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A propos du désastre en cours (par René Riesel)
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Ce texte est un extrait de l’ex­cellent livre « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable », de René Riesel et Jaime Semprun, publié en 2008 aux Éditions de l’En­cy­clo­pé­die des Nuisances.


Préci­sions limi­naires

            L’ex­tinc­tion finale vers laquelle nous entraîne la perpé­tua­tion de la société indus­trielle est deve­nue en très peu d’an­nées notre avenir offi­ciel. Qu’elle soit consi­dé­rée sous l’angle de la pénu­rie éner­gé­tique, du dérè­gle­ment clima­tique, de la démo­gra­phie, des mouve­ments de popu­la­tions, de l’em­poi­son­ne­ment ou de la stéri­li­sa­tion du milieu, de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catas­tro­phisme ne manquent pas, la réalité du désastre en cours, ou du moins des risques et des dangers que comporte le cours des choses, n’est plus seule­ment admise du bout des lèvres, elle est désor­mais détaillée en perma­nence par les propa­gandes étatiques et média­tiques. Quant à nous, qu’on a souvent taxés de complai­sance apoca­lyp­tique pour avoir pris ces phéno­mènes au sérieux ou de « passéisme » pour avoir dit l’im­pos­si­bi­lité de trier parmi les réali­sa­tions et les promesses de la société indus­trielle de masse, préve­nons tout de suite que nous n’en­ten­dons rien ajou­ter ici aux épou­van­tables tableaux d’une crise écolo­gique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’ex­perts infor­més, dans tant de rapports, d’ar­ticles, d’émis­sions, de films et d’ou­vrages dont les données chif­frées sont dili­gem­ment mises à jour par les agences gouver­ne­men­tales ou inter­na­tio­nales et les ONG compé­tentes. Ces éloquentes mises en garde, quand elles en arrivent au chapitre des réponses à appor­ter devant des menaces aussi pres­santes, s’adressent en géné­ral à « l’hu­ma­nité » pour la conju­rer de « chan­ger radi­ca­le­ment ses aspi­ra­tions et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remarqué que ces injonc­tions s’adressent en fait, si l’on veut bien traduire leur pathos mora­li­sant en un langage un peu moins éthéré, aux diri­geants des États, aux insti­tu­tions inter­na­tio­nales, ou encore à un hypo­thé­tique « gouver­ne­ment mondial » qu’im­po­se­raient les circons­tances. Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment formés, quelles que soient leurs illu­sions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’ef­fon­dre­ment, qu’en­vi­sa­ger de retar­der aussi long­temps que possible la dislo­ca­tion de l’agré­gat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’ima­gine y parve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en renforçant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus profon­dé­ment les indi­vi­dus à la collec­ti­vité. Tel est le sens véri­table de tous ces appels à une « huma­nité » abstraite, vieux dégui­se­ment de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expé­rience dans l’Uni­ver­sité, l’in­dus­trie ou l’ex­per­tise (c’est, comme on s’en féli­cite, la même chose), sont pour la plupart mus par des ambi­tions moins élevées et rêvent seule­ment d’être nommés à la tête d’ins­ti­tu­tions ad hoc ; tandis que des frac­tions signi­fi­ca­tives des popu­la­tions se découvrent toutes dispo­sées à s’at­te­ler béné­vo­le­ment aux basses œuvres de la dépol­lu­tion ou de la sécu­ri­sa­tion des personnes et des biens.

