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Le changement climatique n’est pas la principale menace pour les espèces vivantes (par Nicolas Casaux)

En décembre 2016, CNN a publié sur son site un article inter­ac­tif spécial expo­sant les prin­ci­paux facteurs respon­sables du déclin massif de biodi­ver­sité que nous connais­sons actuel­le­ment (taux d’ex­tinc­tion au moins 100 fois supé­rieur au taux natu­rel), et qui repré­sentent égale­ment autant de menaces pour le futur des espèces vivantes.

Selon CNN, donc, ces prin­ci­paux facteurs sont :

  1. Le chan­ge­ment clima­tique
  2. L’agri­cul­ture
  3. Le bracon­nage (la « crimi­na­lité liée aux espèces sauvages »)
  4. La pollu­tion
  5. Les mala­dies

Seule­ment, quelques mois aupa­ra­vant, le quoti­dien britan­nique The Guar­dian (entre autres) nous révé­lait les conclu­sions d’une étude publiée dans la revue scien­ti­fique Nature, inti­tu­lée « Les ravages des fusils, des filets et des bull­do­zers », selon laquelle le chan­ge­ment clima­tique était loin d’être la prin­ci­pale menace pour les espèces.

Notre (trop) cher quoti­dien français Le Monde, ayant égale­ment publié un article sur cette étude, rappor­tait que « La surex­ploi­ta­tion des ressources et la destruc­tion des habi­tats natu­rels restent les prin­ci­pales menaces pour faune et flore, devant le chan­ge­ment clima­tique. » Un extrait de leur publi­ca­tion :

Les auteurs de cette tribune, ratta­chés à l’uni­ver­sité du Queens­land (Austra­lie), au siège de l’UICN [Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature, NdA] (Suisse) et à celui de la Wild­life Conser­va­tion Society (Société pour la conser­va­tion de la vie sauvage, Etats-Unis), ont passé au crible les dangers qui pèsent sur près de 8 700 espèces animales et végé­tales clas­sées comme mena­cées ou quasi mena­cées de dispa­ri­tion sur la liste rouge de l’UICN. Et ils ont iden­ti­fié les plus redou­tables, bapti­sés « grands tueurs ».

Il appa­raît que la prin­ci­pale menace, touchant 72 % des espèces, est la surex­ploi­ta­tion des ressources, qu’il s’agisse de la chasse et du bracon­nage (pour la viande, la peau, l’ivoire, les cornes ou le commerce d’ani­maux sauvages), de la pêche ou de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière. Près de 1 700 espèces animales sont ainsi victimes de chasse illé­gale ou de trafic, à l’exemple de l’élé­phant d’Afrique, du rhino­cé­ros de Suma­tra, du gorille de l’Ouest ou du pango­lin de Chine. Dans le même temps, plus de 4 000 espèces tribu­taires des milieux boisés, comme le rhino­pi­thèque de Stry­ker (singe du nord-est de la Birma­nie), la turdi­nule de Bornéo (oiseau passe­reau) ou la croci­dure de Nico­bar (musa­raigne), sont mena­cées par des coupes fores­tières à grande échelle.

Ainsi donc, voici la liste des prin­ci­paux dangers qui menacent les espèces, selon l’UICN :

  1. La surex­ploi­ta­tion
  2. L’agri­cul­ture
  3. L’éta­le­ment urbain
  4. Les inva­sions et les mala­dies
  5. La pollu­tion
  6. La modi­fi­ca­tion des systèmes
  7. Le chan­ge­ment clima­tique

Une liste assez diffé­rente de celle présen­tée par CNN, n’est-ce pas ?

« S’agis­sant des menaces pesant sur la biodi­ver­sité, les médias ont de plus en plus tendance à se concen­trer sur le chan­ge­ment clima­tique », écrivent les auteurs de l’étude publiée dans Nature, Sean Maxwell, James Watson et Richard Fuller de l’uni­ver­sité du Queens­land.

