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L'échec de la non-violence : introduction (par Peter Gelderloos)
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Après avoir publié un premier livre sur le sujet, inti­tulé Comment la non-violence protège l’Etat, Peter Gelder­loos revient en 2013 (ici édition de 2015) avec un nouveau livre, inti­tulé The Failure of Non-violence (en français : L’échec de la non-violence), dont voici l’in­tro­duc­tion, traduite en français :


La non-violence a perdu le débat, au cours des 20 dernières années, de plus en plus de mouve­ments sociaux et de rébel­lions contre l’op­pres­sion et l’ex­ploi­ta­tion ont vu le jour à travers le monde, et au sein de ceux-là, nombreux sont ceux qui ont compris, avec le temps, que la non-violence ne fonc­tionne pas. Ils apprennent que les histoires des préten­dues victoires non-violentes ont été falsi­fiées, que des actions ou méthodes spéci­fiques pouvant être décrites comme non-violentes fonc­tionnent mieux lorsqu’elles sont accom­pa­gnées d’autres actions ou méthodes illé­gales ou comba­tives. Ils apprennent qu’il n’y a aucune chance pour que la non-violence dogma­tique et exclu­sive entraîne un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire dans la société, pour qu’elle parvienne à la racine de l’op­pres­sion et de l’ex­ploi­ta­tion et pour qu’elle renverse ceux qui sont au pouvoir.

Au mieux, la non-violence peut obli­ger ceux au pouvoir à chan­ger de masques, à placer un nouveau parti poli­tique sur le trône et possi­ble­ment à étendre les secteurs sociaux repré­sen­tés au sein de l’élite, sans chan­ger le fait fonda­men­tal de l’exis­tence d’une élite qui dirige et béné­fi­cie de l’ex­ploi­ta­tion de tous les autres. Et si nous obser­vons les prin­ci­pales rébel­lions des deux dernières décen­nies, depuis la fin de la guerre froide, il appa­rait que la non-violence n’est en mesure d’im­plé­men­ter ce chan­ge­ment de façade que si elle béné­fi­cie de l’aide d’une grande partie de l’élite — en géné­ral, des médias, des riches, et au moins d’une partie de l’ar­mée, parce que la résis­tance non-violente n’a jamais été en mesure de résis­ter à la pleine puis­sance de l’Etat. Lorsque les dissi­dents ne béné­fi­cient pas du soutien de l’élite, la non-violence pure semble être la meilleure façon de tuer un mouve­ment, comme ce fut le cas lors de l’ef­fon­dre­ment total du mouve­ment anti-guerre en 2003, ou lors de l’ef­fon­dre­ment du mouve­ment étudiant en Espagne, en 2009.

Au sein de douzaines de nouveaux mouve­ments sociaux autour du globe, des indi­vi­dus descendent dans les rues pour la première fois, en pensant que la non-violence est le chemin à suivre, puisque, contrai­re­ment aux affir­ma­tions de nombre de paci­fistes, notre société nous enseigne que la violence des gouver­ne­ments peut être accep­table, tandis que les petites gens qui veulent chan­ger les choses doivent toujours être non-violents. C’est pourquoi, du mouve­ment Occupy aux USA au mouve­ment d’oc­cu­pa­tion des places en Espagne, en passant par le mouve­ment étudiant au Royaume-Uni, des dizaines de milliers de gens qui parti­ci­paient à une lutte pour la première fois de leurs vies, n’ayant entendu parler des concepts de révo­lu­tion et de résis­tance qu’à travers le prisme de la télé­vi­sion ou des écoles publiques (c’est-à-dire, par le biais des médias ou du gouver­ne­ment) croyaient large­ment en la non-violence. Tout autour du globe, l’ex­pé­rience ensei­gna à ces gens qu’ils avaient torts, que les paci­fistes, ainsi que les médias et le gouver­ne­ment, leur avaient menti, et qu’a­fin de chan­ger quoi que ce soit, ils devraient ripos­ter.

Cet appren­tis­sage collec­tif se produit sur la planète entière, et se dirige de plus en plus de la non-violence vers une diver­sité de tactiques — l’idée que nous ne pouvons pas impo­ser de limite aux tactiques, ni impo­ser une seule méthode de lutte à tout un mouve­ment, que nous devons pouvoir choi­sir parmi un éven­tail de tactiques, que les luttes sont plus robustes lorsqu’une variété de tactiques les composent, et que nous devons pouvoir choi­sir indi­vi­duel­le­ment notre méthode de lutte (les tactiques paci­fiques, ainsi, font partie de cet éven­tail de tactiques, tandis que la non-violence exclue toutes les autres méthodes et tactiques).

Il y a 8 ans, il y eut de nombreux débats entre les parti­sans de la non-violence et les parti­sans d’une diver­sité de tactiques. A l’au­tomne 2004, j’ai écrit Comment la non-violence protège l’Etat [livre entiè­re­ment traduit en français et dispo­nible en PDF gratui­te­ment, à cette adresse], un des ouvrages polé­miques qui furent publiés à l’époque (les argu­ments que je présente dans ce livre, ainsi que ses critiques, sont discu­tés dans l’ap­pen­dice). Dans le contexte du mouve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion, qui fut lour­de­ment faussé par la non-violence en raison de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des mouve­ments sociaux qui exis­taient avant nous, et en raison de la forte parti­ci­pa­tion d’ONGs, le débat eut l’air d’une rude bataille, bien que nombre d’entre nous reçurent aide et inspi­ra­tion à travers la décou­verte de textes repu­bliés issus des luttes des géné­ra­tions précé­dentes, comme le livre de Ward Chur­chill, Le paci­fisme comme patho­lo­gie [dont vous pouvez lire l’in­tro­duc­tion, écrite par Derrick Jensen, et traduite en français ici], ou Les damnés de la Terre de Frantz Fanon.

A ce moment-là, des parti­sans de la non-violence émer­geaient souvent de leur tour d’ivoire pour débattre avec des parti­sans de la diver­sité des tactiques. Mais durant les années inter­mé­diaires, quelque chose chan­gea. Des insur­rec­tions se produi­sirent dans le monde entier, tandis que les mouve­ments non-violents s’avé­rèrent mort-nés ou mora­le­ment défaillants. Même au sein du mouve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion, les mani­fes­ta­tions les plus puis­santes et commu­ni­ca­tives furent celles ouver­te­ment orga­ni­sées autour d’une diver­sité de tactiques, tandis que les rébel­lions dans le Sud écono­mique, qui gardaient en vie le mouve­ment, étaient tout sauf paci­fiques.