Nous n’at­ten­dons rien d’une préten­due « volonté géné­rale » (que ceux qui l’in­voquent supposent bonne, ou suscep­tible de le rede­ve­nir pour peu qu’on la mori­gène avec assez de sévé­rité pour corri­ger ses coupables penchants), ni d’une « conscience collec­tive des inté­rêts univer­sels de l’hu­ma­nité » qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adres­sons donc à des indi­vi­dus d’ores et déjà réfrac­taires au collec­ti­visme crois­sant de la société de masse, et qui n’ex­clu­raient pas par prin­cipe de s’as­so­cier pour lutter contre cette surso­cia­li­sa­tion. Beau­coup mieux selon nous que si nous en perpé­tuions osten­si­ble­ment la rhéto­rique ou la méca­nique concep­tuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véri­dique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans. Car celle-ci, indé­pen­dam­ment de ses faiblesses par trop évidentes avec le recul du temps ou, si l’on préfère, avec la dispa­ri­tion du mouve­ment dans lequel elle se pensait inscrite, eut pour prin­ci­pale qualité d’être le fait d’in­di­vi­dus sans spécia­lité ni auto­rité intel­lec­tuelle garan­tie par une idéo­lo­gie ou une compé­tence socia­le­ment recon­nue (une « exper­tise », comme on dit de nos jours) ; d’in­di­vi­dus, donc, qui, ayant choisi leur camp, ne s’ex­pri­maient pas, par exemple, en tant que repré­sen­tants d’une classe vouée par prédes­ti­na­tion à accom­plir sa révo­lu­tion, mais en tant qu’in­di­vi­dus cher­chant les moyens de se rendre maîtres de leur vie, et n’at­ten­dant rien que de ce que d’autres, eux-mêmes « sans quali­tés », sauraient à leur tour entre­prendre pour se réap­pro­prier la maîtrise de leurs condi­tions d’exis­tence.

Ne comp­tant, pour inflé­chir dans un sens plus heureux le sinistre cours des choses, que sur ce que les indi­vi­dus feront eux-mêmes libre­ment – et peut-être surtout refu­se­ront de faire –, nous ne vati­ci­ne­rons pas. Les prophé­ties débi­tées sur un ton d’oracle, qui ont tant desservi l’an­cienne critique révo­lu­tion­naire, sont aujourd’­hui plus dépla­cées que jamais. On a fréquem­ment décrié notre goût supposé de la noir­ceur, alors que nous voulions seule­ment tenter de décrire le monde tel qu’il deve­nait, qu’il s’im­po­sait préa­la­ble­ment à toute ambi­tion de le trans­for­mer. Les quelques cita­tions que l’on trou­vera en notes sont là pour montrer la conti­nuité de nos réflexions, appuyer les déve­lop­pe­ments que nous leur donnons main­te­nant ou corri­ger, le cas échéant, des formu­la­tions impré­cises ou erro­nées. Celle-ci en tout cas peut être reprise telle quelle :

« Nous ne reje­tons […] pas ce qui existe et se décom­pose avec toujours plus de noci­vité au nom d’un avenir que nous nous repré­sen­te­rions mieux que ses proprié­taires offi­ciels. Nous consi­dé­rons au contraire que ceux-ci repré­sentent excel­lem­ment l’ave­nir, tout l’ave­nir calcu­lable à partir de l’abjec­tion présente : ils ne repré­sentent même plus que cela, et on peut le leur lais­ser. » (Discours préli­mi­naire de l’En­cy­clo­pé­die des Nuisances, novembre 1984.)

Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable

En quelques années, le paral­lèle entre l’ef­fon­dre­ment du milieu vital qui eut lieu autre­fois sur l’île de Pâques et celui en cours à l’échelle de la planète s’est imposé comme un parfait résumé de notre condi­tion histo­rique. L’épui­se­ment de cet écosys­tème insu­laire serait en effet dû à la pour­suite insen­sée d’un produc­ti­visme parti­cu­lier : il s’agis­sait dans ce cas d’éri­ger les sinistres statues que l’on sait, symboles d’une déso­la­tion qu’elles annonçaient par leur facture – tout à fait comme l’es­thé­tique monu­men­tale des méga­lo­poles d’aujourd’­hui. Vulga­ri­sée par Jared Diamond, cette image de notre planète tour­noyant dans l’es­pace infini, et tout aussi privée de recours dans son désastre que l’île de Pâques perdue au milieu du Paci­fique, s’est vite retrou­vée jusque dans la propa­gande d’E.D.F. pour les « éner­gies de demain », parmi lesquelles il faut bien sûr comp­ter le nucléaire. Lequel, blan­chi par le boule­ver­se­ment clima­tique, nous sera si utile à faire tour­ner, par exemple, les usines déjà indis­pen­sables pour dessa­ler l’eau de mer ; ou encore pour produire par élec­tro­lyse l’hy­dro­gène qui rempla­cera avan­ta­geu­se­ment le pétrole comme carbu­rant de l’alié­na­tion moto­ri­sée.

