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La décroissance, une opposition inoffensive voire contre-productive (par René Riesel & Jaime Semprun)
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Parce qu'il est important de dénoncer l'idéologie de la décroissance et les problèmes qu'elle pose, notamment en ce qu'elle ne s'oppose pas mais soutient l'existence (voire le renforcement) de l'Etat (et de toutes les nuisances associées, dont celles auxquelles la décroissance prétend s'attaquer), en voici une critique, tirée de l'excellent livre "Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable", écrit par René Riesel et Jaime Semprun, et publié aux éditions de l'Encyclopédie des nuisances en 2008:

L’ex­tinc­tion finale vers laquelle nous entraîne la perpé­tua­tion de la société indus­trielle est deve­nue en très peu d’an­nées notre avenir offi­ciel. Qu’elle soit consi­dé­rée sous l’angle de la pénu­rie éner­gé­tique, du dérè­gle­ment clima­tique, de la démo­gra­phie, des mouve­ments de popu­la­tions, de l’em­poi­son­ne­ment ou de la stéri­li­sa­tion du milieu, de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catas­tro­phisme ne manquent pas, la réalité du désastre en cours, ou du moins des risques et des dangers que comporte le cours des choses, n’est plus seule­ment admise du bout des lèvres, elle est désor­mais détaillée en perma­nence par les propa­gandes étatiques et média­tiques. Quant à nous, qu’on a souvent taxés de complai­sance apoca­lyp­tique pour avoir pris ces phéno­mènes au sérieux ou de « passéisme » pour avoir dit l’im­pos­si­bi­lité de trier parmi les réali­sa­tions et les promesses de la société indus­trielle de masse, préve­nons tout de suite que nous n’en­ten­dons rien ajou­ter ici aux épou­van­tables tableaux d’une crise écolo­gique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’ex­perts infor­més, dans tant de rapports, d’ar­ticles, d’émis­sions, de films et d’ou­vrages dont les données chif­frées sont dili­gem­ment mises à jour par les agences gouver­ne­men­tales ou inter­na­tio­nales et les ONG compé­tentes. Ces éloquentes mises en garde, quand elles en arrivent au chapitre des réponses à appor­ter devant des menaces aussi pres­santes, s’adressent en géné­ral à « l’hu­ma­nité » pour la conju­rer de « chan­ger radi­ca­le­ment ses aspi­ra­tions et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remarqué que ces injonc­tions s’adressent en fait, si l’on veut bien traduire leur pathos mora­li­sant en un langage un peu moins éthéré, aux diri­geants des États, aux insti­tu­tions inter­na­tio­nales, ou encore à un hypo­thé­tique « gouver­ne­ment mondial » qu’im­po­se­raient les circons­tances. Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment formés, quelles que soient leurs illu­sions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’ef­fon­dre­ment, qu’en­vi­sa­ger de retar­der aussi long­temps que possible la dislo­ca­tion de l’agré­gat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’ima­gine y parve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en renforçant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus profon­dé­ment les indi­vi­dus à la collec­ti­vité. Tel est le sens véri­table de tous ces appels à une « huma­nité » abstraite, vieux dégui­se­ment de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expé­rience dans l’Uni­ver­sité, l’in­dus­trie ou l’ex­per­tise (c’est, comme on s’en féli­cite, la même chose), sont pour la plupart mus par des ambi­tions moins élevées et rêvent seule­ment d’être nommés à la tête d’ins­ti­tu­tions ad hoc ; tandis que des frac­tions signi­fi­ca­tives des popu­la­tions se découvrent toutes dispo­sées à s’at­te­ler béné­vo­le­ment aux basses œuvres de la dépol­lu­tion ou de la sécu­ri­sa­tion des personnes et des biens.

Nous n’at­ten­dons rien d’une préten­due « volonté géné­rale » (que ceux qui l’in­voquent supposent bonne, ou suscep­tible de le rede­ve­nir pour peu qu’on la mori­gène avec assez de sévé­rité pour corri­ger ses coupables penchants), ni d’une « conscience collec­tive des inté­rêts univer­sels de l’hu­ma­nité » qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adres­sons donc à des indi­vi­dus d’ores et déjà réfrac­taires au collec­ti­visme crois­sant de la société de masse, et qui n’ex­clu­raient pas par prin­cipe de s’as­so­cier pour lutter contre cette surso­cia­li­sa­tion. Beau­coup mieux selon nous que si nous en perpé­tuions osten­si­ble­ment la rhéto­rique ou la méca­nique concep­tuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véri­dique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans. Car celle-ci, indé­pen­dam­ment de ses faiblesses par trop évidentes avec le recul du temps ou, si l’on préfère, avec la dispa­ri­tion du mouve­ment dans lequel elle se pensait inscrite, eut pour prin­ci­pale qualité d’être le fait d’in­di­vi­dus sans spécia­lité ni auto­rité intel­lec­tuelle garan­tie par une idéo­lo­gie ou une compé­tence socia­le­ment recon­nue (une « exper­tise », comme on dit de nos jours) ; d’in­di­vi­dus, donc, qui, ayant choisi leur camp, ne s’ex­pri­maient pas, par exemple, en tant que repré­sen­tants d’une classe vouée par prédes­ti­na­tion à accom­plir sa révo­lu­tion, mais en tant qu’in­di­vi­dus cher­chant les moyens de se rendre maîtres de leur vie, et n’at­ten­dant rien que de ce que d’autres, eux-mêmes « sans quali­tés », sauraient à leur tour entre­prendre pour se réap­pro­prier la maîtrise de leurs condi­tions d’exis­tence.

[…] Cepen­dant, à côté du marché, certains proposent d’autres fictions, plus théo­riques ou poli­tiques, pour « donner à rêver » sur l’écrou­le­ment d’un monde. Ces spécu­la­tions sur la catas­trophe salva­trice ont leur version douce chez les idéo­logues de la « décrois­sance » qui parlent de « péda­go­gie des catas­trophes ». Mais chez les plus valeu­reux des marxistes on veut croire aussi que « l’au­to­des­truc­tion du capi­ta­lisme » lais­sera un « vide », fera table rase pour mettre enfin le couvert du banquet de la vie. On reste là dans le cadre de la déné­ga­tion, puisqu’on ne recon­naît le déla­bre­ment unifié du monde et de ses habi­tants que pour s’en débar­ras­ser immé­dia­te­ment par la grâce de « l’au­to­des­truc­tion », et se bercer de ce conte fantas­tique : une huma­nité sortant imma­cu­lée de sa plon­gée dans la moder­nité indus­trielle, plus que jamais prête à ravi­ver son amour inné de la liberté, sans même – Wifi aidant ? – se prendre les pieds dans les fils de sa connec­tique.