Nombre des parti­sans de la non-violence s’ins­pi­raient d’une riche histoire, même si quelque peu falsi­fiée, de mouve­ments sociaux paci­fiques, comme le mouve­ment de soli­da­rité de l’Amé­rique Latine aux USA ou les mouve­ments anti­mi­li­ta­riste ou anti­nu­cléaire en Europe. Mais nombre de ces anciens paci­fistes ont disparu, tandis que ceux qui demeurent actifs sont rare­ment présents au sein de nouveaux mouve­ments non-violents de masse. Face à ses défaites, la non-violence ne n’est pas nour­rie de l’ex­pé­rience des mouve­ments sociaux, qui lui donnaient régu­liè­re­ment tort, mais s’est ancrée grâce au soutien des médias de masse, des univer­si­tés, des riches dona­teurs et des gouver­ne­ments eux-mêmes. La non-violence est de plus en deve­nue exté­rieure aux mouve­ments sociaux, et s’est impo­sée à eux.

Tandis que cela se produi­sait, le débat direct entre l’idée de la non-violence et celle d’une diver­sité de tactiques s’est fait de plus en plus rare. Les critiques de la non-violence publiées durant ces années souli­gnaient un certain nombre d’ar­gu­ments qui, à ce jour, attendent encore d’être recon­nus ou réfu­tés pour que le débat honnête puisse conti­nuer. Parmi ceux-ci :

  • L’ac­cu­sa­tion selon laquelle les parti­sans de la non-violence, conjoin­te­ment à l’Etat, ont falsi­fié l’his­toire du mouve­ment contre la guerre du Viet­nam, de la lutte pour les droits civiques aux USA, et du mouve­ment pour l’in­dé­pen­dance de l’Inde, afin de dépeindre ces luttes, dont les tactiques étaient diverses, comme des mouve­ments non-violents, et pour faire passer une victoire partielle ou limi­tée pour une victoire complète.
  • L’ar­gu­ment selon lequel l’Etat parvint à empê­cher le mouve­ment d’at­teindre son but, que ce soit dans le cas du mouve­ment pour les droits civiques ou pour l’in­dé­pen­dance de l’Inde, à cause des rôles des paci­fistes dans le dialogue avec le gouver­ne­ment, et dans l’at­taque de ceux de leurs mouve­ments qui utili­saient des tactiques plus comba­tives ;
  • Le fait que les parti­sans de la non-violence, en parti­cu­lier ceux qui sont blancs et issus de la classe moyenne, ont large­ment édité les ensei­gne­ments de Martin Luther King et de Gandhi afin d’en reti­rer leurs propres proces­sus d’ap­pren­tis­sage respec­tifs et leur radi­ca­li­sa­tion des dernières années, et d’éli­mi­ner leurs critiques de leurs alliés blancs progres­sistes, ou leur soutien des mouve­ments non-paci­fistes dont les émeu­tiers urbains et les mouve­ments de libé­ra­tion armés ;
  • La docu­men­ta­tion des encou­ra­ge­ments de la part du gouver­ne­ment, de la police et des médias de la non-violence au sein des mouve­ments sociaux, incluant des dossiers gouver­ne­men­taux stra­té­giques qui montrent que l’Etat préfère affron­ter un mouve­ment paci­fique plutôt qu’un mouve­ment comba­tif ;
  • Les preuves de pater­na­lisme et de racisme des orga­ni­sa­tions non-violentes envers les luttes des pauvres et des personnes de couleur ;
  • L’ar­gu­ment selon lequel le gouver­ne­ment et les insti­tu­tions commer­ciales sont struc­tu­rel­le­ment insen­sibles à tout « chan­ge­ment d’avis » et qu’his­to­rique­ment aucun mouve­ment stric­te­ment non-violent n’a jamais provoqué une muti­ne­rie de masse au sein de l’ar­mée, de la police ou d’autres insti­tu­tions, comme l’ont fait des mouve­ments de résis­tance comba­tifs ou diver­si­fiés.
  • Une longue liste de gains obte­nus par des mouve­ments qui utili­saient une diver­sité de tactiques ;
  • L’ar­gu­ment selon lequel la « violence » est une caté­go­rie intrin­sèque­ment ambi­guë permet­tant plus de mani­pu­la­tions analy­tiques que de préci­sions ;
  • L’ar­gu­ment selon lequel la majo­rité des soi-disant problèmes qui accom­pagnent la violence révo­lu­tion­naire sont en réalité des problèmes pouvant être attri­bués aux mouve­ments auto­ri­taires qui utili­saient la violence, et pas aux mouve­ments anti-auto­ri­taires qui font usage de la violence.

Les parti­sans de la non-violence de ces dernières années n’ont toujours pas reconnu ces critiques, que ce soit pour les réfu­ter ou pour revoir leurs propres posi­tions. Ils conti­nuent à répé­ter les clichés, la désin­for­ma­tion, les décla­ra­tions vagues et le name-drop­ping (ou « lâcher de noms ») de Gandhi et de Martin Luther King, à l’ori­gine même de ces critiques. Mais, le plus souvent, ils évitent simple­ment toute commu­ni­ca­tion directe. Dans les mouve­ments sociaux du monde entier, ils commencent à répandre la rumeur selon laquelle le Black Bloc, en parti­cu­lier, ou les émeu­tiers masqués en géné­ral, sont des provo­ca­teurs de la police et des agents du gouver­ne­ment. Peu importe que dans chacun des nombreux pays où cette accu­sa­tion a été faite, des cama­rades, au sein des mouve­ments sociaux, argu­mentent en faveur de l’au­to­dé­fense contre la police, ou de la prise des rues et de la destruc­tion des banques ; peu importe qu’ils aient déjà publié des expli­ca­tions de leurs actions ou qu’ils soient par ailleurs prêts à s’as­seoir et à discu­ter de tout cela avec ceux qui ne partagent par leur point de vue ; et peu importe que nombre d’entre eux aient dédiés leurs vies entières aux mouve­ments sociaux — pas simple­ment l’at­taque de banques mais aussi la soli­da­rité sous toutes ses formes, ainsi que de nombreuses créa­tions et auto-orga­ni­sa­tions.