Il n’y a donc plus de mystère de l’île de Pâques, mais surtout l’ave­nir de la société mondiale est lui-même sans mystère, entiè­re­ment déchif­frable par la connais­sance scien­ti­fique : tel est le véri­table message déli­vré par la propa­gande. La connais­sance désor­mais exhaus­tive de la catas­trophe qui a frappé des primi­tifs si dému­nis de toute notion d’un écosys­tème à préser­ver garan­tit celle de notre propre catas­trophe en marche. Toutes sortes d’ex­perts bien infor­més et peu enclins à l’hal­lu­ci­na­tion para­noïde nous informent ainsi avec auto­rité que « les vieilles terreurs millé­na­ristes » ont main­te­nant, « pour la première fois, un fonde­ment ration­nel » (André Lebeau, L’En­gre­nage de la tech­nique – Essai sur une menace plané­taire, 2005).

La thèse ander­sienne du « labo­ra­toire-monde », selon laquelle avec les premiers essais nucléaires le « labo­ra­toire » était devenu coex­ten­sif au globe, se voit reprise posi­ti­ve­ment, sans révolte ni inten­tion critique aucune : comme plate consta­ta­tion de notre incar­cé­ra­tion dans le proto­cole expé­ri­men­tal de la société indus­trielle. Il y avait de l’his­toire, il n’y a plus qu’une gestion raison­née des « ressources ». Conve­na­ble­ment modé­lisé, avec tous les para­mètres requis, le deve­nir histo­rique se réduit à un résul­tat calcu­lable, et ce, merveilleuse coïn­ci­dence, au moment où juste­ment les experts disposent d’une puis­sance de calcul inéga­lée et toujours crois­sante. Le sort de l’hu­ma­nité est donc scien­ti­fique­ment scellé : il ne lui reste plus qu’à opti­mi­ser la main­te­nance de son fragile biotope terrestre. C’était le programme de l’éco­lo­gie scien­ti­fique, c’est en train de deve­nir celui de tous les États.

[…] Dans tous les discours du catas­tro­phisme scien­ti­fique, on perçoit distinc­te­ment une même délec­ta­tion à nous détailler les contraintes impla­cables qui pèsent désor­mais sur notre survie. Les tech­ni­ciens de l’ad­mi­nis­tra­tion des choses se bous­culent pour annon­cer triom­pha­le­ment la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouver­ne­ment des hommes. Le catas­tro­phisme d’État n’est très ouver­te­ment qu’une inlas­sable propa­gande pour la survie plani­fiée – c’est-à-dire pour une version plus auto­ri­tai­re­ment admi­nis­trée de ce qui existe. Ses experts n’ont au fond, après tant de bilans chif­frés et de calculs d’échéance, qu’une seule chose à dire : c’est que l’im­men­sité des enjeux (des « défis ») et l’ur­gence des mesures à prendre frappent d’ina­nité l’idée qu’on pour­rait ne serait-ce qu’al­lé­ger le poids des contraintes sociales, deve­nues si natu­relles.

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On peut toujours comp­ter sur les anciens gauchistes pour se montrer les plus vindi­ca­tifs dans le déni­gre­ment des aspi­ra­tions révo­lu­tion­naires d’il y a quarante ans. Sous couvert d’abju­rer leurs anciennes croyances, ils conti­nuent à se placer en asse­nant, avec le même entrain qu’ils mettaient à psal­mo­dier les mots d’ordre de leurs grou­pus­cules, les nouveaux slogans de la soumis­sion : « L’époque n’in­cite pas à inven­ter une utopie provi­den­tielle supplé­men­taire pour que le monde soit meilleur. Elle oblige seule­ment à se plier aux impé­ra­tifs du vivant pour que la planète reste viable. » (Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progres­sis­te… sans deve­nir réac­tion­naire,2005.) Les impé­ra­tifs du vivant valent bien, en effet, le sens de l’his­toire pour justi­fier « la dicta­ture des plus savants, ou de ceux qui seront répu­tés tels » ; et c’est assu­ré­ment faire preuve d’un certain réalisme que d’at­tendre de l’état d’ur­gence écolo­gique, plutôt que d’une révo­lu­tion, l’ins­tau­ra­tion d’un collec­ti­visme bureau­cra­tique cette fois perfor­mant.

Dans ces appels à se plier aux « impé­ra­tifs du vivant », la liberté est systé­ma­tique­ment calom­niée sous la figure du consom­ma­teur irres­pon­sable, dont l’in­di­vi­dua­lisme impé­ni­tent, boosté par l’hé­do­nisme soixante-huitard, a comme on sait dévasté la planète en toute indé­pen­dance.

