folder Classé dans Antiprogressisme, Fabrique du consentement, Guerre / Géopolitique, Le mythe du progrès
L'incohérence du socialisme: le mythe du progrès & le culte de la machine (par George Orwell)
comment One Comment
Texte très intéressant de George Orwell, bien que nous ne soyons pas des partisans du socialisme (dont nous partageons la volonté d'une société sans classes) ni d'aucune forme de société de masse, pour sa critique du machinisme et du progressisme, assez juste et assez claire.

Prié d’ex­pliquer pourquoi les gens intel­li­gents se trouvent si souvent de l’autre côté de la barri­cade, le socia­liste invoquera en géné­ral des raisons de bas inté­rêt, conscientes ou incons­cientes, la convic­tion non fondée que le socia­lisme ne peut pas « marcher », ou la simple peur des horreurs et désa­gré­ments inhé­rents à la période révo­lu­tion­naire précé­dant l’ins­tau­ra­tion du socia­lisme. Tout ceci a certes son impor­tance, mais il ne manque pas d’in­di­vi­dus insen­sibles à des consi­dé­ra­tions de cet ordre et qui n’en sont pas moins réso­lu­ment hostiles au socia­lisme. S’ils rejettent le socia­lisme, c’est pour des raisons spiri­tuelles ou « idéo­lo­giques ». Leur refus n’est pas dicté par l’idée que « ça ne peut pas marcher », mais au contraire par la crainte que ça marche trop bien. Ce qu’ils redoutent, ce n’est pas les événe­ments qui peuvent venir trou­bler le cours de leur vie, mais ce qui se passera dans un futur éloi­gné, quand le socia­lisme sera devenu une réalité.

Il m’a très rare­ment été donné de rencon­trer un socia­liste convaincu capable de comprendre que les gens réflé­chis puissent être en désac­cord avec l’objec­tif vers lequel semble tendre le socia­lisme. Le marxiste, en parti­cu­lier, ne veut voir là qu’une mani­fes­ta­tion de senti­men­ta­lité bour­geoise. En règle géné­rale, les marxistes ne sont pas très habiles pour ce qui est de lire dans les pensées de leurs adver­saires ; s’il en était autre­ment, la situa­tion en Europe ne serait peut-être pas aussi critique qu’elle l’est aujourd’­hui. En posses­sion d’une tech­nique qui, semble-t-il, four­nit réponse à tout, ils ne se soucient guère de cher­cher à savoir ce qui se passe dans la tête des autres. Je cite­rai ici un exemple pour mieux me faire comprendre. Se réfé­rant à la théo­rie large­ment diffu­sée — et qui en un sens est certai­ne­ment vraie — selon laquelle le fascisme est un produit du commu­nisme, M. N. A. Holda­way, un des auteurs marxistes les plus solides que nous ayons, écrit ce qui suit :

« La légende éculée du commu­nisme condui­sant au fascis­me… L’élé­ment de vérité qu’elle comporte, le voilà : l’ap­pa­ri­tion d’une acti­vité commu­niste aver­tit les classes diri­geantes que les partis travaillistes démo­cra­tiques ne sont plus à même de tenir en coupe réglée la classe ouvrière, et que la dicta­ture capi­ta­liste doit dès lors prendre une autre forme pour se perpé­tuer. »

On voit ici où le bât blesse. Ayant décelé la cause écono­mique cachée du fascisme, l’au­teur pose comme allant de soi que l’as­pect spiri­tuel de la ques­tion est dénué d’im­por­tance. Le fascisme est dépeint comme une manœuvre de la « classe diri­geante », ce qu’il est effec­ti­ve­ment en substance. Mais ceci explique unique­ment l’at­ti­rance que le fascisme peut exer­cer sur les capi­ta­listes. Que dire des millions de gens qui ne sont pas des capi­ta­listes, qui, sur le plan maté­riel, n’ont rien à attendre du fascisme, qui bien souvent s’en rendent parfai­te­ment compte, et qui pour­tant sont fascistes ? De toute évidence, leur choix est pure­ment idéo­lo­gique. S’ils se sont jetés dans les bras du fascisme, c’est unique­ment parce que le commu­nisme s’est attaqué, ou a paru s’at­taquer, à des valeurs (patrio­tisme, reli­gion) qui ont des racines plus profondes que la raison écono­mique. Et en ce sens, il est parfai­te­ment exact que le commu­nisme fait le lit du fascisme. Il est navrant que les commu­nistes s’obs­tinent à sortir des lapins écono­miques de chapeaux idéo­lo­giques. En un sens, cela a bien pour effet de révé­ler la vérité, mais avec cette consé­quence annexe que la propa­gande commu­niste manque pour l’es­sen­tiel son but. C’est cette réac­tion de rejet intel­lec­tuel à l’égard du socia­lisme, telle qu’elle se mani­feste surtout chez les esprits récep­tifs, que je veux étudier dans ce chapitre. Cette analyse sera assez longue dans la mesure où la réac­tion en ques­tion est très large­ment répan­due, très puis­sante, et presque tota­le­ment négli­gée par les penseurs socia­listes.

La première chose à signa­ler, c’est que le concept de socia­lisme est aujourd’­hui quasi­ment indis­so­ciable du concept de machi­nisme. Le socia­lisme est, fonda­men­ta­le­ment, un credo urbain. Il a connu un déve­lop­pe­ment sensi­ble­ment paral­lèle à celui de l’in­dus­tria­lisme, il a toujours plongé ses racines dans le prolé­ta­riat des villes, l’in­tel­li­gent­sia des villes, et il est douteux qu’il puisse surgir dans une société qui ne serait pas une société indus­trielle. Si l’on prend l’in­dus­tria­lisme comme fait de départ, l’idée du socia­lisme se présente tout natu­rel­le­ment à l’es­prit, étant donné que la propriété privée n’est tolé­rable que si chaque indi­vidu (ou famille, ou toute autre unité de base) peut vivre selon une certaine forme d’au­tar­cie. Mais l’in­dus­tria­lisme a pour effet d’em­pê­cher l’in­di­vidu de se suffire à lui-même, ne serait-ce qu’un bref moment. L’in­dus­tria­lisme, dès qu’il dépasse un certain seuil (placé d’ailleurs assez bas), doit conduire à une forme de collec­ti­visme. Pas forcé­ment au socia­lisme, bien entendu : on peut conce­voir qu’il débouche sur l’État escla­va­giste que le fascisme semble annon­cer. Et l’in­verse est égale­ment vrai. Le machi­nisme appelle le socia­lisme, mais le socia­lisme en tant que système mondial implique le machi­nisme, puisqu’il sous-entend certaines exigences incom­pa­tibles avec le mode de vie primi­tif. Il exige, par exemple, une inter­com­mu­ni­ca­tion constante et un échange perpé­tuel de marchan­dises entre les diffé­rents points du globe. Il exige un certain degré de centra­li­sa­tion. Il exige un niveau de vie sensi­ble­ment égal pour tous les êtres humains et, sans doute, une certaine unifor­mité dans l’édu­ca­tion. Nous pouvons en conclure qu’une Terre où le socia­lisme serait devenu une réalité devrait être au moins aussi méca­ni­sée que les États-Unis d’aujourd’­hui, et vrai­sem­bla­ble­ment beau­coup plus. En tout cas, aucun socia­liste n’ose­rait s’ins­crire en faux contre cette affir­ma­tion. Le monde socia­liste est toujours présenté comme un monde tota­le­ment méca­nisé, stric­te­ment orga­nisé, aussi étroi­te­ment tribu­taire de la machine que les civi­li­sa­tions antiques pouvaient l’être des esclaves.

technological_dependence_by_thecreativeiteration

Jusque là, tout va très bien, ou très mal, comme l’on voudra. Parmi les gens qui réflé­chissent, beau­coup, pour ne pas dire la majo­rité, ne nour­rissent aucun penchant parti­cu­lier pour la civi­li­sa­tion des machines. […] Le malheur, c’est que le socia­lisme, tel qu’il est géné­ra­le­ment présenté, char­rie avec lui l’idée d’un progrès méca­nique conçu non pas comme une étape néces­saire mais comme une fin en soi — je dirais presque comme une nouvelle reli­gion. Cela saute aux yeux quand on consi­dère tout le battage orches­tré autour des réali­sa­tions méca­niques de la Russie sovié­tique (les trac­teurs, le barrage sur le Dniepr, etc.). Karel Capek épingle fort bien le phéno­mène dans la terrible fin de son roman R.U.R. (Rossum’s Univer­sal Robots), où l’on voit les robots, ayant exter­miné le dernier repré­sen­tant de la race humaine, procla­mer leur inten­tion de « construire beau­coup de maisons » (pour le seul plai­sir d’en construire, sans plus). Les indi­vi­dus les mieux dispo­sés à l’égard du socia­lisme sont en même temps ceux qui se pâment d’en­thou­siasme devant le progrès méca­nique en tant que tel. Et cela est si vrai que la plupart des socia­listes sont inca­pables d’ad­mettre qu’on puisse avoir une opinion contraire. En règle géné­rale, l’ar­gu­ment le plus fort qu’ils trouvent à vous oppo­ser consiste à dire que la méca­ni­sa­tion du monde actuel n’est rien compa­rée à ce que l’on verra quand le socia­lisme aura triom­phé. Là où il y a aujourd’­hui un avion, il y en aura alors cinquante ! Toutes les tâches aujourd’­hui effec­tuées manuel­le­ment seront alors exécu­tées par la machine. Tout ce que l’on fabrique aujourd’­hui avec du cuir, du bois ou de la pierre sera fait de caou­tchouc, de verre ou d’acier. Il n’y aura plus de désordre, plus de gaspillage, plus de déserts, plus d’ani­maux sauvages, plus de mauvaise herbe, on aura oublié la mala­die, la pauvreté, la souf­france, etc. Le monde socia­liste s’an­nonce avant tout comme un monde ordonné, un monde fonc­tion­nel. Mais c’est préci­sé­ment cette vision d’un futur à la Wells, d’un futur nickelé qui rebute les esprits récep­tifs. Il est à remarquer que cette concep­tion essen­tiel­le­ment pantou­flarde du progrès n’est pas un article inamo­vible de la doctrine socia­liste. Mais on en est venu à la consi­dé­rer comme telle, avec ce résul­tat que le conser­va­tisme viscé­ral exis­tant à l’état latent chez toute sorte de gens ne demande qu’à se mobi­li­ser contre le socia­lisme.

