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Du post-historique au post-humain : la déshumanisation progressiste (par Lewis Mumford)
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Ce texte est tiré de la traduction française, aux éditions de l'Encyclopédie des Nuisances (2008), du livre "Les transformations de l'Homme" écrit par Lewis Mumford, en date de 1956. Il correspond au chapitre intitulé "L'homme posthistorique". Cet homme posthistorique que Mumford décrit, aboutissement ultime du processus de civilisation entamé il y a plusieurs milliers d'années, correspond en partie aux progressistes, aux technophiles, aux technocrates et aux transhumanistes de notre temps.

Nous voici désor­mais parve­nus au présent; si nous cher­chons à aller plus loin, nous entrons dans le domaine du mythe où chacun projette ses propres aspi­ra­tions. Même ceux qui ne discernent pas d’autre avenir possible que celui, désas­treux, que le présent semble annon­cer, greffent sur leurs obser­va­tions « objec­tives » leurs souhaits et leurs penchants incons­cients lorsqu’ils présentent des condi­tions sociales tran­si­toires comme s’il s’agis­sait de néces­si­tés natu­relles intan­gibles. Car de nombreuses autres hypo­thèses existent en réalité; et le simple fait d’af­fir­mer qu’une possi­bi­lité parti­cu­lière prévau­dra revient déjà à postu­ler qu’on possède toutes les connais­sances néces­saires pour inter­pré­ter la situa­tion. Cette atti­tude, en dépit de son objec­ti­vité osten­ta­toire, est naïve : elle omet de tenir compte des forces latentes de la vie et des surprises qui carac­té­risent tous les proces­sus à l’état nais­sant — oubliant aussi qu’une des fonc­tions de l’in­tel­li­gence est de tenir compte des dangers qu’en­traîne une confiance exclu­sive en la seule intel­li­gence. On peut prévoir l’en­tro­pie, mais pas l’émer­gence du nouveau.

La ligne possible de déve­lop­pe­ment que je vais main­te­nant prolon­ger repose sur l’hy­po­thèse que notre civi­li­sa­tion conti­nuera à suivre le chemin tracé par le Nouveau Monde et accor­dera toujours plus d’im­por­tance aux pratiques intro­duites à l’ori­gine par le capi­ta­lisme, la tech­nique de la machine, les sciences physiques, l’ad­mi­nis­tra­tion bureau­cra­tique et le gouver­ne­ment tota­li­taire; et que de leur côté ces pratiques se combi­ne­ront pour former un système parfai­te­ment clos sur lui-même, dirigé par une intel­li­gence déli­bé­ré­ment déper­son­na­li­sée. Cela implique­rait bien évidem­ment l’ef­fa­ce­ment ou la suppres­sion des quali­tés humaines et des insti­tu­tions appa­rues anté­rieu­re­ment dans l’his­toire. Dans un tel système, les aspi­ra­tions de l’homme se confor­me­raient à un proces­sus méca­nique immu­nisé contre tout désir divergent. Ainsi vien­drait au monde une nouvelle créa­ture, l’homme post­his­to­rique.

L’ex­pres­sion « homme post­his­to­rique » a été forgée par M. Rode­rick Seiden­berg dans un livre lucide publié sous ce titre. Réduite à ses grandes lignes, sa thèse est que la vie instinc­tive de l’homme, primor­diale tout au long de son passé animal, a perdu du terrain au cours de l’his­toire, tandis que son intel­li­gence consciente prenait de plus en plus ferme­ment le contrôle d’une acti­vité après l’autre. Ainsi la vie orga­nique elle-même est passée au second plan, au profit de ce que l’in­tel­li­gence permet de comprendre et d’uti­li­ser, c’est-à-dire le proces­sus causal, dans lequel les acteurs humains se voient confé­rer le même statut que les moyens non humains. En se déta­chant de l’ins­tinc­tif, de l’in­ten­tion­nel et de l’or­ga­nique, et en s’at­ta­chant au causal et au méca­nique, l’in­tel­li­gence a pu contrô­ler plus effi­ca­ce­ment toutes les acti­vi­tés : aujourd’­hui, elle ne cesse d’étendre ses conquêtes du domaine des acti­vi­tés « maté­rielles » à celles qui sont biolo­giques et sociales ; et tout ce qui dans la nature de l’homme ne se soumet­tra pas de bon gré à l’in­tel­li­gence sera, avec le temps, écrasé ou éradiqué.

Selon cette hypo­thèse, la nature de l’homme a commencé à subir à l’époque moderne un chan­ge­ment final déci­sif. Avec l’in­ven­tion de la méthode scien­ti­fique et des procé­dés déper­son­na­li­sés de la tech­nique moderne, l’in­tel­li­gence froide, qui est parve­nue comme jamais aupa­ra­vant à maîtri­ser les forces de la nature, domine déjà large­ment toute acti­vité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même doit s’adap­ter complè­te­ment à la machine. Les types humains réfrac­taires à l’adap­ta­tion, comme l’ar­tiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remo­de­lés, soit élimi­nés par la sélec­tion sociale. Toutes les formes de créa­ti­vité asso­ciées à la reli­gion et à la culture du Vieux Monde dispa­raî­tront. Deve­nir plus humain, pous­ser plus loin l’ex­plo­ra­tion des profon­deurs de la nature de l’homme, recher­cher le divin, tout cela ne concer­nera plus l’homme méca­nisé.

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Pous­sons plus loin cette hypo­thèse. L’in­tel­li­gence voyant son hégé­mo­nie établie par la méthode scien­ti­fique, l’homme appliquera à tous les orga­nismes vivants, et par-dessus tout à lui-même, les règles qu’il a appliquées au monde maté­riel. Ayant pour seuls buts l’éco­no­mie et la puis­sance, il créera une société n’ayant d’autres quali­tés que celles qui peuvent être inté­grées dans une machine. La machine est en fait préci­sé­ment cette part de l’or­ga­nisme qui peut être conçue et contrô­lée par la seule intel­li­gence. En prenant pour modèle le fonc­tion­ne­ment régu­lier de la machine, l’in­tel­li­gence produira une société semblable à celles de certains insectes, qui sont demeu­rées stables pendant soixante millions d’an­nées : car une fois que l’in­tel­li­gence a mis au point un mode de fonc­tion­ne­ment, elle ne permet aucune dévia­tion par rapport à cette solu­tion parfaite.

