Comment le « progrès », sous la forme, entre autres, du déploie­ment des éner­gies dites « renou­ve­lables », détruit les commu­nau­tés humaines et le monde natu­rel

L’exemple de l’ar­chi­pel des Toke­lau

Si l’éco­lo­gie est aujourd’­hui prin­ci­pa­le­ment asso­ciée au déploie­ment des éner­gies dites « renou­ve­lables », c’est à cause des médias grand public (mains­tream). Depuis des décen­nies, ceux-ci propagent une image, une vision, de ce qu’est l’éco­lo­gie, cali­brée et forma­tée afin de s’im­briquer correc­te­ment dans la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle plané­taire. Une image compa­tible avec l’in­dus­tria­lisme, avec le main­tien des struc­tures poli­tiques et écono­miques que nous connais­sons actuel­le­ment. Une image qui plaît aux magnats des nombreuses indus­tries qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle, auxquels les grands médias appar­tiennent bien souvent, et qui financent, via leurs fonda­tions ou leurs fonds privées, les prin­ci­pales asso­cia­tions que le grand public asso­cie à l’éco­lo­gie (le WWF, 350.org, etc.) ainsi que les prin­ci­pales célé­bri­tés asso­ciées à l’éco­lo­gie (comme Yann Arthus-Bertrand et Nico­las Hulot, qui sont, ou ont été, finan­cés par Bouygues, Total, EDF, etc.). C’est ainsi que le déploie­ment des éner­gies dites « renou­ve­lables » se retrouve épin­glé comme la prin­ci­pale reven­di­ca­tion écolo­giste.

Afin d’illus­trer le non-sens et l’ab­sur­dité de ce qu’ils présentent comme une solu­tion aux problèmes de notre temps, nous étudie­rons ici le déploie­ment d’une des soi-disant tech­no­lo­gies « renou­ve­lables » en nous inté­res­sant à un petit archi­pel du Paci­fique Sud : l’ar­chi­pel des Toke­lau, et en nous basant, en partie, sur un docu­men­taire d’Arte inti­tulé « le para­dis solaire des Toke­lau », diffusé en 2014. Ce docu­men­taire a clai­re­ment été produit afin de convaincre les télé­spec­ta­teurs en leur expliquant que les Toke­lau sont « deve­nues pion­nières en matière d’éner­gies renou­ve­lables » qu’il s’agit là d’un fabu­leux progrès, et que ces îles sont deve­nues la vitrine ultime du futur 100% écolo­gique qui nous attend tous.

À mi-chemin entre Hawaï et la Nouvelle-Zélande, et sur une distance de 170 km, trois petits atolls poly­né­siens, Fakaofo (2,6 km²), Nuku­nonu (5,4 km²) et Atafu (2,2 km²), composent l’ar­chi­pel des Toke­lau. 1400 habi­tants y vivent, sur envi­ron 10 kilo­mètres carrés.

L’État de Toke­lau fait partie inté­grante de la Nouvelle-Zélande, tout en étant doté d’un statut parti­cu­lier et d’un système juri­dique auto­nome. C’est un « terri­toire asso­cié à la Nouvelle-Zélande ».

Les insu­laires sont de confes­sion chré­tienne, bien que le chris­tia­nisme ne soit pas leur reli­gion origi­nelle, bien évidem­ment : il y a été intro­duit en 1850, par des mission­naires catho­liques et protes­tants (de la London Missio­nary Society, experte en la matière).

« Les premiers mission­naires catho­liques sont arri­vés ici il y a 150 ans, depuis, Nuku­nonu est presque à 100% catho­lique, contrai­re­ment aux deux autres atolls, où les protes­tants ont été plus rapides. »*

*Toutes les cita­tions en rouge, dans cet article, sont tirées du docu­men­taire d’Arte sur les Toke­lau.

Premier arrivé, premier servi. C’est ainsi qu’ils ont obtenu leur reli­gion ; une course entre chré­tiens, à qui serait le premier arrivé, a déter­miné leurs croyances profondes. Le débarque­ment mari­time de l’es­prit sain, sans doute, entre volonté divine et compé­ti­tion nautique.

Le passé des Toke­lau pré-chris­tia­nisme semble cepen­dant peu connu : « nous igno­rons l’his­toire ancienne des popu­la­tions de ce petit archi­pel du Paci­fique-Sud. Nous pouvons présu­mer que la plupart des habi­tants des îles descendent de colons poly­né­siens venus par canoë de Tonga, des Samoa et des Fiji, il y a envi­ron 1000 ans. Ces Poly­né­siens ont déve­loppé leur propre langue et leur culture. »

Les habi­tants de cet archi­pel tiraient leur subsis­tance, entre autres, du pois­son, de la noix de coco, de la banane, du taro, de l’arbre à pain et de la papaye.

