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La nuisance fataliste, championne du statu quo (l'exemple d'Adrastia et de Vincent Mignerot)
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Vincent Migne­rot, le non-sens et la nuisance fata­liste

De l’apa­thie à la défense de l’in­hu­main

 

« Oui, seuls nous sommes raison­nables ; les autres sont insen­sés. »

 « Toi, tu as la langue agile et tu parais raison­nable ; mais dans tes paroles il n’y a pas ombre de bon sens. »

—     Euri­pide, Les Bacchantes

« Être fata­liste, cette façon d’accueillir, de toute sa paresse, l’évi­table. »

—     Nata­lie Clif­ford Barney

« Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor,
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort.
               Il dépend d’une conjonc­ture
               De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonc­tions de tous ces char­la­tans. »

—    Jean de La Fontaine, L’Ho­ro­scope

 

Avant d’en venir au vif du sujet, à la raison pour laquelle nous avons écrit ce billet, une histoire, que nous rapporte Sophie Chapelle de Basta Mag :

Berta Cáceres, mili­tante écolo­giste et diri­geante du Conseil citoyen des orga­ni­sa­tions des peuples amérin­diens du Hondu­ras (Copinh) a été assas­si­née le 3 mars [2016], « des incon­nus l’ont abat­tue chez elle ».  La police hondu­rienne affirma immé­dia­te­ment « que l’as­sas­si­nat avait été commis par des voleurs », mais la famille et les amis de la mili­tante écolo­giste sont persua­dés qu’elle a été tuée pour son combat. « C’est un crime poli­tique du gouver­ne­ment », a déclaré Carlos H. Reyes, diri­geant du Front natio­nal de résis­tance popu­laire.

L’Hu­ma­nité précise :

Le triste sort réservé à cette célèbre mili­tante écolo­giste n’est pas un cas isolé. Selon le rapport de l’ONG Global Witness, 2015 fut une année macabre pour les mili­tants écolo­gistes et les peuples indi­gènes en lutte pour proté­ger leurs terres, leurs cours d’eau ou leurs forêts contre la destruc­tion massive et l’ac­ca­pa­re­ment par des géants indus­triels. Le bilan fait froid dans le dos : au moins un assas­si­nat lié à des enjeux envi­ron­ne­men­taux est perpé­tré tous les deux jours. Un chiffre inquié­tant, en hausse de 59 % par rapport à 2014. Mais ces données ne sont que la partie visible de l’ice­berg, « le chiffre réel est sans aucun doute plus élevé. Pour chaque assas­si­nat que nous avons été en mesure de docu­men­ter, d’autres n’ont pu être véri­fiés, ou n’ont pas été signa­lés », indique le rapport.

En lien avec cette histoire, et afin d’élar­gir notre pers­pec­tive, un bref rappel : les États-nations modernes — s’ins­cri­vant eux-mêmes au sein d’une seule civi­li­sa­tion orga­ni­sée et fonc­tion­nant à l’échelle plané­taire — sont profon­dé­ment inéga­li­taires, les dispo­si­tions écono­mico-poli­tiques y alimentent non seule­ment la crois­sance des injus­tices entre les êtres humains, mais égale­ment des destruc­tions et des pollu­tions envi­ron­ne­men­tales toujours plus nombreuses — 6ème extinc­tion de masse, empoi­son­ne­ment univer­sel (cf. Fabrice Nico­lino), défo­res­ta­tion, acidi­fi­ca­tion des océans, pollu­tions des océans (plas­tiques, déchets en tous genres), réchauf­fe­ment clima­tique, destruc­tions et pollu­tions des sols arables, pollu­tions de l’air que nous respi­rons (aujourd’­hui classé cancé­ri­gène), etc.

Les struc­tures de ces socié­tés, de ces États-nations parfois réunis en orga­ni­sa­tions supra­na­tio­nales, loin de faire l’una­ni­mité, sont l’objet de vives tensions internes comme externes.

Ce sur quoi Howard Zinn insiste, dès l’in­tro­duc­tion de son livre « Une histoire popu­laire des États-Unis De 1492 à nos jours » :

Les nations ne sont pas des commu­nau­tés et ne l’ont jamais été. L’his­toire de n’im­porte quel pays, présen­tée comme une histoire de famille, dissi­mule les plus âpres conflits d’in­té­rêts (qui parfois éclatent au grand jour et sont le plus souvent répri­més) entre les conqué­rants et les popu­la­tions soumises, les maîtres et les esclaves, les capi­ta­listes et les travailleurs, les domi­nants et les domi­nés, qu’ils le soient pour des raisons de race ou de sexe. Dans un monde aussi conflic­tuel, où victimes et bour­reaux s’af­frontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intel­lec­tuels de ne pas se ranger aux côtés des bour­reaux.

L’his­toire, celle que l’on distingue de la préhis­toire, qui corres­pond à peu près à l’ère tempo­relle des civi­li­sa­tions humaines (pour une défi­ni­tion de civi­li­sa­tion, suivre ce lien), et que les diffé­rents programmes d’édu­ca­tion natio­nales enseignent aux étudiants de leurs nations respec­tives, est, en résumé, un long récit de guerres et de luttes, de conflits, de combats, de batailles et de disputes entre diffé­rents groupes humains civi­li­sés, et/ou de groupes humains civi­li­sés contre d’autres groupes humains sauvages/barbares.

Pour reprendre les mots de Philip Slater : « l’his­toire […] est en très grande majo­rité, même aujourd’­hui, un récit des vicis­si­tudes, des rela­tions et des déséqui­libres créés par ceux qui sont avides de richesse, de pouvoir, et de célé­brité. »

Bien que cette période soit rela­ti­ve­ment brève compa­rée à la durée de l’exis­tence de l’être humain, elle est consi­dé­rée et trai­tée comme la plus inté­res­sante et signi­fi­ca­tive par les auto­ri­tés cultu­relles de notre temps, et présen­tée comme telle aux popu­la­tions des États-nations modernes.

Pour en reve­nir à ce qu’Ho­ward Zinn a écrit, depuis l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, cet « affront à la dignité humaine » pour Lewis Mumford, l’his­toire des hommes en est une de conflits et de coer­ci­tions où des êtres humains luttent et meurent, au nom de l’ex­pan­sion de la civi­li­sa­tion ou en réac­tion contre celle-là et son « usage de la contrainte et de l’em­bri­ga­de­ment métho­dique, soute­nus par un déchaî­ne­ment de violence » (Mumford).

Dans les deux cas, ceux qui luttent et meurent dans les conflits de civi­li­sa­tion ne sont jamais les membres de ses classes sociales diri­geantes, ainsi que le rappelle Eugene Debs, « Les maîtres ont toujours déclaré les guerres ; les classes asser­vies les ont toujours menées. La classe des maîtres avait tout à gagner et rien à perdre, tandis que la classe assujet­tie n’avait rien à gagner et tout à perdre – en parti­cu­lier la vie. »

La divi­sion de la société en de telles classes, ou castes, existe depuis l’avè­ne­ment des premières civi­li­sa­tions, même si leurs limites internes et leurs nombres ont pu varier avec le temps. La société de masse, la civi­li­sa­tion, ne pour­rait exis­ter sans une hiérar­chi­sa­tion impor­tante.

Il est impor­tant, à ce propos, de rappe­ler que l’exis­tence des Etats-nations modernes ne découle pas de proces­sus démo­cra­tiques, ce que souligne Bernard Char­bon­neau dans son livre « L’Etat » : « Comment se consti­tue la Nation ? Rare­ment par le peuple, le plus souvent par le Prince. […] A l’ori­gine des grandes nations modernes la volonté popu­laire et la déci­sion des armes se confondent ; le plébis­cite, — quand il a lieu, — n’in­ter­vient qu’a­près coup. » Ainsi le royaume de France donna nais­sance à la France, le royaume d’Ita­lie à l’Ita­lie, le royaume d’Es­pagne à l’Es­pagne, ainsi le « Royaume-Uni », et ainsi de suite. « Mais dans toute l’his­toire de l’hu­ma­nité, vous, le peuple, n’avez jamais eu votre mot à dire dans les décla­ra­tions de guerre, et aussi étrange que cela puisse paraître, aucune guerre de quelque nation que ce soit n’a jamais été décla­rée par le peuple », Eugène Debs, encore.

Garder tout cela en tête est essen­tiel pour ne pas être dupe du fait que l’état actuel des socié­tés humaines n’est pas le fruit d’une volonté consen­suelle de la majo­rité des êtres humains, mais au contraire qu’il est le produit, ainsi que l’ex­prime Freud dans son livre « Malaise dans la civi­li­sa­tion », de la volonté d’une mino­rité d’êtres humains « ayant compris comment s’ap­pro­prier les moyens de puis­sance et de coer­ci­tion. »

C’est égale­ment ce que le livre de l’his­to­rien François Jarrige, « Tech­no­cri­tiques : Du refus des machines à la contes­ta­tion des tech­nos­ciences », met en lumière, en atti­rant notre atten­tion sur le fait que la marche du progrès au sein même de la civi­li­sa­tion et de ses royaumes/états/nations n’a jamais été non plus un long fleuve tranquille, qu’elle est jonchée de cadavres, de conflits, d’op­po­si­tions popu­laires et de répres­sions étatiques.

