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Réflexions sur la nature totalitaire de l’État (par Bernard Charbonneau, 1949)
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Les citations qui suivent sont tirées de l'excellent livre L’État de Bernard Charbonneau, publié à ses frais en 1949, puis ré-édité en 1987 (« ce livre a été refusé jusqu'en 1987 par les éditeurs »).

Tout au long de cet excellent livre qu’est l’État, Bernard Char­bon­neau arti­cule brillam­ment l’ef­frayante réalité de ce concept tota­li­taire qu’est l’État; concept dont nous pour­rions dire qu’il est une mani­fes­ta­tion, s’ins­cri­vant dans le cadre de l’or­ga­ni­sa­tion sociale, du phéno­mène cultu­rel plus large et plus ancien de la « civi­li­sa­tion ».

A propos des citoyens et des rela­tions humaines:

Des règles géné­rales fixent leurs rapports ; comme dans un appa­reil où tous les rouages dépendent les uns des autres, où l’ac­tion déclenche la réac­tion prévue, où il n’y a rien que de ration­nel­le­ment expli­cable. Dans les cadres de l’État s’est formé l’es­prit métho­dique et réaliste de la civi­li­sa­tion moderne : par son auto­ma­tisme impla­cable l’ad­mi­nis­tra­tion préfi­gure la machine. C’est ainsi que l’État substi­tue les plans de sa volonté aux rela­tions qui unissent spon­ta­né­ment les hommes ; que le sché­ma­tisme et la logique de sa loi succèdent à la vivante confu­sion de la coutume. L’État l’im­pose par un système répres­sif ; jusqu’au jour où le rapport que défi­nis­sait le Prince entre dans les mœurs, où la loi se confond avec le droit. Ce jour-là les hommes iden­ti­fient l’éga­lité dans la soumis­sion au pouvoir avec la justice ; et être citoyen ne se distingue plus d’être sujet. […]

Dire que l’État les domine n’est pas assez, il les fabrique ; c’est en les assem­blant qu’il leur donne un sens et la capa­cité de se mouvoir : dans ce tout que repré­sente l’État, au sens le plus strict du mot, ils sont trans­for­més en rouages. La révolte de l’in­di­vidu ou du groupe n’est plus alors un acte de sédi­tion, mais un acci­dent mons­trueux, aussi mons­trueux que si le levier refu­sait d’obéir à l’im­pul­sion du méca­ni­cien ou si le cobaye préten­dait au nom de sa liberté ne plus être un objet d’ex­pé­rience. La dignité de l’homme moderne n’est plus d’être libre, mais de « servir » — terme équi­voque — dans les tâches de la guerre ou de l’or­ga­ni­sa­tion maté­rielle. Au lieu du saint ou du héros, le coura­geux avia­teur, le méca­ni­cien passionné-pour-son-boulot, voilà les exemples que la société tota­li­taire hérite de la société libé­rale. La fonc­tion prend le pas sur l’exis­tence, la morale du service succède à celle du respect des personnes. Dans l’État tota­li­taire il n’y a plus d’hommes : de l’épi­cier au philo­sophe il n’y a plus que des fonc­tion­naires.

L’as­so­cia­tion de ces rouages que sont les indi­vi­dus selon la logique de l’ef­fi­ca­cité consti­tue des appa­reils dont la réunion forme l’État tota­li­taire : comme il parle d’homme, Lévia­than peut parler de famille, de corpo­ra­tion, de syndi­cat, de pays ; ce sont là les vieux oripeaux qui dissi­mulent la carcasse de la méca­nique. Ainsi la société tout entière ne forme plus qu’une machine, et ses éner­gies disper­sées se tota­lisent en une somme d’ef­fi­ca­cité. Mais à quoi peut servir cette force puisque tout la sert ? — Ce n’est pas la ques­tion de méca­ni­cien ; et d’ailleurs le nom du construc­teur s’est perdu.

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A propos de cette reli­gion du nihi­lisme tota­li­taire qu’est l’État :

C’est dans le parti et la nation que les indi­vi­dus croient retrou­ver la foi et la commu­nauté niées par la société libé­rale : le drapeau est au centre comme autre­fois la croix. Plus que par leur foi reli­gieuse, à l’in­té­rieur même des églises, les hommes se distinguent par leurs idées poli­tiques ; être en désac­cord sur le gouver­ne­ment est plus grave que diffé­rer sur les fins dernières. Ce qui ne veut pas dire que les hommes cessent d’être reli­gieux, mais qu’ils font un article de foi de leurs opinions sur gouver­ne­ment. La poli­tique éveille en eux, sinon toutes les exigences, du moins tous les signes exté­rieurs de la révé­la­tion divine : le refus de la raison et du dialogue, l’ex­com­mu­ni­ca­tion et le cantique. C’est en ce sens que nos luttes poli­tiques deviennent des luttes reli­gieuses. Querelles sans objet, Marxisme, Fascisme, partis, nations ; formes diverses d’une même reli­gion : celle de l’État. […]

