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La nuisance fataliste, championne du statu quo (l'exemple d'Adrastia et de Vincent Mignerot)
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Vincent Mignerot, le non-sens et la nuisance fataliste

De l’apathie à la défense de l’inhumain

 

« Oui, seuls nous sommes raisonnables ; les autres sont insensés. »

 « Toi, tu as la langue agile et tu parais raisonnable ; mais dans tes paroles il n’y a pas ombre de bon sens. »

—     Euripide, Les Bacchantes

« Être fataliste, cette façon d’accueillir, de toute sa paresse, l’évitable. »

—     Natalie Clifford Barney

« Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor,
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort.
               Il dépend d’une conjoncture
               De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonctions de tous ces charlatans. »

—    Jean de La Fontaine, L’Horoscope

 

Avant d’en venir au vif du sujet, à la raison pour laquelle nous avons écrit ce billet, une histoire, que nous rapporte Sophie Chapelle de Basta Mag :

Berta Cáceres, militante écologiste et dirigeante du Conseil citoyen des organisations des peuples amérindiens du Honduras (Copinh) a été assassinée le 3 mars [2016], « des inconnus l’ont abattue chez elle ».  La police hondurienne affirma immédiatement « que l’assassinat avait été commis par des voleurs », mais la famille et les amis de la militante écologiste sont persuadés qu’elle a été tuée pour son combat. « C’est un crime politique du gouvernement », a déclaré Carlos H. Reyes, dirigeant du Front national de résistance populaire.

L’Humanité précise :

Le triste sort réservé à cette célèbre militante écologiste n’est pas un cas isolé. Selon le rapport de l’ONG Global Witness, 2015 fut une année macabre pour les militants écologistes et les peuples indigènes en lutte pour protéger leurs terres, leurs cours d’eau ou leurs forêts contre la destruction massive et l’accaparement par des géants industriels. Le bilan fait froid dans le dos : au moins un assassinat lié à des enjeux environnementaux est perpétré tous les deux jours. Un chiffre inquiétant, en hausse de 59 % par rapport à 2014. Mais ces données ne sont que la partie visible de l’iceberg, « le chiffre réel est sans aucun doute plus élevé. Pour chaque assassinat que nous avons été en mesure de documenter, d’autres n’ont pu être vérifiés, ou n’ont pas été signalés », indique le rapport.

En lien avec cette histoire, et afin d’élargir notre perspective, un bref rappel : les États-nations modernes — s’inscrivant eux-mêmes au sein d’une seule civilisation organisée et fonctionnant à l’échelle planétaire — sont profondément inégalitaires, les dispositions économico-politiques y alimentent non seulement la croissance des injustices entre les êtres humains, mais également des destructions et des pollutions environnementales toujours plus nombreuses — 6ème extinction de masse, empoisonnement universel (cf. Fabrice Nicolino), déforestation, acidification des océans, pollutions des océans (plastiques, déchets en tous genres), réchauffement climatique, destructions et pollutions des sols arables, pollutions de l’air que nous respirons (aujourd’hui classé cancérigène), etc.

Les structures de ces sociétés, de ces États-nations parfois réunis en organisations supranationales, loin de faire l’unanimité, sont l’objet de vives tensions internes comme externes.

Ce sur quoi Howard Zinn insiste, dès l’introduction de son livre Une histoire populaire des États-Unis De 1492 à nos jours :

Les nations ne sont pas des communautés et ne l’ont jamais été. L’histoire de n’importe quel pays, présentée comme une histoire de famille, dissimule les plus âpres conflits d’intérêts (qui parfois éclatent au grand jour et sont le plus souvent réprimés) entre les conquérants et les populations soumises, les maîtres et les esclaves, les capitalistes et les travailleurs, les dominants et les dominés, qu’ils le soient pour des raisons de race ou de sexe. Dans un monde aussi conflictuel, où victimes et bourreaux s’affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intellectuels de ne pas se ranger aux côtés des bourreaux.

L’histoire, celle que l’on distingue de la préhistoire, qui correspond à peu près à l’ère temporelle des civilisations humaines (pour une définition de civilisation, suivre ce lien), et que les différents programmes d’éducation nationales enseignent aux étudiants de leurs nations respectives, est, en résumé, un long récit de guerres et de luttes, de conflits, de combats, de batailles et de disputes entre différents groupes humains civilisés, et/ou de groupes humains civilisés contre d’autres groupes humains sauvages/barbares.

Pour reprendre les mots de Philip Slater : « l’histoire […] est en très grande majorité, même aujourd’hui, un récit des vicissitudes, des relations et des déséquilibres créés par ceux qui sont avides de richesse, de pouvoir, et de célébrité. »

Bien que cette période soit relativement brève comparée à la durée de l’existence de l’être humain, elle est considérée et traitée comme la plus intéressante et significative par les autorités culturelles de notre temps, et présentée comme telle aux populations des États-nations modernes.

Pour en revenir à ce qu’Howard Zinn a écrit, depuis l’avènement de la civilisation, cet « affront à la dignité humaine » pour Lewis Mumford, l’histoire des hommes en est une de conflits et de coercitions où des êtres humains luttent et meurent, au nom de l’expansion de la civilisation ou en réaction contre celle-là et son « usage de la contrainte et de l’embrigadement méthodique, soutenus par un déchaînement de violence » (Mumford).

Dans les deux cas, ceux qui luttent et meurent dans les conflits de civilisation ne sont jamais les membres de ses classes sociales dirigeantes, ainsi que le rappelle Eugene Debs, « Les maîtres ont toujours déclaré les guerres ; les classes asservies les ont toujours menées. La classe des maîtres avait tout à gagner et rien à perdre, tandis que la classe assujettie n’avait rien à gagner et tout à perdre – en particulier la vie. »

La division de la société en de telles classes, ou castes, existe depuis l’avènement des premières civilisations, même si leurs limites internes et leurs nombres ont pu varier avec le temps. La société de masse, la civilisation, ne pourrait exister sans une hiérarchisation importante.

Il est important, à ce propos, de rappeler que l’existence des Etats-nations modernes ne découle pas de processus démocratiques, ce que souligne Bernard Charbonneau dans son livre L’Etat : « Comment se constitue la Nation ? Rarement par le peuple, le plus souvent par le Prince. […] A l’origine des grandes nations modernes la volonté populaire et la décision des armes se confondent ; le plébiscite, — quand il a lieu, — n’intervient qu’après coup. » Ainsi le royaume de France donna naissance à la France, le royaume d’Italie à l’Italie, le royaume d’Espagne à l’Espagne, ainsi le « Royaume-Uni », et ainsi de suite. « Mais dans toute l’histoire de l’humanité, vous, le peuple, n’avez jamais eu votre mot à dire dans les déclarations de guerre, et aussi étrange que cela puisse paraître, aucune guerre de quelque nation que ce soit n’a jamais été déclarée par le peuple », Eugène Debs, encore.

Garder tout cela en tête est essentiel pour ne pas être dupe du fait que l’état actuel des sociétés humaines n’est pas le fruit d’une volonté consensuelle de la majorité des êtres humains, mais au contraire qu’il est le produit, ainsi que l’exprime Freud dans son livre Malaise dans la civilisation, de la volonté d’une minorité d’êtres humains « ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. »

C’est également ce que le livre de l’historien François Jarrige, Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences, met en lumière, en attirant notre attention sur le fait que la marche du progrès au sein même de la civilisation et de ses royaumes/états/nations n’a jamais été non plus un long fleuve tranquille, qu’elle est jonchée de cadavres, de conflits, d’oppositions populaires et de répressions étatiques.

Aux frontières de la civilisation, la marche du progrès a fait et fait toujours couler le sang sur tous les continents. Les génocides de peuples « premiers », de « sauvages » ou de « barbares », trop souvent passés sous silence, ainsi que l’écocide d’espèces animales et végétales, continuent à ce jour.

