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La culture de l'abus — Endgame Vol. 1 : Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)
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Le texte qui suit est une traduction d’un extrait du chapitre « Abuse » [abus ou maltraitance, en français] du livre « Endgame Volume 1 » (2009) écrit par Derrick Jensen.


Nous allons les combattre et leur imposer notre volonté et nous les capturerons ou… les tuerons jusqu’à ce que nous ayons imposé la loi et l’ordre dans ce pays. Nous dominons la scène et nous continuerons d’imposer notre volonté à ce pays.

Paul Bremer, U.S. Administrateur of occupied Iraq

Quelque chose de très déplaisant est en train de se dérouler en Irak. Pas plus tard que cette semaine, le commandant d’une compagnie de la première division d’infanterie américaine dans le Nord du pays a admis que, dans le but d’obtenir des informations sur les guérillas qui tuent les troupes américaines, il était nécessaire « d’instiller la peur » chez les villageois locaux. Un traducteur irakien travaillant pour les Américains avait kidnappé une grand-mère afin que ses filles et ses petites filles soient assez terrifiées pour penser qu’elle avait été arrêtée.

Le commandant d’un bataillon de la même zone l’explique d’une manière encore plus simple : « Avec une bonne dose de peur et de violence, et beaucoup d’argent pour des projets, je pense que nous pouvons convaincre ces gens que nous sommes là pour les aider. » Il s’exprimait depuis un village que ses hommes avaient encerclé de fil barbelé, avec un panneau annonçant : « Cette barrière est ici pour votre sécurité. N’approchez pas et n’essayez pas de traverser, ou vous serez pris pour cible. »

Robert Fisk

L’autre jour, Dear Abby [nom de plume de l’auteure d’une rubrique de conseils dans un journal américain, NdT] a listé les signes devant alarmer de potentiels conjoints abusifs, en écrivant (en majuscule, rien de moins), « SI VOTRE PARTENAIRE MONTRE CES SIGNES, IL EST TEMPS DE DÉCAMPER ». J’ai suivi sa citation jusqu’au Projet pour les Victimes des Violences Familiales, et ce que j’ai vu m’a intrigué. Particulièrement la dernière phrase de l’introduction du Projet : « Au début, l’abuseur tente d’expliquer son attitude comme une preuve d’amour et d’implication, ce qui, de prime abord, peut être flatteur pour la femme. Au fur et à mesure, son comportement devient plus sévère, afin de dominer la femme. » Cela m’a rappelé ce qu’écrivait Robert Jay Lifton dans son extraordinaire ouvrage The Nazi Doctors [Les Médecins nazis], à propos du fait qu’avant de commettre n’importe quelle atrocité de masse, vous devez vous convaincre que ce que vous faites n’est pas dommageable mais au contraire bénéfique, à l’instar, par exemple, des Nazis, qui, dans leur esprit, ne commettaient pas de génocide ou de meurtres en masse mais purifiaient la « race Aryenne ».

On peut, bien sûr, constater la même chose au quotidien, puisque nous, les civilisés, ne réduisons pas les pauvres en esclavage mais les civilisons, et ne détruisons pas le monde naturel mais développons les ressources naturelles. Et voici ce que j’ai pensé à un niveau plus personnel : à quel point il est rare pour quelqu’un d’agir de telle ou telle manière parce qu’il ou elle est un-e abruti-e. Je sais qu’à chaque fois que j’ai fait du mal à des gens, j’avais au préalable entièrement rationalisé mes actions, et que je croyais généralement à mes rationalisations. C’est une des choses magnifiques avec le déni : par définition, on ne sait pas que l’on est dedans. A dire vrai, mes transgressions ont franchement été plutôt mineures — quelques sentiments froissés çà et là — mais je me suis interrogé sur quelque chose ayant eu, depuis mon enfance, de bien plus lourdes conséquences : est-ce que mon père croyait les mensonges qu’il nous disait sur sa propre violence ? Croyait-il vraiment que s’il battait mon frère, c’était parce qu’il avait mal garé la voiture ? Ou, encore plus sérieusement, arrivait-il à se convaincre lui-même lorsqu’il niait en bloc toute cette violence le lendemain ? De la même façon, ceux au pouvoir croient-ils leurs propres mensonges ? Au fond de leurs cœurs (en admettant qu’ils en aient encore un), les scientifiques de la Fondation Nationale des Sciences croient-ils vraiment qu’il n’y a aucune connexion entre des explosions soniques plus puissantes qu’une explosion nucléaire et la mort des baleines aux alentours ? Les biostitués de l’Académie Nationale des Sciences pensent-ils réellement qu’il n’y a aucune connexion entre le manque d’eau dans la rivière Klamath et la mort des saumons ? Y a-t-il quelqu’un qui croit vraiment que la civilisation industrielle n’est pas en train de tuer la planète ?