Face à la menace – en parti­cu­lier à la « crise clima­tique », que les promo­teurs du catas­tro­phisme aiment compa­rer à « l’ombre du fascisme qui s’éten­dait dans les années 1930 sur l’Eu­rope » –, il n’y aurait plus d’al­ter­na­tive qu’entre la soumis­sion repen­tante aux nouvelles direc­tives du collec­ti­visme écolo­gique et le pur nihi­lisme ; quiconque refuse de se respon­sa­bi­li­ser, de parti­ci­per avec zèle à cette gestion citoyenne de la poubelle plané­taire, démontre par là avoir le profil du terro­riste en puis­sance.

Nous qu’on a si souvent accu­sés de défai­tisme, et plus que tout de catas­tro­phisme juste­ment, on s’éton­nera peut-être de nous voir main­te­nant, alors que la catas­trophe est comme la bande-annonce, proje­tée en boucle sur tous les écrans, des temps à venir, nous décla­rer hostiles à ce qui pour­rait tout de même passer pour une prise de conscience, ou du moins un début de luci­dité. Ce sera pour­tant à tort, car ce sera se trom­per double­ment : à la fois sur ce que nous avons dit anté­rieu­re­ment et sur ce que disent les experts deve­nus si alar­mistes. Nous ne parlions pas de la même catas­trophe, et la catas­trophe totale dont ils parlent n’est qu’un frag­ment de la réalité.

Afin de préve­nir tout malen­tendu, il nous faut cepen­dant préci­ser que la critique des repré­sen­ta­tions catas­tro­phistes n’im­plique nulle­ment d’y voir, comme on le fait parfois, de pures fabri­ca­tions sans le moindre fonde­ment, qui seraient diffu­sées par les États pour assu­rer la soumis­sion à leurs direc­tives, ou, plus subti­le­ment, par des groupes d’ex­perts soucieux d’as­su­rer leur promo­tion en drama­ti­sant à outrance leur « champ de recherche ». Une telle dénon­cia­tion du catas­tro­phisme n’est pas toujours le fait de gens qui défendent ainsi tel ou tel secteur de la produc­tion indus­trielle parti­cu­liè­re­ment mis en cause, ou même l’in­dus­trie dans son ensemble. Il s’est ainsi trouvé d’étranges « révo­lu­tion­naires » pour soute­nir que la crise écolo­gique sur laquelle les infor­ma­tions nous arrivent désor­mais en avalanche n’était en somme qu’un spec­tacle, un leurre par lequel la domi­na­tion cher­chait à justi­fier son état d’ur­gence, son renfor­ce­ment auto­ri­taire, etc. On voit bien quel est le moteur d’un si expé­di­tif scep­ti­cisme : le désir de sauver une « pure » critique sociale, qui ne veut consi­dé­rer de la réalité que ce qui lui permet de recon­duire le vieux schéma d’une révo­lu­tion anti­ca­pi­ta­liste vouée à reprendre, certes en le « dépas­sant », le système indus­triel exis­tant. Quant à la « démons­tra­tion », le syllo­gisme est le suivant : puisque l’in­for­ma­tion média­tique est assu­ré­ment une forme de propa­gande en faveur de l’or­ga­ni­sa­tion sociale exis­tante et qu’elle accorde désor­mais une large place à divers aspects terri­fiants de la « crise écolo­gique », donc celle-ci n’est qu’une fiction forgée pour inculquer les nouvelles consignes de la soumis­sion. D’autres néga­tion­nistes avaient, on s’en souvient, appliqué la même logique à l’ex­ter­mi­na­tion des juifs d’Eu­rope : puisque l’idéo­lo­gie démo­cra­tique du capi­ta­lisme n’était assu­ré­ment qu’un traves­tis­se­ment menson­ger de la domi­na­tion de classe et qu’elle avait après la guerre fait dans sa propa­gande grand usage des horreurs nazies, donc les camps d’ex­ter­mi­na­tion et les chambres à gaz ne pouvaient être qu’in­ven­tions et trucages. Là aussi, il s’agis­sait avant tout de sauver la défi­ni­tion cano­nique du capi­ta­lisme en refu­sant de voir son déve­lop­pe­ment « aber­rant » (c’est-à-dire non prévu par la théo­rie). Et déjà aupa­ra­vant, pendant la guerre civile d’Es­pagne, il y avait eu d’in­tran­si­geants extré­mistes pour blâmer des révo­lu­tion­naires de se battre contre le fascisme sans avoir tout de suite aboli l’État et le sala­riat.