Croire à l’État voilà la vérité du nihi­lisme tota­li­taire. Mais on ne croit pas à l’État, on lui obéit, la foi se défi­nit ici par un refus de penser qui accepte aveu­glé­ment tout ce qui vient de lui. Si à l’in­té­rieur de l’État comme à l’in­té­rieur de l’ar­mée, le nihi­lisme des chefs consiste dans le culte de la néces­sité, celui des subor­don­nés consiste dans le culte de l’obéis­sance. Il n’y a plus de Vérité, il n’y a plus que la Consigne ; ne plus penser est un devoir, et la plus grande des commo­di­tés : « Est-ce juste, est-ce injuste de le faire ? » Ne t’inquiète pas, tes chefs ont pris cette respon­sa­bi­lité-là pour toi. Cherche à faire ton petit boulot d’in­gé­nieur, ou d’égor­geur, le mieux possible, sans te poser de ques­tions ; le reste est l’af­faire des gens compé­tents : les petits problèmes de la morale du service remplacent les grands problèmes du Bien et du Mal. Toutes ces vertus bien tranquilles —, comme une certaine conscience profes­sion­nelle alle­mande —, grâce à quoi l’in­di­vidu n’est plus que le rouage bien huilé de la machine qui roule à fond de train vers l’abîme.

A propos de l’ex­pan­sion de l’État:

Et le mouve­ment qui pousse à l’ex­ten­sion de l’État s’en­gendre de lui-même. Comme s’il n’était que la loi qui mène une société mortelle jusqu’à sa fin, le déve­lop­pe­ment d’une sclé­rose qui la fige progres­si­ve­ment en un sque­lette de rapports méca­niques, — une sclé­rose qui sera défi­ni­tive lorsque le monde de l’État se confon­dra avec l’uni­vers humain. L’homme appelle l’État parce qu’il tend au plus facile, parce que lui aussi est un corps pesant. Là où il lui fallait réflé­chir il lui est ensei­gné, là où il lui fallait déci­der il lui faut obéir ; ce qu’il devait décou­vrir en lui, il n’a plus qu’à l’at­tendre d’un autre. L’homme appelle l’État, parce qu’en même temps que la puis­sance créa­trice naît en lui le désir d’en finir avec cette pous­sée absurde qui le dresse au-dessus du sol. Que m’im­porte l’État ? En allant contre lui, je sais que je vais contre l’éter­nel Adver­saire ; contre celui qui m’at­tend, et qui atten­dra jusqu’au bout l’ins­tant où je fléchi­rai. L’en­nemi que chacun porte en soi, qu’il se nomme démis­sion ou chute.

A propos de l’édu­ca­tion tota­li­taire:

C’est par sa volonté d’or­ga­ni­ser la direc­tion des esprits que l’État napo­léo­nien marque un progrès déci­sif dans la voie de l’État tota­li­taire. Avec lui le Pouvoir dans ce domaine sort de son indif­fé­rence et de son empi­risme. Vis-à-vis de la presse, l’at­ti­tude de Napo­léon a été faite d’un mélange de haine et d’at­ti­rance, comme s’il avait senti que le pire ennemi de l’État pouvait deve­nir son plus utile servi­teur. Il commença par songer à suppri­mer les jour­naux, puis il les contrôla ; et pour finir il devint leur proprié­taire. Surtout, dans la mesure où il déses­pé­rait d’orien­ter l’opi­nion des adultes, il se tourna vers la forma­tion de la jeunesse : il est remarquable que ce ne soit pas le désir de perfec­tion­ner l’homme, mais la volonté de puis­sance qui ait engen­dré l’or­ga­ni­sa­tion de notre ensei­gne­ment secon­daire et supé­rieur. Le but des lycées, de l’Uni­ver­sité impé­riale, c’est déjà de former dans la jeunesse une caste dévouée au régime. Ainsi tandis qu’à l’ex­té­rieur le conqué­rant cherche à maîtri­ser l’es­pace, à l’in­té­rieur il tente de s’as­su­rer la durée. […]

