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L'invention du labeur et du désastre (par Paul Shepard)
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Extrait de l'ouvrage de l'écologiste américain Paul Shepard "Nous n'avons qu'une seule Terre" (1996), cet article explore l'histoire de l'humanité depuis 10000 ans et offre une vue d'ensemble des conséquences de l'avènement de l'agriculture et de la civilisation, tant du point de vue des écosystèmes que de celui de notre rapport au monde naturel.

Les premières cultures se déve­lop­pèrent au sud et à l’ouest de la mer Caspienne sur des hautes terres couvertes à cette époque de bois et d’herbes clair­se­més, en majeure partie sous forme de steppe ou de savane de chênes pistache. Le climat était chaud, même si de la glace subsis­tait dans les vallées des hautes montagnes. La terre sur les flancs des forêts ouvertes des montagnes de Zagros, du Liban et de la Pales­tine était légère et pouvait être faci­le­ment travaillée. Les tâches quoti­diennes n’étaient pas pires que la récolte du grain sauvage ou l’ar­ra­chage des racines sauvages.

L’éminent géographe améri­cain Carl Sauer a suggéré que les plan­ta­tions au hasard sous forme de mise au rebut des graines sauvages pouvaient avoir précédé la culture. Cepen­dant il n’existe pas de preuves d’une culture précoce des légumes et les herbes qui produisent des graines demandent au moins qu’on retourne une petite quan­tité de terre. Vers 9000 avant J. C. il exis­tait au moins deux premiers groupes de fermiers au Proche-Orient, les Natou­fiens et les Karim Shahi­riens. Ces gens vivaient dans des grottes et dans des petits groupes de huttes en terre et ils possé­daient des moutons domes­tiques, des chèvres et deux céréales. Dans les fouilles archéo­lo­giques une majo­rité d’os d’ani­maux imma­tures a été consta­tée, en même temps que des lames de faucille en silex, de pierres de broyage et des Celtes (haches de pierre). Dans la même région, d’autres hommes vivaient en subsis­tant entiè­re­ment grâce à la chasse et la cueillette, certains à décou­vert, d’autres dans des grottes ou des huttes. « De purs chas­seurs » conti­nuèrent d’exis­ter durant une nouvelle période de deux mille ans au Proche-Orient, quoique le climat se soit progres­si­ve­ment réchauffé, et le gros gibier animal tel que le cerf dimi­nua. Pour trou­ver de la frai­cheur, les lieux d’ha­bi­ta­tion furent dépla­cés sur les flancs des montagnes, et la popu­la­tion humaine s’ac­crut. Lorsque les chas­seurs fina­le­ment cédèrent entiè­re­ment la place aux fermiers dans cette zone aux envi­rons de 7000 avant J. C., les villes de Jéri­cho dans la vallée du Jour­dain et de Jarmo dans les montagnes de Zagros comp­taient chacune au moins une centaine d’ha­bi­tants et dont vingt-cinq vivaient dans des maisons. La culture de subsis­tance était en marche.

Durant cette époque les premières tech­niques agri­coles se répan­dirent à partir du Proche-Orient, abou­tis­sant à d’autres domes­ti­ca­tions en Asie et en Amérique, qui ensuite renvoyèrent de nouvelles varié­tés de cultures céréa­lières et de repro­duc­tions des animaux de ferme vers le Proche-Orient.

La produc­tion de céréales à engran­ger qui pouvaient nour­rir un grand nombre de non-agri­cul­teurs marqua la tran­si­tion de la culture de subsis­tance à l’agri­cul­ture insti­tu­tion­nelle. Vers 5000 avant J. C., des fermiers dans les vallées allu­viales du Tigre et de l’Eu­phrate employaient des esclaves pour venir à bout des mauvaises herbes et des terres lourdes et pour culti­ver de vastes champs avec une seule variété d’une graine hybride. Les surplus agri­coles et de nouveaux systèmes de distri­bu­tion et de stockage rendirent possibles et néces­saires les spécia­li­sa­tions de métier et de caté­go­rie.

