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Le temps est compté : interview avec un éco-saboteur (partie 2)
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Traduc­tion d’une inter­view initia­le­ment publiée (en anglais) à l’adresse suivante, le 25 avril 2015.


Note: Au long de cette inter­view, deux expres­sions sont utili­sées pour dési­gner deux facettes de l’ac­ti­visme: l’above­ground (le côté offi­ciel et auto­risé de l’ac­ti­visme) et l’under­ground (le côté non-auto­risé, sabo­tage, clan­des­tin).

En 1993 Michael Carter a été arrêté et condamné pour acti­visme écolo­gique clan­des­tin (under­ground). Depuis, il travaille dans le domaine auto­risé (above­ground), luttant contre les ventes de bois d’œuvre et les conces­sions pétro­lières et gazières, proté­geant les espèces mena­cées, et bien d’autres choses encore. Aujourd’­hui, il est membre de Deep Green Resis­tance Colo­rado Plateau et l’au­teur du récit « King­fi­sher’s Song : Memo­ries Against Civi­li­za­tion » (Le Chant du Martin-Pêcheur : Souve­nirs Contre la Civi­li­sa­tion).

Time Is Short [en français: Le temps est compté] s’est entre­tenu avec lui au sujet de ses actions, de sa résis­tance clan­des­tine ainsi que des pers­pec­tives et des problèmes auxquels le mouve­ment écolo­gique est confronté. En raison de sa longueur, l’in­ter­view est présen­tée en trois parties. Ici commence la partie 2 (pour la partie 1, c’est par ici) :

Time is Short (TIS) : Vos actions n’étaient pas liées à d’autres enjeux et ne s’ins­cri­vaient pas dans une pers­pec­tive plus large. A ton avis dans quelle mesure une analyse bien cadrée est-elle impor­tante en matière de sabo­tage ou d’autres actions du même type ?

Michael Carter (MC) : Elle est d’une impor­tance primor­diale. La déter­mi­na­tion des enjeux est un moyen parmi d’autres de venir à bout des diver­gences, comme c’est le cas pour le droit à l’avor­te­ment qui est assi­milé soit à un meurtre soit à une solu­tion de confort. Le problème de la faim dans le monde est, quant à lui, consi­déré comme une diffi­culté tech­nique, à savoir comment procu­rer de la nour­ri­ture aux popu­la­tions pauvres, et non comme la consé­quence inévi­table de l’agri­cul­ture et du capi­ta­lisme. Les consom­ma­teurs de médias aiment bien ce genre d’em­bal­lages bien fice­lés.

Au début des années 90, les espaces natu­rels et la préser­va­tion de la biodi­ver­sité étaient défi­nis comme des ques­tions d’ordre esthé­tique ou comme un conflit d’in­té­rêts parti­cu­liers au sein d’un groupe d’usa­gers ; entre des pêcheurs et des bûche­rons, par exemple, ou entre des randon­neurs et des utili­sa­teurs de véhi­cules tout terrain. C’est comme ça qu’on justi­fiait les déci­sions poli­tiques et les compro­mis, parti­cu­liè­re­ment sur le plan légis­la­tif. Ma plus grande campagne above­ground (offi­cielle) de cette époque était contre un projet de loi rela­tif aux espaces natu­rels du Montana, à cause de la formu­la­tion de la « clause » qui auto­ri­sait le déve­lop­pe­ment indus­triel de terres fédé­rales dépour­vues de routes. Pour­tant, la majeure partie du débat public a tourné autour  d’une compa­rai­son simpli­fiée à outrance entre super­fi­cie proté­gée et super­fi­cie non proté­gée. La discus­sion est appa­rue raison­nable – modé­rée- parce que la ques­tion était bana­li­sée dès le départ.

Ce genre de situa­tion persiste encore à ce jour, où des compro­mis entre secteur indus­triel, gouver­ne­ment et écolo­gistes corpo­ra­tifs reposent sur un contexte poli­tique plutôt que sur une réalité biolo­gique ou physique – une zone que des indus­triels ou des amateurs d’en­gins moto­ri­sés accep­te­raient de proté­ger pour­rait ne pas être viable pour une espèce mena­cée, même si la super­fi­cie déli­mi­tée paraît très raison­nable. Les acti­vistes se sentent obli­gés d’ar­gu­men­ter dans un contexte centré sur l’être humain – consi­dé­rant que le monde natu­rel nous appar­tient, que ce soit pour le diver­tis­se­ment ou pour l’in­dus­trie – ce qui nous met en posi­tion de faiblesse, autant sur le plan psycho­lo­gique que sur le plan poli­tique, parti­cu­liè­re­ment pour les combat­tants de l’ombre.

