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La culture du narcissisme (par Christopher Lasch & les renseignements généreux)
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Un article emprunté à l'excellent site des renseignements généreux (tiré de leur pdf disponible à l'adresse suivante).

Quel est l’im­pact du capi­ta­lisme sur notre psychisme ?

En 1979, le penseur améri­cain Chris­to­pher Lasch proposa une inter­pré­ta­tion psycho-socio­lo­gique des « middle-class  » améri­caines dans son ouvrage La culture du narcis­sisme. Il y expo­sait comment, selon lui, la société capi­ta­liste améri­caine produit des indi­vi­dus à tendance narcis­sique. Est-ce encore d’ac­tua­lité ? Cela se limite-t-il aux seules classes moyennes améri­caines ? Il nous a semblé que cette analyse dépas­sait le cadre de son étude initiale. Nous avons donc tenté de rédi­ger une courte synthèse libre­ment inspi­rée et volon­tai­re­ment réac­tua­li­sée de cet ouvrage.

La conci­sion — et donc le carac­tère quelque peu cari­ca­tu­ral — de cette brochure susci­tera sans doute un certain scep­ti­cisme. Les géné­ra­li­sa­tions présen­tées ici méri­te­raient nuances et appro­fon­dis­se­ments. Qui pour­rait, en effet, décrire la complexité de chaque indi­vidu par l’esquisse de quelques traits préten­du­ment valables pour tous ? Cet exposé ne se base pas sur une analyse socio­lo­gique fine de la réalité. Il s’agit juste d’une tenta­tive de mise en lumière des tendances psychiques qui nous semblent domi­nantes.

A la lecture des descrip­tions psycho­lo­giques qui vont suivre, une petite voix du fond de votre conscience souf­flera peut-être « tiens, mais c’est moi ça ! » Soyons clairs : le but de cette brochure n’est pas d’éveiller des senti­ments de culpa­bi­lité. Certes, il nous a semblé que les descrip­tions de Lasch nous invitent à exami­ner ce qui, au cœur de nos rela­tions et de notre inti­mité, au centre de nos modes de pensée et de notre incons­cient, est profon­dé­ment capi­ta­liste (ou pour­rait être inter­prété comme tel). En cela, elles susci­te­ront peut-être en chacun-e de nous un débat avec sa conscience. Mais, au-delà de son approche psycho­lo­gique, cette analyse est avant tout une critique poli­tique : elle soutient que le narcis­sisme n’est pas le propre de la nature humaine mais un phéno­mène social.

Enfin, préci­sons que notre propos n’est pas d’ex­po­ser en toute rigueur ce que pense Chris­to­pher Lasch, ni ce qu’il « faut » penser de ce qu’il pense. En ce sens, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture de La culture du narcis­sisme.

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Quelques défi­ni­tions en préam­bu­le…

Extraites du diction­naire Petit Robert

Narcisse:

1. Plante mono­co­ty­lé­done (amaryl­li­da­cées) bulbeuse, herba­cée, à fleurs campa­nu­lées blanches très odorantes, ou jaunes.

2. De Narcisse, person­nage de la mytho­lo­gie qui s’éprit de lui-même en se regar­dant dans l’eau d’une fontaine, et fut changé en la fleur qui porte son nom.

Narcis­sisme:

Admi­ra­tion de soi-même, atten­tion exclu­sive portée à soi.

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« Le narcis­sisme est un concept qui ne nous four­nit pas un déter­mi­nisme psycho­lo­gique tout fait, mais une manière de comprendre l’ef­fet psycho­lo­gique des récents chan­ge­ments sociaux. […] De fait, le narcis­sisme semble repré­sen­ter la meilleure manière d’en­du­rer les tensions et anxié­tés de la vie moderne. Les condi­tions sociales qui prédo­minent tendent donc à faire surgir les traits narcis­siques présents, à diffé­rents degrés, en chacun de nous. »

— Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

(Par la suite, en rouge dans le texte, ce sont les cita­tions de Chris­to­pher Lasch)

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Les hantises collec­tives

« Des avis de tempête, des présages de malheur, des allu­sions à des catas­trophes hantent notre temps. Le sens de « choses-en-train-de-finir », qui a donné forme à tant de produc­tions litté­raires du XXème siècle, s’est main­te­nant large­ment répandu dans l’ima­gi­na­tion popu­laire. »

— Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

Des hantises peuplent l’ima­gi­naire collec­tif. Elles favo­risent l’émer­gence du narcis­sisme. Quelles sont-elles ?

L’in­di­vidu occi­den­tal ressent la bruta­lité de la société. Il sait que les injus­tices y sont impor­tantes, que la pauvreté et les inéga­li­tés progressent. Il voit les mendiants dans la rue, les chiffres du chômage. La société ne lui appa­raît pas comme un système harmo­nieux ou bien­veillant, mais plutôt comme un univers de conflits, avec des perdants et des gagnants, des domi­nants et des domi­nés.

Il a conscience des menaces qui pour­raient rava­ger l’hu­ma­nité, qu’elles soient d’ordre écolo­gique (virus, catas­trophe nucléaire, réchauf­fe­ment clima­tique…), social et/ou poli­tique (guerre, terro­risme, surpo­pu­la­tion, fami­ne…). Ces apoca­lypses sont régu­liè­re­ment bran­dies par les médias. Elles lui appa­raissent à la fois proches et loin­taines. Proches dans la mesure où il en entend souvent parler. Loin­taines dans la mesure où il n’a pas prise sur elles. L’in­di­vidu occi­den­tal se sent dépassé. « Chaque repor­tage lui présente une nouvelle catas­trophe, arbi­traire, impré­vi­sible, sans aucune conti­nuité avec le jour précé­dent. » Il se sent tout petit face à ces gigan­tesques problèmes. Convaincu que ses gestes quoti­diens auront peu d’im­pact, il ne voit pas comment il pour­rait, à son niveau, chan­ger quoi que ce soit. Il sait que sa vie pour­rait être boule­ver­sée à tout instant. Il n’est pas à l’abri d’un acci­dent, d’un licen­cie­ment, d’une agres­sion, d’une mala­die fulgu­rante, d’une souf­france inte­nable. Il va mourir, et il le sait. Plus le temps passe, plus cette pensée le hante. La vieillesse lui semble être une souf­france socia­le­ment cachée ou niée. Il pour­rait se retrou­ver dans une maison de retraite sordide où, chaque jour, la pauvreté rela­tion­nelle s’ajoute aux souf­frances physiques.