L’en­sei­gne­ment d’État, obli­ga­toire et gratuit. Rien ne semble plus légi­time à l’in­di­vidu moderne ; et s’il devait défi­nir le progrès humain, plus que par l’in­dus­trie ou l’hy­giène, il le défi­ni­rait par l’ex­ten­sion de l’ins­truc­tion publique. Et pour­tant, quit­tant le terrain des prin­cipes, jugeons-la sur les faits. Peut-on dire au vu de ses résul­tats que l’ex­ten­sion de l’ins­truc­tion publique ait réel­le­ment aidé l’homme à deve­nir meilleur ? S’est-elle préoc­cu­pée de forger son carac­tère et sa volonté ? A-t-elle éveillé en lui un sens plus vif des fonde­ments de son exis­tence ? En lui appre­nant à lire et à écrire, lui a-t-elle appris à penser par lui-même ? Ces ques­tions sont stupides et ne comportent pas de réponse, car elles n’ont même pas été posées. Pour le XIXe siècle, il était bien évident que le progrès humain devait néces­sai­re­ment aller de pair avec celui de l’ins­truc­tion et des connais­sances. Et il a ainsi préparé un nouveau type d’anal­pha­bète, la brute au cerveau bourré de mots, bloqué par l’im­primé : le lecteur du jour­nal, l’in­toxiqué de propa­gande. […]

Le progrès le plus impor­tant accom­pli par l’État au XIXe siècle, le plus lourd de consé­quences pour l’ave­nir, c’est sa main mise sur l’en­sei­gne­ment. Jusque-là, dans la société occi­den­tale l’en­sei­gne­ment était laissé à l’ini­tia­tive des indi­vi­dus ou des groupes. Le roi proté­geait ou surveillait, mais même quand il fondait le collège de France, il ne lui venait pas à l’idée d’ins­truire. Aujourd’­hui, de cette indé­pen­dance de la fonc­tion ensei­gnante, à peu près rien ne reste en France, sauf quelques privi­lèges désuets dans la disci­pline inté­rieure des facul­tés, par exemple le droit pour les doyens de refu­ser l’en­trée des bâti­ments univer­si­taires à la police.

A propos de l’Union Natio­nale (ce qui n’est pas sans rappe­ler les « Je suis Char­lie »):

Ainsi se fonde un nouvel ordre social sur la néces­sité toute puis­sante. D’une cohé­sion « mono­li­thique » parce que, à la diffé­rence de la société libé­rale, il est parfai­te­ment conforme aux moyens et à l’es­prit de la civi­li­sa­tion moderne. Une nouvelle tota­lité se réalise : l’Union Natio­nale, qui englobe les plus irré­duc­tibles, — les plus misé­rables et les plus isolés, — le prolé­ta­riat et les intel­lec­tuels. Tous ensemble ; le métallo de chez Renault avec le président du comité des forges, le rési­nier des Landes avec l’ar­tiste pari­sien. En temps de paix, tout était en ques­tion : les rapports entre les classes sociales, entre les indi­vi­dus et la société. En temps de guerre, de ces mises en ques­tion rien ne reste. La guerre résout les contra­dic­tions de la société moderne ; la nation armée, c’est la société parfaite. Si le présent offre quelques sujets d’amer­tume, la victoire permet­tra d’y porter remè­de…

A propos de la Révo­lu­tion française:

Alors l’in­di­vidu se découvre en face de lui et s’in­ter­roge. Qu’est-ce que l’État ? Quelle est l’ori­gine de la souve­rai­neté poli­tique ? Comment assu­rer un lien de l’homme à ce pouvoir dont il dépend de plus en plus ? Quels sont les droits natu­rels, les limites sacrées que le Prince ne doit pas fran­chir ? Les défi­ni­tions abstraites cachent une angoisse vivante. Autant qu’un progrès de l’es­prit de liberté il y a à l’ori­gine de la Révo­lu­tion française des indi­vi­dus de plus en plus seuls face à un Pouvoir de plus en plus fort. Sans para­doxe on peut dite que la concep­tion d’un gouver­ne­ment élu est née de l’im­puis­sance progres­sive des hommes. A celui qui ne peut plus éviter la tyran­nie il reste encore de choi­sir son tyran.

A propos de l’État tota­li­taire, de la guerre et du progrès :

Le progrès de l’État est celui de la guerre ; et le progrès de la Guerre est celui de l’État. C’est en comman­dant à ses troupes que le Prince s’exerce au manie­ment des masses, et c’est pour entre­te­nir l’ar­mée qu’il lève un tribut qui devient perma­nent avec elle, qu’il impose à la société une admi­nis­tra­tion semblable à l’or­ga­ni­sa­tion mili­taire. Le grand Prince est celui qui augmente l’ar­mée, qui lui donne une tech­nique et des armes. Et c’est aussi celui qui perfec­tionne l’ad­mi­nis­tra­tion et le fisc pour nour­rir une guerre de plus en plus exigeante. Le progrès de l’État — le Progrès tout court peut-être — est un aspect de la course aux arme­ments.