Il existe néan­moins des théo­ri­sa­tions plus hard, authen­tique­ment extré­mistes dans leur concep­tion du salut par la catas­trophe, où celle-ci ne se voit pas seule­ment char­gée de produire les « condi­tions objec­tives » de l’éman­ci­pa­tion, mais aussi ses « condi­tions subjec­tives » : le genre de maté­riel humain néces­saire à de tels scéna­rios pour y person­ni­fier un sujet révo­lu­tion­naire. Le synop­sis des fictions en ques­tion peut être trouvé chez le Vanei­gem de 1967 : « Quand une cana­li­sa­tion d’eau creva dans le labo­ra­toire de Pavlov, aucun des chiens qui survé­curent à l’inon­da­tion ne garda la moindre trace de son long condi­tion­ne­ment. Le raz de marée des grands boule­ver­se­ments sociaux aurait-il moins d’ef­fets sur les hommes qu’une inon­da­tion sur des chiens? » Seule diffé­rence, de taille il est vrai, les « miracles » alors attri­bués au « choc de la liberté » le sont main­te­nant à celui d’un effon­dre­ment catas­tro­phique, c’est-à-dire plutôt à la dure néces­sité. L’un attend ainsi des condi­tions de survie maté­rielles se déla­brant encore qu’elles entraînent, dans les zones les plus dévas­tées, rava­gées, empoi­son­nées, un dénue­ment si absolu et de telles épreuves qu’aura lieu alors, de façon d’abord chao­tique et épiso­dique, puis univer­sel­le­ment avec la multi­pli­ca­tion de ces enclaves où l’in­sur­rec­tion devien­dra une néces­sité vitale, une « véri­table cathar­sis », grâce à laquelle l’hu­ma­nité se régé­né­rera et accé­dera à une nouvelle conscience, qui sera à la fois sociale, écolo­gique, vivante et unitaire. (Ceci n’est pas une satire, mais un résumé fidèle du chapitre final du dernier livre de Michel Bounan, La Folle Histoire du monde, 2006.) D’autres, qui se déclarent plus portés à l’or­ga­ni­sa­tion et à « l’ex­pé­ri­men­ta­tion de masse », voient dès main­te­nant dans la décom­po­si­tion de toutes les formes sociales une « aubaine » : de même que pour Lénine l’usine formait l’ar­mée des prolé­taires, pour ces stra­tèges qui misent sur la recons­ti­tu­tion des soli­da­ri­tés incon­di­tion­nelles de type clanique, le chaos « impé­rial » moderne forme les bandes, cellules de base de leur parti imagi­naire, qui s’agré­ge­ront en « communes » pour aller vers l’in­sur­rec­tion (L’in­sur­rec­tion qui vient, 2007). Ces songe­ries catas­tro­philes s’ac­cordent à se décla­rer enchan­tées de la dispa­ri­tion de toutes les formes de discus­sion et de déci­sion collec­tives par lesquelles l’an­cien mouve­ment révo­lu­tion­naire avait tenté de s’auto-orga­ni­ser : l’un daube sur les conseils de travailleurs, les autres sur les assem­blées géné­rales.

Pour avoir une vue plus exacte de ce qu’il est possible d’at­tendre d’un effon­dre­ment des condi­tions de survie maté­rielles, comme du retour à des formes de soli­da­rité clanique, il paraît préfé­rable de regar­der vers le jardin d’es­sai moyen-orien­tal, cette façon d’éclo­soir infer­nal où chacun dépose tour à tour ses embryons mons­trueux sur fond de désastre écolo­gique et humain outre­passé.

OPOn peut faci­le­ment, à la façon d’une certaine socio­lo­gie semi-critique, rappor­ter les diverses moda­li­tés du catas­tro­phisme à des milieux sociaux hiérar­chique­ment distincts, et poin­ter comment chacun d’eux déve­loppe la fausse conscience qui lui corres­pond, en idéa­li­sant en guise de « solu­tion » l’ac­ti­vité gestion­naire, profes­sion­nelle ou béné­vole qui est déjà la sienne dans l’ad­mi­nis­tra­tion du désastre. Cepen­dant une telle pers­pi­ca­cité à courte vue laisse de côté le plus remarquable : le fait qu’il n’est presque personne pour refu­ser de sous­crire à la véri­table pros­crip­tion de la liberté que prononcent unani­me­ment les divers scéna­rios catas­tro­phistes, quelles que soient par ailleurs leurs variantes ou contra­dic­tions. Car même là où on n’est pas direc­te­ment inté­ressé à la promo­tion de l’em­bri­ga­de­ment, et où l’on parle d’éman­ci­pa­tion, c’est pour postu­ler que cette éman­ci­pa­tion sera impo­sée comme une néces­sité, non pas voulue pour elle-même et recher­chée consciem­ment.

Telle est en effet la rigueur de l’in­car­cé­ra­tion indus­trielle, l’am­pleur du déla­bre­ment unifié des menta­li­tés à quoi elle est parve­nue, que ceux qui ont encore le ressort de ne pas vouloir se sentir entiè­re­ment empor­tés par le courant et disent songer à y résis­ter échappent rare­ment, quelque condam­na­tion qu’ils profèrent contre le progrès ou la tech­nos­cience, au besoin de justi­fier leurs dénon­cia­tions, ou même leur espoir d’une catas­trophe salva­trice, à l’aide des données four­nies par l’ex­per­tise bureau­cra­tique et des repré­sen­ta­tions déter­mi­nistes qu’elles permettent d’étayer. Tout cela pour rhabiller les lois de l’His­toire celles qui faisaient inéluc­ta­ble­ment chemi­ner du règne de la néces­sité à celui de la liberté en démons­tra­tion scien­ti­fique ; selon laquelle, par exemple, la loi de Carnot vien­dra à bout de la société « thermo-indus­trielle », l’épui­se­ment des ressources éner­gé­tiques fossiles la contrai­gnant ou au moins ses déci­deurs à la décrois­sance convi­viale et à la joie de vivre.