Au-delà des erreurs de comp­ta­bi­lité ou des diffé­rentes méthodes qu’ils pour­raient se défendre d’avoir utili­sées, on peut voir dans le clas­se­ment tel que présenté par CNN une volonté déli­bé­rée d’omettre pure­ment et simple­ment l’éta­le­ment urbain, qui passe à la trappe.

« La destruc­tion des habi­tats est la première cause préci­pi­tant l’ex­tinc­tion des espèces terrestres, mais l’im­pact du déve­lop­pe­ment humain ou des routes pour­rait avoir une portée s’éten­dant bien au-delà des zones immé­diates où l’ha­bi­tat a été détruit. La raison pour laquelle l’éta­le­ment [urbain, de la civi­li­sa­tion indus­trielle] est une telle menace pour la biodi­ver­sité ne relève pas que de la conver­sion d’ha­bi­tat en routes et en bâti­ments, mais égale­ment des consé­quences de ces pertur­ba­tions humaines sur une échelle bien plus vaste. »

Voilà ce qu’une autre étude sur les impacts de l’éta­le­ment urbain nous apprend, et ce que nous aurions pu apprendre nous-mêmes en obser­vant ce qui se passe devant chez nous. Dit autre­ment, les prérequis à l’exis­tence de la civi­li­sa­tion indus­trielle (les routes, les voies ferrées et autres réseaux de trans­port, la construc­tion de bâti­ments, etc.) sont déjà des nuisances pour la biodi­ver­sité, et pas des moindres puisqu’il s’agit des pires. Ceci pris en consi­dé­ra­tion, on comprend mieux l’im­passe écolo­gique dans laquelle la civi­li­sa­tion indus­trielle (spéci­fique­ment, compre­nez la culture aujourd’­hui mondia­li­sée dont font partie ceux que l’on consi­dère comme « civi­li­sés » par oppo­si­tion aux derniers peuples tribaux, à ceux qui vivent encore en dehors de la civi­li­sa­tion, et qui ne construisent pas de routes asphal­tées) nous a collec­ti­ve­ment embarqués.

Ainsi que le formule l’en­tre­prise britan­nique privée de construc­tion Will­mott Dixon dans un dossier sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) : « Près de la moitié des ressources non-renou­ve­lables que l’hu­ma­nité consomme est utili­sée par l’in­dus­trie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins soute­nables au monde. […] Aujourd’­hui, nous évoluons quoti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des maisons, nous voya­geons sur des routes, nous travaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre planète ne peut soute­nir le niveau de consom­ma­tion de ressource que cela engendre. » Le secteur de la construc­tion est insou­te­nable depuis l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion et des premières villes (cités), il y a plusieurs milliers d’an­nées, au Proche-Orient. Rappe­lons que les défo­res­ta­tions massives asso­ciées à ces premières formes d’ur­ba­ni­sa­tions (Ur, Uruk et Baby­lone, par exemple) entrai­nèrent la créa­tion de déserts.

Mais déve­lop­pons encore. Le maga­zine Natio­nal Geogra­phic a récem­ment publié un dossier, lui aussi, en décembre 2016, sur « les zones dépour­vues de routes les plus précieuses du monde », dans lequel on peut lire que « les endroits sauvages dépour­vus de routes font partie des derniers endroits rela­ti­ve­ment préser­vés de la planète. »

On comprend égale­ment que les zones dépour­vues de routes sont les derniers refuges « critiques » pour la biodi­ver­sité, qu’elles sont cruciales pour la régu­la­tion du cycle de l’eau et du climat.

Ce qui n’est pas expli­ci­te­ment énoncé, mais qui devrait être clair, c’est que ces obser­va­tions démontrent flagramment que la progres­sion de l’ur­ba­nité (l’hu­ma­nité urbaine), de ses auto­routes, de ses routes (de ses voies ferrées, etc.), et de ses pratiques, s’ac­com­pagne d’un déclin inverse de la biodi­ver­sité et de la stabi­lité des écosys­tèmes.