Lorsque j’étais l’un d’entre eux, je n’avais jamais l’im­pres­sion d’œu­vrer à partir d’une posi­tion sans équi­voque. Est-ce que je prenais le risque de passer 10 ans en prison pour une piste de randon­née ? Non. Pourquoi prenais-je alors ce risque ? Je choi­sis de ne pas pous­ser trop avant la réflexion, seule­ment de conti­nuer à livrer bataille. Ce fut ma deuxième pire erreur après les mesures de sécu­rité insuf­fi­santes. Sans inten­tions claires et une solide appré­hen­sion de la situa­tion, les actions peuvent manquer de coor­di­na­tion et deve­nir poten­tiel­le­ment dénuées de sens. Aucun mouve­ment above­ground (offi­ciel) conscien­cieux ne les soutien­dra. On peut s’em­pê­trer dans sa propre incer­ti­tude.

Si je devais envi­sa­ger main­te­nant l’ac­tion under­ground (clan­des­tine) – ce qui n’est pas le cas bien sûr, car on doit choi­sir soit le domaine auto­risé soit la clan­des­ti­nité et s’y tenir, encore une erreur que j’ai commise – je la consi­dé­re­rais comme une partie de la lutte contre une struc­ture de pouvoir plus vaste, contre la civi­li­sa­tion dans sa globa­lité. Et il est impor­tant de bien comprendre qu’il ne faut pas confondre civi­li­sa­tion et huma­nité.

TIS : Tu as dit que la civi­li­sa­tion était un projet qui repo­sait sur l’agri­cul­ture. Peux-tu déve­lop­per ?

MC : Rien de ce que fait la culture domi­nante, qu’il s’agisse de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière et de la pêche indus­trielle, de la produc­tion d’élec­tri­cité ou de l’ex­trac­tion d’éner­gies fossiles, n’est aussi destruc­teur que l’agri­cul­ture. Rien de tout cela n’est possible sans agri­cul­ture. Les couches arables ne subsis­te­ront pas plus d’une quaran­taine d’an­nées, tandis que l’agri­cul­ture est en train de les épui­ser comme si elles devaient durer éter­nel­le­ment. Ces sols sont comme le sable dans le sablier de la civi­li­sa­tion, ainsi que les éner­gies fossiles et les mine­rais ; ils n’existent qu’en quan­tité limi­tée. En ce qui concerne les limites physiques, la civi­li­sa­tion brille par son inco­hé­rence et n’a même pas conscience de ses propres inté­rêts fonda­men­taux. Elle tente seule­ment de garder secret le fait qu’elle va tout rava­ger, mais il s’agit d’un secret de Poli­chi­nelle. Dans un monde aux ressources limi­tées, elle ne peut en aucune façon fonc­tion­ner encore bien long­temps et en ce moment, elle ne fait que grigno­ter les dernières fron­tières. Si la civi­li­sa­tion existe toujours dans 20 ans, le nombre de zones sauvages dési­gnées impor­tera peu ; la civi­li­sa­tion les aura rava­gées avant.

TIS : En quoi cette analyse peut-elle être utile ? Le fait que la civi­li­sa­tion ne puisse jamais être soute­nable n’ôte-t-il pas tout espoir de réus­site ?

MC : Si nous voulons sérieu­se­ment proté­ger le vivant et promou­voir la justice, nous devons recon­naître que l’hu­ma­nité civi­li­sée ne pren­dra jamais les mesures néces­saires à l’avè­ne­ment d’un style de vie soute­nable, car son histoire n’est faite que de guerres et d’oc­cu­pa­tions. Voilà à quoi s’em­ploie la civi­li­sa­tion : livrer des guerres et occu­per des terri­toires. On a l’im­pres­sion que c’est intrin­sèque au progrès, que c’est le propre de l’hu­ma­nité mais ce n’est pas le cas. La civi­li­sa­tion donnera toujours la prio­rité au pouvoir et à la domi­na­tion et ne permet­tra jamais que cette prio­rité soit remise en cause.