Notre époque, par ailleurs si atten­tive aux ressources qu’elle se connaît, et à l’hy­po­thèse de leur taris­se­ment, n’en­vi­sage jamais d’avoir recours à celles, propre­ment inépui­sables, auxquelles la liberté pour­rait donner accès ; à commen­cer par la liberté se penser contre les repré­sen­ta­tions domi­nantes. On nous oppo­sera plate­ment que personne n’échappe aux condi­tions présentes, que nous ne sommes pas diffé­rents, etc. Et certes, qui pour­rait se targuer de faire autre­ment que de s’adap­ter aux nouvelles condi­tions, de « faire avec » des réali­tés maté­rielles aussi écra­santes, même s’il ne pousse pas l’in­cons­cience jusqu’à s’en satis­faire à quelques réserves près ? Personne n’est en revanche obligé de s’adap­ter intel­lec­tuel­le­ment, c’est-à-dire d’ac­cep­ter de « penser » avec les caté­go­ries et dans les termes qu’a impo­sés la vie admi­nis­trée.

Au début de ses Consi­dé­ra­tions sur l’his­toire univer­selle, Burck­hardt notait que la connais­sance de l’ave­nir, si elle était possible (ce que, selon lui, elle n’était pas), entraî­ne­rait « une confu­sion de toute volonté et de toute ambi­tion, car celles-ci ne se déve­loppent complè­te­ment que si elles agissent “à l’aveu­glette”, c’est-à-dire en suivant leur propre impul­sion ». Notre époque, quant à elle, croit pouvoir lire son avenir dans les modé­li­sa­tions de ses ordi­na­teurs, sur les écrans desquels le calcul des proba­bi­li­tés, à moins que ce ne soient les lois de la ther­mo­dy­na­mique, trace son Mané, Thécel, Pharès. Mais sans doute faut-il voir là, à l’in­verse de l’in­tui­tion de Burck­hardt, l’ef­fet plutôt que la cause de l’en­gour­dis­se­ment de l’éner­gie histo­rique, de la perte du goût de la liberté et de l’in­ter­ven­tion auto­nome ; ou du moins consi­dé­rer que c’est là où l’hu­ma­nité a perdu un certain ressort vital, l’im­pul­sion d’agir direc­te­ment sur son sort, sans certi­tudes ni garan­ties, qu’elle se laisse fasci­ner et acca­bler par les projec­tions du catas­tro­phisme offi­ciel.

Pour paro­dier une fois encore un fameux inci­pit, on pour­rait dire que toute la vie de la société indus­trielle deve­nue mondiale s’an­nonce désor­mais comme une immense accu­mu­la­tion de catas­trophes. Le succès de la propa­gande pour les mesures auto­ri­taires inévi­tables (« Demain il sera trop tard », etc.) repose sur le fait que les experts catas­tro­phistes se posent en simples inter­prètes de forces qu’on peut prédire. Mais la tech­nique de la prédic­tion infaillible n’est pas la seule reprise de l’an­cien prophé­tisme révo­lu­tion­naire. Cette connais­sance scien­ti­fique de l’ave­nir sert en effet à intro­duire la vieille image rhéto­rique de la croi­sée des chemins, où « l’hu­ma­nité » se trou­ve­rait face à l’al­ter­na­tive ainsi posée, sur le modèle « socia­lisme ou barba­rie » : sauve­tage de la civi­li­sa­tion indus­trielle ou effon­dre­ment dans un chaos barbare. (« L’éco­lo­gisme récu­père tout cela, et y ajoute son ambi­tion tech­no­bu­reau­cra­tique de donner la mesure de toute chose, de réta­blir l’ordre à sa façon, en se trans­for­mant, en tant que science de l’éco­no­mie géné­ra­li­sée, en une nouvelle pensée de la domi­na­tion. “Nous ou le chaos”, disent les écolo­crates et experts recy­clés, promo­teurs d’un contrôle tota­li­taire exercé par leurs soins, pour prendre de vitesse la catas­trophe en marche. Ce sera donc eux et le chaos. » (Ency­clo­pé­die des Nuisances, n° 15, avril 1992.))

L’ar­ti­fice de la propa­gande consiste à affir­mer à la fois que l’ave­nir est l’objet d’un choix conscient, que l’hu­ma­nité pour­rait faire collec­ti­ve­ment, comme un seul homme, en toute connais­sance de cause une fois instruite par les experts, et qu’il est régi par un impla­cable déter­mi­nisme qui ramène ce choix à celui de vivre ou de périr ; c’est-à-dire de vivre selon les direc­tives des orga­ni­sa­teurs du sauve­tage de la planète, ou de périr parce qu’on sera resté sourd à leurs mises en garde. Un tel choix se ramène donc à une contrainte qui règle le vieux problème de savoir si les hommes aiment la servi­tude, puisque désor­mais ils seraient contraints de l’ai­mer. Comme le constate le désar­mant Latouche, avec une simpli­cité qui n’est peut-être pas volon­taire : « Au fond, qui s’élève contre la sauve­garde de la planète, la préser­va­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, la conser­va­tion de la faune et de la flore ? Qui préco­nise le dérè­gle­ment clima­tique et la destruc­tion de la couche d’ozone? » (Le Pari de la décrois­sance, 2006.) Selon Arendt, le problème de la domi­na­tion totale était « de fabriquer quelque chose qui n’existe pas : à savoir une sorte d’es­pèce humaine qui ressemble aux autres espèces animales et dont la seule “liberté” consis­te­rait à “conser­ver l’es­pèce” » (Le Tota­li­ta­risme). Sur la terre rava­gée, deve­nue effec­ti­ve­ment, par l’ar­ti­fi­cia­lité tech­nique de la survie qui y restera possible, compa­rable à un « vais­seau spatial », ce programme cesse­rait d’être une chimère de la domi­na­tion pour deve­nir une reven­di­ca­tion des domi­nés. (Pages 40–46)

