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De l'indécence d'une illusoire neutralité (Howard Zinn, Desmond Tutu, Banksy, Sophie Scholl, etc.)
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« Rester neutre face à l’injus­tice, c’est choi­sir le camp de l’op­pres­seur ».

Desmond Tutu

« Les endroits les plus sombres de l’en­fer sont réser­vés aux indé­cis qui restent neutre ».

cita­tion apocryphe, reprise par Dan Brown.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».

Albert Einstein

« Celui qui accepte passi­ve­ment le mal est tout autant respon­sable que celui qui le commet. Celui qui voit le mal et ne proteste pas, celui-là aide à faire le mal ».

Martin Luther King

« Tu ne dois pas être une victime, tu ne dois pas être un oppres­seur, mais avant tout, tu ne dois pas être un spec­ta­teur ».

Yehuda Bauer

En ces temps trou­blés de crises plané­taires, tandis que la guerre conti­nue de faire rage dans de nombreux endroits sur Terre, que la défo­res­ta­tion conti­nue à atro­phier le couvert fores­tier, que les diverses pollu­tions engen­drées par la société indus­trielle empoi­sonnent l’air, l’eau et le sol dont dépend la toile du vivant, que d’in­nom­brables oppres­sions érodent les commu­nau­tés humaines (racisme, sexisme, diverses phobies, dépres­sions, burn-out, harcè­le­ments, conflits en tous genres, etc.) et non-humaines (élevages indus­triels, étale­ment urbain, …), que les inéga­li­tés écono­miques augmentent, nous remarquons non sans conster­na­tion que certains indi­vi­dus, tout en vivant au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle, affirment rester neutres. Bien évidem­ment, et de leur point de vue, bien malheu­reu­se­ment, c’est non seule­ment faux et impos­sible, mais aussi rela­ti­ve­ment indé­cent.

A partir du moment où un indi­vidu évolue au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qu’il en consomme les produits, qu’il béné­fi­cie de ses tech­no­lo­gies, du confort qu’elle offre, il parti­cipe à son fonc­tion­ne­ment et par-là même en cautionne les effets, les exac­tions, les oppres­sions, les pollu­tions et les destruc­tions. Il serait par exemple absurde de se prétendre neutre vis-à-vis de la défo­res­ta­tion tout en consom­mant du Nutella, où n’im­porte quel produit qui en serait la cause. Même chose pour tous les actes de notre quoti­dien, tous nos achats, notre travail. Tout cela a des consé­quences dans le monde réel. Que nous l’ad­met­tions ou pas. Que nous le voulions ou pas.

Comme le rappelle Anto­nio Gram­sci:

Je hais les indif­fé­rents. Je crois comme Frie­drich Hebbel que « vivre signi­fie être parti­sans ». Il ne peut exis­ter seule­ment des hommes, des étran­gers à la cité. Celui qui vit vrai­ment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’in­dif­fé­rence c’est l’abou­lie, le para­si­tisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indif­fé­rents.

L’in­dif­fé­rence est le poids mort de l’his­toire. C’est le boulet de plomb pour le nova­teur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthou­siasmes les plus resplen­dis­sants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guer­riers, parce qu’elle englou­tit dans ses remous limo­neux les assaillants, les décime et les décou­rage et quelque­fois les fait renon­cer à l’en­tre­prise héroïque.