Tout indi­vidu à l’es­prit récep­tif connaît des moments où il se prend à douter de la machine et même, dans une certaine mesure, des sciences physiques. Mais il importe de bien distin­guer les motifs, très diffé­rents suivant les époques, d’hos­ti­lité au machi­nisme et à la science, et de ne pas se lais­ser abuser par les mani­fes­ta­tions de dépit de la gent litté­raire contem­po­raine, dres­sée contre une science qui a confisqué à son profit la foudre de la litté­ra­ture. La première attaque en règle contre la science et le machi­nisme que je connaisse se trouve dans la troi­sième partie des Voyages de Gulli­ver. Mais les consi­dé­ra­tions de Swift, aussi brillantes et sédui­santes soient-elles sur le plan litté­raire, n’en sont pas moins hors du sujet, et même plutôt bêtes, parce qu’elles présentent le point de vue (la remarque paraî­tra peut-être para­doxale, visant l’au­teur des Voyages de Gulli­ver) d’un homme manquant d’ima­gi­na­tion. Pour Swift, la science n’était qu’un ramas­sis de recettes sordides, et les machines le fruit d’élu­cu­bra­tions de cerveaux déran­gés, des objets qui ne pour­raient jamais fonc­tion­ner. Swift n’avait d’autre critère que l’uti­lité pratique et il lui manquait cet esprit vision­naire qui lui aurait permis de comprendre qu’une expé­rience dépour­vue sur le moment d’in­té­rêt mani­feste peut porter ses fruits dans l’ave­nir. Il cite, quelque part dans son livre, comme exemple de réus­site incom­pa­rable le fait d’ar­ri­ver à « faire pous­ser deux brins d’herbe là où aupa­ra­vant il n’en pous­sait qu’un », sans appa­rem­ment s’aper­ce­voir que c’est préci­sé­ment ce que la machine est capable de réali­ser. Un peu plus tard, ces machines si mépri­sées se mirent à marcher, la science physique conso­lida son emprise sur le monde, et ce fut le fameux affron­te­ment de la reli­gion et de la science qui remua si fort l’es­prit de nos grands-pères. La guerre est aujourd’­hui finie, chacun des deux adver­saires en présence s’étant replié sur ses posi­tions, persuadé d’avoir remporté la victoire, mais nombre d’es­prits reli­gieux conti­nuent à entre­te­nir au fond d’eux-mêmes un tenace préjugé contre la science. Tout au long du dix-neuvième siècle les voix n’ont pas manqué pour s’éle­ver contre la science et le machi­nisme (pensez aux Temps diffi­ciles de Dickens, par exemple), mais cette protes­ta­tion s’ap­puyait en géné­ral sur l’ar­gu­ment, assez peu consis­tant, que l’in­dus­tria­lisme présen­tait dans les premières phases de son déve­lop­pe­ment un visage cruel et repous­sant.

Les argu­ments déve­lop­pés par Samuel Butler dans un chapitre fameux d’Erew­hon sont d’une autre trempe. Mais Butler vivait à une époque beau­coup moins féroce que la nôtre, une époque où un indi­vidu de qualité avait encore le loisir de se compor­ter, s’il le dési­rait, en dilet­tante, et de voir toute l’af­faire sous l’angle d’un pur exer­cice intel­lec­tuel. Butler a aperçu de manière assez claire l’abjecte dépen­dance dans laquelle pouvait nous main­te­nir la machine, mais au lieu d’en envi­sa­ger les ultimes consé­quences, il a préféré se livrer à une charge qui ne dépasse guère le niveau de la farce. Seule notre époque, l’époque de la méca­ni­sa­tion triom­phante, nous permet d’éprou­ver réel­le­ment la pente natu­relle de la machine, qui consiste à rendre impos­sible toute vie humaine authen­tique.

ob_997249_andy-singer-casque

On aurait sans doute du mal à trou­ver un être doué de pensée et de sensi­bi­lité qui ne se soit dit un jour ou l’autre, à la vue d’une chaise en tubes, que la machine est l’en­ne­mie de la vie. Mais en règle géné­rale, il s’agit là d’un senti­ment plus instinc­tif que raisonné. Les gens se rendent confu­sé­ment compte que le « progrès » est un leurre, mais ils abou­tissent à cette conclu­sion par une sorte de sténo­gra­phie mentale. Mon rôle est ici de resti­tuer les tran­si­tions logiques géné­ra­le­ment esca­mo­tées. La première ques­tion à se poser est : « Quelle est la fonc­tion de la machine? » Mani­fes­te­ment, sa fonc­tion primor­diale est d’épar­gner de la peine, et les gens qui admettent plei­ne­ment la civi­li­sa­tion machi­niste voient rare­ment la néces­sité d’al­ler cher­cher plus loin. Voici par exemple quelqu’un qui proclame, ou plutôt crie sur les toits, son parfait accord avec le monde méca­nisé d’aujourd’­hui. Les cita­tions suivantes sont tirées de World without Faith de M. John Beevers. Écou­tons ce dernier :

« Il est parfai­te­ment insensé d’af­fir­mer que l’in­di­vidu moyen d’aujourd’­hui, payé de deux livres dix shil­lings à quatre livres par semaine, repré­sente un recul par rapport au valet de ferme du dix-huitième siècle, ou même à tout ouvrier agri­cole ou paysan appar­te­nant à n’im­porte quelle commu­nauté exclu­si­ve­ment agri­cole exis­tante ou dispa­rue. C’est un mensonge. Il est aussi inepte de célé­brer à grands cris les effets civi­li­sa­teurs du travail aux champs ou dans une cour de ferme que de s’in­sur­ger contre celui qui s’ac­com­plit dans de grands ateliers de construc­tion de loco­mo­tives ou dans une usine de construc­tion auto­mo­bile. Le travail est un fardeau. Si nous travaillons, c’est parce que nous y sommes obli­gés, et tout travail n’a d’autre fina­lité que de nous procu­rer du temps de loisir et les moyens d’oc­cu­per aussi agréa­ble­ment que possible ce temps de loisir ».

Et un peu plus loin :

« L’homme aura bien­tôt assez de temps dispo­nible et de pouvoir sur la matière pour cher­cher son para­dis sur la Terre sans plus se préoc­cu­per de celui qui l’at­tend au ciel. La Terre sera un endroit si agréable à vivre que le prêtre et le pasteur n’au­ront plus guère l’oc­ca­sion de propa­ger leurs sornettes. Un seul coup bien assené suffit à dégon­fler ces baudruches ».

