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A propos du désastre en cours (par René Riesel)

Ce texte est un extrait de l’excellent livre “Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable”, de René Riesel et Jaime Semprun, publié en 2008 aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.


Précisions liminaires

            L’extinction finale vers laquelle nous entraîne la perpétuation de la société industrielle est devenue en très peu d’années notre avenir officiel. Qu’elle soit considérée sous l’angle de la pénurie énergétique, du dérèglement climatique, de la démographie, des mouvements de populations, de l’empoisonnement ou de la stérilisation du milieu, de l’artificialisation des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catastrophisme ne manquent pas, la réalité du désastre en cours, ou du moins des risques et des dangers que comporte le cours des choses, n’est plus seulement admise du bout des lèvres, elle est désormais détaillée en permanence par les propagandes étatiques et médiatiques. Quant à nous, qu’on a souvent taxés de complaisance apocalyptique pour avoir pris ces phénomènes au sérieux ou de « passéisme » pour avoir dit l’impossibilité de trier parmi les réalisations et les promesses de la société industrielle de masse, prévenons tout de suite que nous n’entendons rien ajouter ici aux épouvantables tableaux d’une crise écologique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’experts informés, dans tant de rapports, d’articles, d’émissions, de films et d’ouvrages dont les données chiffrées sont diligemment mises à jour par les agences gouvernementales ou internationales et les ONG compétentes. Ces éloquentes mises en garde, quand elles en arrivent au chapitre des réponses à apporter devant des menaces aussi pressantes, s’adressent en général à « l’humanité » pour la conjurer de « changer radicalement ses aspirations et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remarqué que ces injonctions s’adressent en fait, si l’on veut bien traduire leur pathos moralisant en un langage un peu moins éthéré, aux dirigeants des États, aux institutions internationales, ou encore à un hypothétique « gouvernement mondial » qu’imposeraient les circonstances. Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a intégralement formés, quelles que soient leurs illusions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son maintien une condition sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’effondrement, qu’envisager de retarder aussi longtemps que possible la dislocation de l’agrégat de désespoirs et de folies qu’elle est devenue ; et on n’imagine y parvenir, quoi qu’on en dise, qu’en renforçant toutes les coercitions et en asservissant plus profondément les individus à la collectivité. Tel est le sens véritable de tous ces appels à une « humanité » abstraite, vieux déguisement de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expérience dans l’Université, l’industrie ou l’expertise (c’est, comme on s’en félicite, la même chose), sont pour la plupart mus par des ambitions moins élevées et rêvent seulement d’être nommés à la tête d’institutions ad hoc ; tandis que des fractions significatives des populations se découvrent toutes disposées à s’atteler bénévolement aux basses œuvres de la dépollution ou de la sécurisation des personnes et des biens.

Nous n’attendons rien d’une prétendue « volonté générale » (que ceux qui l’invoquent supposent bonne, ou susceptible de le redevenir pour peu qu’on la morigène avec assez de sévérité pour corriger ses coupables penchants), ni d’une “conscience collective des intérêts universels de l’humanité” qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation. Beaucoup mieux selon nous que si nous en perpétuions ostensiblement la rhétorique ou la mécanique conceptuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véridique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans. Car celle-ci, indépendamment de ses faiblesses par trop évidentes avec le recul du temps ou, si l’on préfère, avec la disparition du mouvement dans lequel elle se pensait inscrite, eut pour principale qualité d’être le fait d’individus sans spécialité ni autorité intellectuelle garantie par une idéologie ou une compétence socialement reconnue (une « expertise », comme on dit de nos jours) ; d’individus, donc, qui, ayant choisi leur camp, ne s’exprimaient pas, par exemple, en tant que représentants d’une classe vouée par prédestination à accomplir sa révolution, mais en tant qu’individus cherchant les moyens de se rendre maîtres de leur vie, et n’attendant rien que de ce que d’autres, eux-mêmes « sans qualités », sauraient à leur tour entreprendre pour se réapproprier la maîtrise de leurs conditions d’existence.