L’in­dif­fé­rence œuvre puis­sam­ment dans l’his­toire. Elle œuvre passi­ve­ment, mais elle œuvre. Elle est la fata­lité; elle est ce sur quoi on ne peut pas comp­ter; elle est ce qui boule­verse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis; elle est la matière brute, rebelle à l’in­tel­li­gence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur univer­selle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’ini­tia­tive de quelques uns qui œuvrent, qu’à l’in­dif­fé­rence, l’ab­sen­téisme de beau­coup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produisent, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’ac­cu­mu­ler les nœuds que seule l’épée pourra tran­cher, laisse promul­guer des lois que seule la révolte fera abro­ger, laisse accé­der au pouvoir des hommes que seule une muti­ne­rie pourra renver­ser. La fata­lité qui semble domi­ner l’his­toire n’est pas autre chose juste­ment que l’ap­pa­rence illu­soire de cette indif­fé­rence, de cet absen­téisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’au­cun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collec­tive, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Les destins d’une époque sont mani­pu­lés selon des visions étriquées, des buts immé­diats, des ambi­tions et des passions person­nelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accom­plis­se­ment: et alors il semble que ce soit la fata­lité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’his­toire ne soit rien d’autre qu’un énorme phéno­mène natu­rel, une érup­tion, un trem­ble­ment de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indif­fé­rent. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se sous­traire aux consé­quences, il voudrait qu’il appa­raisse clai­re­ment qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas respon­sable. Certains pleur­nichent pitoya­ble­ment, d’autres jurent avec obscé­nité, mais personne ou presque ne se demande: et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indif­fé­rence, de son scep­ti­cisme, de ne pas avoir donné ses bras et son acti­vité à ces groupes de citoyens qui, préci­sé­ment pour éviter un tel mal, combat­taient, et se propo­saient de procu­rer un tel bien.

La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accom­plis, préfèrent parler d’idéaux qui s’ef­fondrent, de programmes qui s’écroulent défi­ni­ti­ve­ment et autres plai­san­te­ries du même genre. Ils recom­mencent ainsi à s’ab­sen­ter de toute respon­sa­bi­lité. Non bien sûr qu’ils ne voient pas clai­re­ment les choses, et qu’ils ne soient pas quelque­fois capables de présen­ter de très belles solu­tions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requièrent une vaste prépa­ra­tion et du temps. Mais pour être très belles, ces solu­tions demeurent tout aussi infé­condes, et cette contri­bu­tion à la vie collec­tive n’est animée d’au­cune lueur morale; il est le produit d’une curio­sité intel­lec­tuelle, non d’un sens aigu d’une respon­sa­bi­lité histo­rique qui veut l’ac­ti­vité de tous dans la vie, qui n’ad­met aucune forme d’agnos­ti­cisme et aucune forme d’in­dif­fé­rence.

Je hais les indif­fé­rents aussi parce que leurs pleur­ni­che­ries d’éter­nels inno­cents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécia­le­ment de ce qu’il n’a pas fait. Et je sens que je peux être inexo­rable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à parta­ger mes larmes. Je suis parti­san, je vis, je sens dans les consciences viriles de mon bord battre déjà l’ac­ti­vité de la cité future que mon bord est en train de construire. Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fata­lité, mais elle est l’œuvre intel­li­gente des citoyens. Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regar­der alors que quelques uns se sacri­fient, dispa­raissent dans le sacri­fice; et celui qui reste à la fenêtre, à guet­ter, veut profi­ter du peu de bien que procure l’ac­ti­vité de peu de gens et passe sa décep­tion en s’en prenant à celui qui s’est sacri­fié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.

Je suis en vie, je suis résis­tant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indif­fé­rents.

A ce propos, citons égale­ment l’his­to­rien mili­tant Howard Zinn:

Que ce soit en tant qu’en­sei­gnant ou écri­vain, je n’ai jamais été obsédé par “l’objec­ti­vité”, qui ne m’a paru ni possible ni dési­rable. J’ai compris assez tôt que ce qu’on nous présente comme “l’his­toire” ou “l’ac­tua­lité” a néces­sai­re­ment été sélec­tionné parmi une quan­tité infi­nie d’in­for­ma­tions, et que cette sélec­tion reflète les prio­ri­tés de celui qui l’a réali­sée. Ceux qui prêchent la sain­teté des faits depuis leur piédes­tal ne font qu’i­mi­ter le pédant des Temps diffi­ciles de Charles Dickens, le sévère Mr Grad­grind, qui exigeait que ses élèves lui présentent « des faits, rien que des faits ». Mais j’en suis venu à penser que chaque fait présenté dissi­mule un juge­ment, celui qu’il était impor­tant de mettre ce fait-la en avant ce qui implique, par oppo­si­tion, qu’on peut en lais­ser d’autres de côté. Et tout juge­ment de ce genre reflète les croyances, les valeurs de l’his­to­rien ou de l’his­to­rienne, quelles que soient ses préten­tions à l’objec­ti­vité. Ce fut pour moi un grand soula­ge­ment d’ar­ri­ver à la conclu­sion qu’il est impos­sible d’ex­clure ses juge­ments du récit histo­rique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’igno­mi­nie de la haine raciale : je n’al­lais pas faire semblant d’être neutre. Comme je l’ai dit à mes étudiants en commençant mon cours : « On ne peut pas rester neutre dans un train en marche ». En d’autres termes, le monde avance déjà dans certaines direc­tions dont beau­coup sont atroces. Des enfants souffrent de la faim. On livre des guerres meur­trières. Rester neutre dans une telle situa­tion, c’est colla­bo­rer. Le mot « colla­bo­ra­teur » a eu une signi­fi­ca­tion funeste pendant l’ère nazie, il devrait conser­ver ce sens. C’est pourquoi je doute que vous trou­viez dans les pages qui suivent le moindre signe de « neutra­lité ». […]