Là où la civi­li­sa­tion indus­trielle ne s’est pas rendue, n’a pas déployé ses armes de destruc­tions massives que sont avant tout ses routes et ses réseaux de trans­port, se dressent les derniers bastions de vie, les dernières forte­resses où les espèces non-humaines peuvent pros­pé­rer.

Comment faire plus clair ?

Essayons toujours. Dans leur livre « Les impacts écolo­giques des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la commu­ni­ca­tion » (2012), le groupe EcoInfo nous rapporte que :

La cause n° 1 de perte de biodi­ver­sité est la perte d’ha­bi­tats par destruc­tion directe, que ce soit par exemple par la défo­res­ta­tion ou l’ur­ba­ni­sa­tion, l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion, par dégra­da­tion de leur qualité ou par frag­men­ta­tion des paysages (créa­tion de routes par exemple). Concer­nant les acti­vi­tés minières, elles ont donc des impacts directs en termes de destruc­tion d’ha­bi­tats que ce soit par les sites miniers mais aussi par les accès routiers asso­ciés et l’en­semble des infra­struc­tures néces­saires, notam­ment lors du déve­lop­pe­ment d’ac­ti­vi­tés d’ex­trac­tion en zones tropi­cales – e.g. le Congo pour les terres rares, région qui se situe préci­sé­ment dans les régions du monde à forte biodi­ver­sité.

L’uti­li­sa­tion de terri­toires pour le dépôt de déchets, l’im­plan­ta­tion de moyens de télé­com­mu­ni­ca­tion, de câbles, comme une grande partie des acti­vi­tés humaines, sont autant de causes possibles de frag­men­ta­tion et de mise en péril de la qualité des habi­tats…

Un éléphant tué par un bus en Thaï­lande. Type de mort le plus direct qu’on puisse asso­cier à la présence de routes.

Conti­nuons. Un article que nous avons publié en mars 2015, inti­tulé « Il ne reste que deux véri­tables forêts dans le monde & le boom des infra­struc­tures menace le restant de sauvage », qui combi­nait deux traduc­tions, issues du Guar­dian et du site web Salon, appor­tait une réponse à la ques­tion suivante :

« Une forêt coin­cée entre des routes et des parcelles de terres rati­boi­sées pour l’im­plan­ta­tion humaine et le déve­lop­pe­ment agri­cole peut-elle vrai­ment être quali­fiée de forêt ? »

La réponse mérite d’être citée longue­ment :

Pas vrai­ment, répondent les scien­ti­fiques étudiant le problème de plus en plus impor­tant de la frag­men­ta­tion fores­tière. Et les consé­quences « persis­tantes, nuisibles et souvent impré­vi­sibles » des acti­vi­tés humaines — souligne une nouvelle étude diri­gée par une équipe de 24 scien­ti­fiques inter­na­tio­naux, et finan­cée par la fonda­tion natio­nale pour la science (Natio­nal Science Foun­da­tion) — pour­raient causer la ruine des plantes et de la vie animale.

« Il n’y a plus que deux parcelles de véri­tables forêts sur Terre — l’Ama­zo­nie et le Congo — et cela ressort mani­fes­te­ment sur une carte », explique Nick Haddad, le rédac­teur-chef, et profes­seur à l’uni­ver­sité d’état de Caro­line du Nord, au New-Yorker.