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Ici, c’est parmi les concep­teurs et les agents des programmes de déve­lop­pe­ment mis en place depuis l’après-guerre qu’est appa­rue une mino­rité de dissi­dents maison – certains se feront même « objec­teurs de crois­sance » – qui commen­ce­ront à « lancer l’alarme » sans cesser de garder un pied, ou de placer leurs amis, dans les insti­tu­tions, leurs colloques, sémi­naires et think tanks. S’y sont prag­ma­tique­ment agré­gés les parti­sans d’une critique écolo­gique expur­gée de toute consi­dé­ra­tion liée à la critique sociale. […]

Si l’on s’en tenait à la formule de Nougé (« L’in­tel­li­gence doit avoir un mordant. Elle attaque un problème »), on serait tenté de n’ac­cor­der qu’une intel­li­gence fort médiocre à Latouche, prin­ci­pal penseur de la « décrois­sance », cette idéo­lo­gie qui se donne pour une critique radi­cale du déve­lop­pe­ment écono­mique et de ses sous-produits « durables ». Il fait montre en effet d’un talent bien profes­so­ral, confi­nant parfois au génie, pour affa­dir tout ce qu’il touche et faire de n’im­porte quelle vérité critique, en la tradui­sant en novlangue décrois­sante, une plati­tude insi­pide et bien-pensante. Il ne faudrait pas cepen­dant lui attri­buer tout le mérite d’une fadeur douce­reu­se­ment édifiante qui est surtout le résul­tat d’une sorte de poli­tique : celle par laquelle la gauche de l’ex­per­tise cherche à mobi­li­ser des troupes en rassem­blant tous ceux qui veulent croire qu’on pour­rait « sortir du déve­lop­pe­ment » (c’est-à-dire du capi­ta­lisme) tout en y restant. Ce n’est donc pas en tant qu’œuvre person­nelle que nous évalue­rons les écrits de Latouche (à cet égard, le génie de la langue est plus cruel que n’im­porte quel juge­ment : sa prose lui rend justice). Qu’une telle eau tiède, sur laquelle surnagent tous les clichés du citoyen­nisme écocom­pa­tible, puisse passer pour porteuse d’une quel­conque subver­sion fût-elle « cogni­tive » , voilà qui donne seule­ment la mesure du confor­misme ambiant. En revanche, pour ce qui nous inté­resse ici, Latouche est parfait : il sait magis­tra­le­ment flat­ter la bonne conscience et entre­te­nir les illu­sions du petit person­nel qui s’af­faire déjà à « tisser du lien social », et qui se voit accé­dant bien­tôt à l’en­ca­dre­ment dans l’ad­mi­nis­tra­tion du désastre. C’est ce qu’il appelle lui-même, en tête de son dernier bréviaire (Petit Traité de la décrois­sance sereine, 2007), four­nir « un outil de travail utile pour tout respon­sable asso­cia­tif ou poli­tique engagé, en parti­cu­lier dans le local ou le régio­nal ».

Le programme de la décrois­sance, tel que Latouche le propose donc au citoyen­nisme décom­posé comme à l’éco­lo­gisme en quête de recom­po­si­tion, n’est pas sans évoquer celui tracé en 1995 par l’Amé­ri­cain Rifkin, dans son livre La Fin du travail. Il s’agis­sait déjà « d’an­non­cer la tran­si­tion vers une société post-marchande et post-sala­riale » par le déve­lop­pe­ment de ce que Rifkin nomme le « tiers secteur » (c’est-à-dire en gros ce qu’on appelle en France « mouve­ment asso­cia­tif » ou « écono­mie sociale »), et pour ce faire de lancer un « mouve­ment social de masse », « suscep­tible d’exer­cer une forte pres­sion à la fois sur le secteur privé et sur les pouvoirs publics », « pour obte­nir le trans­fert d’une partie des énormes béné­fices de la nouvelle écono­mie de l’in­for­ma­tion dans la créa­tion de capi­tal social et la recons­truc­tion de la société civile ». Mais chez les décrois­sants, on compte plutôt sur les dures néces­si­tés de la crise écolo­gique et éner­gé­tique, dont on se propose de faire autant de vertus, pour exer­cer « une forte pres­sion » sur les indus­triels et les États. En atten­dant, les mili­tants de la décrois­sance doivent prêcher par l’exemple, se montrer péda­go­gique­ment économes, en avant-garde du ration­ne­ment baptisé « simpli­cité volon­taire ».

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Préci­sé­ment parce que les décrois­sants se présentent comme porteurs de la volonté la plus déter­mi­née de « sortir du déve­lop­pe­ment », c’est chez eux que se mesurent le mieux à la fois la profon­deur du regret d’avoir à le faire (renversé en auto­fla­gel­la­tion et en comman­de­ments vertueux) et l’en­fer­me­ment durable dans les caté­go­ries de l’ar­gu­men­ta­tion « scien­ti­fique ». Le fatum ther­mo­dy­na­mique soulage heureu­se­ment du choix de l’iti­né­raire à emprun­ter : c’est la « loi d’en­tro­pie » qui impose comme seule « alter­na­tive » la voie de la décrois­sance. Avec cet œuf de Colomb, pondu par leur « grand écono­miste » Geor­gescu-Roegen, les décrois­sants sont sûrs de tenir l’ar­gu­ment impa­rable qui ne peut que convaincre indus­triels et déci­deurs de bonne foi. À défaut de quoi, les consé­quences, prévi­sibles et calcu­lables, sauront les contraindre à faire les choix qui s’im­posent (comme dit Cochet, dont Latouche aime à citer le livre Pétrole apoca­lypse : « À cent dollars le baril de pétrole, on change de civi­li­sa­tion ».).