M. Beevers consacre tout un chapitre (le chapitre IV de son livre) à illus­trer cette thèse, et son argu­men­ta­tion n’est pas sans inté­rêt dans la mesure où elle traduit la forme la plus vulgaire, la plus igno­ran­tiste et la plus primaire du culte de la machine. On entend ici s’ex­pri­mer sans entraves toute une frac­tion du monde moderne. Chaque mangeur d’as­pi­rine des banlieues recu­lées se fera un devoir d’ap­plau­dir des deux mains. Notez le trémolo indi­gné de M. Beevers (« C’est un menson-on-on-ge! ») à l’idée que son grand-père ait pu lui être supé­rieur en tant qu’in­di­vidu ; et à l’idée, encore plus horrible, que le fait de retour­ner à un mode de vie plus simple pour­rait le contraindre à se retrous­ser les manches pour accom­plir un véri­table travail. Car le travail, voyez-vous, n’a d’autre but que de nous « procu­rer du temps de loisir ». Du loisir pour quoi faire ? Pour nous rendre encore plus semblables à M. Beevers, je suppose. La tirade sur le « para­dis sur la Terre » nous permet toute­fois d’ima­gi­ner assez préci­sé­ment la civi­li­sa­tion que M. Beevers appelle de ses vœux : une sorte de Lyons Corner House instau­rée in sœcula sacu­lo­rum et qui devien­drait sans cesse plus vaste et sans cesse plus bruyante. Et vous trou­ve­rez dans n’im­porte quel livre écrit par un secta­teur du monde de la machine — H. G. Wells par exemple — quan­tité de passages du même tonneau. Combien de fois ne nous a-t-on pas rebattu les oreilles avec le couplet bour­ra­tif sur les « machines, notre nouvelle race d’es­claves, qui permet­tront à l’hu­ma­nité de se libé­rer », etc. Pour ces penseurs, semble-t-il, le seul danger de la machine réside dans l’usage qui pour­rait en être fait à des fins de destruc­tion, comme par exemple les avions en cas de guerre. Mais la guerre et les catas­trophes impré­vi­sibles mises à part, le futur est conçu comme la marche toujours plus rapide du progrès méca­nique. Des machines pour nous épar­gner de la peine, des machines pour nous épar­gner des efforts de pensée, des machines pour nous épar­gner de la souf­france, pour gagner en hygiène, en effi­ca­cité, en orga­ni­sa­tion — toujours plus d’hy­giène, toujours plus d’ef­fi­ca­cité, toujours plus d’or­ga­ni­sa­tion, toujours plus de machines, jusqu’à ce que nous débou­chions sur cette utopie well­sienne qui nous est deve­nue fami­lière et qu’a si juste­ment épin­glée Huxley dans Le Meilleur des mondes, le para­dis des petits hommes gras­souillets. Natu­rel­le­ment, quand ils rêvent d’un tel futur, les petits hommes gras­souillets ne se voient ni petits ni gras­souillets : ils sont plutôt pareils à des dieux. Mais pourquoi seraient-ils ainsi ? Tout progrès méca­nique est dirigé vers une effi­ca­cité toujours plus grande ; c’est-à-dire, en fin de compte, vers un monde où rien ne saurait aller de travers. Mais dans un tel monde, nombre des quali­tés qui, pour M. Wells, rendent l’homme pareil à un dieu ne seraient pas plus extra­or­di­naires que la faculté qu’a un animal de remuer ses oreilles. Les êtres que l’on voit dans Men Like Gods et The Dream sont présen­tés comme braves, géné­reux et physique­ment forts. Mais dans un monde d’où tout danger physique aurait été banni — et il est évident que le progrès méca­nique tend à élimi­ner le danger — peut-on s’at­tendre à voir se perpé­tuer le courage physique ? Est-il conce­vable qu’il se perpé­tue ? Et pourquoi la force physique se main­tien­drait-elle dans un monde rendant inutile tout effort physique ? Et quant à la loyauté, la géné­ro­sité, etc., dans un monde où rien n’irait de travers, de telles quali­tés seraient non seule­ment sans objet mais aussi, vrai­sem­bla­ble­ment, inima­gi­nables. En réalité, la plupart des vertus que nous admi­rons chez les êtres humains ne peuvent se mani­fes­ter que face à une souf­france, une diffi­culté, un malheur. Mais le progrès méca­nique tend à élimi­ner la souf­france, la diffi­culté, le malheur. Des livres comme The Dream ou Men Like Gods affirment impli­ci­te­ment que la force, le courage ou la géné­ro­sité subsis­te­ront parce qu’il s’agit là de vertus louables, attri­buts indis­pen­sables de tout être humain à part entière. Il faut donc croire que les habi­tants d’Uto­pie crée­raient des dangers arti­fi­ciels pour trem­per leur courage, et feraient des haltères pour se forger des muscles qu’ils n’au­raient jamais à utili­ser. On voit ici l’énorme contra­dic­tion géné­ra­le­ment présente au cœur de l’idée de progrès. Le progrès méca­nique tend à vous four­nir un cadre de vie sûr et moel­leux ; et pour­tant, vous luttez pour demeu­rer brave et dur. Du même mouve­ment, vous vous ruez furieu­se­ment de l’avant et vous rete­nez déses­pé­ré­ment pour rester en arrière. Comme un agent de change londo­nien qui voudrait se rendre à son bureau en cotte de maille et s’en­tê­te­rait à parler en latin médié­val. De sorte qu’en dernière analyse, le cham­pion du progrès se fait aussi le cham­pion de l’ana­chro­nisme.

Jusqu’ici j’ai tenu pour acquis que le progrès méca­nique tendait à rendre la vie sûre et douce. Ceci peut être mis en doute, dans la mesure où toute nouvelle inven­tion méca­nique peut produire des effets oppo­sés à ceux qu’on en atten­dait. Prenez par exemple le passage de la trac­tion animale aux véhi­cules à moteur. On pour­rait dire à première vue, consi­dé­rant le nombre effa­rant des victimes de la route, que l’au­to­mo­bile ne contri­bue pas préci­sé­ment à assu­rer une vie plus sûre. Par ailleurs, il faut proba­ble­ment autant de carac­tère et de force physique pour dispu­ter des courses de motos sur cendrée que pour mater un bronco ou courir le Grand Natio­nal. Cepen­dant, la pente natu­relle de la machine est de deve­nir toujours plus sûre, toujours plus facile à mettre en œuvre. Le danger repré­senté par les acci­dents dispa­raî­trait si nous déci­dions de prendre à bras le corps le problème de la circu­la­tion routière, comme il nous faudra tôt ou tard le faire. En atten­dant, l’au­to­mo­bile en est arri­vée à un point de perfec­tion­ne­ment tel que tout indi­vidu qui n’est pas aveugle ou para­ly­tique peut se mettre au volant au bout de quelques leçons. Aujourd’­hui, il faut beau­coup moins de sang-froid, d’ha­bi­leté, pour conduire passa­ble­ment une auto­mo­bile qu’il n’en faut pour monter correc­te­ment un cheval. D’ici vingt ans, il se peut qu’il n’y faille plus ni sang-froid ni habi­leté. C’est pourquoi, si l’on consi­dère la société dans son ensemble, il faut bien avouer que le passage du cheval à l’au­to­mo­bile s’est : traduit par un amol­lis­se­ment de l’être humain. Prenons une autre inven­tion — l’avion par exemple, qui, à première vue, ne semble pas fait pour rendre la vie plus sûre. Les premiers avia­teurs étaient des hommes d’un extra­or­di­naire courage, et il faut aujourd’­hui encore une bonne dose de sang-froid pour pilo­ter un plus lourd que l’air. Mais la machine s’est déjà enga­gée sur sa pente natu­relle. Comme aujourd’­hui l’au­to­mo­bile, l’avion pourra bien­tôt être confié au premier venu. Un million d’in­gé­nieurs travaillent, presque à leur insu, pour parve­nir à ce but. Et fina­le­ment — c’est là le but, même si on ne l’at­teint jamais tout à fait — vous obtien­drez un avion qui ne deman­dera pas à son pilote plus d’adresse ou de courage qu’il n’en faut à un bébé pour se lais­ser prome­ner dans son landau. Et c’est dans cette direc­tion que s’ef­fec­tue et doit conti­nuer à s’ef­fec­tuer tout progrès méca­nique. Une machine évolue en s’au­to­ma­ti­sant, c’est-à-dire en deve­nant plus facile à utili­ser, plus fiable. La fina­lité ultime du progrès méca­nique est donc d’abou­tir à un monde entiè­re­ment auto­ma­tisé — c’est-à-dire, peut-être, un monde peuplé d’au­to­mates.

M. Wells nous réplique­rait sans doute que le monde ne devien­dra jamais tota­le­ment fiable, indé­ré­glable, pour cette raison que, quel que soit le niveau d’ef­fi­ca­cité auquel on parvient, on bute toujours sur de nouvelles diffi­cul­tés. Ainsi (c’est là une des idées favo­rites de M. Wells : il l’a reprise dans Dieu sait combien de péro­rai­sons) le jour où un ordre parfait régnera sur cette planète, il faudra alors s’at­te­ler à la tâche gigan­tesque qui consis­tera à atteindre et colo­ni­ser un autre monde. Mais ce n’est que recu­ler pour mieux sauter : l’objec­tif, lui, demeure inchangé. Qu’on colo­nise une autre planète, et le jeu du progrès méca­nique recom­mence. Le monde indé­ré­glable aura été remplacé par un système solaire indé­ré­glable, par un univers indé­ré­glable. Se vouer à l’idéal de l’ef­fi­ca­cité méca­nique, c’est se vouer à un idéal de mollesse. Mais pareil idéal n’a rien qui puisse susci­ter l’en­thou­siasme : de sorte que le progrès appa­raît tout entier comme une course fréné­tique vers un but qu’on espère ne jamais atteindre. Parfois — cela n’est pas très fréquent mais cela arrive — on tombe sur un indi­vidu qui, tout en compre­nant bien que ce que l’on appelle commu­né­ment progrès va de pair avec ce que l’on appelle aussi commu­né­ment déca­dence, ne s’en déclare pas moins parti­san de ce progrès. Ainsi s’ex­plique que dans l’Uto­pie de M. Shaw une statue ait été élevée à Falstaff, en tant que premier homme à avoir prononcé un éloge de la lâcheté.

egegerg

Mais l’af­faire va infi­ni­ment plus loin. Jusqu’ici, je me suis borné à signa­ler la contra­dic­tion qu’il y a à vouloir en même temps le progrès méca­nique et la préser­va­tion de quali­tés rendues super­flues par ce même progrès. La ques­tion qu’il faut main­te­nant se poser, c’est de savoir s’il existe une seule acti­vité humaine qui ne souf­fri­rait pas irré­mé­dia­ble­ment de la toute-puis­sance de la machine.