De plus en plus fréquem­ment, des parti­sans peu scru­pu­leux de la non-violence propagent cette accu­sa­tion, souvent sans aucune preuve, que d’autres membres d’un mouve­ment social sont des provo­ca­teurs de la police, et le font préci­sé­ment parce qu’ils ont peur de débattre. Ils privent ainsi leurs adver­saires de toute légi­ti­mité et empêchent ceux qui sont exté­rieurs au problème de comprendre qu’un débat existe, que le mouve­ment social comprend des croyances et des pratiques contra­dic­toires. En répan­dant de fausses rumeurs d’in­fil­tra­tion et en divi­sant le mouve­ment, ils exposent ceux qu’ils accusent de violence, qu’il s’agisse de la violence d’une arres­ta­tion ou de celle de cama­rades protes­ta­taires. A nombre d’oc­ca­sions, la police a traqué et arrêté ces « mauvais mani­fes­tants » qui sont accu­sés d’être des infil­trés, afin de laver son honneur. Des parti­sans de la non-violence ont souvent aidé la police à iden­ti­fier ces « mauvais mani­fes­tants ». Et après avoir orga­nisé ou parti­cipé des centaines de fois à des débats sur la non-violence en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, je suis persuadé que ceux qui ont le plus souvent agressé des cama­rades mani­fes­tants sont des parti­sans de la non-violence. C’est certai­ne­ment confirmé par ce que j’ai pu obser­ver de mes yeux. Cet épisode s’est joué tant de fois qu’il en a perdu tout carac­tère humo­ris­tique : des parti­sans de la non-violence attaquent ceux avec qui ils ne sont pas d’ac­cord en raison du fait qu’ils n’uti­lisent pas des tactiques paci­fiques.

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Howard Zinn.

A une certaine époque, les seules personnes assez malhon­nêtes pour répé­ter l’ac­cu­sa­tion selon laquelle le Black Bloc ou d’autres mani­fes­tants masqués sont des infil­trés de la police étaient des stali­nistes. Aujourd’­hui, c’est devenu un argu­ment ressassé, non seule­ment par les zinzins de la conspi­ra­tion mais aussi par des paci­fistes qui se drapent derrière Gandhi et Martin Luther King. Les mensonges et les mani­pu­la­tions sont les armes de ceux qui ont perdu le débat mais qui n’ont pas la décence de l’ad­mettre.

Dans le mouve­ment d’oc­cu­pa­tion des places, en Espagne, des leaders auto­pro­cla­més impo­saient une stricte adhé­rence à la non-violence, jusqu’à en inter­dire le blocage des rues ou le ripo­li­nage des banques, tout en boycot­tant le débat à ce sujet. A Barce­lone, ils faisaient même dispa­raitre les pros­pec­tus lorsque des anar­chistes tentaient de réser­ver le Sound System pour orga­ni­ser un tel débat. Et durant Occupy, un certain nombre de jour­na­listes grand public se présen­tant comme des amis du mouve­ment publièrent des dénon­cia­tions pleines de mani­pu­la­tions et de désin­for­ma­tion dans une tenta­tive osée de crimi­na­li­ser une partie du mouve­ment.

[…] La plupart des parti­sans de la non-violence se sont tour­nés vers l’élite et ont obtenu le soutien du système lui-même. Les compa­gnies grand public, lucra­tives, publient leurs livres par millions, en un flux qui accé­lère à mesure que les mouve­ments sociaux comba­tifs gagnent du terrain. Les médias grand public, à but lucra­tif, proposent des inter­views d’ac­ti­vistes non-violents tandis qu’ils diabo­lisent ceux qu’ils quali­fient de violents. Les profes­seurs d’uni­ver­sité et les employés d’ONGs vivant de subven­tions gouver­ne­men­tales ou de riches dona­teurs (et vivant dans le confort, par rapport à la plupart des autres parti­ci­pants des luttes sociales), ont aussi tendance à pencher du côté de la non-violence, empor­tant avec eux d’im­por­tantes ressources insti­tu­tion­nelles.

Ressources qui surpassent large­ment celles des petits sites web de contre-infor­ma­tion, des stations de radio pirates, et des orga­ni­sa­tions de presse volon­taires et indé­pen­dantes que comprend le mouve­ment. Pour chaque livre que nous publions, souvent coupés et reliés à la main, ils peuvent en impri­mer mille. Les parti­sans de la non-violence, une fois encore, ont peu scru­pu­leu­se­ment choisi de travailler avec et pour le système à travers un pacte faus­tien, leur octroyant ressources, sécu­rité écono­mique, sécu­rité face à la répres­sion, et même célé­brité, mais ne vous y trom­pez pas : ils exposent ainsi leur faillite morale. Plus l’on s’ap­proche du DIY (fait soi-même), de l’auto-orga­nisé, et des struc­tures de finan­ce­ment parti­ci­pa­tif de notre mouve­ment révo­lu­tion­naire, plus l’on s’im­merge dans les rues, dans les luttes de ceux qui combattent pour leurs propres vies, et plus l’on est suscep­tible de trou­ver là du soutien vis-à-vis d’une diver­sité de tactiques. Et plus l’on s’ap­proche des ONGs, des maisons d’édi­tions corpo­ra­tistes, des médias grand public ou des « alter­na­tifs » riche­ment finan­cés, des élites univer­si­taires, des carrié­ristes des médias et des grands halls des riches et des privi­lé­giés, plus l’on risque de trou­ver le soutien d’une stricte non-violence.

La non-violence a échoué au niveau mondial. Elle s’est avérée être une grande amie des gouver­ne­ments, des partis poli­tiques, des dépar­te­ments de police et des ONGs, ainsi qu’une trai­tresse envers nos luttes pour la liberté, la dignité et le bien-être. La grande majo­rité de ses parti­sans ont quitté le navire pour faire copain-copain avec les médias, l’Etat, ou les riches dona­teurs, à l’aide de ruses mesquines, de mani­pu­la­tion, ou d’une forme de violence (comme l’at­taque de cama­rades mani­fes­tants ou l’aide de poli­ciers lors d’ar­res­ta­tions) qui se montre pratique pour gagner ce concours, même si cela signi­fie la divi­sion et la mort du mouve­ment. Nombre d’entre eux se sont révé­lés être des oppor­tu­nistes, des poli­ti­ciens ou des carrié­ristes ; tandis qu’une mino­rité ancrée sur des prin­cipes, restée fidèle envers ses mouve­ments histo­riques, n’a toujours pas répondu aux critiques des échecs passés et à celles des faiblesses actuelles.

