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Le cobalt, le Congo & les coûts socio-écologiques de la High-Tech (par le Washington Post)
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Nous avons traduit un excellent article/dossier du Washington Post sur les extractions de cobalt pour la high-tech, initialement publié le 30 septembre 2016, à l'adresse suivante : https://www.washingtonpost.com/graphics/business/batteries/congo-cobalt-mining-for-lithium-ion-battery/

La filière du cobalt

Le chemin parcouru depuis les mines meur­trières du Congo creu­sées à mains nues jusqu’aux télé­phones et ordi­na­teurs portables du consom­ma­teur.

Le soleil se levait sur l’un des gise­ments les plus riches sur terre, dans l’un des pays les plus pauvres au monde, tandis que Sidiki Mayamba se prépa­rait à partir travailler.

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Mayamba est un mineur de cobalt. La terre rouge de la savane, devant chez lui, recèle une richesse en cobalt et autres mine­rais si stupé­fiante qu’un géologue la quali­fia un jour de « scan­dale géolo­gique ».

Ce paysage isolé du Sud de l’Afrique est au cœur de la folle ruée mondiale vers le cobalt bon marché, un mine­rai indis­pen­sable aux batte­ries lithium-ion rechar­geables qui alimentent les smart­phones, ordi­na­teurs portables et véhi­cules élec­triques fabriqués par  Apple, Samsung et les grands construc­teurs auto­mo­biles.

Mais Mayamba, âgé de 35 ans, ne savait rien du rôle qu’il tenait dans la gigan­tesque chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mondiale. Il se saisit de la pelle en métal et du marteau à l’ex­tré­mité endom­ma­gée entre­po­sés dans un coin de la pièce qu’il parta­geait avec sa femme et son enfant. Puis il enfila une veste couverte de pous­sière. En homme fier, il aime à revê­tir une chemise bouton­née même lorsqu’il descend à la mine. Juste­ment, il comp­tait y travailler à la main toute la jour­née et toute la nuit. Il ferait un somme dans les tunnels souter­rains. Pas d’ou­tils indus­triels. Pas même un casque. Le risque d’ébou­le­ment est perma­nent.

« As-tu assez d’argent pour ache­ter de la farine aujourd’­hui ? » Demanda-t-il à sa femme.

Elle en avait. Mais voilà qu’un agent de recou­vre­ment se présenta à la porte. Ils s’étaient endet­tés pour du sel. La farine atten­dra.

Mayamba tenta de rassu­rer sa femme. Il dit au revoir à son fils. Puis jeta sa pelle sur son épaule. Il était temps de partir.

La demande mondiale crois­sante en cobalt est parfois comblée par une main d’œuvre — dont des enfants — qui trime dans des condi­tions rudes et périlleuses. Selon les ouvriers, les auto­ri­tés gouver­ne­men­tales et les témoi­gnages recueillis par le Washing­ton Post lors de ses visites dans des mines isolées, il y aurait envi­ron 100 000 mineurs de cobalt au Congo qui se servent d’ou­tils manuels pour creu­ser à des centaines de mètres de profon­deur avec peu de surveillance et de maigres mesures de sécu­rité. Les décès et les acci­dents sont monnaie courante. De plus, les auto­ri­tés sani­taires indiquent que l’ac­ti­vité minière expose les commu­nau­tés locales à des métaux dont les niveaux de toxi­cité semble liés à des affec­tions parmi lesquelles on compte des problèmes respi­ra­toires et des malfor­ma­tions congé­ni­tales.

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Un « creu­seur », ou mineur, se déplace dans une mine de cobalt et de cuivre à Kawama, au Congo, en Juin 2016.

Le Washing­ton Post [WP] remonte le parcours du cobalt et, pour la première fois, expose comment le cobalt extrait dans ces condi­tions si rudes abou­tit dans des produits de consom­ma­tion courante. Depuis les mines congo­laises à petite échelle, il est ache­miné vers une seule compa­gnie chinoise – la Congo DongFang Inter­na­tio­nal Mining, appar­te­nant à l’un des plus gros produc­teurs de cobalt dans le monde, Zhejiang Huayou Cobalt – qui four­nit depuis des années quelques uns des plus grands fabri­cants mondiaux de batte­ries. Ceux-ci, à leur tour, fabriquent les batte­ries qu’on trouve dans des produits tels que les iPhones d’Apple – une décou­verte qui remet en cause les affir­ma­tions des entre­prises lorsqu’elles prétendent être en mesure de contrô­ler leurs chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment s’agis­sant des viola­tions des droits humains ou du travail des enfants.

En réponse aux ques­tions posées par le WP [Washing­ton Post], Apple a reconnu que ce cobalt se retrou­vait bien dans ses batte­ries. Le géant de la high-tech, dont le siège se trouve à Cuper­tino, en Cali­for­nie, a déclaré qu’en­vi­ron 20 % du cobalt qu’il utilise provient de Huayou Cobalt. Paula Pyers, cadre en charge des respon­sa­bi­li­tés sociales de la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, a annoncé que la firme envi­sa­geait d’ac­cor­der davan­tage d’at­ten­tion à la prove­nance de son cobalt. Elle a ajouté qu’Apple s’en­ga­geait à travailler avec Huayou Cobalt pour assai­nir la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et pour régler les problèmes sous-jacents, tels que l’ex­trême pauvreté, qui engendrent les condi­tions de travail pénibles et le travail des enfants.

Un autre client de Huayou, LG Chem, l’un des prin­ci­paux fabri­cants mondiaux de batte­ries, a confié au WP qu’il avait cessé d’ache­ter des mine­rais en prove­nance du Congo à la fin de l’an­née précé­dente. Samsung SDI, un autre gros fabri­cant de batte­ries, a déclaré qu’il menait une enquête interne mais que « selon ce qu’ils étaient en mesure de savoir », si la compa­gnie utilise du cobalt extrait au Congo, celui-ci n’est pas fourni par Huayou.

Peu d’en­tre­prises retracent régu­liè­re­ment l’ori­gine de leur cobalt. Ainsi que l’a constaté le WP, suivre le parcours depuis la mine jusqu’au produit fini est diffi­cile mais possible. Car des gardes armés bloquent l’ac­cès à de nombreuses mines du Congo. De là, le cobalt tran­site par plusieurs entre­prises et parcourt des milliers de kilo­mètres.

Cepen­dant, 60 % du cobalt mondial provient du Congo – un pays chao­tique en proie à la corrup­tion et marqué par une longue histoire d’ex­ploi­ta­tion étran­gère de ses ressources natu­relles. Au siècle dernier, les socié­tés pillaient la sève de l’hé­véa et les défenses des éléphants alors que le pays était une colo­nie belge. Aujourd’­hui, plus de cinq décen­nies après l’ac­cès à l’in­dé­pen­dance du Congo, ce sont les mine­rais qui attirent les entre­prises étran­gères.