À ce stade, on ne peut même plus distin­guer l’au­to­ma­tisme de l’ins­tinct de l’in­tel­li­gence auto­ma­ti­sée : ni l’un ni l’autre ne laisse ouverte la possi­bi­lité d’un chan­ge­ment, et, fina­le­ment, l’in­tel­li­gence aussi sera sans conscience, faute d’avoir à faire face à des choix et à des résis­tances. Si l’in­tel­li­gence décrète qu’il y a un seul compor­te­ment appro­prié à une situa­tion donnée, une seule réponse correcte à une ques­tion, toute dévia­tion, voire toute hési­ta­tion ou incer­ti­tude, sera consi­dé­rée comme due à un défaut du méca­nisme ou à la mauvaise volonté de l’agent humain. On doit obéir à la « ligne du parti », et une fois que la ratio­na­lité scien­ti­fique sera le critère suprême, la ligne du parti elle-même ne chan­gera plus. Fina­le­ment, la vie, avec ses virtua­li­tés presque infi­nies, se confor­mera une fois pour toutes au modèle établi par la seule intel­li­gence.

L’homme post­his­to­rique hante depuis long­temps l’ima­gi­na­tion moderne. Dans une série de romans scien­ti­fiques peignant des mondes futurs possibles, Jules Verne et son succes­seur H. G. Wells ont décrit ce que serait une société où une telle créa­ture, fana­tique­ment dévouée à la machine, serait aux commandes. Dans un de ses derniers ouvrages, The Shape of Things to Come (1933), Wells expri­mait quelque chose qui ressem­blait à de l’ado­ra­tion pour cette race de tech­no­crates volants qui allaient faire sortir l’ordre du chaos laissé par une guerre atomique finale. On pour­rait dire, en vérité, que dans toute la théo­rie unila­té­rale du progrès méca­nique telle qu’elle fut conçue par ses inter­prètes les plus éminents du XIXe siècle, les amélio­ra­tions insti­tu­tion­nelles qu’ils prônaient avaient l’homme post­his­to­rique pour but. En présen­tant les inven­tions méca­niques à la fois comme les prin­ci­paux moyens et les ultimes bien­faits du progrès concep­tion qui remonte à Fran­cis Bacon mais guère au-delà , ils suggé­raient que les perfec­tion­ne­ments non méca­niques intro­duits par les arts et les lettres appar­te­naient à l’en­fance de l’es­pèce.

L’exis­tence de l’homme post­his­to­rique, selon ses propres prin­cipes, sera entiè­re­ment consa­crée au monde exté­rieur et à son inces­sante trans­for­ma­tion : les penchants primi­tifs de l’homme ainsi que son moi histo­rique seront défi­ni­ti­ve­ment élimi­nés comme « impen­sables ». Dans plus d’un passage, H. G. Wells, lui-même sensible et sensuel, homme « trop humain », appar­te­nant de par sa profes­sion à l’an­tique secte des voyants et des rêveurs, parle avec impa­tience de toute forme d’in­tro­ver­sion et de subjec­ti­vité, déni­grant l’émo­tion, le senti­ment et l’ima­gi­na­tion, c’est-à-dire les dons mêmes qui ont fait de lui un écri­vain. La maîtrise des forces natu­relles, et celle de la vie humaine par l’usage de ces forces, tel est le seul souci de l’homme post­his­to­rique. Que l’hé­gé­mo­nie de l’ac­ti­vité céré­brale ne soit qu’une expres­sion spécia­li­sée de l’au­to­no­mie essen­tielle de l’homme, et serve elle-même un but qui dépasse sa propre expan­sion, ne lui vient pas à l’es­prit. Sinon, Wells et ses disciples tardifs devraient poser la vieille ques­tion romaine : Quis custo­diet ipsos custodes ? Qui contrô­lera le contrô­leur ? Inca­pable de répondre, l’homme post­his­to­rique s’avère n’avoir d’autre concep­tion de la vie que de faire un usage toujours plus étendu des pouvoirs de la « magie natu­relle » : commu­ni­ca­tions instan­ta­nées à longue distance, mouve­ment rapide à travers l’es­pace, commandes presse- bouton qui déclenchent des réponses auto­ma­tiques; et enfin, réali­sa­tion suprême : la réduc­tion des capa­ci­tés et des appé­tits orga­niques, dans leurs mani­fes­ta­tions infi­ni­ment variées, à leurs équi­va­lents méca­niques plus uniformes.

Quel est, en vérité, le rêve suprême qui hante tous les promo­teurs de l’homme post­his­to­rique ? La réponse ne fait aucun doute : c’est de ressus­ci­ter l’an­cien enthou­siasme du Nouveau Monde pour l’ex­plo­ra­tion terrestre en créant des projec­tiles permet­tant cette fois d’ex­plo­rer l’es­pace extra­ter­restre. De ces premières esquisses que sont De la Terre à la Lune de Jules Verne ou la descrip­tion donnée par Wells de l’in­va­sion de notre planète par les Martiens, jusqu’aux plétho­riques extra­va­gances de la science-fiction, c’est ce rêve qui prédo­mine. Même les romans d’an­ti­ci­pa­tion de C. S. Lewis, censés être écrits dans une inten­tion huma­niste ou même reli­gieuse, dépeignent la vie comme un état de guerre entre des créa­tures plané­taires qui ont étendu leur terri­toire à travers les galaxies mais dont l’es­prit n’a pas changé, si ce n’est dans un seul sens : elles sont plus impla­ca­ble­ment intel­li­gentes.

Si nous passons de la fiction à la réalité des projets actuels, nous voyons l’abs­trac­tion scien­ti­fique et l’ha­bi­leté tech­nique la plus pous­sée mises au service d’un idéal infan­tile, inven­tant des super-méca­nismes extra­va­gants à seule fin d’échap­per aux problèmes auxquels des indi­vi­dus adultes et une société adulte doivent faire face. Les anciens rêves d’éva­sion par l’ex­plo­ra­tion et la colo­ni­sa­tion loin­taines avaient au moins le mérite de lancer les aven­tu­riers à la conquête de contrées réel­le­ment favo­rables à la vie. Les richesses du Cathay dont parlait Marco Polo n’étaient pas un vain rêve, et les merveilles réelles décou­vertes aux Amériques surpas­saient celles, imagi­naires, promises par la fontaine de jouvence. Mais nul ne peut prétendre, sans falsi­fier les faits, que l’exis­tence sur un satel­lite spatial ou sur la face cachée de la Lune ressem­ble­rait le moins du monde à la vie humaine. Ceux pour lesquels il n’y a aucun sens à la vie, si ce n’est dans un mouve­ment continu à travers l’es­pace, révèlent eux-mêmes les limites de l’in­tel­li­gence déper­son­na­li­sée. Ils montrent qu’une tech­nique haute­ment complexe peut être le produit de ce qui est, humai­ne­ment parlant, un esprit indi­gent, seule­ment capable de surveiller sur un écran de contrôle des réali­tés confi­nées, isolées de la complexité de la vie orga­nique.