Aux fron­tières de la civi­li­sa­tion, la marche du progrès a fait et fait toujours couler le sang sur tous les conti­nents. Les géno­cides de peuples « premiers », de « sauvages » ou de « barbares », trop souvent passés sous silence, ainsi que l’éco­cide d’es­pèces animales et végé­tales, conti­nuent à ce jour.

Nous connais­sons tous l’his­toire de l’Apar­theid en Afrique du Sud, celle de la colo­ni­sa­tion des États-Unis d’Amé­rique, celle des deux Guerres Mondiales, de la guerre Froide, de la guerre du Viet­nam, de la guerre d’In­do­chine, de la guerre d’Al­gé­rie, etc., ad nauseam.  Aujourd’­hui encore, des conflits armés ravagent, entre autres, la Libye, la Syrie, la Turquie, l’Af­gha­nis­tan, Israël et la Pales­tine, tandis que diverses luttes poli­tiques tour­mentent le Mexique, les Philip­pines, les États-Unis d’Amé­rique, la France, le Mali, le Nige­ria, et à dire vrai, la plupart des nations du globe.

Au cœur de tous ces conflits, des vies d’êtres humains et de non-humains, des souf­frances, des destruc­tions, des prises de posi­tion, des popu­la­tions humaines en partie rendues serviles et déso­rien­tées par des décen­nies voire des siècles de propa­gandes reli­gieuse, féodale, monar­chiste, impé­riale, étatiste. Par des siècles de propa­gande civi­li­sa­tion­nelle.

Dans l’éven­tua­lité où certains seraient tentés de crier au complot, préci­sons que la réalité des multiples méca­nismes de propa­gande n’a aujourd’­hui plus rien de secret, qu’elle est étudiée, analy­sée et décrite par de nombreux univer­si­taires, dont l’un des plus connus est l’états-unien Noam Chom­sky, et par de nombreux jour­na­listes, comme l’aus­tra­lien John Pilger.

Ces quelques préci­sions limi­naires mention­nées, nous en arri­vons à l’objet initial de ce texte : dénon­cer l’iré­nisme, le pater­na­lisme, l’apa­thie, la teinte de nihi­lisme, le fata­lisme, le supré­ma­cisme, et donc la dange­ro­sité, de certains écrits et de certaines pensées, dont celle de Vincent Migne­rot, qui se présente lui-même comme synes­thète, auteur, consul­tant, cher­cheur indé­pen­dant, et enfin président de l’as­so­cia­tion Adras­tia.

Si nous prenons aujourd’­hui la peine d’écrire tout ça, c’est avant tout à cause d’une inter­view publiée sur le site de Le Comp­toir, et dans laquelle Vincent Migne­rot émet une critique de l’or­ga­ni­sa­tion écolo­gique Deep Green Resis­tance (DGR), dont nous faisons partie, et d’un autre de ses membres, à savoir l’au­teur et mili­tant écolo­giste Derrick Jensen (critique émise sans qu’il ait jamais lu un seul livre de Derrick Jensen, en ne connais­sant de lui que quelques textes, ou vidéos, ayant été traduits en français et publiés sur inter­net, mais passons).

Pour ne pas avoir à vous faire subir une phra­séo­lo­gie par trop indi­geste, nous résu­me­rons les asser­tions de Vincent Migne­rot à propos de DGR et de Derrick Jensen, et, grosso modo, sa façon de perce­voir le monde.

Une des bêtises centrales autour de laquelle se déve­loppe le gali­ma­tias de Vincent Migne­rot est résu­mée par Le Comp­toir ; pour Vincent Migne­rot, et pour Adras­tia, semble-t-il, « le plus humble citoyen comme le plus grand diri­geant ne sont pas plus respon­sables l’un que l’autre de ce déclin [l’ef­fon­dre­ment à venir de la civi­li­sa­tion indus­trielle, NdA] et qu’ils en seront tous les deux victimes. »

Qu’il nous faille expliquer en quoi une telle affir­ma­tion (néga­tion de la lutte des classes) est aussi fausse que dange­reuse est assez trou­blant. Mais soit. Cette insi­nua­tion insi­dieuse est un affront envers tous ceux qui luttent et tous ceux qui sont morts en tentant de s’op­po­ser aux insti­tu­tions et aux organes de la civi­li­sa­tion domi­nante, et du pouvoir en géné­ral. Par exemple, soute­nir que les « respon­sables » (ou « déci­deurs ») poli­tiques (des expres­sions assez expli­cites), ou que les « diri­geants » (ou « prési­dents », ou « direc­teurs ») de corpo­ra­tions, ne seraient pas plus respon­sables des consé­quences écolo­giques des insti­tu­tions, des orga­ni­sa­tions ou des infra­struc­tures qu’ils dirigent, que — par exemple — les mili­tants qui s’y opposent et luttent contre, ou que les millions qui n’y comprennent pas grand-chose — n’y sont pour rien si ce n’est pour ce qu’ils sont soumis à une propa­gande inces­sante et omni­pré­sente qui les incite à acquies­cer doci­le­ment ou qui les rend confus, qu’ils ont été dépos­sédé de tout droit de regard et de toute influence sur ces choses-là, au point que certains ne votent même plus — est mani­fes­te­ment stupide.

Les 10% des êtres humains les plus riches du monde sont respon­sables de 50% des émis­sions de gaz à effet de serre. 80 « ultra-riches » possèdent l’équi­valent de la richesse des 3,5 milliards de personnes les plus pauvres. Cette moitié la plus pauvre de l’hu­ma­nité n’est respon­sable que de 10% des émis­sions de gaz à effet de serre. Le système écono­mico-poli­tique de la civi­li­sa­tion ne partage abso­lu­ment rien de manière équi­table, ni l’ad­mi­nis­tra­tion de son fonc­tion­ne­ment, ni ses produits ni les pollu­tions qui en découlent, mais parta­geons donc les blâmes.

L’or­ga­ni­sa­tion de la société indus­trielle est issue non pas d’un consen­sus dyna­mique émanant de l’en­semble de la popu­la­tion, mais de struc­tures sociales anti­dé­mo­cra­tiques dont la perpé­tua­tion est machi­nale, et au sein desquelles naissent les indi­vi­dus. La majo­rité des habi­tants des socié­tés modernes n’ayant, de par leur struc­ture, quasi­ment aucun impact sur leur fonc­tion­ne­ment, qui, lui, béné­fi­cie large­ment à une élite occu­pant les postes de direc­tion (PDG, action­naires, et leaders poli­tiques), il est absurde de consi­dé­rer que la respon­sa­bi­lité puisse être répar­tie entre tous de manière égale. De plus, comme le souli­gnait Alain, « les gens bons ne se soucient pas de gouver­ner » ; peut-être avons-nous là une autre nuance impor­tante permet­tant de distin­guer encore d’autres niveaux de respon­sa­bi­li­tés. En effet, ceux qui soutiennent de manière proac­tive les struc­tures anti­dé­mo­cra­tiques de la société indus­trielle, qui parti­cipent à leur main­tien ou à leur déve­lop­pe­ment, sont égale­ment à distin­guer de ceux qui luttent contre (en ne votant pas, ou ayant voté pour des poli­tiques qui ne sont pas celles du pouvoir, par exemple).

Pour comprendre d’où et comment émerge une telle affir­ma­tion, il nous faut citer une autre prémisse centrale à la pensée-système de Vincent Migne­rot : le fait que « l’exis­tence humaine » soit « incom­pa­tible » avec la « protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment » (citons-le: « si huma­nité et écolo­gie sont ration­nel­le­ment incom­pa­tibles (à tel point que penser possible la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment relève de l’au­then­tique croyance, peut- être même du délire collec­tif), il est toute­fois compré­hen­sible que nous ayons spon­ta­né­ment besoin d’en­tre­te­nir un discours rassu­rant sur ce para­doxe »). Autre­ment dit que l’être humain soit fata­le­ment destiné à détruire son envi­ron­ne­ment.

Cette prémisse est aussi inscrite dans le mani­feste d’Adras­tia (« il ne sera pas souhaité discu­ter au sein de l’as­so­cia­tion la problé­ma­tique de la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, nous l’ad­met­tons incom­pa­tible avec l’exis­tence humaine »), qui, en gros, n’est qu’un résumé de la pensée de Vincent Migne­rot.

Une telle pensée n’a rien d’éton­nant à cette époque de crise écolo­gique et sociale plané­taire, tandis que le « malaise dans la civi­li­sa­tion » atteint des sommets, très certai­ne­ment en raison d’une alié­na­tion toujours plus massive.