A propos du concept de «  nation » (monar­chique par son origine, anti­dé­mo­cra­tique) :

La Nation c’est l’État. L’État monar­chique a préexisté de longs siècles au senti­ment natio­nal français ; si la nation française est la plus vraie et la plus stable, c’est parce qu’elle est née dans le cadre de l’État le plus ancien et le plus stable. Tout au plus, à force d’ac­tion persé­vé­rante, l’État crée cette réalité par laquelle il prétend se justi­fier. Comment se consti­tue la Nation ? Rare­ment par le peuple, le plus souvent par le Prince. L’unité alle­mande et l’unité italienne se sont ébau­chées dans deux Etats-germes : la Prusse et le Piémont. Là où le soulè­ve­ment popu­laire avait échoué en 1848, la diplo­ma­tie et la guerre réus­sirent. A l’ori­gine des grandes nations modernes la volonté popu­laire et la déci­sion des armes se confondent ; le plébis­cite, — quand il a lieu, — n’in­ter­vient qu’a­près coup.

Les nations sont nées de l’État, et les natio­na­lismes sont reven­di­ca­tions de l’État. Le natio­na­lisme affirme soit que le terri­toire et les indi­vi­dus compris dans les limites d’un état forment une patrie et une société natu­relle, soit que les hommes d’un pays, d’une reli­gion ou d’une culture déter­mi­née ont le droit de consti­tuer un état. Parfois, le natio­na­lisme exprime la nostal­gie d’un peuple qui a possédé autre­fois la souve­rai­neté poli­tique ; cette forme en est la plus viru­lente. Dans tous les cas le mouve­ment natio­nal vise à la créa­tion à l’ex­ten­sion ou à la défense de l’État. […]

Pourquoi cette explo­sion des natio­na­lismes au XIXe siècle ? Parce qu’en détrui­sant tous les anciens liens l’État était devenu le seul lien. L’État enlève aux socié­tés la plupart des fonc­tions dont dépend la vie des hommes ; désor­mais c’est lui qui instruit, protège, nour­rit. Les révo­lu­tions et les guerres, aux consé­quences autre­fois limi­tées, mettent en jeu les inté­rêts essen­tiels des indi­vi­dus. Quand Hitler décla­rait que la défaite du régime serait celle du peuple alle­mand, il ne mentait pas. Le sort de l’État est celui des hommes, qu’ils le veuillent ou non ; la propa­gande est d’ailleurs là pour les aider à s’en rendre compte.

A propos de la démis­sion de l’homme vis-à-vis de l’État:

La poli­tique ne signi­fie plus rien, alors la réalité lui échappe, et ainsi la poli­tique ne signi­fie plus rien ; chaque jour le déca­lage s’ac­cen­tue un peu plus. Mais c’est préci­sé­ment là ce qui attache chaque jour un peu plus l’homme à l’idéo­lo­gie poli­tique. Aujourd’­hui une authen­tique volonté poli­tique est presque incon­ce­vable, seul un prodi­gieux effort révo­lu­tion­naire réunis­sant les vertus les plus contra­dic­toires de l’au­dace intel­lec­tuelle et du courage physique pour­rait combler l’abîme ouvert par un siècle de démis­sion : on comprend que l’homme le refuse. Alors l’idéo­lo­gie poli­tique doit préci­sé­ment être irréelle, car sa fonc­tion est de distraire l’homme de sa situa­tion dans le monde ; et elle le distraira d’au­tant mieux qu’elle n’aura rien à voir avec la réalité : ce n’est pas en vain qu’elle est vaine. […]

Tandis que se dres­sait avec la force neuve d’une réalité impi­toyable l’exis­tence des indi­vi­dus : l’ou­bliette géomé­trique de la cour, et ce rugis­se­ment que détache en copeaux d’acier la morsure de la machine. En deçà des prin­cipes et des discours un monde impla­cable ou à chaque instant, sous peine d’être écrasé, l’in­di­vidu devait réagir au dixième de seconde : à l’aboi de l’adju­dant comme au choc de l’obus. Partout triom­phaient les Droits de l’Homme, mais partout les nations et les villes s’éten­daient sans limites ; des races incon­nues de tyrans et d’es­claves y nais­saient, d’in­nom­mables malheurs foudroyaient des masses innom­brables. Cela ne s’ap­pe­lait pas Despo­tisme mais travail, guerre, métier, argent : vie quoti­dienne. C’est dans le Droit qu’il était ques­tion de Liberté, car les mots sont toujours les derniers à mourir. La Liberté des libé­raux fut un mensonge : le Mensonge du XIXe siècle ce dont on parle trop. Aujourd’­hui, à quoi bon parler de Liberté ! Misère et Mort, Chaînes et Désastres, libé­rez-nous ! Au moins êtes-vous vrais.