En réponse à Comment la non-violence protège l’Etat, quelques suppor­ters de la non-violence, à cheval sur leurs prin­cipes (écri­vant dans Fifth Estate ou sur l’In­dy­me­dia de Rich­mond, par exemple), ont critiqué le ton dur du livre tout en accep­tant les critiques, et ont appelé d’autres paci­fistes à le lire afin de résoudre certaines de leurs erreurs. A travers ce livre, j’es­père recon­naitre qu’un désac­cord respec­tueux est possible, et bien que je critique beau­coup d’exemples de non-violence qui, pour moi, démontrent de l’op­por­tu­nisme, de l’au­to­ri­ta­risme ou de l’hy­po­cri­sie, je veux garder en tête qu’il y a d’autres parti­sans de la non-violence qui soutiennent et respectent le prin­cipe de soli­da­rité.

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Nelson Mandela.

Dans ce livre, j’ar­gu­mente en faveur d’une diver­sité de tactiques. A la base, le concept d’une diver­sité de tactiques n’est rien de plus que la recon­nais­sance de ce que diffé­rentes méthodes de luttes coexistent côte à côte. Mon but n’est pas de faire en sorte que d’autres pensent comme je pense ou soutiennent les mêmes tactiques et méthodes que moi. Pour moi, il est non seule­ment incon­ce­vable qu’un mouve­ment soit composé de méthodes homo­gènes, mais ce n’est égale­ment pas souhai­table. Censu­rer un mouve­ment pour le chan­ge­ment social afin que tout le monde utilise les mêmes méthodes relève de l’au­to­ri­ta­risme. C’est pourquoi je pense que la non-violence — à savoir une tenta­tive d’im­po­ser des méthodes non-violentes à un mouve­ment entier — est auto­ri­taire et appar­tient à l’Etat. Pour la même raison, je ne souhaite pas impo­ser mes méthodes aux autres. Même si cela pouvait être accom­pli à l’aide de l’usage de la pure force de la raison, convaincre tout le monde (ce qui n’est pas possible, puisqu’au­cun groupe humain ne pense de façon uniforme, dieu merci) serait une grave erreur. Nous ne pouvons jamais savoir si nos analyses et nos méthodes sont mauvaises, sauf de temps à autre, grâce à des indices. Nos mouve­ments sont plus solides lorsqu’ils emploient diverses méthodes et analyses et que ces diffé­rentes posi­tions se critiquent les unes les autres.

Ceux d’entre nous qui ont essayé de créer une lutte plus conflic­tuelle ont souvent eu tort, et ont parfois été aidé par les critiques de ceux qui sont plus dans le soin et la récon­ci­lia­tion que dans le conflit. Mais ce genre de critiques mutuelles et de soutien n’est possible que si ceux qui aujourd’­hui s’isolent en se décla­rant paci­fistes décident de manière univoque de toujours soute­nir ceux qui luttent, et de toujours lutter contre les pouvoirs oppres­seurs.

Mon but, à travers ce livre, n’est pas de conver­tir ou de délé­gi­ti­mer chaque personne qui préfère la non-violence. Au sein d’une lutte compo­sée d’une diver­sité de tactiques, il y a de la place pour ceux qui préfèrent les méthodes paci­fiques tant qu’ils n’es­saient pas d’écrire les règles de la tota­lité du mouve­ment, tant qu’ils ne colla­borent pas avec la police et les autres struc­tures de pouvoir, et tant qu’ils acceptent que d’autres cama­rades de lutte usent d’autres méthodes, selon leur situa­tion et leur préfé­rence. Qu’ils recon­naissent les échecs histo­riques de la non-violence aide­rait aussi, mais ceci n’est leur problème que s’ils souhaitent déve­lop­per des méthodes non-violentes effi­caces qui puissent véri­ta­ble­ment être prises au sérieux, contrai­re­ment aux formes confor­tables et creuses de non-violence qui ont prédo­miné au cours des dernières décen­nies.

Tandis que toute lutte qui n’es­saie pas d’im­po­ser l’ho­mo­gé­néité doit accep­ter l’exis­tence d’une diver­sité de tactiques, je ne souhaite pas donner à qui que ce soit l’im­pres­sion que nous avons collec­ti­ve­ment fait un bon travail dans la construc­tion de cette lutte, ou que le cadre de la diver­sité de tactiques est adéquat à nos besoins. Nous avons besoin de luttes sociales bien plus fortes si nous voulons vaincre l’Etat, le capi­ta­lisme, le patriar­cat — toutes ces forces qui nous oppriment et nous exploitent — pour créer un monde basé sur l’en­traide, la soli­da­rité, l’as­so­cia­tion libre et des rela­tions saines avec la Terre et entre nous. A cet effet, je conclu­rai par une discus­sion sur les luttes qui ont ouvert de nouvelles voies promet­teuses, et sur comment nous pouvons aller au-delà d’une diver­sité de tactiques afin que diffé­rentes méthodes de luttes puissent se soute­nir de manière critique et respec­tueuse.

Peter Gelder­loos


Traduc­tion: Nico­las Casaux


En complé­ment, quelques cita­tions tirées des chapitres suivants du livre L’échec de la non-violence :