De nos jours, ces fantasmes post­his­to­riques, surgis de l’in­cons­cient, ont cessé d’être de simples prophé­ties : ils sont déjà aux commandes de la méca­ni­sa­tion et ont été cana­li­sés par la plus destruc­trice et la plus pitoya­ble­ment péri­mée des insti­tu­tions humaines : la guerre. De son côté, en accord avec le nihi­lisme exis­ten­tiel de l’homme post­his­to­rique, la guerre elle-même s’est trans­for­mée, passant d’un champ limité de destruc­tion et de violence ayant des buts limi­tés, à une exter­mi­na­tion systé­ma­tique et sans restric­tion : en d’autres termes, au géno­cide. Est-ce réel­le­ment le fait du hasard si tous les triomphes qui annoncent l’ap­pa­ri­tion de l’homme post­his­to­rique sont des triomphes de la mort ? C’est la volonté de nier les acti­vi­tés vitales, et par-dessus tout de nier la possi­bi­lité d’un épanouis­se­ment de la vie, qui anime cette idéo­lo­gie, au point que le géno­cide ou le suicide collec­tif consti­tuent le seul but de tant d’ef­forts infor­mulé et impli­cite, mais pas toujours caché. L’en­tre­prise post­his­to­rique commence inno­cem­ment par élimi­ner de la science cette source d’er­reurs que sont les senti­ments humains : elle finira par élimi­ner de la réalité la nature humaine elle-même. Dans la culture post­his­to­rique, la vie est réduite à un mouve­ment prévi­sible, condi­tionné et dirigé méca­nique­ment, où est pros­crit tout ce qui est incal­cu­lable c’est-à-dire tout ce qui est créa­teur.

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La réus­site suprême des sciences mathé­ma­tiques et physiques a sans aucun doute été la suite de décou­vertes qui a abouti à la concep­tion moderne de l’atome, et à l’équa­tion qui iden­ti­fie masse et éner­gie : seuls un esprit et une méthode de tout premier ordre pouvaient décou­vrir ces secrets cosmiques. Mais vers quelle fin était dirigé ce maître exploit de l’in­tel­li­gence ? Qu’est-ce qui a, en fait, décidé l’homme à déclen­cher le proces­sus de la fission atomique ? Nul d’entre nous ne peut igno­rer la réponse : l’objec­tif était la produc­tion d’un instru­ment de destruc­tion et d’ex­ter­mi­na­tion à grande échelle.

Au cours d’une décen­nie d’ex­ploi­ta­tion massive de cette nouvelle source d’éner­gie, les gouver­ne­ments de l’Union sovié­tique et des États-Unis ont produit assez d’armes atomiques et ther­mo­nu­cléaires pour rendre possible, même d’après les esti­ma­tions les plus modé­rées, l’ex­ter­mi­na­tion de toute vie humaine sur cette planète, par empoi­son­ne­ment lent sinon par mort instan­ta­née. Alors que ces moyens de mort s’ac­cu­mu­laient, mobi­li­sant toutes les ressources dispo­nibles, les réflexions consa­crées à la recherche de moyens moraux et poli­tiques suscep­tibles de réorien­ter une telle puis­sance vers des buts vrai­ment humains se rédui­saient, compa­ra­ti­ve­ment, à une goutte d’eau dans l’océan.

Ainsi, l’in­tel­li­gence scien­ti­fique froide et imper­son­nelle, qui se targuait de son indif­fé­rence vis-à-vis de la morale, de la poli­tique ou de la respon­sa­bi­lité indi­vi­duelle, a déclen­ché un proces­sus qui finira néces­sai­re­ment par saper jusqu’à sa propre exis­tence sépa­rée. Les scien­ti­fiques, formés à consi­dé­rer la recherche systé­ma­tique comme un absolu, ont ignoré les aver­tis­se­ments répé­tés d’ob­ser­va­teurs vigi­lants comme Jacob Burck­hardt et Henry Adams, aver­tis­se­ments qui ont précédé ou accom­pa­gné les premières expé­riences sur les éléments radio­ac­tifs. Et aujourd’­hui, en dépit de la menace d’anéan­tis­se­ment univer­sel que fait peser la possible utili­sa­tion de bombes nucléaires dans une guerre, les nations du monde se sont lancées tête bais­sée dans l’ex­ploi­ta­tion de l’éner­gie nucléaire à des fins paci­fiques alors qu’on ne sait toujours pas comment se débar­ras­ser des déchets nucléaires, et que la poignée d’usines expé­ri­men­tales exis­tantes sont déjà une impor­tante source de pollu­tion. La seule utili­sa­tion indus­trielle et médi­cale irré­flé­chie de l’éner­gie nucléaire menace, en quelques géné­ra­tions, selon une mise en garde de l’Aca­dé­mie natio­nale des sciences, de produire de graves alté­ra­tions orga­niques. De tels agis­se­ments irres­pon­sables méprisent réso­lu­ment le fait qu’en matière de radia­tions nucléaires les erreurs commises par incom­pé­tence ou par igno­rance ne peuvent être corri­gées. Nous sommes donc fondés à dire de l’homme post­his­to­rique, se condam­nant lui-même et condam­nant tout ce qui l’en­toure à la destruc­tion, ce que le capi­taine Achab du prophé­tique Moby Dick de Melville s’avoue dans un éclair de luci­dité :

« Tous mes moyens sont sains, normaux; mes mobiles et mon but sont fous. »

Car il n’y a guère de doute que l’hos­ti­lité à la vie que mani­feste l’homme post­his­to­rique ne finisse par jouer contre lui. En raison de son inadap­ta­tion profon­dé­ment enra­ci­née, due peut-être à sa consciente dépré­cia­tion de son huma­nité et à la haine de soi incons­ciente qu’elle engendre, il est probable qu’il mettra un point final à sa carrière alors qu’il l’aura à peine enta­mée. Je revien­drai sur cet aspect après avoir examiné plus en détail les formes actuelles de sa philo­so­phie et de sa pratique.

Pour comprendre à quel point est déjà proche l’homme post-histo­rique, il faut voir qu’il ne fait que pous­ser à leur conclu­sion logique des tendances profondes de la culture du Nouveau Monde. Son atti­tude à l’égard de la nature est tota­le­ment dépour­vue du senti­ment d’unité et d’har­mo­nieuse sympa­thie qui amenait l’homme primi­tif à attri­buer sa propre vita­lité à des morceaux de bois et à des pierres : la nature n’est plus pour lui qu’un stock de maté­riaux inertes, à décom­po­ser, à resyn­thé­ti­ser et à rempla­cer par un équi­valent fabriqué méca­nique­ment. Il en va de même de la person­na­lité humaine, dont une part, l’in­tel­li­gence ration­nelle, est ampli­fiée jusqu’à des dimen­sions surhu­maines, tandis que tout le reste est mutilé ou pros­crit.