« Presque 20% des forêts restantes sont à distance d’un terrain de foot­ball — envi­ron 100 mètres — d’une lisière fores­tière », explique-t-il. « 70% des zones boisées sont à moins de 600 mètres d’une lisière fores­tière. Cela signi­fie que presque aucune forêt ne peut être consi­dé­rée comme sauvage. »

[…] En géné­ral, les études mettent en lumière que lorsque des parcelles de forêts deviennent plus petites et plus isolées, l’abon­dance en oiseaux, mammi­fères, insectes et plantes dimi­nue en nature — ces pres­sions, écrivent les auteurs, réduisent la capa­cité de rési­lience des espèces. Les zones entou­rées par une propor­tion élevée de lisière, remarquent-ils aussi, sont une aubaine pour les préda­teurs des oiseaux, ce qui peut être consi­déré posi­tif, de manière discu­table et sur le court-terme, pour les préda­teurs, mais bien moins pour les oiseaux. De plus, les forêts frag­men­tées connaissent un déclin des fonc­tions centrales de leurs écosys­tèmes: elles sont moins aptes à captu­rer le dioxyde de carbone, un élément clé pour la modé­ra­tion du chan­ge­ment clima­tique, et présentent une produc­ti­vité et une polli­ni­sa­tion moindres.

[…] En moyenne, ont-ils remarqué, les forêts frag­men­tées perdent plus de la moitié de leurs espèces en 20 ans ; dans l’ex­pé­rience encore en cours après plus de deux décen­nies, les pertes conti­nuent à s’ag­gra­ver. Ainsi, écrivent-ils, « les inci­dences de la frag­men­ta­tion actuelle conti­nue­ront à émer­ger pendant des décen­nies » — nous n’avons encore aucune idée de la pleine mesure de ce qu’en­trai­ne­ront les découpes et les alté­ra­tions des forêts.

Appré­hen­der la pleine mesure des dommages, expliquent les auteurs, néces­site de prendre en consi­dé­ra­tion les possi­bi­li­tés d’ac­tions contre ce problème. Haddad suggère plusieurs options, de l’aug­men­ta­tion des efforts de conser­va­tion à des façons d’aug­men­ter l’ef­fi­ca­cité agri­cole [re-sic]. William Laurance, un profes­seur à l’uni­ver­sité James Cook d’Aus­tra­lie, souligne le rôle des routes, qui brisent les habi­tats tout en offrant un accès aux bracon­niers, aux mineurs, et aux chantres de la défo­res­ta­tion, et autres acti­vi­tés humaines destruc­trices.

La propa­ga­tion de nouvelles routes dans les pays en déve­lop­pe­ment est un plus grand danger que les barrages, les mines, les puits de pétroles ou les villes qu’elles connectent, en ce qu’elle ouvre des habi­tats intou­chés aux bracon­niers, aux coupeurs de bois illé­gaux et aux spécu­la­teurs fonciers, explique l’étude.

L’in­fra­struc­ture se construit à une vitesse sans précé­dent dans l’his­toire de l’hu­ma­nité et pour­rait déchaî­ner une vague de construc­tion routière qui mettrait en danger le restant de sauvage dans les décen­nies à venir, aver­tissent les scien­ti­fiques.

[…] Alors que les pays en déve­lop­pe­ment conti­nuent la crois­sance de leur popu­la­tion et de leur écono­mie, de nouveaux barrages, mines, puits de pétrole et villes seront construits pour soute­nir l’ex­pan­sion. Mais dans une étude récem­ment publiée, des cher­cheurs expliquent que les impacts loca­li­sés de ces projets étaient « presque triviaux » en compa­rai­son de la lita­nie de malheurs qu’en­trai­ne­raient les routes les desser­vant.

« Quand vous parlez de choses comme les projets hydro­élec­triques, les projets d’ex­trac­tions minières, de défo­res­ta­tions, ce que ces choses créent c’est une impul­sion écono­mique pour la construc­tion de routes, et ce sont les routes le véri­table danger », explique Laurance.

« Vous augmen­tez énor­mé­ment l’ac­ces­si­bi­lité physique de cet habi­tat aux bracon­niers, aux coupeurs de bois illé­gaux, aux spécu­la­teurs fonciers, aux colons illé­gaux. »

Il explique que les dommages causés par les consé­quences indi­rectes des construc­tions de routes étaient rare­ment pris en consi­dé­ra­tion pendant le proces­sus d’éva­lua­tion envi­ron­ne­men­tale.