« Seuls ceux qui sont impliqués dans des causes radi­cales, ou ceux qui en font person­nel­le­ment l’ex­pé­rience, ont tendance à perce­voir les dommages struc­tu­rels comme de la violence. Les élèves d’une classe typique d’uni­ver­sité n’as­so­cient pas le fait de payer des impôts ou l’achat de vête­ments dans une fripe­rie à de la violence. Ceux qui ont été expul­sés, ou ceux qui parti­cipent à la lutte contre les expul­sions, iden­ti­fient une expul­sion à de la violence. Les acti­vistes pour les droits des animaux asso­cient le fait de manger de la viande à de la violence. Les défen­seurs des petits paysans et les défen­seurs de la forêt tropi­cale asso­cient les plan­ta­tions de soja à de la violence. Personne, ou presque, ne juge violent le fait de conduire une voiture, bien que ce soit objec­ti­ve­ment la chose ayant entrainé et entrai­nant certai­ne­ment le plus de morts. »
***
« En plus de l’in­cor­rec­tion ou de l’hy­giène, le prin­ci­pal terme utilisé pour déclen­cher une panique morale et mobi­li­ser une action de la part de l’élite était « violence ». Au sein de l’élite, hier comme aujourd’­hui, à Barce­lone comme dans le monde anglo­phone, « violence » était un euphé­misme pour une menace contre l’ordre établi et son illu­sion de paix sociale, qui servait à masquer la lutte des classes, la bruta­lité du patriar­cat, et le carac­tère meur­trier du colo­nia­lisme. Les jour­naux ne parlaient pas de violence lorsque les poli­ciers tuaient des grévistes, lorsque des proprié­taires fonciers expul­saient des familles, ou lorsque des pauvres mour­raient de faim [et pas non plus, comme récem­ment, lorsqu’un couple se suicide pour loyers impayés, NdT]. Ils parlaient de violence lorsque des travailleurs se mettaient en grève, lorsque des loca­taires cessaient de payer leurs loyers, lorsque des vendeurs à la sauvette refu­saient de livrer leurs marchan­dises à la police (qui les harce­laient au profit des proprié­taires de maga­sins), et lorsque des anar­chistes commet­taient des actes de sabo­tage ou orga­ni­saient des mani­fes­ta­tions non-auto­ri­sées. »
***
« Nous devrions égale­ment éviter d’uti­li­ser comme critère le fait qu’un mouve­ment mène ou pas à une augmen­ta­tion de la répres­sion. Je me souviens d’in­nom­brables débats lors desquels des parti­sans de la non-violence essayèrent de dépeindre quelque lutte comme un échec en raison du haut niveau de répres­sion qu’elle entraîna. Les mouve­ments non-violents semi-effi­caces du passé ont tous entrainé une augmen­ta­tion de la répres­sion gouver­ne­men­tale dès lors qu’ils encou­ra­geaient une déso­béis­sance civile éten­due. La croyance des paci­fistes modernes, que ni Gandhi ni MLK ne parta­geaient, selon laquelle une lutte paci­fique pour­rait éviter des consé­quences poli­cières et mili­taires brutales, a été effi­ca­ce­ment utili­sée comme argu­ment de vente pour remplir les rangs des mouve­ments non-violents d’op­por­tu­nistes, de weeken­ders, d’amis des beaux jours, de lâches, de carrié­ristes et de citoyens naïfs qui pensent que chan­ger le monde peut se faire simple­ment et sans heurts. »
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« Une des prin­ci­pales fonc­tions de la non-violence, à la fois histo­rique­ment et au cours des deux dernières décen­nies, a été d’at­taquer les mouve­ment qui menacent réel­le­ment l’État. Ces dernières années, cela s’illustre par le fait que de plus en plus d’ac­ti­vistes non-violents endossent le rôle de la police en aidant à crimi­na­li­ser et à margi­na­li­ser ceux qui se révoltent, qu’il s’agisse d’anar­chistes dans un Black Bloc ou d’ha­bi­tants de ghet­tos urbains. »
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« Peut-être que le plus impor­tant des argu­ments contre la non-violence est que la violence est un concept ambigu au point d’en être inco­hé­rent. C’est un concept sujet à la mani­pu­la­tion, et sa défi­ni­tion est entre les mains des médias et du gouver­ne­ment; c’est pourquoi ceux qui fondent leur lutte sur son évite­ment agiront selon et suivront toujours les recom­man­da­tions de ceux au pouvoir. »
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« Le terri­toire et les habi­tants contrô­lés par l’État sont tout ce qu’il possède, et il est prêt à tout pour ne pas les lais­ser libres. Pour cette raison, des luttes plus fortes impliquent une répres­sion accrue, avec la police ou même l’ar­mée qui nous inti­mi­de­ront, empri­son­ne­ront, tortu­re­ront ou massa­cre­ront pour nous faire obéir. Il s’agit là d’une autre raison pour laquelle la situa­tion doit empi­rer avant de s’amé­lio­rer. Afin de renver­ser les struc­tures de pouvoir établies, nous devons non seule­ment être assez forts pour les mena­cer – ce qui n’a eu lieu que peu de fois au cours des 20 dernières années ; mais égale­ment assez forts pour survivre à la priva­tion que le capi­ta­lisme nous infli­gera, et pour surmon­ter la bruta­lité que l’État déchai­nera à notre encontre. »
***
« Cette atti­tude démontre une autre carac­té­ris­tique essen­tielle de la non-violence : la tendance à recher­cher la sécu­rité plutôt qu’à accep­ter le danger; à justi­fier la répres­sion étatique plutôt qu’à s’y oppo­ser; et à avaler la croyance démo­cra­tique selon laquelle en évitant la violence ils peuvent éviter la répres­sion, selon laquelle il est possible d’avoir une révo­lu­tion sans consé­quences. Ironique, quand on sait que les deux prin­ci­pales figures dont ils exploitent systé­ma­tique­ment l’image et dont ils altèrent si lour­de­ment la philo­so­phie ont fini tuées pour leurs efforts. Mais, répé­tons-le, la non-violence est une idée illu­soire. »

En deuxième complé­ment, quelques cita­tions tirées du livre Comment la non-violence protège l’Etat :

[…] On peut discer­ner un schéma récur­rent de mani­pu­la­tion histo­rique et de blan­chi­ment flagrant dans chacune des victoires reven­diquées par les acti­vistes non-violent-e-s. La posi­tion paci­fiste requiert que le succès puisse être attri­bué aux tactiques paci­fistes et à elles seules, alors que nous autres pensons que le chan­ge­ment provient de l’en­semble des tactiques utili­sées dans toute situa­tion révo­lu­tion­naire, pourvu qu’elles soient déployées de façon effi­cace. Parce qu’au­cun conflit social majeur ne présente une unifor­mité de tactiques et d’idéo­lo­gies – autre­ment dit on trouve dans tous les conflits de ce genre le recours à des tactiques paci­fistes et à des tactiques réso­lu­ment nonpa­ci­fistes –, les paci­fistes doivent effa­cer la part d’his­toire qui est en désac­cord avec leurs affir­ma­tions ou au contraire attri­buer leurs échecs à la présence au sein du mouve­ment concerné d’une forme de lutte violente.