Quel est le sens de sa vie : la réus­site profes­sion­nelle ? L’amour parfait ? Des enfants ? La quié­tude ? L’in­di­vidu occi­den­tal cherche du sens. Un profond vide inté­rieur l’étreint, une insa­tis­fac­tion perma­nente, une frus­tra­tion profonde. Il ne trouve pas de conduite claire à suivre. Les reli­gions lui paraissent géné­ra­le­ment désuètes ou dange­reuses. Ce senti­ment est accen­tué par les contra­dic­tions flagrantes de la plupart de ceux qui les pratiquent autour de lui. Même s’il tente parfois de se fixer une éthique person­nelle, celle-ci est extrê­me­ment diffi­cile à atteindre, ce qui le culpa­bi­lise encore davan­tage. Pour­tant, il rêve de deve­nir un grand sage apaisé et serein au milieu du tumulte social.

Son envi­ron­ne­ment social est globa­le­ment aride et imper­son­nel. Il peut, bien sûr, créer des liens amicaux dans son entou­rage, construire sa « tribu bien­veillante ». Mais les compor­te­ments égoïstes, agres­sifs et imper­son­nels consti­tuent son quoti­dien, dans les trans­ports en commun, dans les maga­sins, sur les routes, sur les plages, etc. Ses rela­tions profes­sion­nelles sont égale­ment super­fi­cielles, le plus souvent empê­trées dans des rapports hiérar­chiques ou inté­res­sés. Il se sent inter­chan­geable, stressé, fati­gué, dans l’at­tente du bouquet compen­sa­toire « salaire-congés payés ».

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La menace média­tique

« Pris dans un flux d’in­for­ma­tions instan­ta­nées, surabon­dantes, omni­pré­sentes et kaléi­do­sco­piques, l’in­di­vidu se sent au milieu d’un carrou­sel qui tourne autour de lui et n’y découvre aucun point fixe, aucune conti­nuité : c’est le premier effet de l’in­for­ma­tion sur lui. Même pour les évène­ments majeurs, il a une peine inouïe à se former une vision juste au travers et au moyen des mille petites touches, variables de couleur, d’in­ten­sité, de dimen­sions, que lui apporte le jour­nal. Dès le lende­main surgit un nouveau paquet d’in­for­ma­tions qui exigent une nouvelle mise au point qu’il n’aura pas le temps de faire. Comme de plus, l’in­for­ma­tion est presque toujours de l’ordre de l’ac­ci­dent, de la catas­trophe ou de la guerre, il a l’im­pres­sion de vivre dans un monde inco­hé­rent où tout n’est que menace. »

Jacques Ellul, Le système tech­ni­cien, éd Le Cherche-midi, 2004

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A l’école, au travail, dans les maga­sins, dans ses loisirs, il évolue dans un univers d’in­dif­fé­rence, de rela­tions éphé­mères, de rapports marchands. Son univers fami­lial lui-même lui semble déstruc­turé ou déstruc­tu­rable. Qui n’a pas entendu parler autour de lui de divorces, de familles dépe­cées, de luttes intes­tines entre fratries, d’en­fants placés, de couples en souf­france ?

L’in­di­vidu occi­den­tal n’a géné­ra­le­ment aucun espoir de réel chan­ge­ment social ou poli­tique. Les sphères de pouvoir lui paraissent loin­taines, décon­nec­tées de sa vie quoti­dienne. Il perçoit la « poli­tique » comme un monde de corrup­tion, de mani­pu­la­tion, de mensonge. Il n’y croit pas ou plus. Sa citoyen­neté de soi-disant « démo­crate » est vide, super­fi­ciel­le­ment solli­ci­tée pour des élec­tions dont les candi­dats ont été sélec­tion­nés d’avance et dont il n’a qu’une vague connais­sance des programmes, ou encore pour des campagnes de sensi­bi­li­sa­tion comme celles sur la sécu­rité routière, la contra­cep­tion ou le taba­gisme. La légis­la­tion lui semble extrê­me­ment complexe, incom­pré­hen­sible — et d’ailleurs rare­ment expliquée. Il ne connaît que très partiel­le­ment ou confu­sé­ment le fonc­tion­ne­ment de l’État ou de l’ad­mi­nis­tra­tion. Il est dépen­dant des experts pour comprendre cet univers (avocat, juriste, ingé­nieur, etc.).

Toutes ces pensées ne forment pas un « Tout » conscient en perma­nence dans le psychisme de chaque indi­vidu. Elles émergent plutôt de manière éparse, dans l’état de demi-conscience d’un réveil blafard, au creux d’un cauche­mar, en fili­grane d’une discus­sion, d’une pensée ou d’un soupir. C’est bien souvent un senti­ment diffus, aussi bien dans la sphère consciente que dans l’in­cons­cient. Mais ce climat social plonge l’in­di­vidu occi­den­tal dans une angoisse sourde et latente. Au plus profond de lui, bien qu’il n’en ait pas forcé­ment toujours conscience, il est déses­péré.

Narcisse est prêt à naître.

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Les stra­té­gies de défense de Narcisse

« Le désastre qui menace, devenu une préoc­cu­pa­tion quoti­dienne, est si banal et fami­lier que personne ne prête plus guère atten­tion aux moyens de l’évi­ter. Les gens s’in­té­ressent plutôt à des stra­té­gies de survie, à des mesures desti­nées à prolon­ger leur propre exis­tence ou à des programmes qui garan­tissent bonne santé et paix de l’es­prit. »

Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

Né du déses­poir, Narcisse va recher­cher le soula­ge­ment. L’être humain ne peut, en effet, raison­na­ble­ment vivre dans un tel climat d’an­goisse et d’in­sé­cu­rité. Incons­ciem­ment, son psychisme va mettre en place toute une série de méca­nismes de défense.

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Se replier sur le présent

L’ave­nir est menaçant, la mort inévi­table ? Nous ne pouvons pas lutter contre les menaces person­nelles et collec­tives qui planent sur nos têtes ?

Autant ne pas y penser et vivre pour soi les instants qui restent. Narcisse se replie sur le présent, concentre son atten­tion sur la jour­née, la semaine, l’an­née, les prochaines vacances. Ses projets de vie dépassent rare­ment la dizaine d’an­nées ou l’es­pace tempo­rel d’un crédit immo­bi­lier.