Par exemple, en matière de produc­tion alimen­taire on pour­rait assez faci­le­ment passer des céréales annuelles aux grami­nées vivaces, pour la produc­tion du lait, des œufs et de la viande. La ferme Poly­face en Virgi­nie a prouvé que c’est tout à fait réali­sable ; sur une grande échelle cela appor­te­rait un énorme bien­fait, en permet­tant notam­ment la séques­tra­tion du carbone, la dimi­nu­tion des cas de diabète et d’obé­sité et de l’uti­li­sa­tion des pesti­cides et des ferti­li­sants. Mais l’herbe ne peut pas être conver­tie en marchan­dise ; elle ne peut être ni stockée ni commer­cia­li­sée et ne pourra donc jamais servir les besoins du capi­ta­lisme. Donc, ce débat n’aura jamais lieu sur CNN, parce qu’il est trop éloi­gné de la façon dont le problème est défini. Pratique­ment personne ne discute de ce qui ne va pas vrai­ment. On ne se préoc­cupe que de savoir quel Etat capi­ta­liste ou Etat-nation sera le premier à s’em­pa­rer des dernières ressources dispo­nibles et comment la tech­no­lo­gie pour­rait gérer les crises qui en résul­te­ront.

TOROGINAL

Un autre exemple est celui du projet de mine de cuivre à Oak Flat, près de Supe­rior, dans l’Ari­zona. L’ad­mi­nis­tra­tion Eisen­ho­wer avait inter­dit l’ex­ploi­ta­tion minière sur le terri­toire en 1955, et en décembre 2014 le Sénat a annulé cette inter­dic­tion à l’aide d’une clause inti­tu­lée Loi d’Au­to­ri­sa­tion pour la Défense mili­taire, et Obama l’a signée. Le séna­teur de l’Ari­zona John McCain a déclaré : « Pour main­te­nir la puis­sance de l’ar­mée qui possède la tech­no­lo­gie la plus avan­cée au monde, les forces armées des Etats-Unis ont besoin d’ap­pro­vi­sion­ne­ments en cuivre pour leur équi­pe­ment, les muni­tions et l’élec­tro­nique ». Tu vois comment il justi­fie l’ex­ploi­ta­tion du cuivre à des fins mili­taires ? Il a mis un terme au débat avec une justi­fi­ca­tion inat­taquable, puisque aucun membre du gouver­ne­ment – et pratique­ment personne parmi le grand public – ne remet­tra en ques­tion les besoins mili­taires.

TIS : Es-tu en train de sous-entendre qu’il n’y a pas la moindre possi­bi­lité de chan­ge­ment ?

MC : Ce que je veux dire c’est qu’il va falloir se battre. Les muta­tions sociales impor­tantes sont géné­ra­le­ment invo­lon­taires, et contraires aux idées popu­laires prônant « soyez le chan­ge­ment que vous voulez voir dans le monde » et « le prin­cipe de majo­rité ». La plupart des Blancs du Sud ne voulaient pas que le Mouve­ment des droits civiques existe et encore moins qu’il réus­sisse. De toute façon, aux États-Unis, la démo­cra­tie est essen­tiel­le­ment une fiction théo­rique dans la mesure où c’est une toute petite élite poli­tique et finan­cière qui tire les ficelles.

Par exemple, dans l’État plus ou moins progres­siste de l’Oré­gon, le lobby de l’agri­cul­ture a réussi à reje­ter une mesure desti­née à étique­ter des denrées alimen­taires conte­nant des OGM. La majo­rité des parti­ci­pants au vote était d’ac­cord pour ne pas savoir ce qu’il y avait dans leur nour­ri­ture, leur besoin le plus intime parce que ceux qui sont au pouvoir possèdent suffi­sam­ment d’argent pour les en convaincre. Cela ne sert pas à grand-chose de tenter de faire entendre raison à ceux qui tiennent les rênes de la civi­li­sa­tion, ou alors à ceux qu’elle a piégés, poli­tique­ment, finan­ciè­re­ment ou peu importe comment. Tant que la classe diri­geante pourra extraire des richesses de la terre et de notre travail, elle le fera. Si elle possède les machines et l’éner­gie néces­saires au fonc­tion­ne­ment de son écono­mie, elle se servira en dernier ressort de toutes les ruses poli­tiques pour parve­nir à ses fins. Elle rava­gera des vies et la terre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à rava­ger. Lorsque le sol dispa­raî­tra, c’en sera tota­le­ment fini de l’es­pèce humaine.