L’éle­vage de porcs, la pote­rie et le tissage se déve­lop­pèrent et les premiers temples attes­tèrent l’émer­gence de cosmo­lo­gies basées sur un modèle d’uni­vers de basse-cour, de théo­cra­ties hiérar­chiques, d’États poli­tiques, de tyran­nie, de guerre et de travail. Que le premier bétail domes­tique ait coïn­cidé avec les temples et les symboles des taureaux sacrés atteste que les vaches furent d’abord gardées pour des raisons reli­gieuses davan­tage qu’é­co­no­miques.

Un millier d’an­nées plus tard à cet endroit il y eut des villes de dix mille habi­tants ; des agri­cul­teurs avaient occupé les plaines allu­viales du Nil et du Danube ; et des nomades avec des hordes de bétail avaient tout ratissé sur leur passage à travers le Sahara, la Perse, l’Ara­bie, le Maroc, l’Éthio­pie — essai­mant les coutumes, l’ar­ro­gance et la force de destruc­tion du noma­disme pasto­ral. En Europe, à cette période, l’usage des haches pour couper les arbres s’as­so­cia aux dents et aux sabots du bétail pour détruire les grandes forêts qui gagnaient les terrains lais­sés libres par l’ère glaciaire. L’hu­ma­nité se dres­sait à l’orée du monde moderne.

Il existe de nombreuses sortes de fermiers et de gardiens de trou­peaux dans le monde, mais ils diffèrent surtout par le mélange de certaines quali­tés communes même si ces quali­tés dérivent de la nature basique du labou­rage et de la garde des bêtes. Les premiers agri­cul­teurs se sont large­ment diver­si­fiés chez les diffé­rents peuples par le mélange de chasse, de cueillette et de plan­ta­tion. Les quali­tés qui résultent de la culture sont le plus clai­re­ment visibles chez les paysans fermiers venus ensuite ou dans l’état civi­lisé ou agri­cole histo­rique. Ils adhé­rent à leur terre natale, révèrent leurs ancêtres, sont réflé­chis et possèdent des codes de conduites forts. Ils sont simples, indus­trieux, tenaces et prévi­sibles. Mais la simpli­cité peut signi­fier une intel­li­gence terne et le travail conscien­cieux peut être une déno­mi­na­tion gentille d’un travail dur, le prix et le témoi­gnage de la sécu­rité, du respect et de la piété. Les autres vertus sont des euphé­mismes car la vie des gens est simpli­fiée, répé­ti­tive et leur huma­nité est forgée par cette compré­hen­sion opiniâtre qui est prise à tort pour du conten­te­ment et une séré­nité sage.

Le paysan s’est dévoué à la domes­ti­cité et à l’agri­cul­ture. Son ordi­naire est comme un champ de labeur : banal et mono­tone. De même que l’ac­cou­ple­ment du bélier et de la brebis, les mariages sont souvent arran­gés — avec pour le moins un choix utile. La procréa­tion est une exten­sion de la produc­tion domes­tique, le moyen de se garan­tir des bras pour les champs. La prudence et l’es­prit pratique gouvernent les rela­tions fami­liales. Une écono­mie d’abon­dance normale, combi­née à la peur des années de pénu­rie et de famine, crée la famille auto­ri­taire fondée sur des rela­tions opiniâtres, de domi­na­tion et de soumis­sion. Les enfants gran­dissent et en veulent à leurs ainés. Là où le père est un tyran, les plats sont mangés en silence. La situa­tion diffi­cile du serf, déses­pé­rée, inhu­maine, dans une société agri­cole l’oblige à répri­mer ses frus­tra­tions fami­liales afin de survivre, en les conver­tis­sant en une confor­mité amère, et à cana­li­ser son aver­sion vers l’ex­té­rieur — en direc­tion des concur­rents, des étran­gers et de la nature sauvage. L’union farouche et la loyauté deviennent le noyau de la lutte de classe et de l’ex­ploi­ta­tion idéo­lo­gique, expri­mant la cama­ra­de­rie des esclaves.

Les paysans sont confron­tés au monde exté­rieur avec une maus­sa­de­rie gros­sière ; hormis le mépris pour les cœurs tendres, les émotions sont cachées ou étouf­fées. Les conve­nances et la sobriété sont substi­tuées aux usages et à la gaieté. Le ressen­ti­ment et le soupçon sont profonds. Un engour­dis­se­ment stoïque et un manque d’ima­gi­na­tion deviennent insé­pa­rables de la foi reli­gieuse. Deman­dez au paysan ce dont il se réjouit et vous n’ob­tien­drez pas de réponse. Des entre­tiens appro­fon­dis révèlent un intense dégoût de sa situa­tion et un désir fort de quit­ter l’en­vi­ron­ne­ment rural lugubre. Il est probable que bon nombre d’entre nous aperçoivent certains de ces traits chez nos contem­po­rains urbains et en nous-mêmes, pour­tant fort éloi­gnés de la porche­rie et de la char­rue. Le paysan est en nous tous et ses chaînes et ses valeurs sont des parties de la culture moderne.