On nous raconte qu’en Inde, guidés par leur leader Gandhi, les gens construi­sirent au fil des décen­nies un mouve­ment non-violent de masse et s’en­ga­gèrent dans la protes­ta­tion, la noncoo­pé­ra­tion, les boycotts écono­miques, des grèves de la faim exem­plaires et des actes de déso­béis­sance pour bloquer la machi­ne­rie de l’im­pé­ria­lisme britan­nique. Ils subirent des massacres et répliquèrent par une ou deux émeutes mais, dans l’en­semble, le mouve­ment fut non-violent et, après avoir persé­véré pendant des décen­nies, le peuple indien gagna son indé­pen­dance, déli­vrant ainsi une victoire paci­fiste certi­fiée. L’his­toire réelle est plus compliquée, puisque des pous­sées violentes ont égale­ment influencé la déci­sion de retrait des Britan­niques. Ceux-ci avaient perdu la capa­cité de main­te­nir leur pouvoir colo­nial, après que des millions de leurs soldats meurent et qu’une grande quan­tité de ressources diverses soient anéan­ties au cours de deux guerres mondiales extrê­me­ment violentes, dont la seconde dévasta tout spécia­le­ment la « mère patrie ». Les luttes armées des mili­tant-e-s arabes et juifs en Pales­tine entre 1945 et 1948 conti­nuèrent d’af­fai­blir l’em­pire britan­nique, et rendirent alors évidente la menace que les Indien-ne-s pour­raient aban­don­ner la déso­béis­sance civile et prendre les armes en masse si l’on conti­nuait de les igno­rer encore long­temps ; tout ceci ne peut être exclu des facteurs qui déter­mi­nèrent la déci­sion des Britan­niques de renon­cer à une admi­nis­tra­tion colo­niale directe.

On réalise que cette menace était encore plus directe lorsque l’on comprend que l’his­toire paci­fiste du mouve­ment d’in­dé­pen­dance indien brosse un tableau sélec­tif et incom­plet : la non-violence n’était pas univer­selle en Inde. La résis­tance à la colo­ni­sa­tion britan­nique compre­nait bien assez de lutte violente ou armée pour que l’on consi­dère de façon plus exacte que la méthode gand­hienne était l’une des diffé­rentes formes concur­rentes de résis­tance popu­laire. Dans leur déran­geante démarche d’uni­ver­sa­li­sa­tion, les paci­fistes effacent ces autres formes de résis­tance et contri­buent à propa­ger l’his­toire fausse selon laquelle Gandhi et ses disciples étaient la seule bous­sole de la résis­tance indienne. Sont ainsi passés sous silence d’im­por­tants diri­geants mili­tants comme Chan­dra­se­khar Azad , qui combat­tit les armes à la main contre les colons britan­niques, et des révo­lu­tion­naires comme Bhagat Singh, qui s’at­tira un soutien massif en commet­tant des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats au profit d’une lutte visant le renver­se­ment du capi­ta­lisme tant indien que britan­nique .

L’his­toire paci­fiste de la lutte indienne ne peut rendre compte du fait que Subhas Chan­dra Bose, le candi­dat favo­rable à l’usage de méthodes de luttes non exclu­si­ve­ment paci­fiques, fut élu deux fois président du Congrès Natio­nal Indien, en 1938 et 1939. Si Gandhi fut peut-être la figure la plus remarqua­ble­ment influente et popu­laire dans la lutte pour l’in­dé­pen­dance de l’Inde, la posi­tion diri­geante qu’il assuma ne lui valut pas toujours un soutien unanime des masses. Il perdit telle­ment de soutien des Indien-ne-s lorsqu’il appela au calme après l’émeute de 1922 que « pas le moindre murmure de protes­ta­tion ne se fit entendre en Inde quand les Britan­niques l’ar­rê­tèrent ensuite. »

De façon signi­fi­ca­tive, l’his­toire se souvient de Gandhi plus que de tous les autres non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix unanime de l’Inde, mais de par l’at­ten­tion parti­cu­lière que lui porta la presse britan­nique et la préémi­nence que lui valut le fait d’être pris comme inter­lo­cu­teur lors d’im­por­tantes négo­cia­tions avec le gouver­ne­ment colo­nial britan­nique. Si l’on se rappelle que l’his­toire est écrite par les vainqueurs, une autre strate du mythe de l’in­dé­pen­dance indienne s’ef­frite.

Mais l’as­pect le plus déso­lant de l’af­fir­ma­tion des paci­fistes que l’in­dé­pen­dance de l’Inde est une victoire pour la non-violence est qu’elle donne tête bais­sée dans la mani­pu­la­tion histo­rique élabo­rée dans l’in­té­rêt des États impé­ria­listes et parti­sans de la supré­ma­tie blanche, qui ont colo­nisé les pays du Sud. Le mouve­ment de libé­ra­tion de l’Inde échoua. Les Britan­niques ne furent pas contraints à quit­ter l’Inde. Ils choi­sirent au lieu de ça de trans­fé­rer le terri­toire d’une admi­nis­tra­tion colo­niale directe à une admi­nis­tra­tion néoco­lo­niale. Quelle sorte de victoire auto­rise les perdants à dicter le calen­drier et les moda­li­tés de l’as­cen­sion des vainqueurs ? Les Britan­niques rédi­gèrent la nouvelle consti­tu­tion et remirent le pouvoir entre les mains de succes­seurs qu’ils choi­sirent. Ils atti­sèrent les flammes du sépa­ra­tisme ethnique et reli­gieux afin que l’Inde soit affai­blie par des divi­sions internes, empê­chée de béné­fi­cier de la paix et de la pros­pé­rité, et dépen­dante de l’aide mili­taire et autres formes de soutien de la part des États euro-améri­cains.