En 1841, une expé­di­tion états-unienne a produit une étude sur sa popu­la­tion, reprise ensuite dans le livre « Migra­tion and Health in a Small Society: the Case of Toke­lau » (en français : « Migra­tion et santé dans une petite société : le cas des Toke­lau », publié en 1992), qui nous apprend que :

Cette expé­di­tion conclut que les habi­tants qui y vivaient étaient beaux et en bonne santé. Ils semblaient pros­pé­rer grâce à leur « maigre régime » de pois­sons et de noix de coco, puisqu’au­cune trace d’agri­cul­ture n’y était visible. Les gens des deux sexes étaient tatoués avec des formes géomé­triques, de tortues et de pois­sons. Les nombreux rapports et jour­naux de l’ex­pé­di­tion donnent l’im­pres­sion d’un peuple admi­rable, aimable (quoique prudent), paisible, ordonné et ingé­nieux.

On y apprend égale­ment qu’a­près « l’adop­tion par les habi­tants des Toke­lau d’un régime alimen­taire plus occi­den­tal, la qualité de leur denti­tion déclina de manière drama­tique. La nour­ri­ture riche en fibre, les noix de coco et le fruit à pain furent graduel­le­ment rempla­cés par le sucre raffiné et la farine blanche, et en résul­tat, dans la caté­go­rie des 15–19 ans, l’in­ci­dence des caries dentaires fut multi­plié par 8 (de 0–1 dent à 8 dents), tandis qu’elle quadru­plait dans la caté­go­rie des 35–44 ans (de 4 dents à 17 dents), et ce, en à peine 35 ans. »

Signa­lons égale­ment qu’a­vec le passage au régime alimen­taire occi­den­tal, on observe un net phéno­mène de prise de poids chez les habi­tants des ces îles.

Les problèmes, pour les Toke­lau, ont donc commencé en 1765, lorsque le commo­dore britan­nique John Byron a « décou­vert » cet archi­pel.

Le linguiste Jacques Leclerc affirme d’ailleurs sur son site, à son propos, que « l’ave­nir de cette société est pour le moment rela­ti­ve­ment assuré, tant et aussi long­temps qu’elle restera à l’écart du monde moderne. » Un bel échec (assez repré­sen­ta­tif de ce que nombre de cultures ont subi après avoir été colo­ni­sées/évan­gé­li­sées/civi­li­sées), au vu des récents chan­ge­ments qu’a connu l’ar­chi­pel, comme vous allez pouvoir le consta­ter.

En effet, si aupa­ra­vant la culture y était de type poly­né­sienne, elle commença à chan­ger radi­ca­le­ment dès l’ar­ri­vée des mission­naires chré­tiens, sous l’in­fluence de la culture occi­den­tale (la civi­li­sa­tion) que ceux-ci appor­taient.

Avec le temps, la moder­nité commença à s’y instal­ler, douce­ment, cepen­dant — l’ar­chi­pel ne fut raccordé au réseau télé­pho­nique mondial qu’en 1994 — en raison de la situa­tion géogra­phique des îles, très isolées ; des géné­ra­teurs fonc­tion­nant au diesel y furent instal­lés au cours des dernières décen­nies.

Tant que l’ar­chi­pel était dépen­dant du pétrole importé des Samoa — à raison de 200 litres quoti­diens, le courant n’était dispo­nible que quelques heures par jour.

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Ce n’est plus le cas aujourd’­hui ; en effet le courant est désor­mais dispo­nible 24h/24 depuis qu’une « centrale solaire » (ci-dessus) y a été instal­lée en 2012 ; pas moins de 4032 panneaux solaires, tota­li­sant une puis­sance d’1 MW, ont été implan­tés sur les trois îles par l’en­tre­prise néo-zélan­daise Powers­mart Solar en colla­bo­ra­tion avec IT Power Austra­lia :

« En second lieu 1344 batte­ries de 250 kg chacune, soit 336 tonnes au total, assistent le parc. […] Enfin, les géné­ra­teurs diesel déjà en place ne vont pas être élimi­nés. Ils servi­ront en appoint (back-up) les jours où la produc­tion solaire est vrai­ment très faible [et lors des jour­nées de main­te­nance de la centrale solaire, NdA]. […] Au final, plus de 95% de l’élec­tri­cité consom­mée dans les 3 atolls sera solaire, et moins de 5% sera d’ori­gine fossile ou biomasse. »

Réca­pi­tu­lons. Un archi­pel du Paci­fique Sud où vivent quelques centaines de personnes, qui subsistent de façon tradi­tion­nelle, de manière auto­nome, voit son quoti­dien boule­versé par l’ar­ri­vée des mission­naires chré­tiens, puis, au fur et à mesure, par l’in­dus­tria­lisme que ces derniers apportent, et qui réor­ga­nise leur mode de vie.