Quelques uns de ces mine­rais font l’objet d’une vigi­lance accrue. Une loi états-unienne de 2010 exige que les entre­prises tentent de s’as­su­rer que l’étain, le tungs­tène, le tantale et l’or qu’elles utilisent proviennent de mines non contrô­lées par la milice dans la région du Congo. Il en résulte un système géné­ra­le­ment perçu comme un moyen de préven­tion des viola­tions des droits humains. Certains disent que le cobalt devrait être rajouté à la liste des mine­rais de conflit, même si on pense que les mines de cobalt ne jouent aucun rôle dans le  finan­ce­ment de la guerre. Apple a déclaré au WP que la firme est d’ac­cord pour inclure le cobalt dans cette loi.

Le commerce du cobalt au Congo fait l’objet de critiques depuis une dizaine d’an­nées, essen­tiel­le­ment de la part de groupes de défenses des droits. Aux États-Unis, les groupes de commerce ont eux-mêmes reconnu l’exis­tence de ce problème. La Coali­tion citoyenne de l’in­dus­trie élec­tro­nique – dont les membres comptent des socié­tés telles que Apple – a fait part de ses préoc­cu­pa­tions en 2010 concer­nant les risques d’at­teintes aux droits humains liés à l’ex­trac­tion de mine­rais, dont le cobalt, ainsi que la diffi­culté de remon­ter les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Le minis­tère du Travail des États-Unis inscrit le cobalt congo­lais parmi les produits dont il y a tout lieu de penser qu’ils sont issus de la main d’œuvre infan­tile.

L’inquié­tude concer­nant les condi­tions d’ex­ploi­ta­tion du cobalt « est mise sur le tapis tous les quatre matins » a déclaré Guy Darby, analyste auprès de la société d’étude « Darton Commo­di­ties » à Londres. « On aborde le problème avec force grogne­ments, réti­cences et désap­pro­ba­tions, et puis on l’ou­blie ».

Au cours de l’an­née qui vient de s’écou­ler, une orga­ni­sa­tion néer­lan­daise, le Centre de recherche sur les socié­tés multi­na­tio­nales, connue sous le nom de SOMO, ainsi qu’Amnesty Inter­na­tio­nal, ont publié des rapports rappor­tant des pratiques irré­gu­lières, notam­ment des dépla­ce­ments forcés de villages et la pollu­tion de l’eau. Le rapport d’Am­nesty, qui accuse Congo DongFang d’ache­ter des maté­riaux extraits par des enfants, a incité d’autres socié­tés à assu­rer que le parcours de leur cobalt était passé au crible.

Mais lorsque les jour­na­listes du WP se rendirent sur les sites miniers du Congo cet été, ils consta­tèrent que les problèmes demeu­raient flagrants.

En septembre, Chen Hongliang, le président de Huayou Cobalt, société mère de Congo DongFang a indiqué au WP que sa firme ne s’était jamais inter­ro­gée sur la manière dont ses mine­rais étaient obte­nus, bien qu’ayant des exploi­ta­tions au Congo et dans des villes telles que Kolwezi depuis une décen­nie.

« Il s’agit là d’une lacune de notre part », a déclaré Chen dans une inter­view à Seat­tle, lors de ses premières obser­va­tions publiques rela­tives à ce sujet. « Nous ne savions pas ».

Chen a speci­fié que Huayou comp­tait recon­si­dé­rer le proces­sus d’achat du cobalt, qu’elle en avait confié le contrôle à une entre­prise exté­rieure et qu’elle avait entre­pris, avec l’aide de clients tels que Apple, la créa­tion d’un système destiné à empê­cher les pratiques abusives.

Mais le fait que des problèmes aussi graves aient pu persis­ter si long­temps – malgré la fréquence des signaux d’alarme – illustre ce qui peut se produire au sein de chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment diffi­ciles à décryp­ter parce qu’elles sont pour la plupart régle­men­tées, que les bas prix prédo­minent et que les diffi­cul­tés surviennent dans une région du globe loin­taine et tumul­tueuse.

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Les batte­ries au lithium-ion étaient censées se distin­guer des tech­no­lo­gies sales et toxiques du passé. Plus légères et concen­trant davan­tage d’éner­gie que les batte­ries au plomb-acide clas­siques, ces batte­ries riches en cobalt sont consi­dé­rées comme étant « vertes ». Elles sont indis­pen­sables aux projets visant à dépas­ser un jour les moteurs à essence asphyxiants. Ces batte­ries sont déjà indis­so­ciables des appa­reils de pointe du monde entier.

Les smart­phones ne tien­draient pas dans nos poches sans elles. Les ordi­na­teurs portables ne tien­draient pas sur nos genoux. Les véhi­cules élec­triques seraient inuti­li­sables. A bien des égards, la ruée vers l’or actuelle de la Sili­con Valley – depuis les appa­reils mobiles jusqu’aux voitures sans conduc­teur – est fondée sur la puis­sance des batte­ries au lithium-ion.

Mais tout cela se paye à un prix exor­bi­tant.

« C’est vrai, il y a des enfants dans ces mines », a avoué, dans une inter­view, Richard Muyej, gouver­neur provin­cial (le poste offi­ciel le plus élevé) de Kolwezi. Il a égale­ment reconnu l’exis­tence de décès et de pollu­tion liés aux acti­vi­tés extrac­tives.

Mais, a-t-il ajouté, son gouver­ne­ment est trop pauvre pour s’at­taquer tout seul à ces problèmes.

« Le gouver­ne­ment n’a pas à mendier », a suren­ché­rit Muyej. « Toutes ces entre­prises ont l’obli­ga­tion de créer de la richesse dans la zone qu’elles exploitent. »

Il est peu probable que les entre­prises aban­donnent le Congo, pour la simple raison que le monde a besoin de ce que le Congo possède.

Chen a indiqué qu’il s’at­ten­dait à ce que la contro­verse autour du proces­sus de fabri­ca­tion du cobalt au Congo aient des réper­cus­sions bien au-delà de Huayou Cobalt.

« Nous ne sommes pas les seuls concer­nés par cette ques­tion », explique-t-il. « Nous pensons que de nombreuses entre­prises sont dans une situa­tion iden­tique à la nôtre. »

LES POUMONS DU CONGO

Les pires condi­tions affectent les mineurs « arti­sa­naux » du Congo – une appel­la­tion trop élégante pour dési­gner cette main d’œuvre dému­nie qui travaille sans marteaux-piqueurs ni exca­va­trices.

Cette armée infor­melle consti­tue un secteur lucra­tif, auquel on doit entre 10 et 25 % de la produc­tion mondiale de cobalt et entre 17 et 40 % de la produc­tion au Congo. Les mineurs arti­sa­naux four­nissent à eux seuls plus de cobalt que n’im­porte quel pays autre que le Congo, se clas­sant juste derrière les mines indus­trielles du pays.

Cette indus­trie devrait être une aubaine pour un pays que les Nations Unies classent parmi les moins déve­lop­pés. Mais les choses se sont passées diffé­rem­ment.