Pourquoi cet abou­tis­se­ment ? Pourquoi, forte dans la conscience de sa servi­tude, la volonté de liberté s’épuisa-t-elle ainsi au lieu de s’ac­com­plir ? … Parce qu’au lieu de la placer en eux-mêmes, les hommes l’avaient placée dans l’État. Rappelle-toi le premier des devoirs. Il ne s’agit pas de défi­nir, mais d’être. N’at­tends pas qu’un autre… Saisis ! […]

L’in­di­vidu moderne perd le sens de l’être ; il ne s’in­té­resse plus au sujet, mais à l’objet. L’État lui paraît le moyen d’ob­te­nir aux moindres frais ce résul­tat objec­tif. Pourquoi alors ne pas étendre à tout cette méthode ? Si par alié­na­tion nous enten­dons le fait d’être à la fois dépos­sédé et possédé, — d’ab­diquer sa vie entre les mains d’un autre qui vous la vole pour l’en rece­voir —, alors l’his­toire actuelle n’est qu’un irré­sis­tible proces­sus d’alié­na­tion où l’in­di­vidu moderne trans­fère sa pensée et son action à l’État. A la fin seuls existent les Sports, les Beaux-Arts, la Propa­gande : l’être humain n’est plus qu’une survi­vance encom­brante dans l’énorme appa­reil dont il fut le prétexte. L’État tota­li­taire n’est pas autre chose qu’une concré­ti­sa­tion de la démis­sion totale de l’homme.

A propos de la concep­tion du monde comme d’un stock de ressources à la dispo­si­tion de la volonté de puis­sance produc­ti­visme, « progrès tech­nique », crois­sance, règne de l’ef­fi­ca­cité, expan­sion, etc., ad nauseam  sans fin, sans limites (elle-même son propre et unique objec­tif)  de l’État :

Le fonde­ment de cette prise en mains de l’éco­no­mie, c’est le nombre ; la Bête moderne n’en a jamais porté qu’un : 1234567890. Après avoir servi à l’État à dénom­brer les hommes, la méthode statis­tique enva­hit tous les domaines. Elle dénombre les réserves de char­bon, la crimi­na­lité infan­tile, l’in­tel­li­gence moyenne ; et l’éta­blis­se­ment de graphiques permet d’en tirer des lois en fonc­tion desquelles s’or­ga­nise l’ordre social, rendant ainsi l’ano­ma­lie indi­vi­duelle impos­sible. La statis­tique permet au pouvoir de tout rame­ner à sa seule raison : l’ef­fi­ca­cité. Il n’y a plus de lacs, plus de rivières, mais une masse d’éner­gie évaluée en kW ; la masse utili­sable se confon­dant bien­tôt avec la masse utili­sée. Il n’y a plus de forêts, mais des tonnes de bois ; plus de causse sous le soleil, mais des réserves de ciment. Plus de personnes, mais un capi­tal de main d’œuvre dont les statis­tiques démo­gra­phiques permettent d’éva­luer le bon état, et les possi­bi­lité de renou­vel­le­ment.

Désor­mais connus et rame­nés à une commune mesure, ces éléments peuvent faire un tout. L’État tota­li­taire est le stade ultime de la concen­tra­tion capi­ta­liste qu’il pousse à un point où elle ne saurait être qu’ab­so­lue ou ne pas être. Plus rien ne lui échappe, non seule­ment la produc­tion, mais le méca­nisme déli­cat de la distri­bu­tion. Il n’y a plus ni vignobles, ni chan­tiers, mais la volonté de l’État ; d’une écono­mie agri­cole il fait une écono­mie indus­trielle en fixant d’avance les étapes de cette trans­for­ma­tion. Mais ici comme ailleurs, si le temps de la nature est fini, le temps de la sagesse humaine n’a pas commencé ; les lubies de Cali­gula concernent désor­mais le pain quoti­dien de millions d’hommes. […]

L’État tire sa force de son imper­son­na­lité. Dans la mesure où il arrive à son plus haut point de perfec­tion, sa domi­na­tion s’exerce sur l’en­semble des indi­vi­dus ; mais dans la mesure où l’être humain subsiste, cette exploi­ta­tion se fait forcé­ment au profit de certains hommes et ainsi une classe domi­nante se recons­ti­tue.

