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Le mouvement pour le climat progresse-t-il ? (par Dillon Thomson & Max Wilbert)
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Article initialement publié (en anglais), le 18 mai 2016, à l'adresse suivante.

Aucun train pétro­lier n’ar­ri­vera aujourd’­hui.

Il y avait plus de 200 personnes sur les rails, certains s’étaient atta­chés physique­ment sur place, d’autres étaient suspen­dus dans les airs, d’autres s’étaient instal­lés en sitting dans leurs tentes, s’ap­pro­priant l’es­pace. La barri­cade était opéra­tion­nelle. 50 agents des forces de l’ordre et des shériffs du comté se consul­tèrent, puis partirent, ne lais­sant sur place que quelques offi­ciers pour surveiller.

Nous avons arrêté les trains pendant plusieurs jours. Pendant ce temps-là, d’autres groupes bloquaient les entrées des raffi­ne­ries, se rassem­blaient sur l’eau, et orga­ni­saient des mani­fes­ta­tions. La police est reve­nue moins de 36 heures plus tard, a arrêté plus de 50 acti­vistes, rouvrant à nouveau les lignes ferro­viaires.

En même temps, la raffi­ne­rie conti­nuait à cracher sa fumée toxique dans le ciel. Nous étions au front de la campagne Break Free du Paci­fique Nord-Ouest — et ce n’était pas suffi­sant.

La campagne Break Free est un déve­lop­pe­ment inté­res­sant du mouve­ment pour stop­per le chan­ge­ment clima­tique. La résis­tance devient plus sérieuse, de plus en plus de gens se concentrent sur des efforts concer­tés et sont prêts à faire face à des pour­suites judi­ciaires. Des centaines de bonnes personnes sont impliquées dans ces luttes. Pour beau­coup, d’an­ciens amis et alliés. L’es­prit de résis­tance est très fort lors de ces camps.

Mais ça ne suffit pas. Les combus­tibles fossiles sont intriqués dans tous les aspects de l’éco­no­mie mondia­li­sée. Leur empreinte se retrouve partout où nous allons — depuis la pein­ture de nos murs jusqu’à nos brosses à dents, de l’acier fait avec du char­bon à tout ce qui compose nos véhi­cules, nos bâti­ments et nos appa­reils. Même des douzaines d’ac­tions coor­don­nées ne parviennent pas à égra­ti­gner cette indus­trie, pertur­bant à peine le travail pendant une jour­née ou deux d’af­fi­lée. Ce qui ne signi­fie pas que les blocages soient une mauvaise idée, mais plutôt que, seuls, ils ne suffisent pas.

Si nous voulons VRAIMENT stop­per le détraque­ment du climat, nos mouve­ments doivent consi­dé­rer des stra­té­gies et des tactiques comme celles du Mouve­ment pour l’Eman­ci­pa­tion du Delta du Niger (MEND), qui — après une décen­nie de résis­tance non-violente inef­fi­cace impi­toya­ble­ment répri­mée — s’est tourné vers le sabo­tage et qui a, à lui seul, réduit de 40% la produc­tion de pétrole du Nige­ria (le prin­ci­pal produc­teur de pétrole de l’Afrique).

La semaine dernière, un groupe issu de MEND a fait sauter deux plate­formes pétro­lières off-shore et un pipe­line majeur, ce qui corres­pond à une capa­cité de produc­tion de 165 000 barils et à 15 millions de litres raffi­nées chaque jour. Plus que la moitié de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles du Nige­ria. En février, une seule attaque sous-marine sophis­tiquée a mis hors service une produc­tion de 250 000 barils. Ces gens sont sérieux. Ils ont réduit la tota­lité de l’in­dus­trie fossile de leur nation de moitié en à peine quelques mois.

Comparé aux impacts d’un blocage prévi­sible et tempo­raire de 2 jours, ce genre de stra­té­gie de sabo­tage est bien plus déci­sive — parti­cu­liè­re­ment si elle est coor­don­née et affecte de multiples cibles indus­trielles en même temps.

Les mili­tants du Delta du Niger ont fait explosé la plate­forme Chevron, située en haute mer près d’Es­cra­vos, dans le Warri.

La non-violence a été un pilier de la résis­tance envi­ron­ne­men­tale, et est un outil stra­té­gique qui, si utilisé à bon escient, peut être extrê­me­ment puis­sant. Pour comprendre cela, il suffit de regar­der l’his­toire de la résis­tance non-violente d’en­droits comme les Philip­pines, les Baltiques, et les États-Unis. Notre non-violence doit être utili­sée de façon à faire croitre et à renfor­cer nos mouve­ments tout en sapant la capa­cité de fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie des combus­tibles fossiles.

En résumé, nous avons besoin d’ac­tions comme la campagne Break Free, mais bien plus souvent, et suivant une logique d’es­ca­lade et d’in­ten­si­fi­ca­tion. Le sérieux des crises écolo­giques auxquelles nous faisons face est effroyable, et le temps nous est compté. Malgré toute la résis­tance jusqu’ici, les niveaux de carbones sont de plus en plus élevés année après année. Ce que nous faisons ne fonc­tionne pas. Nous pensons que le déman­tè­le­ment total de l’éco­no­mie des combus­tibles fossiles à l’aide de tous les moyens néces­saires est la seule manière d’in­ver­ser cela.

Le soutien des “tech­no­lo­gies renou­ve­lables” est un autre pilier majeur du mouve­ment envi­ron­ne­men­tal mains­tream [grand public]. Cet appel pour un passage au 100% renou­ve­lable est au centre de la commu­ni­ca­tion de la campagne Break Free, et de celle du mouve­ment pour le climat mondial. Mais ce que tous ses parti­sans ne parviennent pas à comprendre, c’est que ces tech­no­lo­gies indus­trielles ont des impacts de magni­tude indus­trielle. Les émis­sions en bout de circuit sont peut-être propres, mais l’ex­trac­tion, la distri­bu­tion et la fabri­ca­tion ne le sont certai­ne­ment pas.