Nous connaissons tous l’histoire de l’Apartheid en Afrique du Sud, celle de la colonisation des États-Unis d’Amérique, celle des deux Guerres Mondiales, de la guerre Froide, de la guerre du Vietnam, de la guerre d’Indochine, de la guerre d’Algérie, etc., ad nauseam.  Aujourd’hui encore, des conflits armés ravagent, entre autres, la Libye, la Syrie, la Turquie, l’Afghanistan, Israël et la Palestine, tandis que diverses luttes politiques tourmentent le Mexique, les Philippines, les États-Unis d’Amérique, la France, le Mali, le Nigeria, et à dire vrai, la plupart des nations du globe.

Au cœur de tous ces conflits, des vies d’êtres humains et de non-humains, des souffrances, des destructions, des prises de position, des populations humaines en partie rendues serviles et désorientées par des décennies voire des siècles de propagandes religieuse, féodale, monarchiste, impériale, étatiste. Par des siècles de propagande civilisationnelle.

Dans l’éventualité où certains seraient tentés de crier au complot, précisons que la réalité des multiples mécanismes de propagande n’a aujourd’hui plus rien de secret, qu’elle est étudiée, analysée et décrite par de nombreux universitaires, dont l’un des plus connus est l’états-unien Noam Chomsky, et par de nombreux journalistes, comme l’australien John Pilger.

Ces quelques précisions liminaires mentionnées, nous en arrivons à l’objet initial de ce texte : dénoncer l’irénisme, le paternalisme, l’apathie, la teinte de nihilisme, le fatalisme, le suprémacisme, et donc la dangerosité, de certains écrits et de certaines pensées, dont celle de Vincent Mignerot, qui se présente lui-même comme synesthète, auteur, consultant, chercheur indépendant, et enfin président de l’association Adrastia.

Si nous prenons aujourd’hui la peine d’écrire tout ça, c’est avant tout à cause d’une interview publiée sur le site de Le Comptoir, et dans laquelle Vincent Mignerot émet une critique de l’organisation écologique Deep Green Resistance (DGR), dont nous faisons partie, et d’un autre de ses membres, à savoir l’auteur et militant écologiste Derrick Jensen (critique émise sans qu’il ait jamais lu un seul livre de Derrick Jensen, en ne connaissant de lui que quelques textes, ou vidéos, ayant été traduits en français et publiés sur internet, mais passons).

Pour ne pas avoir à vous faire subir une phraséologie par trop indigeste, nous résumerons les assertions de Vincent Mignerot à propos de DGR et de Derrick Jensen et, grosso modo, sa façon de percevoir le monde.

Une des bêtises centrales autour de laquelle se développe le galimatias de Vincent Mignerot est résumée par Le Comptoir ; pour Vincent Mignerot, et pour Adrastia, semble-t-il, « le plus humble citoyen comme le plus grand dirigeant ne sont pas plus responsables l’un que l’autre de ce déclin [l’effondrement à venir de la civilisation industrielle, NdA] et […] ils en seront tous les deux victimes. »

Qu’il nous faille expliquer en quoi une telle affirmation (négation de la lutte des classes) est aussi fausse que dangereuse est assez troublant. Mais soit. Cette insinuation insidieuse est un affront envers tous ceux qui luttent et tous ceux qui sont morts en tentant de s’opposer aux institutions et aux organes de la civilisation dominante, et du pouvoir en général. Par exemple, soutenir que les « responsables » (ou « décideurs ») politiques (des expressions assez explicites), ou que les « dirigeants » (ou « présidents », ou « directeurs ») de corporations, ne seraient pas plus responsables des conséquences écologiques des institutions, des organisations ou des infrastructures qu’ils dirigent, que — par exemple — les militants qui s’y opposent et luttent contre, ou que les millions qui n’y comprennent pas grand-chose — n’y sont pour rien si ce n’est pour ce qu’ils sont soumis à une propagande incessante et omniprésente qui les incite à acquiescer docilement ou qui les rend confus, qu’ils ont été dépossédé de tout droit de regard et de toute influence sur ces choses-là, au point que certains ne votent même plus — est manifestement stupide.

Les 10% des êtres humains les plus riches du monde sont responsables de 50% des émissions de gaz à effet de serre. 80 « ultra-riches » possèdent l’équivalent de la richesse des 3,5 milliards de personnes les plus pauvres. Cette moitié la plus pauvre de l’humanité n’est responsable que de 10% des émissions de gaz à effet de serre. Le système économico-politique de la civilisation ne partage absolument rien de manière équitable, ni l’administration de son fonctionnement, ni ses produits ni les pollutions qui en découlent, mais partageons donc les blâmes.

L’organisation de la société industrielle est issue non pas d’un consensus dynamique émanant de l’ensemble de la population, mais de structures sociales antidémocratiques dont la perpétuation est machinale, et au sein desquelles naissent les individus. La majorité des habitants des sociétés modernes n’ayant, de par leur structure, quasiment aucun impact sur leur fonctionnement, qui, lui, bénéficie largement à une élite occupant les postes de direction (PDG, actionnaires, et leaders politiques), il est absurde de considérer que la responsabilité puisse être répartie entre tous de manière égale. De plus, comme le soulignait Alain, « les gens bons ne se soucient pas de gouverner » ; peut-être avons-nous là une autre nuance importante permettant de distinguer encore d’autres niveaux de responsabilités. En effet, ceux qui soutiennent de manière proactive les structures antidémocratiques de la société industrielle, qui participent à leur maintien ou à leur développement, sont également à distinguer de ceux qui luttent contre (en ne votant pas, ou ayant voté pour des politiques qui ne sont pas celles du pouvoir, par exemple).

Pour comprendre d’où et comment émerge une telle affirmation, il nous faut citer une autre prémisse centrale à la pensée-système de Vincent Mignerot : le fait que « l’existence humaine » soit « incompatible » avec la « protection de l’environnement » (citons-le: « si humanité et écologie sont rationnellement incompatibles (à tel point que penser possible la protection de l’environnement relève de l’authentique croyance, peut- être même du délire collectif), il est toutefois compréhensible que nous ayons spontanément besoin d’entretenir un discours rassurant sur ce paradoxe »). Autrement dit que l’être humain soit fatalement destiné à détruire son environnement.

Cette prémisse est aussi inscrite dans le manifeste d’Adrastia (« il ne sera pas souhaité discuter au sein de l’association la problématique de la protection de l’environnement, nous l’admettons incompatible avec l’existence humaine »), qui, en gros, n’est qu’un résumé de la pensée de Vincent Mignerot.

Une telle pensée n’a rien d’étonnant à cette époque de crise écologique et sociale planétaire, tandis que le « malaise dans la civilisation » atteint des sommets, très certainement en raison d’une aliénation toujours plus massive.

Quoi de mieux, pour se dédouaner, justement, que d’élaborer un système de pensée qui affirmerait l’impuissance de l’individu et de l’humanité entière face au poids écrasant et à l’évolution implacable des « lois de la thermodynamique » ou de « l’entropie », assimilés au développement inéluctable d’une civilisation destructrice (affirmer que les lois de la thermodynamique, l’entropie, sont responsables de ce que la civilisation industrielle détruise le monde relève du non-sens, pourquoi ne pas rejeter la faute sur la gravité ou sur la force de Coriolis, ou expliquer la politique extérieure des États-Unis par la présence de l’anticyclone des Açores). Tous les choix politiques, toutes les décisions corporatistes, toutes les souffrances, tous les drames, toutes les destructions, toutes les injustices, se retrouvent justifiés, expliqués, et légitimés par un jeu d’abstraction pseudo-scientifique dépourvu de sens, mais fondant sa prétention à la vérité sur l’autorité hypnotique, quasi-incontestée de tout ce qui relève du domaine de la recherche scientifique (elle-même un produit du totalitarisme de la civilisation industrielle).