De la même manière que Narcisse évite de trop souvent penser à l’ave­nir, son passé l’in­té­resse peu. D’ailleurs, les seuls moments où il a étudié l’His­toire, ce fut à l’école. Ce n’était guère passion­nant : de grandes dates histo­riques, des leçons à apprendre pour des examens (entre un cours de maths et un cours de biolo­gie), une vision de l’His­toire apla­nie et imper­son­nelle évitant géné­ra­le­ment d’abor­der réel­le­ment de front les destins des indi­vi­dus « non célèbres » (c’est-à-dire la majo­rité de la popu­la­tion — le destin des femmes étant encore plus fréquem­ment occulté), les plaies sociales encore béantes (Pour la France, citons par exemple : la Commune de Paris (1848), la guerre d’Al­gé­rie (1956–1962), l’ac­ci­dent nucléaire de Tcher­no­byl (1986), le géno­cide du Rwanda (1994)… autant d’évè­ne­ments très rare­ment abor­dés dans l’en­sei­gne­ment secon­daire). Ce désin­té­rêt pour l’ave­nir et le passé est carac­té­ris­tique d’une menta­lité de survie. Narcisse va recher­cher à combler ses besoins immé­diats, afin d’ac­cé­der à un soula­ge­ment, ici et main­te­nant.

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Se désin­té­res­ser de la « poli­tique » et se diver­tir

Société inhu­maine, travail érein­tant, désastres menaçants… Vous connais­sez tous cette petite phrase si souvent enten­due : « De toute façon, on ne peut rien faire » ; l’at­ti­tude de Narcisse reflète « la perte de tout espoir de chan­ger la société, et même de la comprendre ». Il n’a aucune réelle espé­rance dans l’ac­tion étatique ou dans la parti­ci­pa­tion au monde poli­tique. Lorsque Narcisse vote, c’est géné­ra­le­ment sans grande convic­tion ; il ne s’im­plique dans aucun parti ou syndi­cat.

Face au constat d’im­puis­sance, autant se diver­tir : penser à soi et aux siens, se récon­for­ter par la consom­ma­tion de multiples gadgets ou de loisirs renou­ve­lables à profu­sion. La publi­cité n’en propose-t-elle pas chaque jour ?

Pour­tant, pourquoi Narcisse ne puise-t-il pas dans son insa­tis­fac­tion et son déses­poir l’éner­gie néces­saire pour construire une autre poli­tique, d’autres modes de vie, un autre univers social et rela­tion­nel ? Pourquoi ne tente-t-il pas de chan­ger ses condi­tions de travail, de modi­fier sa vie ?

Ces projets demandent une éner­gie impor­tante, une prise de risque, des boule­ver­se­ments de vie, un saut dans l’in­connu. Pourquoi troquer une posi­tion incon­for­table mais habi­tuelle, presque prévi­sible, contre un boule­ver­se­ment de vie incer­tain, risqué, et donc encore plus angois­sant ? Narcisse recherche la posi­tion la plus confor­table et rassu­rante à court terme, celle qui apporte le plus de soula­ge­ment immé­diat. Il apprend à « établir une étrange et paisible rela­tion d’ha­bi­tude avec la catas­trophe sociale qu’il pressent en lui et autour de lui ».

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La pub, dopant du narcis­sisme

Omni­pré­sente, la publi­cité joue un rôle fonda­men­tal dans la construc­tion de l’ima­gi­naire collec­tif. Elle nour­rit le psychisme de Narcisse. Ce dernier y puise aussi bien sa jubi­la­tion appa­rente que son profond déses­poir.

« À une époque moins complexe, la publi­cité se conten­tait d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur un produit et de vanter ses avan­tages. Main­te­nant, elle fabrique son propre produit : le consom­ma­teur, être perpé­tuel­le­ment insa­tis­fait, agité, anxieux, blasé. La publi­cité sert moins à lancer un produit qu’à promou­voir la consom­ma­tion comme style de vie. Elle « éduque » les masses à ressen­tir un appé­tit insa­tiable, non seule­ment de produits, mais d’ex­pé­riences nouvelles et d’ac­com­plis­se­ment person­nel. Elle vante la consom­ma­tion, remède univer­sel aux maux fami­liers que sont la soli­tude, la mala­die, la fatigue, l’in­sa­tis­fac­tion sexuelle. Mais simul­ta­né­ment, elle crée de nouvelles formes de mécon­ten­te­ments, […] utilise et stimule le malaise de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Votre travail est ennuyeux et sans signi­fi­ca­tion ? Il vous donne un senti­ment de fatigue et de futi­lité ? Votre exis­tence est vide ? Consom­mez donc, cela comblera ce vide doulou­reux. […]

La propa­gande de la marchan­dise sert une double fonc­tion. Premiè­re­ment, elle affirme la consom­ma­tion comme solu­tion de rempla­ce­ment à la protes­ta­tion et à la rébel­lion. […] Le travailleur fati­gué, au lieu de tenter de chan­ger les condi­tions de son travail, cherche à se revi­go­rer en renou­ve­lant le cadre de son exis­tence, au moyen de nouvelles marchan­dises et de services supplé­men­taires. En second lieu, la propa­gande de la marchan­dise, ou de la consom­ma­tion de celle-ci, trans­forme l’alié­na­tion elle-même en une marchan­dise. […] Elle promet de pallier tous les malheurs tradi­tion­nels, mais elle crée aussi, ou exacerbe, de nouvelles manières d’être malheu­reux : l’in­sé­cu­rité person­nelle, l’an­xiété quant à la place de l’in­di­vidu dans la société, l’an­goisse qu’ont les parents de ne pas être capables de satis­faire les besoins de leurs enfants. […]

Bien qu’elle serve le statu quo, la publi­cité s’est néan­moins iden­ti­fiée à un chan­ge­ment radi­cal des valeurs, à une « révo­lu­tion dans les manières et la morale ». […] Le dispo­si­tif de promo­tion de masse […] se met du côté de la femme (ou fait semblant) contre l’op­pres­sion mascu­line, du côté de l’en­fant contre l’au­to­rité de ses aînés. Il est logique, du point de vue de la créa­tion de la demande [consom­ma­tion] que les femmes fument et boivent en public, qu’elles se déplacent libre­ment […] L’in­dus­trie de la publi­cité encou­rage ainsi une pseudo-éman­ci­pa­tion […] et déguise sa liberté de consom­mer en auto­no­mie authen­tique. De même, elle encense et glori­fie la jeunesse dans l’es­poir d’éle­ver les jeunes au rang de consom­ma­teurs de plein droit, avec télé­phone, télé­vi­sion, appa­reil haute-fidé­lité dans sa chambre […] Mais si elle éman­cipe femmes et enfants de l’au­to­rité patriar­cale, ce n’est que pour mieux les assujet­tir au nouveau pater­na­lisme de la publi­cité, des grandes entre­prises indus­trielles et de l’État. »