Quali­fier la société de thermo-indus­trielle permet aussi de négli­ger tout ce qui d’ores et déjà s’y produit en matière de coer­ci­tions et d’em­bri­ga­de­ment, sans contri­buer, ou si peu, à l’épui­se­ment des ressources éner­gé­tiques. On passe d’au­tant plus volon­tiers là-dessus qu’on y trempe soi-même, à l’Édu­ca­tion natio­nale ou ailleurs. Attri­buer tous nos maux au carac­tère « thermo-indus­triel » de cette société est donc assez confor­table, en même temps qu’as­sez simpliste pour combler les appé­tits critiques des niais et des crétins arri­vistes, déchets ultimes de l’éco­lo­gisme et du « mouve­ment asso­cia­tif », qui font la base de la décrois­sance. C’est le souci de ne pas brusquer cette base avec des véri­tés trop rudes, de lui faire miroi­ter une tran­si­tion en douceur vers « l’ivresse joyeuse de l’aus­té­rité parta­gée » et le « para­dis de la décrois­sance convi­viale » qui amène Latouche, lequel n’est tout de même pas si bête, à de telles pauvre­tés volon­taires, prudences de tour­née élec­to­rale ou d’en­cy­clique ponti­fi­cale : « Il est de plus en plus probable qu’au-delà d’un certain seuil, la crois­sance du PNB se traduise par une dimi­nu­tion du bien-être » ; ou encore, après s’être aven­turé jusqu’à impu­ter au « système marchand » la déso­la­tion du monde : « Tout cela confirme les doutes que nous avions émis sur l’éco­com­pa­ti­bi­lité du capi­ta­lisme et d’une société de décrois­sance ». (Le Pari de la décrois­sance, 2006.)

Ce que la décroissance n'ose soutenir...
Ce que les idéo­logues offi­ciels de la décrois­sance n’osent soute­nir, là où ils craignent de s’aven­tu­rer, et pour certains, ce à quoi ils s’op­po­sent…

Car, même si la plupart des décrois­sants ont jugé préma­turé ou maladroit de créer formel­le­ment un « Parti de la décrois­sance », et préfé­rable de « peser dans le débat », il y a bien là une sorte de parti qui ne dit pas son nom, avec sa hiérar­chie infor­melle, ses mili­tants de base, ses intel­lec­tuels et experts, ses diri­geants et fins poli­tiques. Tout cela baigne dans les vertueuses conven­tions d’un citoyen­nisme qu’on se garde de choquer par quelque outrance critique : il faut surtout ne frois­ser personne au Monde diplo­ma­tique, ména­ger la gauche, le parle­men­ta­risme (« Le rejet radi­cal de la « démo­cra­tie » repré­sen­ta­tive a quelque chose d’ex­ces­sif », ibid.), et plus géné­ra­le­ment le progres­sisme en se gardant de jamais paraître passéiste, tech­no­phobe, réac­tion­naire. La « tran­si­tion » vers la « sortie du déve­lop­pe­ment » doit donc rester assez vague pour ne pas inter­dire les combi­nai­sons et les arran­ge­ments de ce que l’on dénonce rituel­le­ment sous le nom de « poli­tique poli­ti­cienne » : « Les compro­mis possibles sur les moyens de la tran­si­tion ne doivent pas faire perdre de vue les objec­tifs sur lesquels on ne peut tran­si­ger ». (Petit traité de la décrois­sance sereine, 2007.) Ces objec­tifs sont psal­mo­diés par Latouche dans un style digne de l’école des cadres du Parti : « Rappe­lons ces huit objec­tifs inter­dé­pen­dants suscep­tibles d’en­clen­cher un cercle vertueux de décrois­sance sereine, convi­viale et soute­nable : rééva­luer, recon­cep­tua­li­ser, restruc­tu­rer, redis­tri­buer, relo­ca­li­ser, réduire, réuti­li­ser, recy­cler ». (Ibid.) Quant à réuti­li­ser et recy­cler, Latouche donne sans attendre l’exemple en rabâ­chant et ressas­sant d’un livre à l’autre les mêmes vœux pieux, statis­tiques, indices, réfé­rences, exemples et cita­tions. Tour­nant en rond dans son « cercle vertueux », il cherche cepen­dant à inno­ver et a ainsi enri­chi son cata­logue de deux « R » (recon­cep­tua­li­ser et relo­ca­li­ser) depuis l’époque où le fier projet de « défaire le déve­lop­pe­ment, refaire le monde » s’éla­bo­rait sous l’égide de l’Unesco (cf. Survivre au déve­lop­pe­ment, 2004). On comprend dès lors assez mal l’ab­sence d’un neuvième comman­de­ment, (se) réap­pro­prier, désor­mais récuré de tout relent révo­lu­tion­naire (l’an­tique « Expro­prions les expro­pria­teurs! ») ; ainsi décon­ta­miné, il va pour­tant comme un gant fait main à l’ex­pé­di­tive entre­prise de récu­pé­ra­tion à laquelle se livrent les décrois­sants pour se brico­ler, vite fait, une gale­rie d’an­cêtres présen­tables (où figure main­te­nant « une tradi­tion anar­chiste au sein du marxisme, réac­tua­li­sée par l’École de Franc­fort, le conseillisme et le situa­tion­nisme », Petit trai­té…).

Selon Latouche, le « pari de la décrois­sance (…) consiste à penser que l’at­trait de l’uto­pie convi­viale combiné au poids des contraintes au chan­ge­ment est suscep­tible de favo­ri­ser une « déco­lo­ni­sa­tion de l’ima­gi­naire » et de susci­ter suffi­sam­ment de « compor­te­ments vertueux en faveur d’une solu­tion raison­nable : la démo­cra­tie écolo­gique » (Le Pari de la décrois­sance). Si, en fait de « contraintes au chan­ge­ment », on voit bien à quoi peuvent servir les décrois­sants à relayer par leurs appels à l’au­to­dis­ci­pline la propa­gande pour le ration­ne­ment, afin que, par exemple, l’agri­cul­ture indus­trielle ne manque pas d’eau pour l’ir­ri­ga­tion , on discerne en revanche assez mal quel attrait pour­rait exer­cer une « utopie » dont le « programme quasi élec­to­ral » fait une place au bonheur et au plai­sir en propo­sant d’im­pul­ser « la « produc­tion » de biens rela­tion­nels ». Certes on se méfie­rait de trop lyriques envo­lées sur les lende­mains qui décroissent. On n’y est guère exposé lorsque ces beso­gneux, coif­fés de leur bonnet de nuit, exposent avec un entrain d’ani­ma­teur socio­cul­tu­rel leurs promesses de « joie de vivre » et de séré­nité convi­viale. […] Le bonheur semble une idée si neuve pour ces gens, l’idée qu’ils s’en font paraît telle­ment conforme aux joies promises par un festin macro­bio­tique, qu’on ne peut que suppo­ser qu’ils se font eux-mêmes mourir d’en­nui ou que quelque casseur de pub leur en a fait la remarque. Ils s’em­ploient désor­mais, notam­ment dans leur revue « théo­rique » Entro­pia, à montrer qu’ils raffolent de l’art et de la poésie. On voit déjà l’af­fi­chette et les flyers (« Dimanche après-midi à la Maison des asso­cia­tions de Moulins-sur-Allier, de 15 h 30 à 17 heures, le club des poètes locaux et l’as­so­cia­tion des sculp­teurs bretons se livre­ront à une amusante perfor­mance, suivie d’un goûter bio »).

