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Catastrophe — Endgame Vol. 1 : Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)
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Le texte qui suit est une traduc­tion du chapitre inti­tulé « Catas­trophe » du livre « Endgame volume 1 » écrit par Derrick Jensen, et publié en 2006.


CATASTROPHE

L’homme moderne a la préten­tion de penser éveillé. Mais cette pensée éveillée nous a conduits par les corri­dors sinueux d’un cauche­mar, où les miroirs de la raison multi­plient les chambres de torture. Quand nous nous réveille­rons, nous décou­vri­rons peut-être que nous rêvions les yeux ouverts, et que les songes de la raison sont into­lé­rables. Et alors, peut-être recom­men­ce­rons-nous à rêver les yeux fermés.

Octa­vio Paz

 

Il est d’usage, lorsque l’on écrit, de garder pour soi ses postu­lats. On espère que les lecteurs se laissent porter par le récit et, trans­por­tés par les mots, qu’ils abou­tissent fina­le­ment aux mêmes conclu­sions que l’au­teur, sans s’aper­ce­voir que, le plus souvent, le point de départ non spéci­fié est d’une impor­tance bien plus cruciale pour parve­nir à la conclu­sion que les argu­ments en eux-mêmes. Par exemple, vous enten­dez un expert deman­der, à la télé­vi­sion : « Comment allons-nous garan­tir la crois­sance écono­mique des États-Unis ? » Première prémisse : Nous souhai­tons que l’éco­no­mie améri­caine croisse. Seconde prémisse : Nous voulons que l’éco­no­mie améri­caine existe. Troi­sième prémisse : Mais qui diable est donc ce nous ?

Je vais essayer de ne pas vous impo­ser de prémisses insi­dieu­se­ment. Je veux les expo­ser aussi clai­re­ment que possible, afin que vous puis­siez les accep­ter ou les reje­ter. L’une des raisons qui m’y pousse, c’est que les ques­tions que j’ex­plore au sujet de la civi­li­sa­tion sont les plus impor­tantes que nous ayons jamais été contraints d’af­fron­ter, à la fois en tant que culture qu’en tant qu’in­di­vi­dus. Je ne veux pas tricher. Je ne souhaite convaincre personne, ni vous, ni moi-même, de manière abusive (pas davan­tage, d’ailleurs, que je ne désire convaincre qui que ce soit), mais je cherche plutôt à nous aider à comprendre ce qu’il faut faire (ou pas) et comment (ou pourquoi pas).

J’es­saie­rai de servir cet objec­tif de la façon la plus trans­pa­rente — et honnête — possible.

Certaines des affir­ma­tions sur lesquelles ce livre s’ap­puie sont évidentes en elles-mêmes, certaines ont déjà été démon­trées ailleurs, certaines seront déve­lop­pées ici. Bien évidem­ment, je ne peux pas réper­to­rier l’in­té­gra­lité de mes prémisses, puisque beau­coup d’entre elles me sont à moi-même incon­nues, ou, plus fonda­men­ta­le­ment, sont inhé­rentes à la langue anglaise, ou à l’écri­ture (les livres, par exemple, impliquent un début, un milieu et une fin). Quoi qu’il en soit, je ferai de mon mieux.

La première prémisse que je souhaite évoquer est telle­ment évidente que je suis embar­rassé de devoir l’écrire ; c’est aussi ridi­cule que de devoir préci­ser que l’air pur ou l’eau potable sont des choses bonnes et néces­saires, et aussi irré­fu­table que la pollu­tion de l’air et de l’eau que nous respi­rons et buvons. Mais notre capa­cité et notre propen­sion à nous leur­rer — ainsi, bien sûr, que la néces­sité de cet aveu­gle­ment qui permet la propa­ga­tion de cette culture — me poussent à être expli­cite. La première prémisse est : la civi­li­sa­tion n’est pas et ne sera jamais soute­nable. D’au­tant moins la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Il y a quelques années, j’ai eu une conver­sa­tion inté­res­sante, tandis que j’étais en voiture avec mon ami et cama­rade mili­tant George Draf­fan. Il a influencé ma pensée plus que quiconque. C’était par une chaude jour­née à Spokane. Le trafic était lent. Une longue file de véhi­cules atten­dait au feu. Je lui ai demandé, « Si tu pouvais choi­sir de vivre à un niveau tech­no­lo­gique donné, lequel choi­si­rais-tu ? »

En plus d’être un ami et un acti­viste, George est aussi un râleur. Il était de cette humeur à ce moment-là. Il m’a répondu, « C’est une ques­tion stupide. On peut rêver de vivre d’une manière ou d’une autre, mais le seul niveau de tech­no­lo­gie soute­nable, c’est l’âge de pierre. Ce que nous expé­ri­men­tons main­te­nant n’est qu’un tout petit écart de parcours — nous sommes l’une des six ou sept géné­ra­tions à avoir jamais eu à suppor­ter le bruit atroce des moteurs à combus­tion interne (en parti­cu­lier à deux-temps) — et nous retour­ne­rons fina­le­ment au mode de vie que les humains connurent pendant la plus grande partie de leur exis­tence. Dans quelques centaines d’an­nées tout au plus. La seule ques­tion est de savoir ce qui restera encore du monde à ce moment-là. »

Il a raison, évidem­ment. Inutile d’être un scien­ti­fique de génie pour comprendre que tout système social repo­sant sur l’usage de ressources non-renou­ve­lables, par défi­ni­tion, n’est pas durable : d’ailleurs, tout le monde est en mesure de le comprendre sauf les scien­ti­fiques de génie. L’es­poir de ceux qui souhaitent perpé­tuer cette culture réside dans ce que l’on appelle les « ressources de substi­tu­tion » ; ainsi, lorsqu’une ressource est tarie, une autre la remplace (j’ima­gine qu’il y a au moins un autre espoir plus répandu encore, celui qu’en igno­rant les consé­quences de nos actions, on puisse les éviter). Évidem­ment, sur une planète finie, cela ne fait que repous­ser l’iné­vi­table, en occul­tant les destruc­tions causées entre-temps, et cela soulève la ques­tion de ce qu’il restera de vivant lorsque le dernier rempla­ce­ment aura eu lieu. Ques­tion : lorsque le pétrole sera épuisé, quelle ressource lui sera substi­tuée pour faire tour­ner l’éco­no­mie indus­trielle ? Prémisses non mention­nées : a) des substi­tuts de rende­ment équi­valent existent ; b) nous voulons que l’éco­no­mie indus­trielle conti­nue à tour­ner ; c) la garder en fonc­tion­ne­ment a plus d’im­por­tance pour nous (ou plutôt pour ceux qui prennent les déci­sions) que les vies humaines et non-humaines anéan­ties par l’ex­trac­tion, la trans­for­ma­tion, et l’uti­li­sa­tion de cette ressource.