« Les Toke­lau sont ainsi deve­nues le premier terri­toire auto­nome grâce unique­ment à l’éner­gie solaire. »

L’au­to­no­mie peut se défi­nir par « la capacité de quelqu’un à être auto­nome, à ne pas être dépen­dant d’au­trui ; carac­tère de quelque chose qui fonc­tionne ou évolue indé­pen­dam­ment d’autre chose » ; elle relève donc du fait de ne pas dépendre de. La perte de l’au­to­no­mie mène à la dépen­dance. Or Arte affirme ici qu’un terri­toire est devenu auto­nome depuis qu’il dépend de la produc­tion d’élec­tri­cité d’une centrale solaire, et de tout ce que celle-ci requiert (commerce mondia­lisé, infra­struc­tures indus­trielles, exploi­ta­tion des ressources plané­taires, extrac­tions minières, etc.). Le mot auto­nome, utilisé ainsi, est une contre-vérité. Une mani­pu­la­tion séman­tique. 

Les habi­tants des Toke­lau, autre­fois auto­nomes avant que ne soit implanté chez eux le mode de vie indus­triel sont désor­mais entiè­re­ment dépen­dants (ils l’étaient déjà en partie vis-à-vis des géné­ra­teurs au diesel) de la produc­tion d’élec­tri­cité géné­rée par la centrale solaire qui a été construite sur leur archi­pel.

En effet, si leur alimen­ta­tion ne dépen­dait autre­fois que des ressources dont ils dispo­saient loca­le­ment, elle dépend aujourd’­hui de tout un tas de produits impor­tés ils cuisaient aupa­ra­vant leurs plats dans des feuilles de bana­nier, aujourd’­hui, progrès oblige, ils cuisent leurs plats dans des feuilles d’alu­mi­nium, qui, elles, ne poussent pas dans les arbres ; ils importent égale­ment du riz, des sodas, de l’al­cool et bien d’autres choses encore.

« Désor­mais on ne peut plus se passer du papier alumi­nium dans la cuisine des mers du Sud ; autre­fois, on enrou­lait les aliments dans des feuilles de bana­nier. »

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« Le délit le plus fréquent est l’abus d’al­cool chez les mineurs, ici l’âge légal pour en consom­mer est de 20 ans, mais en géné­ral, les jeunes commencent à boire dès 16 ans […] Au maga­sin du village, la bière est ration­née, il n’y a ni vin, ni alcool fort. »

Dans le numéro 251 du maga­zine New Inter­na­tio­na­list (un média à but non-lucra­tif, spécia­lisé dans les droits humains, la poli­tique et la justice sociale et envi­ron­ne­men­tale, qui existe depuis plus de 40 ans), en date de janvier 1994, on apprend que « l’al­coo­lisme est devenu commun sur l’ar­chi­pel, ainsi que l’obé­sité ». Progrès oblige.

Si leur mode de vie était aupa­ra­vant exempt de plas­tique, et épar­gné par ses pollu­tions, ce n’est plus le cas. De nombreux objets en conte­nant, vête­ments, outils et usten­siles en tous genres, sont désor­mais régu­liè­re­ment impor­tés sur leur archi­pel.

Si leur mode de vie était aupa­ra­vant proche de la nature, qu’il encou­ra­geait son contact jour­na­lier, et néces­si­tait des efforts physiques impor­tants, les choses ont bien changé. Depuis que l’ar­chi­pel possède sa propre centrale solaire, tous les habi­tants possèdent, dans leurs maisons, des télé­vi­sions à écrans plats, des smart­phones, des tablettes, des congé­la­teurs et ont accès à inter­net.

« Consé­quence : les gens regardent plus la télé­vi­sion, et pas seule­ment les enfants ; aupa­ra­vant les géné­ra­teurs étaient coupés le soir, à présent, les postes restent allu­més presque tout le temps. »

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Depuis l’avè­ne­ment de leur béné­dic­tion solaire, ils peuvent effec­ti­ve­ment comman­der tout et n’im­porte quoi sur Amazon, comme le font les civi­li­sés ; se faire livrer des réfri­gé­ra­teurs, des congé­la­teurs, des machines à laver, et tous ces objets dont la fabri­ca­tion, l’uti­li­sa­tion et la main­te­nance parti­cipent allè­gre­ment à la pollu­tion de l’air, de l’eau et des sols de la planète (comme tout ce qui dépend de l’in­dus­trie de l’ex­trac­tion minière, de l’in­dus­trie chimique, de l’in­dus­trie du plas­tique, des trans­ports mondia­li­sés, eux-mêmes sources de pollu­tions colos­sales, etc.).