En vertu de son esprit, l’État tota­li­taire est amené à accor­der les plus grands avan­tages à ceux qui lui sont indis­pen­sables, à ceux qui incarnent le mieux sa volonté de puis­sance : aux tech­ni­ciens. La poli­tique finit par se confondre avec la tech­nique, les fonc­tions tech­niques deve­nant telle­ment impor­tantes qu’elles ne peuvent plus être créées que par des hommes dévoués au régime, et les poli­ti­ciens devant se trans­for­mer en tech­ni­ciens pour gouver­ner. […]

Ce n’est pas un Dieu qui crée ce monde, mais un méca­ni­cien, qui monte minu­tieu­se­ment de l’ex­té­rieur ce qui nais­sait spon­ta­né­ment. Comme il ignore l’es­prit et la vie, il copie péni­ble­ment les formes de la nature et de la vérité. Il croit avoir une culture, quand il fonde un minis­tère de la culture. Il croit avoir réalisé l’har­mo­nie sociale, quand sa police assure le bon ordre dans la rue. Il croit même garan­tir le bonheur, lorsqu’il augmente la produc­tion de char­bon. Entre les socié­tés primi­tives et les régimes tota­li­taires, il y a exac­te­ment la même diffé­rence qu’entre l’être vivant et l’au­to­mate. Celui qui crève l’ap­pa­rence, que dessinent les images de la propa­gande, pour péné­trer dans les profon­deurs de la vie quoti­dienne, s’aperçoit aussi­tôt que le para­dis terrestre n’est qu’une toile peinte collée sur le sque­lette d’une machi­ne­rie bureau­cra­tique.

A propos d’une des condi­tions néces­saires à l’avè­ne­ment de l’État:

Les hommes étant réunis en grandes masses sur un espace limité, et les disci­plines étant propor­tion­nelles aux masses, la volonté des châtiers n’a qu’à les déve­lop­per jusqu’au bout pour créer l’uni­vers concen­tra­tion­naire. Cet univers n’est pas excep­tion­nel, il est latent à toute société massive et concen­trée ; il se mani­feste, sous des formes plus ou moins pous­sées, dès le stade de l’in­ter­nat ou de la caserne, (même si la caserne ou l’in­ter­nat sont fleu­ris, là n’est pas la ques­tion). Dans tel établis­se­ment modèle à forte popu­la­tion scolaire il serait facile de retrou­ver l’écra­se­ment des indi­vi­dus par l’abs­trac­tion bureau­cra­tique, le sadisme des supé­rieurs, la soli­da­rité avilis­sante des infé­rieurs. Il suffit de pous­ser un peu plus loin l’au­to­ma­tisme du règle­ment, la rigueur de la clôture, les diffi­cul­tés du ravi­taille­ment et les incon­vé­nients de la promis­cuité pour en arri­ver à la société concen­tra­tion­naire. Dans la mesure où la nation tota­li­taire est elle-même une collec­ti­vité massive et orga­ni­sée, le pays tout entier n’est plus qu’un immense camp de concen­tra­tion : là aussi la clôture est parfaite et la terreur règne.

A propos de la police :

Dans la mesure où s’étend l’État s’étend la police. En France c’est la dicta­ture bona­par­tiste qui lui a donné sa forme. […] L’État moderne doit assu­rer le respect d’un nombre gran­dis­sant de lois, donc répri­mer des délits de plus en plus nombreux. Les trans­ports, l’in­dus­trie, l’hy­giène deviennent affaire de police : dans toute fonc­tion sociale qui se poli­tise doit péné­trer le poli­cier. Là où les véri­tés reli­gieuses font place à une morale de l’Utile, la Police doit inévi­ta­ble­ment passer au premier plan. L’ordre dans la rue, de condi­tion pratique devient Vérité. L’agent ne veille plus sur des biens mais sur le Bien. Alors de simple fonc­tion­naire il devient cham­pion de l’Ordre. À l’ad­mi­ra­tion pour le soldat qui défend la nation contre l’en­nemi exté­rieur répond celle du poli­cier qui la protège contre l’en­nemi inté­rieur. […]

L’or­ga­ni­sa­tion d’un réseau d’agents en uniforme et en civil, qui s’étend à la société tout entière, appa­raît à peu près en même temps que la machine à vapeur. Par le chiffre de ses effec­tifs, la puis­sance de ses moyens, l’éten­due de son champ d’ac­tion, la police moderne est sans commune mesure avec celle du passé. […]

La police n’a rien à voir avec la liberté. Sa raison d’être ? Saisir, courir, ruser, terro­ri­ser, forcer. Ni l’ori­gine, ni l’abou­tis­se­ment ne la concernent. Un déclic met l’ap­pa­reil en marche, et il va prêt à broyer. […] Le bon poli­cier est celui qui ne se pose pas de ques­tions embar­ras­santes, le chien de chasse qui bondit après tout ce qui fuit. […]

Le temps des barri­cades est bien fini. C’est par l’État, son armée et sa police, que la bour­geoi­sie contient et réprime l’agi­ta­tion popu­laire. Le bour­geois n’est plus libé­ral, il devient fasciste.