Quoi de mieux, pour se dédoua­ner, juste­ment, que d’éla­bo­rer un système de pensée qui affir­me­rait l’im­puis­sance de l’in­di­vidu et de l’hu­ma­nité entière face au poids écra­sant et à l’évo­lu­tion impla­cable des « lois de la ther­mo­dy­na­mique » ou de « l’en­tro­pie », assi­mi­lés au déve­lop­pe­ment inéluc­table d’une civi­li­sa­tion destruc­trice (affir­mer que les lois de la ther­mo­dy­na­mique, l’en­tro­pie, sont respon­sables de ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle détruise le monde relève du non-sens, pourquoi ne pas reje­ter la faute sur la gravité ou sur la force de Corio­lis, ou expliquer la poli­tique exté­rieure des États-Unis par la présence de l’an­ti­cy­clone des Açores). Tous les choix poli­tiques, toutes les déci­sions corpo­ra­tistes, toutes les souf­frances, tous les drames, toutes les destruc­tions, toutes les injus­tices, se retrouvent justi­fiés, expliqués, et légi­ti­més par un jeu d’abs­trac­tion pseudo-scien­ti­fique dépourvu de sens, mais fondant sa préten­tion à la vérité sur l’au­to­rité hypno­tique, quasi-incon­tes­tée de tout ce qui relève du domaine de la recherche scien­ti­fique (elle-même un produit du tota­li­ta­risme de la civi­li­sa­tion indus­trielle).

Une autre manière pour lui de justi­fier et de légi­ti­mer la destruc­tion en cours de l’en­vi­ron­ne­ment par la civi­li­sa­tion indus­trielle est de mention­ner la Grande Oxyda­tion. En effet, voyez-vous, puisqu’il y a déjà long­temps, la vie s’était attaqué à la vie (peu importe, au passage, que cette catas­trophe natu­relle ait fina­le­ment entrainé un accrois­se­ment de la biodi­ver­sité), il est tout à fait natu­rel que nous détrui­sions tout. Cette argu­men­ta­tion visant à repé­rer dans le monde natu­rel un évène­ment ou un compor­te­ment dont les effets pour­raient être rappro­chés de ceux de la civi­li­sa­tion indus­trielle, pour la justi­fier, illustre bien l’alié­na­tion de la culture domi­nante. L’être humain civi­lisé, ne parve­nant pas à s’in­té­grer au monde natu­rel, à y trou­ver sa place, préfè­rera, par tous les moyens, affir­mer que son atti­tude est natu­relle, quitte à compa­rer les effets de son mode de vie (le plus arti­fi­ciel des modes de vie humains) à une catas­trophe natu­relle. Sans même parler du fait qu’une telle argu­men­ta­tion est insen­sée, la catas­trophe écolo­gique qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle, ulti­me­ment, ne garan­tit abso­lu­ment pas un accrois­se­ment de la biodi­ver­sité, ou un enri­chis­se­ment du vivant plus géné­ra­le­ment (plutôt le contraire). Le géno­cide, l’éco­cide, la traite des noirs, l’es­cla­vage, la bombe nucléaire, la télé-réalité, les 4×4, les caries, les pesti­cides, la pros­ti­tu­tion, le viol, tout cela se justi­fie donc et s’ex­plique par la Grande Oxyda­tion. Natu­rel­le­ment.

Dans son livre « le piège de l’exis­tence », Vincent Migne­rot écrit que « nous parti­ci­pons à un proces­sus destruc­teur, mais ça n’est pas de notre faute et, contrai­re­ment à ce que nous croyons parfois, nous n’y pouvons rien. » Ce fata­lisme s’ac­com­pagne d’un supré­ma­cisme humain flagrant (« l’hu­ma­nité » serait « la créa­tion la plus complexe et intel­li­gente qui exis­tera peut-être jamais »). Rassu­rance exoné­rante visant à « accep­ter » et à « assu­mer » « ce que nous sommes » (rappe­lons donc : une espèce fata­le­ment vouée à détruire son propre envi­ron­ne­ment, pessi­misme anthro­po­lo­gique partagé par les libé­raux), et ce que nous sommes TOUS (tous dans un même sac, tous coupables, ce qui est bien plus simple pour une pensée-système).

fatalism

Pour comprendre ce qui engendre la forma­tion d’une telle pensée, il est égale­ment impor­tant de rappe­ler que l’in­di­vidu moderne, en proie à de terribles doutes, peurs et angoisses, liés aux multiples crises qui accablent son exis­tence, a tendance à se réfu­gier dans le narcis­sisme.

Certains passages du « piège de l’exis­tence » l’illus­trent à merveille, par exemple : « Qui d’ailleurs se suici­de­rait seule­ment pour sauver un monde qu’il ne pour­rait plus voir une fois parti ? ». Le concept de « mourir pour ses idées », de sacri­fice, est tota­le­ment étran­ger et incom­pré­hen­sible pour les narcis­siques. Le monde n’a de valeur qu’en ce que nous y sommes. Après moi le déluge.

Non content d’avoir établi une pensée-système globale, close et fatale (nous allons conti­nuer à détruire car tel est notre destin), Vincent Migne­rot attaque ceux qui oseraient, depuis une « posi­tion privi­lé­giée » (et en tant qu’homme blanc, vivant en France, il en sait quelque chose), voire « méga­lo­mane » (…), « décla­rer avoir compris le monde et se posi­tion­ner en-dehors de lui » : c’est-à-dire exac­te­ment ce qu’il fait en préten­dant avoir élaboré une « théo­rie de tout ».

Nous n’avons pas, chez DGR, de telles préten­tions. Nous ne savons fichtre rien de ce à quoi « l’hu­ma­nité » serait vouée. Nous consta­tons simple­ment qu’elle est assez mal embarquée, sur de mauvais rails, savon­neux et en pente, et ce large­ment à cause de la civi­li­sa­tion indus­trielle (qu’il est dange­reux et stupide d’as­si­mi­ler à « l’hu­ma­nité »). Nous nous devons cepen­dant de rappe­ler une chose essen­tielle.

L’hu­ma­nité unifiée sur laquelle il fonde ses raison­ne­ments n’existe que dans sa tête. L’im­pact écolo­gique des êtres humains varie gran­de­ment au sein même de la civi­li­sa­tion, au sein même de chaque pays, au sein même de chaque classe sociale, où l’on retrouve des indi­vi­dus, des personnes, avec chacun ou chacune son impact spéci­fique. En dehors de la civi­li­sa­tion, et c’est un énorme angle mort de toute sa pensée, nous retrou­vons des peuples non-civi­li­sés, dont le mode de vie, pour ceux qui sont encore de notre monde (nous ne détaille­rons pas ça ici, si vous dési­rez en savoir plus, nous vous conseillons de suivre les travaux de Survi­val Inter­na­tio­nal, ou d’an­thro­po­logues tels que Marshall Sahlins, Eugene Hunn, Loren Eise­ley, Richard Borshay Lee, Irven DeVore, Thierry Sallan­tin, ou d’autres spécia­listes comme John Gowdy, le biolo­giste Paul Shepard, les archéo­logues Donald Gray­son et David Melt­zer, et bien d’autres), a peu changé depuis des milliers d’an­nées, et s’avère écolo­gique­ment stable. Bien entendu, Vincent Migne­rot s’em­presse de nier cela dès le début de son livre « le piège de l’exis­tence »« Pour rappel, un mode de rela­tion à l’en­vi­ron­ne­ment pour l’hu­main qui serait régulé au mieux par la vie et n’au­rait ainsi pas d’im­pact néga­tif sur elle, défi­nis­sant ainsi un « niveau de vie neutre » de réfé­rence corres­pon­drait à celui que nos ancêtres homi­ni­dés ont eu au début de la période du paléo­li­thique infé­rieur, il y a plus de 800 000 ans » — étant donné que cela risque­rait de nuire à sa « théo­rie de tout », à sa « dicho­to­mie à l’axe » et autres élucu­bra­tions.

Si la lecture de multiples ouvrages d’an­thro­po­lo­gie apprend quelque chose, c’est qu’u­ni­fier « l’hu­ma­nité » comme le fait Vincent Migne­rot, en mettant tous les peuples civi­li­sés et non-civi­li­sés dans le même sac, n’a stric­te­ment aucun sens. La multi­pli­cité des modes de vie (et donc, des impacts écolo­giques) tant à l’in­té­rieur qu’à l’ex­té­rieur du monde civi­lisé — nous ne connais­sons même pas le mode de vie de certains peuples « sauvages » qui existent encore actuel­le­ment dans le bassin amazo­nien et n’ont jamais été en contact avec des civi­li­sés, alors imagi­nez la complé­tude des connais­sances des civi­li­sés quant aux modes de vie des centaines de milliers de cultures ayant existé au cours de l’his­toire de l’être humain — témoigne de la vacuité d’une telle démarche. Prétendre qu’il faille remon­ter à plus de 800 000 ans pour obser­ver des humains au mode de vie écolo­gique­ment soute­nable est un mensonge, pure­ment et simple­ment.

D’après John Gowdy, profes­seur de sciences et tech­no­lo­gies dans l’état de New-York :

Les chas­seurs-cueilleurs sont bien plus que d’in­té­res­santes reliques du passé dont l’his­toire pour­rait nous four­nir des infor­ma­tions inté­res­santes sur d’autres manières de vivre. Les chas­seurs-cueilleurs ainsi que d’autres peuples indi­gènes existent encore et nous montrent encore des alter­na­tives à l’in­di­vi­dua­lisme posses­sif du monde capi­ta­liste. Les peuples indi­gènes sont bien souvent, et dans le monde entier, en première ligne des luttes pour la dignité humaine et la protec­tion envi­ron­ne­men­tale (Nash 1994). Malgré les assauts contre les cultures du monde, de nombreux peuples indi­gènes main­tiennent, et parfois déve­loppent des alter­na­tives à l’homme écono­mique (Lee 1993, Sahlins 1993). Ces alter­na­tives pour­raient un jour nous mener vers une nouvelle écono­mie, écolo­gique­ment soute­nable et socia­le­ment juste.