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Être dévoré par son envie de dévo­rer

« Les gens se plaignent d’être inca­pables de sensa­tion. Ils sont à la recherche d’im­pres­sions fortes, suscep­tibles de rani­mer leurs appé­tits blasés et de redon­ner vie à leur chair endor­mie. […] Ils bouillonnent d’une colère inté­rieure à laquelle une société bureau­cra­tique, dense et surpeu­plée, ne peut offrir que peu d’exu­toires légi­times. »

— Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

Les appé­tits de Narcisse sont énormes. Il cherche un but, un idéal, une obses­sion à embras­ser. Il est le candi­dat idéal aux fantasmes de richesse, de puis­sance, de pouvoir et de beauté. Mais dans le même temps, il a conscience que ces appé­tits le rongent, qu’ils sont la source de son insa­tis­fac­tion perma­nente. Au fond de lui, il voudrait se libé­rer de cette avidité, trou­ver une certaine quié­tude, un repos.

L’in­dif­fé­rence et le déta­che­ment peuvent permettre à Narcisse de trou­ver une illu­sion de soula­ge­ment dans la tempête inté­rieure de désirs qui le dévorent. Cette atti­tude consiste à « être là tout en étant essen­tiel­le­ment ailleurs », tenter de se préser­ver d’une exis­tence insup­por­table en se distan­ciant de celle-ci, en disso­ciant sa vie de sa pensée. Narcisse tend vers la psychose.

Il apprend, en effet, à ne pas tirer les consé­quences de ses pensées, à nier à la fois l’évi­dence de sa réalité sociale et l’évi­dence de son désir de chan­ge­ment profond. Son déta­che­ment, ses phases de décou­ra­ge­ment, son immense lassi­tude témoignent d’un désir gran­dis­sant, impal­pable ou épiso­dique mais profond de « tout lâcher ».

Reste aussi la voie des sensa­tions fortes, l’al­cool ou la drogue qui dissolvent le désir dans d’ar­dentes sensa­tions de bien-être (Mais comme le souligne François Brune dans Le bonheur conforme : « Les drogués passent pour des margi­naux qui fuient la société de consom­ma­tion. En réalité, ils sont dans sa logique profonde, ils en sont les fruits les plus consé­quents. La rencontre entre désir d’ab­solu et culture hédo­niste produit la consom­ma­tion de « para­dis » arti­fi­ciels… »).

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Se réfu­gier dans un cynisme confor­table

« Le fata­lisme fébrile sert de toile de fond à l’hé­do­nisme à court terme d’un indi­vidu secrè­te­ment déses­péré. »

François Brune, Le Bonheur conforme, éd Galli­mard, 1996

Narcisse se réfu­gie dans le déta­che­ment critique et la distan­cia­tion ironique. Par la plai­san­te­rie, la moque­rie et le cynisme, il a en effet le senti­ment que ses limites et ses craintes présentent moins d’im­por­tance. « Il donne ainsi aux autres et à soi-même, en démy­thi­fiant, l’im­pres­sion de subli­mer la réalité, même quand il s’y plie et fait ce qu’on attend de lui. » Par le cynisme, il se sent supé­rieur, même si son cynisme est né d’un senti­ment incons­cient de se sentir juste­ment dépassé par les contraintes de son exis­tence.

Ce déta­che­ment ironique masque sa profonde souf­france. Et dans le même temps, il para­lyse sa volonté de trans­for­mer la société. Sans comp­ter l’ad­mi­ra­tion que suscite celui qui se montre fin connais­seur de la déca­dence socia­le… Même si le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complai­sance variable, la catas­trophe présente, n’est qu’une autre façon de dire « c’est ainsi ». L’hu­mour agit « moins pour prendre quelque distance par rapport à ses angoisses que pour s’in­si­nuer dans les bonnes grâces de son audi­toire, obte­nir son atten­tion sans lui deman­der de prendre au sérieux l’au­teur ou son sujet. »

D’ailleurs, Narcisse raffole d’au­to­cri­tique humo­ris­tique. Se railler, c’est toujours char­mer et désar­mer la critique, s’auto-analy­ser complai­sam­ment. A grand coups de mensonge, de cynisme, de diver­tis­se­ment, de néga­tion, d’in­dif­fé­rence, Narcisse tente de s’ac­com­mo­der, de s’ar­ran­ger avec sa réalité sociale.

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Les médias et le narcis­sisme

Narcisse trouve dans les médias de masse l’une des prin­ci­pales sources de ses angoisses et la confir­ma­tion de son impuis­sance :

Une consom­ma­tion narcis­sique : « Que savoure-t-on exac­te­ment dans la consom­ma­tion d’évè­ne­ments ? Souvent ces mêmes émotions troubles que l’on recherche dans les fictions : la catas­trophe (qui m’épargne), la révolte (qui m’ho­nore), la gran­deur (du héros emblé­ma­tique auquel je m’iden­ti­fie), le suspense (qui va gagner la guerre d’Irak ?), la compas­sion (provi­soire), le sadisme (qui me flatte et que je dénonce aussi­tôt), bref tout un imagi­naire lié à une complai­sante dégus­ta­tion de soi. »

Une illu­sion de domi­na­tion du monde : Les médias nous donnent l’im­pres­sion que le monde tourne autour de nous. « Plus nous sommes saisis par les évène­ments, plus nous sommes forti­fiés dans le senti­ment que l’époque existe bien, et que nous nous situons en plein centre, dans ce fameux cœur de l’ac­tua­lité que les jour­na­listes pour­suivent comme le Saint Graal. »