La vie se résume alors pour l’homme à main­te­nir l’in­tel­li­gence, et avec elle la machine, en bon état de marche. En vérité les auda­cieuses tenta­tives d’in­ven­ter des substi­tuts synthé­tiques à la vie s’avèrent parfois illu­soires et subissent des échecs, même quand on les applique aux phéno­mènes vitaux les plus simples. Quoique la science soit parfai­te­ment capable d’ana­ly­ser les compo­sants chimiques de l’eau de mer, les expé­riences visant à la repro­duire en labo­ra­toire n’ont toujours pas réussi à créer un milieu dans lequel des créa­tures marines puissent survivre. En dépit de tels échecs, l’homme post­his­to­rique n’es­père pas seule­ment construire des molé­cules de protéines complexes, mais fina­le­ment repro­duire les phéno­mènes de la vie dans une éprou­vette. Déjà, ses succès dans la fabri­ca­tion de fibres synthé­tiques lui font annon­cer des triomphes semblables dans la conver­sion de maté­riaux inor­ga­niques en nour­ri­ture. S’il réus­sit dans ce domaine, il rati­fiera sans nul doute ce succès en engen­drant une nouvelle huma­nité suscep­tible d’ap­pré­cier de tels aliments, ou plutôt de ne même plus savoir que manger a jadis été un plai­sir. Avec le temps, les êtres humains néces­saires au bon fonc­tion­ne­ment de la culture post­his­to­rique seront dotés à la nais­sance de réac­tions inté­grées, soumises seule­ment à des contrôles exté­rieurs : solu­tion plus écono­mique que les méthodes dispen­dieuses aujourd’­hui appliquées par le commis­saire poli­tique ou le publi­ci­taire. […]

Dans ce passage à un monde dirigé par la seule intel­li­gence et voué au seul déve­lop­pe­ment de la puis­sance, tous les efforts de l’homme post­his­to­rique tendent à l’uni­for­mité. En contraste avec la diver­sité orga­nique, présente origi­nel­le­ment dans la nature et enri­chie par une large part des efforts histo­riques de l’homme, l’en­vi­ron­ne­ment dans sa tota­lité devient aussi uniforme et aussi recti­ligne qu’une auto­route de béton, afin de permettre le fonc­tion­ne­ment uniforme d’une masse uniforme d’uni­tés humaines. Aujourd’­hui déjà, plus on se déplace rapi­de­ment, plus uniforme est l’en­vi­ron­ne­ment qui favo­rise méca­nique­ment le mouve­ment, et plus minime est le dépay­se­ment une fois parvenu à desti­na­tion ; si bien que le chan­ge­ment pour l’amour du chan­ge­ment et la vitesse pour l’amour de la vitesse ont pour résul­tat le plus haut degré de mono­to­nie.

Si le but est l’uni­for­mité, il n’est pas un aspect de la nature ou de l’homme qui ne soit menacé. Pourquoi l’homme post­his­to­rique devrait-il cher­cher à préser­ver quoi que ce soit de la diver­sité envi­ron­ne­men­tale qui existe encore sur terre et dont la richesse élar­git le champ de la liberté humaine : prai­ries, maré­cages, forêts, parcs, vignobles, déserts et montagnes, lacs ou chutes d’eau ? Pourquoi, avec de solides raisons post­his­to­riques pour cela, ne pulvé­ri­se­rait-il pas les montagnes, soit pour obte­nir du granit, de l’ura­nium et de la terre, et plus de combus­tible pour l’éner­gie nucléaire, soit pour le simple plai­sir d’apla­nir et de broyer, jusqu’à ce que le globe terrestre soit réduit à l’état de plate-forme nive­lée ? Pourquoi, pour les mêmes raisons, ne crée­rait-il pas un climat unique, des pôles à l’équa­teur, sans varia­tions diurnes ni chan­ge­ments de saison, afin que les jour­nées de l’homme soient libé­rées de ces stimuli pertur­ba­teurs ? Si l’homme post­his­to­rique ne peut créer un substi­tut méca­nique aux arbres, qu’il les réduise à quelques varié­tés stan­dar­di­sées commer­cia­li­sables, comme nous avons déjà réduit à une petite douzaine d’es­pèces les varié­tés de poiriers bien plus de neuf cents, selon U. P. Hedrick qui étaient culti­vées aux États-Unis il y a seule­ment un siècle.

Pour sa propre sécu­rité, et aussi pour célé­brer comme il convient le culte de son dieu, la machine, l’homme post­his­to­rique doit effa­cer tout souve­nir de ce qui est sauvage et indomp­table, bigarré et étrange, unique et précieux : les montagnes qu’on pour­rait être tenté d’es­ca­la­der, les déserts où l’on pour­rait recher­cher la soli­tude et la paix inté­rieure, les jungles dont les créa­tures vivantes pour­raient rappe­ler à quelque explo­ra­teur humain dont la sensi­bi­lité n’au­rait pas été alté­rée la prodi­ga­lité avec laquelle la nature a autre­fois créé, à partir du rocher et du proto­plasme origi­nels, une immense variété d’ha­bi­tats et de modes de vie.

Déjà, dans les grandes métro­poles et dans les conur­ba­tions proli­fé­rantes du monde occi­den­tal, les fonda­tions de l’en­vi­ron­ne­ment post­his­to­rique ont été posées : la vie d’un opéra­teur d’as­cen­seur auto­ma­tique dans un grand immeuble de bureaux est presque aussi vide et morne que le devien­dra la vie tout entière une fois que la culture post­his­to­rique aura effec­ti­ve­ment effacé tout souve­nir d’un passé plus riche. Au rythme actuel de l’ur­ba­ni­sa­tion, il ne faudra guère qu’un siècle pour que la destruc­tion de tous les espaces vivants natu­rels, ou plutôt leur trans­for­ma­tion en tissu urbain de basse qualité, ne laisse plus rien subsis­ter qui permette d’échap­per à la vie post­his­to­rique. Si le but de l’his­toire humaine est un type d’homme uniforme, se repro­dui­sant à un rythme uniforme, dans un envi­ron­ne­ment uniforme, main­tenu à tempé­ra­ture, pres­sion et humi­dité constantes, vivant une exis­tence unifor­mé­ment sans vie, avec des besoins physiques uniformes satis­faits par des produits uniformes, toute rébel­lion inté­rieure se trou­vant rame­née à la norme par les hypno­tiques et les séda­tifs, ou par des inter­ven­tions chirur­gi­cales, une créa­ture sous pres­sion méca­nique constante, de l’in­cu­ba­teur à l’in­ci­né­ra­teur, presque tous les problèmes du déve­lop­pe­ment humain seront réglés. Il restera toute­fois celui-ci : pourquoi quiconque, fût-ce une machine, se soucie­rait-il de conser­ver en vie une telle créa­ture ?