Ou, comme nous pouvons le lire dans une étude sur « les rôles et les impacts des chas­seurs-cueilleurs sur les chaines alimen­taires marines du Paci­fique Nord », publiée le 17 février 2016, sur le site de la revue scien­ti­fique Nature :

[…] Un four­ra­geage impor­tant, assisté par une tech­no­lo­gie limi­tée, et pratiqué par une popu­la­tion humaine aux proies chan­geantes, soute­nait l’in­té­grité écolo­gique.

Ou encore, comme l’ex­plique Madhav Gadgil, profes­seur de biolo­gie à Harvard, dans un article sur « les savoirs indi­gènes et la conser­va­tion de la biodi­ver­sité » :

Les preuves abondent de savoirs et de pratiques indi­gènes asso­ciés à une augmen­ta­tion de la biodi­ver­sité envi­ron­ne­men­tale.

Nous, chez DGR, esti­mons donc que la civi­li­sa­tion est un mode de vie insou­te­nable par essence mais qu’en dehors de celle-ci, l’être humain peut vivre de manière soute­nable. Nous n’af­fir­mons pas que tous les peuples non-civi­li­sés vivent de manière écolo­gique (quoi que ce soit le cas de nombre d’entre eux), seule­ment que la civi­li­sa­tion empêche toute possi­bi­lité d’un mode de vie soute­nable.

Nous ne préten­dons pas non plus à l’om­ni­science. Nous ne nous permet­tons pas d’uni­fier ainsi l’hu­ma­nité à travers le temps et à travers l’es­pace afin d’éta­blir de grandes lois univer­selles, nous remarquons seule­ment qu’elle est, encore aujourd’­hui, multi­forme. Si la diver­sité des cultures humaines exis­tant actuel­le­ment ne peut être appré­hen­dée par une seule personne, parce que n’étant même pas connue de manière exhaus­tive, une telle préten­tion à l’échelle de toute la durée de l’exis­tence humaine est d’au­tant plus insen­sée. Contrai­re­ment à Vincent Migne­rot, qui, rappe­lons-le, n’est pas anthro­po­logue, mais qui se permet d’uni­fier l’hu­ma­nité dans sa tota­lité présente, passé et future, et ainsi de parler d’elle comme d’un tout uniforme, tout en se proté­geant d’une critique qui lui repro­che­rait d’as­si­mi­ler l’hu­ma­nité à ce qu’elle n’est peut-être pas (« ceux qui ne le pour­ront pas conti­nue­ront à s’illu­sion­ner de discours lauda­teurs sur eux-mêmes et opti­mistes sur ce qu’ils imaginent être l’hu­ma­nité, mais incom­pa­tibles avec le réel, et la vérité »), parce que la seule et unique « vérité » sur ce qu’est « l’hu­ma­nité », c’est la sienne. Et pour­tant, comme il le recon­naît :

Ne serait-ce pas d’ailleurs s’of­frir une posi­tion privi­lé­giée, voire méga­lo­mane (certains auraient sûre­ment quelque fantasme messia­nique inavoué), que de décla­rer avoir compris le monde et de se posi­tion­ner en-dehors de lui, cher­chant à impo­ser à l’autre une vérité auto­pro­cla­mée mais néces­sai­re­ment partielle puisqu’elle ne comprend pas, ni même parfois tolère, l’exis­tence de cet autre ?

&

Si j’ai été autre­fois naïf et enthou­siaste, si j’ai pu croire qu’il était possible de chan­ger un monde que je pensais impar­fait, quan­tité de nuits blanches et d’abîmes réflexifs, tempé­rés progres­si­ve­ment par un minu­tieux travail de remon­tage, élément par élément, d’un plan cohé­rent pour comprendre la tota­lité du monde [rien que ça, tranquillos] ont apaisé mes excès et montré l’in­dif­fé­rence du réel à mes humeurs.

Vincent Migne­rot a donc élaboré, puis écrit et publié sous forme de livre, son plan cohé­rent pour comprendre la tota­lité du monde, dans lequel il explique qu’o­ser prétendre avoir compris la tota­lité du monde c’est « s’of­frir une posi­tion privi­lé­giée, voire méga­lo­mane ».

A propos de la pensée de ceux qui prétendent avoir établi un tel « plan cohé­rent pour comprendre la tota­lité du monde », dont Teil­hard de Char­din faisait partie, Bernard Char­bon­neau écri­vait, dans son livre « Teil­hard de Char­din, prophète d’un âge tota­li­taire » :

Un tel système global est achevé comme la sphère. Là est sa force, sa puis­sance de séduc­tion auprès du plus grand nombre, mais aussi sa faiblesse. Une doctrine qui prétend four­nir une raison aussi exhaus­tive restera forcé­ment suspecte pour cette part de l’es­prit humain qui, tout en aspi­rant à l’ab­solu, connaît sa fini­tude. Au fond, une telle omni­science devrait être disqua­li­fiée au départ : à moins qu’elle ne vienne de Dieu. Et une telle valo­ri­sa­tion du donné où nous sommes englo­bés finit elle aussi par deve­nir déses­pé­rante et para­ly­sante. Si le rela­tif est ainsi absolu, il n’y a plus rien à dire, ni à faire; cette sphère rassu­rante qui nous entoure n’est plus que la plus parfaite des prisons.

Et égale­ment :

La faiblesse de cette pensée est sa tendance irré­sis­tible au monisme. La multi­pli­cité des choses ou des indi­vi­dus pour elle n’est qu’un désordre insup­por­table auquel il faut mettre un terme au plus tôt, en la rédui­sant à un méca­nisme simple où les causes engendrent néces­sai­re­ment les effets. […] Le multiple est into­lé­rable en soi : ainsi la distinc­tion de la Reli­gion et de la Science. Il doit être réduit à l’unité, cela ne se discute pas puisque notre esprit l’exige. Les mystères ou les conflits dus à cette multi­pli­cité sont non seule­ment insup­por­tables, mais illé­gi­times, et le P. Teil­hard n’a de cesse qu’il ne les ait réduits à une démons­tra­tion dont le départ nous assure de l’ar­ri­vée […] Sa pensée se place constam­ment du point de vue suprême : celui de Dieu. Cette erreur d’op­tique est l’ori­gine de toutes ses faiblesses, notam­ment de son inhu­ma­nité.

MIF

La pensée-système de Vincent Migne­rot s’ap­puie égale­ment, pour se justi­fier, sur l’idée dange­reuse d’un déter­mi­nisme biolo­gique (« le déter­mi­nisme évolu­tif implique notre auto­des­truc­tion par auto-intoxi­ca­tion » écrit-il dans son livre « Le piège de l’exis­tence »). A ce sujet, voici l’opi­nion de John Horgan, jour­na­liste scien­ti­fique états-unien, ayant colla­boré avec, entre autres, Natio­nal Geogra­phic, Scien­ti­fic Ameri­can, The New York Times, Time, News­week, et IEEE Spec­trum, et maintes fois récom­pensé pour ses travaux :

Le déter­mi­nisme biolo­gique était et conti­nue d’être une idéo­lo­gie pseu­dos­cien­ti­fique dange­reuse. Le déter­mi­nisme biolo­gique pros­père actuel­le­ment : dans les affir­ma­tions de cher­cheurs comme l’an­thro­po­logue Richard Wran­gham de l’uni­ver­sité d’Har­vard selon lesquelles les racines de la guerre humaine remontent à notre ancêtre commun d’avec les chim­pan­zés ; dans celle de scien­ti­fiques comme Rose McDer­mott de l’uni­ver­sité de Brown selon laquelle certaines personnes sont parti­cu­liè­re­ment suscep­tibles de commettre des agres­sions violentes parce qu’elles seraient dotées d’un « gène du guer­rier » ; dans l’en­thou­siasme de certains jour­na­listes scien­ti­fiques pour ce « gène du guer­rier » et pour d’autres pseudo-liens entre certains gènes et certains traits humains ; dans l’in­sis­tance du biolo­giste évolu­tion­naire Jerry Coyne et du neuros­cien­ti­fique Sam Harris sur l’idée selon laquelle la volonté serait une illu­sion puisque nos « choix » seraient en vérité tous prédé­ter­mi­nés par des proces­sus neuro­naux se dérou­lant au-deçà de notre niveau de conscience ; dans l’as­ser­tion de James Watson, co-décou­vreur de la double hélice, selon laquelle les problèmes de l’Afrique sub-Saha­rienne reflè­te­raient l’in­fé­rio­rité innée des noirs ; dans la fusti­ga­tion de nombre de cher­cheurs anti-déter­mi­nistes modernes coura­geux comme Stephen Jay Gould et Marga­ret Mead.

Le déter­mi­nisme biolo­gique est un fléau pour la science. Il sous-entend que les choses sont ce qu’elles sont parce qu’elles doivent être ainsi ; que nous avons moins de choix dans nos vies que ce que nous pensons. Cette posture est fausse, empi­rique­ment et mora­le­ment. Si vous en doutez, lisez « La mal-mesure de l’homme », de Stephen Jay Gould, qui regorge d’exemples montrant comment la science peut deve­nir l’ins­tru­ment d’idéo­lo­gies perni­cieuses.