espoir

L’idéo­lo­gie de la décrois­sance est née dans le milieu des experts, parmi ceux qui, au nom du réalisme, voulaient inclure dans une comp­ta­bi­lité « bioé­co­no­mique » ces « coûts réels pour la société » qu’en­traîne la destruc­tion de la nature. Elle conserve de cette origine la marque inef­façable : en dépit de tous les verbiages conve­nus sur le « réen­chan­te­ment du monde », l’am­bi­tion reste, à la façon de n’im­porte quel tech­no­crate à la Lester Brown, « d’in­ter­na­li­ser les coûts pour parve­nir à une meilleure gestion de la biosphère ». Le ration­ne­ment volon­taire est prôné à la base, pour l’exem­pla­rité, mais on en appelle au sommet à des mesures étatiques : redé­ploie­ment de la fisca­lité (« taxes envi­ron­ne­men­tales »), des subven­tions, des normes. Si l’on se risque parfois à faire profes­sion d’an­ti­ca­pi­ta­lisme dans la plus parfaite inco­hé­rence avec des propo­si­tions comme celle d’un « revenu mini­mum garanti », par exemple on ne s’aven­ture jamais à se décla­rer anti-étatiste. La vague teinte liber­taire n’est là que pour ména­ger une partie du public, donner une touche de gauchisme très consen­suel et « anti­to­ta­li­taire ». Ainsi l’al­ter­na­tive irréelle entre « écofas­cisme » et « éco-démo­cra­tie » sert surtout à ne rien dire de la réor­ga­ni­sa­tion bureau­cra­tique en cours, à laquelle on parti­cipe serei­ne­ment en mili­tant déjà pour l’em­bri­ga­de­ment consenti, la surso­cia­li­sa­tion, la mise aux normes, la paci­fi­ca­tion des conflits. Car la peur qu’ex­prime ce rêve puéril d’une « tran­si­tion » sans combat est, bien plus que celle de la catas­trophe dont on agite la menace pour amener les déci­deurs à rési­pis­cence, celle des désordres où liberté et vérité pour­raient prendre corps, cesser d’être des ques­tions acadé­miques. Et c’est donc très logique­ment que cette décrois­sance de la conscience finit par trou­ver son bonheur dans le monde virtuel, où l’on peut sans se sentir coupable voya­ger « avec un impact très limité sur l’en­vi­ron­ne­ment » (Entro­pia, n° 3, automne 2007) ; à condi­tion toute­fois d’ou­blier qu’en 2007, selon une étude récente, « le secteur des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion, au niveau mondial, a autant contri­bué au chan­ge­ment clima­tique que le trans­port aérien » (Le Monde, 13–14 avril 2008).

Aussi éloi­gné de toute outrance Latouche sache-t-il se montrer dans l’ac­com­plis­se­ment de son « devoir d’ico­no­clas­tie », la décrois­sance n’en a pas moins ses révi­sion­nistes, qui l’in­vitent à oser paraître ce qu’elle est et à remi­ser une fois pour toutes un accou­tre­ment subver­sif qui lui va si mal : « Une première propo­si­tion pour conso­li­der l’idée d’une décrois­sance paci­fique serait un renon­ce­ment clair et sans équi­voque à l’objec­tif révo­lu­tion­naire. Casser, détruire ou renver­ser le monde indus­triel me semble non seule­ment une lubie dange­reuse, mais un appel caché à la violence, tout comme l’était la volonté de suppri­mer les classes sociales dans la théo­rie marxiste ». (Alexandre Genko, « La décrois­sance, une utopie sans danger? », Entro­pia n° 4, prin­temps 2008.) Même un Besset, pour­tant porte-plume de Hulot et défen­seur du « Grenelle de l’en­vi­ron­ne­ment » comme « premier pas dans une démarche de tran­si­tion vers la muta­tion écolo­gique, sociale et cultu­relle de la société », a du mal après cela à suren­ché­rir de modé­ra­tion : « Face à l’am­pleur et à la complexité de la tâche, ce ne sont certai­ne­ment pas les projec­tions verbeuses ou les caté­chismes doctri­naires qui s’avé­re­ront d’un grand secours. (…) On a beau habiller la décrois­sance d’adjec­tifs sympa­thiques convi­viale, équi­table, heureuse , l’af­faire ne se présente pas avec le sourire (…) les tran­si­tions vont être redou­tables, les arra­che­ments doulou­reux ». (Ibid.) Ces vertes remon­trances disent à leur façon assez bien en quoi les recom­man­da­tions décrois­santes ne consti­tuent d’au­cune façon un programme dont il y aurait lieu de discu­ter le contenu, et quelle est la parti­tion impo­sée sur laquelle elles essaient de jouer leur petite musique (decres­cendo canta­bile), en guise d’ac­com­pa­gne­ment de fin de vie pour une époque de la société indus­trielle : un « nouvel art de consom­mer » dans les ruines de l’abon­dance marchande.

