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"Avant le déluge" : la confirmation de la catastrophe & l'apologie des illusions vertes
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« L’ex­tinc­tion finale vers laquelle nous entraîne la perpé­tua­tion de la société indus­trielle est deve­nue en très peu d’an­nées notre avenir offi­ciel. Qu’elle soit consi­dé­rée sous l’angle de la pénu­rie éner­gé­tique, du dérè­gle­ment clima­tique, de la démo­gra­phie, des mouve­ments de popu­la­tions, de l’em­poi­son­ne­ment ou de la stéri­li­sa­tion du milieu, de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catas­tro­phisme ne manquent pas, la réalité du désastre en cours, ou du moins des risques et des dangers que comporte le cours des choses, n’est plus seule­ment admise du bout des lèvres, elle est désor­mais détaillée en perma­nence par les propa­gandes étatiques et média­tiques. Quant à nous, qu’on a souvent taxés de complai­sance apoca­lyp­tique pour avoir pris ces phéno­mènes au sérieux ou de « passéisme » pour avoir dit l’im­pos­si­bi­lité de trier parmi les réali­sa­tions et les promesses de la société indus­trielle de masse, préve­nons tout de suite que nous n’en­ten­dons rien ajou­ter ici aux épou­van­tables tableaux d’une crise écolo­gique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’ex­perts infor­més, dans tant de rapports, d’ar­ticles, d’émis­sions, de films et d’ou­vrages dont les données chif­frées sont dili­gem­ment mises à jour par les agences gouver­ne­men­tales ou inter­na­tio­nales et les ONG compé­tentes. Ces éloquentes mises en garde, quand elles en arrivent au chapitre des réponses à appor­ter devant des menaces aussi pres­santes, s’adressent en géné­ral à « l’hu­ma­nité » pour la conju­rer de « chan­ger radi­ca­le­ment ses aspi­ra­tions et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remarqué que ces injonc­tions s’adressent en fait, si l’on veut bien traduire leur pathos mora­li­sant en un langage un peu moins éthéré, aux diri­geants des États, aux insti­tu­tions inter­na­tio­nales, ou encore à un hypo­thé­tique « gouver­ne­ment mondial » qu’im­po­se­raient les circons­tances. Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment formés, quelles que soient leurs illu­sions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’ef­fon­dre­ment, qu’en­vi­sa­ger de retar­der aussi long­temps que possible la dislo­ca­tion de l’agré­gat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’ima­gine y parve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en renforçant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus profon­dé­ment les indi­vi­dus à la collec­ti­vité. Tel est le sens véri­table de tous ces appels à une « huma­nité » abstraite, vieux dégui­se­ment de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expé­rience dans l’Uni­ver­sité, l’in­dus­trie ou l’ex­per­tise (c’est, comme on s’en féli­cite, la même chose), sont pour la plupart mus par des ambi­tions moins élevées et rêvent seule­ment d’être nommés à la tête d’ins­ti­tu­tions ad hoc ; tandis que des frac­tions signi­fi­ca­tives des popu­la­tions se découvrent toutes dispo­sées à s’at­te­ler béné­vo­le­ment aux basses œuvres de la dépol­lu­tion ou de la sécu­ri­sa­tion des personnes et des biens. »

— Jaime Semprun & René Riesel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable » (Éditions de l’Ency­clo­pé­die des Nuisances, 2008)

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AVANT LE DÉLUGE

Du brain­wa­shing au green­wa­shing

Leonardo DiCa­prio, star inter­na­tio­nale, icône de mode et idole inter­gé­né­ra­tion­nelle, vient de produire un docu­men­taire (« Avant le déluge ») mondia­le­ment relayé, sur le réchauf­fe­ment clima­tique et ses consé­quences pour la société indus­trielle, ses membres, et, acces­soi­re­ment, pour la planète et ce qui reste de ses autres habi­tants.

Comme son titre nous l’in­dique, ce film a pour ambi­tion de prépa­rer les popu­la­tions du monde qui s’in­dus­tria­lise — et qui ne compte pas s’ar­rê­ter en si bon chemin — aux contre­coups du réchauf­fe­ment clima­tique, désor­mais présenté comme inéluc­table, induit par les colos­sales émis­sions de gaz à effet de serre qu’en­gendrent les diverses acti­vi­tés de l’hu­ma­nité civi­li­sée.

Pour comprendre le message diffusé à travers ce docu­men­taire, il convient de rappe­ler que le mardi 16 septembre 2014, le Secré­taire géné­ral des Nations Unies, Ban Ki-moon, a nommé Messa­ger de la Paix sur la ques­tion des chan­ge­ments clima­tiques l’ac­teur améri­cain Leonardo DiCa­prio, et que ce choix n’était pas fortuit.

« M. DiCa­prio est une voix crédible du mouve­ment envi­ron­ne­men­ta­liste et il dispose d’une plate­forme consi­dé­rable pour se faire entendre. Je suis heureux qu’il ait choisi de mettre sa voix au service des efforts de l’ONU pour plai­der en faveur de mesures urgentes de lutte contre les chan­ge­ments clima­tiques », a déclaré le Secré­taire géné­ral des Nations Unies dans un commu­niqué de presse.

Préci­sons égale­ment que parmi les produc­teurs du film figure James Packer, septième fortune de l’Aus­tra­lie (première il y a quelques temps), qui possède de nombreux médias, et l’une des plus grandes entre­prises de jeux et de diver­tis­se­ment du pays (« Crown Resorts », de nombreux hôtels et casi­nos dans le monde entier).

Reve­nons-en au film. Nous sommes d’ac­cord avec une de ses obser­va­tions, sa recon­nais­sance de la réalité du réchauf­fe­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique. Ainsi qu’a­vec un constat rapi­de­ment mentionné, lorsque DiCa­prio explique qu’il avait compris, grâce au docu­men­taire d’Al Gore, Une vérité qui dérange, que « Tous nos moyens de trans­port : bateaux, trains, avions, voitures, l’agro-alimen­taire, les construc­tions… Tout relâ­chait du dioxyde de carbone ». Voilà pour ce qu’on lui accorde.