Comble du ridi­cule, le docu­men­taire d’Arte nous montre qu’ils possèdent désor­mais des petites voitu­rettes de golf élec­triques (une voiture élec­trique doit être fabriquée, n’est pas non plus construite en rien ; donc extrac­tions minières, trans­port des matières premières, assem­blages en usines, etc. ; ce que l’ima­gi­naire collec­tif semble tota­le­ment omettre, et sûre­ment parce que les médias n’en parlent jamais) pour se dépla­cer sur leurs îles minus­cules.

Autre point inté­res­sant à souli­gner, toute cette auto­no­mie dépen­dance n’a pu être mise en place qu’à l’aide des subven­tions de l’état néo-zélan­dais, et les habi­tants doivent, en contre­par­tie, effec­tuer des travaux d’in­té­rêts collec­tifs, comme « la construc­tion de route » (écolo­gie, bonsoir).

Plusieurs articles que nous avons publiés sur notre site exposent les raisons pour lesquelles les éner­gies soi-disant « renou­ve­lables » ne sont pas des solu­tions, mais des problèmes. Ce repor­tage d’Arte l’illustre à merveille.

Les panneaux solaires ne poussent pas dans les arbres, pas plus que les feuilles d’alu­mi­nium. L’in­dus­trie de la construc­tion des panneaux solaires requiert de nombreux maté­riaux listés en avril 2016 par le site Resource Inves­tor, dont, entre autres : l’ar­se­nic (semi-conduc­teur), l’alu­mi­nium, le bore (semi-conduc­teur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photo­vol­taïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photo­vol­taïques), le gallium, l’in­dium (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), le mine­rai de fer (acier), le molyb­dène (cellules PV), le phos­phore, le sélé­nium, le sili­cium, l’argent, le tellure et le titane. Elle requiert égale­ment des terres rares, prin­ci­pa­le­ment extraites et trai­tées en Chine, où ces proces­sus entrainent de nombreuses dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales (à ce propos, vous pouvez lire cet article du Monde, inti­tulé « En Chine, les terres rares tuent des villages ») ; les déchets des usines de trai­te­ment des terres rares polluent lacs et rivières, tuant la faune et la flore qui y vivent. Et tout ceci (extrac­tions, trans­ports, assem­blages, etc.) consomme énor­mé­ment de combus­tibles fossiles et parti­cipe aux émis­sions de gaz à effet de serre (GES) dans l’at­mo­sphère. Des GES seront égale­ment émis dans l’at­mo­sphère lors de la main­te­nance de ces panneaux solaires et lors de leur rempla­ce­ment (durée de vie moyenne des panneaux : entre 20 et 30 ans).

Souli­gnons aussi que l’in­dus­trie de la construc­tion des panneaux solaires a entraîné une augmen­ta­tion de 1057% (entre 1990 et 2015) des émis­sions de trifluo­rure d’azote (NF3), un gaz à effet de serre 17 200 fois plus puis­sant que le CO2, utilisé dans la fabri­ca­tion des panneaux, aux USA (en Chine et dans les autres pays qui fabriquent les panneaux solaires, pas de données dispo­nibles, on n’ose pas imagi­ner l’aug­men­ta­tion).

L’ex­trac­tion de terres rares, ça donne ça, comme bien d’autres extrac­tions.

Souli­gnons égale­ment les problèmes liés à ces « plus de 1300 batte­ries au plomb », qui servent à stocker l’éner­gie (il s’agit d’un déchet dange­reux pour la santé et pour l’en­vi­ron­ne­ment, ces batte­ries doivent être collec­tées et retrai­tées par des socié­tés spécia­li­sées) ; dont la durée de vie est égale­ment limi­tée. Le plomb fait partie des plus toxiques des métaux lourds. Il s’agit là encore d’une aber­ra­tion écolo­gique, qu’ils admettent mais écartent tranquille­ment par la pensée magique, comme on peut le lire sur un site néozé­lan­dais présen­tant et vantant ce projet miracle :

« La présence de grosses batte­ries plomb-acide pose effec­ti­ve­ment un risque envi­ron­ne­men­tal poten­tiel, cepen­dant, une forma­tion adéquate et des méca­nismes de recy­clage plani­fiés permet­tront d’at­té­nuer ce risque. »