L’image que se faisait de lui-même ce que l’on appe­lait naguère le « monde libre » n’avait en fait guère varié depuis Yalta : ce confor­misme démo­cra­tique, bardé de ses certi­tudes, de ses marchan­dises et de ses tech­no­lo­gies dési­rables, avait certes été briè­ve­ment ébranlé par des troubles révo­lu­tion­naires autour de 1968, mais la « chute du mur » avait semblé lui assu­rer une sorte d’éter­nité (on avait expé­di­ti­ve­ment parlé de « fin de l’his­toire »), et l’on croyait pouvoir se féli­ci­ter de ce que les cousins pauvres veuillent accé­der à leur tour et au plus vite à semblables délices. Il a cepen­dant fallu par la suite commen­cer à s’inquié­ter du nombre des cousins, surtout des plus loin­tains, et à se deman­der s’ils faisaient vrai­ment partie de la famille, quand ils se sont mis à accroître incon­si­dé­ré­ment leur « empreinte carbone ». Ce dont tout le monde s’alarme désor­mais, ce n’est plus seule­ment du scéna­rio clas­sique de surpo­pu­la­tion, où, en dépit des gains de produc­ti­vité, les ressources alimen­taires s’avé­re­raient insuf­fi­santes à pour­voir aux besoins des surnu­mé­raires, mais d’une confi­gu­ra­tion inédite dans laquelle, à popu­la­tion constante, la menace provient d’un trop-plein de modernes vivant de façon moderne : « Si les Chinois ou les Indiens doivent vivre comme nous… » Face à ce « réel catas­tro­phique », les pana­cées tech­no­lo­giques que l’on fait encore miroi­ter (fusion nucléaire, trans­gé­nèse humaine, colo­ni­sa­tion des océans, exode spatial vers d’autres planètes) n’ont guère l’al­lure d’uto­pies radieuses, sauf pour quelques illu­mi­nés, mais plutôt de pallia­tifs qui vien­draient de toute façon beau­coup trop tard. Il reste donc à prêcher « âpres renon­ce­ments » et « arra­che­ments doulou­reux » à des popu­la­tions qui vont devoir « descendre de plusieurs degrés dans l’échelle de l’ali­men­ta­tion, des dépla­ce­ments, des produc­tions, des modes de vie » (Besset) ; et, vis-à-vis des nouvelles puis­sances indus­trielles, à reve­nir au protec­tion­nisme au nom de la lutte contre le « dumping écolo­gique », en atten­dant qu’é­merge là aussi une relève plus consciente des « coûts envi­ron­ne­men­taux » et des mesures à prendre (réorien­ta­tion qu’in­carne en Chine le désor­mais ministre Pan Yue).

A propos de l'inutilité et de l'ineptie des alternatives soi-disant vertes : http://partage-le.com/2015/03/les-illusions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-questions/
A propos de l’inu­ti­lité, de l’inep­tie et des éco-nuisances que sont les alter­na­tives soi-disant vertes : http://partage-le.com/2015/03/les-illu­sions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-ques­tions/

Les « contraintes du présent » que se plaît à seri­ner le réalisme des experts sont exclu­si­ve­ment celles qu’im­posent le main­tien et la géné­ra­li­sa­tion plané­taire d’un mode de vie indus­triel condamné. Qu’elles ne s’exercent qu’à l’in­té­rieur d’un système des besoins dont le déman­tè­le­ment permet­trait de retrou­ver, sous les compli­ca­tions démentes de la société admi­nis­trée et de son appa­reillage tech­no­lo­gique, les problèmes vitaux que la liberté peut seule poser et résoudre, et que ces retrou­vailles avec des contraintes maté­rielles affron­tées sans inter­mé­diaires puissent être, en elles-mêmes, tout de suite, une éman­ci­pa­tion, voilà des idées que personne ne se risque à défendre fran­che­ment et nette­ment, parmi tous ceux qui nous entre­tiennent des immenses périls créés par notre entrée dans l’an­thro­po­cène. Quand quelqu’un se hasarde à évoquer timi­de­ment quelque chose dans ce sens, que peut-être ce ne serait pas un renon­ce­ment bien doulou­reux que de se priver des commo­di­tés de la vie indus­trielle, mais au contraire un immense soula­ge­ment et une sensa­tion de revivre enfin, il s’em­presse en géné­ral de faire machine arrière, conscient qu’il sera taxé de terro­risme anti-démo­cra­tique, voire de tota­li­ta­risme ou d’éco­fas­cisme, s’il mène ses raison­ne­ments à leur terme ; de là cette profu­sion d’ou­vrages où quelques remarques perti­nentes sont noyées dans un océan de consi­dé­ra­tions léni­fiantes. Il n’y a presque plus personne pour conce­voir la défense de ses idées, non comme une banale stra­té­gie de conquête de l’opi­nion sur le modèle du lobbying, mais comme un enga­ge­ment dans un conflit histo­rique où l’on se bat sans cher­cher d’autre appui qu’un « pacte offen­sif et défen­sif avec la vérité », selon le mot d’un intel­lec­tuel hongrois en 1956. Ainsi on ne peut qu’être atterré par l’uni­fi­ca­tion des points de vue, l’ab­sence de toute pensée indé­pen­dante et de toute voix réel­le­ment discor­dante. Si l’on consi­dère l’his­toire moderne, ne serait-ce que celle du siècle dernier, on est pris de vertige à consta­ter d’une part la variété et l’au­dace de tant de posi­tions, d’hy­po­thèses et d’avis contra­dic­toires, quels qu’ils aient été, et d’autre part ce à quoi tout cela est main­te­nant réduit. Au lavage de cerveau auquel se sont livrés sur eux-mêmes tant de prota­go­nistes toujours vivants répondent au mieux des travaux histo­riques parfois judi­cieux, mais qui semblent rele­ver plutôt de la paléon­to­lo­gie ou des sciences natu­relles, tant ceux qui les mènent paraissent loin d’ima­gi­ner que les éléments qu’ils mettent au jour pour­raient avoir quelque usage critique aujourd’­hui.