Venons-en aux mensonges et aux omis­sions atten­dus que se devait de présen­ter un tel docu­men­taire, et qui sont en liens avec l’at­tri­bu­tion à Leonardo DiCa­prio du rôle de Messa­ger de la paix onusien.

L’ONU est une insti­tu­tion agis­sant au nom de —  et créée par — la coali­tion des inté­rêts des états-nations modernes, autre­ment dit, de ceux qui dirigent et encou­ragent l’in­dus­tria­li­sa­tion encore en cours (et de ceux qui la veulent infi­nie, sans limites) du monde, ou pour le dire encore autre­ment, des élites diri­geant l’hu­ma­nité civi­li­sée, la civi­li­sa­tion indus­trielle. Nous devrions tous être à peu près d’ac­cord sur ce point. L’ONU ne repré­sente pas les inté­rêts des peuples indi­gènes, pas non plus ceux des innom­brables autres espèces animales et végé­tales dispa­rues, ni ceux de celles qui sont actuel­le­ment mena­cées, surex­ploi­tées, et/ou tuées à travers le globe, par le déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle. L’ONU, par défi­ni­tion, struc­tu­rel­le­ment, ne pourra jamais ni conce­voir ni encou­ra­ger son propre déman­tè­le­ment, pas plus que celui de la culture mondia­li­sée qui lui a donné nais­sance. Et puisque c’est elle qui, à travers la voix et l’image d’une des célé­bri­tés les plus appré­ciées par les habi­tants des états-nations modernes, propose des solu­tions pour que l’hu­ma­nité indus­trielle puisse encais­ser le choc du réchauf­fe­ment clima­tique, « qui s’op­po­se­rait au main­tien de l’or­ga­ni­sa­tion sociale qui permet­tra de sauver l’hu­ma­nité […] ? » (Jaime Semprun & René Riesel, ibid). Peu importe que ce problème (et bien d’autres, très peu mention­nés, voire pas du tout, dans ce docu­men­taire) ait été direc­te­ment causé par cette même orga­ni­sa­tion sociale. Ainsi, la manière de présen­ter et de discu­ter du (seul) problème grave dont traite ce docu­men­taire, y est direc­te­ment biai­sée par le cadre struc­tu­rel limité dont parlent Jaime Semprun et René Riesel dans la cita­tion intro­duc­tive de ce texte :

« Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment formés, quelles que soient leurs illu­sions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non ».

Nous compre­nons que, pour beau­coup — et surtout pour ceux qui vivent dans le meilleur des mondes, où leur pays est une démo­cra­tie, leur président le repré­sen­tant légi­time du peuple (obéis­sant à sa stricte volonté éclai­rée), où le progrès tech­no­lo­gique est une réali­sa­tion merveilleuse et un but ines­ti­mable, où le passé est infé­rieur au présent, lui-même infé­rieur au futur (comme le sauvage est infé­rieur au civi­lisé, ou en retard par rapport à lui, puisque la civi­li­sa­tion est de toute évidence une bonne chose et un progrès humain en elle-même) — cela puisse paraître obscure. Déve­lop­pons.

Il y a 10 ans, en 2006, sortait le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange, qui trai­tait du même sujet que le nouveau docu­men­taire de Leonard DiCa­prio. Il prenait fin en indiquant que si des mesures appro­priées étaient prises rapi­de­ment, le réchauf­fe­ment clima­tique pour­rait être inversé. 10 ans plus tard, l’échec est probant, ce qui n’a rien d’éton­nant. Pourquoi ?

Parce que toutes les soi-disant solu­tions prônées dans le film docu­men­taire d’Al Gore (ou dans celui de DiCa­prio) ne sont abso­lu­ment pas en mesure de stop­per quoi que ce soit, encore moins d’in­ver­ser les tendances catas­tro­phiques que nous connais­sons. Pourquoi ?

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Parce qu’elles sont autant de mensonges tech­no­lo­giques. Les soi-disant éner­gies renou­ve­lables (solaire et éolien, mais pas seule­ment, puisque l’hy­dro­élec­trique est à lui seul plus impor­tant que les deux premiers réunis) ne pour­ront jamais rempla­cer les combus­tibles fossiles et le nucléaire, et d’abord parce qu’elles en dépendent large­ment, pour plusieurs étapes de leur produc­tion, mais aussi parce qu’elles ne pour­ront jamais four­nir assez d’éner­gie pour répondre aux besoins présents de la société indus­trielle (et donc, encore moins à ceux du futur, crois­sance oblige), même si, oui, l’ADEME a publié un rapport, ou Stan­ford, ou n’im­porte quel agence d’Etat ou corpo­ra­tiste (si tant est qu’il y ait une diffé­rence), qui nous assure un futur 100% renou­ve­lable, tout droit sorti de raison­ne­ments fantai­sistes et déjà décons­truits par plusieurs esprits rela­ti­ve­ment plus prag­ma­tiques, même au sein des médias grand public ; égale­ment parce que leur utili­sa­tion demeure polluante et destruc­trice des milieux natu­rels, quoi qu’il en soit (avez-vous remarqué l’énorme socle en béton néces­saire à chaque éolienne indus­trielle ? Le mat de l’éo­lienne néces­site égale­ment toutes sortes de ressources, et toutes néces­sitent un ache­mi­ne­ment complexe. Les surfaces sur lesquelles elles sont instal­lées sont autant de parcelles de la planète que l’on sacri­fie, pour ne faire que quelques remarques, bien d’autres existent, qui ne sont simple­ment pas prises en compte, volon­tai­re­ment ou pas). Mais il y a pire, et plus ridi­cule encore ; ces soi-disant éner­gies renou­ve­lables servi­raient à four­nir de l’élec­tri­cité aux smart­phones, aux ordi­na­teurs portables, etc., et fina­le­ment aux usines qui fabriquent tous les objets polluants et consom­ma­teurs de ressources non-renou­ve­lables qui défi­nissent la civi­li­sa­tion indus­trielle ; elles servi­raient à main­te­nir en vie l’or­ga­ni­sa­tion sociale non-seule­ment destruc­trice du vivant (à l’ori­gine du réchauf­fe­ment clima­tique), mais aussi inique, alié­nante et dépri­mante dans laquelle la majo­rité des humains s’en­tassent désor­mais.