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Afin de trans­for­mer le courant continu produit par les panneaux solaires en courant alter­na­tif pour l’usage domes­tique, « des centaines d’on­du­leurs, fabriqués en Alle­magne » par l’en­tre­prise SolarWorld, ont égale­ment été instal­lés, qui ont eux aussi une durée de vie limi­tée, encore plus réduite, et doivent être chan­gés tous les 10 ans, envi­ron (avec le trans­port que cela induit, les extrac­tions des matières premières néces­saires, les émis­sions de GES et la consom­ma­tion d’éner­gie du tout). L’in­dus­trie de la fabri­ca­tion des ondu­leurs, comme celle de la fabri­ca­tion des panneaux solaires, laisse dans son sillon une traî­née de destruc­tions liée à l’ex­trac­ti­visme et à ses consé­quences, mais aussi aux émis­sions de divers polluants.

L’ins­tal­la­tion est reliée à inter­net 24h/24, pour être surveillée, contrô­lée, et au besoin gérée. Une dépen­dance de plus. Sachant que « le coût éner­gé­tique d’In­ter­net équi­vaut à 30 centrales nucléaires » (évalua­tion datant de 2012) et que « selon un rapport de Global e-Sustai­na­bi­lity Initia­tive (GeSI), les centres de trai­te­ment de données (data centers) des géants du web sont respon­sables de 2% des émis­sions de CO2 dans le monde. C’est autant que ce qu’é­met l’avia­tion civile. »

« Quand le bateau ne passe pas, des produits vitaux viennent à manquer, comme les cannes à pêche, l’es­sence pour les hors-bords, le riz, sans oublier la bière des Samoa. »

Autre problème parti­cu­liè­re­ment gênant auquel les habi­tants de cet archi­pel doivent faire face : le déclin des popu­la­tions de pois­sons de leurs eaux terri­to­riales « Nous ne prenons plus autant de pois­sons qu’a­vant ». Avec l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion indus­trielle, la pêche indus­trielle illé­gale s’est déve­lop­pée et a commencé à anéan­tir la plus vitale de leurs ressources contrai­re­ment aux cannes à pêches, à l’es­sence et à la bière, qui n’ont rien de vital, bien au contraire ; consi­dé­rer que l’es­sence est une ressource vitale, c’est la marque de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui ne s’ar­rê­tera pas avant d’avoir extrait et brûlé jusqu’à la dernière goutte de sa « ressource vitale ».

Si l’ar­ri­vée des mission­naires chré­tiens avait posé la première pierre du proces­sus qui allait rendre la popu­la­tion de l’ar­chi­pel dépen­dante du fonc­tion­ne­ment d’une écono­mie mondia­li­sée fonda­men­ta­le­ment polluante et destruc­trice, les géné­ra­teurs au fuel et l’in­té­gra­tion des Toke­lau à un réseau de trans­port mari­time de biens indus­triels l’ont affirmé, et l’im­plan­ta­tion d’une centrale solaire l’ap­pro­fon­dit encore.

Le mode de vie tradi­tion­nel des premiers habi­tants de l’île  un mode de vie démo­cra­tique, parce qu’u­nique­ment basé sur les ressources dont ils dispo­saient sur place, sur leurs propres savoir-faire  a été phago­cyté, et remplacé par un mode de vie auto­ri­taire. En effet, si la vie et la survie des toke­lauan d’avant le débarque­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle ne dépen­daient que d’eux-mêmes, s’ils contrô­laient eux-mêmes tous les aspects de leur exis­tence prin­ci­pa­le­ment la prove­nance de leur alimen­ta­tion, leur habi­tat, leurs moyens de subsis­tance élémen­taires , ils dépendent aujourd’­hui des infra­struc­tures de la civi­li­sa­tion indus­trielle, ne savent plus cuisi­ner sans élec­tri­cité indus­trielle, sans produits comme les feuilles d’alu­mi­nium, sans outils modernes, se nour­rissent de produits impor­tés, vivent dans des bâti­ments construits à l’aide de machines indus­trielles, et ainsi de suite (Lewis Mumford a bien analysé ce phéno­mène et distingue lui les tech­niques auto­ri­taires et les tech­niques démo­cra­tiques).

Ils dépendent désor­mais entiè­re­ment comme nous tous qui vivons au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle de machines, d’ou­tils et de produits dont ils ne contrôlent ni la concep­tion, ni la fabri­ca­tion, ni le trans­port, ni la main­te­nance, et qui sont, au niveau écolo­gique, autant de nuisances pour la planète.