Retournons à la liste. J’ai réduit de manière conséquente (et dans certains cas modifié) le commentaire du Projet, et, bien que parfois des femmes battent des hommes (ce qui est probable dans cette culture — où nous sommes tous plus ou moins fous — des femmes commettent aussi leur part d’abus émotionnel), la violence physique est suffisamment le fait d’hommes contre des femmes pour que j’utilise le pronom masculin pour désigner les abuseurs. Néanmoins, si votre partenaire est une femme et qu’elle correspond à la description, il serait également sage pour vous de suivre le conseil en majuscule de Dear Abby.

La liste commence avec la jalousie : bien que l’abuseur dise que la jalousie est une preuve d’amour, c’est en réalité une preuve d’insécurité et de possession. Il vous demandera à qui vous parlez, vous accusera de flirter, sera jaloux du temps passé avec votre famille, vos amis ou vos enfants. Il pourra vous appeler à tout moment ou vous rendre visite sans prévenir, vous empêcher d’aller au travail parce que « vous pourriez rencontrer quelqu’un », ou vérifier le kilométrage de votre voiture.

Ceci nous amène au second signe, le besoin de contrôle : au début, l’abuseur dira qu’il s’inquiète de votre sécurité, de ce que vous utilisiez bien votre temps ou preniez les bonnes décisions. Il sera en colère si vous revenez « tard » des courses ou d’un rendez-vous, vous interrogera en détail sur l’endroit où vous étiez, et voudra savoir à qui vous avez parlé. Enfin, il pourra vous empêcher de prendre des décisions personnelles concernant votre maison ou votre tenue vestimentaire ; il pourra garder votre argent ou même vous contraindre à demander la permission de quitter la pièce ou la maison.

La troisième caractéristique est l’engagement rapide. Il y va fort — « je ne me suis jamais senti tant aimé par qui que ce soit » — et insiste pour que vous vous engagiez de manière exclusive presque immédiatement.

Cette pression relève de la quatrième caractéristique : il a désespérément besoin de quelqu’un car il est très dépendant, et très vite il dépend de vous pour tous ses besoins, attendant de vous que vous soyez la femme, la mère, l’amante et l’amie parfaites. Dès lors, il projette sa dépendance sur vous dans le but d’augmenter son contrôle, déclarant « Si tu m’aimes, je suis tout ce dont tu as besoin ; tu es tout ce dont j’ai besoin. » Vous êtes censée prendre soin de tout pour lui, sur le plan émotionnel et à la maison.

A cause de sa dépendance, il essaiera de vous isoler de toutes ressources. Si vous avez des amis hommes, vous êtes une « salope ». Si vous avez des amies femmes, vous êtes une lesbienne. Si vous êtes proche de votre famille, vous êtes « toujours dans les jupes de votre mère ». Il accusera les gens qui vous soutiennent de « créer des problèmes ». Il peut émettre le souhait de vivre à la campagne sans le téléphone, ne pas vous laisser utiliser la voiture, et essayer de vous empêcher de travailler ou d’aller étudier.