Il n’y a pas une seule image vraie d’une situa­tion histo­rique, pas une seule et unique descrip­tion objec­tive. Mais par un retour­ne­ment ironique, la quête d’une objec­ti­vité imagi­naire nous a conduits à adop­ter une forme de subjec­ti­vité parti­cu­liè­re­ment régres­sive, celle du passant. Des inté­rêts divers et anta­go­nistes coexistent dans la société; ce qu’on appelle objec­ti­vité n’est que le dégui­se­ment d’un de ces inté­rêts habillé de neutra­lité. Mais dans un monde qui n’est pas neutre, la neutra­lité est fiction. Il y a des victimes, il y a des bour­reaux, et il y a des passants. Dans la dyna­mique de notre ère où les têtes tombent régu­liè­re­ment dans le panier, le « vrai » évolue en fonc­tion du sort de notre propre tête et l’objec­ti­vité du passant est une invi­ta­tion à rester passif pendant que tombent les autres têtes. Rappe­lons-nous le docteur Rieux dans La Peste, de Camus : « Je dis seule­ment qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes, et qu’il faut, autant qu’il est possible, refu­ser d’être avec le fléau ». Ne pas agir, c’est s’unir au fléau. […]

Je propose d’aban­don­ner notre posi­tion habi­­tuelle d’ob­ser­va­teurs privi­lé­giés. Tant que nous ne serons pas libé­rés de cette atti­tude que nous aimons quali­fier d’objec­tive, nous reste­rons psycho­lo­gique­ment plus proches, que nous l’ad­met­tions ou non, du bour­reau que de la victime.

Et enfin, Sophie Scholl :

Les véri­tables dommages sont le fait de ces millions qui ne veulent que « survivre ». Ces braves gens qui ne demandent qu’à ce qu’on les laisse tranquilles. Ceux qui ne veulent pas que leurs petites vies soient déran­gées par quoi que ce soit qui les dépasse. Ceux qui n’ont ni camp ni cause. Ceux qui ne réali­se­ront pas l’am­pleur de leurs propres forces, par peur de se confron­ter à leurs propres faiblesses. Ceux qui n’aiment pas faire de vagues ni se faire des enne­mis. Ceux pour qui la liberté, l’hon­neur, la vérité, et les prin­cipes ne sont que litté­ra­ture. Ceux qui vivent petit, forment de petits couples, et meurent petit. C’est l’ap­proche réduc­tion­niste de la vie : si vous vous faites discrets, vous la garde­rez sous contrôle. Si vous ne faites pas de bruit, le croque-mitaine ne vous trou­vera pas. Mais c’est une illu­sion, parce qu’ils meurent aussi, ces gens qui enferment leurs esprits dans de minus­cules bulles afin de se sentir proté­gés. Proté­gés?! Mais de quoi?! La vie tutoie toujours la mort ; les routes étroites mènent au même endroit que les larges avenues, et une petite bougie se consume tout comme une torche enflam­mée. Je choi­sis ma propre façon de brûler.

« Se laver les mains du conflit entre les puis­sants et les oppri­més, ce n’est pas rester neutre, mais prendre parti pour les puis­sants » (graf­fiti peint par Banksy sur un mur de Gaza, la cita­tion est de Paulo Freire).

 


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