Ceux qui ont une vision écolo­gique assez honnête et assez globale du monde dans lequel nous vivons doivent comprendre que la survie de la civi­li­sa­tion indus­trielle n’est pas souhai­table. Pour les autres, conti­nuons à déve­lop­per.

Dans « Avant le déluge », lorsqu’E­lon Musk prétend que 100 de ses Giga­fac­tory pour­raient suffire à couvrir tous les besoins éner­gé­tiques de la civi­li­sa­tion indus­trielle, il s’agit d’un mensonge colos­sal, appuyé par rien du tout, une asser­tion gratuite qu’il se permet — qu’il se doit — d’avan­cer, en tant que PDG d’une entre­prise à but lucra­tif, qui cherche à vendre ses produits et à faire du profit ; lorsque Johan Rocks­trom affirme : « Une fois qu’on inves­tit dans le solaire et l’éo­lien, on a de l’éner­gie infi­nie pour toujours », c’en est un autre, mais plus grotesque encore, qui s’adresse aux plus naïfs parmi les naïfs. Des ingé­nieurs manda­tés par Google concluaient en 2007 que les éner­gies renou­ve­lables n’en­trai­ne­raient aucune réduc­tion d’émis­sions de gaz à effet de serre — sachant que leur étude compor­tait de nombreux angles morts, d’as­pects problé­ma­tiques qu’ils ne prennent pas en compte, au niveau écolo­gique comme au niveau de l’éthique, supré­ma­cisme humain oblige. Pablo Servigne et Raphael Stevens parviennent à cette même conclu­sion dans leur livre « Comment tout peut s’ef­fon­drer », publié en 2015 aux éditions du Seuil :

« En résumé, les éner­gies renou­ve­lables n’ont pas assez de puis­sance pour compen­ser le déclin des éner­gies fossiles, et il n’y a pas assez d’éner­gies fossiles (et de mine­rais) pour déve­lop­per massi­ve­ment les éner­gies renou­ve­lables de façon à compen­ser le déclin annoncé des éner­gies fossiles. Comme le résume Gail Tver­berg, actuaire et spécia­liste de l’éco­no­mie de l’éner­gie, « on nous dit que les renou­ve­lables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éo­lien et le solaire photo­vol­taïque font autant partie de notre système basé sur les éner­gies fossiles que n’im­porte quelle autre source d’élec­tri­cité ». »

 A l’ins­tar de Philippe Bihouix, qui a publié « L’Âge des low tech », égale­ment aux éditions du Seuil, en 2014 :

« En réalité, le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables ne permet pas, et ne permet­tra pas, de main­te­nir notre niveau effa­rant de dépense éner­gé­tique et d’ab­sor­ber la crois­sance conti­nue de notre consom­ma­tion maté­rielle.

Il est insensé de croire que l’on peut réduire les émis­sions de gaz à effet de serre signi­fi­ca­ti­ve­ment sans réduire massi­ve­ment notre consom­ma­tion éner­gé­tique. De ce point de vue, la « crois­sance verte », qui élude la ques­tion de nos modes de vie, est une mysti­fi­ca­tion abso­lue. Les chiffres le montrent aisé­ment. »

&, aux États-Unis, du cher­cheur Ozzie Zehner, qui a publié en 2012 un excellent livre, dans lequel il critique la manière dont les éner­gies renou­ve­lables sont discu­tées, inti­tulé Green Illu­sions: The Dirty Secrets of Clean Energy and the Future of Envi­ron­men­ta­lism (en français : « Les illu­sions vertes : les sales secrets de l’éner­gie propre et le futur de l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme ») :

« Il y a cette impres­sion de choix entre combus­tibles fossiles et tech­no­lo­gies éner­gé­tiques propres comme les panneaux solaires et les éoliennes. Ce choix est une illu­sion. Ces tech­no­lo­gies alter­na­tives reposent, à tous leurs stades de produc­tion, sur les combus­tibles fossiles. Les tech­no­lo­gies alter­na­tives dépendent des combus­tibles fossiles lors des opéra­tions d’ex­trac­tions, dans les usines de fabri­ca­tions, pour l’ins­tal­la­tion, la main­te­nance, et le déman­tè­le­ment. En plus, à cause de l’ir­ré­gu­la­rité de produc­tion du solaire et de l’éo­lien, ces tech­no­lo­gies requièrent des centrales à combus­tibles fossiles opéra­tion­nelles en paral­lèle et en perma­nence. Et, plus signi­fi­ca­tif encore, le finan­ce­ment des éner­gies alter­na­tives dépend du type de crois­sance soutenu par les combus­tibles fossiles. »

Présen­ter le fait de manger du poulet plutôt que du bœuf comme une solu­tion à la catas­trophe qui se profile relève égale­ment du mensonge, à la diffé­rence près que celui-ci permet de rire un coup.