Une illu­sion de parti­ci­pa­tion collec­tive au théâtre du monde : « L’évé­ne­ment satis­fait notre besoin d’un faux semblant de vie démo­cra­tique. On se laisse gagner par la vague idée qu’il nous fait citoyens par le seul fait qu’on se branche sur lui, qu’on devient peuple souve­rain en absor­bant ensemble et en direct les mêmes nouvelles (notam­ment poli­tiques), et qu’il suffira d’en parler pour accé­der au statut d’Opi­nion… Bref, à condi­tion de le suivre assi­dû­ment, l’évé­ne­ment nous offre l’illu­sion d’une parti­ci­pa­tion collec­tive sous les espèces d’une consom­ma­tion consen­suelle. »

Éloge de la fuite : L’ac­tua­lité est un diver­tis­se­ment permet­tant de fuir l’an­goisse méta­phy­sique, d’ou­blier l’en­nui du quoti­dien. En arrière-fond s’ex­prime « la peur de la mort : non pas la mort comme un simple épisode termi­nal de l’exis­tence, mais la mort au présent, c’est-à-dire à chaque moment la fin de chaque moment, ce que conjure préci­sé­ment l’ac­tua­lité en appor­tant à chaque instant une nouvelle, un renou­veau […] l’évé­ne­ment idéal étant celui qui […] nous fait compa­tir à la mort des autres, tout en nous faisant oublier la nôtre… » Il s’agit de « conju­rer le senti­ment que nous pour­sui­vons une exis­tence mortelle par l’illu­sion que nous ne cessions de muter avec l’époque en muta­tion. »

Toutes les cita­tions entre guille­mets sont extraites de De l’idéo­lo­gie aujourd’­hui, François Brune, Paran­gon, 2004

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Recher­cher la valo­ri­sa­tion de soi

« Puisque la société n’a pas d’ave­nir, il est normal de vivre pour l’ins­tant présent, de fixer notre atten­tion sur notre propre « repré­sen­ta­tion privée », de deve­nir connais­seurs aver­tis de notre propre déca­dence, et enfin, de culti­ver un « inté­rêt trans­cen­dan­tal pour soi-même ». »

Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

Narcisse voudrait sa vie diffé­rente, mythi­fiée, gran­diose. Or, comment la mythi­fier sans le regard des autres pour la contem­pler, sans un miroir pour se rassu­rer ? Le narcis­sisme rend séduc­teur : Narcisse cherche à ce que les autres l’aiment et l’ad­mirent, reflètent son Moi gran­diose. Mani­pu­la­teur souvent habile, il est doué pour contrô­ler les impres­sions qu’il donne à autrui, forma­li­ser et fein­ter la compré­hen­sion, char­mer plutôt que convaincre. Il calcule ses expres­sions pour voir ses effets sur autrui, traque ses imper­fec­tions pour amélio­rer son pouvoir d’im­pres­sion­ner. Narcisse a d’ailleurs le senti­ment d’être constam­ment surveillé par les autres. Mais, au final, il tire peu de satis­fac­tion de ses pres­ta­tions et, souvent, méprise inté­rieu­re­ment ceux qu’il parvient à mani­pu­ler. La dépré­cia­tion de son entou­rage est d’ailleurs systé­ma­tique.

Paral­lè­le­ment, Narcisse recherche constam­ment ceux qui irra­dient célé­brité, puis­sance, charisme. Être asso­cié aux « grands hommes » ne confère-t-il pas de l’im­por­tance ?

Mais « Si Narcisse admire un « gagneur » et s’iden­ti­fie à lui, c’est parce qu’il a peur d’être rangé parmi les « perdants ». Il espère reflé­ter quelque lumière de son astre ; mais une forte propor­tion d’en­vie se mêle à ses senti­ments, et son admi­ra­tion tourne souvent en haine si l’objet de son atta­che­ment fait quoi que ce soit qui lui rappelle sa propre insi­gni­fiance. »

Tout cela ne le satis­fait pas. Il s’éva­lue sans cesse et doute beau­coup de lui-même. Son moral est oscil­lant et chao­tique. Sa désillu­sion est perma­nente, source d’ani­mo­sité et de mécon­ten­te­ment. Narcisse est de tendance dépres­sive. Quand il prend conscience qu’il devra peut-être vivre sans être célèbre et mourir sans que les autres ne se soient jamais rendus compte de l’es­pace micro­sco­pique qu’il occupe sur cette planète, c’est un coup dévas­ta­teur pour son iden­tité. Narcisse a peur de faire partie des « médiocres », des gens « ordi­naires », et méprise inté­rieu­re­ment les gens « normaux ». D’ailleurs, il raffole de la psycho­lo­gie, y trouve un support de fantasme d’om­ni­po­tence et de jeunesse éter­nelle, l’équi­valent moderne du Salut : « Je trou­ve­rai la santé mentale grâce à la psycha­na­lyse ! ». Il est le candi­dat idéal pour des analyses inter­mi­nables. Narcisse cherche ainsi à apprendre à s’ai­mer suffi­sam­ment pour ne pas avoir besoin des autres pour être heureux.

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La santé mentale, l’équi­valent moderne du Salut ?

« N’ayant pas l’es­poir d’amé­lio­rer leur vie de manière signi­fi­ca­tive, les gens sont convain­cus que, ce qui comp­tait, c’était d’amé­lio­rer leur psychisme : sentir et vivre plei­ne­ment leurs émotions, se nour­rir conve­na­ble­ment, prendre des leçons de ballet ou de danse du ventre, s’im­mer­ger dans la sagesse de l’Orient, faire de la marche ou de la course à pied, apprendre à établir des rapports authen­tiques avec autrui, surmon­ter la « peur du plai­sir ». […] Assailli par l’an­xiété, la dépres­sion, un mécon­ten­te­ment vague et un senti­ment de vide inté­rieur, « l’homme psycho­lo­gique » du XXème siècle ne cherche vrai­ment ni son propre déve­lop­pe­ment ni une trans­cen­dance spiri­tuelle, mais la paix de l’es­prit, dans des condi­tions de plus en plus défa­vo­rables. […] Il se tourne vers [les théra­peutes] dans l’es­poir de parve­nir à cet équi­valent moderne du salut : la « santé mentale ». »

Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

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Ressen­tir une inca­pa­cité rela­tion­nelle

Bien qu’il en ressente un désir ardent, Narcisse ne sait pas s’en­tendre avec autrui. En témoigne son manque de curio­sité à leur égard. Bien qu’il sache se mettre en scène, il est, le plus souvent, inca­pable de réel­le­ment s’at­tris­ter de la peine d’au­trui, inca­pable d’éprou­ver des senti­ments spon­ta­nés, inca­pable de s’in­té­res­ser aux autres sincè­re­ment et dura­ble­ment. Ses rela­tions sont géné­ra­le­ment insa­tis­fai­santes. Narcisse est profon­dé­ment désen­chanté sur ses rapports humains, convaincu au fond de lui que la recherche de domi­na­tion marque toutes les rela­tions.