L’Inde est toujours exploi­tée par des entre­prises euro-améri­caines (bien que plusieurs nouvelles entre­prises indiennes, prin­ci­pa­le­ment des filiales, se soient jointes au pillage), et conti­nue de four­nir des ressources et des marchés aux États impé­ria­listes. Par bien des façons, la pauvreté de son peuple s’est aggra­vée et l’ex­ploi­ta­tion est deve­nue plus effi­cace. L’in­dé­pen­dance à l’égard du pouvoir colo­nial a donné à l’Inde plus d’au­to­no­mie dans quelques zones, et a certai­ne­ment permis à une poignée d’In­diens de s’as­seoir dans les fauteuils du pouvoir, mais l’ex­ploi­ta­tion et la marchan­di­sa­tion des ressources s’est appro­fon­die. Qui plus est, l’Inde a perdu la nette oppor­tu­nité que repré­sen­tait une lutte d’éman­ci­pa­tion riche de sens menée contre un oppres­seur étran­ger aisé­ment iden­ti­fiable. Aujourd’­hui, un mouve­ment d’éman­ci­pa­tion aurait à s’op­po­ser aux dyna­miques décon­cer­tantes du natio­na­lisme et de la riva­lité ethnique et reli­gieuse pour abolir un capi­ta­lisme et un gouver­ne­ment domes­tiques bien plus déve­lop­pés que dans leurs formes d’alors. Tout bien pesé, le mouve­ment d’in­dé­pen­dance a donc bien échoué.

***

[…] Il est quelque peu étrange que les paci­fistes reven­diquent comme victoire l’ar­rêt de la course aux arme­ments nucléaires. Une fois encore, le mouve­ment ne fut pas exclu­si­ve­ment non-violent ; il compre­nait des groupes qui menèrent un nombre consi­dé­rable d’at­ten­tats à la bombe et autres actes de sabo­tage ou de guérilla. Et là encore, c’est une victoire douteuse. Les trai­tés de non-proli­fé­ra­tion, si peu respec­tés au demeu­rant, n’ont été signés qu’a­près que la course aux arme­ments eut déjà été gagnée, les États-Unis exerçant une hégé­mo­nie incon­tes­tée par la posses­sion de plus d’armes nucléaires qu’il ne pour­rait être utilisé en pratique. Et il paraît clair que la proli­fé­ra­tion conti­nue en fonc­tion des besoins, actuel­le­ment au travers du déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires tactiques et de la plani­fi­ca­tion d’une nouvelle vague de centrales nucléaires. Il semble véri­ta­ble­ment que toute la ques­tion ait été soldée plus comme un problème poli­tique interne au gouver­ne­ment lui-même que comme un conflit entre un mouve­ment social et un gouver­ne­ment. Tcher­no­byl et plusieurs fusions évitées de justesse aux États-Unis ont montré que l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie nucléaire (un compo­sant indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment des armes nucléaires) n’était pas la moindre des respon­sa­bi­li­tés, et il n’est pas besoin de protes­ta­taires pour mettre en ques­tion l’uti­lité, même pour un gouver­ne­ment s’obs­ti­nant à conqué­rir le monde, de gaspiller d’in­croyables ressources dans la proli­fé­ra­tion nucléaire lorsqu’on a déjà assez de bombes pour faire explo­ser toute la planète, et alors que les guerres et les actions clan­des­tines menées depuis 1945 l’ont toutes été, sans excep­tion, avec d’autres tech­no­lo­gies.

***

[…] Le mouve­ment pour les droits civiques des Noir-e-s améri­cain-e-s est l’un des épisodes les plus impor­tants de l’his­toire paci­fiste. Dans le monde entier, les gens le consi­dèrent comme un exemple de victoire non-violente. Mais, à l’ins­tar des autres exemples discu­tés ici, ce mouve­ment ne fut ni une victoire ni non-violent. Il réus­sit à abolir la ségré­ga­tion en droit et à permettre l’ex­pan­sion de la minus­cule et insi­gni­fiante bour­geoi­sie noire, mais ce n’était pas là les seules exigences de la majo­rité des personnes qui prirent part au mouve­ment. Ils voulaient une complète égalité poli­tique et écono­mique, et beau­coup voulaient égale­ment l’éman­ci­pa­tion des Noir-e-s sous la forme du natio­na­lisme noir, de l’in­ter-commu­na­lisme noir, ou autre forme d’in­dé­pen­dance à l’égard de l’im­pé­ria­lisme blanc. Aucune de ces exigences ne fut remplie – pas l’éga­lité, et certai­ne­ment pas l’éman­ci­pa­tion.

L’idée que l’on se fait en géné­ral (avant tout chez les progres­sistes blanc-he-s, les paci­fistes, les éduca­teur-ices, les histo­rien-nes et les offi­ciel-les du gouver­ne­ment) du mouve­ment contre l’op­pres­sion raciale aux États-Unis est qu’il était avant tout non-violent. Mais bien au contraire, malgré le fait que des groupes paci­fistes tels que la SCLC (Southern Chris­tian Leader­ship Confe­rence) de Martin Luther King Jr aient eu un pouvoir et une influence consi­dé­rables, le soutien popu­laire au sein du mouve­ment se cris­tal­li­sait de façon crois­sante autour de groupes révo­lu­tion­naires comme le Black Panther Party , parti­cu­liè­re­ment chez les Noir-e-s pauvres. Selon un sondage mené en 1970 par l’ins­ti­tut Harris, 66 % des Afro-Améri­cain-e-s décla­raient que les acti­vi­tés du Black Panther Party les rendaient fier-e-s, et 43 % que ce parti incar­nait leurs propres vues . En fait, la lutte violente a long­temps été partie inté­grante de la résis­tance des Noir-e-s à la supré­ma­tie blanche. Mumia Abu-Jamal docu­mente de façon solide cette histoire dans son livre de 2004, « We want free­dom ».

Il y écrit : « Les racines de la résis­tance armée plongent en profon­deur dans l’his­toire des AfroA­mé­ri­cains. Seuls ceux qui ignorent ce fait consi­dèrent le Black Panther Party comme quelque chose d’étran­ger à notre héri­tage histo­rique commun. » En réalité, les frac­tions non-violentes ne peuvent être distil­lées et sépa­rées des franges révo­lu­tion­naires du mouve­ment (même si la désaf­fec­tion et les rancunes, encou­ra­gées par l’État, ont souvent existé entre elles). Les acti­vistes paci­fistes de la classe moyenne, y compris Luther King, ont tiré une grande part de leur pouvoir du spectre de la résis­tance noire et de l’exis­tence de révo­lu­tion­naires noir-e-s armé-e-s.