Une autre manière pour lui de justifier et de légitimer la destruction en cours de l’environnement par la civilisation industrielle est de mentionner la Grande Oxydation. En effet, voyez-vous, puisqu’il y a déjà longtemps, la vie s’était attaqué à la vie (peu importe, au passage, que cette catastrophe naturelle ait finalement entrainé un accroissement de la biodiversité), il est tout à fait naturel que nous détruisions tout. Cette argumentation visant à repérer dans le monde naturel un évènement ou un comportement dont les effets pourraient être rapprochés de ceux de la civilisation industrielle, pour la justifier, illustre bien l’aliénation de la culture dominante. L’être humain civilisé, ne parvenant pas à s’intégrer au monde naturel, à y trouver sa place, préfèrera, par tous les moyens, affirmer que son attitude est naturelle, quitte à comparer les effets de son mode de vie (le plus artificiel des modes de vie humains) à une catastrophe naturelle. Sans même parler du fait qu’une telle argumentation est insensée, la catastrophe écologique qu’est la civilisation industrielle, ultimement, ne garantit absolument pas un accroissement de la biodiversité, ou un enrichissement du vivant plus généralement (plutôt le contraire). Le génocide, l’écocide, la traite des noirs, l’esclavage, la bombe nucléaire, la télé-réalité, les 4×4, les caries, les pesticides, la prostitution, le viol, tout cela se justifie donc et s’explique par la Grande Oxydation. Naturellement.

Dans son livre Le piège de l’existence, Vincent Mignerot écrit que « nous participons à un processus destructeur, mais ça n’est pas de notre faute et, contrairement à ce que nous croyons parfois, nous n’y pouvons rien. » Ce fatalisme s’accompagne d’un suprémacisme humain flagrant (« l’humanité » serait « la création la plus complexe et intelligente qui existera peut-être jamais »). Rassurance exonérante visant à « accepter » et à « assumer » « ce que nous sommes » (rappelons donc : une espèce fatalement vouée à détruire son propre environnement, pessimisme anthropologique partagé par les libéraux), et ce que nous sommes TOUS (tous dans un même sac, tous coupables, ce qui est bien plus simple pour une pensée-système).

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Pour comprendre ce qui engendre la formation d’une telle pensée, il est également important de rappeler que l’individu moderne, en proie à de terribles doutes, peurs et angoisses, liés aux multiples crises qui accablent son existence, a tendance à se réfugier dans le narcissisme.

Certains passages du « piège de l’existence » l’illustrent à merveille, par exemple : « Qui d’ailleurs se suiciderait seulement pour sauver un monde qu’il ne pourrait plus voir une fois parti ? ». Le concept de « mourir pour ses idées », de sacrifice, est totalement étranger et incompréhensible pour les narcissiques. Le monde n’a de valeur qu’en ce que nous y sommes. Après moi le déluge.

Non content d’avoir établi une pensée-système globale, close et fatale (nous allons continuer à détruire car tel est notre destin), Vincent Mignerot attaque ceux qui oseraient, depuis une « position privilégiée » (et en tant qu’homme blanc, vivant en France, il en sait quelque chose), voire « mégalomane » (…), « déclarer avoir compris le monde et se positionner en-dehors de lui » : c’est-à-dire exactement ce qu’il fait en prétendant avoir élaboré une « théorie de tout ».

Nous n’avons pas, chez DGR, de telles prétentions. Nous ne savons fichtre rien de ce à quoi « l’humanité » serait vouée. Nous constatons simplement qu’elle est assez mal embarquée, sur de mauvais rails, savonneux et en pente, et ce largement à cause de la civilisation industrielle (qu’il est dangereux et stupide d’assimiler à « l’humanité »). Nous nous devons cependant de rappeler une chose essentielle.

L’humanité unifiée sur laquelle il fonde ses raisonnements n’existe que dans sa tête. L’impact écologique des êtres humains varie grandement au sein même de la civilisation, au sein même de chaque pays, au sein même de chaque classe sociale, où l’on retrouve des individus, des personnes, avec chacun ou chacune son impact spécifique. En dehors de la civilisation, et c’est un énorme angle mort de toute sa pensée, nous retrouvons des peuples non-civilisés, dont le mode de vie, pour ceux qui sont encore de notre monde (nous ne détaillerons pas ça ici, si vous désirez en savoir plus, nous vous conseillons de suivre les travaux de Survival International, ou d’anthropologues tels que Marshall Sahlins, Eugene Hunn, Loren Eiseley, Richard Borshay Lee, Irven DeVore, Thierry Sallantin, ou d’autres spécialistes comme John Gowdy, le biologiste Paul Shepard, les archéologues Donald Grayson et David Meltzer, et bien d’autres), a peu changé depuis des milliers d’années, et s’avère écologiquement stable. Bien entendu, Vincent Mignerot s’empresse de nier cela dès le début de son livre Le piège de l’existence — « Pour rappel, un mode de relation à l’environnement pour l’humain qui serait régulé au mieux par la vie et n’aurait ainsi pas d’impact négatif sur elle, définissant ainsi un « niveau de vie neutre » de référence correspondrait à celui que nos ancêtres hominidés ont eu au début de la période du paléolithique inférieur, il y a plus de 800 000 ans » — étant donné que cela risquerait de nuire à sa « théorie de tout », à sa « dichotomie à l’axe » et autres élucubrations.

Si la lecture de multiples ouvrages d’anthropologie apprend quelque chose, c’est qu’unifier « l’humanité » comme le fait Vincent Mignerot, en mettant tous les peuples civilisés et non-civilisés dans le même sac, n’a strictement aucun sens. La multiplicité des modes de vie (et donc, des impacts écologiques) tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du monde civilisé — nous ne connaissons même pas le mode de vie de certains peuples « sauvages » qui existent encore actuellement dans le bassin amazonien et n’ont jamais été en contact avec des civilisés, alors imaginez la complétude des connaissances des civilisés quant aux modes de vie des centaines de milliers de cultures ayant existé au cours de l’histoire de l’être humain — témoigne de la vacuité d’une telle démarche. Prétendre qu’il faille remonter à plus de 800 000 ans pour observer des humains au mode de vie écologiquement soutenable est un mensonge, purement et simplement.

D’après John Gowdy, professeur de sciences et technologies dans l’état de New-York :

Les chasseurs-cueilleurs sont bien plus que d’intéressantes reliques du passé dont l’histoire pourrait nous fournir des informations intéressantes sur d’autres manières de vivre. Les chasseurs-cueilleurs ainsi que d’autres peuples indigènes existent encore et nous montrent encore des alternatives à l’individualisme possessif du monde capitaliste. Les peuples indigènes sont bien souvent, et dans le monde entier, en première ligne des luttes pour la dignité humaine et la protection environnementale (Nash 1994). Malgré les assauts contre les cultures du monde, de nombreux peuples indigènes maintiennent, et parfois développent des alternatives à l’homme économique (Lee 1993, Sahlins 1993). Ces alternatives pourraient un jour nous mener vers une nouvelle économie, écologiquement soutenable et socialement juste.

Ou, comme nous pouvons le lire dans une étude sur « les rôles et les impacts des chasseurs-cueilleurs sur les chaines alimentaires marines du Pacifique Nord », publiée le 17 février 2016, sur le site de la revue scientifique Nature :

[…] Un fourrageage important, assisté par une technologie limitée, et pratiqué par une population humaine aux proies changeantes, soutenait l’intégrité écologique.