Le WWF surveille de près les plans de 961 kilo­mètre de routes qui se construi­ront le long de la fron­tière Inde/Népal et à travers un envi­ron­ne­ment peuplé de tigres du Bengale, d’élé­phants d’Asie, de rhino­cé­ros à une corne, et de cerfs des marais. Tous sont mena­cés par le bracon­nage, expliquent-ils.

Dans le même registre, sur l’île de Suma­tra en Indo­né­sie une exten­sion de 400 kilo­mètres propo­sée pour la route de Ladia Galaska mettra en danger les derniers endroits où coexistent orangs-outans, tigres, rhino­cé­ros et éléphants. Si la route est construite, les cher­cheurs prédisent que l’ha­bi­tat de l’orang-outan de Suma­tra dimi­nuera de 16% d’ici 2030. Ce qui entrai­ne­rait la perte de près de 1400 singes, 20% de la popu­la­tion mondiale de l’es­pèce.

« Là où nous disons que les routes ne devraient pas aller, ce sont les derniers endroits de vie sauvage du monde », explique Laurance.

D’ici  2050 la longueur des routes béton­nées du monde aura augmenté de 40 à  65 millions de kilo­mètres. C’est sans comp­ter les routes illé­gales mises  en place dans de nombreuses régions vulné­rables du monde. Laurance explique que pour chaque kilo­mètre de route offi­cielle en Amazo­nie brési­lienne, 3 kilo­mètres de routes sont construits par des compa­gnies illé­gales de pillage de ressources.

« Partout  où vous regar­dez, l’échelle de ce qui est en train de se produire est vrai­ment épous­tou­flante, et assez effrayante », dit-il.

La  valeur des infra­struc­tures mondiales, actuel­le­ment de 56 tril­lions de  $US, doublera dans les 15 prochaines années. Les pays du G20 à eux seuls ont plani­fié pour un montant de 60 à 70 billions de $US de construc­tions entre aujourd’­hui et 2030. De nouvelles routes devront accom­pa­gner ce  boom. « 90% de ces routes seront dans des pays en déve­lop­pe­ment, qui,  d’ailleurs, supportent les écosys­tèmes les plus biolo­gique­ment impor­tants », explique Laurance. « Nous parlons donc d’un tsunami  d’im­pacts dans les écosys­tèmes les plus impor­tants du monde. »

Dans  le bassin du Congo, les compa­gnies de l’in­dus­trie fores­tière ont  construit 50 000 kilo­mètres de routes depuis 2000. Sur la même période, 2/3 des éléphants des forêts restantes du monde se sont fait tuer par les bracon­niers ayant eu accès à des jungles aupa­ra­vant impé­né­trables. Le bassin est le dernier bastion des espèces. Les éléphants, massa­crés pour leur ivoire, pour­raient dispa­raître à l’état sauvage d’ici 10 à 20 ans.

Cons­truc­tion d’une route qui traverse la forêt, au Gabon.

Ajou­tons encore que William Laurance, précé­dem­ment mentionné, profes­seur à l’uni­ver­sité James Cook en Austra­lie, vient de publier un nouvel article, le 19 décembre 2016, inti­tulé « Les construc­tions mondiales de routes détruisent la nature », et qui se base sur la même étude, publiée sur Scien­ce­mag le 16 décembre 2016 (« A global map of road­less areas and their conser­va­tion status », en français « Une carte mondiale des zones dépour­vues de routes et de leur état de conser­va­tion ») que le dossier de Natio­nal Geogra­phic.

Article qui commence comme suit :

« Si vous deman­diez à un de vos amis de vous citer les pires menaces anthro­piques pour la nature, que répon­drait-il ? Le réchauf­fe­ment clima­tique ? La chasse exces­sive ? La frag­men­ta­tion de l’ha­bi­tat ?