Le micmac qu’il prend pour un « plan cohé­rent pour comprendre la tota­lité du monde » n’est qu’un agré­gat de théo­ries ou d’hy­po­thèses scien­ti­fiques ou pseudo-scien­ti­fiques, qu’il a lui-même sélec­tion­nées et agen­cées. Il n’est ni physi­cien, ni biolo­giste, ni anthro­po­logue, et, dans tous les domaines où il a glané ses infor­ma­tions, de nombreux cher­cheurs (spécia­listes ou experts très offi­ciels) ne les inter­prètent bien évidem­ment pas comme il le fait lui. Ce qu’il présente comme « la vérité » n’est évidem­ment que l’in­ter­pré­ta­tion qu’il fait de l’as­sem­blage d’in­for­ma­tions qu’il a lui-même concocté, après les avoir grap­pillées dans divers champs des sciences.

Rien d’éton­nant à ce qu’une profonde culpa­bi­lité pousse un homme blanc, vivant en France, dans un pays riche, à élabo­rer un système de ratio­na­li­sa­tion de l’état du monde et de son inac­tion. Peu importe qu’il lui faille pour cela unifier l’hu­ma­nité en emprun­tant le point de vue de Dieu, s’ap­puyer sur un assem­blage de théo­ries pseu­dos­cien­ti­fiques et de lois physiques, afin d’af­fir­mer que le destin tragique et fatal de l’hu­ma­nité est de détruire le monde et que rien ne peut chan­ger cela. Malheu­reu­se­ment, ceux qui souffrent ne peuvent s’oc­troyer un luxe aussi indé­cent, ainsi que l’ex­prime le mili­tant amérin­dien Ward Chur­chill :

Que vous ne ressen­tiez qu’une rela­tive absence de douleur témoigne seule­ment de votre posi­tion privi­lé­giée au sein de cette struc­ture étatique. Ceux qui sont au bout de la chaîne, que ce soit en Irak, en Pales­tine, à Haïti, ou dans des réserves indiennes aux États-Unis, qu’ils soient dans le flux des migrants ou dans les villes, ceux qui sont « diffé­rents » et de couleur, en parti­cu­lier, mais pauvres en géné­ral, connaissent la diffé­rence entre l’ab­sence de douleur liée à l’ac­quies­ce­ment, d’un côté, et la douleur liée au main­tien de l’ordre exis­tant, de l’autre. Fina­le­ment, aucune alter­na­tive ne se trouve dans la réforme, la seule alter­na­tive se trouve — non pas dans la fantasque révo­lu­tion — mais dans la dévo­lu­tion, c’est-à-dire le déman­tè­le­ment de l’Em­pire depuis ses entrailles.

Car fina­le­ment, à qui de telles rassu­rances s’adressent-elles ? Aux dépos­sé­dés du monde des zones sinis­trées et encore en guerre ? A ceux qui souffrent de la faim ? Aux prison­niers poli­tiques ? Aux peuples indi­gènes attaqués par des forces étatiques ou corpo­ra­tistes ? A tous ceux qui souffrent de la condi­tion humaine au sein même de la civi­li­sa­tion (de burn-out, de dépres­sions, d’an­goisses en tous genres, aux victimes de viols, etc.) ? Aux mino­ri­tés oppri­mées de par le monde ? Non, mani­fes­te­ment pas, conseiller à tous ceux-là de « ne rien faire parce qu’ils n’y peuvent rien » serait trop stupide, même pour lui… ou pas ? En réalité, Vincent Migne­rot ne s’adresse qu’aux siens, aux privi­lé­giés du monde qui risque­raient de ressen­tir quelque culpa­bi­lité préci­sé­ment liée à ces privi­lèges, et à ceux-là, il assure qu’ils n’ont pas le moins du monde à se sentir coupables ou respon­sables de quoi que ce soit :

Ne chan­geons rien, comme c’est déjà le cas : malgré nos discours et l’im­pres­sion que nous avons de « résis­ter », nous avançons toujours selon les simples termes du prin­cipe d’hu­ma­nité. Conti­nuons donc à construire du lien à notre façon afin de gérer au mieux notre anxiété, pour­sui­vons l’amé­lio­ra­tion de notre condi­tion, dont il n’est pas possible de nier objec­ti­ve­ment qu’elle détruit notre envi­ron­ne­ment de façon irré­mé­diable, et nous-mêmes à terme. Conser­vons et proté­geons nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies, puisque sans eux nous ne sommes rien d’hu­main. Rassu­rons-nous au sein des commu­nau­tés qui nous font, entre­te­nons nos croyances, prenons soin de notre âme. (dans son livre « le piège de l’exis­tence »)

Parce que le drame des narcis­siques, c’est de ne pas voir les souf­frances des autres, ou de ne pas s’en soucier. Seule leur propre condi­tion les dérange, ainsi souhaitent-ils parve­nir à vivre en paix sans avoir grand-chose à faire. Parce qu’au bout du compte, selon eux, la société indus­trielle n’est, en elle-même, abso­lu­ment pas mauvaise, d’où ce « conser­vons et proté­geons nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies ». Peu importe que la grande majo­rité des métiers, au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle, soit dénuée de sens, ou pire encore, malsaine, psycho­lo­gique­ment domma­geable, écolo­gique­ment destruc­trice, peu importe que les passions et les lubies encou­ra­gées par les auto­ri­tés cultu­relles et donc plébis­ci­tées soient du même acabit. Les Vincent Migne­rot du monde ne le perçoivent pas ainsi. Pour eux, ces choses-là sont bonnes, souhai­tables, ainsi souhaitent-ils les « conser­ver » et les « proté­ger ».  Vouloir « conser­ver » et « proté­ger » ses « loisirs, passions, métiers et lubies », n’est-ce pas là la marque la plus flagrante d’une volonté, de la part de qui béné­fi­cie de privi­lèges, de se battre pour leur préser­va­tion.

Ainsi, Vincent Migne­rot reproche à Derrick Jensen de « proje­ter sa frus­tra­tion sur un “système” qu’il désigne comme intrin­sèque­ment malveillant ». C’est donc parce que Derrick Jensen est frus­tré qu’il perçoit le « système » comme étant « intrin­sèque­ment malveillant ». Donc, conseil à tous ceux qui ont l’im­pres­sion que le « système » est « malveillant » : un peu d’in­tros­pec­tion ! Vous êtes très certai­ne­ment frus­trés, puisqu’en réalité le « système » est, évidem­ment, bien­veillant.

Parmi les sujets non-discu­tés, volon­tai­re­ment ou pas, tous les méca­nismes poli­tiques, qui sont pour­tant au cœur de la vie de la majo­rité des êtres humains, et fina­le­ment non-humains ; tous les méca­nismes d’op­pres­sions, de coer­ci­tions, d’abus ; pas un mot sur les tech­niques d’en­doc­tri­ne­ments, de contrôle social, de mani­pu­la­tion des masses, aussi anciennes que la civi­li­sa­tion, dénon­cées par Huxley et Orwell, bien réelles, et critiquées par quelques intel­lec­tuels comme Chom­sky, par des jour­na­listes comme Chris Hedges, par la revue Offen­sive, etc. ; rien non plus sur tous les problèmes inhé­rents à la société de masse et qui poussent à bout leurs habi­tants (problèmes psycho­lo­giques en pagaille, dépres­sions, etc.). Écrire un livre trai­tant de l’exis­tence, entre autres et surtout des êtres humains, sans s’in­té­res­ser aux struc­tures anti­dé­mo­cra­tiques de nos socié­tés modernes et à toutes les injus­tices qui en découlent, sans s’in­té­res­ser aux nombreux problèmes qu’af­frontent au quoti­dien la majo­rité des êtres humains de la planète, et finir par « que peut-on faire ? – Rien », quelle classe, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas sans rappe­ler ces « parti­sans d’une critique écolo­gique expur­gée de toute consi­dé­ra­tion liée à la critique sociale » dont parlaient René Riesel et Jaime Semprun dans leur livre « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable », dans lequel ils rappellent égale­ment que « quali­fier la société de thermo-indus­trielle permet aussi de négli­ger tout ce qui d’ores et déjà s’y produit en matière de coer­ci­tions et d’em­bri­ga­de­ment », et qu’at­tri­buer « tous nos maux au carac­tère « thermo-indus­triel » de cette société est donc assez confor­table, en même temps qu’as­sez simpliste pour combler les appé­tits critiques des niais et des crétins arri­vistes. »

Plus étrange encore, il tente de nous expliquer, à la fin de son livre, que « l’im­por­tant reste sûre­ment de défi­nir un but à notre exis­tence ». Rappe­lons donc une défi­ni­tion du nihi­lisme : « qui consi­dère le monde ainsi que l’exis­tence humaine comme dénués de sens ». Qui donc peut se payer le luxe de cher­cher tranquille­ment à défi­nir un but à son exis­tence ? Certai­ne­ment pas ceux qui subissent les affres d’une machi­ne­rie épui­sante, certai­ne­ment pas ceux qui vivent et tentent de survivre en zone de conflit. Certai­ne­ment pas ceux pour qui la vie de tous les jours est déjà une lutte pour la survie. Conseillez donc cela aux millions de migrants de l’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs, aux noirs améri­cains que la police harcèle, aux jeunes philip­pines pros­ti­tuées contre leur gré dans des réseaux inter­na­tio­naux loin de chez elles, et aux enfants abori­gènes volés à leur famille et tortu­rés dans des prisons en Austra­lie, ou, plus simple­ment, aux enfants SDF de France, vous les aide­rez sûre­ment beau­coup. Encore une fois, et proba­ble­ment sans même qu’il s’en rende compte, Vincent Migne­rot démontre bien là qu’il s’adresse unique­ment à la minus­cule caste des privi­lé­giés du monde, ceux qui culpa­bi­lisent d’être qui ils sont, ceux que leur vie angoisse, au point de n’en plus saisir le sens.