A propos de l’hor­reur finale que serait un état unique recou­vrant la tota­lité du monde:

L’U.R.S.S ou les U.S.A ? Comment choi­sir ? Ils suivent la même voie : et s’ils n’en sont pas au même point, le meilleur sera toujours le pire ; d’ailleurs choi­sir l’un d’eux c’est choi­sir la guerre. Alors, jouant de l’équi­libre de leurs forces, faudrait-il essayer de prolon­ger encore l’exis­tence des nations capables de conser­ver un semblant d’in­dé­pen­dance ? D’autres formes de vie subsis­te­raient avec d’autres États ; les peuples et les indi­vi­dus absor­bés dans le ventre du Lévia­than pour­raient conti­nuer d’es­pé­rer un secours venu d’au-delà des fron­tières. Mais aujourd’­hui partout où la force est parta­gée, il y a guerre ; et l’ex­plo­sion à laquelle conduit cet équi­libre précaire ne peut abou­tir qu’à l’Unité finale. Alors comment ne pas souhai­ter qu’en mono­po­li­sant la force un État total nous sauve de la destruc­tion totale ?

La solu­tion appa­rem­ment logique serait d’évi­ter un conflit où l’hu­ma­nité risque­rait de dispa­raître par la créa­tion d’un État paci­fique­ment investi par tous les peuples de la terre. Mais cette solu­tion cumule les incon­vé­nients de l’idéa­lisme et du réalisme. Elle est presque aussi utopique qu’un monde qui serait à la fois Un et libre ; car si les hommes étaient assez conscients et assez frater­nels pour choi­sir d’eux-mêmes un gouver­ne­ment mondial, ils le seraient assez pour respec­ter l’in­dé­pen­dance du voisin sans y être contraint par l’État. Et si le réalisme conseille d’aban­don­ner les chemins impos­sibles d’une révo­lu­tion qui parta­ge­rait la force entre des peuples divers mais paci­fiques, il conseillera aussi d’aban­don­ner l’idée d’un gouver­ne­ment mondial élu au profit d’un empire conquis par la puis­sance autre­ment réelle du plus fort des États : si l’État mondial est vrai­ment le salut, les chances d’y arri­ver par ce moyen sont assez vraies pour courir le risque d’une guerre. Ce rêve d’un État mondial, à une époque qui n’a plus que des véri­tés maté­rielles, ne fait que traduire en termes tempo­rels la nostal­gie de l’unité spiri­tuelle qui devrait unir les hommes au-delà de leurs diver­si­tés concrètes. Dans l’État mondial, bien plus encore que dans l’État-nation l’uni­fi­ca­tion est l’en­vers de l’unité ; le choi­sir pour fuir la guerre c’est éviter la guerre en accom­plis­sant la fata­lité qui est à la fois sa cause et sa fin : le conflit plané­taire c’est l’uni­fi­ca­tion du monde, on ne peut véri­ta­ble­ment refu­ser l’un qu’en refu­sant l’autre. Un seul État… Hommes libres imagi­nez-vous tout ce qu’il repré­sente ? Toute la force délé­guée à un seul pour réali­ser le para­dis sur terre ; au lieu du chaos brûlant des éner­gies folles, le cris­tal glacé de l’éner­gie ratio­na­li­sée. Que pour­rions-nous espé­rer, sinon la fin du monde ?

A propos d’une des façons dont l’État s’auto-justi­fie :

L’État doit anéan­tir ses enne­mis, mais sans Ennemi il est sans fonde­ment. L’État fort a besoin d’une menace pour se renfor­cer : d’un adver­saire inté­rieur pour justi­fier les pleins pouvoirs [les black blocs, les anar­chistes, les écoter­ro­ristes, etc., NdE], d’un adver­saire exté­rieur pour justi­fier la mobi­li­sa­tion [l’État Isla­mique, le « terro­risme », les « djiha­distes », NdE] — l’un se confon­dant géné­ra­le­ment avec l’autre [selon les mots d’un repré­sen­tant offi­ciel de l’État : Les « Djiha­distes Verts », NdE]. L’idéal serait une menace théo­rique­ment terrible, mais réel­le­ment inexis­tante. [L’État isla­mique, cette menace fantoche, NdE] […]