La sixième caractéristique est qu’il blâme les autres pour ses problèmes. S’il ne réussit pas dans la vie, quelqu’un doit se dévouer pour l’aider. S’il fait une erreur, vous l’avez sans doute agacé, ou l’avez empêché de se concentrer. C’est de votre faute si sa vie n’est pas parfaite.

Et c’est de votre faute s’il n’est pas heureux. C’est de votre faute s’il est en colère, « Tu m’énerves quand tu ne fais pas ce que je dis ». S’il doit vous faire du mal, là aussi, c’est de votre faute : après tout, vous l’avez rendu fou de rage. Et vous ne voulez certainement pas cela.

Il s’énerve facilement. Il est hypersensible. Le moindre revers est une attaque personnelle.

Il est souvent cruel, ou tout au moins insensible à la douleur et à la souffrance d’animaux non-humains, et aussi des enfants. Il peut les battre parce qu’ils sont incapables de faire ce qu’il veut : par exemple, il pourra fouetter un enfant de 2 ans pour avoir mouillé sa couche.

Il peut confondre sexe et violence. Cela peut être sous l’apparence d’un jeu, en voulant réaliser des fantasmes dans lesquelles vous êtes sans défense, ce qui sert le besoin vital de vous faire comprendre que le viol l’excite. Ou il pourrait simplement ne plus se donner la peine de faire semblant.

Le symptôme annonciateur suivant est qu’il peut concevoir et mettre en place des rôles sexuels rigides. Vous êtes censée rester à la maison et le servir. Vous devez lui obéir, en grande partie parce que les femmes sont inférieures, moins intelligentes, incapables d’être complètes sans les hommes.

Il peut vous agresser verbalement, en disant des choses cruelles, blessantes, dégradantes. Il peut minimiser vos réussites, et tenter de vous convaincre que vous ne pourriez pas fonctionner sans lui. L’agression peut arriver par surprise, ou lorsque vous êtes vulnérable : il peut, par exemple, vous réveiller dans le but de vous agresser.

Des changements d’humeur brutaux doivent aussi vous alarmer. Il peut être gentil un instant et exploser de violence l’instant suivant, ce qui signifie bien sûr qu’en réalité il n’était pas vraiment gentil initialement.

Vous devriez vous méfier s’il a des antécédents en matière de violence. Il peut reconnaître qu’il a déjà frappé des femmes par le passé, mais affirmera qu’elles l’y avaient poussé. D’anciennes partenaires vous diront peut-être qu’il est violent. Il est crucial de bien noter que la violence n’est pas contextuelle : s’il a frappé quelqu’un d’autre, il peut très bien vous frapper aussi, même si vous vous appliquez à vous approcher de la perfection.

Vous devriez être très prudente s’il vous menace ou se montre violent pour vous contrôler. « Je vais te faire fermer ta gueule », ou « je vais te tuer », ou « je vais te péter la nuque ». Un homme violent peut essayer de vous faire croire que tous les hommes menacent leurs partenaires, mais ce n’est pas vrai. Il peut également tenter de vous convaincre que vous êtes responsable de ses menaces : il ne vous menacerait pas si vous ne l’y poussiez pas.

Il peut casser ou vous jeter des objets. Il y a deux variantes à cette attitude : l’une est la destruction d’objets auxquels vous tenez dans le but de vous punir. L’autre est de vous jeter violemment des objets pour vous faire peur.

La dernière caractéristique de la liste du Projet est l’usage de la force sous toutes ses formes pendant une dispute : vous maintenir au sol, vous contraindre physiquement afin que vous ne quittiez pas la pièce, vous pousser, vous forcer à l’écouter.