Pareille­ment, toute culture repo­sant sur une utili­sa­tion non-renou­ve­lable de ressources renou­ve­lables est tout aussi insou­te­nable : si, année après année, de moins en moins de saumons repa­raissent, tôt ou tard, aucun ne repa­raî­tra. Si, année après année, de moins en moins de forêts anciennes se dressent, tôt ou tard, il n’y en aura plus aucune. D’au­cuns disent que la substi­tu­tion de ressources à celles épui­sées sauvera la civi­li­sa­tion une jour­née de plus. Dans le meilleur des cas, cela ne fait que repous­ser l’échéance tout en infli­geant davan­tage de dégâts à la planète. C’est ce que nous obser­vons, par exemple, à travers l’ef­fon­dre­ment des réserves halieu­tiques du monde, les unes après les autres : il y a long­temps que nous avons pêché les pois­sons les plus rentables écono­mique­ment ; désor­mais même les soi-disant « pois­sons de rebut » sont mena­cés. Ils dispa­raissent, englou­tis par l’ap­pé­tit litté­ra­le­ment insa­tiable de la civi­li­sa­tion.

Autre­ment dit, n’im­porte quel groupe d’êtres vivants (humains ou non-humains, végé­tal ou animal) qui prend plus de son envi­ron­ne­ment que ce qu’il donne en retour épui­sera son envi­ron­ne­ment, après quoi il devra se dépla­cer, ou bien sa popu­la­tion s’ef­fon­drera (ce qui, d’ailleurs, est la preuve en une seule phrase que la notion de compé­ti­tion ne guide pas la sélec­tion natu­relle : si vous surex­ploi­tez votre envi­ron­ne­ment, vous l’épui­se­rez et mour­rez ; la seule façon se survivre sur le long terme est de donner davan­tage que vous ne prenez). Cette culture — la civi­li­sa­tion occi­den­tale — a épuisé son envi­ron­ne­ment pendant six mille ans, en commençant par le Moyen-Orient, et elle s’est main­te­nant propa­gée sur l’en­semble de la planète. A votre avis, quelle autre motif aurait-elle de conti­nuer son expan­sion ? Et pourquoi pensez-vous qu’elle a déve­loppé, en paral­lèle, une rhéto­rique — une série d’his­toires qui nous enseignent comment vivre — rendant mani­feste non seule­ment la néces­sité mais le carac­tère dési­rable et même moral de l’ex­pan­sion perpé­tuelle — nous pous­sant hardi­ment à nous rendre où nul homme n’était allé avant — à travers une prémisse telle­ment fonda­men­tale qu’elle en est imper­cep­tible ? Les villes, éléments carac­té­ris­tiques de la civi­li­sa­tion, ont toujours été dépen­dantes du prélè­ve­ment des ressources des campagnes envi­ron­nantes, ce qui signi­fie, d’une part, qu’au­cune ville n’a jamais été ou ne sera jamais soute­nable en elle-même, et que d’autre part, dans le but de conti­nuer leur expan­sion perpé­tuelle, les villes devront conti­nuel­le­ment étendre le terri­toire dont elles requièrent l’in­ces­sante surex­ploi­ta­tion. Je suis certain que vous perce­vez les problèmes que cela pose et le dénoue­ment à prévoir sur une planète finie. Si vous ne pouvez ou ne voulez pas voir ces problèmes, je ne peux que vous souhai­ter bonne chance dans votre carrière en poli­tique ou dans les affaires. Étant données les consé­quences, notre refus collec­tif — étudié jusqu’à l’ob­ses­sion — de recon­naître l’iné­luc­ta­bi­lité de ce dénoue­ment et d’agir en fonc­tion est bien plus qu’é­trange.

On peut égale­ment expri­mer l’in­sou­te­na­bi­lité de ce mode de vie en souli­gnant que le soleil consti­tue la seule vraie source d’éner­gie de la planète (l’éner­gie stockée dans le pétrole, par exemple, est venue du soleil il y a bien long­temps ; et j’ex­clus l’éner­gie nucléaire de toute consi­dé­ra­tion ici car seul un fou fabrique­rait et/ou raffi­ne­rait inten­tion­nel­le­ment des maté­riaux qui seront mortel­le­ment toxiques pendant des dizaines de milliers d’an­nées, parti­cu­liè­re­ment pour les usages frivoles, triviaux et morti­fères auxquels est desti­née l’élec­tri­cité : pensez aux toits rétrac­tables des stades, aux colli­sion­neurs de parti­cules, et aux canettes de bière en alumi­nium), tout mode de vie utili­sant plus d’éner­gie que ce qui nous parvient du soleil à chaque instant ne durera pas, parce que l’éner­gie diffé­rée — celle conte­nue dans le pétrole que l’on peut brûler, dans les arbres, que l’on pour­rait brûler (et pourquoi pas dans les corps humains que l’on pour­rait brûler) — sera tôt ou tard épui­sée. CQFD.