Ou encore, comme l’explique Madhav Gadgil, professeur de biologie à Harvard, dans un article sur « les savoirs indigènes et la conservation de la biodiversité » :

Les preuves abondent de savoirs et de pratiques indigènes associés à une augmentation de la biodiversité environnementale.

Nous, chez DGR, estimons donc que la civilisation est un mode de vie insoutenable par essence mais qu’en dehors de celle-ci, l’être humain peut vivre de manière soutenable. Nous n’affirmons pas que tous les peuples non-civilisés vivent de manière écologique (quoi que ce soit le cas de nombre d’entre eux), seulement que la civilisation empêche toute possibilité d’un mode de vie soutenable.

Nous ne prétendons pas non plus à l’omniscience. Nous ne nous permettons pas d’unifier ainsi l’humanité à travers le temps et à travers l’espace afin d’établir de grandes lois universelles, nous remarquons seulement qu’elle est, encore aujourd’hui, multiforme. Si la diversité des cultures humaines existant actuellement ne peut être appréhendée par une seule personne, parce que n’étant même pas connue de manière exhaustive, une telle prétention à l’échelle de toute la durée de l’existence humaine est d’autant plus insensée. Contrairement à Vincent Mignerot, qui, rappelons-le, n’est pas anthropologue, mais qui se permet d’unifier l’humanité dans sa totalité présente, passé et future, et ainsi de parler d’elle comme d’un tout uniforme, tout en se protégeant d’une critique qui lui reprocherait d’assimiler l’humanité à ce qu’elle n’est peut-être pas (« ceux qui ne le pourront pas continueront à s’illusionner de discours laudateurs sur eux-mêmes et optimistes sur ce qu’ils imaginent être l’humanité, mais incompatibles avec le réel, et la vérité »), parce que la seule et unique « vérité » sur ce qu’est « l’humanité », c’est la sienne. Et pourtant, comme il le reconnaît :

Ne serait-ce pas d’ailleurs s’offrir une position privilégiée, voire mégalomane (certains auraient sûrement quelque fantasme messianique inavoué), que de déclarer avoir compris le monde et de se positionner en-dehors de lui, cherchant à imposer à l’autre une vérité autoproclamée mais nécessairement partielle puisqu’elle ne comprend pas, ni même parfois tolère, l’existence de cet autre ?

&

Si j’ai été autrefois naïf et enthousiaste, si j’ai pu croire qu’il était possible de changer un monde que je pensais imparfait, quantité de nuits blanches et d’abîmes réflexifs, tempérés progressivement par un minutieux travail de remontage, élément par élément, d’un plan cohérent pour comprendre la totalité du monde [rien que ça, tranquillos] ont apaisé mes excès et montré l’indifférence du réel à mes humeurs.

Vincent Mignerot a donc élaboré, puis écrit et publié sous forme de livre, son plan cohérent pour comprendre la totalité du monde, dans lequel il explique qu’oser prétendre avoir compris la totalité du monde c’est « s’offrir une position privilégiée, voire mégalomane ».

A propos de la pensée de ceux qui prétendent avoir établi un tel « plan cohérent pour comprendre la totalité du monde », dont Teilhard de Chardin faisait partie, Bernard Charbonneau écrivait, dans son livre Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire :

Un tel système global est achevé comme la sphère. Là est sa force, sa puissance de séduction auprès du plus grand nombre, mais aussi sa faiblesse. Une doctrine qui prétend fournir une raison aussi exhaustive restera forcément suspecte pour cette part de l’esprit humain qui, tout en aspirant à l’absolu, connaît sa finitude. Au fond, une telle omniscience devrait être disqualifiée au départ : à moins qu’elle ne vienne de Dieu. Et une telle valorisation du donné où nous sommes englobés finit elle aussi par devenir désespérante et paralysante. Si le relatif est ainsi absolu, il n’y a plus rien à dire, ni à faire; cette sphère rassurante qui nous entoure n’est plus que la plus parfaite des prisons.

Et également :

La faiblesse de cette pensée est sa tendance irrésistible au monisme. La multiplicité des choses ou des individus pour elle n’est qu’un désordre insupportable auquel il faut mettre un terme au plus tôt, en la réduisant à un mécanisme simple où les causes engendrent nécessairement les effets. […] Le multiple est intolérable en soi : ainsi la distinction de la Religion et de la Science. Il doit être réduit à l’unité, cela ne se discute pas puisque notre esprit l’exige. Les mystères ou les conflits dus à cette multiplicité sont non seulement insupportables, mais illégitimes, et le P. Teilhard n’a de cesse qu’il ne les ait réduits à une démonstration dont le départ nous assure de l’arrivée […] Sa pensée se place constamment du point de vue suprême : celui de Dieu. Cette erreur d’optique est l’origine de toutes ses faiblesses, notamment de son inhumanité.

MIF

La pensée-système de Vincent Mignerot s’appuie également, pour se justifier, sur l’idée dangereuse d’un déterminisme biologique (« le déterminisme évolutif implique notre autodestruction par auto-intoxication » écrit-il dans son livre Le piège de l’existence). A ce sujet, voici l’opinion de John Horgan, journaliste scientifique états-unien, ayant collaboré avec, entre autres, National Geographic, Scientific American, The New York Times, Time, Newsweek, et IEEE Spectrum, et maintes fois récompensé pour ses travaux :

Le déterminisme biologique était et continue d’être une idéologie pseudoscientifique dangereuse. Le déterminisme biologique prospère actuellement : dans les affirmations de chercheurs comme l’anthropologue Richard Wrangham de l’université d’Harvard selon lesquelles les racines de la guerre humaine remontent à notre ancêtre commun d’avec les chimpanzés ; dans celle de scientifiques comme Rose McDermott de l’université de Brown selon laquelle certaines personnes sont particulièrement susceptibles de commettre des agressions violentes parce qu’elles seraient dotées d’un « gène du guerrier » ; dans l’enthousiasme de certains journalistes scientifiques pour ce « gène du guerrier » et pour d’autres pseudo-liens entre certains gènes et certains traits humains ; dans l’insistance du biologiste évolutionnaire Jerry Coyne et du neuroscientifique Sam Harris sur l’idée selon laquelle la volonté serait une illusion puisque nos « choix » seraient en vérité tous prédéterminés par des processus neuronaux se déroulant au-deçà de notre niveau de conscience ; dans l’assertion de James Watson, co-découvreur de la double hélice, selon laquelle les problèmes de l’Afrique sub-Saharienne reflèteraient l’infériorité innée des noirs ; dans la fustigation de nombre de chercheurs anti-déterministes modernes courageux comme Stephen Jay Gould et Margaret Mead.

Le déterminisme biologique est un fléau pour la science. Il sous-entend que les choses sont ce qu’elles sont parce qu’elles doivent être ainsi ; que nous avons moins de choix dans nos vies que ce que nous pensons. Cette posture est fausse, empiriquement et moralement. Si vous en doutez, lisez « La mal-mesure de l’homme », de Stephen Jay Gould, qui regorge d’exemples montrant comment la science peut devenir l’instrument d’idéologies pernicieuses.

Le micmac qu’il prend pour un « plan cohérent pour comprendre la totalité du monde » n’est qu’un agrégat de théories ou d’hypothèses scientifiques ou pseudo-scientifiques, qu’il a lui-même sélectionnées et agencées. Il n’est ni physicien, ni biologiste, ni anthropologue, et, dans tous les domaines où il a glané ses informations, de nombreux chercheurs (spécialistes ou experts très officiels) ne les interprètent bien évidemment pas comme il le fait lui. Ce qu’il présente comme « la vérité » n’est évidemment que l’interprétation qu’il fait de l’assemblage d’informations qu’il a lui-même concocté, après les avoir grappillées dans divers champs des sciences.