J’ai trouvé cette liste très intéressante en elle-même, et très importante, étant donné la fréquence à laquelle les femmes sont victimes d’agression (juste dans ce pays, une femme est battue par son partenaire toutes les 10 secondes). Mais elle m’est apparue encore plus intéressante car il a été instantanément clair pour moi que ces signes alarmants correspondent à notre culture dans son ensemble. Parcourons à nouveau cette liste.

La jalousie. Le Dieu de cette culture a toujours été jaloux. Régulièrement, on lit dans la Bible « Moi, l’Éternel, ton Dieu, suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent », ou « Tu n’iras point après d’autres dieux, d’entre les dieux des peuples qui sont autour de toi ; car l’Éternel, ton Dieu, s’enflammerait contre toi, et il t’exterminerait de dessus la terre. » De nos jours, Dieu est tout aussi jaloux, qu’on le nomme Science, Capitalisme ou Civilisation. La Science est aussi monothéiste que le christianisme, voire même davantage, puisque la Science n’a même pas à exprimer sa jalousie : son hégémonie a tellement été intégrée que beaucoup pensent que la seule façon de comprendre quoi que ce soit du monde qui nous entoure relève de la science : la Science est la Vérité. Le capitalisme est tellement jaloux qu’il ne pouvait pas même tolérer l’existence de sa version soviétique (dans les deux cas, ce sont des économies planifiées, subventionnées par l’État, les principales différences étant : a) la fusion sous le système soviétique des bureaucraties de l’État et des corporations en une seule et même bureaucratie géante, encore plus inefficace et non rentable que le système « capitaliste » de bureaucraties séparées fonctionnellement mais travaillant dans le but commun de la production, et b) le politburo soviétique était dominé par différentes factions du parti communiste avec plus de 90% des voix allant à ce parti, alors que le congrès américain est dominé par différentes factions du parti capitaliste, avec plus de 90% des voix allant à ce parti). La civilisation est aussi jalouse que la science et le capitalisme, en ce qu’elle nous empêche systématiquement de percevoir le monde en termes non-utilitaires, c’est-à-dire autrement qu’en terme d’esclavage ou en terme d’addiction, et donc de le percevoir en terme relationnel. Beaucoup de soi-disant libres penseurs aiment à commenter le fait que des dizaines de millions de personnes furent tuées parce qu’elles refusaient de vénérer le dieu d’amour des chrétiens — parce qu’au final, dieux est jaloux — mais ils ne font que rarement état des centaines de millions de personnes (indigènes et autres) qui ont été tuées parce qu’elles refusaient de vénérer le dieu productiviste de la civilisation, un dieu tout aussi jaloux que le dieu chrétien, un dieu profondément dévoué à la conversion du vivant en inerte.