Si les solu­tions présen­tées, qui n’en sont pas vrai­ment, sont autant de mensonges, elles ne sont pas les seuls du docu­men­taire, et découlent des nombreuses omis­sions qu’on y relève aussi. A commen­cer par celle qui prétend que tous les humains du monde rêvent de béné­fi­cier du mode de vie de l’amé­ri­cain moyen. Ce qui n’est pas discuté, c’est le pourquoi et le comment. Les milliards d’êtres humains qui peuplent les états modernes ne se sont pas spon­ta­né­ment réveillés un matin avec l’en­vie pres­sante de boire du Coca-Cola, de manger chez McDo­nalds, de possé­der un smart­phone, un écran plat, une PlayS­ta­tion et de conduire un 4×4. Un fasti­dieux travail sécu­laire de condi­tion­ne­ment, de marke­ting, de publi­cité, de colo­nia­lisme, de destruc­tions cultu­relles, d’ac­cul­tu­ra­tions, de coer­ci­tions étatiques, de matraquage média­tique et de fabri­ca­tion du consen­te­ment, a été néces­saire pour qu’ils en arrivent là. Ce travail, que l’on pour­rait imagi­ner inver­ser (mais qui ne peut pas l’être, par défi­ni­tion) afin de vendre un rêve de décrois­sance, n’est évidem­ment pas mentionné.

« Un cliché rebattu, qui prétend résu­mer de manière frap­pante les « impasses du déve­lop­pe­ment », et appe­ler à la contri­tion, affirme que pour assu­rer le mode de vie d’un Améri­cain moyen à l’en­semble de la popu­la­tion mondiale, il nous faudrait dispo­ser de six ou sept planètes comme la nôtre. Le désastre est évidem­ment bien plutôt qu’un tel « mode de vie » – en réalité une vie para­si­taire, honteuse et dégra­dante dont les stig­mates si visibles sur ceux qui la mènent se complètent des correc­tions de la chirur­gie esthé­tique – semble dési­rable et soit effec­ti­ve­ment désiré par l’im­mense majo­rité de la popu­la­tion mondiale. (Et c’est pourquoi la vulga­rité des nantis peut s’ex­hi­ber avec une telle complai­sance, sans plus rien conser­ver de la rete­nue et de la discré­tion bour­geoises : ils suscitent l’en­vie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris qui prépa­raient les révo­lu­tions.) »

— Jaime Semprun & René Riesel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable » (Éditions de l’Ency­clo­pé­die des Nuisances, 2008)

Un autre mensonge impor­tant (un des plus signi­fi­ca­tifs du docu­men­taire, et de la propa­gande média­tique en géné­ral) explique peut-être pourquoi rien de tout ça n’est discuté ou à peine mentionné : durant tout le docu­men­taire, une idée répan­due mais (ou donc) fausse, est distil­lée, selon laquelle les états-nations modernes sont des démo­cra­ties fonc­tion­nelles. Leonardo DiCa­prio quali­fie, par exemple — selon une bien­séance de mise — le président des Etats-Unis d’Amé­rique, Barack Obama, de « leader du monde libre ». Gregory Mankiw, un pres­ti­gieux écono­miste états-unien (Prin­ce­ton-Harvard-MIT), et ancien conseiller écono­mique de George W. Bush — qui a d’ailleurs publié un article à son sujet, au moment des élec­tions états-unienne de 2000, inti­tulé « Bush is a Leader The Economy Can Trust », en français « Bush est un diri­geant auquel l’éco­no­mie peut faire confiance », dans lequel il expliquait pourquoi il vote­rait pour Bush plutôt que pour Al Gore, Ô ironie — inter­viewé dans le film, nous y explique que les hommes poli­tiques « font ce que le peuple veut qu’ils fassent », que « Les hommes poli­tiques sont des élus et ils suivent leurs élec­teurs ». Nous ne pensons pas néces­saire d’ex­pliquer en quoi tout ça est grotesque. Nous ne vivons pas en démo­cra­tie. Par manque de place, pour éviter une trop longue digres­sion, nous ne détaille­rons pas plus, nous nous conten­te­rons de suggé­rer à ceux qui ne le comprennent pas, d’ar­rê­ter de ronfler et d’ou­vrir les yeux.

A souli­gner égale­ment, l’hy­po­cri­sie de passer 15 minutes à expliquer en quoi le lobby des indus­triels des combus­tibles fossiles orga­nise finan­ciè­re­ment la confu­sion autour du réchauf­fe­ment clima­tique et de sa réalité (ce qui est tout à fait exact, le lobby de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles essaie encore aujourd’­hui de lais­ser planer un certain doute), mais de se deman­der pourquoi, très étran­ge­ment, les gouver­ne­ments ne font rien contre les indus­triels de l’huile de palme. Le méchant lobby de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles est fustigé tout au long du docu­men­taire, tandis que tous les autres lobbys inhé­rents à la civi­li­sa­tion indus­trielle, dont celui du marke­ting de la démo­cra­tie, ou celui de n’im­porte quel secteur indus­triel, ne sont pas même mention­nés.

Nous ne nous attar­de­rons pas sur la soi-disant « solu­tion » consis­tant à faire en sorte que le grand public ait accès aux rele­vés des émis­sions de gaz à effet de serre (ou d’autres types de pollu­tions, l’idée serait la même) en temps réel — « sur leur télé­phone » portable, cette inven­tion formi­dable — des centrales (ou d’usines, quelles qu’elles soient), afin que « les gens » puissent « exiger que ces usines arrêtent leurs infrac­tions ». On ne va pas vous faire l’in­sulte de vous rappe­ler qu’il ne faut pas comp­ter sur les péti­tions — les lettres au président, ou au PDG, au séna­teur, aux aliens, à Dieu, à qui ou quoi que ce soit — pour « chan­ger le monde », ou simple­ment pour déman­te­ler la civi­li­sa­tion indus­trielle de crois­sance.

