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Le triomphe des pornographes (par Lierre Keith)

LOS ANGELES, CA - JANUARY 16: Hugh Hefner (C) poses with Playboy Bunnies Playmate of the Year 2013 Raquel Pomplun (2nd L) and Miss December 2009 Crystal Hefner (2nd R) at Playboy's 60th Anniversary special event on January 16, 2014 in Los Angeles, California. (Photo by Rachel Murray/Getty Images for Playboy)
Essai tiré du chapitre 4 ("Culture de résistance") du livre Deep Green Resistance, et initialement publié en ligne sur le site de Feminist Current, le 26 juillet 2016. Lierre Keith est écrivaine, féministe radicale membre fondatrice de l'organisation Deep Green Resistance,  Elle est l’autrice de deux romans, ainsi que de l’essai The Vegetarian Myth: Food, Justice, and Sustainability (titre français : Le Mythe végétarien). Elle vit dans le comté de Humboldt, en Californie.

Le triomphe des porno­graphes est une victoire du pouvoir sur la justice, de la cruauté sur l’em­pa­thie, et des profits sur les droits humains. Je pour­rais faire cet énoncé à propos de Walmart ou de McDo­nalds et les progres­sistes en convien­draient avec enthou­siasme. Nous compre­nons toutes et tous que Walmart détruit les écono­mies locales, dans un proces­sus d’ap­pau­vris­se­ment impla­cable des commu­nau­tés partout aux États-Unis, qui est main­te­nant presque achevé. Cette entre­prise dépend aussi de condi­tions de quasi escla­vage pour les travailleuses et travailleurs chinois qui produisent les montagnes de merde à bas prix que vend Walmart. En bout de ligne, le modèle de crois­sance sans fin du capi­ta­lisme est en train de détruire le monde. Pas une personne de gauche ne prétend que les merdes produites par Walmart équi­valent à la liberté. Personne ne défend Walmart en disant que son person­nel, améri­cain ou chinois, choi­sit d’y travailler. Les gauchistes comprennent que les gens font ce qu’ils doivent faire pour survivre, que n’im­porte quel emploi est meilleur que le chômage, et que le travail au salaire mini­mum sans pres­ta­tions sociales est un motif de révo­lu­tion, pas une défense de ces condi­tions. Il en est de même chez McDo­nalds. Personne ne défend ce que McDo­nalds fait aux animaux, à la terre, aux travailleuses et aux travailleurs, à la santé et à la commu­nauté humaines; personne ne souligne que les personnes qui s’épuisent debout devant des bacs de graisse bouillante ont consenti à trans­pi­rer toute la jour­née ou que les éleveuses et éleveurs de porcs ont volon­tai­re­ment signé des contrats qui assurent à peine leur survie. La ques­tion en jeu n’est pas leur consen­te­ment, mais bien les impacts sociaux de l’injus­tice et de la hiérar­chie, la façon dont les entre­prises sont essen­tiel­le­ment des armes de destruc­tion massive. Mettre l’ac­cent sur le seul moment du choix indi­vi­duel ne nous mène­rait nulle part.

Le problème tient aux condi­tions maté­rielles qui font que perdre graduel­le­ment la vue dans une usine de puces de sili­cium à Taiwan consti­tue un pis-aller pour certaines personnes. Ces gens sont des êtres vivants. Les gauchistes reven­diquent les droits humains comme assise poli­tique et critère ultime : nous savons que cette femme taïwa­naise ne diffère pas signi­fi­ca­ti­ve­ment de nous, et que si perdre la vue pour quelques centimes sans avoir droit à une pause pipi était notre meilleure option, nous serions dans des circons­tances sinistres.

Alors qu’en est-il de la femme qui doit endu­rer une double sodo­mie? Il ne s’agit pas d’une exagé­ra­tion ou de “mettre l’ac­cent sur le pire”, comme on accuse souvent les fémi­nistes de faire. Le “double-anal” est main­te­nant monnaie courante dans le genre gonzo porn, le porno rendu possible par l’In­ter­net, le porno sans préten­tion d’un scéna­rio, celui que préfèrent les hommes et de loin. Cette femme, tout comme celle qui assemble des ordi­na­teurs, en subira proba­ble­ment des dommages physiques perma­nents. En fait, l’ac­trice typique de produc­tions de gonzo porn n’ar­rive qu’à durer en moyenne trois mois avant de se retrou­ver démo­lie, tant les actes sexuels exigés sont éprou­vants. Toute personne ayant une conscience plutôt qu’une érec­tion le compren­drait au premier coup d’œil. Si vous passez quelques minutes à regar­der de telles images — à les regar­der vrai­ment, pas à vous mastur­ber devant — vous serez sans doute d’ac­cord avec Robert Jensen, pour qui la porno­gra­phie est “ce à quoi ressemble la fin du monde” :