Pire encore, cerise sur le progrès, la plus cruciale de leurs ressources, celle qui leur a véri­ta­ble­ment permis de vivre de manière auto­nome sur cet archi­pel, et ce depuis des siècles, le pois­son, décline ; et plus stupide encore, si c’est possible, la civi­li­sa­tion indus­trielle et son écono­mie mondia­li­sée, dont ils sont entiè­re­ment dépen­dants aujourd’­hui, va, très certai­ne­ment au cours de ce siècle, entraî­ner une éléva­tion du niveau des océans qui submer­gera tota­le­ment leurs îles ils ont déjà construits plusieurs digues pour se proté­ger des raz-de-marée et des inon­da­tions de plus en plus fréquents.

Résu­mons ; une popu­la­tion qui vivait autre­fois de la pêche et de la cueillette, qui était en très bonne santé, qui dépen­dait unique­ment des ressources locales dont elle dispo­sait, qui se passait très bien du plas­tique, des télé­vi­sions, des smart­phones, d’in­ter­net, des feuilles d’alu­mi­nium, des congé­la­teurs, du coca-cola, des bières et des voitu­rettes de golf, a vu sa santé décli­ner au fur et à mesure qu’elle était rendue dépen­dante de toutes ces choses. Cette catas­trophe est présen­tée, dans les médias domi­nants, comme un « progrès ». Et cette ultra-dépen­dance est appe­lée « auto­no­mie » par les progres­sistes du monde entier.

Note de fin : L’ac­tua­lité de ce petit archi­pel nous dévoile (ou nous rappelle) l’objec­tif du déve­lop­pe­ment par les états et les corpo­ra­tions des éner­gies soi-disant « vertes », qui était déjà l’objec­tif du déploie­ment du réseau élec­trique basé sur les combus­tibles fossiles (auxquels les « renou­ve­lables » viennent simple­ment s’ajou­ter, cf. « Pour une histoire déso­rien­tée de l’éner­gie » de Jean-Baptiste Fres­soz), et qui consiste fina­le­ment en un raccor­de­ment de tous puisque chaque être humain est un consom­ma­teur ou ouvrier poten­tiel et donc un profit poten­tiel, ou simple­ment un rouage de plus pour faire avan­cer la machine infer­nale du soi-disant progrès à la société de consom­ma­tion indus­trielle, à son marché, à la grande démo­cra­tie libé­rale plané­taire qui se dessine. Ainsi, la mission civi­li­sa­trice suit son cours.

Tout comme il était (et est) incon­ce­vable pour les euro­péens des siècles précé­dents (et pour certains de notre temps) de ne pas cher­cher à appor­ter le chris­tia­nisme et la civi­li­sa­tion à tous les peuples d’une planète que leur idéo­lo­gie les pous­sait à conqué­rir, il est incon­ce­vable pour tous ceux qui font actuel­le­ment partie d’une culture expan­sion­niste (et supré­ma­ciste), de ne pas l’en­cou­ra­ger ; ainsi, il parait impen­sable pour les humains indus­triels de ne pas inté­grer l’hu­ma­nité entière à la société de consom­ma­tion indus­trielle (ou pour les tech­no­crates de ne pas inté­grer l’hu­ma­nité entière à leur tech­no­cra­tie). Il n’y a pas un endroit qui ne doit ni ne peut être laissé tranquille. Peu importe les dégâts sociaux et envi­ron­ne­men­taux. Peu importe que de tous temps des indi­vi­dus et des peuples se soient battus contre la colo­ni­sa­tion, contre l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion du monde ; peu importe qu’ils aient été soit détruits soit assi­mi­lés de force par la marche auto­ri­taire du progrès ; peu importe que certains soient encore là à se battre contre, comme l’af­firme Ati Quigua du peuple Arhuaco de Colom­bie : « Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’élec­tri­cité — cette forme d’auto-destruc­tion qui est appe­lée « déve­lop­pe­ment » c’est préci­sé­ment ce que nous essayons d’évi­ter. »

Autre­fois, ceux qui défen­daient la colo­ni­sa­tion vantaient tout le bien (le progrès !) que celle-ci appor­tait à des peuples consi­dé­rés comme à moitié ou plei­ne­ment barbares, grâce aux insti­tu­tions qu’elle mettait en place. Aujourd’­hui, la civi­li­sa­tion conti­nue et cherche à appor­ter (à impo­ser) l’élec­tri­cité et ses bien­faits à tous les peuples du monde, même les plus isolés ; on apporte l’élec­tri­cité comme on appor­tait l’évan­gile : le fiat lux divin est simple­ment remplacé par l’élec­tri­cité, non moins divine, l’illu­mi­na­tion reli­gieuse est ainsi rempla­cée par celle d’une ampoule Philips™, et l’eth­no­cide (et l’éco­cide) suit son cours ; les cultures prises dans ce réseau élec­trique sont alors déna­tu­rées au point d’être détruites et rempla­cées par une mono­cul­ture d’ori­gine occi­den­tale, la civi­li­sa­tion (désor­mais indus­trielle ou tech­no­cra­tique). Mono­cul­ture que dénonçait l’an­thro­po­logue français Claude Lévi-Strauss : « L’hu­ma­nité s’ins­talle dans la mono-culture ; elle s’ap­prête à produire la civi­li­sa­tion en masse, comme la bette­rave. Son ordi­naire ne compor­tera plus que ce plat. »