Je suis presque toujours surpris par le nombre de gens intel­li­gents et sensés qui invoquent des moyens magiques dans le but de main­te­nir ce mode de vie décon­necté. Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu un e-mail d’une femme très intel­li­gente qui écri­vait, « Je ne pense pas que l’on puisse retour­ner en arrière. Je ne crois pas au retour à la vie de chas­seur-cueilleur. Mais est-il possible d’avan­cer dans un sens qui nous mène­rait à nouveau vers la soute­na­bi­lité ? »

Cela témoigne du niveau du dysfonc­tion­ne­ment de la civi­li­sa­tion : de moins en moins de gens intègres croient que nous pouvons ou devrions conti­nuer dans cette voie en raison des bons services qu’elle offre ; au lieu de cela, le plus commun des argu­ments en sa faveur (et c’est aussi vrai pour beau­coup de ses mani­fes­ta­tions parti­cu­lières, comme l’éco­no­mie globale ou les hautes tech­no­lo­gies) semble être que puisque nous sommes pris dedans, autant tirer partie de cette très mauvaise situa­tion. « Nous en sommes là, nous avons perdu la soute­na­bi­lité et la santé, désor­mais nous n’avons plus d’autre choix que de conti­nuer sur ce chemin auto-destruc­teur (et destruc­teur des autres). » Comme si, sous prétexte que nous étions déjà montés à bord du train pour Treblinka, nous ferions alors aussi bien d’y rester pour la prome­nade. Peut-être que par chance ou par choix (celui de quelqu’un d’autre) nous fini­rons malgré tout par éviter les chambres à gaz.

Quoi qu’il en soit, la bonne nouvelle, c’est que nous n’avons pas besoin de « retour­ner en arrière », puisque les humains et leurs prédé­ces­seurs immé­diats dans l’évo­lu­tion ont vécu de manière soute­nable pendant un million d’an­nées au mini­mum (reti­rez l’adjec­tif immé­diats et nous pouvons revoir l’es­ti­ma­tion en milliards). Ce n’est pas dans « la nature humaine » de détruire son milieu. Si c’était le cas, nous l’au­rions fait depuis bien long­temps, et nous aurions dispa­rus depuis. Ce n’est pas non plus la stupi­dité qui a empê­ché (et qui empêche) les non-civi­li­sés d’orien­ter leurs vies de manière à détruire leur envi­ron­ne­ment, ou de déve­lop­per des tech­no­lo­gies (par exemple des raffi­ne­ries, des réseaux élec­triques et des usines) qui faci­litent cette entre­prise. En réalité, si l’on essayait d’éta­blir une compa­rai­son inter-cultu­relle de l’in­tel­li­gence, la préser­va­tion du milieu me semble­rait être un facteur de premier plan. Quoi qu’il en soit, lorsque les civi­li­sés sont arri­vés en Amérique du Nord, le conti­nent était riche de popu­la­tions humaines et non-humaines, vivant en équi­libre et de manière soute­nable. J’en ai déjà parlé ailleurs, comme bien d’autres l’ont fait, notam­ment les Indiens eux-mêmes.

Nous n’avons pas fonda­men­ta­le­ment changé en tant qu’es­pèce au cours de ces quelques derniers milliers d’an­nées ; dès lors, depuis bien avant l’aube de la civi­li­sa­tion, chaque enfant qui naît est toujours un être humain avec le poten­tiel de deve­nir un adulte capable de vivre de manière soute­nable dans un lieu déter­miné. Il suffit de permettre à l’en­fant de gran­dir dans une culture qui vit de manière soute­nable, qui valo­rise et récom­pense la soute­na­bi­lité, dont les membres se racontent des histoires qui la renforce, et au sein de laquelle est formel­le­ment inter­dit le genre d’ex­ploi­ta­tion qui mène­rait à l’in­sou­te­na­bi­lité. C’est natu­rel. Voilà qui nous sommes.

Pour que nous conti­nuions à « avan­cer », chaque enfant doit être façonné afin qu’il oublie ce qu’être humain signi­fie, et, à la place, qu’il apprenne ce qu’être civi­lisé signi­fie. Comme l’ex­plique le psychiatre et philo­sophe R. D. Laing, « Dès la nais­sance, lorsque le bébé de l’âge de pierre se retrouve face à la mère du 20e siècle, il est soumis à ces forces violen­tes… comme l’ont été sa mère et son père, et leurs parents, et les parents de leurs parents. Ces forces se préoc­cupent prin­ci­pa­le­ment de détruire la plus grande part de son poten­tiel, et dans l’en­semble, cette entre­prise est couron­née de succès. Lorsque ce nouvel être humain atteint l’âge de quinze ans, on se trouve face à un être qui nous ressemble, une créa­ture à moitié folle, plus ou moins adap­tée à un monde insensé. Il s’agit de la norma­lité de notre époque. »

L’idée que nous ne pouvons ni aban­don­ner ni élimi­ner la civi­li­sa­tion, sous prétexte que ce serait reve­nir en arrière, pose un autre problème, en ceci qu’elle émerge de la croyance selon laquelle l’his­toire est un concept natu­rel — à l’ins­tar de l’eau qui s’écoule vers l’aval, ou du prin­temps qui suit l’hi­ver — et le « progrès » social (et tech­no­lo­gique) aussi inévi­table que le fait de vieillir. Cepen­dant, l’his­toire est le produit d’une manière spéci­fique de voir le monde, une manière qui est égale­ment influen­cée, entre autres choses, par la dégra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment.

J’étais souvent choqué par les cours d’his­toire mondiale à l’école, qui semblaient presque bibliques dans leur manière de prétendre que le monde avait débuté il y a six mille ans. Bien sûr, les profes­seurs et les auteurs des livres évoquaient vague­ment l’époque des dino­saures, puis avançaient rapi­de­ment — en une phrase ou deux, litté­ra­le­ment— en négli­geant les dizaines ou centaines de milliers d’an­nées de l’exis­tence humaine formant la « préhis­toire », ce qui leur permet­tait d’évi­ter d’abor­der de tels sujets, mani­fes­te­ment morts. Ces quelques moments n’étaient toujours qu’un court prélude à la seule saga humaine ayant jamais réel­le­ment compté : la civi­li­sa­tion occi­den­tale. De la même façon, on taillait des raccour­cis dans les cultures qui avaient existé (ou existent toujours) paral­lè­le­ment à la civi­li­sa­tion occi­den­tale, tandis que d’autres civi­li­sa­tions telles que les Aztèques, les Incas, les Chinois, et ainsi de suite, n’avaient droit qu’à un signe de tête fami­lier, et que les cultures ahis­to­riques n’étaient mention­nées qu’au moment où leurs membres étaient réduits en escla­vage ou exter­mi­nés. Il a toujours été clair que l’ac­tion débu­tait réel­le­ment au Moyen-Orient avec « l’avè­ne­ment » de la civi­li­sa­tion, qui s’était ensuite dépla­cée à travers le bassin médi­ter­ra­néen, en Europe du Nord et de l’Ouest, avait navi­gué sur le bleu de l’océan avec Chris­tophe Colomb et son équi­page, et qui brillait désor­mais entre les deux villes frap­pées par les attaques du 11 septembre 2001 : New-York et Washing­ton DC (et dans une moindre mesure, Tinsel­town [Holly­wood]). Tout autre chose, personne, et lieu n’a d’in­té­rêt que s’il est lié à cette histoire prin­ci­pale.