Ne comptant, pour infléchir dans un sens plus heureux le sinistre cours des choses, que sur ce que les individus feront eux-mêmes librement – et peut-être surtout refuseront de faire –, nous ne vaticinerons pas. Les prophéties débitées sur un ton d’oracle, qui ont tant desservi l’ancienne critique révolutionnaire, sont aujourd’hui plus déplacées que jamais. On a fréquemment décrié notre goût supposé de la noirceur, alors que nous voulions seulement tenter de décrire le monde tel qu’il devenait, qu’il s’imposait préalablement à toute ambition de le transformer. Les quelques citations que l’on trouvera en notes sont là pour montrer la continuité de nos réflexions, appuyer les développements que nous leur donnons maintenant ou corriger, le cas échéant, des formulations imprécises ou erronées. Celle-ci en tout cas peut être reprise telle quelle :

« Nous ne rejetons […] pas ce qui existe et se décompose avec toujours plus de nocivité au nom d’un avenir que nous nous représenterions mieux que ses propriétaires officiels. Nous considérons au contraire que ceux-ci représentent excellemment l’avenir, tout l’avenir calculable à partir de l’abjection présente : ils ne représentent même plus que cela, et on peut le leur laisser. » (Discours préliminaire de l’Encyclopédie des Nuisances, novembre 1984.)

Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable

En quelques années, le parallèle entre l’effondrement du milieu vital qui eut lieu autrefois sur l’île de Pâques et celui en cours à l’échelle de la planète s’est imposé comme un parfait résumé de notre condition historique. L’épuisement de cet écosystème insulaire serait en effet dû à la poursuite insensée d’un productivisme particulier : il s’agissait dans ce cas d’ériger les sinistres statues que l’on sait, symboles d’une désolation qu’elles annonçaient par leur facture – tout à fait comme l’esthétique monumentale des mégalopoles d’aujourd’hui. Vulgarisée par Jared Diamond, cette image de notre planète tournoyant dans l’espace infini, et tout aussi privée de recours dans son désastre que l’île de Pâques perdue au milieu du Pacifique, s’est vite retrouvée jusque dans la propagande d’E.D.F. pour les “énergies de demain”, parmi lesquelles il faut bien sûr compter le nucléaire. Lequel, blanchi par le bouleversement climatique, nous sera si utile à faire tourner, par exemple, les usines déjà indispensables pour dessaler l’eau de mer ; ou encore pour produire par électrolyse l’hydrogène qui remplacera avantageusement le pétrole comme carburant de l’aliénation motorisée.

Il n’y a donc plus de mystère de l’île de Pâques, mais surtout l’avenir de la société mondiale est lui-même sans mystère, entièrement déchiffrable par la connaissance scientifique : tel est le véritable message délivré par la propagande. La connaissance désormais exhaustive de la catastrophe qui a frappé des primitifs si démunis de toute notion d’un écosystème à préserver garantit celle de notre propre catastrophe en marche. Toutes sortes d’experts bien informés et peu enclins à l’hallucination paranoïde nous informent ainsi avec autorité que « les vieilles terreurs millénaristes » ont maintenant, « pour la première fois, un fondement rationnel » (André Lebeau, L’Engrenage de la technique – Essai sur une menace planétaire, 2005).

La thèse andersienne du « laboratoire-monde », selon laquelle avec les premiers essais nucléaires le « laboratoire » était devenu coextensif au globe, se voit reprise positivement, sans révolte ni intention critique aucune : comme plate constatation de notre incarcération dans le protocole expérimental de la société industrielle. Il y avait de l’histoire, il n’y a plus qu’une gestion raisonnée des « ressources ». Convenablement modélisé, avec tous les paramètres requis, le devenir historique se réduit à un résultat calculable, et ce, merveilleuse coïncidence, au moment où justement les experts disposent d’une puissance de calcul inégalée et toujours croissante. Le sort de l’humanité est donc scientifiquement scellé : il ne lui reste plus qu’à optimiser la maintenance de son fragile biotope terrestre. C’était le programme de l’écologie scientifique, c’est en train de devenir celui de tous les États.