L’af­fir­ma­tion que le mouve­ment paci­fiste améri­cain a réussi à mettre fin à la guerre contre le Viet­nam présente le même ensemble de faiblesses. Ward Chur­chill et d’autres  ont déjà fort bien formulé la critique, je me conten­te­rai donc de la résu­mer. Avec une impar­don­nable suffi­sance, les acti­vistes paci­fistes négligent que trois à cinq millions d’In­do­chi­nois-es sont mort-e-s dans le combat contre l’ar­mée améri­caine ; que des dizaines de milliers de soldats améri­cains furent tués et des centaines de milliers bles­sés ; que bien d’autres, démo­ra­li­sés par le bain de sang, étaient deve­nus haute­ment inef­fi­caces et réfrac­taires , et que les États-Unis étaient en train de perdre de leur capi­tal poli­tique (et de s’ache­mi­ner vers une banque­route fiscale) à tel point que les poli­ti­ciens pro-guerre commen­cèrent à récla­mer un retrait stra­té­gique (en parti­cu­lier une fois que l’of­fen­sive du Têt eut démon­tré que la guerre était « inga­gnable », selon les mots de beau­coup de monde à l’époque). Le gouver­ne­ment améri­cain ne fut pas contraint à se reti­rer par les protes­ta­tions paci­fiques ; il fut défait poli­tique­ment et mili­tai­re­ment. À l’ap­pui de cette affir­ma­tion, Ward Chur­chill cite la victoire du Répu­bli­cain Richard Nixon et l’ab­sence du moindre candi­dat paci­fiste au sein du Parti Démo­crate en 1968, presque à l’apo­gée du mouve­ment anti-guerre. On pour­rait y ajou­ter la réélec­tion de Nixon en 1972, après quatre années d’es­ca­lade et de géno­cide, pour démon­trer l’im­puis­sance du mouve­ment paci­fiste à « dire la vérité au pouvoir ». En fait, le mouve­ment paci­fiste imbu de prin­cipes se dissout en même temps que les États-Unis reti­rèrent leurs troupes (un retrait achevé en 1973). Il fut moins sensible à la campagne de bombar­de­ment de civile-s la plus intense de l’his­toire, qui s’in­ten­si­fia après le retrait des troupes, ou à l’oc­cu­pa­tion du Sud-Viet­nam qui conti­nuait par une dicta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis. En d’autres termes, le mouve­ment se replia (et récom­pensa Nixon en le rééli­sant) une fois que les Améri­cains, et non les Viet­na­mien-ne-s, furent en sécu­rité. Le mouve­ment paci­fiste améri­cain échoua à appor­ter la paix. L’im­pé­ria­lisme améri­cain conti­nua de plus belle, et bien que la stra­té­gie mili­taire qu’il avait choi­sie ait été défaite par les Viet­na­miens, les États-Unis attei­gnirent dans l’en­semble leurs objec­tifs poli­tiques en temps voulu, préci­sé­ment parce que le mouve­ment paci­fiste échoua à faire adve­nir un quel­conque chan­ge­ment sur le plan inté­rieur.

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  1. Dommage que l’auteur confonde pacifisme et non-violence (à ce qu’il me semble à la lecture de la traduction de l’intro.). Je vous invite à lire J-M Muller pour avoir une autre idée de ce qu’est la non-violence (notamment l’excellent dictionnaire de la non-violence) ou encore Saul Alinsky (« Rules for Radicals » par exemple). L’ auteur semble opposer diversité des tactiques et non-violence alors que selon moi la première née de la seconde. J’admets avoir relevé des idées intéressantes dans les citations qui viennent ensuite, ce qui me fera surement recherché ce livre.

    P.S. : c’est mon 2ème com. sur cet article , + constructif vu que je l’ai maintenant lu en entier ^^ ; il faut parfois savoir se faire violence :p

    Un ami de la non-violence

    1. J-M Muller ET Saul Alinsky s’inspirent (entre autres, mais pour prendre un exemple important) de Gandhi. Non-violence et pacifisme sont parfois interchangeables. S’inspirer de Gandhi pour parler d’activisme c’était peut-être cohérent il y a des décennies tandis que nous ne savions encore pas grand-chose du personnage, aujourd’hui c’est plus que ridicule. Pour comprendre pourquoi, le livre de Peter Gelderloos, « Comment la non-violence protège l’état », est salutaire, mais n’est pas seul. De nombreux articles et livres ont été écrits qui dépeignent une réalité bien différente de qui était Gandhi, voir l’article de Fakir (http://www.fakirpresse.info/Au-pays-de-Gandhi-786) et ses sources (https://dissidences.hypotheses.org/5303), les travaux d’Arundhati Roy, le livre de Ashwin Desai et Goolam Vahed (http://www.asiedusud.info/afrophobie-au-pays-de-gandhi/)…

  2. J’entends bien ces critiques sur Gandhi et j’ignore dans quelle mesure il a inspiré les auteurs que j’ai cité. Je trouve moi aussi ridicule de mystifier un être humain. Mon propos était plutôt sur « l’échec de la non-violence » et la confusion entre pacifisme et non-violence.
    Voici par illustrer mon propos des extraits du dictionnaire de la non-violence de JM Muller :
    « Pacifisme : […] le pacifisme procède, en réalité, d’une vision idéaliste de l’histoire. Le discours pacifiste est tenu en un lieu a-historique d’où sont absentes les contraintes de l’action. Le pacifisme fait appel à des vertus en un temps où seule la force conditionne les rapports entre les hommes. Sa démarche reste donc inopérante. Ce qui caractérise le politique, c’est précisément qu’il est régi par la force et non point par le droit. Le discours pacifiste, qu’il soit juridique ou spiritualiste, commet une erreur décisive lorsqu’il stigmatise le conflit sous prétexte de faire l’apologie du droit, de la confiance, de la fraternité, de la réconciliation et de l’amour. Là encore il quitte la réalité historique pour fuir dans l’utopie. […]
    Efficacité : […] L’inefficacité de la non-violence n’est pas une preuve de l’efficacité de la violence. Cependant, alors que toute résistance non-violente apparaît vouée à l’échec, si le recours limité à des moyens violents semble efficace pour neutraliser des acteurs armés qui menacent autrui, il peut être nécessaire de les mettre en oeuvre au titre du moindre mal. »

    Pour moi le pacifisme est une idéologie alors que la non-violence est une exigence philosophique et une stratégie d’actions
    J’espère vous avoir donné envie d’approfondir comme vous m’avez donné envie de lire Peter Gelderloos.
    Cordialement