La fonc­tion de la machine est de nous épar­gner du travail. Dans un monde entiè­re­ment méca­nisé, toutes les tâches ingrates et fasti­dieuses seraient confiées à la machine, nous lais­sant ainsi libres de nous consa­crer à des occu­pa­tions plus dignes d’in­té­rêt. Présenté sous cet angle, le projet est admi­rable. Il est navrant de voir une demi-douzaine d’hommes suer sang et eau pour creu­ser une tran­chée desti­née à rece­voir une conduite d’eau quand une machine de concep­tion assez simple remue­rait la même quan­tité de terre en deux ou trois minutes. Pourquoi ne pas lais­ser faire le travail à la machine, et permettre aux hommes de s’oc­cu­per d’autre chose ? Mais aussi­tôt surgit la ques­tion : quoi d’autre ? En théo­rie, ces hommes sont libé­rés du « travail » pour pouvoir s’adon­ner à des occu­pa­tions qui ne sont pas du « travail ». Mais qu’est-ce qui est du travail, et qu’est-ce qui n’en est pas ? Est-ce travailler que remuer la terre, scier du bois, plan­ter des arbres, abattre des arbres, monter à cheval, chas­ser, pêcher, nour­rir la basse-cour, jouer du piano, prendre des photo­gra­phies, construire une maison, faire la cuisine, semer, garnir des chapeaux, répa­rer des moto­cy­clettes ? Autant d’ac­ti­vi­tés qui consti­tuent un travail pour certains et un délas­se­ment pour d’autres. Il y a en fait très peu d’ac­ti­vi­tés qu’on ne puisse clas­ser dans l’une ou dans l’autre caté­go­rie suivant la manière dont on les consi­dère. Le paysan qu’on aura dispensé de travailler la terre voudra peut-être employer tout ou partie de ses loisirs à jouer du piano, tandis que le concer­tiste inter­na­tio­nal sautera sur l’oc­ca­sion qui lui est offerte d’al­ler biner un carré de pommes de terre. D’où la faus­seté de l’an­ti­thèse entre le travail conçu comme un ensemble de corvées assom­mantes et le non-travail vu comme acti­vité dési­rable. La vérité, c’est que quand un être humain n’est pas en train de manger, de boire, de dormir, de faire l’amour, de jouer à un jeu ou simple­ment de se prélas­ser sans souci — et toutes ces choses ne sauraient remplir une vie — il éprouve le besoin de travailler. Il recherche le travail, même si ce n’est pas le nom qu’il lui donne. Dès qu’on dépasse le stade de l’idiot de village, on découvre que la vie doit être vécue dans une très large mesure en termes d’ef­fort. Car l’homme n’est pas, comme semblent le croire les hédo­nistes vulgaires, une sorte d’es­to­mac monté sur pattes. Il a aussi une main, un œil et un cerveau. Renon­cez à l’usage de vos mains et vous aurez perdu d’un coup une grande part de ce qui fait votre person­na­lité. Repre­nez à présent la demi-douzaine d’hommes occu­pés à creu­ser une tran­chée pour la conduite d’eau. Une machine les a dispen­sés de remuer la terre, ils vont se distraire en s’adon­nant à une autre occu­pa­tion — la menui­se­rie, par exemple. Mais de quelque côté qu’ils se tournent, ils découvrent qu’une autre machine a été mise en place pour faire le travail à leur place. Car, dans un monde complè­te­ment méca­nisé, il n’y aurait pas plus besoin de menui­siers, de cuisi­niers, de répa­ra­teurs de moto­cy­clettes qu’il n’y aurait besoin de terras­siers pour creu­ser des tran­chées. Il n’est pratique­ment aucun travail, qu’il s’agisse de harpon­ner une baleine ou de sculp­ter un noyau de cerise, dont une machine ne puisse s’ac­quit­ter. La machine pour­rait même empié­ter sur les acti­vi­tés que nous rangeons dans la caté­go­rie de l’ « art » ; elle le fait d’ailleurs déjà avec le cinéma et la radio. Méca­ni­sez le monde à outrance, et partout où vous irez vous bute­rez sur une machine qui vous barrera toute possi­bi­lité de travail — c’est-à-dire de vie.

A première vue, la chose peut sembler sans gravité. Qu’est-ce qui vous empê­che­rait de vous consa­crer à votre, travail « créa­teur » sans vous soucier aucu­ne­ment des machines qui le feraient pour vous ? Mais l’af­faire n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Me voici, qui passe huit heures par jour dans un bureau à trimer pour le compte d’une compa­gnie d’as­su­rances ; à mes moments de loisir, j’ai envie de me livrer à une occu­pa­tion « créa­trice », et c’est pourquoi je choi­sis de me trans­for­mer en menui­sier d’oc­ca­sion, pour me fabriquer une table, par exemple. Notez bien qu’il y a dès le départ quelque chose d’ar­ti­fi­ciel dans tout cela, car les maisons spécia­li­sées peuvent me livrer une table bien meilleure que celle qui sortira de mes mains. Mais même si je me mets au travail, il m’est impos­sible de le faire dans le même état d’es­prit que l’ébé­niste du siècle dernier, et a fortiori que Robin­son sur son île. Car avant même de commen­cer, le plus gros de la tâche a déjà été accom­pli par des machines. Les outils que j’uti­lise ne demandent qu’un mini­mum d’ha­bi­leté. Je peux, par exemple, dispo­ser d’ou­tils capables d’exé­cu­ter sur commande n’im­porte quelle moulure, alors que l’ébé­niste du siècle dernier aurait dû effec­tuer le travail au ciseau et à la gouge, outils dont l’em­ploi suppose un réel entraî­ne­ment de la main et de l’œil. Les planches que j’achète sont déjà rabo­tées, les pieds tour­nés méca­nique­ment. Je peux même ache­ter la table en pièces déta­chées, qu’il ne reste plus qu’à assem­bler. Mon travail se borne alors à enfon­cer quelques chevilles et à passer un bout de papier de verre. Et s’il en est ainsi dès à présent, cela ne peut qu’em­pi­rer dans un futur méca­nisé. Avec les maté­riaux et les outils dont on dispo­sera alors, il n’y aura plus la moindre possi­bi­lité d’er­reur, et donc plus aucune place pour l’ha­bi­leté manuelle. Fabriquer une table sera encore plus facile et encore plus ennuyeux qu’é­plu­cher une pomme de terre. Dans de telles condi­tions, il est absurde de parler de « travail créa­tif ». Quoi qu’il en soit, les arts de la main (qui se trans­mettent par l’ap­pren­tis­sage) auront depuis long­temps disparu. Certains d’entre eux sont déjà morts, tués par la concur­rence de la machine. Rendez-vous dans n’im­porte quel cime­tière de campagne et essayez de trou­ver une pierre tombale correc­te­ment taillée qui soit posté­rieure à 1820. L’art, ou plutôt le métier de tailleur de pierre, s’est si bien perdu qu’il faudrait des siècles pour le ressus­ci­ter.

Mais, dira-t-on, pourquoi ne pas conser­ver la machine et le travail créa­teur ? Pourquoi ne pas culti­ver l’ana­chro­nisme sous la forme du diver­tis­se­ment à temps perdu ? Nombreux sont ceux qui ont caressé cette idée, de nature, selon eux, à appor­ter une solu­tion simple et élégante aux problèmes posés par la machine. […] Celui qui s’est déplacé par des moyens primi­tifs dans un pays peu déve­loppé sait qu’il y a, entre ce type de voyage et les voyages modernes en train, auto, etc., autant de diffé­rence qu’entre la vie et la mort. Le nomade qui se déplace à pied ou à dos d’ani­mal, avec ses bagages char­gés sur un chameau ou une voiture à bœufs, éprou­vera peut-être toute sorte de désa­gré­ments, mais au moins il vivra pendant ce temps. Alors que celui qui roule dans un train express ou vogue à bord d’un paque­bot de luxe ne connaît en fait de voyage qu’un inter­règne, une sorte de mort tempo­raire. […]

Le progrès méca­nique tend ainsi à lais­ser insa­tis­fait le besoin d’ef­fort et de créa­tion présent en l’homme. Il rend inutile, voire impos­sible, l’ac­ti­vité de l’œil et de la main. L’apôtre du progrès vous dira parfois que cela est sans grande impor­tance, mais il est géné­ra­le­ment assez facile de lui clouer le bec en pous­sant à l’ex­trême les consé­quences de cette manière de voir les choses. Ainsi, pourquoi conti­nuer à se servir de ses mains pour se moucher, par exemple, ou pour tailler un crayon ? Il serait certai­ne­ment possible d’adap­ter sur ses épaules un dispo­si­tif de caou­tchouc et d’acier, quitte à lais­ser ses bras se trans­for­mer en moignons où ne reste­raient que la peau et les os. Et conti­nuer dans cette voie pour chaque organe et chaque faculté. Il n’y a vrai­ment aucune raison impé­ra­tive pour qu’un être humain fasse autre chose que manger, boire, dormir, respi­rer et procréer ; tout le reste pour­rait être fait par des machines qui agiraient à sa place. C’est pourquoi l’abou­tis­se­ment logique du progrès méca­nique est de réduire l’être humain à quelque chose qui tien­drait du cerveau enfermé dans un bocal. Tel est l’objec­tif vers lequel nous nous ache­mi­nons déjà, même si nous n’avons, bien sûr, aucu­ne­ment l’in­ten­tion d’y parve­nir : de même qu’un homme buvant quoti­dien­ne­ment une bouteille de whisky ne le fait pas dans l’in­ten­tion bien arrê­tée d’y gagner une cirrhose du foie. La fin impli­cite du progrès, ce n’est peut-être pas tout à fait le cerveau dans le bocal, mais c’est à coup sûr un effroyable gouffre où l’homme —le sous-homme — s’abî­me­rait dans la mollesse et l’im­puis­sance.