[…] Dans tous les discours du catastrophisme scientifique, on perçoit distinctement une même délectation à nous détailler les contraintes implacables qui pèsent désormais sur notre survie. Les techniciens de l’administration des choses se bousculent pour annoncer triomphalement la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouvernement des hommes. Le catastrophisme d’État n’est très ouvertement qu’une inlassable propagande pour la survie planifiée – c’est-à-dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe. Ses experts n’ont au fond, après tant de bilans chiffrés et de calculs d’échéance, qu’une seule chose à dire : c’est que l’immensité des enjeux (des « défis ») et l’urgence des mesures à prendre frappent d’inanité l’idée qu’on pourrait ne serait-ce qu’alléger le poids des contraintes sociales, devenues si naturelles.

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On peut toujours compter sur les anciens gauchistes pour se montrer les plus vindicatifs dans le dénigrement des aspirations révolutionnaires d’il y a quarante ans. Sous couvert d’abjurer leurs anciennes croyances, ils continuent à se placer en assenant, avec le même entrain qu’ils mettaient à psalmodier les mots d’ordre de leurs groupuscules, les nouveaux slogans de la soumission : « L’époque n’incite pas à inventer une utopie providentielle supplémentaire pour que le monde soit meilleur. Elle oblige seulement à se plier aux impératifs du vivant pour que la planète reste viable. » (Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire,2005.) Les impératifs du vivant valent bien, en effet, le sens de l’histoire pour justifier « la dictature des plus savants, ou de ceux qui seront réputés tels » ; et c’est assurément faire preuve d’un certain réalisme que d’attendre de l’état d’urgence écologique, plutôt que d’une révolution, l’instauration d’un collectivisme bureaucratique cette fois performant.

Dans ces appels à se plier aux « impératifs du vivant », la liberté est systématiquement calomniée sous la figure du consommateur irresponsable, dont l’individualisme impénitent, boosté par l’hédonisme soixante-huitard, a comme on sait dévasté la planète en toute indépendance.

Face à la menace – en particulier à la “crise climatique”, que les promoteurs du catastrophisme aiment comparer à « l’ombre du fascisme qui s’étendait dans les années 1930 sur l’Europe » –, il n’y aurait plus d’alternative qu’entre la soumission repentante aux nouvelles directives du collectivisme écologique et le pur nihilisme ; quiconque refuse de se responsabiliser, de participer avec zèle à cette gestion citoyenne de la poubelle planétaire, démontre par là avoir le profil du terroriste en puissance.

Nous qu’on a si souvent accusés de défaitisme, et plus que tout de catastrophisme justement, on s’étonnera peut-être de nous voir maintenant, alors que la catastrophe est comme la bande-annonce, projetée en boucle sur tous les écrans, des temps à venir, nous déclarer hostiles à ce qui pourrait tout de même passer pour une prise de conscience, ou du moins un début de lucidité. Ce sera pourtant à tort, car ce sera se tromper doublement : à la fois sur ce que nous avons dit antérieurement et sur ce que disent les experts devenus si alarmistes. Nous ne parlions pas de la même catastrophe, et la catastrophe totale dont ils parlent n’est qu’un fragment de la réalité.