Rien d’étonnant à ce qu’une profonde culpabilité pousse un homme blanc, vivant en France, dans un pays riche, à élaborer un système de rationalisation de l’état du monde et de son inaction. Peu importe qu’il lui faille pour cela unifier l’humanité en empruntant le point de vue de Dieu, s’appuyer sur un assemblage de théories pseudoscientifiques et de lois physiques, afin d’affirmer que le destin tragique et fatal de l’humanité est de détruire le monde et que rien ne peut changer cela. Malheureusement, ceux qui souffrent ne peuvent s’octroyer un luxe aussi indécent, ainsi que l’exprime le militant amérindien Ward Churchill :

Que vous ne ressentiez qu’une relative absence de douleur témoigne seulement de votre position privilégiée au sein de cette structure étatique. Ceux qui sont au bout de la chaîne, que ce soit en Irak, en Palestine, à Haïti, ou dans des réserves indiennes aux États-Unis, qu’ils soient dans le flux des migrants ou dans les villes, ceux qui sont « différents » et de couleur, en particulier, mais pauvres en général, connaissent la différence entre l’absence de douleur liée à l’acquiescement, d’un côté, et la douleur liée au maintien de l’ordre existant, de l’autre. Finalement, aucune alternative ne se trouve dans la réforme, la seule alternative se trouve — non pas dans la fantasque révolution — mais dans la dévolution, c’est-à-dire le démantèlement de l’Empire depuis ses entrailles.

Car finalement, à qui de telles rassurances s’adressent-elles ? Aux dépossédés du monde des zones sinistrées et encore en guerre ? A ceux qui souffrent de la faim ? Aux prisonniers politiques ? Aux peuples indigènes attaqués par des forces étatiques ou corporatistes ? A tous ceux qui souffrent de la condition humaine au sein même de la civilisation (de burn-out, de dépressions, d’angoisses en tous genres, aux victimes de viols, etc.) ? Aux minorités opprimées de par le monde ? Non, manifestement pas, conseiller à tous ceux-là de « ne rien faire parce qu’ils n’y peuvent rien » serait trop stupide, même pour lui… ou pas ? En réalité, Vincent Mignerot ne s’adresse qu’aux siens, aux privilégiés du monde qui risqueraient de ressentir quelque culpabilité précisément liée à ces privilèges, et à ceux-là, il assure qu’ils n’ont pas le moins du monde à se sentir coupables ou responsables de quoi que ce soit :

Ne changeons rien, comme c’est déjà le cas : malgré nos discours et l’impression que nous avons de « résister », nous avançons toujours selon les simples termes du principe d’humanité. Continuons donc à construire du lien à notre façon afin de gérer au mieux notre anxiété, poursuivons l’amélioration de notre condition, dont il n’est pas possible de nier objectivement qu’elle détruit notre environnement de façon irrémédiable, et nous-mêmes à terme. Conservons et protégeons nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies, puisque sans eux nous ne sommes rien d’humain. Rassurons-nous au sein des communautés qui nous font, entretenons nos croyances, prenons soin de notre âme. (dans son livre Le piège de l’existence)

Parce que le drame des narcissiques, c’est de ne pas voir les souffrances des autres, ou de ne pas s’en soucier. Seule leur propre condition les dérange, ainsi souhaitent-ils parvenir à vivre en paix sans avoir grand-chose à faire. Parce qu’au bout du compte, selon eux, la société industrielle n’est, en elle-même, absolument pas mauvaise, d’où ce « conservons et protégeons nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies ». Peu importe que la grande majorité des métiers, au sein de la civilisation industrielle, soit dénuée de sens, ou pire encore, malsaine, psychologiquement dommageable, écologiquement destructrice, peu importe que les passions et les lubies encouragées par les autorités culturelles et donc plébiscitées soient du même acabit. Les Vincent Mignerot du monde ne le perçoivent pas ainsi. Pour eux, ces choses-là sont bonnes, souhaitables, ainsi souhaitent-ils les « conserver » et les « protéger ».  Vouloir « conserver » et « protéger » ses « loisirs, passions, métiers et lubies », n’est-ce pas là la marque la plus flagrante d’une volonté, de la part de qui bénéficie de privilèges, de se battre pour leur préservation.

Ainsi, Vincent Mignerot reproche à Derrick Jensen de « projeter sa frustration sur un “système” qu’il désigne comme intrinsèquement malveillant ». C’est donc parce que Derrick Jensen est frustré qu’il perçoit le « système » comme étant « intrinsèquement malveillant ». Donc, conseil à tous ceux qui ont l’impression que le « système » est « malveillant » : un peu d’introspection ! Vous êtes très certainement frustrés, puisqu’en réalité le « système » est, évidemment, bienveillant.

Parmi les sujets non-discutés, volontairement ou pas, tous les mécanismes politiques, qui sont pourtant au cœur de la vie de la majorité des êtres humains, et finalement non-humains ; tous les mécanismes d’oppressions, de coercitions, d’abus ; pas un mot sur les techniques d’endoctrinements, de contrôle social, de manipulation des masses, aussi anciennes que la civilisation, dénoncées par Huxley et Orwell, bien réelles, et critiquées par quelques intellectuels comme Chomsky, par des journalistes comme Chris Hedges, par la revue Offensive, etc. ; rien non plus sur tous les problèmes inhérents à la société de masse et qui poussent à bout leurs habitants (problèmes psychologiques en pagaille, dépressions, etc.). Écrire un livre traitant de l’existence, entre autres et surtout des êtres humains, sans s’intéresser aux structures antidémocratiques de nos sociétés modernes et à toutes les injustices qui en découlent, sans s’intéresser aux nombreux problèmes qu’affrontent au quotidien la majorité des êtres humains de la planète, et finir par « que peut-on faire ? – Rien », quelle classe, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas sans rappeler ces « partisans d’une critique écologique expurgée de toute considération liée à la critique sociale » dont parlaient René Riesel et Jaime Semprun dans leur livre Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, dans lequel ils rappellent également que « qualifier la société de thermo-industrielle permet aussi de négliger tout ce qui d’ores et déjà s’y produit en matière de coercitions et d’embrigadement », et qu’attribuer « tous nos maux au caractère « thermo-industriel » de cette société est donc assez confortable, en même temps qu’assez simpliste pour combler les appétits critiques des niais et des crétins arrivistes. »

Plus étrange encore, il tente de nous expliquer, à la fin de son livre, que « l’important reste sûrement de définir un but à notre existence ». Rappelons donc une définition du nihilisme : « qui considère le monde ainsi que l’existence humaine comme dénués de sens ». Qui donc peut se payer le luxe de chercher tranquillement à définir un but à son existence ? Certainement pas ceux qui subissent les affres d’une machinerie épuisante, certainement pas ceux qui vivent et tentent de survivre en zone de conflit. Certainement pas ceux pour qui la vie de tous les jours est déjà une lutte pour la survie. Conseillez donc cela aux millions de migrants de l’Afrique, du Moyen-Orient et d’ailleurs, aux noirs américains que la police harcèle, aux jeunes philippines prostituées contre leur gré dans des réseaux internationaux loin de chez elles, et aux enfants aborigènes volés à leur famille et torturés dans des prisons en Australie, ou, plus simplement, aux enfants SDF de France, vous les aiderez sûrement beaucoup. Encore une fois, et probablement sans même qu’il s’en rende compte, Vincent Mignerot démontre bien là qu’il s’adresse uniquement à la minuscule caste des privilégiés du monde, ceux qui culpabilisent d’être qui ils sont, ceux que leur vie angoisse, au point de n’en plus saisir le sens.

Toujours à propos du nihilisme — et ceci peut permettre de mieux comprendre ce qui participe à la formation de sa pensée — nous pouvons lire une publication, sur un des sites web de Vincent Mignerot, consistant en une interview de Stanley Kubrick (un grand savant) tirée d’une édition de Playboy (un grand magazine) en date de 1968, et intitulée « Stanley Kubrick : l’indifférence de l’Univers ». Le morceau d’interview qu’il choisit de mettre en avant est le suivant:

Playboy : Si la vie n’a aucun sens, vaut-elle la peine d’être vécue ?