« Nous sommes confron­tés au para­doxe d’avoir une grande richesse en ressources natu­relles mais une popu­la­tion très pauvre », explique Muyej.

Envi­ron 90 % du cobalt de Chine provient du Congo, où les firmes chinoises dominent l’in­dus­trie minière.

Le cobalt commence son périple dans une mine telle que celle de Tilwe­zembe, un ancien site indus­triel devenu arti­sa­nal, situé à la péri­phé­rie de Kolwezi et où des centaines d’hommes fouillent la terre à l’aide d’ou­tils à main.

Ces hommes se font appe­ler « creu­seurs ». Ils triment à l’in­té­rieur de dizaines de trous criblant comme autant de cratères le paysage lunaire de la mine. Les tunnels sont creu­sés profon­dé­ment à la main, avec pour seul éclai­rage les lampes en plas­tique semblables à des jouets, atta­chées au front des mineurs.

Lors d’une de nos visites au mois de juin, une scène aux allures préin­dus­trielles s’of­frait à notre regard. Des dizaines de mineurs travaillaient mais seul le claque­ment ponc­tuel et assourdi du métal sur la roche parve­nait à nos oreilles.

« Nous souf­frons », nous confia Nathan Muyamba, un creu­seur de 29 ans. « Mais à quoi sert notre souf­france ? »

LA FLEUR DU COBALT


Les creu­seurs ne disposent ni de cartes minières ni de forages de pros­pec­tion.

Au lieu de cela, ils dépendent de leur intui­tion.

« On se déplace avec la foi qu’on tombera un jour sur une bonne produc­tion », dit André Kabwita, un creu­seur de 49 ans.

On dit que la Nature est un bon guide. Des fleurs sauvages jaunes sont consi­dé­rées comme signa­lant la présence de cuivre. Une plante aux fleurs vertes minus­cules porte le nom révé­la­teur de « fleur du cobalt ».

Ne pouvant prétendre qu’à un nombre limité de sites offi­ciels, les mineurs arti­sa­naux creusent partout où ils peuvent. Le long des routes. Sous les voies ferrées. Dans les jardins. Lorsqu’un gise­ment impor­tant de cobalt fut décou­vert il y a quelques années de cela, dans le quar­tier surpeu­plé de Kasulo, ils creu­sèrent direc­te­ment dans les sols en terre battue de leurs maisons, créant ainsi un laby­rinthe de grottes souter­raines.

D’autres creu­seurs attendent la nuit pour enva­hir des terres appar­te­nant à des compa­gnies minières privées, ce qui entraîne des affron­te­ments mortels avec les gardes de sécu­rité et la police.

Les creu­seurs sont déses­pé­rés, indique Papy Nsenga, creu­seur et président d’un syndi­cat de creu­seurs qui vient de voir le jour.

La rému­né­ra­tion est basée sur ce qu’ils trouvent. Pas de mine­rais, pas d’argent. Et la somme est maigre – l’équi­valent de 2 à 3 dollars pour un bon jour, ajoute Nsenga.

« Nous ne devrions pas être obli­gés de vivre ainsi », regrette-t-il.

Et lorsque les acci­dents surviennent, les creu­seurs sont livrés à eux-mêmes.

L’an dernier, lorsqu’un creu­seur eut la jambe écra­sée et un autre une bles­sure à la tête après un effon­dre­ment, Nsenga dut récol­ter lui-même auprès des autres creu­seurs les centaines de dollars néces­saires aux soins. Les entre­prises qui achètent les mine­rais proposent rare­ment leur aide, expliquent Nsenga et d’autres creu­seurs.

Ils nous ont égale­ment rapporté que les décès surve­naient régu­liè­re­ment. Mais ce n’est que lorsqu’il y a un grand nombre de victimes, semble-t-il, que les petits médias locaux, tels que Radio Okapi finan­cée par l’ONU, traitent l’évé­ne­ment. Treize mineurs de cobalt ont été tués en septembre 2015 lorsqu’un tunnel de terre s’est effon­dré à Mabaya, près de la fron­tière de Zambie. Il y a deux ans, 16 creu­seurs ont été tués à Kawama par des glis­se­ments de terrain, suivis quelques mois plus tard par un incen­die souter­rain à Kolwezi où 15 autres creu­seurs périrent.

A Kolwezi, un inspec­teur d’une mine de province, contra­rié par une série d’ac­ci­dents récents, accepta de parler au WP à condi­tion que son iden­tité ne soit pas dévoi­lée, parce qu’il n’est pas auto­risé à s’adres­ser aux médias.

Il rencon­tra les jour­na­listes dans un mini­bus – dans lequel il sauta en fermant la porte et en s’ins­tal­lant sur un siège du milieu, loin des vitres tein­tées, de manière à ce que personne dans la rue ne l’aperçoive.

Ce matin-là, raconta-t-il, il avait aidé à secou­rir quatre mineurs arti­sa­naux pratique­ment asphyxiés par des émana­tions toxiques dues à un incen­die souter­rain à Kolwezi. Il ajouta que la veille, deux hommes avaient péri dans l’ef­fon­dre­ment d’un tunnel.

Il nous raconta qu’il avait person­nel­le­ment retiré 36 corps des mines arti­sa­nales locales au cours des années précé­dentes. Nous n’avons pas été en mesure de véri­fier ses propos par nous-mêmes, mais ils faisaient écho à d’autres récits rappor­tés par les mineurs concer­nant la fréquence des acci­dents miniers.

L’ins­pec­teur tenait pour respon­sables les entre­prises comme DongFang qui achètent le cobalt arti­sa­nal et l’ex­pé­dient à l’étran­ger par voie mari­time.

« Ils s’en fichent », nous dit-il. « Pour eux, ce qui compte c’est que vous leur appor­tiez les mine­rais. Cela leur est complè­te­ment égal que vous soyez malade ou blessé. »

Congo DongFang a répondu qu’elle avait supposé à tort que ces ques­tions étaient prises en charge par ses parte­naires commer­ciaux, qui achètent le cobalt aux mineurs pour le trans­mettre aux compa­gnies minières.

Des enfants au travail

Personne ne sait exac­te­ment combien d’en­fants travaillent dans l’in­dus­trie minière du Congo. En 2012, L’UNICEF a estimé leur nombre à 40 000 filles et garçons dans le sud du pays. En 2007, une étude finan­cée par l’USAID (l’Agence des États-Unis pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal) a révélé que 4000 enfants travaillaient sur des sites miniers dans la seule ville de Kolwezi.

Les auto­ri­tés locales déclarent qu’elles manquent de moyens pour faire face au problème.

« La ques­tion des enfants est très déli­cate car il est diffi­cile de les sortir des mines lorsqu’il n’y a pas d’écoles », souligne Muyej, le gouver­neur de la province. « Nous devons remé­dier à cette situa­tion. »


Bien que les auto­ri­tés et les creu­seurs recon­naissent le problème de la main d’œuvre infan­tile, le sujet demeure sensible. Les enfants ne travaillent pas seule­ment dans les mines souter­raines, ce qui est une viola­tion du code minier du Congo, mais aussi en marge du commerce du cobalt.