Ce qui m’exas­pé­rait, ce n’était pas seule­ment le narcis­sisme et l’ar­ro­gance mani­festes de relé­guer toutes ces autres histoires à la péri­phé­rie (j’ai­me­rais parler de racisme autant que d’ar­ro­gance, mais les indi­gènes blancs d’Eu­rope sont écar­tés de ces histoires aussi nette­ment que les autres), ou la stupi­dité et l’in­sou­te­na­bi­lité égale­ment remarquables de ne pas faire de l’en­vi­ron­ne­ment la figure centrale de son histoire, c’était le langage en lui-même. L’his­toire, m’a-t-on répété, en cours et dans les livres, a débuté il y a six mille ans. Avant ça, il n’y avait pas d’his­toire. C’était la préhistoire. Rien de très inté­res­sant ne s’est passé pendant cette longue et sombre période où les gens grognaient dans des cavernes (faisons fi du fait que les langues indi­gènes encore exis­tantes sont souvent plus riches, plus subtiles et plus complexes que l’an­glais).

Pour­tant, l’his­toire a véri­ta­ble­ment commencé il y a six mille ans. Avant cela, il y avait des histoires person­nelles, mais il n’y avait pas d’his­toires sociales notables dans le sens que nous lui donnons, en parti­cu­lier parce que les cultures étaient cycliques (basées sur les cycles de la nature) et pas linéaires (basées sur les chan­ge­ments appor­tés par tel groupe social sur le monde qui l’en­toure).

Je dois admettre que je n’aime toujours pas le mot préhistoire, car il confère à l’his­toire ce carac­tère inévi­table qui ne lui sied pas. En vérité, l’his­toire n’avait rien d’iné­luc­table. Je ne suis pas simple­ment en train de dire que chaque histoire parti­cu­lière n’est pas inévi­table, mais plutôt que l’his­toire en elle-même — l’exis­tence de toute histoire sociale quelle qu’elle soit — n’a pas toujours été inévi­table. Elle est inévi­table pour le moment, mais il fut un temps où elle n’exis­tait pas, et vien­dra le jour où elle cessera d’exis­ter.

L’his­toire repose sur au moins deux aspects, le premier est physique, le second, percep­tuel. Comme toujours, ces deux aspects sont étroi­te­ment liés. En ce qui concerne le premier, l’his­toire est marquée par le chan­ge­ment. L’his­toire d’un indi­vidu peut être perçue comme une série d’ac­cueils et de salu­ta­tions, une crois­sance de la stature physique et des capa­ci­tés, suivie par une dimi­nu­tion, un échange progres­sif de ces capa­ci­tés de mémoire, d’ex­pé­rience, et de sagesse. Des éléments de mon histoire. Je suis allé à l’uni­ver­sité. Je pratiquais le saut en hauteur. Je me souviens de la sensa­tion d’une douceur mysté­rieuse et érotique au moment de passer la barre, placée plus haute que ma tête. J’ai perdu ma souplesse en appro­chant la tren­taine. Je courais encore vite, et lorsque je frap­pais une balle chopée vers l’ar­rêt-court, je devançais le lancer à chaque fois. Au cours de ma tren­taine, l’ar­thrite m’a fait perdre ma rapi­dité, et main­te­nant je cours comme un entraî­neur de lanceur, ou comme un figu­rant dans un film d’Akira Kuro­sawa. Il y a vingt ans, j’étais ingé­nieur. Il y a dix-huit ans, apicul­teur. Il y a seize ans, je suis devenu acti­viste envi­ron­ne­men­tal. En ce moment, j’écris un livre sur le problème de la civi­li­sa­tion. Je ne sais pas de quoi la suite de mon histoire sera faite.

Les histoires sociales sont égale­ment marquées par le chan­ge­ment. La défo­res­ta­tion du Moyen-Orient pour construire les premières villes. Les premières lois écrites de la civi­li­sa­tion, qui concer­naient la propriété des humains et les esclaves non-humains. La fabri­ca­tion du bronze, puis du fer, les mine­rais extraits par les esclaves, les métaux utili­sés pour la conquête. Les premiers empires. La Grèce et ses tenta­tives de s’ar­ro­ger le contrôle du monde. Rome et ses tenta­tives. La conquête de l’Eu­rope. La conquête de l’Afrique. La conquête des Amériques. La conquête de l’Aus­tra­lie, de l’Inde et d’une grande partie de l’Asie. La défo­res­ta­tion de la planète.

Comme dans le cas de ma propre histoire, je ne sais pas de quoi l’ave­nir de l’his­toire de notre société, ou de la terre sous ses pieds, sera fait. Je ne sais pas quand le barrage de Grand Coulee s’ef­fon­drera, et si les saumons seront toujours là pour réin­té­grer le haut Colum­bia. Je ne sais pas quand le fleuve Colo­rado attein­dra à nouveau la mer, ou si la civi­li­sa­tion se sera effon­drée avant que les grizz­lys ne s’éteignent, ou les chiens de prai­rie, les gorilles, les thons, les grands requins blancs, les tortues de mer, les chim­pan­zés, les orang-outans, les chouettes tache­tées, les grenouilles à pattes rouges de Cali­for­nie, les sala­mandres tigrées, les tigres, les pandas, les koalas, les ormeaux, et bien d’autres espèces au bord de l’ex­tinc­tion.

L’im­por­tant est de comprendre que l’his­toire est marquée par le chan­ge­ment. Pas de chan­ge­ment, pas d’his­toire.