Une nouvelle étude nous révèle qu’il s’agit en fait de la construc­tion de routes. »

Si William Laurance est capable de relayer ce que l’étude en ques­tion nous apprend, il n’en tire malheu­reu­se­ment pas les conclu­sions qui s’im­posent et se garde de bien de paraître critique à l’égard du déve­lop­pe­ment (« Le tsunami moderne de routes est à la fois néces­saire et effrayant. D’un côté, personne ne conteste le fait que les pays en déve­lop­pe­ment, en parti­cu­lier, aient besoin de plus de routes et de meilleures routes »).

On observe là le côté déli­bé­ré­ment suici­daire de l’idéo­lo­gie du déve­lop­pe­ment (de la crois­sance, ou du progrès, c’est tout comme) et la limite dans la réflexion propo­sée par de tels articles. D’un côté, ils constatent qu’une pratique est mani­fes­te­ment destruc­trice, de l’autre ils affirment qu’elle est inéluc­table et juste, et concluent que nous n’avons d’autres choix que de la perpé­tuer. Une sorte de « fonda­men­ta­lisme reli­gieux », comme le dit Gilbert Rist, profes­seur à l’Ins­ti­tut de hautes études inter­na­tio­nales et du déve­lop­pe­ment (Graduate Insti­tute of Inter­na­tio­nal and Deve­lop­ment Studies) à Genève, et critique de l’idéo­lo­gie du déve­lop­pe­ment.

Coûte que coûte, les déve­lop­pe­men­tistes (crois­san­cistes ou progres­sistes, c’est tout comme) veulent que des routes soient construites, que l’élec­tri­cité soit appor­tée (que la lumière soit), que des villes soient édifiées (et que la terre soit éven­trée afin d’en extraire les matières premières néces­saires à cette entre­prise, mais l’ex­trac­ti­visme et ses consé­quences sont loin d’être des sujets média­ti­sés, allez savoir pourquoi), avec leur lot de centres commer­ciaux, de super­mar­chés, de ciné­mas, de parcours de golf, de voitures, de scoo­ters, de bars, d’im­meubles, d’ap­par­te­ments remplis de télé­vi­sions, de smart­phones, d’or­di­na­teurs, de four micro-ondes, et de réfri­gé­ra­teurs plein de produits alimen­taires surem­bal­lés.

Peu importe qu’é­tude après étude nous appre­nions qu’au­cune de ces choses n’est écolo­gique, et que toutes sont des catas­trophes envi­ron­ne­men­tales (oui, même les soi-disant « renou­ve­lables »). Sans même parler des nombreux phéno­mènes d’alié­na­tions qui en découlent (dont les burnouts, les dépres­sions et les suicides sont autant de symp­tômes). Tous les secteurs indus­triels et toute l’in­fra­struc­ture de la civi­li­sa­tion indus­trielle dépendent de proces­sus destruc­teurs, des extrac­tions minières à la béto­ni­sa­tion du sol vivant, en passant par les innom­brables émis­sions de polluants divers et variés. Il est bien plus diffi­cile de trou­ver ce qui est respec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment au sein du mode de vie proposé par la civi­li­sa­tion indus­trielle (si tant est que quelque chose le soit), que l’in­verse.

Et pour répondre à une idée ou croyance vague et infon­dée qui semble circu­ler, non, l’hu­ma­nité n’a jamais eu besoin de l’in­dus­tria­lisme et de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour pros­pé­rer. L’avè­ne­ment de l’élec­tri­cité indus­trielle il y a envi­ron un siècle coïn­cide d’ailleurs étran­ge­ment avec l’ac­cé­lé­ra­tion massive de toutes les destruc­tions et pollu­tions envi­ron­ne­men­tales. Et si, aujourd’­hui, la plupart des pays du monde semblent parti­ci­per à une course effré­née en direc­tion du « déve­lop­pe­ment » (de la crois­sance, ou du progrès, c’est tout comme), c’est peut-être parce qu’à mesure de l’ex­pan­sion des États, et à travers eux de la civi­li­sa­tion indus­trielle, les diffé­rentes cultures et les peuples indi­gènes que l’on y trou­vait étaient détruits ou assi­mi­lés de force par un projet de vie plané­taire qui n’en tolère pas d’autre.