En outre, tout le docu­men­taire a été réalisé selon une vision du monde abso­lu­ment anthro­po­cen­trée (ce qui, à nouveau, n’a rien d’éton­nant). Les humains (civi­li­sés) gèrent la planète, sur laquelle il se trouve que d’autres espèces (et d’autres cultures humaines inci­vi­li­sées, même si de moins en moins) résident aussi, seule­ment, celles-ci consti­tuent le décor de la gran­diose aven­ture humaine que l’on appelle civi­li­sa­tion, c’est pourquoi la pers­pec­tive du chan­ge­ment clima­tique n’est envi­sagé que sous l’angle des consé­quences pour les humains (civi­li­sés) — « Comment assu­rer un futur pros­père pour l’hu­ma­nité ? » s’inquiète Johan Rocks­trom, ou, plus expli­cite encore, pour la « préser­va­tion de l’ordre mondial exis­tant », dixit Obama. Le moment du docu­men­taire qui s’at­tarde le plus sur le sort d’autres animaux nous incite à manger du poulet plutôt que du bœuf. Voilà pour nos esclaves amis les animaux. Peu importe que la surex­ploi­ta­tion, ainsi que l’éta­le­ment urbain, autre­ment dit l’ac­ca­pa­re­ment d’une surface de plus en plus impor­tante de la planète, par la civi­li­sa­tion indus­trielle de crois­sance, figurent parmi les prin­ci­paux facteurs préci­pi­tant les autres espèces vers l’ex­tinc­tion.

La myriade de problèmes que pose l’exis­tence de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour la conti­nua­tion, la diver­sité, et la pros­pé­rité de la vie sur Terre, qui devrait être connue de chacun de nous, et que nous rappe­lons briè­ve­ment dans l’à propos de ce site,

« Du côté de la vie non-humaine : les forêts du monde sont dans un état désas­treux (en ce qui concerne les vraies forêts, pas les plan­ta­tions ou mono­cul­tures modernes ; il n’en reste­rait que deux) et qui ne cesse d’em­pi­rer. La plupart des écosys­tèmes origi­nels ont été modi­fiés (détruits, ou détraqués), d’une façon ou d’une autre (25% des fleuves n’at­teignent plus l’océan ; depuis moins de 60 ans, 90% des grands pois­sons, 70% des oiseaux marins et, plus géné­ra­le­ment, 52% des animaux sauvages, ont disparu ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’ani­maux marins, dans l’en­semble, a été divisé par deux). Les scien­ti­fiques estiment que nous vivons aujourd’­hui la sixième extinc­tion de masse. Sachant que les déclins en popu­la­tions animales et végé­tales ne datent pas d’hier, et qu’une dimi­nu­tion par rapport à il y a 60 ou 70 ans masque en réalité des pertes bien pires encore (cf. l’amné­sie écolo­gique). On estime que d’ici 2048 les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son. D’autres projec­tions estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plas­tiques que de pois­sons dans les océans. On estime égale­ment que d’ici à 2050, la quasi-tota­lité des oiseaux marins auront ingéré du plas­tique. La plupart des biomes de la planète ont été conta­mi­nés par diffé­rents produits chimiques toxiques de synthèse (cf. l’em­poi­son­ne­ment univer­sel de Nico­lino). L’air que nous respi­rons est désor­mais classé cancé­ri­gène par l’OMS. Les espèces animales et végé­tales dispa­raissent (sont tuées) au rythme de 200 par jour (esti­ma­tion de l’ONU). Les dérè­gle­ments clima­tiques auxquels la planète est d’ores et déjà condam­née promettent d’ef­froyables consé­quences.) »

en est réduite, dans ce docu­men­taire, à la menace que consti­tue le réchauf­fe­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique (plus préci­sé­ment, d’ori­gine civi­li­sée), pour la perpé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle.

declin

Confor­mé­ment aux vœux de Jeff Bezos, PDG d’Ama­zon, qui a récem­ment déclaré — énonçant ainsi ouver­te­ment ce que pensent tout bas la grande majo­rité des PDG de corpo­ra­tions et des diri­geants poli­tiques (encore une fois, si tant est qu’il y ait une diffé­rence) — que,

« Nous ne voulons pas vivre dans un monde rétro­grade. Nous ne voulons pas vivre sur une Terre où nous devrions geler la crois­sance de la popu­la­tion et réduire l’uti­li­sa­tion d’éner­gie. Nous profi­tons d’une civi­li­sa­tion extra­or­di­naire, alimen­tée par de l’éner­gie, et par la popu­la­tion. […] Nous voulons que la popu­la­tion conti­nue à croître sur cette planète. Nous voulons conti­nuer à utili­ser plus d’éner­gie par personne. »

le docu­men­taire de Leonardo DiCa­prio ne préfi­gure en rien une décrois­sance d’au­cune sorte, même si certains se débrouille­ront certai­ne­ment pour affir­mer le contraire. En revanche, ce qu’il préfi­gure, ce sont les mesures impor­tantes qui seront prises pour gérer les chan­ge­ments que le réchauf­fe­ment clima­tique impo­sera à la société indus­trielle, qui devra s’en accom­mo­der, puisqu’elle ne compte plus vrai­ment l’em­pê­cher, qu’elle le consi­dère désor­mais comme « inéluc­table » (ce sur quoi nous allons reve­nir).

Ce qui n’est jamais discuté donc, et jamais suggéré comme solu­tion, c’est une désin­dus­tria­li­sa­tion, une véri­table décrois­sance, l’aban­don des struc­tures sociales et des infra­struc­tures tech­no­lo­giques qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle ; le renon­ce­ment à l’élec­tri­cité indus­trielle et à tous les gadgets issus de l’in­dus­tria­lisme que l’on asso­cie au « progrès » (des télé­phones portables aux iPods, en passant par les 4×4, les ordi­na­teurs portables, les écrans plats, inter­net, et, oui, les réfri­gé­ra­teurs, les fours micro-ondes, les rasoirs élec­triques, les anti­bio­tiques indus­triels, les vaccins indus­triels, etc.). Cette désin­dus­tria­li­sa­tion — ce renon­ce­ment aux mythes asso­ciés au progrès tech­no­lo­gique — est cruciale, ainsi que le rappellent le jour­na­liste écolo­giste Fabrice Nico­lino dans un article récem­ment publié sur son site,

« Quel est le moteur à explo­sion de la crise clima­tique ? La produc­tion massive d’objets inutiles qu’il faut rempla­cer au plus vite pour que tourne la machine. Ce qui inclut les télés plasma, les trot­ti­nettes élec­triques, les ordi­na­teurs dernier cri, les bagnoles clima­ti­sées avec appa­reillage élec­tro­nique de bord permet­tant de se bran­ler sans ralen­tir, les vacances à la montagne et à Bali, l’avion pour aller pisser au-dessus de l’At­lan­tique, les casques pour se tuer l’oreille, la goûteuse nour­ri­ture indus­trielle, etc.