De même que nous n’en­ten­dons rien ajou­ter aux rele­vés catas­tro­phistes d’une « crise écolo­gique totale », nous n’en­tre­rons pas dans l’éva­lua­tion des éléments sur lesquels ils se fondent, non plus que dans la discus­sion détaillée de tel ou tel des ravages qu’ils recensent. Mais l’es­sen­tiel de cet infer­nal cata­logue des menaces a été fina­le­ment authen­ti­fié par « l’en­semble de la commu­nauté scien­ti­fique », certi­fié par les États et les insti­tu­tions inter­na­tio­nales ; il se voit à la fois promu par les médias, enchan­tés d’avoir à culti­ver un « marron­nier » si fruc­ti­fère, et consa­cré par l’in­ves­tis­se­ment indus­triel dans le « déve­lop­pe­ment durable ». Ses conclu­sions, c’est-à-dire, dans le langage géné­ra­le­ment usité, les options qu’il impor­te­rait de rete­nir ou la nature des défis qu’il convien­drait de rele­ver, sont désor­mais discu­tées de façon inin­ter­rom­pue. L’am­bi­tion affi­chée des experts catas­tro­phistes étant d’ou­vrir de tels « débats », on ne saurait être surpris qu’ils voient là comme le début d’une « prise de conscience ». On s’étonne plus qu’en jugent de même des gens qui pour leur part ne sont pas des experts, et qui vont parfois jusqu’à se décla­rer enne­mis de la société indus­trielle.

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Si nous n’y voyons quant à nous rien de tel, mais au contraire un surcroît de fausse conscience, ce n’est pas par goût immo­déré du para­doxe, ou par quelque pervers esprit de contra­dic­tion. C’est en effet quelque chose qu’il nous a fallu nous-mêmes admettre, en dépit de nos convic­tions, et depuis quelque temps déjà.

La dégra­da­tion irré­ver­sible de la vie terrestre due au déve­lop­pe­ment indus­triel a été signa­lée et décrite depuis plus de cinquante ans. Ceux qui détaillaient le proces­sus, ses effets cumu­la­tifs et les seuils de non-retour prévi­sibles, comp­taient qu’une prise de conscience y mettrait un terme par un chan­ge­ment quel­conque. Pour certains ce devaient être des réformes dili­gem­ment conduites par les États et leurs experts, pour d’autres il s’agis­sait surtout d’une trans­for­ma­tion de notre mode de vie, dont la nature exacte restait en géné­ral assez vague ; enfin il y en avait même pour penser que c’était plus radi­ca­le­ment toute l’or­ga­ni­sa­tion sociale exis­tante qui devait être abat­tue par un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire. Quels que fussent leurs désac­cords sur les moyens à mettre en œuvre, tous parta­geaient la convic­tion que la connais­sance de l’éten­due du désastre et de ses consé­quences inéluc­tables entraî­ne­rait pour le moins quelque remise en cause du confor­misme social, voire la forma­tion d’une conscience critique radi­cale. Bref, qu’elle ne reste­rait pas sans effet.

Contrai­re­ment au postu­lat impli­cite de toute la « critique des nuisances » (pas seule­ment celle de l’EdN), selon lequel la dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie serait un « facteur de révolte », force a été de consta­ter que la connais­sance toujours plus précise de cette dété­rio­ra­tion s’in­té­grait sans heurts à la soumis­sion et parti­ci­pait surtout de l’adap­ta­tion à de nouvelles formes de survie en milieu extrême. Certes, dans les pays que l’on appelle « émer­gents » au moment où ils sont englou­tis par le désastre indus­triel, il arrive encore que des commu­nau­tés villa­geoises se soulèvent en masse pour défendre leur mode de vie contre la brutale paupé­ri­sa­tion que leur impose le déve­lop­pe­ment écono­mique. Mais de tels soulè­ve­ments se passent du genre de connais­sances et de « conscience écolo­gique » que les ONG cherchent à leur inculquer.