Des gardes ont empê­ché des jour­na­listes du WP de visi­ter des zones où, selon les creu­seurs locaux, on peut souvent trou­ver des enfants en train de travailler. Un jour, nous avons aperçu un garçon vêtu d’un sweat rouge ployant sous le fardeau d’un sac de miné­raux à moitié plein. Un autre garçon vêtu d’un maillot de foot noir a accouru pour lui appor­ter son aide. Kabwita, le creu­seur, les obser­vait.

« Ils n’ont que 10 et 12 ans », expliqua-t-il.

Nous [le Washing­ton Post, NdE] avons égale­ment donné un iPhone à un creu­seur afin qu’il prenne des vidéos des femmes et des enfants en train de laver le cobalt ensemble.

L’un de ces enfants se nomme Delphin Mutela, un garçon silen­cieux qui ne faisait pas ses 13 ans.

Lorsqu’il avait envi­ron 8 ans, sa mère avait commencé à emme­ner Delphin avec elle lorsqu’elle se rendait à la rivière pour nettoyer les mine­rais de cobalt. Le lavage de mine­rais est une tâche répan­due chez les femmes ici. Au début, Delphin était chargé de garder un œil sur ses frères et sœurs.

Mais il apprit à iden­ti­fier les morceaux de mine­rais qui tombaient dans l’eau au cours du lavage.

Le cuivre avait des reflets verts.

Le cobalt ressem­blait à du choco­lat noir.

S’il pouvait ramas­ser suffi­sam­ment de morceaux, il pouvait être payé, peut-être 1 dollar.

« J’uti­lise l’argent que je gagne pour ache­ter des cahiers et payer les frais de scola­rité », nous expliqua Delphin.

Sa mère, Omba Kabwiza, trouve cela normal.

« Il y a beau­coup d’en­fants à la rivière », nous dit elle. « C’est comme ça que nous vivons. »

Une demande qui explose

Le cobalt est la matière première la plus onéreuse à l’in­té­rieur d’une batte­rie au lithium-ion.

Cela repré­sente depuis long­temps un défi pour les gros four­nis­seurs de batte­ries – et leurs clients, les fabri­cants de voiture et d’or­di­na­teurs. Cela fait des années que des ingé­nieurs tentent de mettre au point des batte­ries sans cobalt. Mais ce mine­rai, qu’on connaît surtout en tant que pigment bleu, possède une capa­cité unique d’aug­men­ta­tion des perfor­mances des batte­ries.

Le prix du cobalt raffiné a varié au cours de l’an­née qui vient de s’écou­ler, entre 20 000 et 26 000 dollars la tonne.

Selon Bench­mark Mine­ral Intel­li­gence, la demande mondiale en cobalt émanant du secteur des batte­ries a triplé au cours des cinq dernières années et devrait au moins doubler de nouveau d’ici 2020.

Cette progres­sion a surtout été alimen­tée par les véhi­cules élec­triques. Tous les grands construc­teurs auto­mo­biles se pressent de mettre leurs voitures élec­triques sur le marché. Au Nevada, l’usine de batte­ries à 5 milliards de dollars de Tesla, bapti­sée Giga­fac­tory, accé­lère sa produc­tion. Daim­ler compte ouvrir bien­tôt une deuxième usine de batte­ries sur le sol alle­mand. LG Chem fabrique des batte­ries pour Gene­ral Motors dans une usine à Holland, dans le Michi­gan. La compa­gnie chinoise BYD projette la construc­tion de gigan­tesques nouvelles usines de batte­ries en Chine et au Brésil.

Tandis que la batte­rie d’un smart­phone peut conte­nir entre cinq et dix grammes de cobalt raffiné, une seule batte­rie de voiture élec­trique peut en conte­nir jusqu’à 15 000.

Sur le marché mondial, l’im­por­tance du cobalt arti­sa­nal a suivi l’ac­crois­se­ment de la demande. Cela fait deux ans que toute l’in­dus­trie de la batte­rie s’en est rendu compte, affirme Kurt Vande­putte, vice-président de la divi­sion des maté­riaux pour batte­ries rechar­geables chez Umicore en Belgique, l’un des plus gros raffi­neurs de cobalt au monde.

Le prix du cobalt chutait, même au moment où la demande de batte­ries explo­sait. Le prix du lithium, un autre maté­riau clef des batte­ries, montait en flèche.

« Il est devenu évident que l’ex­trac­tion arti­sa­nale prend une place de choix dans la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment », explique Vande­putte, ajou­tant que Umicore se four­nit unique­ment auprès des mines indus­trielles, dont celles du Congo.

Le cobalt arti­sa­nal est habi­tuel­le­ment moins cher que celui des mines indus­trielles. Les entre­prises n’ont pas à verser de salaires aux mineurs ni à finan­cer des exploi­ta­tions minières à grande échelle.

Comme les marchés étaient inon­dés par le cobalt bon marché, certains négo­ciants inter­na­tio­naux ont annulé des contrats pour des mine­rais indus­triels, préfé­rant faire main basse sur les mine­rais arti­sa­naux.

« Tout le monde savait qu’il se passait quelque chose », affirme Chris­tophe Pillot, consul­tant chez Avicenne Energy en France.

Dans le même temps, les entre­prises sont confron­tées à une surveillance de plus en plus étroite de leurs chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment.

Les consom­ma­teurs exigent un certain contrôle ; Les entre­prises leur répondent avec des promesses d’ap­pro­vi­sion­ne­ment « éthique » et de « véri­fi­ca­tion requise concer­nant la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ».

Au Congo, on peut consta­ter un des effets de ce contrôle accru.

En 2010, les États-Unis ont adopté une loi portant sur les mine­rais de conflit, visant à jugu­ler le flux d’argent destiné à la milice meur­trière du Congo. Cette loi se concen­trait sur l’ex­trac­tion arti­sa­nale de quatre mine­rais.

Mais cette vigi­lance n’est pas de mise lorsqu’il s’agit du cobalt.

Alors que l’ex­trac­tion du cobalt n’est pas consi­dé­rée comme étant liée au finan­ce­ment des guerres, bon nombre d’ac­ti­vistes et quelques analystes indus­triels affirment que les mineurs de cobalt pour­raient béné­fi­cier de la protec­tion de la loi en matière d’ex­ploi­ta­tion et d’at­teintes aux droits humains. La loi obli­geant les compa­gnies à tenter de suivre leur chaine d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et à permettre la véri­fi­ca­tion de tous les proces­sus par des évalua­teurs indé­pen­dants.

Mais bien que le Congo ne possède pas beau­coup de ces quatre mine­rais de conflit, le monde dépend du Congo pour le cobalt.