[…] Nul n’en­vi­sage de remettre en cause un modèle si exal­tant, et voici pourquoi tous leurs discours ne sont que daube commer­ciale. »

et l’au­teur états-unien Derrick Jensen,

« Il n’est pas ques­tion d’ex­ter­mi­ner les iPads, les iPhones, les tech­no­lo­gies infor­ma­tiques, les toits rétrac­tables de stades, les insec­ti­cides, les OGMs, l’in­ter­net (que diable, la porno­gra­phie sur Inter­net), les véhi­cules tout-terrains, les armes nucléaires, les drones préda­teurs, l’agri­cul­ture indus­trielle, l’élec­tri­cité indus­trielle, la produc­tion indus­trielle, les béné­fices de l’im­pé­ria­lisme (humains, états-uniens, ou autre).

Nous n’en parlons pas. Jamais. Pas une seule fois. »

Beau­coup saute­ront au plafond en lisant cela — en criant à l’obs­cu­ran­tisme, en dénonçant des velléi­tés auto­ri­taires, etc. — les mêmes qui ignorent volon­tiers toutes les formes de coer­ci­tion, d’ex­ploi­ta­tions humaines et non-humaines, de destruc­tions envi­ron­ne­men­tales, histo­riques et actuelles, qui furent et qui sont encore néces­saires à l’in­dus­tria­lisme. Rappe­lons donc que la popu­la­tion humaine crois­sait et pros­pé­rait déjà avant la « révo­lu­tion indus­trielle », tandis qu’a­près, la popu­la­tion humaine a commencé à explo­ser de façon incon­trô­lée et incon­si­dé­rée, les popu­la­tions d’es­pèces non-humaines ont commencé à décli­ner massi­ve­ment de manière incon­trô­lée et incon­si­dé­rée, l’en­vi­ron­ne­ment plané­taire a commencé à être altéré, pollué, détruit, exploité et conta­miné de manière incon­trô­lée et incon­si­dé­rée.

Cepen­dant, que les choses aient pris une très mauvaise tour­nure avec la « révo­lu­tion indus­trielle » n’im­plique pas que la situa­tion préin­dus­trielle était excel­lente. Nos problèmes sont plus profonds et plus anciens encore que cette soi-disant « révo­lu­tion » ; citons, à ce propos, un extrait de ce qu’a récem­ment écrit Max Wilbert (article complet ici) :

« Bien que les combus­tibles fossiles ne soient brûlés à grande échelle que depuis 200 ans, le défri­chage de terre est une carac­té­ris­tique propre aux civi­li­sa­tions — ces cultures fondées sur les villes et l’agri­cul­ture — depuis leur avène­ment il y a 8000 ans.

Ce défri­chage de terre a un impact sur le climat mondial. Lorsqu’un écosys­tème fores­tier est remplacé par de l’agri­cul­ture, plus des 2/3 du carbone qu’il stockait sont relâ­chés, et le carbone contenu dans les sols riches en matières orga­niques conti­nuera à s’échap­per au fur et à mesure de l’éro­sion qui s’en­sui­vra. »

Ou ce succinct résumé par Lierre Keith d’une trop ancienne histoire de destruc­tion :

« L’agri­cul­ture engendre un mode de vie que l’on appelle civi­li­sa­tion. La civi­li­sa­tion désigne les regrou­pe­ments humains sous forme de villes. Ce que cela signi­fie : un niveau de besoin qui excède ce que la terre peut offrir. La nour­ri­ture, l’eau, l’éner­gie doivent venir de quelque part. Peu importe les jolies et paci­fiques valeurs que les gens portent en leurs cœurs. La société est dépen­dante de l’im­pé­ria­lisme et du géno­cide. Parce que personne n’ac­cepte d’aban­don­ner sa terre, son eau, ses arbres. Et parce que la ville a utilisé les siens jusqu’à épui­se­ment, elle doit s’en procu­rer ailleurs. Voilà les 10 000 dernières années résu­mées en quelques lignes.

La fin de la civi­li­sa­tion est inscrite dans son commen­ce­ment. L’agri­cul­ture détruit le monde. Et il ne s’agit pas de l’agri­cul­ture lors de ses mauvais jours. C’est simple­ment ce qu’est l’agri­cul­ture. Vous abat­tez les forêts, vous labou­rez les prai­ries, vous drai­nez les zones humides. Et, plus spéci­fique­ment, vous détrui­sez le sol. Les civi­li­sa­tions durent entre 800 et peut-être 2000 ans — jusqu’à ce que le sol ne puisse plus suivre.

[…] La civi­li­sa­tion est fondée sur le prélè­ve­ment. Celui-ci s’ap­puie sur l’im­pé­ria­lisme, la prise de pouvoir sur le voisi­nage et le pillage de ses terres, mais en fin de compte, même les colo­nies finissent par s’épui­ser. Le combus­tible fossile a été un accé­lé­ra­teur, tout comme le capi­ta­lisme, mais le problème sous-jacent est bien plus impor­tant que l’un ou l’autre. La civi­li­sa­tion requiert l’agri­cul­ture, et l’agri­cul­ture est une guerre que l’on mène contre le vivant. »