Quand fina­le­ment l’of­fi­cia­li­sa­tion de la crise écolo­gique (en parti­cu­lier sous l’ap­pel­la­tion de « réchauf­fe­ment clima­tique ») donne lieu à de préten­dus « débats », ceux-ci restent étroi­te­ment circons­crits par les repré­sen­ta­tions et les caté­go­ries plate­ment progres­sistes que les moins insi­pides des discours catas­tro­phistes annoncent pour­tant vouloir remettre en cause. Personne ne songe à consi­dé­rer le catas­tro­phisme pour ce qu’il est effec­ti­ve­ment, à le saisir dans ce qu’il dit à la fois de la réalité présente, de ses anté­cé­dents et des réali­tés aggra­vées qu’il souhaite anti­ci­per.

Nous voyons surtout dans l’en­semble des repré­sen­ta­tions diffu­sées par le catas­tro­phisme, dans la façon dont elles sont élabo­rées comme dans les conclu­sions qu’elles suggèrent, une sidé­rante accu­mu­la­tion de dénis de réalité. Le plus évident portant sur le désastre en cours, et même déjà large­ment consommé, auquel fait écran l’image de la catas­trophe hypo­thé­tique, ou aussi bien calcu­lée, extra­po­lée. Pour faire comprendre en quoi le désastre réel est bien diffé­rent de tout ce que le catas­tro­phisme peut annon­cer de pire, nous tente­rons de le défi­nir en peu de mots, ou du moins d’en spéci­fier un des prin­ci­paux aspects : en ache­vant de saper toutes les bases, et pas seule­ment maté­rielles, sur lesquelles elle repo­sait, la société indus­trielle crée des condi­tions d’in­sé­cu­rité, de préca­rité de tout, telles que seul un surcroît d’or­ga­ni­sa­tion, c’est-à-dire d’as­ser­vis­se­ment à la machine sociale, peut encore faire passer cet agré­gat de terri­fiantes incer­ti­tudes pour un monde vivable. On voit par là assez bien le rôle effec­ti­ve­ment joué par le catas­tro­phisme.

Un « autre monde » était, en effet, « possible » : c’est le nôtre, dont il faudrait sérieu­se­ment se deman­der ce qu’il a de commun, sur quelque plan que ce soit, avec le monde plus ou moins huma­nisé qui l’a précédé et dont, table rase faite, il se déclare l’hé­ri­tier parce qu’il en vitri­fie la dépouille.

Pour donner des exemples de luci­dité précoce sur le proces­sus dont nous voyons main­te­nant l’abou­tis­se­ment, on cite toujours les mêmes excel­lents auteurs, que d’ailleurs personne ne lit vrai­ment, sans quoi il ne paraî­trait pas si fantas­tique d’af­fir­mer que le désastre est d’ores et déjà à peu près consommé. Voici un exemple moins connu, qui montre en tout cas que ce n’est pas une vue de l’es­prit, une recons­truc­tion a poste­riori ou une fantai­sie subjec­tive tein­tée de défai­tisme morbide que de défi­nir l’his­toire moderne comme une progres­sive incar­cé­ra­tion dans la société indus­trielle. Racon­tant ses voyages en Espagne entre 1916 et 1920, Dos Passos rapporte les propos tenus dans un café par un « syndi­ca­liste » tout juste évadé de prison (on sait que dans l’Es­pagne de ces années un syndi­ca­liste était bien diffé­rent de ce qui porte aujourd’­hui ce nom ; et que la neutra­lité pendant la Première Guerre mondiale y avait favo­risé une sorte de « décol­lage » écono­mique) :

« Nous sommes pris au piège de l’in­dus­tria­li­sa­tion, comme le reste de l’Eu­rope. Le peuple, y compris les cama­rades, se laisse gagner à toute allure par la menta­lité bour­geoise. Nous risquons de perdre ce que nous avons dure­ment acquis… Si seule­ment nous nous étions empa­rés des moyens de produc­tion quand le système était encore jeune et faible, nous l’au­rions déve­loppé lente­ment à notre profit, en rendant la machine esclave de l’homme. Chaque jour que nous lais­sons passer nous rend la tâche plus diffi­cile. » (Rossi­nante reprend la route,1992.)