Kubrick : Oui, pour ceux d’entre nous qui parviennent à s’accommoder d’une manière ou d’une autre de leur mortalité. L’insignifiance même de l’existence contraint l’homme à lui trouver son propre sens. Naturellement, l’enfant débute dans la vie avec une capacité intacte à s’émerveiller, à ressentir une joie totale devant une chose aussi simple que le vert d’une feuille; mais, à mesure qu’il grandit, sa prise de conscience de la mort et de la décomposition l’affecte et érode subtilement sa joie de vivre, son idéalisme et sa présomption de l’immortalité. À force de voir la mort et la douleur partout autour de lui, il perd foi en la foi et en la bonté innée de l’homme. Mais s’il est raisonnablement fort – et chanceux – il peut ressortir de ce crépuscule de l’âme dans une renaissance de l’élan vital. À cause et en dépit de sa conscience de l’insignifiance de la vie, il pourra se forger une détermination et une affirmation toutes neuves. II ne pourra sans doute pas retrouver le même sentiment d’émerveillement pur de son enfance mais il pourra façonner quelque chose de plus durable et substantiel. Ce qu’il y a de plus terrifiant dans l’univers, ce n’est pas son hostilité mais son indifférence. Si nous parvenons à accepter cette indifférence et à relever les défis de la vie dans les limites imposées par notre mortalité – nonobstant les efforts de l’homme pour les changer – notre existence en tant qu’espèce peut revêtir un vrai sens et être épanouissante. Aussi vastes que soient les ténèbres, nous devons fournir notre propre lumière.

Le nihilisme y est palpable, mais revenons tout de même rapidement sur la phrase principale, « ce qu’il y a de plus terrifiant dans l’univers, ce n’est pas son hostilité mais son indifférence ». Parmi les définitions de l’aliénation, nous retrouvons ceci : « Fait de devenir étranger à soi-même, de perdre l’esprit ». Physiquement parlant, et c’est littéralement élémentaire, « nous ne sommes pas simplement « dans » l’Univers : nous en faisons partie. Nous en sommes nés », comme le rappelle l’astrophysicien américain Neil deGrasse Tyson. Cette perception de l’univers comme une entité extérieure et indifférente envers soi-même illustre précisément ce qu’est l’aliénation. L’absence de sens et l’absence du sentiment de connexion sont, ainsi que la dépression et d’autres maladies mentales, des troubles logiques directement liés au processus de civilisation.

Mais Vincent Mignerot, et son association Adrastia, n’en sont pas arrivés à l’écologie et à la perspective d’un effondrement directement à cause du caractère maladif du processus de civilisation, ni en raison des destructions environnementales qui l’accompagnent (de la 6ème extinction de masse, d’un souci de protection et de préservation des 200 espèces qui disparaissent chaque jour, d’un souci de protéger et de préserver les dernières forêts du globe, etc.), ni des injustices liées aux problèmes écologiques. L’image qui précède le manifeste Adrastia, le graphique des limites à la croissance de Dennis Meadows, nous indique la véritable raison. Il s’agit d’un malheureux problème de faisabilité. Continuer avec la société industrielle n’est pas faisable, aussi dommage que nous pensions que ce fût. Parce qu’il n’est pas techniquement et physiquement possible de continuer avec la société industrielle, qui nous précipite vers un effondrement dramatique, Vincent Mignerot et Adrastia se sont levés, pour nous expliquer que nous ne pouvions rien y faire, que nous n’avions plus qu’à continuer comme avant, que nous n’avions qu’à « conserver », et à « protéger », « nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies, puisque sans eux nous ne sommes rien d’humain ». Grandiose, n’est-il pas.

Il n’est pas fortuit que les mots et concepts clés quant au fonctionnement de la culture dominante – la civilisation, tels que « coercition » ou « oppression » ne soient pas mentionnés, ne serait-ce qu’une seule fois, dans « le piège de l’existence ».

D’ailleurs, pour vous éviter la lecture pénible et stérile de ce livre, truffé d’infatuations (nous ne compterons pas le nombre de fois où il renvoie le lecteur vers son autre chef d’œuvre, Essai Sur la Raison de Tout : La Vérité, tout en se jetant lui-même des fleurs au passage), en voici un florilège de lumineuses citations :

Ne changeons rien, comme c’est déjà le cas / c’est tout ce dont nous sommes capables / quant à notre avenir, si nous sommes contraints de détruire notre monde, la meilleure écologie possible reste assurément d’apaiser notre culpabilité / tout ce que nous faisons accélère notre perte et nous n’y pouvons rien  / Si nous dédouaner pour ce que nous sommes n’est désormais plus envisageable, nous pouvons en revanche enfin nous confronter honnêtement à nos errances, nos contradictions, notre lâcheté commune… ceux qui ne le pourront pas continueront à s’illusionner de discours laudateurs sur eux-mêmes et optimistes sur ce qu’ils imaginent être l’humanité, mais incompatibles avec le réel, et la vérité / Que devons-nous faire, que pouvons-nous faire ? – Rien / Nous utilisons tout ce qui nous entoure, les tablettes en pierre autrefois et les tablettes numériques aujourd’hui, mais aussi les récits oraux pendant des millénaires puis les livres et les SMS, pour écrire les plus belles histoires possibles sur nos capacités à surmonter l’irréductible paradoxe de notre nécessaire autodestruction évolutive / Toute pensée, même une pensée optimiste sur l’avenir, ne peut que participer à la destruction de l’équilibre écologique vital et à la disparition de l’humain à terme.

D’où, sinon d’un esprit manifestement torturé et fataliste pourraient sortir de telles insanités ?

Le plus ridicule, dans son livre, dans l’interview mentionnée, et dans sa pensée en général, reste peut-être le caractère amphigourique de son discours. Bien qu’il soit assez clair, assez explicite, que la pensée-système de Vincent Mignerot ait pour finalité une préservation, une protection et une conservation du statu quo, il ose affirmer, sans gêne aucune, à propos de Derrick Jensen, que son « approche » serait « commode » pour « légitimer » « la procrastination, voire le statu quo ».

Tandis que le site d’Adrastia, en pourfendeur du statu quo, met courageusement en avant le point de vue du chef économiste de l’Agence Française de Développement (le point de vue de la civilisation industrielle, pour la civilisation industrielle, et par la civilisation industrielle), et que beaucoup de ses membres sont issus de l’étatisme universitaire (ce milieu conçu pour perpétuer le statu quo).

Nous observons-là un des mécanismes inhérent à l’incohérence méthodologique de sa pensée-système ; dire de l’autre qu’il est coupable précisément de ce que l’on fait soit. Derrick Jensen est accusé de soutenir le statu quo (c’est exactement ce que fait Vincent Mignerot) ; ce n’est pas correct (c’est une posture de « privilégié » et de « mégalomane ») de prétendre avoir compris le monde dans son ensemble (c’est encore exactement ce que fait Vincent Mignerot), et ainsi de suite.

Bon nombre de membres de DGR (dont Derrick Jensen lui-même) ont personnellement participé et participent fréquemment à maintes opérations de blocage, d’occupation, de protection d’espace naturel, et autres actions de défense de l’environnement. Certains peuvent se targuer de résultats plus qu’honorables. Mais, bien sûr, selon Mignerot, ces actions sont « contre-productives » (voir plus bas dans le texte).