Pour­tant, il proclame régu­liè­re­ment des valeurs : Amitié, Amour, Inti­mité, Liberté. Mais, plus il les proclame, plus il a tendance à les fuir. Par exemple, son culte de l’in­ti­mité dissi­mule la crainte de ne jamais la trou­ver. Sa vie inté­rieure n’est d’ailleurs pas un refuge. Il la dévoile souvent pour séduire, être acclamé, n’hé­site pas à mentir pour déclen­cher la sympa­thie. « Bien que Narcisse puisse fonc­tion­ner dans le monde de tous les jours et charme souvent son entou­rage (l’un de ses meilleurs atouts étant de se livrer à de « pseu­dos-révé­la­tions de sa person­na­lité »), sa dépré­cia­tion des autres, ainsi que son manque de curio­sité à leur égard, appau­vrissent sa vie person­nelle et renforcent « l’ex­pé­rience subjec­tive du vide ». »

Angoissé par la dépen­dance et l’en­ga­ge­ment, Narcisse préfère les « titilla­tions affec­tives » et n’as­sume pas l’en­tière respon­sa­bi­lité de ses liai­sons. Obsédé par la perfor­mance, il recherche la satis­fac­tion sexuelle comme fin en soi, fait des demandes extra­va­gantes, rongé par ses propres appé­tits. L’in­ten­sité de ses besoins l’amène à avoir des exigences consi­dé­rables à l’égard de ses amis et de ses parte­naires sexuels. Cepen­dant, tout effrayé qu’il est par l’ar­deur de ses besoins profonds, ceux des autres l’hor­ri­fient tout autant. Il refoule donc pério­dique­ment ses exigences et ne demande qu’une rela­tion désin­volte sans promesse de perma­nence d’au­cune part. Il cherche à être aimé mais il a peur d’ai­mer.

« Notre société fait qu’il est de plus en plus diffi­cile pour un indi­vidu de connaître une amitié profonde et durable, un grand amour […] les rela­tions person­nelles […] prennent un carac­tère de combat. »

Narcisse veut tout, tout de suite, mais ne veut pas s’en­ga­ger. « Bien décidé à mani­pu­ler les émotions des autres tout en se proté­geant lui-même de toute souf­france affec­tive, chacun, par mesure de sécu­rité, s’in­gé­nie à paraître super­fi­ciel, affiche un déta­che­ment cynique, qu’il ne ressent qu’en partie, mais qui devient une habi­tude, et, en tout cas, remplit d’amer­tume les rela­tions person­nelles, ne serait-ce qu’à force d’être proclamé. En même temps, on attend des rela­tions intimes la richesse et l’in­ten­sité d’une expé­rience reli­gieuse. »

S’il se sent mal à l’aise lorsqu’il lui arrive de faire des demandes, c’est parce qu’il redoute que l’autre ne se sente du même coup auto­risé à lui en faire à son tour. Narcisse a du mal à imagi­ner un besoin affec­tif qui ne cherche pas à dévo­rer l’objet auquel il s’at­tache. Il condamne violem­ment la jalou­sie et la posses­si­vité, et fait preuve d’une fami­lia­rité désin­volte, évitant tout enga­ge­ment affec­tif mais l’exi­geant de son parte­naire. Prônant souvent le désen­ga­ge­ment affec­tif comme vertu, Narcisse est le candi­dat idéal aux théo­ries de « l’amour libre ». Mais, passé la période d’eu­pho­rie, il est géné­ra­le­ment déçu et ressent un profond déta­che­ment affec­tif. Il se plaint d’une inca­pa­cité émotion­nelle à ressen­tir quoi que ce soit, « plus gelé à l’in­té­rieur, plus animé à l’ex­té­rieur ».

Simul­ta­né­ment, Narcisse aspire à se libé­rer de sa propre avidité et de sa colère, à atteindre un déta­che­ment tranquille au-delà de toute émotion, à dépas­ser sa dépen­dance à l’égard des autres. Il rêve d’être indif­fé­rent aux rela­tions humaines et à la vie elle-même : il pense qu’il serait ainsi capable d’en accep­ter la préca­rité.

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Être à la fois victime et bour­reau

Narcisse a tendance à proje­ter partout les angoisses et agres­sions qu’il reçoit : dans sa vie intime, profes­sion­nelle ou poli­tique. Il repro­duit le senti­ment d’être instru­men­ta­lisé en instru­men­ta­li­sant, trans­pose la bruta­lité de sa vie sociale dans sa vie intime. Toutes les rencontres, même les plus intimes, deviennent alors l’oc­ca­sion d’uti­li­ser l’autre comme un objet de plai­sir ou de pouvoir. Narcisse repro­duit souvent incons­ciem­ment, dans ses rela­tions, l’ex­ploi­ta­tion qu’il ressent ou subit.

La plupart du temps dominé et dépassé par les évène­ments, il saisit toutes les occa­sions de se compor­ter en domi­nant. Par exemple, « Narcisse connaît souvent une grande réus­site dans sa vie profes­sion­nelle. Il lui est facile de mani­pu­ler les impres­sions person­nelles : la maîtrise qu’il a de leurs subti­li­tés est un atout pour lui dans les orga­ni­sa­tions profes­sion­nelles et poli­tiques où le rende­ment compte moins que la « visi­bi­lité », « l’élan » et un beau « tableau de chasse ». […] L’en­vi­ron­ne­ment inter­per­son­nel surpeu­plé de la bureau­cra­tie moderne, dans lequel le travail revêt un carac­tère abstrait, presque tota­le­ment disso­cié de son exécu­tion, encou­rage et souvent récom­pense, par sa nature même, une réac­tion narcis­sique. »

L’une des carac­té­ris­tiques du système capi­ta­liste consiste à trans­for­mer les victimes en bour­reau. Ce statut ambi­va­lent contri­bue à une frac­ture mentale et à des compor­te­ments sociaux en contra­dic­tion les uns avec les autres.