Et un jour, l’his­toire s’ar­rê­tera. Lorsque le dernier morceau de fer rouillé du dernier gratte-ciel sera parti en pous­sière, quand fina­le­ment la terre et les humains sur la terre (en imagi­nant que nous survi­vions) auront trouvé un nouvel équi­libre dyna­mique, il n’y aura plus aucune histoire. Les peuples vivront à nouveau dans les cycles de la terre, les cycles du soleil et de la lune, les saisons. Et aussi dans de plus longs cycles, celui des pois­sons qui glissent vers la mer puis remontent les rivières, emplis de vie nouvelle, celui des insectes qui dorment pendant des années pour se réveiller par une chaude après-midi d’été, celui des martres qui ne migrent massi­ve­ment qu’une fois en plusieurs géné­ra­tions humaines, celui de l’aug­men­ta­tion puis du déclin des popu­la­tions de lièvres d’Amé­rique et des lynx qui les mangent. Et des cycles encore plus longs, la nais­sance, la crois­sance, la mort et la décom­po­si­tion des grands arbres, l’os­cil­la­tion des parcours des rivières, l’as­cen­sion et la chute des montagnes. Tous ces cycles, ces cercles grands et petits.

Il s’agit de l’his­toire d’une pers­pec­tive écolo­gique. D’un point de vue social et percep­tuel, l’his­toire a commencé quand certains groupes ou certaines classes, pour quelque raison, ont acquis le pouvoir de racon­ter ce qui se passait. Mono­po­li­ser l’his­toire leur a permis d’ins­tau­rer une vision du monde à laquelle ils pouvaient ensuite faire adhé­rer d’autres gens. L’his­toire est toujours racon­tée par les personnes qui sont en situa­tion de contrôle. Les classes infé­rieures — et les autres espèces — peuvent sous­crire ou non à la version acadé­mique des faits, présen­tée par les classes supé­rieures ; mais globa­le­ment, la plupart d’entre nous l’ac­cep­tons.

Cette accep­ta­tion engendre une série de consé­quences percep­tuelles, dont l’une, et pas des moindres, est l’in­ca­pa­cité de s’ima­gi­ner vivre de manière ahis­to­rique, c’est-à-dire soute­na­ble­ment — puisqu’un mode de vie soute­nable ne serait évidem­ment pas défini par des chan­ge­ments dans le paysage plus vaste. Autre­ment dit, penser que l’his­toire est inévi­table ou natu­relle, c’est rendre impen­sable l’idée qu’un « retour » à une vie non-indus­tria­li­sée, et bien sûr non-civi­li­sée, est possible, et c’est rendre incon­ce­vable que l’un ou l’autre de ces choix n’est pas du tout, au sens plus large, un retour en arrière. Perce­voir l’his­toire comme inévi­table, c’est garan­tir l’im­pos­si­bi­lité de la soute­na­bi­lité. L’in­verse est égale­ment vrai. Si nous parve­nons à nous libé­rer de la pers­pec­tive histo­rique qui nous tient captifs afin de retour­ner aux sché­mas cycliques qui carac­té­risent le monde natu­rel — y compris les commu­nau­tés humaines natu­relles — nous décou­vri­rons que les notions de marche en avant ou de retour en arrière perdront aussi leur préva­lence. A ce moment, nous pour­rons à nouveau vivre, simple­ment. Nous appren­drons à ne pas lais­ser ces marques sur la terre qui engendrent l’his­toire, ces marques de dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale, et nous pour­rons enfin pous­ser un grand soupir de soula­ge­ment avec le reste du monde.

***

Il y a quelques années, j’ai eu une conver­sa­tion inté­res­sante avec George Draf­fan. Nous débat­tions autour de la civi­li­sa­tion, du pouvoir, de l’his­toire, du discours public, de la propa­gande, et nous nous deman­dions pourquoi et comment nous accep­tons tous ce système insou­te­nable dans lequel nous vivons. George m’a confié qu’il aimait beau­coup le modèle social et poli­tique appelé « les trois facettes du pouvoir » : « La première facette est le mythe de la démo­cra­tie améri­caine, qui affirme que chaque indi­vidu a un pouvoir égal, et que la société, ou la poli­tique, est simple­ment l’échange mutuel de diffé­rents groupes d’in­té­rêts qui se réunissent et parti­cipent, où l’em­portent les meilleures idées et les parti­ci­pants les plus actifs. Cette facette consi­dère grosso-modo que ceux qui perdent sont des fainéants. La seconde facette admet que c’est plus complexe que cela, que certains groupes ont plus de pouvoir que d’autres, et qu’ils contrôlent en réalité l’agenda poli­tique, de manière à ce que certains sujets, comme la distri­bu­tion de la propriété, ne soient jamais abor­dés. La troi­sième facette du pouvoir se met en marche lorsque nous ne remarquons plus que certains sujets ne sont jamais à l’ordre du jour, et commençons à penser que l’iné­ga­lité dans le pouvoir, la famine, et certaines déci­sions écono­miques et sociales ne sont pas des déci­sions, mais seule­ment ‘les choses telles qu’elles sont’. Dès lors, même les plus dému­nis perçoivent l’injus­tice sociale comme étant l’ordre natu­rel. » Il a marqué une pause, puis a prononcé ces mots qui me hantent depuis : « La conspi­ra­tion est inutile quand tout le monde pense la même chose. »

***

George a égale­ment ajouté : « Les trois facettes du pouvoir ont été déve­lop­pées comme des descrip­tions contra­dic­toires de la réalité, mais je commence à les envi­sa­ger comme une progres­sion dans le temps, comme l’his­toire de notre histoire.

Il fut un temps où nous étions égaux. Les struc­tures sociales de beau­coup de cultures indi­gènes ont été mises en place pour garan­tir la flui­dité du pouvoir. Mais dans certaines cultures, lorsque le pouvoir s’est centra­lisé, les puis­sants ont créé un discours — à travers la reli­gion, la philo­so­phie, la science ou l’éco­no­mie — qui a ratio­na­lisé l’injus­tice et l’a insti­tu­tion­na­li­sée dans la percep­tion d’un groupe. Au début, les plus faibles n’ont sûre­ment pas adhéré à ce discours, mais désor­mais, plusieurs milliers d’an­nées plus tard, nous nous sommes tous plus ou moins faits leur­rer et nous croyons que ces diffé­rences de pouvoir sont natu­relles. Certains d’entre nous voudraient chan­ger un peu l’agenda poli­tique, mais sans qu’il y ait une compré­hen­sion globale de la matrice. Le pouvoir, comme la propriété, comme la terre et l’eau, a été priva­tisé et concen­tré. Et c’est le cas depuis si long­temps, et nous y croyons à un tel point, que nous imagi­nons que c’est dans l’ordre natu­rel des choses. »

***

Ça ne l’est pas.