Avec cette vision anthro­po­mor­phique du monde, telle qu’elle s’ex­prime dans l’in­ven­tion des dieux humains — le matriar­cat et le patriar­cat pour toujours s’af­fron­tant — le paysan et le villa­geois pensent que toutes leurs infor­tunes sont causées par quelqu’un, et doivent être neutra­li­sées par magie ou vengeance.

Les hommes se font une image d’eux-mêmes à partir du monde natu­rel. Les plan­teurs et les culti­va­teurs se voient eux-mêmes comme des animaux domes­tiques dans un jardin cosmique. Réser­ver une partie de la mois­son aux dieux fait partie de la coutume des céré­mo­nies du renou­veau. À partir de là le sacri­fice commence à exis­ter ; le meurtre du premier né est un mythe logique pour des humains qui sont aussi nombreux que les mauvaises herbes. Les gardiens de trou­peaux se voient eux-mêmes comme des brebis qui suivent « un grand berger ». Vivant au centre d’éco­sys­tèmes qui s’ef­fondrent, les agri­cul­teurs acceptent une reli­gion de dieux arbi­traires, des châti­ments catas­tro­phiques par le déluge, les fléaux, la famine et la séche­resse à travers une théo­lo­gie apoca­lyp­tique.

Il est fréquent dans les études socio­lo­giques de distin­guer les plan­teurs ou les gardiens de trou­peaux de l’agri­cul­ture primi­tive des paysans et des fermiers plus tardifs. Les premiers ne vivent pas dans une société haute­ment struc­tu­rée et complexe comme c’est le cas, dirions-nous, des paysans tradi­tion­nels d’Eu­rope Centrale. Même si elles sont utiles ces distinc­tions ne le sont qu’en matière de compa­rai­sons sociales, elles sont écolo­gique­ment sans impor­tance. Toutes les socié­tés agraires partagent une haine des animaux sauvages préda­teurs, affichent des corps arron­dis ou une sensi­bi­lité émous­sée, un désin­té­rêt pour les animaux et les plantes sans valeur écono­mique, et montrent la bonne volonté de l’homme de peine, dont les ressen­ti­ments sont profonds et latents, où recti­tude, lour­deur et absence d’hu­mour se mélangent crûment.

Dans l’his­toire offi­cielle, 3000 avant J. C. marque le début de la civi­li­sa­tion, corres­pon­dant à l’émer­gence des mono­cul­tures dans les vallées équa­to­riales irri­guées, du complexe urbain rural des fermiers spécia­li­sés, avec une culture unique, et des bureau­cra­ties diri­geantes des grandes vallées allu­viales. Dans les restes archéo­lo­giques des États de Méso­po­ta­mie, on trouve des preuves de l’exis­tence de char­rettes tirées par des bœufs, de commerce, d’écri­tures, d’es­claves, de guerres et de royau­tés théo­cra­tiques. Durant cette même période une réduc­tion de la tota­lité de l’es­pace natu­rel est adve­nue, avec le pillage d’éco­sys­tèmes qui ne pour­ront jamais se réta­blir. Les signes qui l’at­testent sont l’ex­tinc­tion locale des grands mammi­fères sauvages, les déserts en lieu et place des forêts, la dégra­da­tion des prai­ries grasses et la dispa­ri­tion du sol, l’ins­ta­bi­lité des cours d’eau et le taris­se­ment des sources, et la baisse de ferti­lité de la terre — tous ces éléments affec­tant les ressources en eau, le climat et l’éco­no­mie. La déré­lic­tion insi­dieuse était alors tota­le­ment impal­pable, autant qu’aujourd’­hui elle semble mani­feste. Les indi­vi­dus étaient nés dans des envi­ron­ne­ments durs, pier­reux où les crues et les séche­resses parais­saient devoir être éter­nelles, un monde donné à, plutôt qu’un monde fait par, l’homme.

La rela­tion entre l’émer­gence et la chute des civi­li­sa­tions des grandes vallées allu­viales a été clai­re­ment établie par le Dr. W. C. Lowder­milk, un expert améri­cain du sol. Tout d’abord Lowder­milk s’est rendu compte que les terres basses le long des grandes rivières sont encore fertiles, même si actuel­le­ment elles ne peuvent nour­rir qu’un cinquième des gens qu’elles auraient permis de nour­rir il y a trois mille ans. La déroute qui emporta Baby­lone, Kish, Ezion, Geber, Timgad, Petra, Carthage et d’autres cités du Proche-Orient et d’Afrique du Nord ne fut pas simple­ment provoquée par l’épui­se­ment de la terre. Deux types d’in­dices aidèrent Lowder­milk à comprendre le rôle de l’an­cienne agri­cul­ture hydrau­lique dans la ruine de ces cités main­te­nant enter­rées. L’un fut l’en­sa­ble­ment des voies d’eau, des canaux d’ir­ri­ga­tion souter­rains et des travaux hydrau­liques. Les cités elles-mêmes furent enter­rées, comme peut en témoi­gner n’im­porte quel archéo­logue qui manie le pic. Jerash, qui fut une ville de 250 000 habi­tants, repose actuel­le­ment sous treize pieds de terre, sur laquelle existe un village de 3000 habi­tants.

L’autre fut l’exis­tence de pentes rocheuses couvertes de landes au-delà des murs de la ville, si carac­té­ris­tiques du monde médi­ter­ra­néen du Portu­gal à la Pales­tine, de la majo­rité des villes du Proche-Orient et d’Afrique du Nord, et de nombreuses villes en Inde, en Chine et au Mexique. Il est irré­fu­table qu’au­tre­fois le sol était recou­vert de terre, de prai­ries et de plantes ligneuses. Sur les collines de Judée et sur les flancs de la province de Shansi, Lowder­milk trouva sur les hauteurs d’an­ciens temples que leurs murs mettaient à l’abri du bétail et qui, étant consa­crés, avaient échappé aux bûche­rons. À l’in­té­rieur de l’en­ceinte des bosquets survé­curent sur de bons sols, seules oasis sur les milliers de mètres carrés de désert créés par l’homme. À Chypre, où les murs des temples des basses terres repous­sèrent les flots boueux, la plaine est actuel­le­ment huit pieds au-dessus du cime­tière. Le nouveau sol de l’église repo­sait sur un écou­le­ment de boue d’une profon­deur de treize pieds. Vingt-trois pieds de vase étaient donc tombés de ces flancs depuis que l’église avait été établie, résul­tat du défri­chage, des brûlis et du pâtu­rage.

Les collines stériles et les cités ense­ve­lies consti­tuèrent seule­ment une partie de l’his­toire. L’uti­li­sa­tion inten­sive de la terre ne fut pas la cause origi­nelle de l’ef­fon­dre­ment des villes. Lowder­milk prouva qu’une explo­sion démo­gra­phique succéda à la maîtrise de l’agri­cul­ture par irri­ga­tion, qui incor­po­rait l’uti­li­sa­tion de la char­rue et la pratique des rota­tions de cultures. Plus rapi­de­ment que la famine et que les guerres ne pouvaient les déci­mer, les hordes humaines augmen­tèrent. La forte densité de popu­la­tion dans la ville et dans la plaine d’inon­da­tion provoqua des migra­tions plus loin vers l’amont, vers les affluents et vers les versants des bassins hydro­gra­phiques eux-mêmes. Le défri­chage et la culture des coteaux plus bas pous­sèrent les bergers et leurs criquets à quatre pattes plus haut. Des bois pour les bateaux et autres construc­tions furent abat­tus sur les hautes terres — qui en retour furent occu­pées par les produc­teurs de char­bon de bois, l’agri­cul­ture de subsis­tance et les entre­pôts. L’en­sa­ble­ment qui avait commencé à gagner le bas des pentes se mua en perpé­tuelle revanche, de sorte que les vastes systèmes de terrasse et les canaux des vallées exigèrent une main­te­nance conti­nue, non seule­ment par les culti­va­teurs mais par des armées de travailleurs — pour la plupart esclaves. La cité qui précéda l’ac­tuelle Beyrouth fut un exemple de cette succes­sion : accrois­se­ment de la popu­la­tion des Sémites phéni­ciens grâce à des mono­cul­tures hydrau­liques ; augmen­ta­tion de la produc­tion et des échanges ; expor­ta­tion de saison­niers ; défri­chage et culture d’un bassin supé­rieur qui un jour couvrit de cèdres le Liban un espace de deux mille mètres carré ; d’où une lutte inces­sante pour sécu­ri­ser les canaux d’ir­ri­ga­tion contre l’en­sa­ble­ment. Lorsqu’un quel­conque boule­ver­se­ment social inter­féra avec les routines des contrôles, l’État s’ef­fon­dra.

L’ac­crois­se­ment des popu­la­tions et des besoins de terre abou­tirent à plus de subdi­vi­sion et de frag­men­ta­tions des parcelles. Soit le fermier retom­bait dans une écono­mie de stricte subsis­tance soit l’agri­cul­ture était réor­ga­ni­sée sur des bases féodales. Dans ce dernier cas certains hommes autre­fois « libres » devinrent des serfs et des esclaves. Avec le temps, un prolé­ta­riat sans terre, sous-employé en vint à être une menace pour les classes gouver­nantes et fut calmé par du pain et des jeux.

Rome est un exemple plus tardif d’un proces­sus qui commença lorsque l’an­cien État théo­cra­tique attei­gnit les limites de la produc­tion et, dans le désert, de l’eau. L’aug­men­ta­tion de la popu­la­tion ne peut débou­cher que sur l’une de ces trois solu­tions : mourir de faim, émigrer vers l’ar­rière-pays et exploi­ter les pentes, ou parti­ci­per aux rôles urbains de la mendi­cité, du brigan­dage ou du service mili­taire. Entre­te­nir des soldats suppose un accrois­se­ment de la taxa­tion de la popu­la­tion et de l’en­ré­gi­men­te­ment, pour le mettre en appli­ca­tion aussi bien que pour lui résis­ter, ce qui génère la révolte ou suscite l’in­va­sion de l’ex­té­rieur, ce qui provoque éven­tuel­le­ment un écrou­le­ment bureau­cra­tique — et les canaux, les fossés, les oléo­ducs, les conduits, les terrasses, les réser­voirs et les digues dispa­rais­saient sous une avalanche de boue. La guerre, l’in­va­sion, l’in­sur­rec­tion, les épidé­mies, et la famine pouvaient chacune rompre l’équi­libre fragile main­tenu par un labeur infini consé­cu­tif à la révo­lu­tion agraire.

La combi­nai­son destruc­trice de l’agri­cul­ture hydrau­lique et d’un État théo­cra­tique a consti­tué l’élé­ment majeur de l’in­ven­tion de notre culture apoca­lyp­tique.

Les histo­riens ont accusé les Maro­cains de la dispa­ri­tion des nomades arabes qui détes­taient les arbres, tout comme on repro­cha aux Mongols l’écrou­le­ment des systèmes d’ir­ri­ga­tion de Méso­po­ta­mie. L’idéo­lo­gie a été utili­sée pour expliquer des situa­tions écolo­giques. C’est comme s’il avait existé une sorte de blocage mental pour éviter de prendre conscience de la mauvaise utili­sa­tion fatale de l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel par la société agri­cole et par ses suze­rains urbains.

En Chine les hommes eurent du mal à contrô­ler le Fleuve Jaune pendant quatre mille ans, au moment même où d’autres hommes rava­geaient les bassins hydro­gra­phiques supé­rieurs, créant des ravins de six cents pieds de profon­deur. La boue qui retomba glissa dans le lit de la rivière, l’éle­vant peu à peu plus haut au-dessus de la plaine allu­viale et le fleuve fut contenu entiè­re­ment grâce aux digues construites. L’eau dévala les versants dénués de végé­ta­tion et par endroits passa par-dessus. La grande crue de 1852 déplaça l’em­bou­chure de la rivière de plusieurs centaines de kilo­mètres et noya des centaines de milliers d’hu­mains. Le déluge biblique de l’An­cien Testament remonte à envi­ron cinq mille cinq cents ans, il corres­pond proba­ble­ment à celui de l’Eu­phrate, et obéit aux mêmes causes fonda­men­tales. Il existe des preuves attes­tant que les premières civi­li­sa­tions sumé­riennes n’ont pas connu les crues de l’Eu­phrate, et que ces inon­da­tions ont commencé après la destruc­tion des bassins supé­rieurs. La couche de terre recou­vrant les sols fut arra­chée par les sabots et les dents des animaux et glissa dans le Tigre et l’Eu­phrate, créant un delta de plus de 300 kilo­mètres s’avançant dans le Golfe Persique, comme si la peau de la terre avait été raclée et amon­ce­lée dans la mer, trans­for­mant 35000 kilo­mètres carrés de couche arable en marais-salants.

Une telle destruc­tion n’était pas néces­sai­re­ment le résul­tat de pratiques agri­coles pauvres. Il s’agis­sait plutôt de la nature même de l’éle­vage. Les consé­quences de l’agri­cul­ture partout sur la planète sont celles d’une force aveugle éten­dant les dunes de sable et autres dégâts du vent par exca­va­tion ou ense­ve­lis­se­ment, abais­sant le niveau des nappes phréa­tiques, ampli­fiant les crues, chan­geant la compo­si­tion des plantes et les commu­nau­tés animales et dimi­nuant la qualité nutri­tive et la stabi­lité des écosys­tèmes. La perte de certaines substances du sol —  spécia­le­ment les phos­phates, les nitrates et le calcium — abaisse la valeur nutri­tive des récoltes. Les modi­fi­ca­tions dans la compo­si­tion florale affectent des espèces complexes, stables, en leur substi­tuant des asso­cia­tions plus simples et plus chan­geantes. Une forêt peut demeu­rer une forêt ou une prai­rie rester une prai­rie, et néan­moins être radi­ca­le­ment trans­for­mée dans sa richesse, sa produc­ti­vité, sa résis­tance et sa capa­cité à recons­ti­tuer le sol. Les chan­ge­ments de compo­si­tion des sols sont direc­te­ment causés par le surpâ­tu­rage et indi­rec­te­ment par la culture des terres envi­ron­nantes ; ils sont indis­cer­nables pour la plupart des gens, même les gardiens de trou­peaux et autres pasteurs.

Il n’existe pas d’autres orga­nismes qui soient davan­tage asso­ciés de manière complexe à la civi­li­sa­tion que les céréales — blé, orge, seigle, maïs, riz : qui sont tous des herbes annuelles modi­fiées dont la majo­rité du genre humain dépend. Écolo­gique­ment les céréales sont des preneurs, non des fabri­cants de sol. Par contraste, les herbes sauvages pérennes travaillent comme des pompes ; leurs racines profondes apportent des nutri­ments miné­raux frais vers la surface et struc­turent la terre. Elles vivent en rela­tion avec une large quan­tité de légumes qui fleu­rissent et de compo­sa­cées, deux groupes de plantes essen­tielles à la forma­tion d’un bon sol, et dépen­dantes de la polli­ni­sa­tion des insectes pour la perpé­tua­tion de leur exis­tence tandis qu’en retour ils favo­risent une vie animale riche.

Au moment où les hommes entre­pre­naient la culture de vastes champs de céréales, ils renon­cèrent à leur ancienne promis­cuité avec le nectar sauvage — les abeilles, mouches, papillons et coléo­ptères, et tous les insectes en quête de pollen. De tels insectes avaient rendu possible la vie arbo­ri­cole des premiers primates en favo­ri­sant la florai­son et l’ap­pa­ri­tion des fruits dans les forêts tropi­cales. Par la suite, ils contri­buèrent à l’évo­lu­tion des prai­ries et des savanes, qui elles-mêmes permirent l’ap­pa­ri­tion du premier groupe de singes pré humains. Au final, les insectes polli­ni­sa­teurs super­vi­sèrent l’évo­lu­tion de la flore de la steppe et de la toun­dra, où de grandes hordes de mammi­fères du Pléis­to­cène permirent les dernières grandes périodes de chasse du genre humain.

L’agri­cul­ture primi­tive de subsis­tance ne cessa pas de dépendre des plantes à fleurs et de leurs polli­ni­sa­teurs, mais quand les hommes migrèrent dans les grandes vallées allu­viales et semèrent de grands champs de grains, ils répu­dièrent leur ancienne rela­tion avec une multi­tude de petits animaux qui composent la faune la plus riche et la plus diver­si­fiée de notre planète. Les céréales sont des annuelles fécon­dées par le vent, aux racines peu profondes, éphé­mères, sans vertu pour la forma­tion du sol, et leur asso­cia­tion avec des formes florales ou des insectes polli­ni­sa­teurs est mini­male. Les céréales, en favo­ri­sant une popu­la­tion humaine impor­tante et très peu nour­rie, ainsi qu’à cause de leurs effets destruc­teurs sur l’en­vi­ron­ne­ment lorsqu’elles se déve­loppent sous forme de mono­cul­ture, furent véri­ta­ble­ment le symbole et l’agent de la guerre agri­cole contre la planète.

Il peut sembler suranné d’écrire avec ferveur sur les « pratiques d’uti­li­sa­tion de la terre » à une époque où la pollu­tion est le topique à la mode de l’inquié­tude envi­ron­ne­men­tale et où le cadre de vie et la soli­tude de gardien de trou­peaux peuvent paraître idyl­liques. Avec une si faible portion de la société dans les États indus­triels « vivant de la terre », l’éro­sion, la destruc­tion de la forêt, la progres­sion du désert, tout ceci peut ne pas consti­tuer une urgence à leurs yeux, mais la terre était une source de vie complexe bien avant que les hommes ou la première agri­cul­ture surgissent. Cette terre est fonda­men­tale pour notre bien être aujourd’­hui comme depuis toujours, même si la plupart d’entre nous n’en ont jamais pris dans leurs mains.

Les catas­trophes anciennes ne semblent plus nous épou­van­ter autant que lorsque Lowder­milk fit son rapport. Ces immenses marées humaines et urbaines paraissent, à la lumière de notre ère atomique, être tombées dans un paisible reflux. Au regard de leur tech­no­lo­gie modeste, il semble presque acadé­mique de les mention­ner de nouveau main­te­nant. Néan­moins nous parta­geons avec elles une vision du monde géné­rée par les mono­cul­tures. La tech­no­lo­gie en cours est deve­nue plus effi­cace et compliquée sans modi­fier l’orien­ta­tion établie par les anciens États irri­gués. Aussi noble que soit l’es­prit et gran­dioses qu’aient pu être les aspi­ra­tions humaines depuis les premières dynas­ties égyp­tiennes, les traces écrites et les destins des États ont remplacé la mémoire humaine. Sa vision de l’homme au centre de l’uni­vers et son écolo­gie appau­vrie, parée du nom de desti­née, est un héri­tage accepté trop faci­le­ment. Au regard de l’im­mense éten­due de temps et d’ex­pé­rience humaines, peut-être l’hu­ma­nité a-t-elle sans le savoir adopté une période malade comme modèle de la vie humaine.

La mise à mal du royaume natu­rel par les animaux à sabots et le rempla­ce­ment de la flore riche et variée, fruits de l’évo­lu­tion, par des varié­tés domes­tiques avaient créé des précé­dents pour l’âge des machines. Scal­per avec des bull­do­zers a remplacé le glanage des chèvres ; désin­fec­ter la forêt avec des pesti­cides est une exten­sion du nettoyage des pots et des casse­roles de cuisine avec du savon ; polluer l’air avec des gaz d’échap­pe­ment n’est pas très diffé­rent de la manière dont les Sumé­riens polluèrent leur eau avec la boue. Mais les dégâts les plus impor­tants de tous, ce sont les extinc­tions de toutes les formes de vie « sans utilité », ces choses sauvages qui semblent échap­per à notre écono­mie et qui paraissent contraires à l’agri­cul­ture. Le succès de cette philo­so­phie pratique est mesuré en nombres d’hu­mains. Le déve­lop­pe­ment formi­dable de la popu­la­tion humaine commença vrai­ment il y a dix mille ans ; en 1980, nous étions cinq milliards et serons en l’an­née 2010, envi­ron huit milliards. Nous avons libéré une popu­la­tion épidé­mique depuis que l’homme a arrêté de chas­ser et de cueillir. C’est l’évé­ne­ment le plus terri­fiant depuis des millions d’an­nées d’ex­pé­rience humaine.

Paul Shepard

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