Toujours à propos du nihi­lisme — et ceci peut permettre de mieux comprendre ce qui parti­cipe à la forma­tion de sa pensée — nous pouvons lire une publi­ca­tion, sur un des sites web de Vincent Migne­rot, consis­tant en une inter­view de Stan­ley Kubrick (un grand savant) tirée d’une édition de Play­boy (un grand maga­zine) en date de 1968, et inti­tu­lée « Stan­ley Kubrick : l’in­dif­fé­rence de l’Uni­vers ». Le morceau d’in­ter­view qu’il choi­sit de mettre en avant est le suivant:

Play­boy : Si la vie n’a aucun sens, vaut-elle la peine d’être vécue ?

Kubrick : Oui, pour ceux d’entre nous qui parviennent à s’ac­com­mo­der d’une manière ou d’une autre de leur morta­lité. L’in­si­gni­fiance même de l’exis­tence contraint l’homme à lui trou­ver son propre sens. Natu­rel­le­ment, l’en­fant débute dans la vie avec une capa­cité intacte à s’émer­veiller, à ressen­tir une joie totale devant une chose aussi simple que le vert d’une feuille; mais, à mesure qu’il gran­dit, sa prise de conscience de la mort et de la décom­po­si­tion l’af­fecte et érode subti­le­ment sa joie de vivre, son idéa­lisme et sa présomp­tion de l’im­mor­ta­lité. À force de voir la mort et la douleur partout autour de lui, il perd foi en la foi et en la bonté innée de l’homme. Mais s’il est raison­na­ble­ment fort – et chan­ceux – il peut ressor­tir de ce crépus­cule de l’âme dans une renais­sance de l’élan vital. À cause et en dépit de sa conscience de l’in­si­gni­fiance de la vie, il pourra se forger une déter­mi­na­tion et une affir­ma­tion toutes neuves. II ne pourra sans doute pas retrou­ver le même senti­ment d’émer­veille­ment pur de son enfance mais il pourra façon­ner quelque chose de plus durable et substan­tiel. Ce qu’il y a de plus terri­fiant dans l’uni­vers, ce n’est pas son hosti­lité mais son indif­fé­rence. Si nous parve­nons à accep­ter cette indif­fé­rence et à rele­ver les défis de la vie dans les limites impo­sées par notre morta­lité – nonobs­tant les efforts de l’homme pour les chan­ger – notre exis­tence en tant qu’es­pèce peut revê­tir un vrai sens et être épanouis­sante. Aussi vastes que soient les ténèbres, nous devons four­nir notre propre lumière.

Le nihi­lisme y est palpable, mais reve­nons tout de même rapi­de­ment sur la phrase prin­ci­pale, « ce qu’il y a de plus terri­fiant dans l’uni­vers, ce n’est pas son hosti­lité mais son indif­fé­rence ». Parmi les défi­ni­tions de l’alié­na­tion, nous retrou­vons ceci : « Fait de deve­nir étran­ger à soi-même, de perdre l’es­prit ». Physique­ment parlant, et c’est litté­ra­le­ment élémen­taire, « nous ne sommes pas simple­ment « dans » l’Uni­vers : nous en faisons partie. Nous en sommes nés », comme le rappelle l’as­tro­phy­si­cien améri­cain Neil deGrasse Tyson. Cette percep­tion de l’uni­vers comme une entité exté­rieure et indif­fé­rente envers soi-même illustre préci­sé­ment ce qu’est l’alié­na­tion. L’ab­sence de sens et l’ab­sence du senti­ment de connexion sont, ainsi que la dépres­sion et d’autres mala­dies mentales, des troubles logiques direc­te­ment liés au proces­sus de civi­li­sa­tion.

Mais Vincent Migne­rot, et son asso­cia­tion Adras­tia, n’en sont pas arri­vés à l’éco­lo­gie et à la pers­pec­tive d’un effon­dre­ment direc­te­ment à cause du carac­tère mala­dif du proces­sus de civi­li­sa­tion, ni en raison des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales qui l’ac­com­pagnent (de la 6ème extinc­tion de masse, d’un souci de protec­tion et de préser­va­tion des 200 espèces qui dispa­raissent chaque jour, d’un souci de proté­ger et de préser­ver les dernières forêts du globe, etc.), ni des injus­tices liées aux problèmes écolo­giques. L’image qui précède le mani­feste Adras­tia, le graphique des limites à la crois­sance de Dennis Meadows, nous indique la véri­table raison. Il s’agit d’un malheu­reux problème de faisa­bi­lité. Conti­nuer avec la société indus­trielle n’est pas faisable, aussi dommage que nous pensions que ce fût. Parce qu’il n’est pas tech­nique­ment et physique­ment possible de conti­nuer avec la société indus­trielle, qui nous préci­pite vers un effon­dre­ment drama­tique, Vincent Migne­rot et Adras­tia se sont levés, pour nous expliquer que nous ne pouvions rien y faire, que nous n’avions plus qu’à conti­nuer comme avant, que nous n’avions qu’à « conser­ver », et à « proté­ger », « nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies, puisque sans eux nous ne sommes rien d’hu­main ». Gran­diose, n’est-il pas.

Il n’est pas fortuit que les mots et concepts clés quant au fonc­tion­ne­ment de la culture domi­nante – la civi­li­sa­tion, tels que « coer­ci­tion » ou « oppres­sion » ne soient pas mention­nés, ne serait-ce qu’une seule fois, dans « le piège de l’exis­tence ».

D’ailleurs, pour vous éviter la lecture pénible et stérile de ce livre, truffé d’in­fa­tua­tions (nous ne comp­te­rons pas le nombre de fois où il renvoie le lecteur vers son autre chef d’œuvre, « Essai Sur la Raison de Tout : La Vérité », tout en se jetant lui-même des fleurs au passage), en voici un flori­lège de lumi­neuses cita­tions :

Ne chan­geons rien, comme c’est déjà le cas / c’est tout ce dont nous sommes capables / quant à notre avenir, si nous sommes contraints de détruire notre monde, la meilleure écolo­gie possible reste assu­ré­ment d’apai­ser notre culpa­bi­lité / tout ce que nous faisons accé­lère notre perte et nous n’y pouvons rien  / Si nous dédoua­ner pour ce que nous sommes n’est désor­mais plus envi­sa­geable, nous pouvons en revanche enfin nous confron­ter honnê­te­ment à nos errances, nos contra­dic­tions, notre lâcheté commu­ne… ceux qui ne le pour­ront pas conti­nue­ront à s’illu­sion­ner de discours lauda­teurs sur eux-mêmes et opti­mistes sur ce qu’ils imaginent être l’hu­ma­nité, mais incom­pa­tibles avec le réel, et la vérité / Que devons-nous faire, que pouvons-nous faire ? – Rien / Nous utili­sons tout ce qui nous entoure, les tablettes en pierre autre­fois et les tablettes numé­riques aujourd’­hui, mais aussi les récits oraux pendant des millé­naires puis les livres et les SMS, pour écrire les plus belles histoires possibles sur nos capa­ci­tés à surmon­ter l’ir­ré­duc­tible para­doxe de notre néces­saire auto­des­truc­tion évolu­tive / Toute pensée, même une pensée opti­miste sur l’ave­nir, ne peut que parti­ci­per à la destruc­tion de l’équi­libre écolo­gique vital et à la dispa­ri­tion de l’hu­main à terme.

D’où, sinon d’un esprit mani­fes­te­ment torturé et fata­liste pour­raient sortir de telles insa­ni­tés ?

Le plus ridi­cule, dans son livre, dans l’in­ter­view mention­née, et dans sa pensée en géné­ral, reste peut-être le carac­tère amphi­gou­rique de son discours. Bien qu’il soit assez clair, assez expli­cite, que la pensée-système de Vincent Migne­rot ait pour fina­lité une préser­va­tion, une protec­tion et une conser­va­tion du statu quo, il ose affir­mer, sans gêne aucune, à propos de Derrick Jensen, que son « approche » serait « commode » pour « légi­ti­mer » « la procras­ti­na­tion, voire le statu quo ».

Tandis que le site d’Adras­tia, en pour­fen­deur du statu quo, met coura­geu­se­ment en avant le point de vue du chef écono­miste de l’Agence Française de Déve­lop­pe­ment (le point de vue de la civi­li­sa­tion indus­trielle, pour la civi­li­sa­tion indus­trielle, et par la civi­li­sa­tion indus­trielle), et que beau­coup de ses membres sont issus de l’éta­tisme univer­si­taire (ce milieu conçu pour perpé­tuer le statu quo).