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Mettre fin à la destruc­tion de la planète par la civi­li­sa­tion indus­trielle (et mettre fin à cette orga­ni­sa­tion sociale profon­dé­ment inéga­li­taire, démente et alié­nante) — que cette destruc­tion revête la forme du réchauf­fe­ment clima­tique, de la pollu­tion de l’air, de la pollu­tion des sols, de la pollu­tion des eaux, de la défo­res­ta­tion, de l’anéan­tis­se­ment de l’ha­bi­tat des autres espèces animales ou végé­tales, de leur surex­ploi­ta­tion, du déclin de leurs popu­la­tions et de leurs extinc­tions, ou n’im­porte quelle autre — exige un chan­ge­ment radi­cal, d’une magni­tude colos­sale et d’une ampleur plané­taire, tel qu’il est diffi­cile pour quiconque d’en prendre la mesure. Cela exige, entre autres, un (ré-)appro­fon­dis­se­ment de nos connais­sances de l’éco­lo­gie de la planète, de l’his­toire (et de la préhis­toire) de l’hu­ma­nité (ou des huma­ni­tés), une meilleure compré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment et des impli­ca­tions sociales et écolo­giques de la société indus­trielle ; pour un tel appren­tis­sage, il est évidem­ment naïf de comp­ter sur une éduca­tion natio­nale (étatique), ou, plus géné­ra­le­ment, sur les organes offi­ciels de la culture qui pose problème, puisque ceux-ci ont tout inté­rêt à tronquer, filtrer ou censu­rer l’in­for­ma­tion qu’ils distil­lent, par inté­rêt (instinct de survie). Nous ne faisons pas tant réfé­rence ici à une quel­conque théo­rie du complot qu’à des phéno­mènes de l’ordre de l’iner­tie et de la disso­nance cogni­tive, ou au fait que l’his­toire est écrite par les vainqueurs. Ce sujet méri­te­rait de biens plus amples déve­lop­pe­ments ; pour éviter une autre longue digres­sion, nous nous conten­te­rons de citer un extrait de l’ex­cellent livre « L’Etat » (1949), écrit par Bernard Char­bon­neau :

« Le progrès le plus impor­tant accom­pli par l’État au XIXe siècle, le plus lourd de consé­quences pour l’ave­nir, c’est sa main mise sur l’en­sei­gne­ment. Jusque-là, dans la société occi­den­tale l’en­sei­gne­ment était laissé à l’ini­tia­tive des indi­vi­dus ou des groupes. Le roi proté­geait ou surveillait, mais même quand il fondait le collège de France, il ne lui venait pas à l’idée d’ins­truire. Aujourd’­hui, de cette indé­pen­dance de la fonc­tion ensei­gnante, à peu près rien ne reste en France, sauf quelques privi­lèges désuets dans la disci­pline inté­rieure des facul­tés, par exemple le droit pour les doyens de refu­ser l’en­trée des bâti­ments univer­si­taires à la police. »

Ce qui est sûr, c’est que les racines de la dégra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et des injus­tices sociales sont bien plus anciennes que beau­coup ne l’ima­ginent, et bien plus complexes ; que les mirages absurdes érigés en solu­tions et vendus par les élites de la civi­li­sa­tion domi­nante n’ont pour but que sa perpé­tua­tion ; que le coût du soi-disant progrès tech­no­lo­gique, de l’in­dus­tria­lisme, dépasse large­ment ses béné­fices, et d’abord parce qu’il s’agit de concepts fonda­men­ta­le­ment destruc­teurs du monde natu­rel ; que le mythe des tech­no­lo­gies vertes-renou­ve­lables-ou-propres est aussi absurde et irréel que la déma­té­ria­li­sa­tion de l’éco­no­mie ; qu’au­cune civi­li­sa­tion n’a jamais été ni viable écolo­gique­ment, ni juste socia­le­ment (que les socié­tés de masse connaissent inéluc­ta­ble­ment toutes sortes de problèmes écolo­giques et sociaux qui leurs sont inhé­rents).

Enfin, contrai­re­ment à son prédé­ces­seur (Une vérité qui dérange), le docu­men­taire de Leonardo DiCa­prio baisse d’un ton au niveau des préten­tions opti­mistes, et tend même à insis­ter sur l’iné­luc­ta­bi­lité de catas­trophes à venir (ce qui n’est pas néces­sai­re­ment faux, au contraire ; mais qui relève juste­ment de ce que le film sous-entend fina­le­ment la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, à quelques éco-réfor­mes™ et détails durables© près) ; d’où la décla­ra­tion de John Kerry, dans le docu­men­taire, à propos de l’accord de la COP 21 : « Cet accord prépa­rera le monde à l’im­pact des chan­ge­ments clima­tiques qui se mani­festent déjà et de ceux que nous savons désor­mais inévi­tables », et celle d’Elon Musk, selon qui « nous nous diri­geons inéluc­ta­ble­ment vers un certain niveau de problèmes ». De leurs parts, de telles vati­ci­na­tions n’ont rien d’éton­nant, étant donné qu’ils parti­cipent tous deux à ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle conti­nue son expan­sion sans fin (et d’ailleurs, jusqu’à la planète Mars, puisque c’est ce que souhaite Elon Musk ; un projet fantai­siste, tout sauf souhai­table, et quoi qu’il en soit abso­lu­ment pas prio­ri­taire, qui sera certai­ne­ment par trop éner­gi­vore et consom­ma­teur en ressources).

« Quand fina­le­ment l’of­fi­cia­li­sa­tion de la crise écolo­gique (en parti­cu­lier sous l’ap­pel­la­tion de « réchauf­fe­ment clima­tique ») donne lieu à de préten­dus « débats », ceux-ci restent étroi­te­ment circons­crits par les repré­sen­ta­tions et les caté­go­ries plate­ment progres­sistes que les moins insi­pides des discours catas­tro­phistes annoncent pour­tant vouloir remettre en cause. Personne ne songe à consi­dé­rer le catas­tro­phisme pour ce qu’il est effec­ti­ve­ment, à le saisir dans ce qu’il dit à la fois de la réalité présente, de ses anté­cé­dents et des réali­tés aggra­vées qu’il souhaite anti­ci­per. »

— Jaime Semprun & René Riesel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable » (Éditions de l’Ency­clo­pé­die des Nuisances, 2008)

