li­sa­tion des pratiques scien­ti­fiques, c’est-à-dire à leur confron­ta­tion avec l’« exté­rieur » et ses points de vue contes­ta­taires et conflic­tuels. Civi­li­ser les sciences et les tech­niques a été l’un des grands enjeux de la moder­nité : soumettre la fabri­ca­tion des objets et des produits tech­nos­cien­ti­fiques à des fins dési­rables pour tous plutôt qu’au seul impé­ra­tif du profit maxi­mal demeure sans doute le plus grand défi qui nous attend. Ce défi pourra peut-être être relevé car, contrai­re­ment à ce qu’on croit souvent, il est toujours possible de « désin­ven­ter ». L’his­toire des tech­niques et de leurs usages montre en effet combien les tech­niques sont souvent « désin­ven­tées », c’est-à-dire aban­don­nées et relé­guées dans l’ou­bli. L’his­toire est remplie de ces machines et inven­tions célé­brées comme révo­lu­tion­naires avant d’être tota­le­ment oubliées ; même les avions super­so­niques, les produits miracles comme l’amiante, le DDT ou les CFC ont été fina­le­ment pros­crits. Plutôt que de céder au fata­lisme, beau­coup de tech­niques – qu’elles soient numé­riques, nucléaires ou biotech­no­lo­giques – pour­raient être arrê­tées et stop­pées et ces choix en faveur de l’inac­tion seraient peut-être les plus sages. En 2011, l’his­to­rien David Edger­ton publiait un article inti­tulé « Éloge du luddisme » dans la revue scien­ti­fique Nature. Il y appe­lait les scien­ti­fiques à cesser les recherches inutiles en reje­tant l’« Impé­ra­tif tech­no­lo­gique ». C’est à cette seule condi­tion, écri­vait-il, que nous cesse­rons de « nous culpa­bi­li­ser d’être hostiles à l’in­no­va­tion ou en retard sur notre époque sous prétexte que nous refu­sons d’adop­ter une inven­tion ». Au fond, « nous sommes libres de refu­ser les tech­niques que nous n’ai­mons pas, quand bien même des gourous et des gouver­ne­ments nous affirment de manière inté­res­sée qu’il est primor­dial de les accep­ter ». L’his­toire de l’in­ven­tion n’est pas d’abord « l’his­toire d’un futur inéluc­table auquel nous devons nous adap­ter sous peine de dispa­raître, mais plutôt une histoire de futurs avor­tés ». L’op­po­si­tion aux produits imagi­nés dans les labo­ra­toires et aux inno­va­tions tech­niques est deve­nue néces­saire, indis­pen­sable même, pour éviter les catas­trophes qui s’an­noncent. La plupart des inno­va­tions ont d’ailleurs été des échecs, elles ont été oubliées ; de nombreux dispo­si­tifs qui semblaient mira­cu­leux ont été relé­gués dans les poubelles de l’his­toire. Pourquoi ne pas accep­ter cette possi­bi­lité ? Plutôt que d’ab­diquer devant l’ave­nir qui se construit à marche forcée, avec ses prophètes futu­ristes, ne pour­rions-nous pas nous consi­dé­rer enfin libres de creu­ser des sillons oubliés en renonçant aux trajec­toires qui conduisent si mani­fes­te­ment à des impasses ?

François Jarrige

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