Que ce soit à travers l’élec­tri­fi­ca­tion du monde, ou à travers sa scola­ri­sa­tion, chaque jour qui passe, avec la mondia­li­sa­tion progresse la stan­dar­di­sa­tion que décrit James C. Scott dans l’ex­trait qui suit, tiré de son livre « Petit éloge de l’anar­chisme » , qui n’en est fina­le­ment qu’une autre appel­la­tion :

« L’es­sor du module poli­tique moderne et aujourd’­hui hégé­mo­nique de l’État-nation a déplacé et ensuite écrasé toute une série de formes poli­tiques verna­cu­laires : des bandes sans État, des tribus, des cités libres, des confé­dé­ra­tions de villes aux contours souples, des commu­nau­tés d’es­claves marrons et des empires. À leur place, désor­mais, se trouve partout un modèle verna­cu­laire unique : l’État-nation de l’At­lan­tique Nord, tel que codi­fié au XVIIème siècle et subsé­quem­ment déguisé en système univer­sel. En prenant plusieurs centaines de mètres de recul et en ouvrant grand les yeux, il est éton­nant de consta­ter à quel point on trouve, partout dans le monde, pratique­ment le même ordre insti­tu­tion­nel: un drapeau natio­nal, un hymne natio­nal, des théâtres natio­naux, des orchestres natio­naux, des chefs d’État, un parle­ment (réel ou fictif), une banque centrale, une liste de minis­tères, tous plus ou moins les mêmes et tous orga­ni­sés de la même façon, un appa­reil de sécu­rité, etc. Les empires colo­niaux et l’ému­la­tion « moder­niste » ont joué un rôle de propa­gande pour ce modèle, mais son emprise n’est viable que dans la mesure où ces insti­tu­tions sont des méca­nismes univer­sels qui intègrent une unité poli­tique aux systèmes inter­na­tio­naux établis. Il y avait, jusqu’à 1989, deux pôles d’ému­la­tion. Dans le bloc socia­liste, on pouvait passer de la Tché­co­slo­vaquie au Mozam­bique, en passant par Cuba, le Viet­nam, le Laos et la Mongo­lie et obser­ver plus ou moins le même appa­reil central de plani­fi­ca­tion, les mêmes fermes collec­tives et les mêmes plans quinquen­naux. Depuis, à quelques excep­tions près, un seul et unique stan­dard s’est imposé. […]

Aujourd’­hui, au-delà de l’État-nation comme tel, les forces de la stan­dar­di­sa­tion sont repré­sen­tées par des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. L’objec­tif prin­ci­pal d’ins­ti­tu­tions comme la Banque mondiale, le FMI, I’OMC, l’Unesco et même l’Uni­cef et la Cour inter­na­tio­nale est de propa­ger partout dans le monde des stan­dards norma­tifs (des « pratiques exem­plaires ») origi­naires, encore une fois, des nations de l’At­lan­tique Nord. Le poids finan­cier de ces agences est tel que le fait de ne pas se confor­mer à leurs recom­man­da­tions entraîne des péna­li­tés consi­dé­rables qui prennent la forme d’an­nu­la­tions de prêts et de l’aide inter­na­tio­nale. Le char­mant euphé­misme « harmo­ni­sa­tion » désigne main­te­nant ce proces­sus d’ali­gne­ment insti­tu­tion­nel. Les socié­tés multi­na­tio­nales jouent égale­ment un rôle déter­mi­nant dans ce projet de stan­dar­di­sa­tion. Elles aussi pros­pèrent dans des contextes cosmo­po­lites fami­liers et homo­gé­néi­sés où l’ordre légal, la régle­men­ta­tion commer­ciale, le système moné­taire, etc. sont uniformes. De plus, elles travaillent constam­ment, par la vente de leurs produits et services et par la publi­cité, à fabriquer des consom­ma­teurs, dont les goûts et les besoins sont leur matière première. […]