“Par cela, écrit-il, je ne veux pas dire que la porno­gra­phie va provoquer la fin du monde; je n’ai pas de délires apoca­lyp­tiques. Je ne veux pas dire non plus que de tous les problèmes sociaux auxquels nous sommes confron­tés, la porno­gra­phie est le plus menaçant. Je veux plutôt suggé­rer que si nous avons le courage de regar­der honnê­te­ment la porno­gra­phie contem­po­raine, nous obte­nons un aperçu, parti­cu­liè­re­ment viscé­ral et puis­sant, des consé­quences des systèmes oppres­sifs dans lesquels nous vivons. La porno­gra­phie est ce à quoi notre fin va ressem­bler si nous n’in­ver­sons pas l’orien­ta­tion patho­lo­gique qu’a prise notre société corpo­ra­tiste et capi­ta­liste, patriar­cale, raciste et préda­tri­ce… Imagi­nez un monde dans lequel l’em­pa­thie, la compas­sion et la soli­da­rité — les choses qui rendent possible une société humaine décente — sont fina­le­ment et entiè­re­ment submer­gées par une recherche du plai­sir auto­cen­trée et émotion­nel­le­ment déta­chée. Imagi­nez ces valeurs mises en œuvre dans une société struc­tu­rée par de multiples hiérar­chies dans lesquelles une dyna­mique de domi­na­tion et de subor­di­na­tion façonne la plupart des rela­tions et inter­ac­tions… Mon senti­ment de déses­poir s’ap­pro­fon­dit d’an­née en année à propos de la tendance actuelle de la porno­gra­phie et de notre culture porno­gra­phique. Ce déses­poir ne tient pas à ce que beau­coup de gens peuvent être cruels, ou que certains d’entre eux prennent sciem­ment plai­sir à cette cruauté. Les humains ont toujours dû faire face à cet aspect de notre psycho­lo­gie. Mais que se passe-t-il quand les gens ne peuvent plus voir la cruauté, quand le plai­sir pris à la cruauté est devenu si norma­lisé qu’il est rendu invi­sible pour autant de gens? Et que se passe-t-il quand, pour une partie consi­dé­rable de la popu­la­tion mascu­line, cette cruauté devient une partie routi­nière de la sexua­lité, défi­nis­sant les parties les plus intimes de nos vies?”

Tout ce que les gauchistes ont à faire est de conclure à partir de nos obser­va­tions, comme nous le faisons face à tous les autres cas d’op­pres­sion. Les condi­tions maté­rielles que créent les hommes en tant que classe (ce qu’on appelle le patriar­cat) signi­fient qu’aux États-Unis, la violence des hommes envers leurs parte­naires intimes consti­tue le crime violent le plus fréquent. Les hommes violent une femme sur trois et agressent sexuel­le­ment une fille sur quatre avant l’âge de 14 ans. L’au­teur numéro un des agres­sions sexuelles dans l’en­fance a pour nom “Papa”. Andrea Dwor­kin, l’une des femmes les plus coura­geuses de tous les temps, a compris que ce problème était systé­ma­tique et non person­nel. Elle a vu que le viol, les raclées, l’in­ceste, la pros­ti­tu­tion et l’ex­ploi­ta­tion de la repro­duc­tion s’al­liaient pour créer une “barri­cade du terro­risme sexuel” à l’in­té­rieur de laquelle doivent vivre toutes les femmes. Notre travail en tant que fémi­nistes et membres d’une culture de résis­tance n’est pas d’ap­prendre à éroti­ser ces actes; notre tâche est d’abattre cette barri­cade.

En fait, la droite et la gauche entre­tiennent à elles deux un petit monde confor­table qui ense­ve­lit les femmes dans des condi­tions de soumis­sion et de violence. Toute critique de la sexua­lité machiste suscite des accu­sa­tions de censure ou de puri­ta­nisme de droite anti-fun. Mais du point de vue des femmes, la droite et la gauche créent une hégé­mo­nie sans faille.

L’au­trice Gail Dines (PORNLAND) écrit : “Quand je critique McDo­nalds, personne ne me quali­fie d’anti-nour­ri­ture.” Les gens comprennent que ce qui est critiqué est un ensemble de rela­tions sociales inéqui­tables, avec des compo­santes écono­miques, poli­tiques et idéo­lo­giques, qui repro­duisent l’iné­ga­lité. McDo­nalds ne fabrique pas de la nour­ri­ture géné­rique : elle fabrique un produit capi­ta­liste indus­triel, à des fins lucra­tives. Les porno­graphes ne sont pas diffé­rents : ils ont bâti une indus­trie qui engrange 100 milliards par année, en vendant non seule­ment le sexe comme une marchan­dise, ce qui serait déjà assez horrible pour notre huma­nité collec­tive, mais égale­ment la cruauté sexuelle. Cette cruauté est l’âme même du patriar­cat, le marasme que les gauchistes se refusent à recon­naître : la supré­ma­tie mascu­line prend des actes d’op­pres­sion et les trans­forme en sexua­lité. Peut-il exis­ter une vali­da­tion plus puis­sante que l’or­gasme?