Afin de prévenir tout malentendu, il nous faut cependant préciser que la critique des représentations catastrophistes n’implique nullement d’y voir, comme on le fait parfois, de pures fabrications sans le moindre fondement, qui seraient diffusées par les États pour assurer la soumission à leurs directives, ou, plus subtilement, par des groupes d’experts soucieux d’assurer leur promotion en dramatisant à outrance leur « champ de recherche ». Une telle dénonciation du catastrophisme n’est pas toujours le fait de gens qui défendent ainsi tel ou tel secteur de la production industrielle particulièrement mis en cause, ou même l’industrie dans son ensemble. Il s’est ainsi trouvé d’étranges « révolutionnaires » pour soutenir que la crise écologique sur laquelle les informations nous arrivent désormais en avalanche n’était en somme qu’un spectacle, un leurre par lequel la domination cherchait à justifier son état d’urgence, son renforcement autoritaire, etc. On voit bien quel est le moteur d’un si expéditif scepticisme : le désir de sauver une « pure » critique sociale, qui ne veut considérer de la réalité que ce qui lui permet de reconduire le vieux schéma d’une révolution anticapitaliste vouée à reprendre, certes en le “dépassant”, le système industriel existant. Quant à la « démonstration », le syllogisme est le suivant : puisque l’information médiatique est assurément une forme de propagande en faveur de l’organisation sociale existante et qu’elle accorde désormais une large place à divers aspects terrifiants de la “crise écologique”, donc celle-ci n’est qu’une fiction forgée pour inculquer les nouvelles consignes de la soumission. D’autres négationnistes avaient, on s’en souvient, appliqué la même logique à l’extermination des juifs d’Europe : puisque l’idéologie démocratique du capitalisme n’était assurément qu’un travestissement mensonger de la domination de classe et qu’elle avait après la guerre fait dans sa propagande grand usage des horreurs nazies, donc les camps d’extermination et les chambres à gaz ne pouvaient être qu’inventions et trucages. Là aussi, il s’agissait avant tout de sauver la définition canonique du capitalisme en refusant de voir son développement « aberrant » (c’est-à-dire non prévu par la théorie). Et déjà auparavant, pendant la guerre civile d’Espagne, il y avait eu d’intransigeants extrémistes pour blâmer des révolutionnaires de se battre contre le fascisme sans avoir tout de suite aboli l’État et le salariat.

De même que nous n’entendons rien ajouter aux relevés catastrophistes d’une « crise écologique totale », nous n’entrerons pas dans l’évaluation des éléments sur lesquels ils se fondent, non plus que dans la discussion détaillée de tel ou tel des ravages qu’ils recensent. Mais l’essentiel de cet infernal catalogue des menaces a été finalement authentifié par « l’ensemble de la communauté scientifique », certifié par les États et les institutions internationales ; il se voit à la fois promu par les médias, enchantés d’avoir à cultiver un « marronnier » si fructifère, et consacré par l’investissement industriel dans le « développement durable ». Ses conclusions, c’est-à-dire, dans le langage généralement usité, les options qu’il importerait de retenir ou la nature des défis qu’il conviendrait de relever, sont désormais discutées de façon ininterrompue. L’ambition affichée des experts catastrophistes étant d’ouvrir de tels « débats », on ne saurait être surpris qu’ils voient là comme le début d’une « prise de conscience ». On s’étonne plus qu’en jugent de même des gens qui pour leur part ne sont pas des experts, et qui vont parfois jusqu’à se déclarer ennemis de la société industrielle.

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Si nous n’y voyons quant à nous rien de tel, mais au contraire un surcroît de fausse conscience, ce n’est pas par goût immodéré du paradoxe, ou par quelque pervers esprit de contradiction. C’est en effet quelque chose qu’il nous a fallu nous-mêmes admettre, en dépit de nos convictions, et depuis quelque temps déjà.

La dégradation irréversible de la vie terrestre due au développement industriel a été signalée et décrite depuis plus de cinquante ans. Ceux qui détaillaient le processus, ses effets cumulatifs et les seuils de non-retour prévisibles, comptaient qu’une prise de conscience y mettrait un terme par un changement quelconque. Pour certains ce devaient être des réformes diligemment conduites par les États et leurs experts, pour d’autres il s’agissait surtout d’une transformation de notre mode de vie, dont la nature exacte restait en général assez vague ; enfin il y en avait même pour penser que c’était plus radicalement toute l’organisation sociale existante qui devait être abattue par un changement révolutionnaire. Quels que fussent leurs désaccords sur les moyens à mettre en œuvre, tous partageaient la conviction que la connaissance de l’étendue du désastre et de ses conséquences inéluctables entraînerait pour le moins quelque remise en cause du conformisme social, voire la formation d’une conscience critique radicale. Bref, qu’elle ne resterait pas sans effet.