Tandis que des espèces disparaissent, que des êtres humains et non-humains sont impitoyablement exploités, opprimés, torturés et tués par l’immense machinerie de la civilisation industrielle, qui ravage au passage le paysage écologique planétaire et la psyché des humains qui lui servent de rouages, DGR (ainsi que Derrick Jensen) soutient ceux qui résistent. Ceux qui luttent. Ceux qui manifestent, qui se défendent, qui ripostent, qui occupent, et qui sabotent en défense de ce qui doit être défendu, comme les ZADistes de Notre-Dames-des-Landes et les antinucléaires de Bure. Mais ceux qui suivent DGR le savent bien.

Nous regrettons d’avoir été contraints de passer du temps à écrire cette note sur une pensée-système vantant la vacuité et la futilité pour l’être humain civilisé, finalement assimilé à l’être humain tout court, de tenter de s’opposer aux injustices, aux oppressions, aux coercitions, aux exploitations et à la destructivité de la culture dominante.

Mais la pensée de Vincent Mignerot n’est pas seulement absurde, fausse, et profondément aliénée, elle est dangereuse et criminelle, impardonnable. Sur l’ensemble de son livre, un seul paragraphe mentionne, sur deux phrases à peine et de façon abstraite, l’injustice de l’organisation sociale dominante, en parlant de « commerce déséquilibré » et d’une « spoliation arbitraire ». Ne pas étudier la réalité, l’origine (l’histoire) et le fonctionnement des mécanismes d’oppressions, des abus, des coercitions, des exploitations intrinsèques à la civilisation industrielle, mais conseiller à qui veut de « ne rien faire », au prétexte que « rien ne peut changer », est criminel. C’est se ranger du côté des oppresseurs, des bourreaux de la citation d’Howard Zinn.

JONI

Son fatalisme est un défaitisme, cette « opinion ou attitude de celui qui, dans un conflit, tend systématiquement à croire à la défaite, ou la souhaite et y contribue », une soumission au pouvoir (et à l’ordre établi) sous couvert d’une soumission aux soi-disant inéluctables phénomènes évolutifs (et aux lois scientifiques) qui l’aurait ordonné.

Signalons également que sur le site d’Adrastia a été publiée une interview de Paul Chefurka, un informaticien qui se qualifie lui-même de « taoïste fataliste radical » et de partisan du quiétisme. Les rationalisations de l’inaction, de la passivité, de l’abandon et de la démission de l’homme portent plusieurs noms.

En attendant, la civilisation demeure une zone de guerre où des millions de gens luttent, d’une multitude de façons et pour une multitude de raisons, dont leur survie, la protection de la nature, la protection ou la survie de leurs communautés opprimées, ou encore pour tenter de démanteler des institutions antidémocratiques, afin d’en établir des plus démocratiques. La lutte implique un ennemi. On lutte pour, et on lutte contre. Si vous ne souhaitez pas lutter contre, vous ne souhaitez en réalité pas lutter du tout. C’est là un des principaux défauts des mouvements et des courants d’opposition aux pouvoirs en place. En effet, ainsi que nous le rappelions plus haut, la peur et le malaise poussent les gens à fuir ce qui semble trop conflictuel, et à se réfugier dans un narcissisme passif, inoffensif, mais rassurant (vers lequel le slogan « changer le monde commence par se changer soi-même » a été détourné, au point de devenir une incitation à surtout ne pas s’attaquer au pouvoir en place, aux institutions oppressantes, aux infrastructures destructrices, etc., à ne pas franchir les bornes de la légalité, mais uniquement à faire du yoga, méditer, envoyer des ondes positives, à s’accommoder des choses afin d’accepter docilement ce qui se passe). Les médias de gauche et d’extrême gauche prêchent un festivisme grotesque à travers leurs promesses de transitions joyeuses et de décroissances conviviales; et pourquoi pas un agréable effondrement. Ces niaiseries viennent occulter des réalités plus brutes, comme le fait que « personne au monde, personne dans l’histoire n’a jamais obtenu sa liberté en faisant appel au sens moral de ceux qui l’oppriment », selon les mots d’Assata Shakur. L’irénisme pathologique et la non-violence distillés par la culture dominante pour sa propre protection, à grands renforts de falsifications historiques et de non-sens, sont des ennemis. La pensée des Vincent Mignerot de ce monde en est un autre.

Une dernière illustration du pourquoi, toujours tirée de son livre Le piège de l’existence : « Globalement, toute action de défense de l’environnement est contre-productive parce qu’elle dépend nécessairement d’une population qui détruit ou a détruit par ailleurs. »

Tout son travail n’est qu’une injonction pathétique et insensée à la passivité. Le fatalisme séculaire a toujours été et semble toujours être un poids mort pour les sociétés humaines, et non-humaines par extension. Bernard Charbonneau le formulait ainsi : « Les fatalités comme lois sociologiques naissent de la démission de l’homme », et à propos de l’émergence de la pensée-système : « Quand l’individu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est généralement pour construire des systèmes : un tout où le mouvement de l’Histoire s’identifie au devenir de la Vérité ; soit que la fatalité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puissances l’y conduisent, le besoin de rationaliser l’insolente irréductibilité de la vie, surtout le besoin de justifier un abandon total au fait par une justification totale selon l’esprit. » Cet « abandon » est immoral, une insulte envers ceux qui souffrent et ceux qui luttent. Pour reprendre les mots d’Antonio Gramsci, « Je suis en vie, je suis résistant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas ». Parce que « vivre c’est résister », nous encourageons la résistance contre les totalitarismes qui enferment l’esprit humain, transformant l’homme en mouton docile qui suit le troupeau, la résistance contre la centralisation, l’uniformisation, la résistance contre « la force des choses », contre ce fatalisme qui fait admettre l’inadmissible comme, par exemple, la soumission aveugle au pouvoir, qu’il soit techno-scientifique, politique ou financier.

Ce qui était autrefois évident, mais ne semble plus l’être en raison d’une aliénation qui ne cesse de progresser, et dont les symptômes confinent au nihilisme, voire au fatalisme, c’est que l’être humain n’est absolument pas voué à détruire son environnement, pas plus que la libellule, que le crapaud, que le roseau, que le renard ou que la girafe. Peut-être ce destin tragique ne concerne-t-il que les narcissiques et les fatalistes.

Collectif Le Partage


P.S. : Au final, rien d’étonnant. Vincent Mignerot (et Adrastia) et ses semblables n’ont aucun caractère subversif. A l’instar de l’ensemble des habitants des états-nations modernes, dont ils sont les produits, ils n’ont, sur la culture dans laquelle ils baignent, qu’un regard critique tout d’abord très limité. Cette restriction initiale de l’esprit critique n’a cependant rien d’une fatalité, puisque nombre d’individus parviennent à s’en défaire. Malheureusement, contrairement à ceux qui parviennent à voir au-delà de leur unique culture et de leur conditionnement, ils restent embourbés dans la bienséance officielle. Lorsque Vincent Mignerot critique DGR ou Derrick Jensen, c’est en réalité la culture dominante qui critique ceux qui la dérangent. Le différend qui oppose Adrastia et DGR, c’est celui qui oppose l’état aux anarchistes. Demander à Vincent Mignerot ce qu’il pense de Derrick Jensen et de DGR, c’est un peu demander à Bernard Cazeneuve ce qu’il pense des zadistes. Pas le même monde, pas le même langage.