Quel est l’in­té­rêt de compo­ser avec un système poli­tique qui n’a de toute évidence pas toute sa raison ? Une manière plus sensée de prendre en main la situa­tion préoc­cu­pante de la planète serait d’as­seoir les déci­sions tactiques sur une stra­té­gie qui vise­rait à confisquer le pouvoir à ceux qui sont en train de la détruire. C’est le prin­cipe de base, c’est ce que nous devons entendre lorsque nous parlons de lutte radi­cale, à savoir une lutte qui s’at­taque aux racines du mal.

Imagine un monde où il n’y aurait plus de nour­ri­ture, des tempé­ra­tures en hausse, des épidé­mies, la séche­resse, la guerre. Il est en train de se dérou­ler sous nos yeux. C’est contre tout ça que nous nous battons. Ou plutôt nous nous battons pour un monde qui puisse vivre, un monde de forêts, de prai­ries et de rivières s’écou­lant libre­ment qui enri­chi­raient et stabi­li­se­raient le sol et main­tien­draient la diver­sité biolo­gique et l’abon­dance. C’est l’amour que nous éprou­vons pour le monde qui doit nous guider.

TIS : Tu suggères une lutte qui modi­fie­rait entiè­re­ment le compor­te­ment des humains, la fin de l’éco­no­mie capi­ta­liste, l’ef­fon­dre­ment final de la société bâtie sur le modèle de l’Etat-nation. Tout cela paraît incroya­ble­ment diffi­cile. Comment les résis­tants s’y pren­draient-ils ?

MC : Nous pouvons commen­cer par construire un mouve­ment qui fonc­tion­ne­rait comme une culture de substi­tu­tion à la culture dans laquelle nous sommes englués. Puisque la culture civi­li­sée ne donnera pas son aval à ceux qui tente­ront de la déman­te­ler, nous avons besoin d’autres systèmes de soutien maté­riel, psycho­lo­gique et émotion­nel.

Ce serait parti­cu­liè­re­ment impor­tant pour un mouve­ment clan­des­tin. Dans l’idéal, il devrait appar­te­nir à une commu­nauté qui connaî­trait ses secrets et qui colla­bo­re­rait avec lui, tout comme le font les mili­taires. Cons­truire ce réseau en secret sera diffi­cile, car si ses membres observent une sécu­rité rigou­reuse, comment feront-ils ne serait-ce que pour trou­ver des personnes qui les approuvent ? Mais comme une ou deux personnes isolées ne peuvent pas faire grand-chose, il leur faudra trou­ver le moyen de le faire. Il s’agit là cepen­dant d’un problème de logis­tique et il est impor­tant de le sépa­rer des problèmes d’ordre person­nel.

Lorsque j’ac­com­plis­sais des actions illé­gales, je voulais que les gens me consi­dèrent comme un défen­seur de l’en­vi­ron­ne­ment pur et dur, ce qui était, étant données les circons­tances, folle­ment stupide et narcis­sique. Si on a des problèmes de ce genre – et beau­coup de gens en ont dans la culture étrange et néfaste qui est la nôtre – il faut recou­rir à la théra­pie et à l’in­tros­pec­tion pour les résoudre, et non à l’ac­ti­visme. La solu­tion la plus élégante serait que votre commu­nauté secrète vous soutienne et vous recon­naisse, vous aide à trou­ver la force et la soli­da­rité dont vous avez besoin pour effec­tuer des tâches rudes et néces­saires, mais d’autres alter­na­tives sont quand même possibles.

TIS : Tu as été impliqué dans des opéra­tions envi­ron­ne­men­tales offi­cielles dans les années qui ont suivi tes actions clan­des­tines. Sur quoi as-tu travaillé et que fais-tu en ce moment ?