Nous obser­vons-là un des méca­nismes inhé­rent à l’in­co­hé­rence métho­do­lo­gique de sa pensée-système ; dire de l’autre qu’il est coupable préci­sé­ment de ce que l’on fait soit. Derrick Jensen est accusé de soute­nir le statu quo (c’est exac­te­ment ce que fait Vincent Migne­rot) ; ce n’est pas correct (c’est une posture de « privi­lé­gié » et de « méga­lo­mane ») de prétendre avoir compris le monde dans son ensemble (c’est encore exac­te­ment ce que fait Vincent Migne­rot), et ainsi de suite.

Bon nombre de membres de DGR (dont Derrick Jensen lui-même) ont person­nel­le­ment parti­cipé et parti­cipent fréquem­ment à maintes opéra­tions de blocage, d’oc­cu­pa­tion, de protec­tion d’es­pace natu­rel, et autres actions de défense de l’en­vi­ron­ne­ment. Certains peuvent se targuer de résul­tats plus qu’ho­no­rables. Mais, bien sûr, selon Migne­rot, ces actions sont « contre-produc­tives » (voir plus bas dans le texte).

Tandis que des espèces dispa­raissent, que des êtres humains et non-humains sont impi­toya­ble­ment exploi­tés, oppri­més, tortu­rés et tués par l’im­mense machi­ne­rie de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui ravage au passage le paysage écolo­gique plané­taire et la psyché des humains qui lui servent de rouages, DGR (ainsi que Derrick Jensen) soutient ceux qui résistent. Ceux qui luttent. Ceux qui mani­festent, qui se défendent, qui ripostent, qui occupent, et qui sabotent en défense de ce qui doit être défendu, comme les ZADistes de Notre-Dames-des-Landes et les anti­nu­cléaires de Bure. Mais ceux qui suivent DGR le savent bien.

Nous regret­tons d’avoir été contraints de passer du temps à écrire cette note sur une pensée-système vantant la vacuité et la futi­lité pour l’être humain civi­lisé, fina­le­ment assi­milé à l’être humain tout court, de tenter de s’op­po­ser aux injus­tices, aux oppres­sions, aux coer­ci­tions, aux exploi­ta­tions et à la destruc­ti­vité de la culture domi­nante.

Mais la pensée de Vincent Migne­rot n’est pas seule­ment absurde, fausse, et profon­dé­ment alié­née, elle est dange­reuse et crimi­nelle, impar­don­nable. Sur l’en­semble de son livre, un seul para­graphe mentionne, sur deux phrases à peine et de façon abstraite, l’injus­tice de l’or­ga­ni­sa­tion sociale domi­nante, en parlant de « commerce déséqui­li­bré » et d’une « spolia­tion arbi­traire ». Ne pas étudier la réalité, l’ori­gine (l’his­toire) et le fonc­tion­ne­ment des méca­nismes d’op­pres­sions, des abus, des coer­ci­tions, des exploi­ta­tions intrin­sèques à la civi­li­sa­tion indus­trielle, mais conseiller à qui veut de « ne rien faire », au prétexte que « rien ne peut chan­ger », est crimi­nel. C’est se ranger du côté des oppres­seurs, des bour­reaux de la cita­tion d’Ho­ward Zinn.

JONI

Son fata­lisme est un défai­tisme, cette « opinion ou atti­tude de celui qui, dans un conflit, tend systé­ma­tique­ment à croire à la défaite, ou la souhaite et y contri­bue », une soumis­sion au pouvoir (et à l’ordre établi) sous couvert d’une soumis­sion aux soi-disant inéluc­tables phéno­mènes évolu­tifs (et aux lois scien­ti­fiques) qui l’au­rait ordonné.

Signa­lons égale­ment que sur le site d’Adras­tia a été publiée une inter­view de Paul Chefurka, un infor­ma­ti­cien qui se quali­fie lui-même de « taoïste fata­liste radi­cal » et de parti­san du quié­tisme. Les ratio­na­li­sa­tions de l’inac­tion, de la passi­vité, de l’aban­don et de la démis­sion de l’homme portent plusieurs noms.

En atten­dant, la civi­li­sa­tion demeure une zone de guerre où des millions de gens luttent, d’une multi­tude de façons et pour une multi­tude de raisons, dont leur survie, la protec­tion de la nature, la protec­tion ou la survie de leurs commu­nau­tés oppri­mées, ou encore pour tenter de déman­te­ler des insti­tu­tions anti­dé­mo­cra­tiques, afin d’en établir des plus démo­cra­tiques. La lutte implique un ennemi. On lutte pour, et on lutte contre. Si vous ne souhai­tez pas lutter contre, vous ne souhai­tez en réalité pas lutter du tout. C’est là un des prin­ci­paux défauts des mouve­ments et des courants d’op­po­si­tion aux pouvoirs en place. En effet, ainsi que nous le rappe­lions plus haut, la peur et le malaise poussent les gens à fuir ce qui semble trop conflic­tuel, et à se réfu­gier dans un narcis­sisme passif, inof­fen­sif, mais rassu­rant (vers lequel le slogan « chan­ger le monde commence par se chan­ger soi-même » a été détourné, au point de deve­nir une inci­ta­tion à surtout ne pas s’at­taquer au pouvoir en place, aux insti­tu­tions oppres­santes, aux infra­struc­tures destruc­trices, etc., à ne pas fran­chir les bornes de la léga­lité, mais unique­ment à faire du yoga, médi­ter, envoyer des ondes posi­tives, à s’ac­com­mo­der des choses afin d’ac­cep­ter doci­le­ment ce qui se passe). Les médias de gauche et d’ex­trême gauche prêchent un festi­visme grotesque à travers leurs promesses de tran­si­tions joyeuses et de décrois­sances convi­viales; et pourquoi pas un agréable effon­dre­ment. Ces niai­se­ries viennent occul­ter des réali­tés plus brutes, comme le fait que « personne au monde, personne dans l’his­toire n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral de ceux qui l’op­priment », selon les mots d’As­sata Shakur. L’iré­nisme patho­lo­gique et la non-violence distil­lés par la culture domi­nante pour sa propre protec­tion, à grands renforts de falsi­fi­ca­tions histo­riques et de non-sens, sont des enne­mis. La pensée des Vincent Migne­rot de ce monde en est un autre.

Une dernière illus­tra­tion du pourquoi, toujours tirée de son livre « le piège de l’exis­tence » : « Globa­le­ment, toute action de défense de l’en­vi­ron­ne­ment est contre-produc­tive parce qu’elle dépend néces­sai­re­ment d’une popu­la­tion qui détruit ou a détruit par ailleurs. »

Tout son travail n’est qu’une injonc­tion pathé­tique et insen­sée à la passi­vité. Le fata­lisme sécu­laire a toujours été et semble toujours être un poids mort pour les socié­tés humaines, et non-humaines par exten­sion. Bernard Char­bon­neau le formu­lait ainsi : « Les fata­li­tés comme lois socio­lo­giques naissent de la démis­sion de l’homme », et à propos de l’émer­gence de la pensée-système : « Quand l’in­di­vidu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est géné­ra­le­ment pour construire des systèmes : un tout où le mouve­ment de l’His­toire s’iden­ti­fie au deve­nir de la Vérité ; soit que la fata­lité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puis­sances l’y conduisent, le besoin de ratio­na­li­ser l’in­so­lente irré­duc­ti­bi­lité de la vie, surtout le besoin de justi­fier un aban­don total au fait par une justi­fi­ca­tion totale selon l’es­prit. » Cet « aban­don » est immo­ral, une insulte envers ceux qui souffrent et ceux qui luttent. Pour reprendre les mots d’An­to­nio Gram­sci, « Je suis en vie, je suis résis­tant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas ». Parce que « vivre c’est résis­ter », nous encou­ra­geons la résis­tance contre les tota­li­ta­rismes qui enferment l’es­prit humain, trans­for­mant l’homme en mouton docile qui suit le trou­peau, la résis­tance contre la centra­li­sa­tion, l’uni­for­mi­sa­tion, la résis­tance contre « la force des choses », contre ce fata­lisme qui fait admettre l’inad­mis­sible comme, par exemple, la soumis­sion aveugle au pouvoir, qu’il soit techno-scien­ti­fique, poli­tique ou finan­cier.

Ce qui était autre­fois évident, mais ne semble plus l’être en raison d’une alié­na­tion qui ne cesse de progres­ser, et dont les symp­tômes confinent au nihi­lisme, voire au fata­lisme, c’est que l’être humain n’est abso­lu­ment pas voué à détruire son envi­ron­ne­ment, pas plus que la libel­lule, que le crapaud, que le roseau, que le renard ou que la girafe. Peut-être ce destin tragique ne concerne-t-il que les narcis­siques et les fata­listes.