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  1. Article intéressant qui replace notre vision souvent trop centrée sur la civilisation occidentale. Mais je ne partage pas la même vision que vous sur les idées de V.M., il pense en effet que le système est en cours d’effondrement et on doit accepter ce fait pour pouvoir construire quelque chose de nouveau. Malgré la pertinance des idées de DGR et les signaux d’alarmes des biologistes, climatologues… l’humanité ne réagit pas à la hauteur pourtant aucune classe nous oppresse et nous contrôle, nous pouvons nous construire un esprit critique et refuser la publicité et la consommation. Nous avons besoin de vivre la catastrophe pour changer, à part peut être les peuples menacés par la civilisation et les quelques écolos soucieux de la vie je pense que pour la majorité les priorités sont le confort et la reproduction…
    C’est peut être ça le réalisme selon V.M. et le fatalisme selon DGR…

    1. « l’humanité ne réagit pas à la hauteur pourtant aucune classe nous oppresse et nous contrôle, nous pouvons nous construire un esprit critique et refuser la publicité et la consommation. »

      Non, vraiment, c’est facile de dire ça, mais ce n’est pas du tout vrai pour la majorité des humains, cet esprit critique est difficile à acquérir aujourd’hui, le nier c’est méconnaitre la vie des gens. Voire notre dernier article sur Huxley et Orwell, et bien d’autres, dans notre rubrique fabrique du consentement.

      De plus, en insistant sur le besoin de conserver métiers, passions et lubies, VM se rend directement complice et instigateur des atrocités de la civilisation industrielle, en bon chien de garde du statu quo.

  2. Magnifique article. Je n’ai toujours pas vu les vidéos de Mignerot mais je risque de creuver le plafonnier. Mais s’il est à l’image des extraits éloquents que vous citez, je n’en prendrai peut-être pas la peine.
    Pourtant je m’interroge. J’ai passé deux ans à explorer avec angoisse les grands problèmes écologiques, et si je ne rechigne plus, aujourd’hui, à entrer dans la lutte, je me demande sincèrement ce qu’il est possible de « sauver ». A cause du climat surtout. Ce n’est évidement pas une raison suffisante pour baisser les bras (j’aime l’ironie fustigeant le narcissisme du « après moi le déluge »), surtout que la mégamachine s’essoufle un peu je trouve. Mais passons, c’est là un des risques de la collapsologie trop abstraite. Je trouve surtout très juste votre critique de l’anthropocentrisme, de la réductibilité de l’humanité à une civilisation folle, comme si la thermoindustrie se devait de conquerir le monde et de faire sauter la planète..j’irai voir vos références… ALain Gras insiste suffisament sur la génèse de cette civilisation, certes sur le concours assez fortuit des circonstances, mais sur le choix qui est opéré. Puisque choix il y a, volonté peut-être trouvée. Fressoz et Jarridge font un excellent travail de recomposition des instances politiques à la manoeuvre, un angle enfin déffriché pour comprendre. Voilà pour la petite Histoire, qui n’est pas l’Humanité.
    Un dernier mot : si vous insistez régulièrement sur l’aliénation dont nous sommes tous victimes (en société urbaine, c’est inévitable), il me semble que vous devriez également appréhender le degré de culpabilité, non parmi la crème de l’élite certainement décompléxée, mais parmi les suiveurs qui sont à mon avis, tant complices que victimes, dans une mesure moindre évidement que ceux évoqués par Ward Churchill qui s’accomodent de leur vie dans un pays dévasté, mais sans doute souffrent ils aussi. Même un milliardaire chinois a recemment reconnu qu’avoir bati son empire était la plus grosse erreur de sa vie.

    Un contributeur écologiste de Nuit debout Paris, après une première lecture sur un article de votre site, que je vais reccommander.

    1. On ne sait pas trop ce que l’évolution climatique nous apporte, si ce n’est que ça ne sent pas très bon. Tout ce qui peut être sauvé doit l’être, un arbre, un bois, une forêt, une zone humide, un cours d’eau, un fleuve, une nappe phréatique, etc. Une espèce qui s’éteint, c’est définitif. Tant qu’elle est en vie, elle peut survivre et s’adapter, qui sait, à ce qui vient, ne serait-ce que pour un temps. Des équilibres de biomes sont en jeu. Peut-être plus que ça. On constate des choses étonnantes au niveau de la renaissance des prairies. Elles capturent énormément de carbones lorsqu’elles reprennent vie d’elles-mêmes. Une étude montrait ça sur une prairie en Russie je crois, un endroit d’où l’homme avait du partir. On ne sait que peu de choses sur ce genre de phénomène, mais simplement parce qu’il y en a peu. On ne sait pas vraiment comment la nature, sans la civilisation, se comporterait.

      Lisez le manifeste d’adrastia, c’est consternant.

      Merci à vous. Nous allons bientôt organiser une journée de présentation de l’association d’écologie radicale que nous créons, à Paris.
      On espère vous y voir!

  3. Désolé les gars vous vous êtes fait piqués des adhérents par Adrastia, je viendrais à votre présentation, filez moi la date, et bon effondrement à tous, quand même, parce qu’au bout du compte on aura tous les poumons bouffés par les micro particules,le spermes à zéro, pas vrai? « Roberto qui vous soutient depuis le bas de la falaise »

    1. Je ne pense pas qu’on se soit fait piqué des adhérents par Adrastia. Ce n’est pas du tout le même monde. Le problème c’était surtout l’interview aux remarques plus que mauvaises, et, bien sûr, leur manifeste, leur idéologie.

  4. Je ne connaissais pas V.M il y a quelques jours et n’avait jamais entendu parlé de de votre organisation mais je trouve très censé ce que raconte V.M. du peu d’informations que j’ai pu récolter pour le moment. Mon problème avec votre article, comme beaucoup d’autres dans différents domaines, est que vous vous opposiez catégoriquement à certaines idées : « « l’exis­tence humaine » soit « incom­pa­tible » avec la « protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment » » , sans nous proposer de douter avec vous mais plutôt de réfuter ces idées comme si vous déteniez la vérité absolue. Pas de questionnement, pas de doute, vous savez que c’est faux. Du coup, pour des gens qui, comme moi, ne sont pas suffisamment renseigné sur ces problématiques, vous perdez tout de suite toute crédibilité et au fur et à mesure de la lecture où vous ne cessez de « tacler » V.M ironiquement ou directement cela devient complètement « chiant ». Je suis désolé, vous avez sûrement plein de choses intéressante à dire mais proposez nous un raisonnement argumenté divergent des idées de V.M plutôt que de dire « oui bon c’est un idiot, les nihilistes c’est le mal etc .. »

    Première question : pourquoi l’humanité ne serait-elle pas effectivement à l’image d’un virus, d’une anomalie, se développant dans un milieu qu’elle détruit et que cela soit inscrit dans sa nature même ?

    1. Tu réalises qu’il y a des arguments, un tas, dans l’article, en plus des jugements sur VM ? Je ne vais pas m’amuser à tout recopier mais tu devrais prendre le temps de le relire. J’imagine qu’en moderne moyen, tu n’as que peu de connaissances anthropologiques et ethnologiques. Donc je me contenterai de ceci : les gens comme VM, occidentaux, aisés, ignorant tout de la diversité culturelle dont est constituée l’humanité, sont très mal placés pour se permettre d’affirmer que « l’humanité est un virus ». Et pour la principale raison que vous ne savez rien de l’impact écologique du peuple Tolowa, des peuples San, des Karen, des Orang Asli Batek, des Penan, etc., je pourrais continuer à citer des milliers de peuples aux cultures très diverses. Vous jugez « l’humanité » sur la base du peu que vous en connaissez, ou sur la base de la mono-culture qui s’est violemment imposée au détriment des autres. Votre jugement sur l’humanité est donc faux et ne signifie rien. Rien qu’une abdication, qu’une occultation de sa diversité et de l’impérialisme d’une seule de ses composantes. Si vous avez cette impression que l’humanité est une sorte de virus, c’est précisément parce que votre esprit est le produit de l’insanité de la monoculture dominante, destructrice et auto-destructrice. Pour le dire autrement, si vous avez cette impression, c’est parce que votre pensée n’est que le produit des prétentions, de l’idéologie (de la folie) de la monoculture dominante, le stade terminal de son délire morbide.