Le contrôle. Je réfléchis depuis deux jours à ce que je vais écrire dans ce paragraphe. J’ai pensé que je pourrais parler du système scolaire publique, dont la fonction primaire est d’anéantir la volonté des enfants — en les faisant s’asseoir au même endroit pendant des heures, des jours, des semaines, des mois et finalement des années, rêvant d’une autre vie — en préparation des leurs vies d’esclaves salariés. Ensuite, j’ai pensé à la publicité, et plus largement à la télévision, et à comment tout au long de nos vies nous sommes manipulés à distance par des personnes qui n’ont pas à cœur de servir notre meilleur intérêt. J’ai pensé à cette citation de l’économiste Paul Baran, « Le vrai problème est… de savoir si oui ou non devrait être toléré un ordre économique et social dans lequel l’individu, depuis le berceau, est tellement formaté, modelé et ajusté dans le but de devenir une proie facile pour l’entreprise capitaliste avide de profit et un rouage docile de la dégradation et de l’exploitation capitaliste. » Mais j’ai ensuite pensé que je ferais peut-être mieux de parler des logiciels de reconnaissance faciale, et de l’implantation de puces RFID d’abord dans les animaux de compagnie, puis dans les humains. J’ai pensé à ces mots du Rapport du Conseil Scientifique Consultatif des Forces Aériennes américaines de 1996 : « Nous pouvons imaginer le développement de sources d’énergie électromagnétiques dont l’extrant peut être pulsé, modelé, et concentré, qui peut s’associer au corps humain de façon à inhiber les mouvement musculaires volontaires, à contrôler les émotions (et donc les actions), à provoquer le sommeil, à transmettre des suggestions, à interférer avec les mémoires à court et long terme, et à produire ou supprimer le souvenir d’une expérience vécue. Cela ouvrira la porte au développement de nouvelles compétences qui pourront être utilisées dans les conflits armés, dans des situations de prise d’otages par des terroristes, et à l’entraînement. » Bien sûr, il n’y a plus aucune raison de ne faire qu’imaginer ce genre d’armes : beaucoup sont déjà opérationnelles. J’ai pensé au Rapport Joint Vision 2020 et à l’objectif de « domination totale ». J’ai pensé au soi-disant Homeland Security Act de 2002, voté par le Sénat américain à 90 contre 9, ce qui, même dans la bouche du conservateur William Safire, signifie que « chaque achat que vous ferez avec votre carte de crédit, chaque abonnement passé pour une revue et chaque ordonnance qui vous sera délivrée, chaque site internet visité et chaque e-mail reçu ou envoyé, chaque diplôme dont vous serez gratifié, chaque dépôt bancaire, chaque réservation de voyage et chaque événement auquel vous participerez — chacune de ces transactions et communications ira dans ce que le Département de la Défense appelle une « grande base de donnée virtuelle et centralisée ». Ajoutez à ce dossier informatique de votre vie privée de source commerciale l’ensemble des informations que le gouvernement détient sur vous — passeport, permis de conduire et enregistrement de péages, archives judiciaire et maritale, plainte de voisins curieux au F.B.I., les archives papier de votre vie plus les nouvelles caméras de surveillances cachées — et vous obtenez le rêve du Superfouineur : une Connaissance Totale des Informations de chaque citoyen américain. » J’ai pensé à la science, dont le but ultime (et si proche) est la conversion du monde naturel sauvage et imprévisible en une chose ordonnée, prévisible et contrôlable. En fait, il y a simplement trop d’exemples du besoin de contrôle inscrit dans les fondements de notre culture pour que je puisse faire un choix. Choisissez, vous.

La rapidité de l’engagement : je ne sais pas ce qui peut être plus rapide que le temps laissé à tant d’Indiens, tandis qu’ils étaient attachés à des pieux, un tas de bois autour des pieds, pour choisir entre la Chrétienté et la mort. Un indien demanda, en guise de réponse : s’il se convertissait, irait-il au paradis ? Et dans ce cas, y aurait-il d’autres Chrétiens là-haut ? Quand on lui confirma que la réponse à ces deux questions était oui, il déclara qu’il préférait mourir brûlé.

Autre chose, à propos de rapidité. La civilisation est arrivée sur le continent américain il y a seulement quelques centaines d’années. De nombreux endroits, comme celui où je vis, n’ont été atteints par la civilisation que beaucoup plus récemment. Pourtant, dans cet intervalle de temps extrêmement court, cette culture nous a engagé, l’environnement et nous, sur sa voie technologique, déchiquetant le tissu naturel de ce continent, esclavageant, terrorisant, et/ou éradiquant ses habitants non-humains, et ne laissant à ses résidents humains que le choix de la civilisation ou de la mort. Autrement dit, avant l’arrivée de la civilisation, des humains vivaient sur ce continent depuis 10 000 ans, probablement davantage, et pouvaient boire en toute confiance l’eau des rivières et des torrents. En peu de temps, non seulement cette culture a rendu toxiques les rivières et les nappes phréatiques, mais aussi le lait maternel. C’est un engagement extraordinaire et extraordinairement rapide envers ce mode de vie (ou mode de non-vie) technologisé. Voici encore une autre façon de le dire : de nos jours, la décision d’emprisonner ou de tuer une rivière en y construisant un barrage est généralement prise en quelques années, le temps d’écrire un rapport d’impact environnemental et de réunir les fonds nécessaires. Le processus peut s’étendre sur une dizaine ou une vingtaine d’années au plus. Mais une telle décision, si elle doit vraiment être prise, ne devrait être mise en œuvre qu’après des générations d’observation : comment diable pouvez-vous savoir ce qui est le mieux pour n’importe quel lieu sans interagir assez longtemps avec pour apprendre son rythme ?