MC : Je me suis d’abord occupé de ques­tions touchant à l’ex­ploi­ta­tion fores­tière – comme rédi­ger des recours contre la vente de bois et des choses du même acabit. Plus tard, j’ai aidé à la rédac­tion de péti­tions pour proté­ger des espèces sous l’égide du Endan­ge­red Species Act (Loi sur la protec­tion des espèces en danger). Par contre, cette tâche m’a épuisé et il m’a fallu beau­coup de temps avant de m’y replon­ger. Ceux qui travaillent dans le domaine auto­risé ont eux aussi besoin du soutien d’une commu­nauté – plus que jamais. Le livre de Derrick Jensen, Un Langage plus Ancien que les Mots (A Language Older Than Words) a clari­fié la situa­tion globale dans mon esprit et a répondu à nombre des ques­tions que je me posais sur ce qui rendait les choses si diffi­ciles à l’heure actuelle. Il m’a appris à prendre conscience de ce qu’à mesure que l’échéance de la culture civi­li­sée se rapproche, les gens deviennent plus égocen­triques, plus apathiques et plus cruels que jamais. Ceux qui sont encore capables de ressen­tir les choses doivent se serrer les coudes autant qu’ils le peuvent. Lorsque le mouve­ment Deep Green Resis­tance a vu le jour, il m’est apparu comme la solu­tion parfaite et je me consacre depuis à contri­buer à sa construc­tion. Susan Hyatt et moi-même sommes en train de rédi­ger une série d’es­sais  sur la psycho­lo­gie de la civi­li­sa­tion et sur la manière de culti­ver la santé mentale néces­saire à la résis­tance. Je m’in­té­resse aussi à la propa­gande clan­des­tine posi­tive. Il est impor­tant d’avoir des histoires à racon­ter pour épau­ler ce que les gens font et pensent. Cela aide à culti­ver la confiance et le courage dont les acti­vistes ont besoin. C’est pour ça que les gouver­ne­ments publient de la propa­gande en temps de guerre ; parce que ça marche.

TIS : Donc tu penses que la propa­gande peut s’avé­rer utile ?

MC : Oui. Ce mot est doté d’une conno­ta­tion néga­tive pour de bonnes raisons, mais je ne pense pas qu’il soit néces­sai­re­ment mauvais de vouloir influen­cer média­tique­ment les pensées et les actes, tant que la démarche est honnête. L’Al­le­magne nazie a utilisé la propa­gande certes mais George Orwell et John Stein­beck l’ont fait aussi. Si on renverse la civi­li­sa­tion – c’est-à-dire si  les systèmes respon­sables de l’injus­tice sociale et de la destruc­tion plané­taire sont défi­ni­ti­ve­ment neutra­li­sés – les gens qui choi­si­ront d’agir contre pratique­ment tout ce qu’on leur a inculqué devront four­nir un effort soutenu pendant de longues années et ne pas hési­ter à risquer leur liberté et leur vie pour susci­ter ce chan­ge­ment. Il nous faudra des cultures de résis­tances tota­le­ment inédites. Elles néces­si­te­ront un grand nombre de fictions nouvelles pour nour­rir la percep­tion de la véri­table iden­tité des humains, du but de leur exis­tence et de la manière dont ils sont reliés à d’autres espèces vivantes. A ma connais­sance il y a peu d’écrits, de films ou d’autres formes d’ex­pres­sion qui entre­prennent d’agir dans ce sens.

Edward Abbey a écrit quelques livres marrants et c’est tout ce qu’on avait entre les mains; alors on s’en est inspi­rés en espé­rant qu’on allait se marrer un peu et qu’on fini­rait par obte­nir de bons résul­tats. On ne peut plus se payer le luxe de cette auto-complai­sance. Je ne dis pas que l’hu­mour n’a pas lieu d’être – bien au contraire – mais la situa­tion de la planète et la situa­tion sociale de la civi­li­sa­tion sont aujourd’­hui beau­coup plus drama­tiques qu’elles ne l’étaient à l’époque de Abbey. Une propa­gande effi­cace devrait reflé­ter cela – il faudrait qu’elle fasse un état des lieux de la conjonc­ture et qu’elle four­nisse une solu­tion, de façon à ce que les résis­tants poten­tiels puissent choi­sir le rôle qu’ils vont jouer.

Pas la couverture du prochain livre de Serge Latouche.

C’est impor­tant pour tout le monde, mais parti­cu­liè­re­ment impor­tant pour la clan­des­ti­nité. Au moment de la Seconde Guerre Mondiale, les Alliés ont diffusé le roman de propa­gande de Stein­beck The Moon is Down (Lune Noire) à travers toute l’Eu­rope occu­pée. C’était un livre court et simple qui racon­tait le combat d’une petite ville de Norvège contre les nazis. Le ton employé était si léger que  certains membres du gouver­ne­ment US ont accusé Stein­beck de sympa­thi­ser avec l’en­nemi parce qu’il y dépei­gnait de façon réaliste les soldats alle­mands comme de simples personnes aux prises avec une situa­tion épou­van­table et non comme des monstres surhu­mains. Et pour­tant les forces d’oc­cu­pa­tion abat­taient sur place toute personne en posses­sion de ce livre. Si on compare avec les livres de Abbey, on constate à quel point The Monkey Wrench Gang (Le Gang de la clef à molette) est large­ment en-deçà de la tâche requise.