***

Aujourd’­hui, je suis tombé sur un article dans le maga­zine Nature, inti­tulé « Des chan­ge­ments catas­tro­phiques dans les écosys­tèmes ». La pensée scien­ti­fique conven­tion­nelle, semble-t-il, a géné­ra­le­ment consi­déré que les écosys­tèmes — les commu­nau­tés natu­relles comme les lacs, les océans, les récifs coral­liens, les forêts, des déserts, et ainsi de suite — répon­daient de manière lente et conti­nue au chan­ge­ment clima­tique, à la pollu­tion des nutri­ments, à la dégra­da­tion des milieux, et aux nombreux autres impacts envi­ron­ne­men­taux de la civi­li­sa­tion indus­trielle. A l’in­verse, une nouvelle étude suggère que de tels facteurs de stress peuvent engen­drer des modi­fi­ca­tions, presque du jour au lende­main, de condi­tions appa­rem­ment stables vers un état très diffé­rent et appau­vri. L’au­teur prin­ci­pal de cette étude, Marten Schef­fer, un envi­ron­ne­men­ta­liste à l’Uni­ver­sité de Wage­nin­gen aux Pays-Bas, déclare que : « Les modèles l’avaient prévu, mais c’est seule­ment depuis quelques années qu’ont été rassem­blées suffi­sam­ment de preuves nous indiquant que la rési­lience de beau­coup d’éco­sys­tèmes impor­tants a été telle­ment sapée que la plus petite pertur­ba­tion peut provoquer leur effon­dre­ment. »

C’est assez effrayant. Un des co-auteurs de l’étude, Jona­than Foley, un clima­to­logue de l’Uni­ver­sité de Wiscon­sin-Madi­son, ajoute que : « Lorsque nous abor­dons des ques­tions rela­tives à la défo­res­ta­tion, aux espèces mena­cées, ou au chan­ge­ment clima­tique, nous travaillons avec la prémisse selon laquelle une once de pollu­tion équi­vaut à une once de dégât. Il se trouve que cette asser­tion est complè­te­ment erro­née. Les écosys­tèmes peuvent suppor­ter d’être expo­sés à la pollu­tion ou au chan­ge­ment clima­tique pendant des années sans montrer le moindre chan­ge­ment, et soudai­ne­ment bascu­ler dans un état complè­te­ment diffé­rent, sans aver­tis­se­ment ou presque. »

Par exemple, il y a six mille ans, de grandes éten­dues de ce qui est main­te­nant le désert du Sahara étaient humides, et l’on y trou­vait des lacs et des marais regor­geant de croco­diles, d’hip­po­po­tames et de pois­sons. Foley pour­suit : « Les lignes des indices géolo­giques et les preuves données par les modèles numé­riques montrent que cette zone plutôt humide est subi­te­ment deve­nue une zone plutôt sèche. La nature n’est pas linéaire. Parfois vous pouvez contraindre un système et le contraindre encore, et fina­le­ment, vous pose­rez le brin de paille qui brise le dos du chameau.  » [L’ex­pres­sion anglaise « to break the camel’s back » corres­pond en français à « la goutte d’eau qui fait débor­der le vase », cepen­dant, nous avons choisi de traduire litté­ra­le­ment l’an­glais étant donné que l’ana­lo­gie, dans ce contexte, est plus parlante, NdT].

Souvent, une fois le dos du chameau cassé, il ne peut pas guérir ou ne recou­vrera pas son état origi­nel.

Un autre co-auteur, le limno­lo­giste Stephen Carpen­ter, ancien président de la Société améri­caine d’éco­lo­gie, souligne que cette compré­hen­sion — de la nature discon­ti­nue du chan­ge­ment écolo­gique — commence à se répandre dans la commu­nauté scien­ti­fique, et ajoute : « Nous réali­sons qu’il y a un schéma commun que nous retrou­vons dans les écosys­tèmes autour du monde. Des chan­ge­ments graduels de vulné­ra­bi­lité s’ac­cu­mulent, et fina­le­ment vous avez un impact sur le système, une inon­da­tion ou une séche­resse, et boum ! vous bascu­lez dans un autre régime. Cela devient un effon­dre­ment auto­nome. »

Après avoir lu l’ar­ticle, j’ai reçu un appel d’une amie, Roianne Ahn, une femme assez intel­li­gente et tenace pour qu’un docto­rat en psycho­lo­gie ne voile pas sa percep­tion de la pensée et des actions des gens. « Cela m’éton­nera toujours », m’a-t-elle dit, « qu’il faille des experts pour nous convaincre de ce que l’on sait déjà. »

Ce n’était pas la réponse à laquelle je m’at­ten­dais.

« C’est l’un de mes rôles en tant que théra­peute. J’écoute et renvoie simple­ment aux patients ce qu’ils savent déjà mais ne parviennent pas à croire faute de confiance en eux, jusqu’à ce qu’il l’en­tendent de la bouche d’un expert », a-t-elle ajouté.

« Penses-tu que les gens écou­te­ront ces scien­ti­fiques ? »

« Cela dépend de leur niveau de déni. Mais fina­le­ment, ce qu’ils décrivent n’est pas extrê­me­ment surpre­nant. C’est ce qui arrive lorsqu’une personne est soumise au stress : elle peut seule­ment le suppor­ter jusqu’à un certain point avant de s’ef­fon­drer. C’est ce qui arrive dans les rela­tions. Cela arrive dans des familles. Cela arrive aux commu­nau­tés. Natu­rel­le­ment, c’est égale­ment vrai dans ce contexte plus large. »

« Que veux-tu dire ? »

« Nous travaillons aussi dur que possible, nous nous dépas­sons, même, pour main­te­nir une stabi­lité, et lorsque la pres­sion augmente trop, quelque chose doit lâcher. Nous nous effon­drons. Parfois c’est une bonne chose, parfois non. »

Il y eut un silence pendant lequel j’ai réflé­chi au fait que certains effon­dre­ments ne sont pas néces­saires — celui d’un prison­nier sous la torture, la destruc­tion systé­ma­tique de l’es­time de soi sous le régime écra­sant d’un parent ou d’un parte­naire abusif, l’apo­ca­lypse écolo­gique actuelle — tandis que d’autres peuvent permettre une guéri­son.