Simon Moores, analyste chez Bench­mark, pense que c’est une des raisons pour lesquelles le cobalt a été exclu de la liste jusqu’à présent.

Le moindre accroc dans la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment du cobalt dévas­te­rait les entre­prises.

« NOUS VENDONS TOUT CECI  AUX CHINOIS »

Pour la plupart des mineurs arti­sa­naux de Kolwezi, la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mondiale a pour point de départ un centre de négoce du nom de Musompo.

Les quelques 70 petites boutiques, appe­lées « comp­toirs », sont alignées côte à côte le long de la grande route qui mène à la fron­tière. Les noms de ces boutiques sont peints sur des murs de ciment : Maison Saha, Dépôt Grand Tony, Dépôt Sarah. Chacune d’entre elles est ornée d’un panneau sur lequel on peut lire, écrit à la main, le prix en vigueur du cobalt et du cuivre.

Dans une boutique portant le nom de Louis 14, la grille tari­faire propo­sait l’équi­valent de 881 dollars pour une tonne de roche conte­nant 16 % de cobalt. Une roche avec 3 % de cobalt valait 55 dollars.

Des mini­bus station­naient non loin de là et propo­saient à la vente des sacs blancs remplis de cobalt fraî­che­ment extrait. D’autres sacs arri­vaient sur des vélos char­gés comme des bêtes de somme.

Chaque char­ge­ment était évalué par un Meto­rex, appa­reil évoquant un radar et servant à détec­ter la teneur des mine­rais. Certains mineurs disent que ces machines ne leur inspirent pas confiance, les soupçon­nant d’être truquées. Mais ils n’ont pas le choix. Muyej, le gouver­neur, nous apprit qu’il était à la recherche de fonds pour ache­ter un Meto­rex afin que les mineurs puissent évaluer eux-mêmes leurs mine­rais. Les boutiques sont nombreuses à Musompo, mais d’après les creu­seurs elles vendaient toutes à la même entre­prise : La Congo DongFang Mining.

« Nous vendons tout ceci aux Chinois, puis les Chinois le revendent à CDM », nous révéla Hubert Mukekwa, un employé occupé à pelle­ter du cobalt.

KOLWEZI, REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO – 7 JUIN. Un "comptoir" chinois, ou compteur, assis, calcul un paiement tandis que des "creuseurs", ou mineurs, observent attentivement, à Musompo, un marché de minerais, près de Kolwezi, le 7 juin 2016.
KOLWEZI, REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO – 7 JUIN. Un « comp­toir » chinois, ou comp­teur, assis, calcul un paie­ment tandis que des « creu­seurs », ou mineurs, observent atten­ti­ve­ment, à Musompo, un marché de mine­rais, près de Kolwezi, le 7 juin 2016.

Au Congo, les étran­gers n’ont pas le droit de possé­der un comp­toir. Mais aucune des boutiques visi­tées par les jour­na­listes du WP ne semblait être gérée par des congo­lais. C’était des asia­tiques qui action­naient les Meto­rex, qui tapaient les prix sur d’énormes calcu­la­trices, qui mani­pu­laient l’argent – d’épaisses liasses de francs congo­lais. On les voyait souvent aussi assis en retrait tandis que des congo­lais trans­por­taient les sacs de 120 tonnes. Aucun chef de comp­toir n’ac­cepta de s’en­tre­te­nir avec le Post.

Mukekwa acheva de remplir un sac.

« Dès que nous attei­gnons une quan­tité suffi­sante, nous la portons à CDM », expliqua-t-il.

Il dési­gna un grand bâti­ment aux murs bleus, qu’on distin­guait au loin.

Devant un comp­toir baptisé Boss Wu, deux travailleurs congo­lais vêtus de combi­nai­sons portant dans le dos l’ins­crip­tion CDM en lettres capi­tales, obser­vaient d’autres hommes qui char­geaient des sacs de cobalt dans un camion.

Plus tard, nous avons aperçu un camion orange chargé de sacs de cobalt qui s’éloi­gnait de Musompo et se diri­geait vers le grand axe routier.

« C24 » était peint en bleu sur la cabine du camion. Nous avons suivi le C24 qui quitta l’au­to­route au bout de 3 kilo­mètres envi­ron, pour bifurquer sur un chemin de terre longeant un grand mur de brique. Le camion pour­sui­vit sa route jusqu’à une entrée devant laquelle se tenaient des gardes armés, puis s’in­tro­dui­sit à l’in­té­rieur.

L’ins­crip­tion CDM appa­rais­sait nette­ment sur la façade du bâti­ment aux murs bleus.

C’est à l’en­trée de ce même bâti­ment que CDM prétend que le contrôle de sa chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment s’ar­rête, n’al­lant jamais jusqu’aux mines ou sur le lieu du négoce, nous dit Chen, président de Huayou Cobalt, la maison-mère de CDM.

« En réalité nous igno­rions beau­coup de choses », ajouta Chen, à propos de leur appro­vi­sion­ne­ment en cobalt. « Main­te­nant nous faisons preuve de la vigi­lance requise. »

Pistage du cobalt de votre batte­rie

L’in­dus­trie des batte­ries au lithium-ion a une chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment extrê­me­ment complexe. Chaque société de produits de consom­ma­tion a traité avec de multiples four­nis­seurs – et leurs four­nis­seurs ont traité avec une multi­pli­cité de four­nis­seurs. Cela montre quelques unes des connexions exis­tantes dans le milieu de l’in­dus­trie. Voir les réponses des compa­gnies à l’enquête du Washing­ton Post.

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CE QUE DISENT LES ENTREPRISES

En réponse aux ques­tions du WP, les entre­prises ont elles aussi exprimé leur incer­ti­tude quant à leur chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en cobalt, prou­vant à quel point on en sait peu sur les sources des matières premières.

Mais les attentes sont diffé­rentes aujourd’­hui, explique Lara Smith, qui dirige, à Johan­nes­burg, Core Consul­tants, une entre­prise qui aide les compa­gnies minières à trou­ver une solu­tion à ce problème.

« Les entre­prises ne peuvent pas prétendre qu’elles ne sont pas au courant », ajoute-t-elle. « Car si elles voulaient comprendre, elles le pour­raient. Elles ne le font pas. »

L’an­née dernière, CDM a déclaré avoir exporté 72 000 tonnes de cobalt indus­triel et arti­sa­nal du Congo, deve­nant ainsi la troi­sième plus grande compa­gnie minière du pays, selon les statis­tiques congo­laises.

Si on en croit les analystes et l’en­tre­prise elle-même, CDM est de loin le prin­ci­pal expor­ta­teur de cobalt arti­sa­nal du Congo.

CDM expé­die son cobalt à sa filiale, Huayou, en Chine, où le mine­rai est raffiné. Les docu­ments offi­ciels et les entre­tiens qui ont été menés révèlent que parmi les plus gros clients de Huayou, on trouve les fabri­cants de cathodes de batte­ries Hunan Shan­shan, Pulead Tech­no­logy Indus­try et L&F Mate­rial.