La discus­sion entre Sunita Narain (une écolo­giste indienne, promo­trice du déve­lop­pe­ment durable) et Leonardo DiCa­prio (37ème minute, envi­ron) est un des moments clés pour comprendre tout ce qui ne va pas dans ce block­bus­ter docu­men­taire, et dans la façon dont la culture domi­nante, à travers les médias domi­nants, discute des problèmes écolo­giques et sociaux de notre temps. Non seule­ment Sunita Narain explique-t-elle qu’il est juste et souhai­table que toute l’Inde s’in­dus­tria­lise, que tous les indiens aient accès à l’élec­tri­cité indus­trielle (et donc à la consom­ma­tion indus­trielle, aux écrans plats, aux commandes sur Amazon, à inter­net, aux smart­phones, aux ordi­na­teurs portables, aux consoles de jeux vidéo, etc. — si vous pensez que ce n’est pas ce qu’en­gendre le raccor­de­ment et l’in­té­gra­tion de commu­nau­tés non-indus­tria­li­sées à la société indus­trielle, voyez vous-mêmes, à travers l’exemple des Toke­lau) ; et donc que le monde entier puisse s’in­té­grer à la société indus­trielle, ce qui consti­tue une catas­trophe inima­gi­nable, puisque seule une désin­dus­tria­li­sa­tion, une sortie massive et plané­taire de la société indus­trielle, pour­rait faire cesser, à terme, les destruc­tions écolo­giques et les inéga­li­tés sociales ; mais il y a pire, Leonardo DiCa­prio y admet que « la ques­tion du mode de vie et de la consom­ma­tion doit être au centre des négo­cia­tions », que « c’est un argu­ment très diffi­cile à faire entendre aux Améri­cains », qui devraient « chan­ger leur mode de vie », mais que, finit-il par affir­mer fata­le­ment, « ça n’ar­ri­vera jamais » ; il conti­nue alors en expliquant qu’il faut comp­ter sur les éner­gies renou­ve­lables pour résoudre tous nos problèmes. Le prin­ci­pal problème, avec ce raison­ne­ment, c’est qu’il n’a aucun sens. S’il en a un, c’est un mauvais sens, un sens létal.

Il s’agit là d’un aveu terrible, qui nous dit tout. Le mode de vie haute­ment consu­mé­riste des améri­cains (et, plus géné­ra­le­ment, des membres de la société indus­trielle, en France, en Belgique, en Chine, en Turquie ou au Chili, parfois dans des moindres mesures) ne chan­gera pas. C’est hors de ques­tion, impen­sable, inima­gi­nable. A partir de là, les catas­trophes deviennent inéluc­tables, jusqu’à la catas­trophe finale, la destruc­tion de la majeure partie de la vie qu’hé­berge encore la planète. Les soi-disant renou­ve­lables, comme nous l’ex­pliquions plus haut, n’y feront rien. Au contraire, elles ajou­te­ront à la produc­tion éner­gé­tique mondiale et permet­tront la conti­nua­tion de l’ex­pan­sion techno-indus­trielle. Les 1,2 milliards d’hu­mains qui vivent encore en dehors de la société indus­trielle, sans l’élec­tri­cité — cette béné­dic­tion, ce saint Graal moderne, qui garan­tit, n’est-ce pas, une féli­cité et un conten­te­ment suprêmes — ajou­te­ront leurs consom­ma­tions aux nôtres, pour eux aussi obte­nir le privi­lège de s’alié­ner dans les méandres d’un système tech­no­lo­gique dont la crois­sance iner­tielle, peu importe la manière dont on la présente, qu’elle repose sur les combus­tibles fossiles ou sur leurs déri­vés, les soi-disant renou­ve­lables, ne sera jamais entra­vée par ceux qui le contrôlent et en béné­fi­cient.

T2

En guise de conclu­sion, repre­nons une partie de l’in­tro­duc­tion du livre « Deep Green Resis­tance » :

« Comment stoppe-t-on un réchauf­fe­ment clima­tique global causé en grande partie par la combus­tion de pétrole et de gaz ? La réponse est une évidence, que n’im­porte quel enfant de 7 ans, norma­le­ment consti­tué, devrait être en mesure de vous donner. Mais si vous deman­dez à n’im­porte quelle personne de 35 ans, norma­le­ment consti­tuée, travaillant par exemple dans le déve­lop­pe­ment durable pour une grande multi­na­tio­nale, vous rece­vrez proba­ble­ment une réponse plus à même d’ai­der la multi­na­tio­nale que le monde réel.

Quand la plupart des membres de cette culture se demandent, « comment arrê­ter le réchauf­fe­ment clima­tique ? », ils ne demandent pas vrai­ment ce qu’ils prétendent deman­der. Ils demandent en réalité, « comment arrê­ter le réchauf­fe­ment clima­tique sans arrê­ter de consom­mer du pétrole et du gaz, sans arrê­ter le déve­lop­pe­ment indus­triel, sans arrê­ter ce système omni­ci­daire ? ». La réponse est simple : c’est impos­sible. »

La civi­li­sa­tion indus­trielle est indu­bi­ta­ble­ment insou­te­nable, son exis­tence est destruc­trice, si bien qu’elle finira immanqua­ble­ment par s’au­to­dé­truire. Nous souhai­tons que la décom­po­si­tion inévi­table de la civi­li­sa­tion indus­trielle advienne au plus tôt — pour qu’en­fin la planète puisse commen­cer à recou­vrer la santé —, et, si possible, qu’elle ne soit pas patiem­ment ou fata­le­ment atten­due (moins elle sera subie, moins ses membres en souf­fri­ront). Il est déjà bien tard, cepen­dant, s’il reste une issue de secours, il s’agit de la désin­dus­tria­li­sa­tion, d’une véri­table décrois­sance, du déman­tè­le­ment des indus­tries et des infra­struc­tures de nos socié­tés tech­no­lo­giques, et certai­ne­ment pas du mal-nommé « déve­lop­pe­ment durable » et de ses illu­sions vertes.

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