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L’uni­forme, qui était lui-même, comme la disci­pline, un produit du plus ancien système d’em­bri­ga­de­ment, celui de l’ar­mée, devient rapi­de­ment le costume invi­sible de la société tout entière. Dans l’in­té­rêt de l’uni­for­mité, toute forme de choix est élimi­née, jusqu’au détail le plus trivial, comme la déci­sion concer­nant l’épais­seur d’une tranche de pain. Une fois prise la déci­sion collec­tive, aucune dévia­tion indi­vi­duelle, aucune modi­fi­ca­tion sur la base de la préfé­rence ou du juge­ment person­nels, n’est plus possible. Au cours de la phase suivante d’émer­gence de l’homme post­his­to­rique, ce prin­cipe d’uni­for­mité devra s’ap­pliquer aux idées aussi bien qu’aux choses. Il est moins coûteux et plus effi­cace de répri­mer l’in­di­vi­dua­lité humaine que d’in­tro­duire les facteurs non quan­ti­fiables de la vie dans un système méca­nisé. Un des aspects de la culture post­his­to­rique qui jouent contre son propre déve­lop­pe­ment est que, selon sa logique, elle doit créer des esprits semblables à des distri­bu­teurs auto­ma­tiques, n’ad­met­tant que la pièce de monnaie pres­crite avant de reje­ter le produit uniforme, collec­ti­ve­ment approuvé. À la longue, comme commencent déjà à s’en rendre compte certaines grandes entre­prises, des orga­ni­sa­tions aussi uniformes ne créent plus le type d’es­prit dont elles ont besoin pour les diri­ger, les confor­mistes timo­rés et les routi­niers étant inca­pables du genre d’ini­tia­tive créa­trice qu’il a fallu prendre pour construire l’or­ga­ni­sa­tion.

L’homme post­his­to­rique réduit toutes les acti­vi­tés spéci­fique­ment humaines à une forme de travail : une trans­for­ma­tion d’éner­gie, ou une opéra­tion intel­lec­tuelle mise au service d’une telle trans­for­ma­tion. À l’in­té­rieur de ce cadre restric­tif, la récom­pense du travail n’est pas dans son accom­plis­se­ment, mais dans son produit : au lieu de trans­for­mer l’ac­ti­vité labo­rieuse afin que s’y exprime plus plei­ne­ment la person­na­lité humaine et que les moyens mis en œuvre apportent une satis­fac­tion par leur usage même, la tech­nique de la machine, en accord avec toute l’idéo­lo­gie post­his­to­rique, cherche à élimi­ner l’élé­ment humain. […]

Mais la culture post­his­to­rique va plus loin : elle tend à auto­ma­ti­ser toutes les acti­vi­tés, qu’elles soient stériles et serviles, ou créa­trices et indé­pen­dantes. Même le jeu et le sport doivent en fait être norma­li­sés et se voir appliquer le prin­cipe du moindre effort. Au lieu de consi­dé­rer que le travail est un bon moyen pour façon­ner une person­na­lité plus haute­ment indi­vi­dua­li­sée, l’homme post­his­to­rique cherche plutôt à déper­son­na­li­ser le travailleur, le condi­tion­nant et l’adap­tant afin qu’il s’in­tègre dans les méthodes imper­son­nelles de produc­tion et d’ad­mi­nis­tra­tion. Le confor­misme tota­li­taire jaillit de la machine, et s’im­pose dans tous les secteurs qu’elle enva­hit : la procé­dure stan­dar­di­sée exige un compor­te­ment stan­dar­disé. Et le phéno­mène ne se limite pas aux États offi­ciel­le­ment tota­li­taires.

Selon cet idéal post­his­to­rique, l’homme devient donc une machine, réduite autant que possible à un fais­ceau de réflexes : recons­truite dans l’usine péda­go­gique pour être conforme aux besoins des autres machines. À cette fin, sa nature animale origi­nelle, pour ne rien dire des aspi­ra­tions qui le rendent plus spéci­fique­ment humain, doit être aban­don­née. Toutes ses réali­sa­tions et tous ses souve­nirs passés, tous ses espoirs et tous ses penchants, toutes ses inquié­tudes et tous ses idéaux consti­tuent des obstacles à cette trans­for­ma­tion. Seuls ceux qui ont réussi à se débar­ras­ser de leurs quali­tés les plus humaines sont donc candi­dats aux fonc­tions suprêmes de la société post­his­to­rique : celles des plani­fi­ca­teurs et des admi­nis­tra­teurs.

La sympa­thie et l’em­pa­thie, la capa­cité de se mettre, par l’ima­gi­na­tion et l’amour, à l’unis­son de la vie des autres hommes, n’ont pas de place dans la culture post­his­to­rique, qui exige que tous les hommes soient trai­tés comme des choses. Humai­ne­ment parlant, l’homme post­his­to­rique est un infirme, sinon un délinquant actif, et fina­le­ment un monstre poten­tiel. La nature patho­lo­gique de son infir­mité est dissi­mu­lée par son haut quotient intel­lec­tuel. Vêtus de banals costumes de confec­tion, expri­mant des opinions appa­rem­ment tout aussi banales et prosaïques, ces monstres sont déjà à l’œuvre dans la société actuelle. Leurs acti­vi­tés carac­té­ris­tiques tels leurs prépa­ra­tifs pour la guerre atomique, bacté­rio­lo­gique et chimique sont aussi irra­tion­nelles que leurs actes sont compul­sifs et auto­ma­tiques. Le fait que la démence morale, sinon la futi­lité pratique, de ces prépa­ra­tifs n’ait pas provoqué une révolte humaine géné­ra­li­sée montre à quel point le déve­lop­pe­ment de la société post­his­to­rique est déjà avancé.

Aucune des acti­vi­tés carac­té­ris­tiques de l’homme post­his­to­rique, si ce n’est peut-être l’exer­cice de l’in­tel­li­gence pure, n’a quoi que ce soit à voir avec l’en­tre­tien de la vie ou la culture de ce qui est véri­ta­ble­ment humain. L’homme post­his­to­rique a déjà, intel­lec­tuel­le­ment, renié son huma­nité. Ce qui survit de ce patri­moine est une gêne, que son contrôle crois­sant sur les proces­sus de repro­duc­tion finira par élimi­ner, comme il élimine déjà les quali­tés indé­si­rables des porcs ou des vaches. D’une façon ou d’une autre, par le condi­tion­ne­ment psycho­lo­gique et la procréa­tion diri­gée, ou en ayant recours à des exter­mi­na­tions collec­tives sans rete­nue, il effa­cera ce qui reste de l’hu­ma­nité.