Pour certains, il s’agit là d’un détail, mais si les tech­no­lo­gies renou­ve­lables étaient éten­dues au point d’ali­men­ter l’éco­no­mie mondiale, la dévas­ta­tion qu’elles entrai­ne­raient serait tout sauf un détail. L’iro­nie du soutien des envi­ron­ne­men­ta­listes à cette nouvelle révo­lu­tion indus­trielle demeure rela­ti­ve­ment insi­dieuse. Ceux qui prétendent défendre les forêts, les montagnes et les océans, mais soutiennent aussi des tech­no­lo­gies qui requièrent une extrac­tion minière éten­due, une chaine logis­tique mondia­li­sée, et des sites de produc­tion massive, se leurrent. Une usine de panneaux solaire coûte 100 millions de dollars ; il ne s’agit pas d’une tech­no­lo­gie à échelle commu­nau­taire. Tout comme l’im­pé­ria­lisme et les extrac­tions de ressources qui la rende possible, elle est mondiale.

En dépit du soi-disant miracle éner­gé­tique renou­ve­lable alle­mande, les émis­sions de ce pays ont à peine décliné depuis que son disant programme “vert” est mis en place, et cette réduc­tion mineure est large­ment liée à une comp­ta­bi­lité très créa­tive qui stipule que la coupe des forêts du Sud-Est des USA, leur trans­for­ma­tion en granu­lés de bois, leur envoie en Alle­magne pour être brûlées comme source d’éner­gie est d’une façon ou d’une autre « neutre en carbone ». En théo­rie et selon le marke­ting, les renou­ve­lables sont une solu­tion parfaite. En pratique, il s’agit de toujours plus de la même chose. L’in­dus­trie des renou­ve­lables est domi­née par des corpo­ra­tions comme Gene­ral Elec­tric. Croyons-nous vrai­ment que ces enti­tés moti­vées par le profit soient des paran­gons de la respon­sa­bi­lité envi­ron­ne­men­tale ?

DD4

Voici une autre histoire: des gens tout autour du monde se sacri­fient pour la planète et les géné­ra­tions futures. Certains dédient leurs vies à la construc­tion et au renfor­ce­ment des mouve­ments non-violent. Certains choi­sissent la clan­des­ti­nité et risquent leurs vies pour détruire litté­ra­le­ment la capa­cité de fonc­tion­ne­ment de l’in­dus­trie. D’autres se battent autre­ment.

Le mouve­ment ne dévie pas des “renou­ve­lables”. Il recon­nait que nous ne pouvons vivre que de ce que la terre offre libre­ment. Une révé­rence profonde pour la terre sous-tend le mouve­ment, et les solu­tions sont basées sur une vie hyper-loca­li­sée et un mode de vie basse consom­ma­tion.

Dans cette histoire, nous gagnons à temps pour sauver la planète — et il ne s’agit pas d’une victoire à la Pyrrhus.

Pour inver­ser la tendance, nous sommes pour la résis­tance directe — mais une résis­tance plus intel­li­gente, plus stra­té­gique, plus déci­sive, qui ne se soucie pas d’es­sayer de convaincre les masses ou de péti­tion­ner le gouver­ne­ment (bien que ces méthodes soient tout de même impor­tantes, et devraient être utili­sées en paral­lèle). Cette stra­té­gie soutient la forma­tion de groupes clan­des­tins haute­ment orga­ni­sés qui pren­draient la tête de la résis­tance, sabo­tant les nœuds cruciaux de l’in­fra­struc­ture indus­trielle afin de section­ner les artères du capi­ta­lisme mondial.

L’in­for­ma­tion de cette stra­té­gie est tirée de la stra­té­gie et des tactiques des manuels mili­taires, des analyses des mouve­ments de résis­tance histo­riques, des insur­rec­tions, et des mouve­ments de libé­ra­tion natio­naux. Les prin­cipes présen­tés dans ces quelques pages sont recon­nus à travers la planète comme des prin­cipes de conflits asymé­triques, lorsqu’une partie est plus puis­sante que l’autre. S’il y a jamais eu un conflit asymé­trique, c’est celui-ci. Ces stra­té­gies et tactiques sont ensei­gnées aux offi­ciers mili­taires dans des endroits comme l’aca­dé­mie mili­taire de West Point, pour une raison simple : elles sont extrê­me­ment effi­caces.

« L’in­dus­trie ne joue pas selon les règles, pourquoi les écolo­gistes le devraient-ils? » / « Défends ce que tu aimes »

Lors de son procès, en Afrique du Sud en 1964, pour ses crimes contre le régime d’apar­theid, Nelson Mandela a dit :

« Je ne nie nulle­ment avoir préparé un plan de sabo­tage. Mais je ne l’ai pas fait par aven­tu­risme ou par amour de la violence en soi. Je l’ai fait à la suite d’une analyse calme et réflé­chie de la situa­tion poli­tique, telle qu’elle résulte de nombreuses années de tyran­nie, d’ex­ploi­ta­tion et d’op­pres­sion de mon peuple par les Blancs ».

Nous vous invi­tons à lire cette stra­té­gie, et à entre­prendre cette longue et sobre évalua­tion de la situa­tion à laquelle nous faisons face. Le temps est compté.

Dillon Thom­son & Max Wilbert (DGR)


Traduc­tion: Nico­las Casaux

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