TIS : As-tu des titres de propa­gande contem­po­raine à suggé­rer ?

MC : Les deux volumes du livre Endgame de Derrick Jensen sont les meilleurs qui me viennent à l’es­prit ainsi que le livre Deep Green Resis­tance du même auteur. Il existe aussi des exemples de propa­gande néga­tive qui valent le coup d’être mention­nés. Le livre A Friend of the Earth (Un ami de la Terre) de T.C Boyle. Les films « The East » et « Night Moves » parlent tous deux des acti­vistes clan­des­tins et ce sont des films horribles, du moins en tant que propa­gande pour une résis­tance effi­cace. Dans « The East » , une agence de rensei­gne­ments privée infiltre une cellule dont les seuls objec­tifs sont les opéra­tions théâ­trales et la vengeance et « Night Moves » est encore pire ; il met en scène deux hommes crâneurs et une femme désem­pa­rée qui font sauter un barrage hydro­élec­trique. Le message est : « Ne vous attaquez pas à ce genre de trucs ou vous fini­rez par vous faire flin­guer. » Mais ces films soulèvent quand même certains problèmes qu’on rencontre dans les groupes ayant d’orien­ta­tion anar­chiste : ils ont tendance à déni­grer les femmes et ils opèrent sans stra­té­gie cohé­rente. Ils s’en­gagent pour l’iden­tité, l’adré­na­line, les pers­pec­tives de contact – qui sont toutes de mauvaises raisons de s’en­ga­ger. Donc je suppose que ces films méritent qu’on s’y inté­resse pour comprendre comment il ne faut pas se compor­ter. Il en va de même pour le docu­men­taire « If a tree falls » qui raconte l’his­toire du Front de Libé­ra­tion de la Terre.

Les mouve­ments prônant le chan­ge­ment social peuvent souf­frir de problèmes d’im­ma­tu­rité et de nombri­lisme autant que les indi­vi­dus. L’éco­lo­gie radi­cale, comme tant de causes gauchistes, en est truf­fée. La plupart des mili­tants de Eart First! que j’ai connus dans les années 90 étaient si fiers de leurs prouesses festives qu’on ne pouvait pas passer du temps avec eux sans les voir se défon­cer et épilo­guer sans fin sur leurs exploits tout au long de la jour­née du lende­main. Une des raisons pour lesquelles je me suis éloi­gné de ce mouve­ment était leur trop-plein d’ar­ro­gance et de subjec­ti­vité. Ils semblaient passer le plus clair de leur temps à repro­cher à leurs cama­rades leur mode de vie corrompu parce qu’ils utili­saient du papier toilette ou condui­saient des vieilles camion­nettes au lieu de se dépla­cer à vélo.

Cela peut mener à des affron­te­ments culpa­bi­li­sants ridi­cules. Il n’est pas éton­nant que les écolo­gistes aient si mauvaise répu­ta­tion auprès du milieu ouvrier, quand ils se laissent aller à des pinaillages mora­li­sa­teurs qui ne sont en réalité qu’un reflet de leurs avan­tages circons­tan­ciels et de leur disper­sion dans la défense effi­cace de la terre. Dites à une mère qui bosse de mettre son lave-vais­selle au rebut parce que vous avez entendu dire que c’était inef­fi­cace, et vous verrez où ça vous mènera. C’est l’une des pires choses qu’on puisse dire à quelqu’un, surtout parce que ça renforce le poids d’une sorte de respon­sa­bi­lité égale­ment parta­gée en matière de destruc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. C’est ce senti­ment que nos diri­geants veulent que nous ayons. Des promo­teurs construisent des terrains de golf dans le désert et nous croyons chan­ger les choses en nous bros­sant les dents à sec. Qu’est-ce que ça peut bien te faire de savoir qui est plus écolo que tu ne l’es ? On est en train d’évis­cé­rer le monde sous nos yeux.

Fin de la partie 2


Traduc­tion: Héléna Delau­nay

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