« Les raisons pour lesquelles les gens essaient de main­te­nir des struc­tures saines qui les rendent heureux paraissent évidentes. En revanche, il n’est pas toujours aisé de comprendre pourquoi nous, y compris moi-même, semblons travailler si dur pour main­te­nir des struc­tures et des systèmes qui nous rendent misé­rables. La notion selon laquelle beau­coup de toxi­co­manes ont besoin de toucher le fond avant de chan­ger, même quand leur addic­tion est en train de les tuer, nous est tous fami­lière », a-t-elle pour­suivi.

« Quand penses-tu que cette culture va chan­ger ? », lui ai-je demandé.

« Cette culture est clai­re­ment accro à la civi­li­sa­tion ; je pense donc que l’on peut répondre par une autre ques­tion : est-elle encore loin de toucher le fond ? »

***

J’ai raconté tout cela à une autre amie. Il était tard. Dehors, le vent souf­flait. L’or­di­na­teur était éteint. On enten­dait les rafales. Cette amie, une excel­lente penseuse et auteure, qui avait long­temps habité à New-York, était non seule­ment rela­ti­ve­ment atta­chée à cette grande ville, mais égale­ment aux villes en géné­ral. Elle était à la fois sensible et exas­pé­rée par les propos que je venais de tenir. Après des heures de discus­sion, elle m’a posé une ques­tion, assez calme­ment : « De quel droit penses-tu pouvoir dire aux gens qu’ils ne peuvent pas vivre en ville ? »

« Aucun. Je me fiche tota­le­ment de savoir où vivent les gens. Mais les habi­tants des villes n’ont aucun droit de deman­der — et encore moins de voler — les ressources de tous les autres. »

« Quel problème cela te pose si les cita­dins les achètent ? »

« Les ressources ou les gens ? » Je me souve­nais de la cita­tion de Henry Adams : « Nous n’avons qu’un seul système, et dans ce système, la seule ques­tion est le prix auquel le prolé­ta­riat s’achète et se vend, le pain et les jeux. »

Ma plai­san­te­rie ne l’a pas fait rire. Elle ne l’a pas trou­vée drôle. Moi non plus, mais sans doute pour une raison diffé­rente.

« Les ache­ter avec quoi ? », lui ai-je demandé.

« Ils nous donnent de la nour­ri­ture, nous leur donnons de la culture. Ce n’est pas comme ça que cela fonc­tionne ? »

D’ac­cord, me suis-je dit, elle suit la ligne de pensée de Mumford. « Et si les gens de la campagne n’aiment pas l’opéra, ou Oprah, au demeu­rant ? »

« Ce n’est pas juste l’opéra. La bonne nour­ri­ture, les bons livres, les idées, tout le ferment cultu­rel. »

« Et si ces personnes aiment leur propre nour­ri­ture, leurs propres idées, leur propre culture ? »

« Ils auront besoin de notre protec­tion. »

« Pour les proté­ger de qui ? »

« Des groupes de marau­deurs itiné­rants. Des bandits qui déro­be­ront leur nour­ri­ture. »

« Et si les seuls marau­deurs sont les habi­tants des villes ? »

Elle a hésité avant de rétorquer, « Des biens manu­fac­tu­rés, alors. Grâces aux écono­mies d’échelle, les habi­tants des villes peuvent impor­ter des matières premières en prove­nance de la campagne, les trans­for­mer en objets à l’usage des gens, et leur vendre en retour. » Elle avait un diplôme en écono­mie.

« Et si les habi­tants des campagnes ne veulent pas non plus d’objets manu­fac­tu­rés ? »

« Alors la méde­cine moderne. »

« Et s’ils n’en veulent pas ? Je connais beau­coup d’In­diens qui refusent encore à ce jour la méde­cine occi­den­tale. »

Elle a ri, et a ironisé, « Alors, allons dans le sens opposé : tout le monde veut des Big Macs. »

J’ai hoché la tête, et plus ou moins ignoré sa plai­san­te­rie, comme elle avait ignoré la mienne, peut-être pour la même raison. « Les gens ne veulent ce genre de chose qu’a­près que leurs propres cultures ont été détruites. »

« Je ne pense pas qu’il soit néces­saire de les détruire. Il vaut mieux les convaincre. La moder­nité est une bonne chose. Le déve­lop­pe­ment est une bonne chose. La tech­no­lo­gie est une bonne chose. Le choix des consom­ma­teurs est une bonne chose. A quoi sert à la publi­cité, à ton avis ? »

Peut-être qu’Henry Adams et le satire romain Juve­nal auraient dû faire mention de la publi­cité autant que du pain et des jeux. Et peut-être auraient-ils aussi dû évoquer l’im­por­tance des défi­ni­tions de diction­naires dans le main­tien de l’ordre. J’ai tenu ferme. « Les cultures intactes n’ouvrent géné­ra­le­ment leurs portes aux biens de consom­ma­tion que sous la menace armée. Bien sûr, ils pour­raient choi­sir ce qui leur plaît, mais ce ne serait pas suffi­sant pour contre­ba­lan­cer la perte de leurs ressources. Pense à ce qu’ont engen­dré l’ALENA et l’AGETAC pour les pauvres du Tiers-Monde, ou ceux des États-Unis. Pense à Perry et à l’ou­ver­ture du Japon, ou aux guerres de l’opium, ou… »

« J’ai saisi ton point de vue », m’a-t-elle inter­rompu. Elle a réflé­chi un moment. « Donnons-leur de l’argent, plutôt que des objets manu­fac­tu­rés. Un prix honnête. Sans les escroquer. Ils pour­ront ache­ter ce qu’ils veulent avec tout leur argent, ou plutôt notre argent. »

« Et s’ils ne veulent pas d’argent ? S’ils préfèrent avoir accès à leurs ressources ? S’ils ne souhaitent pas les vendre parce qu’ils en ont eux-mêmes besoin ? Si l’en­semble de leur mode de vie dépend de ces ressources, et qu’ils préfèrent leur mode de vie — par exemple la cueillette et la chasse — à l’argent ? Ou s’ils ne veulent pas vendre parce qu’ils ne croient pas à l’achat et à la vente ? S’ils ne croient pas du tout aux tran­sac­tions commer­ciales ? Ou, plus encore, s’ils ne croient pas au concept de ressources ? »

« Ils ne croient pas aux arbres ? Ils ne croient pas à l’exis­tence des pois­sons ? Qu’i­ma­gines-tu qu’ils attrapent lorsqu’ils vont pêcher ? Qu’est-ce que tu racontes ? », s’est-elle éner­vée.