Le résul­tat est une sévère réduc­tion de la diver­sité cultu­relle, poli­tique et écono­mique, c’est-à-dire une homo­gé­néi­sa­tion massive des langues, des cultures, des systèmes de propriété, des formes poli­tiques et, surtout, des sensi­bi­li­tés et des mondes vécus qui leur permettent de perdu­rer.Il est main­te­nant possible de se proje­ter avec angoisse au jour, dans un avenir rappro­ché, où l’homme d’af­faires de l’At­lan­tique Nord, en sortant de l’avion, trou­vera partout dans le monde un ordre insti­tu­tion­nel (des lois, des codes de commerce, des minis­tères, des systèmes de circu­la­tion, des formes de proprié­tés, des régimes fonciers, etc.) tout à fait fami­lier. Et pourquoi pas ? Ces formes sont essen­tiel­le­ment les siennes. Seuls la cuisine, la musique, les danses et les costumes tradi­tion­nels demeu­re­ront exotiques et folk­lo­riques… bien que complè­te­ment commer­cia­li­sés. »

***

Pour rappel, voici quelques-uns des prin­ci­paux problèmes écolo­giques de notre temps (dans le désordre) : la sixième extinc­tion de masse des espèces, le réchauf­fe­ment clima­tique, les pollu­tions et les conta­mi­na­tions de l’en­vi­ron­ne­ment par des substances toxiques, la destruc­tion des écosys­tèmes et la pertur­ba­tion des équi­libres biolo­giques. Le déploie­ment des éner­gies dites « renou­ve­lables » ne parti­cipe à la réso­lu­tion d’au­cun de ceux-là. Au contraire.

La foca­li­sa­tion de la ques­tion écolo­gique sur la seule problé­ma­tique de la produc­tion éner­gé­tique permet de dissi­mu­ler l’am­pleur de ce qui pose réel­le­ment problème : à savoir que toutes les produc­tions indus­trielles sont polluantes, que toutes sont toxiques, que toutes sont insou­te­nables (de l’in­dus­trie chimique, à l’in­dus­trie textile, en passant par les indus­tries agri­cole, auto­mo­bile, élec­tro-infor­ma­tique, du jouet, de l’ar­me­ment, cosmé­tique, etc.). Si l’éco­lo­gie est aujourd’­hui asso­ciée au déploie­ment des « renou­ve­lables », c’est parce que cela arrange les indus­triels. En réalité, le déve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie des éner­gies dites « renou­ve­lables » ne sert qu’à produire toujours plus d’élec­tri­cité et à étendre la société de consom­ma­tion. Cette élec­tri­cité sert à faire fonc­tion­ner les innom­brables appa­reils élec­tro-infor­ma­tiques dont les produc­tions en masse, par la civi­li­sa­tion indus­trielle, sont autant de catas­trophes sociales et écolo­giques. Asso­cier cela à la protec­tion de la planète, à la défense du monde natu­rel (à ce que devrait être l’éco­lo­gie), relève du contre­sens.

D’au­cuns préten­dront que le déploie­ment des « renou­ve­lables » permet une sorte de décrois­sance, ce qui est complè­te­ment faux. Le déploie­ment des « renou­ve­lables » s’ef­fec­tue en paral­lèle du déploie­ment des indus­tries des combus­tibles fossiles et nucléaire. On construit actuel­le­ment des centrales solaires, des parcs éoliens, ET des centrales au char­bon, ET des centrales nucléaires, ET des barrages, ET des centrales au gaz (on assiste d’ailleurs actuel­le­ment au début de l’ex­ploi­ta­tion des hydrates de méthane) ET toujours plus de télé­phones portables, de télé­vi­sions, d’or­di­na­teurs, de voitures, de tablettes, etc. Bref, les soi-disant « renou­ve­lables » s’ajoutent simple­ment à diffé­rents moyens de produire de l’éner­gie pour alimen­ter les appa­reils haute­ment nocifs d’une civi­li­sa­tion marchande dont toutes les produc­tions sont haute­ment nuisibles pour la planète.

Nico­las Casaux


Le docu­men­taire d’Arte « Le para­dis solaire des Toke­lau » :

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  1. J’approuve entièrement, mais en même temps, on ne peut nier que l’électricité simplifie vachement la vie 🙂 j’ai vécu dans une île en Thaïlande avec six heures d’électricité par soirée/début de nuit, et lorsque le ventilateur s’arrêtait, c’était l’enfer qui commençait…

    1. Simplifie… D’une manière générale ça a tendance à la complexifier infiniment, un appareil électrique en appelle un autre, ce n’est pas juste le ventilateur, c’est le réfrigérateur, le congélateur, le four, etc. C’est du confort. Oui. Qui s’obtient au détriment de l’environnement et de savoir-faire inestimables, puisque la société industrielle court à sa perte.