Et le malheur, c’est qu’aujourd’­hui les mots de « progrès » et de « socia­lisme » sont liés de manière indis­so­luble dans l’es­prit de la plupart des gens. On peut tenir pour certain que l’ad­ver­saire résolu du machi­nisme est aussi un adver­saire résolu du socia­lisme. Le socia­liste n’a à la bouche que les mots de méca­ni­sa­tion, ratio­na­li­sa­tion, moder­ni­sa­tion — ou du moins croit de son devoir de s’en faire le fervent apôtre. Ainsi, tout récem­ment, un person­nage en vue du parti travailliste indé­pen­dant m’a confessé, avec une sorte de rete­nue mélan­co­lique — comme s’il y avait là quelque chose de vague­ment indé­cent — qu’il avait « la passion des chevaux ». Car voyez-vous, le cheval appar­tient à un passé terrien révolu et la nostal­gie est toujours enta­chée d’un vague parfum d’hé­ré­sie. Je ne pense pas quant à moi que cela soit justi­fié, mais c’est un fait : Un fait qui, à lui seul, suffit à expliquer les distances que prennent vis-à-vis du socia­lisme les honnêtes gens.

Il y a une géné­ra­tion, tout indi­vidu doté d’in­tel­li­gence était d’une certaine façon un révo­lu­tion­naire. Aujourd’­hui, on serait plus près de la vérité en affir­mant que tout indi­vidu intel­li­gent est réac­tion­naire. A cet égard, il n’est pas sans inté­rêt de mettre en paral­lèle Le Dormeur se réveille d’H. G. Wells et Le Meilleur des mondes d’Hux­ley, écrits à trente années de distance. Dans les deux cas on a affaire à une Utopie pessi­miste, à l’évo­ca­tion d’une sorte de para­dis du phari­sien concré­ti­sant tous les rêves de l’in­di­vidu « progres­siste ». Consi­déré sous le seul angle de l’œuvre d’ima­gi­na­tion, Le Dormeur se réveille est à mon sens très supé­rieur, mais on y trouve d’énormes contra­dic­tions, et cela parce que Wells, en sa qualité de grand prêtre du progrès, est inca­pable d’écrire avec quelque convic­tion contre ce même progrès. Il nous présente le tableau d’un monde resplen­dis­sant et sour­noi­se­ment inquié­tant où les classes privi­lé­giées connaissent une vie placée sous le signe d’un hédo­nisme pusil­la­nime et super­fi­ciel tandis que les travailleurs, réduits à un état de total escla­vage et main­te­nus dans une igno­rance les rava­lant au rang de sous-hommes, peinent comme des troglo­dytes dans des cavernes creu­sées sous la terre. Il suffit d’exa­mi­ner l’idée de base — reprise dans une très belle nouvelle conte­nue dans les Stories of Space and Time — pour en décou­vrir toute l’ab­sur­dité logique. Car dans le monde outran­ciè­re­ment méca­nisé qu’i­ma­gine Wells, pourquoi les ouvriers devraient-ils travailler plus dure­ment qu’aujourd’­hui ? De toute évidence, la machine tend à suppri­mer le travail, et non à l’ac­croître. Dans une civi­li­sa­tion des machines, les ouvriers pour­raient être réduits en escla­vage, mal trai­tés, voire sous-alimen­tés, mais ils ne sauraient être condam­nés à travailler sans cesse avec leurs bras. Car alors, quel serait le rôle de la machine ? Il peut y avoir des machines pour faire tout le travail, ou des êtres humains, mais pas les deux à la fois. Ces années d’ou­vriers troglo­dytes, avec leurs uniformes bleus et leur langage adul­téré, à peine humain, ne sont là que pour vous donner la chair de poule. Wells entend signi­fier que le progrès peut se four­voyer ; mais la seule consé­quence funeste qu’il imagine, c’est l’iné­ga­lité — une classe qui s’adjuge toute la richesse et tout le pouvoir, et qui opprime le reste de l’hu­ma­nité, par pur caprice appa­rem­ment. Modi­fiez très légè­re­ment cette optique, semble dire l’au­teur, renver­sez la classe privi­lé­giée — en fait, passez du capi­ta­lisme mondial au socia­lisme — et tout sera pour le mieux. La civi­li­sa­tion machi­niste doit être préser­vée, mais il faut en répar­tir équi­ta­ble­ment les fruits. L’idée que Wells se refuse à regar­der en face, c’est que la machine puisse être le véri­table ennemi. Et c’est pourquoi ses utopies les plus révé­la­trices (The Dream, Men Like Gods, etc.) marquent un retour à l’op­ti­misme et à la vision d’une huma­nité « libé­rée » par la machine, s’in­car­nant dans une race d’êtres éclai­rés unique­ment occu­pés à pares­ser au soleil et à se féli­ci­ter d’être si supé­rieurs à leurs ancêtres.

Le Meilleur des mondes témoigne d’une autre époque et d’une géné­ra­tion qui a percé à jour le mythe du progrès. C’est une œuvre qui n’est pas exempte de contra­dic­tions (la plus impor­tante ayant été signa­lée par M. John Stra­chey dans The Coming Struggle for Power), mais qui n’en consti­tue pas moins un coup mémo­rable asséné au perfec­tion­nisme de l’es­pèce la plus suffi­sante. Par-delà le parti pris de charge, l’ou­vrage exprime sans doute l’at­ti­tude d’une majo­rité de gens doués de raison vis-à-vis de la civi­li­sa­tion machi­niste.