Contrairement au postulat implicite de toute la “critique des nuisances” (pas seulement celle de l’EdN), selon lequel la détérioration des conditions de vie serait un « facteur de révolte », force a été de constater que la connaissance toujours plus précise de cette détérioration s’intégrait sans heurts à la soumission et participait surtout de l’adaptation à de nouvelles formes de survie en milieu extrême. Certes, dans les pays que l’on appelle “émergents” au moment où ils sont engloutis par le désastre industriel, il arrive encore que des communautés villageoises se soulèvent en masse pour défendre leur mode de vie contre la brutale paupérisation que leur impose le développement économique. Mais de tels soulèvements se passent du genre de connaissances et de « conscience écologique » que les ONG cherchent à leur inculquer.

Quand finalement l’officialisation de la crise écologique (en particulier sous l’appellation de « réchauffement climatique ») donne lieu à de prétendus « débats », ceux-ci restent étroitement circonscrits par les représentations et les catégories platement progressistes que les moins insipides des discours catastrophistes annoncent pourtant vouloir remettre en cause. Personne ne songe à considérer le catastrophisme pour ce qu’il est effectivement, à le saisir dans ce qu’il dit à la fois de la réalité présente, de ses antécédents et des réalités aggravées qu’il souhaite anticiper.

Nous voyons surtout dans l’ensemble des représentations diffusées par le catastrophisme, dans la façon dont elles sont élaborées comme dans les conclusions qu’elles suggèrent, une sidérante accumulation de dénis de réalité. Le plus évident portant sur le désastre en cours, et même déjà largement consommé, auquel fait écran l’image de la catastrophe hypothétique, ou aussi bien calculée, extrapolée. Pour faire comprendre en quoi le désastre réel est bien différent de tout ce que le catastrophisme peut annoncer de pire, nous tenterons de le définir en peu de mots, ou du moins d’en spécifier un des principaux aspects : en achevant de saper toutes les bases, et pas seulement matérielles, sur lesquelles elle reposait, la société industrielle crée des conditions d’insécurité, de précarité de tout, telles que seul un surcroît d’organisation, c’est-à-dire d’asservissement à la machine sociale, peut encore faire passer cet agrégat de terrifiantes incertitudes pour un monde vivable. On voit par là assez bien le rôle effectivement joué par le catastrophisme.

Un « autre monde » était, en effet, « possible » : c’est le nôtre, dont il faudrait sérieusement se demander ce qu’il a de commun, sur quelque plan que ce soit, avec le monde plus ou moins humanisé qui l’a précédé et dont, table rase faite, il se déclare l’héritier parce qu’il en vitrifie la dépouille.

Pour donner des exemples de lucidité précoce sur le processus dont nous voyons maintenant l’aboutissement, on cite toujours les mêmes excellents auteurs, que d’ailleurs personne ne lit vraiment, sans quoi il ne paraîtrait pas si fantastique d’affirmer que le désastre est d’ores et déjà à peu près consommé. Voici un exemple moins connu, qui montre en tout cas que ce n’est pas une vue de l’esprit, une reconstruction a posteriori ou une fantaisie subjective teintée de défaitisme morbide que de définir l’histoire moderne comme une progressive incarcération dans la société industrielle. Racontant ses voyages en Espagne entre 1916 et 1920, Dos Passos rapporte les propos tenus dans un café par un “syndicaliste” tout juste évadé de prison (on sait que dans l’Espagne de ces années un syndicaliste était bien différent de ce qui porte aujourd’hui ce nom ; et que la neutralité pendant la Première Guerre mondiale y avait favorisé une sorte de « décollage » économique) :