« La civi­li­sa­tion n’est pas et ne sera jamais soute­nable. D’au­tant moins la civi­li­sa­tion indus­trielle. »

— Derrick Jensen

C’est ce que tous ces rapports, fina­le­ment, nous apprennent, sans (oser) le formu­ler ainsi. Les prin­ci­paux dangers qui menacent les espèces, selon l’UICN, en consti­tuent les fonde­ments : l’agri­cul­ture, l’ex­ploi­ta­tion, le déve­lop­pe­ment urbain (urba­ni­sa­tion). Nous pour­rions même dire que de la simple construc­tion de routes émergent la plupart des dangers listés : bracon­nage, surex­ploi­ta­tion, étale­ment urbain, pêche (routes mari­times), agri­cul­ture, et ainsi de suite.

Bien sûr, le chan­ge­ment clima­tique menace les espèces du monde entier. Mais la liste des dangers établie par CNN permet de dissi­mu­ler les problèmes les plus urgents, les plus profonds et les plus graves, et qui, de surcroit, alimentent le chan­ge­ment clima­tique. Elle permet d’élu­der la ques­tion de la soute­na­bi­lité et du carac­tère écolo­gique des infra­struc­tures fonda­men­tales de la civi­li­sa­tion indus­trielle, et de se concen­trer sur la lutte contre le chan­ge­ment clima­tique, qui, pour les grands médias, se résume à faire la promo­tion des illu­sions vertes.

Le chan­ge­ment clima­tique est l’ef­fet secon­daire d’un mode de vie déjà profon­dé­ment nuisible pour la planète, la consé­quence ultime de l’agré­gat de pratiques destruc­trices que consti­tue la civi­li­sa­tion. En igno­rant les problèmes liés aux fonde­ments même du mode de vie urbain, et en plaçant le chan­ge­ment clima­tique en ennemi numéro 1, l’agri­cul­ture en deuxième posi­tion, et le bracon­nage ensuite, le cœur du problème est dissi­mulé. La mani­pu­la­tion est habile. Ils présentent alors une liste de problèmes qui semblent solubles, et dont les « solu­tions » ne mettent pas en danger le système écono­mique mondia­lisé de la civi­li­sa­tion indus­trielle, puisque au contraire, elles lui offrent de nouvelles possi­bi­li­tés de gains finan­ciers, avec la fameuse crois­sance « verte ». Les éner­gies « propres » (« vertes » ou « renou­ve­lables » selon le choix de l’équipe marke­ting) sont alors présen­tées comme une solu­tion au chan­ge­ment clima­tique, l’agri­cul­ture bio™ comme une solu­tion aux problèmes liés à l’agri­cul­ture indus­trielle, l’im­plé­men­ta­tion de plus de lois et de plus de règle­ments comme une solu­tion aux problèmes liés au bracon­nage, et ainsi de suite. Fonda­men­ta­le­ment, rien ne change. L’es­sen­tiel, selon eux, qui n’est pas la santé de la planète, pas la préser­va­tion de la biodi­ver­sité, mais la conti­nua­tion d’un mode de vie haute­ment tech­no­lo­gique et d’un ordre écono­mique inéga­li­taire (avec des puis­sants et des faibles, des pauvres et des riches), qui est le « progrès », le « déve­lop­pe­ment » ou « la crois­sance », est sauf.

Ceux qui se soucient de la préser­va­tion de la biodi­ver­sité et de la vie sur Terre ne devraient pas se faire d’illu­sion. Le combat à mener n’a rien à voir avec le rava­le­ment de façade promut par les organes du pouvoir.

Nico­las Casaux

Pour aller plus loin :

L’étrange logique derrière la quête d’éner­gies « renou­ve­lables » (par Nico­las Casaux)

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