[…] Il suffit d’ou­vrir les yeux autour de soi pour consta­ter les rapides et sinistres progrès qu’en­re­gistre la machine dans son entre­prise d’as­sujet­tis­se­ment. A commen­cer par l’ef­frayante perver­sion du goût dont nous sommes rede­vables à un siècle de méca­ni­sa­tion. C’est là un fait presque trop évident, trop reconnu de tous pour qu’il soit besoin de s’y attar­der. Mais prenons le seul exemple du goût au sens le plus étroit — celui qui vous pousse à consom­mer une nour­ri­ture conve­nable. Dans les pays haute­ment méca­ni­sés, les aliments en boîte, la conser­va­tion par le froid, les arômes synthé­tiques ont fait du palais un organe quasi­ment mort. Comme vous pouvez vous en rendre compte chez n’im­porte quel marchand de fruits et légumes, ce que la majo­rité des Anglais appellent une pomme, c’est un morceau de ouate vive­ment coloré en prove­nance d’Amé­rique ou d’Aus­tra­lie. Les Anglais dévorent, appa­rem­ment avec plai­sir, ce genre de chose et laissent pour­rir sous l’arbre les pommes de leur pays. C’est l’as­pect brillant, stan­dar­disé, méca­nisé des pommes améri­caines qui les séduit; le goût bien supé­rieur de la pomme anglaise est un fait qui leur échappe, pure­ment et simple­ment. Consi­dé­rez encore, chez l’épi­cier, ces fromages indus­triels enve­lop­pés de papier d’étain, et ce beurre « de mélange » ; regar­dez ces hideux aligne­ments de boîtes de fer blanc qui enva­hissent chaque jour un peu plus les étagères des comes­tibles, et même des créme­ries. Regar­dez une bûche à six pence ou une glace à deux pence ; regar­dez les misé­rables sous-produits chimiques que les gens s’en­fournent dans le gosier en croyant boire de la bière. Partout vous assis­te­rez au triomphe de l’ar­ticle tape-à-l’œil fabriqué à la chaîne sur le produit tradi­tion­nel ayant encore un goût diffé­rent de celui de la sciure de bois. Et ce qui vaut pour les aliments s’ap­plique aussi aux meubles, aux maisons, aux vête­ments, aux livres, aux distrac­tions, à tout ce qui consti­tue notre cadre de vie. Ils sont aujourd’­hui des millions — et leur nombre ne cesse de croître — ces gens pour qui les cracho­te­ments nasillards de la T.S.F. consti­tuent un fond sonore non seule­ment plus appro­prié mais aussi plus natu­rel que les meugle­ments des trou­peaux ou le chant des oiseaux. La méca­ni­sa­tion du monde ne saurait aller très loin si le goût, même réduit aux seules papilles gusta­tives, demeu­rait intact, car dans ce cas la plupart des produits de la machine ne trou­ve­raient tout bonne­ment pas preneur. Dans un monde en bonne santé, il n’y aurait pas de demande pour les boîtes de conserves, l’as­pi­rine, les gramo­phones, les chaises en tubes, les mitrailleuses, les jour­naux quoti­diens, les télé­phones, les auto­mo­biles, etc. ; on se dispu­te­rait, en revanche, les objets que la machine est inca­pable de produire. Mais la machine est là et ses ravages sont presque impos­sibles à endi­guer. On la voue aux gémo­nies mais on conti­nue à l’uti­li­ser. Pour peu qu’on lui en donne l’oc­ca­sion, un sauvage allant les fesses au vent s’im­pré­gne­rait en quelques mois des vices de la civi­li­sa­tion. La méca­ni­sa­tion conduit à la perver­sion du goût, la perver­sion du goût à une demande accrue d’ar­ticles fabriqués à la machine, et donc à une méca­ni­sa­tion toujours plus pous­sée, et c’est ainsi que la boucle est bouclée. Mais il y a plus : la méca­ni­sa­tion du monde tend à se déve­lop­per d’une manière en quelque sorte auto­ma­tique, indé­pen­dam­ment de notre volonté. Ceci parce que, chez l’Oc­ci­den­tal d’aujourd’­hui, la faculté d’in­ven­tion méca­nique s’est trou­vée constam­ment stimu­lée et encou­ra­gée au point de faire presque figure d’ins­tinct second. On invente de nouvelles machines et on perfec­tionne celles qui existent déjà de manière quasi incons­ciente, comme un somnam­bule qui se lève­rait au milieu de la nuit pour aller travailler. Jadis, au temps où chacun était persuadé que la vie sur cette planète était cruelle, ou à tout le moins vouée au labeur, il semblait tout natu­rel de conti­nuer à utili­ser les outils impar­faits héri­tés des ancêtres, et il ne se trou­vait que quelques rares illu­mi­nés pour propo­ser, de loin en loin, des inno­va­tions. Ainsi s’ex­plique que le char à bœufs, la char­rue ou la faucille aient pu traver­ser les siècles sans subir aucun chan­ge­ment. On a établi que la vis était connue dans la plus loin­taine antiquité, mais il a fallu attendre le milieu du dix-neuvième siècle pour que quelqu’un s’avise de placer une pointe au bout. Pendant plusieurs milliers d’an­nées, on s’est obstiné à forer des trous où pour­raient s’in­sé­rer des vis à bout plat. Aujourd’­hui, une telle chose serait incon­ce­vable. Car l’ac­tuel produit de la civi­li­sa­tion occi­den­tale paraît doté d’un sens hyper­tro­phié de l’in­ven­tion. Pour lui, inven­ter des machines est un réflexe aussi natu­rel que la nage chez l’in­su­laire de Poly­né­sie. Confiez à l’Oc­ci­den­tal un quel­conque travail à faire, et il entre­prend aussi­tôt de conce­voir une machine capable de le faire à sa place ; donnez-lui une machine, et il songe aussi­tôt au moyen de la perfec­tion­ner. Je comprends assez bien cette tendance car je me trouve moi-même pourvu de ce tour d’es­prit, même s’il n’abou­tit géné­ra­le­ment à rien, ou à pas grand-chose. Je n’ai ni la patience ni la quali­fi­ca­tion méca­nique requise pour conce­voir la moindre machine suscep­tible de fonc­tion­ner, mais je vois perpé­tuel­le­ment défi­ler dans mon esprit, comme des zombies, des machines qui me dispen­se­raient de devoir faire travailler mes muscles ou mon cerveau. Un indi­vidu plus doué que moi pour la méca­nique en construi­rait certai­ne­ment quelques-unes et les ferait fonc­tion­ner. Mais dans le système écono­mique qui est aujourd’­hui le nôtre, la construc­tion de ces machines — ou plutôt le destin public qu’elles connaî­traient — serait soumis aux impé­ra­tifs du marché. Les socia­listes ont donc raison quand ils affirment que le progrès méca­nique connaî­tra un rythme de déve­lop­pe­ment beau­coup plus rapide une fois que le socia­lisme aura été instauré. Dans le cadre d’une civi­li­sa­tion méca­niste, le proces­sus d’in­ven­tion et de perfec­tion­ne­ment est appelé à se pour­suivre sans cesse, mais la pente natu­relle du capi­ta­lisme est de le frei­ner, car un tel système veut que toute inven­tion ne rappor­tant pas de profits à très court terme soit négli­gée. Certaines même, qui menacent de réduire les profits, sont étouf­fées dans l’œuf aussi impi­toya­ble­ment que le verre souple mentionné par Pétrone. Que le socia­lisme triomphe — et que dispa­raisse donc le prin­cipe de profit — et l’in­ven­teur aura les mains libres. Le rythme de la méca­ni­sa­tion du monde, qui est déjà assez rapide, serait, ou en tout cas pour­rait être, prodi­gieu­se­ment accé­léré. Cette pers­pec­tive ne laisse pas d’être inquié­tante si l’on songe que nous avons d’ores et déjà perdu le contrôle du proces­sus de méca­ni­sa­tion. Et ceci pour la simple raison que l’hu­ma­nité a pris le pli. Un chimiste met au point un nouveau procédé de fabri­ca­tion du caou­tchouc synthé­tique, un ingé­nieur conçoit un nouveau type d’axe de piston : pourquoi ? Non pas dans un but clai­re­ment défini, mais simple­ment en vertu d’une force, deve­nue aujourd’­hui instinc­tive, qui pousse ce chimiste ou cet ingé­nieur à inven­ter et à perfec­tion­ner. Mettez un paci­fiste au travail dans une usine où l’on fabrique des bombes, et avant deux mois vous le trou­ve­rez en train de mettre au point un nouvel engin. Ainsi s’ex­pliquent des inven­tions aussi diabo­liques que les gaz asphyxiants, dont les auteurs ne s’at­tendent certai­ne­ment pas à ce qu’elles se révèlent béné­fiques pour l’hu­ma­nité. Notre atti­tude vis-à-vis des gaz, par exemple, devrait être celle du roi de Brob­din­gnag face à la poudre à canon. Mais, vivant dans une ère scien­ti­fique et méca­nique, nous avons l’es­prit perverti au point de croire que le « progrès » doit se pour­suivre et que la science doit conti­nuer à aller de l’avant, quoi qu’il en coûte. En paroles, nous serons tout prêts à conve­nir que la machine est faite pour l’homme et non l’homme pour la machine ; dans la pratique, tout effort visant à contrô­ler le déve­lop­pe­ment de la machine nous appa­raît comme une atteinte à la science, c’est-à-dire comme une sorte de blas­phème. Et même si l’hu­ma­nité tout entière se dres­sait soudain contre la machine et se prononçait pour un retour à un mode de vie plus simple, la tendance ne serait pas si facile à renver­ser. Il ne suffi­rait pas de briser, comme dans Erew­hon de Butler, toutes les machines inven­tées posté­rieu­re­ment à une certaine date ; il faudrait encore briser la tour­nure d’es­prit qui nous pous­se­rait, presque malgré nous, à inven­ter de nouvelles machines aussi­tôt les anciennes détruites. Et cette dispo­si­tion mentale est présente, ne fût-ce qu’à l’état larvé, en chacun de nous. Dans tous les pays du monde, la grande armée des savants et des tech­ni­ciens, suivie tant bien que mal par toute une huma­nité hale­tante, s’avance sur la route du « progrès » avec la déter­mi­na­tion aveugle d’une colonne de four­mis. On trouve rela­ti­ve­ment peu de gens pour souhai­ter qu’on en arrive là, on en trouve beau­coup qui souhaitent de toutes leurs forces qu’on n’en arrive jamais là, et pour­tant ce futur est déjà du présent. Le proces­sus de la méca­ni­sa­tion est lui-même devenu une machine, un mons­trueux véhi­cule nickelé qui nous emporte à toute allure vers une desti­na­tion encore mal connue, mais selon toute proba­bi­lité vers un monde capi­tonné à la Wells, vers le monde du cerveau dans le bocal.

Tel est le procès instruit contre la machine. Que ce procès soit fondé ou non fondé, peu importe. Ce qui demeure, c’est que les argu­ments présen­tés, ou des argu­ments très voisins, recueille­raient l’as­sen­ti­ment de tout indi­vidu hostile à la civi­li­sa­tion machi­niste. Et malheu­reu­se­ment, en raison du complexe asso­cia­tif « socia­lisme-progrès-machi­nisme-Russie-trac­teur-hygiène-machi­nisme-progrès » présent dans l’es­prit de la quasi-tota­lité des gens, le même indi­vidu se trouve, en géné­ral, être égale­ment hostile au socia­lisme. Celui qui a en horreur le chauf­fage central et les chaises en tubes est aussi celui qui, dès que vous pronon­cez le mot de socia­lisme, grom­melle quelque chose sur « l’État-ruche » et s’éloigne d’un air doulou­reux. Si j’en crois mes obser­va­tions, très rares sont les socia­listes qui comprennent la raison de ce phéno­mène, ou même qui en sont simple­ment conscients. Prenez à part un socia­liste de l’es­pèce la plus exal­tée, répé­tez-lui en substance tout ce que j’ai exposé dans ce chapitre, et atten­dez sa réponse. Je peux déjà vous dire que vous obtien­drez plusieurs réponses : je les ai tant de fois enten­dues que je les connais main­te­nant presque par cœur.