Déjà, ces rêves para­noïaques dominent la vie de millions d’êtres humains et pèsent lour­de­ment sur leur avenir. Dans les plans actuels de géno­cide de masse, dans une « guerre » qui tout à la fois inau­gu­re­rait la période post­his­to­rique et y mettrait un point final, c’est l’hu­ma­nité même de l’homme qui est l’objet de l’agres­sion. En  propo­sant de trai­ter l’ennemi comme si c’était de la vermine, autant de millions de rats ou de punaises, l’homme post­his­to­rique avilit à la fois l’agres­seur et la victime avant d’en­traî­ner leur anéan­tis­se­ment commun.

L’homme post­his­to­rique peut-il espé­rer un meilleur destin que celui que j’ai dépeint ? La société à laquelle il aspire sera-t-elle plus dési­rable une fois parache­vée que ce qui en existe déjà à l’état d’ébauche ? Pour répondre à cette ques­tion, il n’est pas inutile de passer rapi­de­ment en revue les utopies où furent tout d’abord envi­sa­gés les chan­ge­ments actuels.

Bien que raillées par les contem­po­rains comme réali­sables, les utopies clas­siques, depuis le XVIe siècle, s’avèrent à l’ins­tar de bien des construc­tions idéales, avoir prévu de façon presque exacte ce qui se met effec­ti­ve­ment en place aujourd’­hui. Depuis Thomas More, les utopies clas­siques comportent essen­tiel­le­ment deux compo­santes : une ancienne et une moderne. La compo­sante ancienne remonte à la Répu­blique de Platon et, au-delà, aux lois Spar­tiates de Lycurgue : elle consiste à vouloir impo­ser à une collec­ti­vité une disci­pline mili­taire commune à pros­crire l’amour diony­siaque de la nour­ri­ture, de la bois­son et du plai­sir sexuel, à bannir le poète et l’ar­tiste, et à réser­ver aux seuls gardiens de l’État le plein exer­cice de la pensée. Dans un tel système, toute forme de vie privée est soit restreinte, soit inter­dite; toute forme de senti­ment tendre est répri­mée. Le résul­tat final est une commu­nauté unifiée, à direc­tion centra­li­sée, obéis­sant unifor­mé­ment aux ordres : libé­rée de l’an­goisse, de l’in­sé­cu­rité, de la malchance ou de l’er­reur ; et par là égale­ment libé­rée de toute possi­bi­lité de crois­sance et de perfec­tion­ne­ment. Dans 1984, l’uto­pie qui pousse toutes ces tendances à leur paroxysme, George Orwell déclare : « L’or­tho­doxie signi­fie… pas besoin de pensée. L’or­tho­doxie c’est l’in­cons­cience ». Il n’y a pas de liberté, si ce n’est dans le sens pick­wi­ckien de Karl Marx : « La liberté est l’ac­cep­ta­tion consciente de la néces­sité ».

En contre­par­tie de cet écra­se­ment complet des quali­tés propres à l’in­di­vidu, on peut même dire propres à tout orga­nisme vivant, les utopistes ont intro­duit une nouvelle compo­sante : ils ont misé sur la science et l’in­ven­tion pour trans­for­mer à la fois l’en­vi­ron­ne­ment physique et social. L’uto­pie inache­vée de Bacon, La Nouvelle Atlan­tide, a dépeint avec une remarquable pers­pi­ca­cité et même avec préci­sion l’es­prit qui animait à la fois la science et l’in­ven­tion. En fait, il a décrit toute la gamme des exploits tech­no­cra­tiques des trois siècles à venir, imagi­nant un bâti­ment scien­ti­fique haut de huit cents mètres, la muta­tion diri­gée des espèces, l’ac­cé­lé­ra­tion des proces­sus natu­rels, le perfec­tion­ne­ment des instru­ments de destruc­tion, la créa­tion de fonda­tions scien­ti­fiques inter­na­tio­nales, le vol aérien, le cinéma et même la clima­ti­sa­tion. Bien que Bacon ait sous-estimé les possi­bi­li­tés de la science pure, une de ses conjec­tures appa­rem­ment extra­va­gantes, la divi­sion du travail scien­ti­fique, est désor­mais une réalité dans certains labo­ra­toires.

La société post­his­to­rique s’est perfec­tion­née au-delà de toutes ces espé­rances en élabo­rant tech­nique­ment, avec des raffi­ne­ments que l’ima­gi­na­tion n’avait jamais osé conce­voir, les instru­ments de l’em­bri­ga­de­ment humain, origi­nel­le­ment présen­tés comme béné­fiques dans les projets utopistes. Toutes sans excep­tion, ces utopies ont proposé le rempla­ce­ment de l’homme par un système méca­nisé. Non seule­ment chaque acti­vité humaine doit être asser­vie à la machine, mais la vie est ainsi orga­ni­sée qu’il devient impos­sible d’échap­per à la machine, exac­te­ment comme aujourd’­hui la machine vous suit, à travers le vacarme de la radio et le scin­tille­ment de la télé­vi­sion, jusqu’aux plus loin­tains déserts. Le résul­tat devait être une sécu­rité et un confort maté­riels excé­dant tout ce qui avait pu être rêvé ; mais le prix de cette féli­cité a été une dépen­dance de plus en plus abjecte à l’égard du système méca­nisé. Ce qui ne peut être soumis à un contrôle exté­rieur n’est pas consi­déré comme digne de vivre.

Il existe cepen­dant deux possi­bi­li­tés insi­dieuses auxquelles n’a songé aucun utopiste, aussi imagi­na­tif fût-il. L’une est une faiblesse inhé­rente au système lui-même : le fait que lorsque chaque élément du proces­sus est toujours plus méca­nisé et ratio­na­lisé, l’en­semble tend à échap­per au contrôle humain, si bien que même ceux qui sont censés être les surveillants de la machine deviennent ses agents passifs, et fina­le­ment ses victimes. Ainsi l’homme, comme le prédi­sait sarcas­tique­ment Samuel Butler dans Erew­hon, ne serait plus pour finir qu’un appen­dice de la machine, lui servant à se repro­duire.

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L’homme moderne s’est déjà déper­son­na­lisé si profon­dé­ment qu’il n’est plus assez homme pour tenir tête à ses machines. L’homme primi­tif, faisant fond sur la puis­sance de la magie, avait confiance en sa capa­cité de diri­ger les forces natu­relles et de les maitri­ser. L’homme post­his­to­rique, dispo­sant des immenses ressources de la science, a si peu confiance en lui qu’il est prêt à accep­ter son propre rempla­ce­ment, sa propre extinc­tion, plutôt que d’avoir à arrê­ter les machines ou même seule­ment à les faire tour­ner à moindre régime. En érigeant en abso­lus les connais­sances scien­ti­fiques et les inven­tions tech­niques, il a trans­formé la puis­sance maté­rielle en impuis­sance humaine : il préfé­rera commettre un suicide univer­sel en accé­lé­rant le cours de l’in­ves­ti­ga­tion scien­ti­fique plutôt que de sauver l’es­pèce humaine en le ralen­tis­sant, ne serait-ce que tempo­rai­re­ment.