Collec­tif Le Partage


P.S. : Au final, rien d’éton­nant. Vincent Migne­rot (et Adras­tia) et ses semblables n’ont aucun carac­tère subver­sif. A l’ins­tar de l’en­semble des habi­tants des états-nations modernes, dont ils sont les produits, ils n’ont, sur la culture dans laquelle ils baignent, qu’un regard critique tout d’abord très limité. Cette restric­tion initiale de l’es­prit critique n’a cepen­dant rien d’une fata­lité, puisque nombre d’in­di­vi­dus parviennent à s’en défaire. Malheu­reu­se­ment, contrai­re­ment à ceux qui parviennent à voir au-delà de leur unique culture et de leur condi­tion­ne­ment, ils restent embour­bés dans la bien­séance offi­cielle. Lorsque Vincent Migne­rot critique DGR ou Derrick Jensen, c’est en réalité la culture domi­nante qui critique ceux qui la dérangent. Le diffé­rend qui oppose Adras­tia et DGR, c’est celui qui oppose l’état aux anar­chistes. Deman­der à Vincent Migne­rot ce qu’il pense de Derrick Jensen et de DGR, c’est un peu deman­der à Bernard Caze­neuve ce qu’il pense des zadistes. Pas le même monde, pas le même langage.

complicité destin fatalisme fatalité passivité

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  1. Article intéressant qui replace notre vision souvent trop centrée sur la civilisation occidentale. Mais je ne partage pas la même vision que vous sur les idées de V.M., il pense en effet que le système est en cours d’effondrement et on doit accepter ce fait pour pouvoir construire quelque chose de nouveau. Malgré la pertinance des idées de DGR et les signaux d’alarmes des biologistes, climatologues… l’humanité ne réagit pas à la hauteur pourtant aucune classe nous oppresse et nous contrôle, nous pouvons nous construire un esprit critique et refuser la publicité et la consommation. Nous avons besoin de vivre la catastrophe pour changer, à part peut être les peuples menacés par la civilisation et les quelques écolos soucieux de la vie je pense que pour la majorité les priorités sont le confort et la reproduction…
    C’est peut être ça le réalisme selon V.M. et le fatalisme selon DGR…

    1. « l’humanité ne réagit pas à la hauteur pourtant aucune classe nous oppresse et nous contrôle, nous pouvons nous construire un esprit critique et refuser la publicité et la consommation. »

      Non, vraiment, c’est facile de dire ça, mais ce n’est pas du tout vrai pour la majorité des humains, cet esprit critique est difficile à acquérir aujourd’hui, le nier c’est méconnaitre la vie des gens. Voire notre dernier article sur Huxley et Orwell, et bien d’autres, dans notre rubrique fabrique du consentement.

      De plus, en insistant sur le besoin de conserver métiers, passions et lubies, VM se rend directement complice et instigateur des atrocités de la civilisation industrielle, en bon chien de garde du statu quo.

  2. Magnifique article. Je n’ai toujours pas vu les vidéos de Mignerot mais je risque de creuver le plafonnier. Mais s’il est à l’image des extraits éloquents que vous citez, je n’en prendrai peut-être pas la peine.
    Pourtant je m’interroge. J’ai passé deux ans à explorer avec angoisse les grands problèmes écologiques, et si je ne rechigne plus, aujourd’hui, à entrer dans la lutte, je me demande sincèrement ce qu’il est possible de « sauver ». A cause du climat surtout. Ce n’est évidement pas une raison suffisante pour baisser les bras (j’aime l’ironie fustigeant le narcissisme du « après moi le déluge »), surtout que la mégamachine s’essoufle un peu je trouve. Mais passons, c’est là un des risques de la collapsologie trop abstraite. Je trouve surtout très juste votre critique de l’anthropocentrisme, de la réductibilité de l’humanité à une civilisation folle, comme si la thermoindustrie se devait de conquerir le monde et de faire sauter la planète..j’irai voir vos références… ALain Gras insiste suffisament sur la génèse de cette civilisation, certes sur le concours assez fortuit des circonstances, mais sur le choix qui est opéré. Puisque choix il y a, volonté peut-être trouvée. Fressoz et Jarridge font un excellent travail de recomposition des instances politiques à la manoeuvre, un angle enfin déffriché pour comprendre. Voilà pour la petite Histoire, qui n’est pas l’Humanité.
    Un dernier mot : si vous insistez régulièrement sur l’aliénation dont nous sommes tous victimes (en société urbaine, c’est inévitable), il me semble que vous devriez également appréhender le degré de culpabilité, non parmi la crème de l’élite certainement décompléxée, mais parmi les suiveurs qui sont à mon avis, tant complices que victimes, dans une mesure moindre évidement que ceux évoqués par Ward Churchill qui s’accomodent de leur vie dans un pays dévasté, mais sans doute souffrent ils aussi. Même un milliardaire chinois a recemment reconnu qu’avoir bati son empire était la plus grosse erreur de sa vie.

    Un contributeur écologiste de Nuit debout Paris, après une première lecture sur un article de votre site, que je vais reccommander.

    1. On ne sait pas trop ce que l’évolution climatique nous apporte, si ce n’est que ça ne sent pas très bon. Tout ce qui peut être sauvé doit l’être, un arbre, un bois, une forêt, une zone humide, un cours d’eau, un fleuve, une nappe phréatique, etc. Une espèce qui s’éteint, c’est définitif. Tant qu’elle est en vie, elle peut survivre et s’adapter, qui sait, à ce qui vient, ne serait-ce que pour un temps. Des équilibres de biomes sont en jeu. Peut-être plus que ça. On constate des choses étonnantes au niveau de la renaissance des prairies. Elles capturent énormément de carbones lorsqu’elles reprennent vie d’elles-mêmes. Une étude montrait ça sur une prairie en Russie je crois, un endroit d’où l’homme avait du partir. On ne sait que peu de choses sur ce genre de phénomène, mais simplement parce qu’il y en a peu. On ne sait pas vraiment comment la nature, sans la civilisation, se comporterait.

      Lisez le manifeste d’adrastia, c’est consternant.

      Merci à vous. Nous allons bientôt organiser une journée de présentation de l’association d’écologie radicale que nous créons, à Paris.
      On espère vous y voir!

  3. Désolé les gars vous vous êtes fait piqués des adhérents par Adrastia, je viendrais à votre présentation, filez moi la date, et bon effondrement à tous, quand même, parce qu’au bout du compte on aura tous les poumons bouffés par les micro particules,le spermes à zéro, pas vrai? « Roberto qui vous soutient depuis le bas de la falaise »

    1. Je ne pense pas qu’on se soit fait piqué des adhérents par Adrastia. Ce n’est pas du tout le même monde. Le problème c’était surtout l’interview aux remarques plus que mauvaises, et, bien sûr, leur manifeste, leur idéologie.

  4. Je ne connaissais pas V.M il y a quelques jours et n’avait jamais entendu parlé de de votre organisation mais je trouve très censé ce que raconte V.M. du peu d’informations que j’ai pu récolter pour le moment. Mon problème avec votre article, comme beaucoup d’autres dans différents domaines, est que vous vous opposiez catégoriquement à certaines idées : « « l’exis­tence humaine » soit « incom­pa­tible » avec la « protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment » » , sans nous proposer de douter avec vous mais plutôt de réfuter ces idées comme si vous déteniez la vérité absolue. Pas de questionnement, pas de doute, vous savez que c’est faux. Du coup, pour des gens qui, comme moi, ne sont pas suffisamment renseigné sur ces problématiques, vous perdez tout de suite toute crédibilité et au fur et à mesure de la lecture où vous ne cessez de « tacler » V.M ironiquement ou directement cela devient complètement « chiant ». Je suis désolé, vous avez sûrement plein de choses intéressante à dire mais proposez nous un raisonnement argumenté divergent des idées de V.M plutôt que de dire « oui bon c’est un idiot, les nihilistes c’est le mal etc .. »

    Première question : pourquoi l’humanité ne serait-elle pas effectivement à l’image d’un virus, d’une anomalie, se développant dans un milieu qu’elle détruit et que cela soit inscrit dans sa nature même ?

    1. Tu réalises qu’il y a des arguments, un tas, dans l’article, en plus des jugements sur VM ? Je ne vais pas m’amuser à tout recopier mais tu devrais prendre le temps de le relire. J’imagine qu’en moderne moyen, tu n’as que peu de connaissances anthropologiques et ethnologiques. Donc je me contenterai de ceci : les gens comme VM, occidentaux, aisés, ignorant tout de la diversité culturelle dont est constituée l’humanité, sont très mal placés pour se permettre d’affirmer que « l’humanité est un virus ». Et pour la principale raison que vous ne savez rien de l’impact écologique du peuple Tolowa, des peuples San, des Karen, des Orang Asli Batek, des Penan, etc., je pourrais continuer à citer des milliers de peuples aux cultures très diverses. Vous jugez « l’humanité » sur la base du peu que vous en connaissez, ou sur la base de la mono-culture qui s’est violemment imposée au détriment des autres. Votre jugement sur l’humanité est donc faux et ne signifie rien. Rien qu’une abdication, qu’une occultation de sa diversité et de l’impérialisme d’une seule de ses composantes. Si vous avez cette impression que l’humanité est une sorte de virus, c’est précisément parce que votre esprit est le produit de l’insanité de la monoculture dominante, destructrice et auto-destructrice. Pour le dire autrement, si vous avez cette impression, c’est parce que votre pensée n’est que le produit des prétentions, de l’idéologie (de la folie) de la monoculture dominante, le stade terminal de son délire morbide.