Le goût de la confor­mité vertueuse, la haine et la peur panique de l’his­toire, sinon comme cari­ca­ture univoque et fléchée, ont atteint un point tel qu’à côté de ce qu’est aujourd’­hui un citoyen­niste, avec ses indi­gna­tions cali­brées et label­li­sées, son hypo­cri­sie de curé, sa lâcheté devant tout conflit direct, n’im­porte quel intel­lec­tuel de gauche des années cinquante ou soixante passe­rait presque pour un farouche liber­taire débor­dant de comba­ti­vité, de fantai­sie et d’hu­mour. À obser­ver une telle norma­li­sa­tion des esprits, on en arri­ve­rait à croire à l’ac­tion d’une police de la pensée. En fait l’adhé­sion au consen­sus est le produit spon­tané du senti­ment d’im­puis­sance, de l’an­xiété qu’il entraîne, et du besoin de recher­cher la protec­tion de la collec­ti­vité orga­ni­sée par un surcroît d’aban­don à la société totale. La mise en doute de n’im­porte laquelle des certi­tudes démo­cra­tique­ment vali­dées par l’as­sen­ti­ment géné­ral – les bien­faits de la culture par Inter­net ou ceux de la méde­cine de pointe – pour­rait lais­ser soupçon­ner une dévia­tion par rapport à la ligne de l’or­tho­doxie admise, peut-être même une pensée indé­pen­dante, voire un juge­ment portant sur la tota­lité de la vie alié­née. Et qui est-on pour se le permettre ? Tout cela n’est pas sans rappe­ler d’as­sez près la maxime de la soumis­sion mili­tante, perinde ac cada­ver, ainsi que l’avait formu­lée Trotski : « Le Parti a toujours raison ». Mais alors que dans les socié­tés bureau­cra­tiques tota­li­taires la contrainte était ressen­tie comme telle par les masses, et que c’était un redou­table privi­lège des mili­tants et des appa­rat­chiks de devoir croire à la fiction d’un choix possible – pour ou contre la patrie socia­liste, la classe ouvrière, le Parti –, c’est-à-dire d’avoir à mettre constam­ment à l’épreuve une ortho­doxie jamais assu­rée, ce privi­lège est main­te­nant démo­cra­tisé, quoique avec moins d’in­ten­sité drama­tique : pas ques­tion de s’op­po­ser au bien de la société, ou à ce qu’elle y déclare néces­saire. C’est un devoir civique que d’être en bonne santé, cultu­rel­le­ment à jour, connecté, etc. Les impé­ra­tifs écolo­giques sont l’ul­time argu­ment sans réplique. Qui ne s’op­po­se­rait à la pédo­phi­lie, certes, mais surtout qui s’op­po­se­rait au main­tien de l’or­ga­ni­sa­tion sociale qui permet­tra de sauver l’hu­ma­nité, la planète et la biosphère ? Il y a là comme une aubaine pour un carac­tère « citoyen » déjà assez bien trempé et répandu.

En France, il est notable que la soumis­sion apeu­rée prend une forme parti­cu­liè­re­ment pesante, quasi patho­lo­gique ; mais il n’est pas besoin pour l’ex­pliquer de recou­rir à la psycho­lo­gie des peuples : c’est tout simple­ment qu’ici le confor­misme doit en quelque sorte travailler double pour s’af­fer­mir dans ses certi­tudes. Car il lui faut censu­rer le démenti que leur a infligé par avance, il y a déjà quarante ans, la critique de la société moderne et de son « système d’illu­sions » que portait la tenta­tive révo­lu­tion­naire de Mai 1968, et qu’elle a fait fugi­ti­ve­ment accé­der à la conscience collec­tive, en l’ins­cri­vant dans l’éphé­mère espace public qu’a­vait créé son exis­tence sauvage. Un rival décrois­sant de Latouche, qui s’af­firme plus nette­ment « répu­bli­cain » et « démo­crate », c’est-à-dire étatiste et élec­to­ra­liste, redoute ainsi que des « thèses et des pratiques extré­mistes, maxi­ma­listes » viennent renfor­cer dans la jeunesse des travers qui lui seraient propres, « comme la haine de l’ins­ti­tu­tion ou le rejet en bloc de la société » (Vincent Chey­net, Le Choc de la décrois­sance, 2008). (Pages 72–85)

René Riesel & Jaime Semprun

contre-productivité décroissance étatisme progressisme

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  1. Bonsoir,

    j’ai pris une journée de recul après lecture. Plusieurs choses me chiffonnent, bien que cet extrait me paraisse cohérent.

    Je bute en premier sur un décalage entre l’introduction, propre au site, et le contenu, d’auteurs. On est d’emblée dirigés vers une critique de « l’idéologie de la décroissance » pour finalement s’apercevoir que l’attaque est ciblée sur un faisceau ou une personne, particulièrement monsieur Latouche.
    Je ne connaissais pas ce quidam précédemment. Je ne suis pas très érudit, je fais ce que je peux entre documentation et agissements, ces derniers étant pour moi primordiaux. J’aurais au moins eu la surprise de constater que certains tentent de promouvoir la décroissance chez les autres, tout en s’enrichissant.
    Le second détail, et il me tient à coeur parce que c’est mon univers : ce que l’on dénomme simplicité volontaire. Je pense que les auteurs ont trop mis l’accent sur la simplicité (qui peut présenter de nombreux caractères rebutants pour l’individu sociétomane) et oublié d’analyser le volontaire, ou plutôt qu’ils se seraient contentés de le décrire rapidement, comme un petit rien insignifiant car déjà modélisé, normalisé.
    Car c’est dans ce mot que se trouve justement la clef de tous nos maux. Volontaire, c’est vouloir mais aussi accepter. La différence est énorme, et la façon dont on appréhende la simplicité en découle.
    Dernier point, le recours à l’histoire ou aux modèles ne nous permettent pas d’évaluer d’une façon sûre la chute d’une décroissance. Notre époque bouillonnante recèle de nombreux germes inconnus que nous devons, plutôt que de les ignorer ou tenter de détruire par peur et ignorance, guider vers l’émergence.

    Un bon texte malgré tout, mais rond. Un reflet. Sans perspective, peu d’originalité.

    1. Bonsoir,

      « Notre époque bouillonnante recèle de nombreux germes inconnus que nous devons, plutôt que de les ignorer ou tenter de détruire par peur et ignorance, guider vers l’émergence. »

      Entièrement d’accord, la critique de Semprun & Riesel s’attaque précisément à ce travers chez certains décroissants, les plus académiques, les plus « officiels », citons:

      « Une première proposition pour consolider l’idée d’une décroissance pacifique serait un renoncement clair et sans équivoque à l’objectif révolutionnaire. Casser, détruire ou renverser le monde industriel me semble non seulement une lubie dangereuse, mais un appel caché à la violence, tout comme l’était la volonté de supprimer les classes sociales dans la théorie marxiste ».

      La décroissance chez eux devient contre-révolutionnaire, contre-insurrectionnelle, chienne de garde d’un certain statu quo.