« Nous sommes pris au piège de l’industrialisation, comme le reste de l’Europe. Le peuple, y compris les camarades, se laisse gagner à toute allure par la mentalité bourgeoise. Nous risquons de perdre ce que nous avons durement acquis… Si seulement nous nous étions emparés des moyens de production quand le système était encore jeune et faible, nous l’aurions développé lentement à notre profit, en rendant la machine esclave de l’homme. Chaque jour que nous laissons passer nous rend la tâche plus difficile. » (Rossinante reprend la route,1992.)

En liaison avec son postulat implicite selon lequel la connaissance exacte de la détérioration du milieu vital devait nécessairement être un « facteur de révolte », la critique des nuisances a été portée à accorder une place exorbitante à la dissimulation, au mensonge, au secret : selon un vieux schéma, si les masses savaient, si on ne leur cachait pas la vérité, elles se révolteraient. Pourtant l’histoire moderne n’avait pas été avare d’exemples, contraires, illustrant plutôt, chez lesdites masses, une assez constante détermination à ne pas se révolter en dépit de ce qu’elles savaient, et même – depuis les camps d’extermination jusqu’à Tchernobyl – à ne pas savoir en – dépit de l’évidence ; ou du moins à se comporter en dépit de tout comme si on ne savait pas. Contre l’explication unilatérale par le « secret », il a déjà été rappelé que le « programme électronucléaire français » avait ainsi été adopté et réalisé de façon on ne peut plus publique (contrairement à la “solution finale”). Croit-on vraiment que la transparence, si elle avait été étendue d’emblée aux millirems et aux picocuries, aux calculs des « doses maximales admissibles » et aux disputes sur les effets des « faibles doses » d’irradiation, aurait empêché l’adhésion universelle au nucléaire civil, à « l’atome pour la paix » ? Sans être docteur en physique nucléaire, n’importe qui disposait de bien assez d’informations pour se faire une juste idée de ce qu’était et de ce qu’entraînerait le développement de l’industrie nucléaire. Et il en va de même aujourd’hui pour les manipulations génétiques. Par ailleurs, depuis que les principaux mécanismes de la “crise écologique” ont été discernés, les confirmations se sont accumulées, de nouveaux facteurs aggravants ont été mis en lumière, des « rétroactions positives » spécifiées ; et tout cela est précisé et mis à jour sans être dissimulé au public, au contraire. Cependant l’apathie devant ces « problèmes » est plus grande encore, si possible, qu’il y a trente ou quarante ans. Imagine-t-on une manifestation ne serait-ce que de l’ampleur de celle de Malville (1977) contre le projet ITER, bien plus insensé que Superphénix ? Les cyber-activistes préfèrent aller faire de la figuration costumée en toile de fond des réunions de chefs d’État. L’explication de cette absence de réaction, alors que pourtant le vent de Tchernobyl est passé par là, est fort simple : dans les années soixante-dix, la France était encore travaillée par les suites de 68. Il faut donc penser que c’est la révolte, le goût de la liberté, qui est un facteur de connaissance, plutôt que le contraire.

La dissimulation et le mensonge ont bien sûr été utilisés à maintes reprises, le sont et le seront encore, par l’industrie et les États. Toutes sortes d’opérations doivent être menées dans la plus grande discrétion, et gagnent à n’apparaître en pleine lumière que sous forme de faits accomplis. Mais comme le principal fait accompli est l’existence de la société industrielle elle-même, la soumission à ses impératifs, on peut y introduire sans danger des zones toujours plus étendues de transparence : le citoyen désormais bien rodé à son travail de consommateur est avide d’informations pour établir lui-même son bilan « risques-bénéfices », tandis que de son côté chaque empoisonneur cherche aussi à se disculper en noircissant ses concurrents. Il y aura donc toujours matière à « révélations » et à « scandales », tant qu’il y aura des marchands pour traiter une telle matière première : à côté des marchands de poisons, des marchands de scoops journalistiques, d’indignations citoyennes, d’enquêtes sensationnelles.