Ces entre­prises – qui achètent égale­ment des mine­rais raffi­nés à d’autres socié­tés – fabriquent les cathodes de batte­ries riches en cobalt qui jouent un rôle essen­tiel dans les batte­ries au lithium-ion. Ces cathodes sont vendues à des fabri­cants de batte­ries, parmi lesquels figurent les firmes Ampe­rex Tech­no­logy Ltd (ATL), Samsung SDI et LG Chem.

Tous ces fabri­cants de batte­ries four­nissent Apple, pour l’ali­men­ta­tion en éner­gie des iPhones, iPads et Macs.

Apple affirme que son enquête a révélé que ses batte­ries prove­nant de LG Chem et de Samsung SDI contiennent des cathodes venant de Umicore ; et que celles-ci peuvent conte­nir du cobalt du Congo mais pas de CDM. Apple pense que son cobalt suspect était contenu dans des batte­ries ATL munies de cathodes Pulead.

« Je crois que les risques peuvent être gérés », a déclaré au Post Yuan Gao, le direc­teur géné­ral de Pulead, ajou­tant qu’il croyait que « la sensi­bi­li­sa­tion accrue fonc­tionne vrai­ment, dans la mesure où tout le monde contrôle tout le monde tout au long de la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. »

Si on se base sur les analyses de IHS, le leader mondial de l’in­for­ma­tion tech­nique, ATL aussi a fourni des éléments de batte­rie qu’on trouve dans certains produits Kindle propo­sés par Amazon. ATL s’est abstenu de tout commen­taire.

Amazon.com, la société fondée par Jeffrey Besos qui détient aussi le WP, n’a pas répondu direc­te­ment à nos ques­tions concer­nant les liens éven­tuels avec du cobalt suspect. Elle a seule­ment publié une décla­ra­tion, noti­fiant entre autres choses : « Nous travaillons en étroite colla­bo­ra­tion avec nos four­nis­seurs en veillant à ce qu’ils répondent à nos critères, et nous effec­tuons un certain nombre d’au­dits tous les ans afin de garan­tir que nos parte­naires indus­triels respectent notre poli­tique. »

Samsung SDI, qui four­nit en batte­ries Samsung, Apple et des construc­teurs auto­mo­biles comme BMW, a déclaré que sa propre enquête en cours « n’a montré aucune présence » de cobalt suspect, bien qu’elle utilise du cobalt en prove­nance du Congo.

Samsung, le fabri­cant de télé­phones, a trans­mis au WP une décla­ra­tion expliquant qu’ils prennent au sérieux les problèmes de chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mais éludant la possi­bi­lité d’une connexion avec CDM. Confor­mé­ment aux données secto­rielles, Samsung achète des batte­ries pour ses télé­phones à Samsung SDI et à ATL, entre autres.

BMW a reconnu qu’une partie du cobalt contenu dans ses batte­ries Samsung SDI provient du Congo mais qu’il faudrait inter­ro­ger Samsung SDI pour obte­nir des détails supplé­men­taires.

LG Chem, le plus gros four­nis­seur mondial en batte­ries pour voitures élec­triques, a indiqué que L&F Mate­rial, la société auprès de laquelle elle s’ap­pro­vi­sionne en cathodes, a cessé l’an dernier d’ache­ter à Huayou du cobalt origi­naire du Congo. Celui-ci a été remplacé par du cobalt prove­nant de mines situées en Nouvelle-Calé­do­nie. En guise de preuve, LG Chem a fourni un « certi­fi­cat d’ori­gine » rela­tif à une cargai­son de cobalt de 212 tonnes et datant de décembre 2015.

Mais deux analystes du secteur du mine­rai doutent que le four­nis­seur en cathodes de LG Chem ait pu rempla­cer le cobalt du Congo par celui de Nouvelle-Calé­do­nie – ou du moins qu’ils puissent le faire long­temps. LG Chem consomme plus de cobalt que n’en produit toute la Nouvelle-Calé­do­nie, selon les analystes et les données publiques dispo­nibles. LG Chem n’a pas donné suite aux demandes répé­tées de commen­taires. Lorsque le WP a demandé à LG Chem de « répondre aux affir­ma­tions selon lesquelles les chiffres ne corres­pondent pas », LG Chem n’a pas répondu direc­te­ment à la ques­tion, indiquant seule­ment qu’elle contrôle régu­liè­re­ment les certi­fi­cats d’ori­gine.

LG Chem dirige égale­ment une usine de batte­ries dans le Michi­gan pour un de ses plus gros clients, GM, qui prévoit de lancer la vente de sa Chevro­let Bolt élec­trique avant la fin de l’an­née. LG Chem a déclaré que l’usine du Michi­gan n’a jamais reçu de cobalt congo­lais.

Un autre client de LG Chem, Ford Motor, affirme que LG Chem lui a assuré que les batte­ries Ford n’ont jamais eu aucun lien avec le cobalt de CDM.

La plupart des modèles Tesla utilisent des batte­ries four­nies par Pana­so­nic, qui achète du cobalt venant d’Asie du Sud-Est et du Congo. Les batte­ries de rechange pour Tesla sont fabriquées par LG Chem. Tesla a déclaré au WP qu’elle savait que les batte­ries Tesla de LG Chem ne contiennent pas de cobalt congo­lais, mais elle n’a pas indiqué comment elle le savait.

Tesla, plus qu’au­cun autre construc­teur auto­mo­bile, a bâti sa répu­ta­tion sur le « sourçage éthique » de chaque pièce de ses illustres véhi­cules.

« C’est quelque chose que nous prenons vrai­ment très au sérieux », a déclaré en mars lors d’une confé­rence qui s’est tenue à Fort Lauder­lale en Floride, Kurt Kelty, le direc­teur tech­nique du dépar­te­ment batte­ries de Tesla. « Et il nous faut prendre cela encore plus au sérieux. Nous allons donc envoyer un de nos hommes sur place. »

Six mois plus tard, Tesla a indiqué au WP qu’elle prévoyait toujours d’en­voyer quelqu’un au Congo.

Anoma­lies congé­ni­tales et mala­dies

A Lubum­ba­shi, autre centre de l’in­dus­trie minière du Congo, situé à envi­ron 300 kilo­mètres de Kolwezi, les méde­cins commencent à percer le mystère d’une série de problèmes de santé dont souffre depuis long­temps la popu­la­tion locale.

Leurs décou­vertes indiquent que l’in­dus­trie minière est à l’ori­gine du problème.

Ces méde­cins de l’Uni­ver­sité de Lubum­ba­shi savent déjà que les mineurs et les habi­tants sont expo­sés à des métaux à des niveaux dépas­sant de loin le seuil de sécu­rité.