Pour commen­cer, il vous dira qu’il est impos­sible de « faire marche arrière » (ou de « rete­nir la main du progrès » — comme si cette main n’avait pas été bruta­le­ment rete­nue à maintes reprises dans l’his­toire de l’hu­ma­nité !), puis il vous taxera d’obs­cu­ran­tisme et vous réci­tera le couplet sur les cala­mi­tés de toute sorte qui sévis­saient au moyen âge, la lèpre, l’Inqui­si­tion, etc. En réalité, la plupart des griefs invoqués par les tenants de la moder­nité à l’en­contre du moyen âge et, plus géné­ra­le­ment, du passé sont sans objet dans la mesure où cela revient à proje­ter l’homme d’aujourd’­hui, avec ses mœurs déli­cates et ses habi­tudes de confort douillet, dans un temps où ces notions n’avaient pas cours. Mais notez aussi que cette réponse n’en est pas une. Car l’aver­sion que peut inspi­rer un futur méca­nisé n’im­plique aucune faiblesse coupable pour une quel­conque période du passé. D. H. Lawrence, trop fin pour se lais­ser prendre au piège médié­viste, a choisi d’idéa­li­ser les Étrusques, peuple dont, par une heureuse coïn­ci­dence, nous ne savons pas grand-chose. Mais nul besoin n’est d’idéa­li­ser les Étrusques, les Pélasges, les Aztèques, les Sumé­riens ou toute autre civi­li­sa­tion parée par sa dispa­ri­tion d’une aura roman­tique. Si l’on se repré­sente une forme souhai­table de civi­li­sa­tion, c’est unique­ment en tant qu’objec­tif à atteindre, sans qu’il faille pour cela lui trou­ver une caution en un point quel­conque du temps ou de l’es­pace. Enfon­cez bien ce clou, expliquez que ce que vous souhai­tez, c’est parve­nir à une vie plus simple et plus dure au lieu d’une vie plus molle et plus compliquée, et le socia­liste vous rétorquera presque inévi­ta­ble­ment que vous voulez reve­nir à « l’état de nature », c’est-à-dire à quelque nauséa­bonde caverne du paléo­li­thique : comme s’il n’y avait pas de moyen terme entre un éclat de silex et les acié­ries de Shef­field, entre une pirogue primi­tive et le Queen Mary ! [et comme si ce dégoût du passé, cette diabo­li­sa­tion des premiers temps de l’être humain sur Terre, des temps qui repré­sentent égale­ment 99,9% de l’exis­tence humaine, était justi­fié, ou sensé, comme si étant malheu­reux ou mal embarqué aujourd’­hui, il était logique que l’être humain le fut davan­tage par le passé, dans cette pré-histoire cras­seuse, débile, triste et malsaine, n’est-ce pas. Ce déni­gre­ment du passé est une condi­tion première du succès du progres­sisme, élaboré, propagé et instillé par la culture domi­nante, elle-même progres­siste. NdE]

Vous obtien­drez, à la longue, une réponse un peu plus adéquate, que l’on peut en gros résu­mer comme suit : « Oui, tout ce que vous dites est fort beau, et ce serait très bien de notre part de nous endur­cir, d’ap­prendre à nous passer de l’as­pi­rine, du chauf­fage central, etc. L’en­nui, voyez-vous, c’est que personne n’en a vrai­ment envie. Cela signi­fie­rait un retour au mode de vie rural — c’est-à-dire travailler du matin au soir comme des bêtes, et c’est une tout autre affaire que de faire un peu de jardi­nage à ses moments perdus. Je n’ai pas envie de faire un travail de forçat, vous n’avez pas envie de faire un travail de forçat, personne n’en a envie dès qu’il sait ce que cela repré­sente. Si vous parlez comme vous le faites, c’est que vous n’avez jamais de toute votre vie travaillé toute une jour­née », etc.

Il y a là-dedans une part de vérité. Cela revient à dire : « Nous sommes mous — eh bien, pour l’amour du ciel, qu’on nous laisse à notre mollesse! », argu­ment qui a le mérite du réalisme. Comme je l’ai déjà signalé, la machine nous tient et nous tient bien, et il sera extrê­me­ment diffi­cile de lui échap­per. Cette réponse n’en est pas moins une échap­pa­toire, dans la mesure où elle élude la ques­tion de savoir ce que nous enten­dons vrai­ment par « avoir envie » de ceci ou de cela. Je suis un semi-intel­lec­tuel déca­dent du monde moderne, et j’en mour­rais si je n’avais pas mon thé du matin et mon New States­man chaque vendredi. Mani­fes­te­ment, je n’ai pas envie de reve­nir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus fruste et proba­ble­ment fondé sur le travail de la terre. En ce même sens, je n’ai pas « envie » de me restreindre sur la bois­son, de payer mes dettes, de prendre davan­tage d’exer­cice, d’être fidèle à ma femme, etc. Mais en un autre sens, plus fonda­men­tal, j’ai envie de tout cela, et peut-être aussi en même temps d’une civi­li­sa­tion où le « progrès » ne se défi­ni­rait pas par la créa­tion d’un monde douillet à l’usage des petits hommes gras­souillets.

Les argu­ments que je viens de résu­mer sont à peu près les seuls qu’ont trouvé à m’op­po­ser les socia­listes — j’en­tends les socia­listes conscients, nour­ris de livres, à chaque fois que j’ai tenté de leur expliquer comment ils en arri­vaient à faire fuir les adhé­rents poten­tiels. Bien sûr il y a toujours cette vieille rengaine selon laquelle le socia­lisme s’ins­tau­rera de toute façon, que les gens le veuillent ou non, par la grâce de cette merveille qu’est la « néces­sité histo­rique ». Mais la néces­sité histo­rique, ou plutôt la foi qu’on pouvait avoir en elle, n’a pas survécu à la venue d’Hit­ler.

En atten­dant, l’homme de réflexion, géné­ra­le­ment de gauche par ses idées mais souvent de droite par tempé­ra­ment, ne se décide pas à fran­chir le pas. Assu­ré­ment, il se rend compte qu’il devrait être socia­liste. Mais, consta­tant l’épais­seur d’es­prit des socia­listes pris indi­vi­duel­le­ment, puis la mollesse flagrante des idéaux socia­listes, il passe son chemin. Jusqu’à une date récente, il était natu­rel de se réfu­gier dans l’in­dif­fé­ren­tisme. Il y a dix ans, et même cinq ans, l’homme de lettres typique rédi­geait des mono­gra­phies sur l’ar­chi­tec­ture baroque et planait en esprit bien au-dessus de la poli­tique. Mais cette atti­tude devient diffi­cile à soute­nir, et même fran­che­ment démo­dée. La vie est de plus en plus âpre, les ques­tions appa­raissent sous un jour plus cru, la convic­tion que rien ne saurait chan­ger (c’est-à-dire que vos divi­dendes seront préser­vés) commence à battre de l’aile. La haute palis­sade sur laquelle perche notre homme de lettres, qui lui parais­sait naguère encore aussi confor­table que le cous­sin de peluche d’une stalle de cathé­drale, commence à lui meur­trir cruel­le­ment les fesses, et, de plus en plus, il se demande de quel côté tomber. Il serait amusant de recen­ser les bons auteurs qui, il y a une douzaine d’an­nées, se posaient en cham­pions de l’art pour l’art et auraient jugé d’une incon­ce­vable vulga­rité de mêler leurs voix à un scru­tin, fût-ce pour une élec­tion géné­rale, et qui aujourd’­hui prennent ferme­ment posi­tion en matière poli­tique. Alors que la plupart des jeunes écri­vains, tout au moins ceux qui ne sont pas de simples gâche-papier, sont « poli­tiques » depuis le début de leur carrière. Je crains qu’il n’y ait, pour cause de mal aux fesses, un terrible danger de voir les forces vives de l’in­tel­li­gent­sia se tour­ner vers le fascisme. Quand les fesses seront-elles vrai­ment trop meur­tries, c’est diffi­cile à dire. Cela dépen­dra vrai­sem­bla­ble­ment des événe­ments en Europe. Mais le seuil critique pour­rait être atteint d’ici deux ans — peut-être même un an. Et ce sera aussi le moment où tout indi­vidu ayant un tant soit peu de juge­ment ou de respect de soi sentira, du plus profond de lui-même, qu’il est de son devoir de se ranger dans le camp socia­liste. Mais cela ne se fera pas tout seul. Trop de vieux préju­gés encombrent encore la route. Il faudra le convaincre, et pour ce faire user de méthodes qui prennent son point de vue propre en consi­dé­ra­tion. Les socia­listes ont assez perdu de temps à prêcher des conver­tis. Il s’agit pour eux, à présent, de fabriquer des socia­listes, et vite. Or, trop souvent, ce sont des fascistes qu’ils fabriquent. […]