Cela étant, l’essentiel du cours du désastre n’a jamais été secret. Tout était là, depuis des décennies, pour comprendre vers quoi nous menait le « développement » : ses magnifiques résultats s’étalaient partout, à la vitesse d’une marée noire ou de l’édification d’une « ville nouvelle » en bordure d’autoroute. Le fétichisme de la connaissance quantitative nous a rendus si sots et si bornés qu’on passera pour un dilettante si l’on affirme qu’il suffisait d’un peu de sens esthétique – mais pas celui qui s’acquiert dans les écoles d’art – pour juger sur pièces. De fait, ce sont surtout des artistes et des écrivains qui se sont d’abord déclarés horrifiés par le « nouveau monde » qui s’installait. Mais plutôt que de s’en prendre à eux, à l’étroitesse parfois ridicule de leur point de vue – qui était justement ce qui leur permettait de se concentrer sur cet aspect –, pour se débarrasser d’eux sous l’étiquette de « réactionnaires » (plus récemment, certains jeunes Turcs de la radicalité post-moderne – mutons ensemble dans le chaos et l’extase barbare ! – ont rejoué parodiquement cette polémique en s’en prenant à un hypothétique « homme d’Ancien Régime »), il eût été plus équitable, et plusdialectique, de s’en prendre aux partisans de la critique sociale, mauvais cliniciens qui laissaient passer un tel symptôme, comme si l’enlaidissement de tout n’était qu’un vague détail, propre à offusquer le seul bourgeois esthète. Car même les meilleurs d’entre eux, obéissant à une sorte de surmoi progressiste, ont écarté le plus souvent, et pendant longtemps, ce qui aurait pu les exposer au reproche de « passéisme ». Après tout, l’Internationale situationniste n’a pas exclu le néourbaniste Constant pour ses immondes maquettes en plexiglas, aujourd’hui si prisées, de villes avec des bâtiments en titane et en nylon, terrasses aérodromes et places suspendues jouissant “d’une vue splendide sur le trafic des autostrades qui passent en dessous” (I.S. n° 4, juin 1960).

La maxime de Stendhal reste valide a contrario : la laideur est une promesse de malheur. Et le déclin de la sensibilité esthétique accompagne celui de l’aptitude au bonheur. Il faut déjà être assez endurci dans le malheur, insensible comme on le devient sous le choc répété des contraintes, pour pouvoir, par exemple, regarder sans être bouleversé, dans un vieux livre imprimé en héliogravure, des photographies représentant des paysages des rives de la Méditerranée avant que ce foyer de civilisation soit éteint – du temps où on ne parlait pas d’environnement. (La vie n’était certes pas « idyllique », on l’accorde volontiers aux imbéciles : elle était mieux qu’idyllique, elle vivait.) On commence par se mortifier en se persuadant que ce qu’impose si brutalement le dynamisme de la production a sa beauté, qu’il faut apprendre à goûter (voilà bien l’esthétisme !). On en arrive vite à ne plus sentir du tout ce que cette brutalité et cet étalage de puissance ont de terrifiant. Car il n’est nul besoin de compteur Geiger ou d’analyses toxicologiques pour savoir combien le monde marchand est mortifère : avant de le subir comme consommateur, chacun doit l’endurer comme travailleur. La catastrophe hypostasiée et projetée dans l’avenir a eu lieu là, dans l’existence quotidienne de tous, sous forme de « détails minuscules qui sont tout sauf des détails », ainsi que le notait Siegfried Kracauer, qui ajoutait : « Il faut se défaire de l’idée chimérique que ce sont les grands événements qui déterminent les hommes pour l’essentiel. » (Les Employés. Aperçus de l’Allemagne nouvelle, 1929.) […]

René Riesel

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