Une de leurs études a révélé que les rési­dents qui vivent près des mines ou des fonde­ries dans le sud du Congo avaient des concen­tra­tions urinaires de cobalt qui étaient 43 fois plus élevées que celle d’un groupe témoin, des niveaux de plomb cinq fois plus élevés et des niveaux de cadmium et d’ura­nium quatre fois plus élevés. Les niveaux étaient encore plus élevés chez les enfants.

Une autre étude, publiée au début de l’an­née, a révélé l’exis­tence de niveaux élevés de métaux chez les pois­sons de la région minière. Une étude d’échan­tillons de sol autour de Lubum­ba­shi qui regorge de mines a conclu que la zone figu­rait « parmi les dix régions les plus polluées du monde ».

Les méde­cins s’em­ploient désor­mais à tirer les conclu­sions qui s’im­posent.

« Nous sommes en train d’es­sayer d’éta­blir une distinc­tion entre mala­die et métaux », explique Eddy Mbuyu, chimiste à l’uni­ver­sité.

Mais ils se montrent prudents dans leurs recherches.

« Le busi­ness de la mine détient l’argent et cet argent est syno­nyme de pouvoir », explique Tony Kayembe, épidé­mio­lo­giste à l’hô­pi­tal de l’uni­ver­sité.

Les études actuelles examinent les affec­tions thyroï­diennes et les problèmes respi­ra­toires. Mais les méde­cins sont surtout préoc­cu­pés par les liens qui pour­raient exis­ter avec les anoma­lies congé­ni­tales. Une étude publiée par les méde­cins de l’uni­ver­sité en 2012 a iden­ti­fié des données préli­mi­naires indiquant qu’un bébé court un plus grand risque de naître avec une anoma­lie congé­ni­tale visible si le père travaille dans l’in­dus­trie minière du Congo.

Les méde­cins de Lubum­ba­shi ont égale­ment publié des rapports concer­nant des anoma­lies congé­ni­tales si rares – l’une d’entre elles est appe­lée le syndrome de la sirène – qu’elles sont les seuls cas que le Congo ait jamais connu. Elles ont toutes touché des enfants nés dans des régions où l’ex­ploi­ta­tion minière est intense.

Pour Kayembe, l’étude la plus frap­pante est celle qui a examiné les cas de bébés nés avec une holo­pro­sen­cé­pha­lie, une affec­tion souvent mortelle qui provoque des malfor­ma­tions faciales graves. Pratique­ment incon­nue. Des carrières médi­cales entières se déroulent sans être confronté à un seul cas. Mais l’an dernier, les méde­cins de Lubum­ba­shi en ont dénom­bré trois en trois mois.

« Ce n’est pas normal du tout », souligne Kayembe.

Ces enquêtes médi­cales pour­raient procu­rer un certain soula­ge­ment aux rési­dents, à l’ins­tar de Aime­rance Masengo, âgée de 15 ans, qui se sent coupable depuis qu’elle a donné nais­sance l’an dernier à un petit garçon atteint de graves et létales malfor­ma­tions.

Aime­rance évoque, dans un chucho­te­ment à peine audible, l’ef­froi qui l’avait saisie lorsqu’elle avait vu son nouveau-né. Le méde­cin aussi était effrayé, précise-t-elle.

Le méde­cin expliqua à Aime­rance qu’il était impos­sible de savoir avec certi­tude pour quelles raisons les choses avaient mal tourné. Mais il constata que le père du bébé était creu­seur de cobalt. Il lui révéla égale­ment qu’il avait vu de nombreux problèmes chez les enfants des creu­seurs.

Aime­rance et le père du bébé vivaient dans le village voisin de Luis­wi­shi, où vivent 8 000 personnes. Tous les habi­tants semblaient avoir un lien avec l’ac­ti­vité minière arti­sa­nale. Au cours des trois dernières années, d’après les acti­vistes locaux, quatre nouveaux-nés de ce tout petit village, sont morts à la suite de malfor­ma­tions congé­ni­tales graves.

LES CREUSEURS ATTENDENT

Pour les creu­seurs comme Sidiki Mayamba, qui se demande s’il aura les moyens d’ache­ter de la farine pour sa famille, ce n’est ni la sécu­rité ni les éven­tuels problèmes de santé qui suscitent le plus d’inquié­tude. C’est l’argent. Il a besoin de travailler. Mais il ne veut pas que son fils de deux ans, Harold, le suive dans les mines.

« Creu­seur est un dur métier et il y a beau­coup de risques », explique Mayamba. « Je ne peux pas souhai­ter à mon enfant d’avoir ce genre de boulot. »

Assai­nir la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ne sera pas chose aisée pour Huayou Cobalt, même avec l’ap­pui d’une entre­prise aussi puis­sante que Apple.

Mais Chen, le président de Huayou, a déclaré qu’il était néces­saire de prendre cette mesure, non seule­ment pour l’en­tre­prise mais aussi pour les mineurs congo­lais.

« Certaines entre­prises cherchent seule­ment à fuir le problème », affirme Chen. Mais le problème du Congo est toujours présent. La pauvreté est toujours là.

La ques­tion est de savoir si les autres clients de Huayou, après avoir acheté du cobalt bon marché pendant des années sans se poser la moindre ques­tion, accep­te­ront de coopé­rer.

Paula Pyers, direc­trice chez Apple, affirme que l’en­tre­prise ne souhaite pas prendre des mesures qui ne vise­raient qu’à « embel­lir la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ».

« Si nous nous reti­rions tous de la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo, les congo­lais se retrou­ve­raient dans une situa­tion désas­treuse », ajoute-t-elle. « En tout cas, nous ne pren­drons pas ce genre d’ini­tia­tive ici. »

Dès l’an­née prochaine, Apple trai­tera en interne le cobalt comme un mine­rai de conflit, en exigeant pour ce faire que tous les raffi­neurs de cobalt acceptent des contrôles externes de la chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et effec­tuent une évalua­tion des risques.

Ces mesures prises par Apple pour­raient avoir des réper­cus­sions impor­tantes sur tout le secteur des batte­ries. Mais le chan­ge­ment se fera lente­ment. Il a fallu cinq ans à Apple pour faire en sorte que sa chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ne contienne pas de mine­rais de conflit – et cette mesure a été rendue obli­ga­toire par voie légis­la­tive.

Aucun de ces efforts ne chan­gera le destin des creu­seurs tels que Kandolo Mboma.

A la mine de Tilwe­zembe, cet été, Mboma, assis sur un rocher, vêtu d’un jean maculé de noir, les pieds nus se balançant au-dessus de la terre rouge, semblait plongé dans un état cata­to­nique. Ses yeux ne parve­naient pas à remarquer les autres creu­seurs qui défi­laient devant lui.

« Il a travaillé toute la nuit et il n’a pas mangé », nous dit un de ses compa­gnons.

Mboma, 35 ans et père de trois enfants, atten­dait que son cobalt soit pesé. Il serait alors payé, espé­rait-il.

Il était assis près d’une série de petits stands de nour­ri­ture consti­tués de vieux sacs tendus sur des piquets et où un creu­seur pouvait ache­ter un petit pain pour 100 francs congo­lais, envi­ron 10 cents US. Avec le pain, on avait droit à un verre d’eau gratuit.