Jamais aupa­ra­vant l’homme n’a été aussi affran­chi des contraintes impo­sées par la nature, mais jamais non plus il n’a été davan­tage victime de sa propre inca­pa­cité à déve­lop­per dans leur pléni­tude ses traits spéci­fique­ment humains; dans une certaine mesure, comme je l’ai déjà suggéré, il a perdu le secret de son huma­ni­sa­tion. Le stade extrême du ratio­na­lisme post­his­to­rique, nous pouvons le prédire avec certi­tude, pous­sera plus loin un para­doxe déjà visible : non seule­ment la vie elle-même échappe d’au­tant plus à la maîtrise de l’homme que les moyens de vivre deviennent auto­ma­tiques, mais encore le produit ultime l’homme lui-même devien­dra d’au­tant plus irra­tion­nel que les méthodes de produc­tion se ratio­na­li­se­ront.

En bref, le pouvoir et l’ordre, pous­sés à leur comble, se renversent en leur contraire : désor­ga­ni­sa­tion, violence, aber­ra­tion mentale, chaos subjec­tif. Cette tendance s’ex­prime déjà aux États-Unis dans le cinéma, la télé­vi­sion et les bandes dessi­nées pour enfants. Ces formes de diver­tis­se­ment sont de plus en plus utili­sées pour repré­sen­ter la bruta­lité accom­plie de sang-froid et la violence physique : prépa­ra­tion péda­go­gique à la perpé­tra­tion de l’ho­mi­cide et du géno­cide, tout comme Robin­son Crusoé était une prépa­ra­tion à la néces­sité de survivre, les mains nues, sur une terre étrange et inha­bi­tée. Ces fantasmes malfai­sants annoncent des réali­tés sinistres qui ne sont que trop proches.

Cepen­dant, c’est là qu’un autre facteur, non prévu par les utopistes, entre en jeu : la fonc­tion compen­sa­trice de la destruc­tion malfai­sante. L’homme étant né avec la possi­bi­lité d’être plei­ne­ment humain, il devra tôt ou tard se révol­ter contre l’or­ga­ni­sa­tion post­his­to­rique de la vie. Si l’homme doit être aux ordres de la machine, il lui reste encore une forme de résis­tance. Puisqu’il ne peut se réin­sé­rer lui-même, en tant qu’être plei­ne­ment auto­nome, dans le proces­sus méca­nique, il peut deve­nir le grain de sable qui grip­pera les rouages : s’il le faut, il utili­sera la machine pour détruire la société qui l’a produite. […]

Plus nous avançons dans la voie post­his­to­rique, plus nous trou­vons d’iro­niques confir­ma­tions de la stupi­dité et de la faus­seté de son projet humain. Deux siècles d’in­ven­tions et d’or­ga­ni­sa­tion méca­nique ont déjà eu pour effet de créer des orga­ni­sa­tions qui fonc­tionnent auto­ma­tique­ment, avec un mini­mum d’in­ter­ven­tion humaine active. Au contraire de la civi­li­sa­tion, qui à ses débuts avait besoin pour se consti­tuer de l’im­pul­sion de chefs, ce système auto­ma­tique fonc­tionne mieux avec des gens anonymes, sans mérite parti­cu­lier, qui sont en fait des rouages amovibles et inter­chan­geables : des tech­ni­ciens et des bureau­crates, experts dans leur secteur restreint, mais dénués de toute compé­tence dans les arts de la vie, lesquels exigent préci­sé­ment les apti­tudes qu’ils ont effi­ca­ce­ment répri­mées. Avec le déve­lop­pe­ment à venir des systèmes cyber­né­tiques permet­tant de prendre des déci­sions sur des sujets excé­dant, de par leur complexité ou les séries astro­no­miques de nombres impliqués, les capa­ci­tés humaines de patience ou de calcul, l’homme post­his­to­rique est sur le point d’évin­cer le seul organe humain dont il fasse quelque cas : le lobe fron­tal de son cerveau.

En créant la machine pensante, l’homme a fait le dernier pas vers la soumis­sion à la méca­ni­sa­tion, et son abdi­ca­tion finale devant ce produit de sa propre ingé­nio­sité lui four­nira un nouvel objet d’ado­ra­tion : un dieu cyber­né­tique. Il est vrai que cette nouvelle reli­gion exigera de ses fidèles une foi plus aveugle encore que le Dieu de l’homme axial : la certi­tude que ce démiurge méca­nique, dont les calculs ne pour­ront être humai­ne­ment véri­fiés, ne donnera que des réponses correc­tes…

Géné­ra­li­sons ce résul­tat et voyons-le clai­re­ment pour ce qu’il est. L’au­to­mate ayant atteint la perfec­tion, l’homme devien­dra complé­te­ment étran­ger à son monde et sera réduit à néant le règne, la puis­sance et la gloire appar­tiennent désor­mais à la machine. Plutôt que d’éta­blir une rela­tion riche de sens avec la nature pour obte­nir son pain quoti­dien, il s’est condamné à une vie de bien-être sans effort, pour peu qu’il se contente des produits et des substi­tuts four­nis par la machine. Plus exac­te­ment, ce bien-être serait sans effort s’il n’im­po­sait pas le devoir de consom­mer exclu­si­ve­ment les produits que la machine lui livre sans discon­ti­nuer, quel que puisse être son degré de satiété. L’in­ci­ta­tion à penser, l’in­ci­ta­tion à sentir et à agir, en fait l’in­ci­ta­tion à vivre, auront bien­tôt disparu.

Déjà, en Amérique, de par sa sujé­tion à l’au­to­mo­bile, l’homme a commencé à perdre l’usage de ses jambes. Bien­tôt, il mènera une exis­tence pure­ment viscé­rale, centrée sur l’es­to­mac et les parties géni­tales, bien qu’il y ait des raisons de penser que s’ap­pliquera là aussi le prin­cipe du moindre effort. […] La science ne four­nira-t-elle pas égale­ment un orgasme méca­nique sans effort, élimi­nant ainsi les incer­ti­tudes de l’af­fec­tion humaine et le besoin d’un contact corpo­rel : une aide néces­saire à l’in­sé­mi­na­tion arté­rielle ? Nous commençons seule­ment à voir les effets du mépris pour les proces­sus orga­niques et de l’ef­fort opiniâtre pour les rempla­cer à tout prix par des équi­va­lents méca­niques.