« Ils croient aux arbres et aux pois­sons. Seule­ment, ce ne sont pas des ressources. »

« Qu’est-ce que c’est, alors ? »

« D’autres êtres. Tu peux les tuer pour manger. Cela fait partie de la rela­tion. Mais tu ne peux pas les vendre. »

« Comme pensaient les Indiens », a-t-elle réalisé.

« Comme ils le pensent toujours. Nombre de ceux qui vivent tradi­tion­nel­le­ment. Et les villes sont désor­mais si grandes — la menta­lité des villes s’est éten­due pour inté­grer l’en­semble de la culture de consom­ma­tion — que les gens des campagnes ne peuvent certai­ne­ment pas tuer suffi­sam­ment pour nour­rir la ville sans nuire à leur propre terri­toire. Cela n’a jamais été possible, par défi­ni­tion. Ce qui nous renvoie à la ques­tion : que se passe-t-il s’ils ne veulent pas vendre ? Est-ce que les cita­dins ont le droit de se saisir des ressources malgré tout ? »

« Comment feront-ils pour manger, autre­ment ? »

Nous enten­dions le vent au dehors, et la pluie commençait à battre sur les fenêtres. La pluie tombe souvent hori­zon­ta­le­ment ici à Cres­cent City, ou Tu’nes [nom indien du lieu, NdT].

« Si j’étais respon­sable d’une ville, et que mes conci­toyens — mes conci­toyens, c’est une expres­sion inté­res­sante, comme si je les possé­dais — mour­raient de faim, je pren­drais la nour­ri­ture de force », a-t-elle avoué.

Encore le vent, encore la pluie. « Et si tu as besoin d’es­claves pour faire tour­ner tes indus­tries ? Tu les pren­dras aussi ? Et si tu n’as pas juste besoin de nour­ri­ture et d’es­claves, mais aussi de pétrole, le sang de ton écono­mie, et de métal, ses os ? Si tu as besoin de tout ce qui se trouve sous le soleil ? Tu vas tout prendre ? », ai-je conti­nué.

« Si j’en ai besoin… »

« Ou si tu as l’im­pres­sion que tu en as besoin… », l’ai-je coupé.

Cela n’a pas eu l’air de la déran­ger. « Oui », a-t-elle acquiescé, dans ses pensées. Je pouvais la voir chan­ger d’avis. « Et il y a le terri­toire. Les villes endom­magent le terri­toire qu’elles occupent », a-t-elle observé, après un long silence.

J’ai pensé aux dallages et à l’as­phalte. A l’acier. Aux gratte-ciels. J’ai pensé à un chêne vieux de cinq cents ans que j’avais vu à New-York, sur une pente qui surplom­bait le fleuve Hudson. J’ai pensé à tout ce qu’il avait vécu. Lorsqu’il était un gland, il était tombé dans une forêt ancienne — mais à l’époque il n’y avait aucune raison de quali­fier ces forêts d’an­ciennes, ni de les appe­ler autre­ment que maison. Il avait germé dans cette commu­nauté hété­ro­gène, avait vu les saumons remon­ter le fleuve Hudson, telle­ment gros qu’ils pouvaient empor­ter les filets de ceux qui les attra­paient ; il avait été témoin de commu­nau­tés humaines vivant dans ces forêts, des humains qui ne détrui­saient pas les forêts mais au contraire les renforçaient par leur simple présence, par ce qu’ils donnaient à leur maison en retour. Il avait assisté à l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion, à la construc­tion d’un village, d’une cité, d’une métro­pole, et ensuite, comme l’a écrit Mumford, la « Para­si­to­pole se trans­forme en Patho­lo­pole, la cité des désordres mentaux, moraux et physiques, pour termi­ner fina­le­ment en Nécro­pole, la cité des morts. » Au fur et à mesure, l’arbre a dit adieu au bison des bois, à la tourte voya­geuse, au cour­lis esqui­mau, au grand châtai­gnier d’Amé­rique, au glou­ton qui longeait les rives de l’Hud­son. Il a dit adieu (au moins pour un temps) aux modes de vie humains tradi­tion­nels. Il a dit adieu aux arbres du voisi­nage, à la forêt où il avait vu le jour. Il a observé les milliards de tonnes de béton se répandre, le surgis­se­ment d’in­flexibles struc­tures d’acier et d’édi­fices de briques couron­nés de barbe­lés.

Malheu­reu­se­ment, il n’a pas vécu assez long­temps pour assis­ter à l’ef­fon­dre­ment de tout cela. J’ai appris l’an dernier que l’arbre n’était plus là. Il a été coupé par un proprié­taire inquiet que ses branches ne tombent sur le toit de sa maison. Les écolo­gistes — faisant ce qu’il semble que nous fassions le mieux — se sont recueillis sur sa souche.

Je lui ai raconté cette histoire.

« Merde… Je comprends. » Elle a hoché la tête. Une mèche de ses cheveux châtains a couvert son œil. Elle a fait la moue, comme souvent quand elle réflé­chit. Fina­le­ment, elle a juré, « Nom d’un chien ». Puis elle a souri, imper­cep­ti­ble­ment, et je voyais à ses yeux qu’elle était fati­guée. Soudain elle a conclu, « Tu sais, si nous allons faire tant de dégâts, le moins que l’on puisse faire c’est de dire la vérité. »

Derrick Jensen


Traduc­tion : Jessica Aubin

 

 

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