« Nous sommes trop inat­ten­tifs, ou trop occu­pés de nous-mêmes, pour nous appro­fon­dir les uns les autres : quiconque a vu des masques, dans un bal, danser amica­le­ment ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quit­ter le moment d’après, et ne plus se voir ni se regret­ter, peut se faire une idée du monde. »

Vauve­nargues, Maximes et pensées, éd du Rocher, 2003

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Vivre dans la contra­dic­tion

Dans son livre 1984, Orwell décri­vait la « double-pensée », cette capa­cité de l’être humain d’in­té­rio­ri­ser deux affir­ma­tions oppo­sées. Cette déstruc­tu­ra­tion des liens logiques est palpable dans la person­na­lité de Narcisse. Par exemple :

Il prône « la coopé­ra­tion et le travail en équipe tout en nour­ris­sant des impul­sions profon­dé­ment anti­so­ciales » et s’en­ferme souvent dans des atti­tudes de « tolé­rance hostile ».

Il rejette la reli­gion mais appa­raît comme un être de croyances, dans la mesure où il délègue sans cesse à d’autres ce qu’il doit penser et faire (experts, entre­prises, sectes, etc. ).

Il est extrê­me­ment cynique et désa­busé par le monde poli­tique mais conti­nue à voter pour tel ou tel parti.

Il exalte le respect des règle­ments mais triche dès qu’il peut. Il se conforme aux normes sociales « par crainte d’être puni par autrui, mais il se voit souvent comme un hors-la-loi et se repré­sente les autres de cette manière. »

« Il se veut super­fi­ciel­le­ment détendu et tolé­rant, ne cherche pas à impo­ser ses propres certi­tudes aux autres, mais il se crispe sur ses posi­tions s’il se sent attaqué. »

Il bouillonne de désirs et de colère mais se veut sociable, inco­lore, soumis.

Il combine le « senti­ment d’une déca­dence de la société » avec une « utopie tech­no­lo­gique ». La certi­tude que nous courons à la ruine côtoie une croyance impli­cite en le progrès de la tech­nique.

Nous pour­rions multi­plier ces exemples, et nous en trou­ve­rons sans doute de nombreux autour de nous ou en nous-mêmes.

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La double-pensée

« La méfiance à l’égard de la publi­cité, tout en conti­nuant à consom­mer, le rejet de la poli­tique-spec­tacle, tout en se passion­nant pour ce qui s’y déroule, font de nous des êtres para­doxaux. Ce brouillage idéo­lo­gique auquel la publi­cité contri­bue forte­ment nous amène à adhé­rer à des « certi­tudes » de plus en plus oppo­sées : l’idéal du tout auto­mo­bile et la satu­ra­tion des routes, le triomphe de la commu­ni­ca­tion et l’ex­pan­sion des soli­tudes, les sirènes de la crois­sance écono­mique et la marée du chômage. Il faut croire tout et son contraire, ce que l’écri­vain Orwell appe­lait dans 1984 « la double-pensée ». Il s’agit d’une véri­table frac­ture mentale où chacun doit faire tenir ensemble les tristes données de l’ex­pé­rience quoti­dienne et l’in­ces­sante impré­gna­tion d’une idéo­lo­gie ambiante qui « posi­tive à mort ». »

François Brune, De l’idéo­lo­gie aujourd’­hui, éd Paran­gon, 2004

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Le narcis­sisme comme phéno­mène social

Extrait de De notre servi­tude invo­lon­taire, Alain Accardo, Agone, 2001

« Toute société repro­duit sa culture — ses normes, ses postu­lats sous-jacents, ses modes d’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­pé­rience — dans l’in­di­vidu, sous la forme de la person­na­lité. Comme le disait Durkheim, la person­na­lité est l’in­di­vidu socia­lisé. »

Chris­to­pher Lasch, La culture du narcis­sisme

La science sociale a mis « en lumière le fait fonda­men­tal de la socia­li­sa­tion, […], struc­tu­ra­tion simul­ta­née d’agents collec­tifs (groupes de toutes dimen­sions et toutes struc­tures) et d’agents indi­vi­duels (membres de ces groupes) porteurs de proprié­tés adéquates. De ce point de vue, la vieille oppo­si­tion clas­sique indi­vidu/société se révèle dépour­vue de tout fonde­ment autre qu’une croyance méta­phy­sique. […] Un système social, quel qu’il soit, existe toujours sous cette double forme : autour de nous sous une forme objec­tive, dans le foison­ne­ment des insti­tu­tions, appa­reils, orga­ni­sa­tions, tech­niques, clas­se­ments, distri­bu­tions, répar­ti­tions, régle­men­ta­tions, codes, etc., et en nous sous forme d’en­sembles struc­tu­rés, plus ou moins cohé­rents et compa­tibles, de dispo­si­tions person­nelles, incli­na­tions, tendances, moti­va­tions, compé­tences et apti­tudes à fonc­tion­ner dans un tel envi­ron­ne­ment objec­tif. Pour qu’un système social fonc­tionne et se repro­duise, il faut qu’il y ait une rela­tive congruence entre struc­tures externes et struc­tures internes façon­nées par une même histoire. […] Notre Moi se construit à partir des struc­tures objec­tives exis­tantes : par le biais de sa socia­li­sa­tion, l’in­di­vidu en inté­rio­rise la logique de fonc­tion­ne­ment et en incor­pore les modèles et les normes, au fil des expé­riences liées à sa trajec­toire person­nelle. Deux socié­tés diffé­rentes, ou deux époques histo­riques diffé­rentes d’une même société, ne peuvent façon­ner le même type d’in­di­vidu. En retour, à mesure qu’il se construit, l’in­di­vidu tend à s’au­to­no­mi­ser rela­ti­ve­ment (à deve­nir un sujet) et à réagir sur les struc­tures en place pour les repro­duire et les modi­fier tout à la fois dans des propor­tions variables.

Tel est le contenu socio­lo­gique mini­mum qu’il importe de donner à la notion de social, faute de quoi l’ana­lyse des faits sociaux ne peut que s’en­li­ser dans d’in­sur­mon­tables anti­no­mies entre un dehors sans rapport avec un dedans et un dedans sans lien avec un dehors. […] Ainsi donc, lorsque nous procla­mons notre hosti­lité au « système capi­ta­liste », et que toutes les critiques que nous formu­lons s’adressent exclu­si­ve­ment à ses struc­tures écono­mico-poli­tiques objec­ti­vées, il est clair que notre analyse s’est arrê­tée à mi-chemin et que nous avons oublié de nous inter­ro­ger sur la partie inté­rio­ri­sée du système, c’est-à-dire sur tout ce qui en nous contri­bue à faire fonc­tion­ner ces struc­tures, causes de tant de dégâts autour de nous.