Pour comprendre le but final du système post­his­to­rique, exami­nons le meilleur spéci­men exis­tant du nouveau type humain qui le person­ni­fie : non pas une créa­ture de cauche­mar sortie de 1984,  mais un person­nage bien réel et obser­vable. Consi­dé­rons un avia­teur dont le métier consiste à pilo­ter un avion super­so­nique. Voici le nouvel homme méca­nique, avec tout son harna­che­ment, hermé­tique­ment isolé de l’ex­té­rieur, sa combi­nai­son chauf­fée élec­trique­ment, son casque à oxygène, son siège éjec­table muni d’un para­chute, prêt à être cata­pulté dans la stra­to­sphère. Tel qu’il est équipé pour son travail, c’est un mons­trueux animal squa­meux, ressem­blant plus à une fourmi géante qu’à un primate : certai­ne­ment pas un dieu nu. Tandis qu’il sillonne les éten­dues désertes du ciel, la vie de ce pilote est pure­ment fonc­tion de la masse et du mouve­ment; malgré son courage d’acier, sa vie sensible se réduit à l’ef­fort constant pour coor­don­ner ses réac­tions avec l’en­semble de l’ap­pa­reillage dont dépend sa survie. Perte de conscience, asphyxie, congé­la­tion, rafale de vent, tout cela le menace plus dange­reu­se­ment que les tigres aux dents de sabre ou les mammouths poilus ne menaçaient ses ancêtres du paléo­li­thique. Une exis­tence confi­née vécue dans une pure instan­ta­néité, dépen­dante de la préser­va­tion, par des moyens arti­fi­ciels, du très peu d’ap­ti­tudes néces­saires à contrô­ler la machine, voilà tout ce que son travail lui apporte.

Peut-on appe­ler cela une vie ? Non. C’est un coma méca­nique­ment assisté. Ce n’est qu’un spéci­men, limité mais précis, du chan­ge­ment total dans le compor­te­ment humain auquel donne­rait lieu la réus­site de la trans­for­ma­tion chez l’homme post­his­to­rique. L’étape suivante consiste à couler toutes les autres acti­vi­tés dans le même moule. Nous four­nis­sons déjà des rêves éveillés méca­niques et des pensées méca­niques, via la radio et la télé­vi­sion, si omni­pré­sentes que l’on ne peut guère leur échap­per. Nous n’avons plus qu’à soumettre les aspects de la vie encore épar­gnés à une main­mise simi­laire.

La vie de l’homme post­his­to­rique serait au comble de l’ap­pau­vris­se­ment dans un voyage inter­pla­né­taire par fusée, ou dans l’édi­fi­ca­tion et l’oc­cu­pa­tion par l’homme d’une station spatiale satel­lite. Il est signi­fi­ca­tif que l’objec­tif d’une telle expé­di­tion soit de mieux connaître l’uni­vers physique, ou bien et c’est ce qui justi­fie actuel­le­ment les sommes énormes consa­crées à ce secteur de dispo­ser d’une posi­tion stra­té­gique pour détruire par la violence un éven­tuel ennemi humain : des pouvoirs surhu­mains au service de buts infra­hu­mains ! (Ce dont l’homme a vrai­ment besoin, c’est de se connaître assez lui-même pour comprendre pourquoi il accorde tant d’im­por­tance à la science de l’uni­vers, alors même qu’il lui faudrait surtout se pencher sur sa propre imma­tu­rité et sur son déséqui­libre patho­lo­gique.) Dans de telles condi­tions, la vie serait à nouveau réduite à l’ac­com­plis­se­ment des fonc­tions physio­lo­giques : respi­rer, manger, excré­ter ; et cet accom­plis­se­ment lui- même n’au­rait rien de très aisé sur un vais­seau spatial. Tel est cepen­dant le but final de l’homme post­his­to­rique : l’ul­time objet de ce qui lui tient lieu de désir, la justi­fi­ca­tion de tous ses renon­ce­ments. Son destin est de se trans­for­mer en un homon­cule arti­fi­ciel dans une capsule auto­pro­pul­sée, voya­geant à la vitesse maxi­male et ayant étouffé jusqu’à les éteindre ses dons natu­rels, mais surtout ayant éliminé toute forme spon­ta­née de vie de l’es­prit.

Le triomphe de l’homme post­his­to­rique, on peut l’af­fir­mer, ferait dispa­raître toute raison sérieuse de demeu­rer en vie. Seuls ceux qui ont déjà perdu l’es­prit pour­raient contem­pler sans horreur un tel vide spiri­tuel ; seuls ceux qui ont déjà renoncé à la richesse de la vie pour­raient contem­pler sans déses­poir une telle exis­tence sans vie. En compa­rai­son, le culte des morts égyp­tien était débor­dant de vita­lité : une momie dans sa tombe donne une meilleure idée qu’un cosmo­naute d’un être humain dans sa pléni­tude.

Déjà, dans ses rêves de vol spatial, comme dans ses projets guer­riers infra­hu­mains, l’homme post­his­to­rique a perdu le contact avec la réalité vivante : il s’est livré lui-même à ses pulsions de mort. Même s’il réus­sis­sait provi­soi­re­ment sa muta­tion, cela ne ferait qu’a­me­ner la tragé­die humaine à son dénoue­ment. Car ce qui est post­his­to­rique est aussi post­hu­main.

Lewis Mumford

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  1. Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science, ainsi que dans l’histoire de l’urbanisme.
    Philosophe et historien des techniques éminent, Lewis Mumford s’est attaché à décrire la genèse et les conséquences de la société industrielle. Écrivant avant la Seconde Guerre mondiale, il développe une vision du monde moderne extrêmement critique, en particulier envers les techniques et technologies militaires.

    Lors de la « chasse aux sorcières » du McCarthysme, ses positions critiques lui valent à plusieurs reprises d’être accusé de sympathie envers le communisme et donc inquiété professionnellement ; il ne manque pas de préciser que le système communiste n’avait rien à envier aux autres systèmes économiques. Autrement dit, ses positions étaient au-delà de ce clivage doctrinal.

    Étayant sa démonstration d’informations et de faits historiques très précis, il analyse ce qui constitue les racines du mode de vie industriel. Ces racines remonteraient ainsi, selon lui, aux toutes premières usines d’armement (où le travail était déjà fragmenté, ou « rationalisé ») dès la fin du xviie siècle ; c’est-à-dire bien avant ce que l’on nomme la « première révolution industrielle ».

    Les événements récents, en matière climatique ou stratégique, ont apporté un regain d’actualité à ses écrits.
    source : wikipedia