« Vous mangez ce que vous faites », finit par arti­cu­ler Mboma.

Et il faudra attendre pour manger.

Peter Whoris­key, à Washing­ton, a parti­cipé à la rédac­tion de ce rapport.

Narra­tion : Todd C. Fran­kel. Photos : Michael Robin­son Chavez. Édition vidéo : Jorge Ribas. Dessins : Lazaro Gamio et Tim Meko.


Traduc­tion : Héléna Delau­nay
Édition : Nico­las Casaux

Note de fin : l’ar­ticle du Washing­ton Post est très inté­res­sant, en ce qu’il dévoile des faits et des images peu connus du grand public, ou trop passés sous silence. Cepen­dant, en bon parti­sans du progrès tech­no­lo­gique, et, plus géné­ra­le­ment, de la civi­li­sa­tion indus­trielle, leur critique est très limi­tée et segmen­tée ; de plus, tous les problèmes souli­gnés ont toujours une solu­tion, tech­nique, cela va sans dire, ne néces­si­tant jamais aucun renon­ce­ment à aucune pratique, à aucun proces­sus, à aucune tendance, à aucune idéo­lo­gie ; limi­tée parce que les coûts écolo­giques des diverses extrac­tions sont infi­ni­ment plus élevés, nombreux et complexes que ce qu’ils ne laissent entre­voir, que ce que nous pouvons comprendre, en l’état actuel de nos connais­sances écolo­giques ; les pertur­ba­tions et détraque­ments écosys­té­miques, les pollu­tions, les destruc­tions des espèces animales et végé­tales, tout cela présente des effets que nous ne pouvons que diffi­ci­le­ment appré­hen­der. Aucune acti­vité d’ex­trac­tion à grande échelle et aussi pertur­ba­trice que celles exigées par le déve­lop­pe­ment d’une civi­li­sa­tion haute­ment tech­no­lo­gique ne sera jamais propre, verte, durable, en d’autres termes, écolo­gique. La crois­sance ou le déve­lop­pe­ment d’une civi­li­sa­tion haute­ment tech­no­lo­gique est incom­pa­tible avec le respect de l’éco­lo­gie plané­taire, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un proces­sus destruc­teur et donc auto­des­truc­teur. Segmen­tée parce qu’il faudrait relier ensemble les diffé­rents problèmes posés par les diffé­rentes acti­vi­tés extrac­tives de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour avoir un aperçu un peu plus complet de son insou­te­na­bi­lité, du carac­tère abso­lu­ment anti­éco­lo­gique de son exis­tence et de son déve­lop­pe­ment (l’ex­trac­tion du cobalt est loin d’être le seul problème liée à l’in­dus­trie minière. Il faudrait égale­ment enquê­ter sur les extrac­tions de cuivre, de nickel, d’or, d’argent, de plomb, de zinc, de molyb­dène et de platine, pour n’en citer que quelques exemples supplé­men­taires. Et d’ailleurs, pour­riez-vous citer une seule indus­trie qui ne soit pas polluante et destruc­trice ?).

Pour beau­coup, habi­tués à un discours posi­ti­viste et réduc­teur, cela peut paraitre dur à entendre. & pour­tant n’im­porte quel biolo­giste ou écologue honnête devrait l’ad­mettre : aucune des acti­vi­tés extrac­tives de la civi­li­sa­tion n’est écolo­gique (dans le sens du respect de l’en­vi­ron­ne­ment, c’est-à-dire que toutes ces acti­vi­tés sont des nuisances, qu’elles sont destruc­trices vis-à-vis du monde natu­rel et des contin­gences biolo­giques qui le composent). Aucune n’est viable. Aucune n’est soute­nable. Notre situa­tion collec­tive présente des problèmes inso­lubles, ou, plutôt, incom­pa­tibles avec le main­tien de la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons. La situa­tion des mineurs ici ou là peut être amélio­rée, l’ex­trac­tion rendue un peu moins destruc­trice, le trans­port un peu moins polluant, etc. ; néan­moins, des inéga­li­tés doivent perdu­rer afin que certains n’aient d’autres choix que de travailler dans des mines, afin que d’autres puissent rester en mesure de le leur ordon­ner, ou de leur impo­ser (afin qu’une certaine hiérar­chie sociale perdure, peu importe que ce soit sous la forme de mineurs dans des mines et de PDG de compa­gnies, ou sous une autre forme ; il serait grotesque de prétendre que ces PDG — que l’élite diri­geante — travaillent à la dispa­ri­tion des classes) ; et, enfin, ces acti­vi­tés restent destruc­trices peu importe à quel point les indus­triels les perfec­tionnent. Si vous souhai­tez, si nous souhai­tons, mettre un terme au réchauf­fe­ment clima­tique, à la pollu­tion de l’air, de l’eau, des sols, à la défo­res­ta­tion, au déclin des espèces animales et végé­tales (6ème extinc­tion), il nous faut indu­bi­ta­ble­ment renon­cer à une certaine idéo­lo­gie de crois­sance, de progrès, de déve­lop­pe­ment, et aux pratiques et acti­vi­tés qu’elle engendre immanqua­ble­ment. Ces remarques, nous les déve­lop­pons dans de nombreux articles sur notre site. Si le sujet vous inté­resse, nous vous invi­tons à creu­ser.

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  1. « Un sacré vent de pute… Pardon, quel monde de putes ! »
    Hormis le fait que WP prenne plaisir à casser du Chinois ou du Gros Local Débridé (et que j’ aimerais bien qu’il mène cette politique objective sur d’autres fronts), ce rapport m’a intéressé car il dénonce l’hypocrisie industrielle en s’appuyant sur la misère humaine.
    La course au profit on connaît (des sous, plus de sous-toujours des sous), Big Brother n’est plus une légende depuis longtemps (mon patron connaît mieux le fond de mon cul que moi-même), alors pourquoi une fois de plus un média (WP) s’adresse t-il à ses lecteurs comme un sémaphore du dix-huitième siècle informant le dernier né des coursiers des mers ?

    Bien sûr que j’exagère, mais rendez-vous compte que ceux qui réussissent maintenant, sont de ceux là. Parler ou écrire noir sur blanc est fade dans un monde en couleur, – un monde dicté par la fenêtre et la pomme, géré par les vapeurs de gazole et halluciné par le clinquant.

    Pendant ce temps, on se mourroie gravement. Flasques occidentaux et Trimeurs à la pioche, jeunes, vieux, femmes et hommes.

    Dans les notes, j’ai relevé que « l’élite ne désire pas la disparition des classes ».
    Mais ces gens ne comptent-ils pas sur l’intelligence artificielle pour remplacer leurs subalternes ? Ne désirerait-elle pas plutôt l’homogénéisation des classes, en une classe totale d’esclaves, abonnés et soumis ?

    Creusons !