Car enfin, ces struc­tures écono­mico-poli­tiques ne pour­raient pas fonc­tion­ner sans le concours de ce que certains socio­logues ont appelé un « esprit du capi­ta­lisme », c’est-à-dire sans une adhé­sion subjec­tive des indi­vi­dus qui engage, au-delà même des idées conscientes et des senti­ments expli­cites, les aspects les plus profonds et les plus incons­cients de leur person­na­lité, tels qu’ils ont été façon­nés par leur socia­li­sa­tion dans le système. […] Si un système nous produit (ou contri­bue à nous produire) en tant que membres de tel groupe à telle époque, cela veut dire que, par le biais de méca­nismes sur lesquels on est encore loin d’avoir fait toute la clarté, les déter­mi­na­tions sociales que nous inté­rio­ri­sons deviennent véri­ta­ble­ment chair et sang. Le social s’in­carne en chaque indi­vidu, et ses déter­mi­na­tions, une fois incor­po­rées à notre substance, jouent par rapport à notre façon d’être au monde le même rôle à la fois indis­pen­sable et non percep­tible que nos os et nos tendons jouent dans notre loco­mo­tion, […], elles ne sont plus ressen­ties comme des contraintes exté­rieures mais comme des mouve­ments dont le point de départ se situe dans l’in­ti­mité la plus profonde de notre moi. […]

Il est toujours possible de contraindre une masse d’agents sociaux à l’obéis­sance en recou­rant à une répres­sion plus ou moins féroce. Mais un système fonc­tion­nant unique­ment à la coer­ci­tion ne serait pas viable long­temps. Pour éviter d’avoir à casser conti­nû­ment des têtes, il vaut mieux façon­ner dura­ble­ment les corps et « l’es­prit » qui les habite. Pour la longé­vité d’un système, il faut impé­ra­ti­ve­ment que ceux qui le font fonc­tion­ner soient dispo­sés à le faire de leur plein gré, au moins pour l’es­sen­tiel. Et plus leur adhé­sion est spon­ta­née, moins ils ont besoin de réflé­chir pour obéir, mieux le système se porte. […]

On compren­dra mieux ainsi pourquoi je consi­dère que la critique d’un système capi­ta­liste ne peut s’en tenir aux méthodes tradi­tion­nelles de lutte écono­mique et poli­tique, et se conten­ter de mettre en cause les struc­tures objec­tives de l’ordre établi (par exemple le marché incon­trôlé des capi­taux finan­ciers ou la poli­tique de priva­ti­sa­tion des services publics ou le carac­tère tech­no­cra­tique de la construc­tion euro­péenne, etc.), mais qu’elle doit, en outre et en même temps, mettre en cause la part que nous prenons person­nel­le­ment, même et surtout si ce n’est pas inten­tion­nel, à la « bonne » marche de l’en­semble. Ce retour réflexif de la critique du système sur elle-même est une entre­prise diffi­cile car elle ne peut que heur­ter, de prime abord, la bonne conscience des oppo­sants au système, qui croient géné­ra­le­ment avoir assez fait en dénonçant le carac­tère perni­cieux des struc­tures objec­tives de l’ordre capi­ta­liste en leur refu­sant leur adhé­sion expresse, sans même soupçon­ner en quoi une telle prise de posi­tion critique, en raison même de son carac­tère partiel, peut contri­buer au fonc­tion­ne­ment du système. »

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En guise de conclu­sion

« Le type de révo­lu­tion intel­lec­tuelle auquel l’œuvre de Lasch nous invite ne pourra être que très mal accueilli par le public « éclairé », celui qui se sait, par droit divin, situé à jamais dans le camp du Bien et de la Vérité. […] sans doute parce que pour lui, une idée n’est pas tant un moyen de comprendre le monde que celui d’apai­ser ses propres inquié­tudes. »

— Jean-Claude Michéa, préface de La culture du narcis­sisme

Fina­le­ment, qui est Narcisse ? Est-ce une cari­ca­ture ? Est-ce une descrip­tion de compor­te­ments parfois déce­lables en nous et autour de nous, à des degrés divers ?

Vous avez sans doute noté ou ressenti de multiples contra­dic­tions dans cet exposé qui ne se présente pas comme une « bulle de cohé­rence » mais comme un ques­tion­ne­ment sur ce qui, dans notre vie intime et nos rapports person­nels, semble consti­tuer les mêmes struc­tures de domi­na­tion que celles que nous critiquons au niveau poli­tique et social.

Répé­tons-le, il ne s’agit là que d’in­ter­pré­ta­tions de la réalité sociale, réali­sées à partir de ce que nous avons compris des analyses de Chris­to­pher Lasch. Cet exposé, trop concis, aurait gagné à étudier dans quelle mesure les médias, le système poli­tique actuel, le travail, l’école ou encore la publi­cité consti­tuent autant d’en­cou­ra­ge­ments et d’exu­toires créant et avivant le narcis­sisme. En effet, nous sommes convain­cus que le système actuel a tout inté­rêt à favo­ri­ser la « produc­tion » en grand nombre de Narcisses. Par leur confor­misme et leur cynisme, ces derniers sont en effet, à court terme, les meilleurs garants de l’ordre établi et de la culture de consom­ma­tion hédo­niste.

Lais­sons le mot de la fin à Chris­to­pher Lasch : « [Est-ce] crimi­nel que les citoyens blancs de la classe moyenne se complaisent à exami­ner leur moi, alors que leurs compa­triotes moins chan­ceux luttent et crèvent de faim [?] Il faut cepen­dant comprendre que ce n’est pas par complai­sance mais par déses­poir que les gens s’ab­sorbent en eux-mêmes, et que ce déses­poir n’est pas l’apa­nage de la seule classe moyenne. […] L’ef­fon­dre­ment de la vie person­nelle ne provient pas de tour­ments spiri­tuels réser­vés aux riches, mais de la guerre de tous contre tous, qui a toujours fait rage dans les couches infé­rieures de la popu­la­tion et qui s’étend à présent au reste de la société […] [le narcis­sisme] se révé­lant essen­tiel­le­ment une défense contre les pulsions agres­sives plutôt qu’un amour de soi. »

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