En liai­son avec son postu­lat impli­cite selon lequel la connais­sance exacte de la dété­rio­ra­tion du milieu vital devait néces­sai­re­ment être un « facteur de révolte », la critique des nuisances a été portée à accor­der une place exor­bi­tante à la dissi­mu­la­tion, au mensonge, au secret : selon un vieux schéma, si les masses savaient, si on ne leur cachait pas la vérité, elles se révol­te­raient. Pour­tant l’his­toire moderne n’avait pas été avare d’exemples, contraires, illus­trant plutôt, chez lesdites masses, une assez constante déter­mi­na­tion à ne pas se révol­ter en dépit de ce qu’elles savaient, et même – depuis les camps d’ex­ter­mi­na­tion jusqu’à Tcher­no­byl – à ne pas savoir en – dépit de l’évi­dence ; ou du moins à se compor­ter en dépit de tout comme si on ne savait pas. Contre l’ex­pli­ca­tion unila­té­rale par le « secret », il a déjà été rappelé que le « programme élec­tro­nu­cléaire français » avait ainsi été adopté et réalisé de façon on ne peut plus publique (contrai­re­ment à la « solu­tion finale »). Croit-on vrai­ment que la trans­pa­rence, si elle avait été éten­due d’em­blée aux milli­rems et aux pico­cu­ries, aux calculs des « doses maxi­males admis­sibles » et aux disputes sur les effets des « faibles doses » d’ir­ra­dia­tion, aurait empê­ché l’adhé­sion univer­selle au nucléaire civil, à « l’atome pour la paix » ? Sans être docteur en physique nucléaire, n’im­porte qui dispo­sait de bien assez d’in­for­ma­tions pour se faire une juste idée de ce qu’é­tait et de ce qu’en­traî­ne­rait le déve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie nucléaire. Et il en va de même aujourd’­hui pour les mani­pu­la­tions géné­tiques. Par ailleurs, depuis que les prin­ci­paux méca­nismes de la « crise écolo­gique » ont été discer­nés, les confir­ma­tions se sont accu­mu­lées, de nouveaux facteurs aggra­vants ont été mis en lumière, des « rétro­ac­tions posi­tives » spéci­fiées ; et tout cela est précisé et mis à jour sans être dissi­mulé au public, au contraire. Cepen­dant l’apa­thie devant ces « problèmes » est plus grande encore, si possible, qu’il y a trente ou quarante ans. Imagine-t-on une mani­fes­ta­tion ne serait-ce que de l’am­pleur de celle de Malville (1977) contre le projet ITER, bien plus insensé que Super­phé­nix ? Les cyber-acti­vistes préfèrent aller faire de la figu­ra­tion costu­mée en toile de fond des réunions de chefs d’État. L’ex­pli­ca­tion de cette absence de réac­tion, alors que pour­tant le vent de Tcher­no­byl est passé par là, est fort simple : dans les années soixante-dix, la France était encore travaillée par les suites de 68. Il faut donc penser que c’est la révolte, le goût de la liberté, qui est un facteur de connais­sance, plutôt que le contraire.

La dissi­mu­la­tion et le mensonge ont bien sûr été utili­sés à maintes reprises, le sont et le seront encore, par l’in­dus­trie et les États. Toutes sortes d’opé­ra­tions doivent être menées dans la plus grande discré­tion, et gagnent à n’ap­pa­raître en pleine lumière que sous forme de faits accom­plis. Mais comme le prin­ci­pal fait accom­pli est l’exis­tence de la société indus­trielle elle-même, la soumis­sion à ses impé­ra­tifs, on peut y intro­duire sans danger des zones toujours plus éten­dues de trans­pa­rence : le citoyen désor­mais bien rodé à son travail de consom­ma­teur est avide d’in­for­ma­tions pour établir lui-même son bilan « risques-béné­fices », tandis que de son côté chaque empoi­son­neur cherche aussi à se discul­per en noir­cis­sant ses concur­rents. Il y aura donc toujours matière à « révé­la­tions » et à « scan­dales », tant qu’il y aura des marchands pour trai­ter une telle matière première : à côté des marchands de poisons, des marchands de scoops jour­na­lis­tiques, d’in­di­gna­tions citoyennes, d’enquêtes sensa­tion­nelles.