Pour combattre le fascisme, il est néces­saire de le comprendre, c’est-à-dire d’ad­mettre qu’il y a en lui un peu de bon à côté de beau­coup de mauvais. Dans la pratique, bien sûr, ce n’est qu’une odieuse tyran­nie utili­sant, pour arri­ver au pouvoir et s’y main­te­nir, des méthodes telles que même ses plus chauds parti­sans préfèrent parler d’autre chose si la ques­tion vient sur le tapis. Mais le senti­ment fasciste sous-jacent, le senti­ment qui pousse les gens dans les bras du fascisme est peut-être parfois moins mépri­sable. Ce n’est pas toujours, comme on pour­rait le croire à la lecture du Satur­day Review, la peur panique de l’épou­van­tail bolche­vik qui est déter­mi­nante. Tous ceux qui se sont un tant soit peu penchés sur le phéno­mène savent que le fasciste « du rang » est bien souvent un indi­vidu animé des meilleures inten­tions, sincè­re­ment dési­reux, par exemple, d’amé­lio­rer le sort des chômeurs. Mais encore plus signi­fi­ca­tif est le fait que le fascisme tire sa force aussi bien des bonnes que des mauvaises varié­tés de conser­va­tisme. Il séduit tout natu­rel­le­ment ceux qui ont un penchant pour la tradi­tion et la disci­pline. Il est sans doute très facile, quand on a subi jusqu’à l’écœu­re­ment la plus impu­dente propa­gande socia­liste, de voir dans le fascisme la dernière ligne de défense de tout ce qu’il y a de précieux dans la civi­li­sa­tion euro­péenne. Le nervi fasciste sous son jour le plus tris­te­ment symbo­lique — matraque en caou­tchouc d’une main et bouteille d’huile de ricin de l’autre — ne se sent pas forcé­ment l’âme d’une brute aux ordres : il se voit plus proba­ble­ment tel Roland à Ronce­veaux, défen­seur de la chré­tienté contre les barbares. Il faut bien recon­naître que si le fascisme est partout en progrès, la faute en incombe très large­ment aux socia­listes. Et ceci est dû en partie à la tactique commu­niste de sabo­tage de la démo­cra­tie — tactique aber­rante qui revient à scier la branche sur laquelle on est assis —, mais aussi et surtout au fait que les socia­listes ont, pour ainsi dire, présenté leur cause par le mauvais bout. Ils ne se sont jamais atta­chés à montrer de manière suffi­sam­ment nette que le socia­lisme a pour fins essen­tielles la justice et la liberté. L’œil rivé sur le fait écono­mique, ils ont toujours agi comme si l’âme n’exis­tait pas chez l’homme et, de manière expli­cite ou impli­cite, lui ont proposé comme objec­tif suprême l’ins­tau­ra­tion d’une Utopie maté­ria­liste. Grâce à quoi le fascisme a pu jouer de tous les instincts en révolte contre l’hé­do­nisme et une concep­tion à vil prix du « progrès ». Il a pu se poser en cham­pion de la tradi­tion euro­péenne, annexer à son profit la foi chré­tienne, le patrio­tisme et les vertus mili­taires. Il est trop facile de rayer d’un trait de plume le fascisme en parlant de « sadisme de masse » ou en recou­rant à toute autre formule facile du même acabit. Si vous affir­mez qu’il ne s’agit que d’une aber­ra­tion passa­gère qui dispa­raî­tra comme elle est venue, vous vous mouvez dans un rêve dont vous pour­riez bien être tiré le jour où quelqu’un vous cares­sera la tête avec une matraque en caou­tchouc. La seule démarche possible, c’est ouvrir le débat sur le fascisme, entendre ses argu­ments, et ensuite procla­mer à la face du monde que tout ce qu’il peut y avoir de bon dans le fascisme est aussi impli­ci­te­ment contenu dans le socia­lisme.

L’heure est grave, très grave. A suppo­ser qu’au­cune plus grande catas­trophe ne s’abatte sur nous, il y a la situa­tion que j’ai décrite dans la première partie de ce livre, situa­tion qui ne saurait s’amé­lio­rer dans le cadre du système écono­mique actuel. Encore plus pres­sant est le danger d’une main­mise fasciste sur l’Eu­rope. Et, à moins que la doctrine socia­liste ne connaisse une diffu­sion très large et très rapide dans une formu­la­tion effi­cace, rien n’au­to­rise à penser que le fascisme sera un jour vaincu. Car le socia­lisme est le seul véri­table ennemi que le fascisme ait à affron­ter. Il ne faut pas comp­ter sur les gouver­ne­ments impé­ria­listes-capi­ta­listes, même s’ils se sentent eux-mêmes sur le point d’être assaillis et plumés comme des volailles, pour lutter avec quelque convic­tion contre le fascisme en tant que tel. Nos diri­geants, du moins ceux qui comprennent les données du problème, préfé­re­raient sans doute céder jusqu’au dernier pouce de l’em­pire britan­nique à l’Ita­lie, à l’Al­le­magne et au Japon plutôt que de voir le socia­lisme triom­pher. Il était facile de rire du fascisme quand nous nous imagi­nions qu’il était fondé sur une hysté­rie natio­na­liste, parce qu’il parais­sait alors évident que les États fascistes, se consi­dé­rant chacun comme le peuple élu et l’in­car­na­tion du patrio­tisme contra mundum, allaient se déchi­rer les uns les autres. Mais rien de tel ne s’est produit. Le fascisme est aujourd’­hui un mouve­ment inter­na­tio­nal, ce qui veut dire non seule­ment que les nations fascistes peuvent s’as­so­cier dans des buts de pillage, mais aussi qu’elles tendent, d’une manière qui n’est peut-être pas encore abso­lu­ment concer­tée, vers l’ins­tau­ra­tion d’une hégé­mo­nie mondiale. Car à l’idée d’un État tota­li­taire commence à se substi­tuer sous nos yeux l’idée d’un monde tota­li­taire. Comme je l’ai déjà signalé, le progrès de la tech­nique machi­niste doit en fin de compte conduire à une forme de collec­ti­visme, mais une forme qui ne sera pas néces­sai­re­ment égali­taire. C’est-à-dire, qui ne serait pas forcé­ment le socia­lisme. N’en déplaise aux écono­mistes, il est très facile d’ima­gi­ner une société mondiale, placée écono­mique­ment sous le signe du collec­ti­visme (c’est-à-dire ayant éliminé le prin­cipe de profit), mais où tout le pouvoir poli­tique, mili­taire et péda­go­gique se trou­ve­rait concen­tré entre les mains d’une petite caste de diri­geants et d’hommes de main. Une telle société, ou quelque chose de très voisin, voilà l’objec­tif du fascisme. Et cette société, c’est bien sûr l’Etat escla­va­giste, ou plutôt le monde escla­va­giste. Ce serait vrai­sem­bla­ble­ment une société stable et, si l’on consi­dère les immenses richesses que recèle un monde scien­ti­fique­ment mis en valeur, on peut penser que les esclaves seraient conve­na­ble­ment nour­ris et entre­te­nus, de manière à être satis­faits de leur sort. On a l’ha­bi­tude d’as­si­mi­ler l’am­bi­tion fasciste à la mise en place d’un État-ruche — ce qui est faire grave­ment injure aux abeilles. Il serait plus appro­prié de parler d’un monde de lapins gouverné par des furets. C’est contre cette sinistre éven­tua­lité que nous devons nous unir.

La seule chose au nom de laquelle nous pouvons combattre ensemble, c’est l’idéal tracé en fili­grane dans le socia­lisme : justice et liberté. Mais ce fili­grane est presque complè­te­ment effacé. Il a été enfoui sous des couches succes­sives de chica­ne­ries doctri­nales, de querelles de parti et de « progres­sisme » mal assi­milé, au point de ressem­bler à un diamant caché sous une montagne d’ex­cré­ments. La tâche des socia­listes est d’al­ler le cher­cher où il se trouve pour le mettre à jour. Justice et liberté ! Voilà les mots qui doivent réson­ner comme un clai­ron à travers le monde. Depuis déjà un bon bout de temps, et en tout cas au cours des dix dernières années, le diable s’est adjugé les meilleurs airs. Nous en sommes arri­vés à un point où le mot de socia­lisme évoque, d’un côté, des avions, des trac­teurs et d’im­menses et resplen­dis­santes usines à ossa­ture de verre et de béton ; et de l’autre côté, des végé­ta­riens à la barbe flétrie, des commis­saires bolche­viks (moitié gang­ster, moitié gramo­phone), des dames au port digne et aux pieds chaus­sés de sandales, des marxistes à la cheve­lure ébou­rif­fée mâchouillant des poly­syl­labes, des Quakers en goguette, des fana­tiques du contrôle des nais­sances et des magouilleurs inscrits au parti travailliste. Le socia­lisme, du moins dans cette île qui est la nôtre, ne sent plus la révo­lu­tion et le renver­se­ment des tyran­nies, mais l’ex­cen­tri­cité inco­hé­rente, le culte de la machine et la stupide béati­fi­ca­tion de la Russie. Si l’on ne fait pas dispa­raître cette odeur, et vite, le fascisme peut gagner.

Georges Orwell

progressisme socialisme techniques autoritaires technologie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire