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La « philanthropie » : moteur discret de l'impérialisme et de l'ingénierie sociale (par Arundhati Roy)
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Ce texte est tiré de l'excellent livre d'Arundhati Roy « Capitalisme : une histoire de fantômes » (Gallimard, octobre 2016).

[…] Ce qui suit dans cet essai appa­raî­tra peut-être aux yeux de certains comme une critique assez sévère. D’un autre côté, dans le respect de la tradi­tion qui veut que l’on honore son adver­saire, cela pour­rait être inter­prété comme une recon­nais­sance de la vision, de la souplesse, de la subti­lité et de la ferme déter­mi­na­tion de ceux qui ont consa­cré leurs exis­tences à débar­ras­ser le monde de tout danger pour le capi­ta­lisme.

Leur capti­vante histoire, qui a disparu de la mémoire contem­po­raine, débute aux États-Unis à l’aube du 20ème siècle lorsque, sous la forme juri­dique de fonda­tions finan­cées, la philan­thro­pie corpo­ra­tiste a commencé à rempla­cer l’ac­ti­vité mission­naire, qui consiste à déga­ger l’ac­cès pour l’ar­ri­vée du capi­ta­lisme (et de l’im­pé­ria­lisme), et à garan­tir le main­tien du statu quo.

La Carne­gie Corpo­ra­tion, fondée en 1911 par les béné­fices de la Carne­gie Steel Company, et la Rocke­fel­ler Foun­da­tion, fondée en 1914 par J.D. Rocke­fel­ler, fonda­teur de la Stan­dard Oil Company furent parmi les premières fonda­tions à être créées aux États-Unis. Les Tatas et les Amba­nis de leur époque.

L’ONU, la CIA, le Coun­cil on Foreign Rela­tions (CFR), le plus fabu­leux musée d’art moderne de New-York et, bien sûr, le Rocke­fel­ler Center de New-York (où la pein­ture murale de Diego Riviera a dû être décol­lée du mur parce qu’elle repré­sen­tait mali­cieu­se­ment des capi­ta­listes dépra­vés et un Lénine vaillant – la liberté de parole avait pris un jour de congé) sont quelques-unes des insti­tu­tions finan­cées, dotées de capi­taux ou soute­nues par la Rocke­fel­ler Foun­da­tion.

J.D. Rocke­fel­ler fut le premier milliar­daire d’Amé­rique et l’homme le plus riche du monde. Il était pour l’abo­li­tion de l’es­cla­vage, soute­nait Abra­ham Lincoln et ne buvait jamais d’al­cool. Il était convaincu que son argent lui était donné par Dieu, ce qui devait être agréable pour lui.

Voici quelques vers d’un des premiers poèmes de Pablo Neruda inti­tulé « Stan­dard Oil Company » :

Ses empe­reurs obèses vivent

à New York, ce sont de souriants

et doux assas­sins qui achètent

soie­ries, nylon, cigares, aussi

des tyran­neaux, des dicta­teurs.

 

Ils achètent pays et peuples,

mers, poli­ciers et dépu­tés,

régions éloi­gnées dans lesquelles

les pauvres gardent leur maïs

comme les avares leur or :

mais la Stan­dard Oil les réveille,

elle leur donne un uniforme,

leur montre le frère ennemi,

et le Para­guay fait sa guerre,

et la Boli­vie en forêt

s’épuise avec sa mitrailleuse.

 

Un président assas­siné

pour une goutte de pétrole,

une hypo­thèque de millions

d’hec­tares, une hâtive

exécu­tion au petit jour

mortel de clarté, pétri­fié,

un nouveau camp de prison­niers

subver­sifs, en Pata­go­nie,

la trahi­son, la fusillade

sous une lune empé­tro­lée,

un chan­ge­ment minis­té­riel

subtil dans la capi­tale, une

rumeur comme une marée d’huile

et puis la griffe, et tu verras

comment brillent, sur les nuages,

sur les mers et sur ta maison,

les lettres de la Stan­dard Oil

illu­mi­nant ses posses­sions

Quand les fonda­tions finan­cées par les entre­prises firent d’abord leur appa­ri­tion aux États-Unis, un débat houleux prit place au sujet de leur prove­nance, de leur léga­lité et de leur manque de respon­sa­bi­lité finan­cière. Les gens suggé­rèrent que si les socié­tés avaient de l’argent à ne savoir qu’en faire, elles devraient augmen­ter les salaires de leurs employés. (À l’époque, les gens faisaient ce genre de sugges­tions outran­cières, même en Amérique.) L’idée de ces fonda­tions, telle­ment ordi­naires aujourd’­hui, était en fait une preuve de la grande imagi­na­tion du monde des affaires. Des enti­tés légales qui ne paient pas d’im­pôts, possèdent d’énormes ressources et ont quasi­ment carte blanche — sans aucun compte à rendre, sans aucune trans­pa­rence —, quel meilleur moyen de faire fruc­ti­fier la richesse écono­mique en capi­tal poli­tique, social et cultu­rel, de trans­for­mer l’argent en pouvoir ? Quel meilleur moyen pour les usuriers d’uti­li­ser un minus­cule pour­cen­tage de leurs béné­fices pour diri­ger le monde ? Par quel autre moyen Bill Gates, qui, certes, touche sa bille en infor­ma­tique, se serait-il retrouvé à conce­voir les poli­tiques en matière d’édu­ca­tion, de santé et d’agri­cul­ture non seule­ment pour le gouver­ne­ment améri­cain mais pour les gouver­ne­ments partout dans le monde ?

Au fil des ans, à mesure que les gens furent témoins de certaines actions réel­le­ment bonnes de la part des fonda­tions (finan­cer des biblio­thèques publiques, éradiquer les mala­dies), le lien direct entre les entre­prises et les fonda­tions qu’elles finançaient s’es­tompa progres­si­ve­ment. Jusqu’à dispa­raître complè­te­ment. Main­te­nant, même ceux qui se consi­dèrent de gauche n’hé­sitent plus à accep­ter leurs largesses.

Dans les années vingt, le capi­ta­lisme améri­cain avait déjà commencé à cher­cher hors de ses fron­tières des matières premières et des marchés exté­rieurs. Les fonda­tions se mirent à formu­ler l’idée d’un gouver­ne­ment d’en­tre­prise mondiale. En 1924, les fonda­tions Rocke­fel­ler et Carne­gie insti­tuèrent conjoin­te­ment ce qui est aujourd’­hui le groupe de pres­sion de poli­tique étran­gère le plus puis­sant au monde — le Coun­cil on Foreign Rela­tions (CFR), qui fini­rait par être financé égale­ment par la fonda­tion Ford. En 1947, la CIA fraî­che­ment créée était soute­nue par le CFR avec qui elle travaillait en étroite colla­bo­ra­tion. Au fil des ans, le groupe a compté dans ses rangs vingt-deux secré­taires d’État. On dénom­brait cinq de ses membres dans le comité de pilo­tage qui plani­fia les Nations unies, et une subven­tion de 8,5 millions de dollars de John D. Rocke­fel­ler permit d’ache­ter le terrain sur lequel fut construit le siège de l’or­ga­ni­sa­tion.

Les onze prési­dents de la Banque mondiale depuis 1946 — des hommes qui se sont présen­tés comme des mission­naires pour les pauvres — ont été membres du CFR. (Seul George Woods a fait figure d’ex­cep­tion, mais il était par ailleurs membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la fonda­tion Rocke­fel­ler et vice-président de la Chase Manhat­tan Bank.)

À la confé­rence de Bret­ton Woods, qui créa la Banque mondiale et le FMI, il fut décidé que le dollar serait la monnaie de réserve du monde, et qu’en vue d’ac­croître la péné­tra­tion du capi­tal mondial il serait néces­saire d’uni­ver­sa­li­ser et de stan­dar­di­ser les pratiques des affaires dans un marché ouvert. C’est à cette fin que la Banque mondiale et le FMI dépensent des sommes impor­tantes pour promou­voir la bonne gouver­nance (tant qu’ils tirent les ficelles), le concept d’au­to­rité de la loi (à condi­tion qu’ils aient leur mot à dire dans l’éla­bo­ra­tion de la légis­la­tion), et des centaines de programmes anti­cor­rup­tion (pour ratio­na­li­ser le système qu’ils ont mis en place). Deux des orga­ni­sa­tions les plus opaques et les plus secrètes au monde exigent trans­pa­rence et respon­sa­bi­lité finan­cière de la part des gouver­ne­ments des pays pauvres.

Étant donné que la Banque mondiale a plus ou moins dirigé les poli­tiques écono­miques du tiers-monde et contraint les marchés à s’ou­vrir l’un après l’autre pour la finance mondiale, on pour­rait dire que la philan­thro­pie d’en­tre­prise s’est révé­lée être l’une des affaires les plus vision­naires de tous les temps.

Les fonda­tions d’en­tre­prises admi­nistrent, échangent, cana­lisent leur pouvoir et disposent leurs pions sur l’échiquier à travers un système de clubs d’élite et de groupes de réflexion dont les membres se recoupent et échangent leurs places dans un perpé­tuel chassé-croisé.Contrai­re­ment aux diverses théo­ries du complot qui circulent, parti­cu­liè­re­ment chez les groupes de gauche, il n’y a rien de secret, de sata­nique ou de maçon­nique dans cet arran­ge­ment. Il n’est pas très diffé­rent de la façon dont les entre­prises utilisent des socié­tés-écrans et des comptes offshore pour trans­fé­rer et gérer leurs capi­taux — sauf que la monnaie d’échange est le pouvoir et non l’argent.

L’équi­valent trans­na­tio­nal du Coun­cil on Foreign Rela­tions est la Commis­sion trila­té­rale, créée en 1973 par David Rocke­fel­ler, l’an­cien conseiller à la sécu­rité natio­nale Zbigniew Brze­zinski (membre fonda­teur des moudja­hi­din afghans, ancêtres des tali­bans), la Chase Manhat­tan Bank et quelques autres éminences du secteur privé. Son but était de créer un lien durable d’ami­tié et de coopé­ra­tion entre les élites nord-améri­caines, euro­péennes et japo­naises. Elle est désor­mais deve­nue une commis­sion penta­la­té­rale puisqu’elle compte des membres chinois et indiens (Tarun Das de la Confe­de­ra­tion of Indian Indus­try ; N. R. Narayana Murthy, l’an­cien PDG d’Info­sys ; Jamshyd N. Godrej, le direc­teur géné­ral de Godrej ; Jamshed J. Irani, le direc­teur de Tata Sons ; et Gautam Thapar, le PDG d’Avan­tha Group).

L’ins­ti­tut Aspen est un club inter­na­tio­nal d’élites locales, d’hommes d’af­faires, de bureau­crates et d’hommes poli­tiques, avec des fran­chises dans plusieurs pays. Tarun Das est le président de l’ins­ti­tut Aspen en Inde. Gautam Thapar en est le direc­teur. Plusieurs membres de la direc­tion du McKin­sey Global Insti­tute (à l’ini­tia­tive du Delhi Mumbai Indus­trial Corri­dor) sont membres du Coun­cil on Foreign Rela­tions, de la Commis­sion trila­té­rale et de l’ins­ti­tut Aspen.

La fonda­tion Ford (qui sert de faire-valoir libé­ral à la plus conser­va­trice fonda­tion Rocke­fel­ler, quoique les deux travaillent ensemble constam­ment) fut établie en 1936. Bien que cela soit souvent mini­misé, la fonda­tion Ford a une idéo­lo­gie très claire et bien défi­nie, et travaille de façon extrê­me­ment étroite avec le dépar­te­ment d’État améri­cain. Son projet de renfor­cer la démo­cra­tie et la « bonne gouver­nance » s’ins­crit large­ment dans le programme de Bret­ton Woods de stan­dar­di­ser les pratiques des affaires et de promou­voir l’ef­fi­ca­cité dans l’éco­no­mie de marché. Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les commu­nistes rempla­cèrent les fascistes comme ennemi numéro un du gouver­ne­ment améri­cain, il fallut créer de nouveaux types d’ins­ti­tu­tions pour gérer la guerre froide. Ford finança la RAND Corpo­ra­tion (Research and Deve­lop­ment Corpo­ra­tion), un labo­ra­toire d’idées dédié au domaine mili­taire qui commença avec la recherche sur les armes pour les services de défense améri­cains. En 1952, afin de contre­car­rer « les efforts persis­tants des commu­nistes pour péné­trer et pertur­ber les nations libres », Ford établit le Fund for the Repu­blic [Fonds pour la Répu­blique] qui se trans­forma ensuite en Center for the Study of Demo­cra­tic Nations [Centre pour l’étude des nations démo­cra­tiques], dont la mission était de mener la guerre froide avec intel­li­gence et sans excès maccar­thystes.C’est sous cet angle que nous devons consi­dé­rer le travail effec­tué par la fonda­tion Ford avec les millions de dollars qu’elle a inves­tis en Inde — son finan­ce­ment d’ar­tistes, de cinéastes et d’ac­ti­vistes, ses géné­reuses dota­tions de bourses d’études et de cours à l’uni­ver­sité.

Les « objec­tifs pour l’ave­nir de l’hu­ma­nité » affi­chés par la fonda­tion Ford comprennent des inter­ven­tions dans des mouve­ments poli­tiques citoyens à l’éche­lon tant local qu’in­ter­na­tio­nal. Aux États-Unis, elle dispensa des millions sous forme de bourses et de prêts pour soute­nir le mouve­ment des coopé­ra­tives de crédit qui fut lancé en 1919 par le proprié­taire de grands maga­sins Edward Filene. Ce dernier croyait en la créa­tion d’une société de consom­ma­tion de masse en offrant aux travailleurs un accès abor­dable au crédit — une idée radi­cale à l’époque. Enfin, la moitié seule­ment d’une idée radi­cale, car Filene prônait par ailleurs une distri­bu­tion plus équi­table du revenu natio­nal. Les capi­ta­listes s’em­pa­rèrent de la première moitié de la sugges­tion de Filene et, en débour­sant des dizaines de millions de dollars de prêts « abor­dables » desti­nés aux travailleurs, trans­for­mèrent la classe ouvrière améri­caine en indi­vi­dus endet­tés en perma­nence qui courent après leur train de vie.

Bien des années plus tard, cette même idée s’est répan­due dans les campagnes pauvres du Bangla­desh lorsque Muham­mad Yunus et la Grameen Bank ont apporté le micro­cré­dit aux paysans affa­més, ce qui a eu des consé­quences désas­treuses. Les pauvres du sous-conti­nent ont toujours vécu avec des dettes, en proie à l’usu­rier sans merci du village : le baniya. Mais la micro­fi­nance a égale­ment trans­formé cela en entre­prise. Les socié­tés de micro­fi­nance en Inde sont respon­sables de centaines de suicides — deux cents personnes dans l’Andhra Pradesh rien qu’en 2010. Un quoti­dien natio­nal a publié un message d’adieu laissé par une jeune fille de dix-huit ans qui fut forcée de donner les 150 roupies qui lui restaient, ses frais de scola­rité, à des employés tyran­niques de la société de micro­fi­nance. Le message disait : « Travaillez dur et gagnez de l’argent. Ne faites pas d’em­prunts. »

Il y a beau­coup d’argent dans la pauvreté, ainsi que quelques prix Nobel.

Dans les années cinquante, les fonda­tions Rocke­fel­ler et Ford, qui finançaient plusieurs ONG et insti­tu­tions d’en­sei­gne­ment inter­na­tio­nales, commen­cèrent à travailler comme des quasi-exten­sions de Washing­ton, qui renver­sait alors des gouver­ne­ments élus démo­cra­tique­ment en Amérique latine, en Iran et en Indo­né­sie. (C’est égale­ment à peu près à cette époque que les États-Unis firent leur entrée en Inde, alors non-alignée mais qui penchait clai­re­ment vers l’Union sovié­tique.) La fonda­tion Ford créa un cours d’éco­no­mie à l’amé­ri­caine à l’uni­ver­sité d’In­do­né­sie. Les étudiants de l’élite indo­né­sienne, entraî­nés à la contre-insur­rec­tion par des offi­ciers de l’ar­mée améri­caine, jouèrent un rôle crucial dans le coup d’État de 1965 soutenu par la CIA qui porta le géné­ral Suharto au pouvoir. Il remer­cia ses mentors en massa­crant des centaines de milliers de rebelles commu­nistes.

Vingt ans plus tard, de jeunes étudiants chiliens, qui se firent connaître comme les « Chicago Boys », furent emme­nés aux États-Unis pour étudier l’éco­no­mie néoli­bé­rale auprès de Milton Fried­man à l’uni­ver­sité de Chicago (finan­cée par John D. Rocke­fel­ler), en prépa­ra­tion du coup d’État de 1973 soutenu par la CIA qui assas­sina Salva­dor Allende pour lais­ser place au géné­ral Pino­chet et à un règne d’es­ca­drons de la mort, de dispa­ri­tions et de terreur qui dura dix-sept ans. Le crime d’Al­lende était d’être un socia­liste élu démo­cra­tique­ment et d’avoir natio­na­lisé les mines chiliennes.

En 1957, la fonda­tion Rocke­fel­ler insti­tua pour les repré­sen­tants de commu­nau­tés en Asie le prix Ramon Magsay­say, du nom du président des Philip­pines qui fut un allié crucial dans la campagne améri­caine contre le commu­nisme en Asie du Sud-Est. En 2000, la fonda­tion Ford créa le prix Ramon Magsay­say du leader émergent. Le prix Magsay­say est consi­déré comme une récom­pense pres­ti­gieuse chez les artistes, acti­vistes et anima­teurs socio­cul­tu­rels en Inde. M. S. Subbu­lakshmi et Satyajit Ray l’ont remporté, tout comme Jaya­pra­kash Narayan et l’un des meilleurs jour­na­listes d’Inde, P. Sainath. Mais ils ont fait plus pour cette distinc­tion que celle-ci n’a fait pour eux. Dans l’en­semble, ce prix est devenu un arbitre discret du type d’ac­ti­visme qui est jugé « accep­table » ou non.

gauche

Chose inté­res­sante, le mouve­ment anti­cor­rup­tion d’Anna Hazare à l’été 2011 a été mené par trois vainqueurs du prix Magsay­say : Anna Hazare, Arvind Kejri­wal et Kiran Bedi. L’une des nombreuses ONG d’Ar­vind Kejri­wal est géné­reu­se­ment finan­cée par la fonda­tion Ford, et celle de Kiran Bedi par Coca-Cola et Lehman Brothers.

Bien qu’Anna Hazare se réclame de Gandhi, la légis­la­tion qu’il prônait — la propo­si­tion de loi Jan Lokpal — était anti-gand­hienne, élitiste et dange­reuse. Une campagne non-stop des médias déte­nus par les groupes d’en­tre­prises l’a érigé en voix du « peuple ». À la diffé­rence du mouve­ment Occupy Wall Street aux États-Unis, le mouve­ment de Hazare n’a souf­flé mot à l’en­contre de la priva­ti­sa­tion, du pouvoir des entre­prises ou des « réformes » écono­miques. Au contraire, ses prin­ci­paux soutiens média­tiques ont réussi à faire oublier les énormes scan­dales de corrup­tion des entre­prises (qui avaient aussi écla­boussé des jour­na­listes de premier plan) et utilisé les critiques viru­lentes de la popu­la­tion envers la classe poli­tique pour récla­mer encore plus de limites aux pouvoirs discré­tion­naires du gouver­ne­ment, plus de réformes, plus de priva­ti­sa­tions. Le Groupe indé­pen­dant d’éva­lua­tion (IEG) de la Banque mondiale a publié une étude depuis Washing­ton disant que le mouve­ment d’Anna Hazare allait « concor­der » avec la stra­té­gie de « bonne gouver­nance » de l’or­ga­ni­sa­tion. (En 2008, Anna Hazare a reçu un prix de la Banque mondiale destiné à couron­ner des efforts émérites en matière de service public.)

Comme tous les impé­ria­listes dignes de ce nom, les philan­thropes se donnèrent pour mission de créer et de former des cadres inter­na­tio­naux qui seraient convain­cus que le capi­ta­lisme, et par exten­sion l’hé­gé­mo­nie des États-Unis, était dans leur propre inté­rêt. Et qui, de ce fait, aide­raient à admi­nis­trer ce gouver­ne­ment d’en­tre­prise à l’échelle mondiale comme les élites locales avaient toujours servi le colo­nia­lisme. Ainsi commença l’in­cur­sion des fonda­tions dans l’édu­ca­tion et les arts, domaines qui allaient deve­nir leur troi­sième sphère d’in­fluence après la poli­tique écono­mique étran­gère et la poli­tique écono­mique inté­rieure. Elles dépen­sèrent (et conti­nuent de dépen­ser) des millions de dollars dans les insti­tu­tions scolaires et la péda­go­gie.

Dans son merveilleux livre inti­tulé Foun­da­tions and Public Policy : The Mask of Plura­lism, Joan Roelofs décrit comment les fonda­tions repen­sèrent les vieilles idées sur la manière d’en­sei­gner la science poli­tique et comment elles façon­nèrent les disci­plines d’études « inter­na­tio­nales » et « régio­nales », offrant ainsi aux services de rensei­gne­ments et de sécu­rité améri­cains un vivier d’ex­perts en langues et en cultures étran­gères dans lequel recru­ter. La CIA et le dépar­te­ment d’État améri­cain conti­nuent de travailler avec des étudiants et des profes­seurs dans les univer­si­tés améri­caines, ce qui soulève de sérieuses ques­tions concer­nant l’éthique des bourses d’études.

La collecte d’in­for­ma­tions en vue de contrô­ler les gens est fonda­men­tale pour toute puis­sance diri­geante. Tandis que la résis­tance à l’ac­qui­si­tion des terres et aux nouvelles poli­tiques écono­miques se propage partout en Inde, dans l’ombre d’une guerre ouverte au centre du pays, comme tech­nique d’en­di­gue­ment, le gouver­ne­ment indien s’est lancé dans un gigan­tesque programme de biomé­trie, peut-être l’un des projets de collecte d’in­for­ma­tions les plus ambi­tieux et les plus coûteux au monde : le Unique Iden­ti­fi­ca­tion Number (UID) [numéro d’iden­ti­fi­ca­tion unique]. Les gens n’ont pas d’eau potable, de toilettes, de nour­ri­ture ou d’argent, mais ils auront des cartes élec­to­rales et des numé­ros UID. Est-ce une coïn­ci­dence que le projet UID, qui est dirigé par Nandan Nile­kani, l’an­cien PDG d’In­fo­sys, et qui est soi-disant conçu pour « offrir des services aux pauvres », prévoie d’injec­ter des sommes d’argent colos­sales dans une indus­trie de tech­no­lo­gie de l’in­for­ma­tion quelque peu aux abois ? Numé­ri­ser un pays ayant une aussi vaste popu­la­tion d’illé­gi­times et d’« illi­sibles » — des gens qui sont pour la plupart des habi­tants de taudis, des colpor­teurs, des adiva­sis sans titres de propriété terrienne — les crimi­na­li­sera en les faisant passer du statut d’illé­gi­times à celui d’illé­gaux. L’idée est de réali­ser une version numé­rique de l’« enclo­sure des biens commu­naux » et de placer d’énormes pouvoirs entre les mains d’un État poli­cier qui se durcit toujours plus. L’ob­ses­sion tech­no­cra­tique de Nile­kani pour la collecte d’in­for­ma­tions corres­pond à l’ob­ses­sion de Bill Gates pour les bases de données numé­riques, les cibles numé­riques et les « fiches de progrès », comme si c’était un manque d’in­for­ma­tion qui provoquait la faim dans le monde, et non pas le colo­nia­lisme, l’en­det­te­ment et la poli­tique d’en­tre­prise axée de façon biai­sée sur le profit.

Les fonda­tions d’en­tre­prises sont les plus gros dona­teurs en sciences sociales et en arts, et financent des cours et des bourses d’études dans les disci­plines du déve­lop­pe­ment, de la commu­nauté, de la culture, du compor­te­ment et des droits de l’homme. À mesure que les univer­si­tés améri­caines ont ouvert leurs portes aux étudiants étran­gers, des centaines de milliers d’entre eux, enfants de l’élite du tiers-monde, y ont afflué. Ceux qui n’avaient pas les moyens de payer les droits d’ins­crip­tion ont reçu des bourses d’études. Aujourd’­hui, dans des pays comme l’Inde et le Pakis­tan, on ne trouve guère de familles des classes supé­rieures qui n’ont pas d’en­fant ayant étudié aux États-Unis. De leurs rangs sont sortis de bons cher­cheurs et univer­si­taires, mais aussi les Premiers ministres, ministres des Finances, écono­mistes, avocats d’en­tre­prise, banquiers et bureau­crates qui ont contri­bué à ouvrir les écono­mies de leurs pays aux entre­prises mondiales.

Ceux qui étudiaient la version de l’éco­no­mie et de la science poli­tique favo­rable aux fonda­tions furent récom­pen­sés par des bourses, des fonds pour la recherche, des subven­tions, des dota­tions et des emplois. Ceux dont les visions étaient hostiles aux fonda­tions se retrou­vèrent sans finan­ce­ments, margi­na­li­sés, ghet­toï­sés et privés de leurs cours. Progres­si­ve­ment, une imagi­na­tion parti­cu­lière — un simu­lacre fragile et super­fi­ciel de tolé­rance et de multi­cul­tu­ra­lisme (qui se trans­forme immé­dia­te­ment en racisme, en natio­na­lisme fana­tique, en chau­vi­nisme ethnique ou en isla­mo­pho­bie belli­ciste) protégé par une seule et unique idéo­lo­gie écono­mique globale qui est tout sauf plurielle — commença à domi­ner le discours. Et sa domi­na­tion fut telle qu’elle cessa d’être perçue comme une idéo­lo­gie. Elle est deve­nue le modèle par défaut, le compor­te­ment natu­rel. Elle s’est infil­trée dans la norma­lité, a colo­nisé l’or­di­naire, au point que la contes­ter est apparu comme aussi absurde ou ésoté­rique qu’une remise en cause de la réalité elle-même. Dès lors, le pas fut aisé­ment et promp­te­ment fran­chi pour affir­mer : « Il n’y a pas d’al­ter­na­tive. »

Ce n’est que main­te­nant, grâce au mouve­ment Occupy, qu’un autre langage est apparu dans les rues et sur les campus des États-Unis. Voir des étudiants avec des bande­roles sur lesquelles on peut lire « Lutte des classes » ou « Ça nous est égal que vous soyez riches, mais ça nous dérange que vous ache­tiez notre gouver­ne­ment », c’est, vu les proba­bi­li­tés, presque une révo­lu­tion en soi.

Un siècle après sa nais­sance, la philan­thro­pie d’en­tre­prise fait autant partie de notre vie que Coca-Cola. Il existe désor­mais des millions d’or­ga­ni­sa­tions à but non lucra­tif, dont beau­coup sont reliées aux plus grandes fonda­tions par un dédale finan­cier byzan­tin. En tout, les avoirs de ce secteur « indé­pen­dant » s’élèvent à presque 450 milliards de dollars. La plus grande de ces orga­ni­sa­tions est la fonda­tion Gates avec 21 milliards de dollars, suivie de la Lilly Endow­ment (16 milliards de dollars) et de la fonda­tion Ford (15 milliards de dollars).

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Tandis que le FMI impo­sait des ajus­te­ments struc­tu­rels et exerçait des pres­sions directes sur les gouver­ne­ments pour réduire les dépenses publiques en matière de santé, d’édu­ca­tion, de protec­tion de l’en­fance et de déve­lop­pe­ment, les ONG firent leur entrée. La Priva­ti­sa­tion de Tout a égale­ment rimé avec l’ONG-isation de Tout. Avec la dispa­ri­tion des emplois et des moyens d’exis­tence, les ONG sont deve­nues une source impor­tante de travail, même pour ceux qui ne se font pas d’illu­sions à leur sujet. Et elles ne sont certes pas toutes mauvaises. Parmi les millions d’ONG, certaines font un travail radi­cal remarquable, et il serait cari­ca­tu­ral de les mettre toutes dans le même sac. Toute­fois, les ONG d’en­tre­prise ou parrai­nées par les fonda­tions permettent à la finance mondiale d’in­ves­tir dans les mouve­ments de résis­tance, exac­te­ment comme les action­naires achètent des parts dans les entre­prises pour tâcher ensuite de les contrô­ler de l’in­té­rieur. Ces ONG forment des nœuds sur le système nerveux central, les voies le long desquelles coule la finance mondiale. Elles fonc­tionnent comme des émet­teurs, des récep­teurs, des amor­tis­seurs, atten­tives à toutes les impul­sions, veillant à ne jamais impor­tu­ner les gouver­ne­ments de leurs pays d’ac­cueil. (La fonda­tion Ford exige des orga­ni­sa­tions qu’elle finance de signer un enga­ge­ment à cet effet.) Invo­lon­tai­re­ment (et parfois volon­tai­re­ment), elles servent de stations d’écoute, leurs rapports, ateliers et autres acti­vi­tés mission­naires alimen­tant en données un système de surveillance toujours plus agres­sif d’États toujours plus inflexibles. Plus une région est en proie à des troubles, plus le nombre d’ONG y est élevé.

De façon malveillante, lorsque le gouver­ne­ment indien ou des sections de sa presse insti­tu­tion­nelle veulent lancer une campagne de diffa­ma­tion contre un authen­tique mouve­ment popu­laire, comme le Narmada Bachao Ando­lan ou la protes­ta­tion contre le réac­teur nucléaire de Kudan­ku­lam, ils accusent ces mouve­ments d’être des ONG qui reçoivent des « finan­ce­ments étran­gers », alors qu’ils savent parfai­te­ment que le mandat de la plupart des ONG, notam­ment celles qui sont bien dotées, est de servir le projet de mondia­li­sa­tion des entre­prises, pas de le contre­car­rer.

Armées de leurs milliards, ces ONG se sont lancées à l’as­saut du monde, trans­for­mant des révo­lu­tion­naires poten­tiels en acti­vistes sala­riés, finançant artistes, intel­lec­tuels et cinéastes, les appâ­tant genti­ment pour les détour­ner de la confron­ta­tion radi­cale et les orien­ter vers le multi­cul­tu­ra­lisme, l’éga­lité des sexes, le déve­lop­pe­ment des collec­ti­vi­tés — le discours formulé dans le style des poli­tiques iden­ti­taires et des droits de l’homme.

Les ONG et les fonda­tions ont joué un rôle crucial dans le tour de force concep­tuel qui a consisté à trans­for­mer l’idée de justice en indus­trie des droits de l’homme. Le fait de se concen­trer étroi­te­ment sur cette ques­tion permet, en fondant l’ana­lyse sur l’atro­cité, d’oc­cul­ter le cadre plus géné­ral et de répri­man­der les deux parties d’un conflit — disons par exemple les maoïstes et le gouver­ne­ment indien, ou l’ar­mée israé­lienne et le Hamas — pour viola­tion des droits de l’homme. L’ap­pro­pria­tion des terres par les entre­prises minières et l’his­toire de l’an­nexion des terri­toires pales­ti­niens par l’État d’Is­raël deviennent alors de simples détails qui pèsent peu sur le discours. Il ne s’agit pas d’in­si­nuer que les droits de l’homme n’ont pas d’im­por­tance. Ils en ont, mais leur prisme ne suffit pas si l’on veut exami­ner ou comprendre un tant soit peu les grandes injus­tices du monde dans lequel nous vivons.

Un autre tour de force concep­tuel a trait à l’im­pli­ca­tion des fonda­tions dans le mouve­ment fémi­niste. Pourquoi la plupart des mili­tantes « offi­cielles » et des orga­ni­sa­tions de femmes en Inde prennent-elles soin de garder leurs distances avec des asso­cia­tions telles que, par exemple, Kran­ti­kari Adivasi Mahila Sanga­than (l’as­so­cia­tion des femmes adiva­sis révo­lu­tion­naires) dont les quatre-vingt-dix mille membres se battent contre le patriar­cat dans leurs propres commu­nau­tés et contre les dépla­ce­ments de popu­la­tion impo­sés par les entre­prises minières dans la forêt de Danda­ka­ra­nya ? Pourquoi ne consi­dère-t-on pas l’ex­pro­pria­tion et l’ex­pul­sion de millions de femmes des terres qui étaient les leurs et qu’elles travaillaient comme un problème fémi­niste ?

La sépa­ra­tion du fémi­nisme libé­ral d’avec les mouve­ments citoyens anti-impé­ria­listes et anti­ca­pi­ta­listes n’a pas commencé avec les desseins malveillants des fonda­tions. Elle a démarré avec l’in­ca­pa­cité de ces mouve­ments de s’adap­ter et de tenir compte de la rapide radi­ca­li­sa­tion des femmes qui prit place dans les années soixante et soixante-dix. Les fonda­tions firent preuve de génie en recon­nais­sant cette radi­ca­li­sa­tion et en s’im­plan­tant pour soute­nir et finan­cer l’im­pa­tience gran­dis­sante des femmes vis-à-vis de la violence et du patriar­cat dans leurs socié­tés tradi­tion­nelles et même chez les leaders soi-disant progres­sistes des mouve­ments de gauche. Dans un pays comme l’Inde, le schisme corres­pon­dait aussi au clivage entre villes et campagnes. La plupart des mouve­ments radi­caux et anti­ca­pi­ta­listes se trou­vaient dans les zones rurales, où le patriar­cat conti­nuait de diri­ger la vie des femmes. Les mili­tantes des villes qui rejoi­gnirent ces mouve­ments (comme celui des naxa­lites) avaient été influen­cées et inspi­rées par le mouve­ment fémi­niste occi­den­tal, et leur propre chemi­ne­ment vers la libé­ra­tion allait souvent à l’en­contre de ce que les hommes aux commandes consi­dé­raient comme leur devoir : se fondre dans « la masse ». De nombreuses mili­tantes n’étaient pas prêtes à attendre plus long­temps la « révo­lu­tion » pour mettre un terme à l’op­pres­sion et à la discri­mi­na­tion qu’elles subis­saient quoti­dien­ne­ment, y compris de la part de leurs propres cama­rades. Elles voulaient que l’éga­lité des sexes soit une compo­sante essen­tielle, urgente et non négo­ciable du proces­sus révo­lu­tion­naire, et pas seule­ment une promesse pour l’après-révo­lu­tion. Des femmes intel­li­gentes, fâchées et désa­bu­sées commen­cèrent à s’éloi­gner et à cher­cher d’autres moyens d’exis­tence et de subsis­tance. Par consé­quent, à la fin des années quatre-vingt, à peu près au moment de l’ou­ver­ture des marchés indiens, le mouve­ment fémi­niste libé­ral en Inde s’était exces­si­ve­ment ONG-isé. Beau­coup de ces ONG ont large­ment œuvré sur la ques­tion des droits des homo­sexuels, de la violence conju­gale, du sida et des droits des travailleurs du sexe. Mais de façon signi­fi­ca­tive, le fémi­nisme libé­ral n’a pas été en première ligne pour contes­ter lesnou­velles poli­tiques écono­miques, même si ce sont les femmes qui en ont été les prin­ci­pales victimes. En mani­pu­lant le débour­se­ment des fonds, les fonda­tions ont pratique­ment réussi à circons­crire l’éven­tail de ce que devrait être l’ac­ti­vité « poli­tique ». Les direc­tives de finan­ce­ment des ONG pres­crivent main­te­nant quelles sont les « ques­tions » qui relèvent ou non du fémi­nisme.

L’ONG-isation du mouve­ment a égale­ment trans­formé la branche libé­rale occi­den­tale (en vertu du fait qu’elle est la plus finan­cée) en porte-drapeau de ce qui consti­tue le fémi­nisme. Les batailles, comme d’ha­bi­tude, ont été livrées sur le corps des femmes, faisant sortir leBo­tox d’un côté et la burqa de l’autre. (Et puis il y a celles qui subissent la double peine : le Botox et la burqa.) Lorsque, comme cela est récem­ment arrivé en France, on essaie de contraindre les femmes à aban­don­ner la burqa plutôt que de créer les condi­tions pour qu’une femme puisse choi­sir ce qu’elle souhaite faire, il ne s’agit pas de libé­rer la femme mais de la désha­biller. Cela devient un acte d’hu­mi­lia­tion et d’im­pé­ria­lisme cultu­rel. Forcer une femme à quit­ter la burqa est aussi perni­cieux que l’obli­ger à en porter une. Il ne s’agit pas de la burqa. Il s’agit de la contrainte. Consi­dé­rer le genre de cette manière, en le dépouillant d’un contexte social, poli­tique et écono­mique, le trans­forme en ques­tion iden­ti­taire, en bataille d’ac­ces­soires et de costumes. C’est ce qui a permis au gouver­ne­ment améri­cain d’uti­li­ser les groupes fémi­nistes libé­raux occi­den­taux comme caution morale lorsqu’il a envahi l’Af­gha­nis­tan en 2001. Les Afghanes avaient (et ont) de terribles ennuis sous les tali­bans. Mais leur larguer des « faucheuses de margue­rites » sur la tête n’al­lait pas résoudre le problème.

Dans l’uni­vers des ONG, qui a déve­loppé un étrange langage apai­sant qui lui est propre, tout est devenu un « sujet », une ques­tion sépa­rée, profes­sion­na­li­sée et portée par un groupe d’in­té­rêt. Le déve­lop­pe­ment des collec­ti­vi­tés, le déve­lop­pe­ment du leader­ship, les droits de l’homme, la santé, l’édu­ca­tion, les droits de la procréa­tion, le sida, les orphe­lins atteints du sida — tous ont été scel­lés hermé­tique­ment dans leurs silos respec­tifs, chacun avec ses propres direc­tives précises et élabo­rées. Le finan­ce­ment a fait écla­ter la soli­da­rité comme jamais la répres­sion n’a pu le faire.

À l’ins­tar du fémi­nisme, la pauvreté aussi est souvent conçue comme un problème iden­ti­taire. Comme si, au lieu d’être le fruit de l’injus­tice, les pauvres étaient une tribu perdue qui, par le plus grand des hasards, existe, et qui peut être sauvée à court terme par un système de répa­ra­tions (géré par des ONG sur une base indi­vi­duelle, en tête à tête), et dont la résur­rec­tion à long terme vien­dra de la bonne gouver­nance — sous le régime du capi­ta­lisme d’en­tre­prise mondial, cela va sans dire.

Après une brève traver­sée du désert pendant que l’Inde « brillait », la pauvreté indienne a fait son retour comme iden­tité exotique dans les arts, avec en première ligne des films tels que Slum­dog Millio­naire. Ces histoires qui parlent des pauvres, de leur courage et de leur rési­lience incroyables, n’ont pas de méchants — sauf quelques-uns sans enver­gure qui apportent une tension narra­tive et une couleur locale. Les auteurs de ces œuvres sont les équi­va­lents contem­po­rains des premiers anthro­po­logues, encen­sés et hono­rés pour leur travail « sur le terrain », pour leur valeu­reux voyage dans l’in­connu. On voit rare­ment les riches être exami­nés de la sorte.

Ayant trouvé comment s’y prendre avec les gouver­ne­ments, les partis poli­tiques, les élec­tions, les tribu­naux, les médias et l’opi­nion progres­siste, l’es­ta­blish­ment néoli­bé­ral fut confronté à un ultime défi : gérer l’agi­ta­tion crois­sante, la menace du « pouvoir du peuple ». Comment l’ap­pri­voise-t-on ? Comment trans­forme-t-on des protes­ta­taires en gentils toutous ? Comment cana­lise-t-on la colère des gens pour l’éva­cuer vers des voies sans issue ?

Là encore, les fonda­tions et leurs orga­ni­sa­tions alliées ont une longue et célèbre histoire. Un exemple révé­la­teur est leur rôle dans le désa­morçage et la déra­di­ca­li­sa­tion du mouve­ment afro-améri­cain pour les droits civiques aux États-Unis pendant les années soixante et la trans­for­ma­tion réus­sie du Black Power [« pouvoir noir »] en Black Capi­ta­lism [« capi­ta­lisme noir »].

La fonda­tion Rocke­fel­ler, dans la lignée des idéaux de John D. Rocke­fel­ler, avait travaillé en étroite colla­bo­ra­tion avec Martin Luther King Sr. (le père de Martin Luther King Jr.). Mais son influence déclina avec la montée des orga­ni­sa­tions plus mili­tantes — le Student Non-Violent Coor­di­na­ting Commit­tee (SNCC) et les Panthères noires. Les fonda­tions Ford et Rocke­fel­ler entrèrent en action. En 1970, elles firent un don de 15 millions de dollars aux orga­ni­sa­tions noires « modé­rées », à distri­buer en subven­tions, bourses de toutes sortes, forma­tions profes­sion­nelles pour ceux qui avaient aban­donné leurs études, et mises de fonds initiales pour les entre­prises appar­te­nant à des Noirs. La répres­sion, les luttes intes­tines et les sirènes du finan­ce­ment condui­sirent à l’atro­phie progres­sive des orga­ni­sa­tions noires radi­cales.

Martin Luther King Jr. fit des rappro­che­ments tabous entre capi­ta­lisme, impé­ria­lisme, racisme et guerre du Viet­nam. Du coup, après son assas­si­nat, son souve­nir même devint toxique, une menace pour l’ordre public. Les fonda­tions et les entre­prises ont travaillé dur pour rema­nier son héri­tage afin qu’il cadre avec le marché. Le Martin Luther King Jr. Center for Nonviolent Social Change, avec une subven­tion d’ex­ploi­ta­tion de 2 millions de dollars, a été créé, entre autres, par Ford, Gene­ral Motors, Mobil, Western Elec­tric, Proc­tor & Gamble, U.S. Steel et Monsanto. Le centre entre­tient la biblio­thèque et les archives du mouve­ment pour les droits civiques. Parmi les nombreux programmes gérés par le centre King se trouvent des projets qui « travaillent étroi­te­ment avec le dépar­te­ment de la Défense améri­cain, le Comité des aumô­niers des forces armées, et autres ». Il fut l’un des spon­sors de la série de sémi­naires Martin Luther King Jr., inti­tu­lée : « Le système de libre entre­prise : un agent pour le chan­ge­ment social non violent ».

Amen.

Un coup simi­laire fut réalisé dans la lutte anti-apar­theid en Afrique du Sud. En 1978, la fonda­tion Rocke­fel­ler orga­nisa une commis­sion d’étude sur la poli­tique améri­caine en Afrique australe (Study Commis­sion on US Policy toward Southern Africa), dont le rapport mit en garde contre l’in­fluence crois­sante de l’Union sovié­tique sur le Congrès natio­nal afri­cain (ANC) et déclara que les inté­rêts stra­té­giques des États-Unis ainsi que les inté­rêts des entre­prises améri­caines (c’est-à-dire l’ac­cès aux miné­raux d’Afrique du Sud) seraient mieux servis si le pouvoir poli­tique était réel­le­ment partagé par toutes les races.

Les fonda­tions commen­cèrent à soute­nir l’ANC, qui ne tarda pas à attaquer les orga­ni­sa­tions plus radi­cales comme le Black Cons­cious­ness Move­ment [mouve­ment de la conscience noire] de Steve Biko et à les élimi­ner peu ou prou. Lorsque Nelson Mandela prit le pouvoir en tant que premier président noir d’Afrique du Sud, il fut cano­nisé de son vivant, non seule­ment pour avoir passé vingt-sept ans en prison en tant que combat­tant de la liberté, mais aussi pour s’être complè­te­ment plié au consen­sus de Washing­ton. Le socia­lisme dispa­rut du programme de l’ANC. La grande « tran­si­tion paci­fique » de l’Afrique du Sud, si louée et encen­sée, signi­fiait qu’il n’y aurait ni réformes agraires, ni demandes de répa­ra­tions, ni natio­na­li­sa­tion des mines du pays. Au lieu de cela, il y eut de la priva­ti­sa­tion et de l’ajus­te­ment struc­tu­rel. Mandela remit la plus haute distinc­tion hono­ri­fique d’Afrique du Sud — l’ordre de Bonne Espé­rance — à son vieil ami et parti­san, le géné­ral Suharto, le tueur de commu­nistes en Indo­né­sie. Aujourd’­hui, l’Afrique du Sud est gouver­née par une poignée d’an­ciens radi­caux et syndi­ca­listes qui roulent en Mercedes. Mais c’est ample­ment suffi­sant pour perpé­tuer le mythe de la libé­ra­tion des Noirs.

L’as­cen­sion du Black Power aux États-Unis fut une source d’ins­pi­ra­tion pour l’es­sor d’un mouve­ment dalit radi­cal et progres­siste en Inde, avec des orga­ni­sa­tions telles que les Panthères dalits qui reflé­taient la poli­tique mili­tante des Panthères noires. Mais le Dalit Power[« pouvoir dalit »] aussi, par des moyens sinon iden­tiques du moins simi­laires, a été brisé et désa­morcé, et il se trouve, avec l’aide géné­reuse des orga­ni­sa­tions hindoues de droite et de la fonda­tion Ford, sur la voie de la trans­for­ma­tion en Dalit Capi­ta­lism [« capi­ta­lisme dalit »].

« Dalit S.A. veut montrer que les affaires peuvent vaincre les castes », rappor­tait l’Indian Express en décembre 2011, pour citer ensuite un mentor de la Chambre de commerce et d’in­dus­trie dalit d’Inde (DICCI) : « Faire venir le Premier ministre à une réunion dalit n’est pas diffi­cile dans notre société. Mais pour les entre­pre­neurs dalits, se faire prendre en photo en compa­gnie de Tata et de Godrej à déjeu­ner ou autour d’une tasse de thé est une aspi­ra­tion — et la preuve qu’ils ont réussi », décla­rait-il. Vu la situa­tion dans l’Inde d’aujourd’­hui, il serait castéiste et réac­tion­naire de dire que les entre­pre­neurs dalits ne devraient pas avoir de place à la table d’hon­neur. Mais si cela devait être l’as­pi­ra­tion, le cadre idéo­lo­gique de la poli­tique dalit, ce serait bien dommage. Et cela n’ai­de­rait guère le million de dalits qui vit toujours de la collecte manuelle des excré­ments — en portant de la merde humaine sur la tête.

On ne doit pas juger trop sévè­re­ment les jeunes dalits qui acceptent des bourses d’études de la fonda­tion Ford. Qui d’autre leur offre une chance de sortir du cloaque du système de castes indien ? La honte et, en grande partie, la respon­sa­bi­lité de ce déve­lop­pe­ment inat­tendu sont aussi impu­tables au mouve­ment commu­niste indien, dont les chefs de file conti­nuent d’être issus majo­ri­tai­re­ment des hautes castes. Pendant des années, le mouve­ment a essayé de faire entrer de force l’idée de caste dans l’ana­lyse marxiste des classes. Il a échoué lamen­ta­ble­ment, tant dans la théo­rie que dans la pratique. La divi­sion entre la commu­nauté dalit et la gauche débuta avec la querelle entre le leader vision­naire dalit Bhim­rao Ambed­kar et S. A. Dange, syndi­ca­liste et membre fonda­teur du Parti commu­niste d’Inde. La désillu­sion du Dr Ambed­kar vis-à-vis du Parti commu­niste commença avec la grève des travailleurs du textile à Bombay en 1928, lorsqu’il s’aperçut qu’en dépit de toute la rhéto­rique sur la soli­da­rité ouvrière le parti ne trou­vait rien à redire au fait que les « intou­chables » soient tenus à l’écart de l’ate­lier de tissage (et quali­fiés seule­ment pour l’ate­lier de filage moins bien payé) parce que le travail impliquait l’usage de la salive sur les fils, ce que les autres castes consi­dé­raient comme « polluant ».

Ambed­kar prit conscience que, dans une société où les textes sacrés hindous insti­tu­tion­na­lisent l’in­tou­cha­bi­lité et l’iné­ga­lité, la lutte pour les « intou­chables », pour les droits sociaux et civiques, était trop urgente pour se permettre d’at­tendre la révo­lu­tion commu­niste promise. La divi­sion entre les parti­sans d’Am­bed­kar et la gauche a coûté très cher de part et d’autre. Cela a signi­fié qu’une grande majo­rité de la popu­la­tion dalit, la base de la classe ouvrière indienne, a placé ses espoirs de déli­vrance dans le consti­tu­tion­na­lisme, le capi­ta­lisme et les partis poli­tiques comme le Bahujan Samaj Party (BSP), dont la poli­tique iden­ti­taire est impor­tante mais finit par faire du surplace.

Aux États-Unis, comme nous l’avons vu, les fonda­tions d’en­tre­prises donnèrent nais­sance à la culture des ONG. En Inde, la philan­thro­pie d’en­tre­prise ciblée démarra pour de bon dans les années quatre-vingt-dix, l’ère des nouvelles poli­tiques écono­miques. Deve­nir membre de la Chambre étoi­lée n’est pas donné. Le groupe Tata a versé 50 millions de dollars à cette insti­tu­tion dans le besoin qu’est la Harvard Busi­ness School, et octroyé la même somme à l’uni­ver­sité Cornell. Nandan Nile­kani d’Info­sys et son épouse Rohini ont fait don de 5 millions de dollars comme capi­tal de départ pour l’India Initia­tive à Yale. Le Harvard Huma­ni­ties Center est devenu le Mahin­dra Huma­ni­ties Center après avoir reçu la plus large dona­tion de son histoire, soit 10 millions de dollars, de la part d’Anand Mahin­dra du groupe Mahin­dra.

Au pays, le groupe Jindal, qui a de gros inves­tis­se­ments dans l’ex­ploi­ta­tion minière, les métaux et l’élec­tri­cité, dirige la Jindal Global Law School [école de droit inter­na­tio­nal Jindal] et va bien­tôt ouvrir la Jindal School of Govern­ment and Public Policy [école de poli­tiques publiques et gouver­ne­men­tales Jindal]. (La fonda­tion Ford dirige une école de droit au Congo.) La New India Foun­da­tion, fondée par Nandan Nile­kani et finan­cée par les béné­fices d’In­fo­sys, donne des prix et des bourses aux spécia­listes des sciences humaines. La Sita­ram Jindal Foun­da­tion, dotée par le président et par le direc­teur géné­ral de Jindal Alumi­nium Ltd, a annoncé que cinq prix annuels de 10 millions de roupies chacun seront distri­bués à ceux qui travaillent dans le déve­lop­pe­ment rural, la réduc­tion de la pauvreté, l’édu­ca­tion et l’élé­va­tion morale, l’en­vi­ron­ne­ment, et la paix et l’har­mo­nie sociale. L’Ob­ser­ver Research Foun­da­tion (ORF), actuel­le­ment dotée par Mukesh Ambani, est conçue sur le modèle de la fonda­tion Rocke­fel­ler. Elle compte des agents de rensei­gne­ments à la retraite, des analystes stra­té­giques, des hommes poli­tiques (qui font semblant de se dispu­ter au Parle­ment), des jour­na­listes et des déci­sion­naires poli­tiques comme « cher­cheurs » et conseillers.

Les objec­tifs de l’Ob­ser­ver Research Foun­da­tion semblent sans ambi­guïté : « aider au déve­lop­pe­ment d’un consen­sus en faveur des réformes écono­miques ». Et façon­ner et influen­cer l’opi­nion publique en créant « d’autres options poli­tiques viables dans des domaines aussi diver­gents que la créa­tion d’em­ploi dans les quar­tiers sous-déve­lop­pés ou les stra­té­gies en temps réel pour contrer les menaces nucléaires, biolo­giques et chimiques ».

Au début, j’étais dérou­tée par la préoc­cu­pa­tion au sujet des « menaces nucléaires, biolo­giques et chimiques » dans les objec­tifs affi­chés de l’ORF. Mais je cessai de l’être lorsque, dans la longue liste de ses « parte­naires insti­tu­tion­nels », je décou­vris les noms de Raytheon etLock­heed Martin, deux des prin­ci­paux fabri­cants d’armes dans le monde. En 2007, Raytheon annonçait s’in­té­res­ser à l’Inde. Se pour­rait-il qu’au moins une partie des 32 milliards de dollars consa­crés annuel­le­ment au budget de la défense de l’Inde soit dépen­sée en armes, missiles télé­gui­dés, avions, navires de guerre et équi­pe­ments de surveillance fabriqués par Raytheon et Lock­heed Martin ?

Avons-nous besoin d’armes pour faire la guerre ? Ou avons-nous besoin de la guerre pour créer un marché pour les armes ? Après tout, les écono­mies euro­péenne, améri­caine et israé­lienne dépendent énor­mé­ment de leur indus­trie de l’ar­me­ment. C’est la seule chose qu’ils n’ont pas exter­na­li­sée en Chine.

Dans la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine, on prépare l’Inde à jouer le même rôle que celui tenu par le Pakis­tan en tant qu’al­lié améri­cain dans la guerre froide avec la Russie. (Et voyez ce qui est arrivé au Pakis­tan.) Vous verrez que beau­coup des chro­niqueurs et « analystes stra­té­giques » qui mettent l’ac­cent sur les hosti­li­tés entre l’Inde et la Chine sont liés, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, aux fonda­tions et groupes de réflexion indo-améri­cains. Être un « parte­naire stra­té­gique » des États-Unis ne signi­fie pas que les chefs d’État se passent des coups de télé­phone amicaux de temps en temps. Cela signi­fie la colla­bo­ra­tion (l’in­ter­fé­rence) à tous les niveaux. Cela signi­fie accueillir les forces spéciales améri­caines sur le sol indien (un comman­dant du Penta­gone l’a confirmé derniè­re­ment à la BBC). Cela signi­fie parta­ger les rensei­gne­ments, chan­ger les poli­tiques agri­coles et éner­gé­tiques, ouvrir les secteurs de la santé et de l’édu­ca­tion aux inves­tis­se­ments mondiaux. Cela signi­fie ouvrir le commerce de détail. Cela signi­fie un parte­na­riat déséqui­li­bré au sein duquel l’Inde est serrée très fort par son parte­naire qui la fait valser sur la piste et la réduira en cendres dès l’ins­tant où elle refu­sera de danser.

Dans la liste des « parte­naires insti­tu­tion­nels » de l’Ob­ser­ver Research Foun­da­tion, vous trou­ve­rez égale­ment la RAND Corpo­ra­tion, la fonda­tion Ford, la Banque mondiale, la Broo­kings Insti­tu­tion (dont la mission affi­chée est de « four­nir des recom­man­da­tions inno­vantes et pratiques qui promeuvent trois objec­tifs géné­raux : renfor­cer la démo­cra­tie améri­caine ; favo­ri­ser l’aide écono­mique et sociale, la sécu­rité et les pers­pec­tives d’ave­nir de tous les Améri­cains ; et garan­tir un système inter­na­tio­nal plus ouvert, sûr, pros­père et coopé­ra­tif »). Vous y trou­ve­rez aussi la fonda­tion Rosa Luxem­burg d’Al­le­magne. (Pauvre Rosa, elle qui mourut pour la cause commu­niste, voir main­te­nant son nom figu­rer dans une pareille liste !)

Bien que le capi­ta­lisme soit censé être fondé sur la compé­ti­tion, ceux qui se trouvent en haut de la pyra­mide se sont aussi révé­lés capables d’in­té­gra­tion et de soli­da­rité. Les grands capi­ta­listes occi­den­taux ont fait affaire avec les fascistes, les socia­listes, les despotes et les dicta­teurs mili­taires. Ils savent s’adap­ter et inno­ver constam­ment. Ils peuvent réagir rapi­de­ment et faire preuve d’une immense ruse tactique.

Mais bien qu’il ait pour­suivi avec succès les réformes écono­miques, bien qu’il ait mené des guerres et occupé mili­tai­re­ment des pays afin de mettre en place les « démo­cra­ties » de l’éco­no­mie de marché, le capi­ta­lisme traverse actuel­le­ment une crise dont la gravité ne s’est pas encore tota­le­ment mani­fes­tée. Marx a dit : « Avant tout, la bour­geoi­sie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolé­ta­riat sont égale­ment inévi­tables. »

Le prolé­ta­riat, selon Marx, a subi un assaut inin­ter­rompu. Les usines ont été fermées, les emplois ont disparu, les syndi­cats ont été dissous. Ceux qui consti­tuent le prolé­ta­riat ont, au fil des ans, été dres­sés les uns contre les autres de toutes les façons possibles et imagi­nables. En Inde, cela a été hindou contre musul­man, hindou contre chré­tien, dalit contre adivasi, caste contre caste, région contre région. Et pour­tant, partout dans le monde ils résistent. En Chine, les grèves et les révoltes sont innom­brables. En Inde, les gens les plus pauvres au monde se sont défen­dus pour arrê­ter net certaines des entre­prises les plus riches.

Le capi­ta­lisme est en crise. Le Trickle-down [Théo­rie dite du « ruis­sel­le­ment » selon laquelle les plus pauvres béné­fi­cient indi­rec­te­ment de la richesse des classes supé­rieures] a échoué. C’est main­te­nant au Gush-up [Théo­rie — signi­fiant litté­ra­le­ment « jaillis­se­ment » — selon laquelle la concen­tra­tion des ressources et des richesses s’opère au détri­ment des classes pauvres.] d’être en diffi­culté. L’ef­fon­dre­ment de la finance inter­na­tio­nale n’est plus très loin. Le taux de crois­sance de l’Inde a chuté à 6,9 %. Les inves­tis­se­ments étran­gers se retirent. Les plus grandes entre­prises inter­na­tio­nales disposent d’énormes sommes d’argent, sans trop savoir où l’in­ves­tir, sans trop savoir comment se jouera la crise finan­cière. C’est une brèche majeure et struc­tu­relle dans le pouvoir écra­sant du capi­tal mondial.

Les véri­tables « fossoyeurs » du capi­ta­lisme seront peut-être fina­le­ment ses propres cardi­naux déli­rants, qui ont trans­formé l’idéo­lo­gie en reli­gion. Malgré leur génie stra­té­gique, ils semblent avoir du mal à saisir un fait simple : le capi­ta­lisme détruit la planète. Les deux vieilles recettes qui l’ont sorti des crises passées — la guerre et le shop­ping — ne vont tout simple­ment pas fonc­tion­ner.

Je suis restée long­temps devant Anti­lia à regar­der le coucher du soleil. J’ima­gi­nais que la tour s’en­fonçait aussi loin dans le sol qu’elle s’éle­vait dans les airs. Qu’elle avait des racines pivo­tantes de vingt-sept étages qui serpen­taient sous la surface, aspi­raient avide­ment la nour­ri­ture de la terre pour la trans­for­mer en fumée et en or.

Pourquoi les Ambani ont-ils choisi de bapti­ser leur immeuble Anti­lia ? Anti­lia est le nom d’un ensemble d’îles mythiques dont l’his­toire remonte à une légende ibérique du huitième siècle. Lorsque les musul­mans conquirent l’His­pa­nie, six évêques chré­tiens wisi­goths et leurs parois­siens s’en­fuirent sur des navires. Après des jours ou peut-être des semaines en mer, ils arri­vèrent aux îles d’An­ti­lia où ils déci­dèrent de s’ins­tal­ler et de bâtir une nouvelle civi­li­sa­tion. Ils brulèrent leurs bateaux pour rompre défi­ni­ti­ve­ment leurs liens avec leur terre natale domi­née par les barbares.

En appe­lant leur tour Anti­lia, les Ambani espèrent-ils rompre leurs liens avec la pauvreté et la misère noire de leur terre natale et bâtir une nouvelle civi­li­sa­tion ? Est-ce là le dernier acte du mouve­ment séces­sion­niste qui a le mieux réussi en Inde : la séces­sion des classes moyennes et supé­rieures pour rejoindre l’es­pace ?

Tandis que la nuit tombait sur Bombay, des gardes vêtus d’im­pec­cables chemises en lin et équi­pés de talkies-walkies grésillants appa­rurent à l’ex­té­rieur des portes menaçantes d’An­ti­lia. L’éclai­rage se mit à resplen­dir, peut-être pour faire fuir les fantômes. Les voisins se plaignent que les lumières vives d’An­ti­lia ont volé la nuit.

Peut-être est-il temps que nous repre­nions la nuit.

 

Arund­hati Roy

Pour aller plus loin :

350.org, AVAAZ, et la marche mondiale pour le climat — Comment l’Em­pire nous fait marcher (par Cory Morning­star)

 

activisme manipulation ONG ONgisation

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