Cela étant, l’es­sen­tiel du cours du désastre n’a jamais été secret. Tout était là, depuis des décen­nies, pour comprendre vers quoi nous menait le « déve­lop­pe­ment » : ses magni­fiques résul­tats s’éta­laient partout, à la vitesse d’une marée noire ou de l’édi­fi­ca­tion d’une « ville nouvelle » en bordure d’au­to­route. Le féti­chisme de la connais­sance quan­ti­ta­tive nous a rendus si sots et si bornés qu’on passera pour un dilet­tante si l’on affirme qu’il suffi­sait d’un peu de sens esthé­tique – mais pas celui qui s’ac­quiert dans les écoles d’art – pour juger sur pièces. De fait, ce sont surtout des artistes et des écri­vains qui se sont d’abord décla­rés horri­fiés par le « nouveau monde » qui s’ins­tal­lait. Mais plutôt que de s’en prendre à eux, à l’étroi­tesse parfois ridi­cule de leur point de vue – qui était juste­ment ce qui leur permet­tait de se concen­trer sur cet aspect –, pour se débar­ras­ser d’eux sous l’étiquette de « réac­tion­naires » (plus récem­ment, certains jeunes Turcs de la radi­ca­lité post-moderne – mutons ensemble dans le chaos et l’ex­tase barbare ! – ont rejoué paro­dique­ment cette polé­mique en s’en prenant à un hypo­thé­tique « homme d’An­cien Régime »), il eût été plus équi­table, et plusdialec­tique, de s’en prendre aux parti­sans de la critique sociale, mauvais clini­ciens qui lais­saient passer un tel symp­tôme, comme si l’en­lai­dis­se­ment de tout n’était qu’un vague détail, propre à offusquer le seul bour­geois esthète. Car même les meilleurs d’entre eux, obéis­sant à une sorte de surmoi progres­siste, ont écarté le plus souvent, et pendant long­temps, ce qui aurait pu les expo­ser au reproche de « passéisme ». Après tout, l’In­ter­na­tio­nale situa­tion­niste n’a pas exclu le néour­ba­niste Cons­tant pour ses immondes maquettes en plexi­glas, aujourd’­hui si prisées, de villes avec des bâti­ments en titane et en nylon, terrasses aéro­dromes et places suspen­dues jouis­sant « d’une vue splen­dide sur le trafic des auto­strades qui passent en dessous » (I.S. n° 4, juin 1960).

La maxime de Sten­dhal reste valide a contra­rio : la laideur est une promesse de malheur. Et le déclin de la sensi­bi­lité esthé­tique accom­pagne celui de l’ap­ti­tude au bonheur. Il faut déjà être assez endurci dans le malheur, insen­sible comme on le devient sous le choc répété des contraintes, pour pouvoir, par exemple, regar­der sans être boule­versé, dans un vieux livre imprimé en hélio­gra­vure, des photo­gra­phies repré­sen­tant des paysages des rives de la Médi­ter­ra­née avant que ce foyer de civi­li­sa­tion soit éteint – du temps où on ne parlait pas d’en­vi­ron­ne­ment. (La vie n’était certes pas « idyl­lique », on l’ac­corde volon­tiers aux imbé­ciles : elle était mieux qu’i­dyl­lique, elle vivait.) On commence par se morti­fier en se persua­dant que ce qu’im­pose si bruta­le­ment le dyna­misme de la produc­tion a sa beauté, qu’il faut apprendre à goûter (voilà bien l’es­thé­tisme !). On en arrive vite à ne plus sentir du tout ce que cette bruta­lité et cet étalage de puis­sance ont de terri­fiant. Car il n’est nul besoin de comp­teur Geiger ou d’ana­lyses toxi­co­lo­giques pour savoir combien le monde marchand est morti­fère : avant de le subir comme consom­ma­teur, chacun doit l’en­du­rer comme travailleur. La catas­trophe hypo­sta­siée et proje­tée dans l’ave­nir a eu lieu là, dans l’exis­tence quoti­dienne de tous, sous forme de « détails minus­cules qui sont tout sauf des détails », ainsi que le notait Sieg­fried Kracauer, qui ajou­tait : « Il faut se défaire de l’idée chimé­rique que ce sont les grands événe­ments qui déter­minent les hommes pour l’es­sen­tiel. » (Les Employés. Aperçus de l’Al­le­magne nouvelle, 1929.) […]

René Riesel

anti-industrialisme civilisation industrielle écologie pollution

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