Et comme cette récom­pense est ressen­tie de façon aussi viscé­rale, de telles pratiques sont défen­dues (dans les rares cas où une fémi­niste est en mesure d’exi­ger qu’on les justi­fie) comme “natu­relles”. Même lorsqu’elle est enve­lop­pée de racisme, beau­coup de gens de gauche refusent de recon­naître l’op­pres­sion inhé­rente à la porno­gra­phie. Des produc­tions comme Little Latina Sluts [en français : petites salopes lati­nos, NdE] ou Pimp My Black Teen [Le tuning de mon ado noire, NdE] ne provoquent pas l’in­di­gna­tion, mais le plai­sir sexuel chez les hommes qui consomment un tel maté­riel. Une sexua­lité qui consiste à éroti­ser la déshu­ma­ni­sa­tion, la domi­na­tion et la hiérar­chie s’éten­dra faci­le­ment à d’autres types de hiérar­chies et se nour­rira faci­le­ment des repré­sen­ta­tions racistes. Ce qu’elle ne fera jamais est construire un monde égali­taire de soin et de respect, le monde que la gauche prétend reven­diquer.

À l’échelle mondiale, le corps fémi­nin dénudé — trop mince pour porter des enfants viables et souvent trop jeune à tous égards — est en vente partout, comme image défi­nis­sant notre culture et comme réalité brute : les femmes et les filles sont main­te­nant le prin­ci­pal produit vendu sur le marché noir mondial. En effet, des pays entiers équi­librent leur budget en misant sur la vente de femmes. L’es­cla­vage est-il une viola­tion des droits de l’homme ou un simple fris­son sexuel? Quelle est l’uti­lité d’un mouve­ment de chan­ge­ment social qui se refuse à trai­ter cette ques­tion?

Nous devons nous affir­mer comme personnes ayant à cœur la liberté, non pas la liberté d’agres­ser, d’ex­ploi­ter et de déshu­ma­ni­ser, mais la liberté de ne pas être avilie et violée, et celle de ne pas subir la célé­bra­tion cultu­relle de cette viola­tion.

La situa­tion actuelle illustre la faillite morale d’une culture fondée sur la viola­tion et les privi­lèges qui l’au­to­risent. C’est une légère varia­tion de l’idéo­lo­gie des Roman­tiques, où le désir sexuel a remplacé l’émo­tion comme état non média­tisé, natu­rel et privi­lé­gié. Sa version sexuelle est un héri­tage direct de la Bohème, qui se délec­tait de l’éta­lage public de “trans­gres­sions, excès et outrages sexuels”. Une bonne part de cette éthique peut être attri­buée au marquis de Sade, tortion­naire histo­rique de femmes et d’en­fants. Pour­tant, Sade a été reven­diqué comme source d’ins­pi­ra­tion fonda­men­tale par des écri­vains aussi connus que Baude­laire, Flau­bert, Swin­burne, Lautréa­mont, Dostoïevski, Cocteau et Apol­li­naire, ainsi que par Camus et Barthes. Camus a écrit, dans L’homme révolté, “deux siècles à l’avan­ce… Sade a exalté les socié­tés tota­li­taires au nom de la liberté fréné­tique”. Sade présente égale­ment une première formu­la­tion de la volonté de pouvoir propre à Nietzsche. Son éthique four­nit en fin de compte “les racines érotiques du fascisme”.

Une fois de plus, l’heure est venue de choi­sir. Les signes avant-coureurs sont publics, et il est temps d’en tenir compte. Les étudiants univer­si­taires mani­festent aujourd’­hui 40 pour cent moins d’em­pa­thie qu’ils et elles n’en avaient il y a vingt ans. Si la gauche veut assem­bler une véri­table résis­tance, une résis­tance contre le pouvoir qui brise les cœurs et les os, détruit les rivières et les espèces, elle devra entendre, et enfin comprendre, cette phrase coura­geuse de la poétesse Adrienne Rich : “Sans tendresse, nous sommes en enfer.”

Lierre Keith


Traduc­tion : Martin Dufresne

Édition : Nico­las Casaux

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1 Comment on "Le triomphe des pornographes (par Lierre Keith)"

  1. Les civilisations sont la cause de tout ces symptômes malsains, chaque personne qui vit en société, pour le profit, l’exploitation, un salaire, le progrès, la démocratie, la science, pour une vie agréable… fait partie de cette univers pornographique, il l’entretien et la développe chaque fois de plus en plus, il n’y a aucun innocent depuis au moins 15000ans, chacun a fait sa part pour qu’on en arrive à ce stade lamentable même ceux qui dénonce et rien ne changera aussi longtemps qu’existera n’importe quelle modèle de civilisation.

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