Le dernier chapitre du livre, inti­tulé « Fin et commen­ce­ment », commence ainsi :

Et main­te­nant que propo­sez-vous ? — Car la réac­tion de l’in­di­vidu moderne n’est pas de recher­cher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonc­tion de laquelle doit s’éta­blir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’im­pos­si­bi­li­tés. Alors m’im­pu­tant la situa­tion déses­pé­rante qui tient à un monde tota­li­taire, il me repro­chera de détruire systé­ma­tique­ment l’es­poir. « Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solu­tion appor­tez-vous ? — Sous- entendu, s’il n’y a pas d’is­sue à la situa­tion qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me déses­pé­rez »… Et effec­ti­ve­ment je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impos­si­bi­lité n’exis­te­rait pas pour sa conscience.

Je dois pour­tant lui refu­ser cette solu­tion qu’il réclame, parce qu’il doit d’abord ouvrir les yeux sur une situa­tion qui n’est pas le fruit des désirs de mon esprit, mais qui m’est impo­sée par l’ex­pé­rience de ma vie confron­tée avec l’en­sei­gne­ment de l’his­toire. Je sais d’ailleurs que je vais ainsi exac­te­ment à rebours de ce qui consti­tue habi­tuel­le­ment la réflexion sur le monde : tant celle des réalistes que celle des utopistes. Quand l’in­di­vidu moderne regarde au-delà de lui-même, c’est géné­ra­le­ment pour construire des systèmes : un tout où le mouve­ment de l’His­toire s’iden­ti­fie au deve­nir de la Vérité ; soit que la fata­lité soit vraie, soit que la Vérité soit fatale. Toutes ses puis­sances l’y conduisent, le besoin de ratio­na­li­ser l’in­so­lente irré­duc­ti­bi­lité de la vie, surtout le besoin de justi­fier un aban­don total au fait par une justi­fi­ca­tion totale selon l’es­prit. Et je n’ai qu’à décrire une situa­tion ; c’est-à-dire à subir une vérité même si l’uni­vers entier la rejette, et à subir un fait même s’il est parfai­te­ment absurde à la vérité. Je n’ai qu’à décrire une situa­tion ; et je dois la peindre si bien toute entière que je ne peux même pas m’en tenir à la descrip­tion systé­ma­tique. Ainsi pratiquée, comme la litté­ra­ture dans l’aban­don au chatoie­ment des phéno­mènes, ou comme la recherche univer­si­taire dans leur constat objec­tif, la descrip­tion peut être aussi un moyen de fuir le drame. Tandis que ma pensée doit accep­ter le drame : même celui qui la met en ques­tion.

Ce qui n’est pas sans rappe­ler la réac­tion qu’in­carne toute la culture des alter­na­tives, des alter-, qui, en un sens, est assez absurde en ce qu’elle ne se foca­lise que sur « trou­ver des équi­va­lents à » mais en version éco-© en bio-© ou -durable© ; sans aucune inter­ro­ga­tion du sens, de l’ori­gine des choses, de leurs impacts imma­té­riels, ou de leurs impacts maté­riels indi­rects. Le courant alter ne semble pas comprendre que ce qui est aujourd’­hui permis par le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique de la société indus­trielle puisse ne pas être souhai­table, ou ne pas prendre en compte la problé­ma­tique de la tech­nique, le mythe du progrès tech­nique, ou refuse peut-être simple­ment d’ac­cep­ter que la High-Tech n’ait pas d’ave­nir. Au lieu de commen­cer par remettre en ques­tion le sens et l’uti­lité  les impli­ca­tions psycho­lo­giques, physio­lo­giques, écolo­giques, socio­lo­giques des routes, de la voiture, de l’avion, des embal­lages, de l’élec­tri­cité indus­trielle, d’in­ter­net, des immeubles, des grattes-ciels, le courant alter, rassuré par le marke­ting (la propa­gande), se contente de ce que ces choses soient produites d’une manière qui soit certi­fiée durable.

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Qu’il n’y ait pas de solu­tion, ou plutôt, que la solu­tion soit d’aban­don­ner, de renon­cer aux rêves de puis­sance et de pouvoir qu’in­carnent ces choses, est, de prime abord, diffi­cile à admettre pour un esprit façonné (« éduqué ») par la culture domi­nante (et son éduca­tion tota­li­taire, voire plus haut), elle-même progres­siste. Le problème, cepen­dant, c’est que des siècles d’échecs plus tard, les promesses progres­sistes de la société indus­trielle conti­nuent, absur­de­ment, à révé­ler leur carac­tère menson­ger, globa­le­ment incon­tes­tées .


Commen­taires & Édition: Nico­las Casaux

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