[…] Si nous n’étions pas aussi agressifs envers le territoire, envers autrui, et envers nous-mêmes, nous nous arrêterions un instant, et nous verrions alors ce que la terre est prête à donner volontairement, ce qu’elle veut que nous ayons, ce qu’elle attend de nous, et ce dont elle a besoin. Il s’agit là de principes élémentaires pour l’élaboration de relations saines, et non abusives.

Mais nous le sommes, alors en un clignement d’œil géologique, nous avons entraîné ce continent (et le monde entier) dans une relation abusive. La bonne nouvelle, c’est que la planète semble avoir entamé un processus visant à mettre fin à cette relation.

La dépendance. L’un des avantages de ne pas avoir à importer de ressources est que l’on ne dépend ni des propriétaires des ressources ni de la violence nécessaire à l’anéantissement de ces propriétaires et à l’accaparement ce qu’ils détiennent. L’un des avantages de ne pas avoir d’esclaves est que l’on ne dépend d’eux ni en matière de « confort et raffinement » ni pour les nécessités de base. Là où nous en sommes rendus, nous sommes devenus dépendants du pétrole, des barrages, de ce mode de vie d’exploitation (ou, une fois de plus, de « non-vie »). Sans tout cela, nombre d’entre nous mourraient, et la quasi-totalité d’entre nous perdraient leurs identités.

Évidemment, tout le monde est dépendant. Une des grandes vanités de ce mode de vie est de prétendre que nous sommes indépendants du territoire, et de nos corps : que des cours d’eau non-pollués (ou du lait maternel non-pollué), ou des forêts intactes sont un luxe. Nous prétendons pouvoir détruire le monde et y vivre. Pouvoir empoisonner nos corps et vivre à l’intérieur. C’est insensé. Les Tolowas étaient dépendants des saumons, des airelles, des daims, des palourdes, et de tout ce qui les entourait. Mais ces éléments aussi étaient dépendants des Tolowas, et les uns des autres, comme c’est le cas dans n’importe quelle relation durable.

J’ai passé plusieurs jours à essayer de comprendre les différences entre ces différentes formes de dépendance : d’un côté la dépendance parasitaire entre le maître et l’esclave, entre le drogué et son addiction, et de l’autre la dépendance concrète sur laquelle toute vie est basée. Bien sûr, dans certains cas, la différence est évidente : la dépendance n’est pas réciproque. Le monde naturel ne tire rien du fait que l’on le réduise en esclavage, ou du moins rien qui ne l’aide (le CO2 ne compte pas). Bien que les esclaves des biens matériels soient en général nourris, habillés et logés, les chances sont bonnes pour qu’ils puissent obtenir cela sans littéralement perdre leurs vies en esclavage. Mais dans d’autres cas les différences sont plus subtiles. Mes étudiants à la prison gagnaient certainement quelque chose en se droguant, sinon ils ne l’auraient pas fait volontairement. Les personnes qui vivent des relations abusives y gagnent certainement quelque chose — ou tout au moins imaginent qu’elles y gagnent quelque chose — sinon elles s’en iraient. Mais de quoi s’agit-il ? Les milieux d’origine de nombre de mes étudiants ne sont pas exactement remplis d’amour mais plutôt du genre de violence extrême qui ferait passer mon père pour un chaton. Nombreux sont ceux qui ont également été élevés dans des conditions d’oppression raciale ou de classe. Pour eux, ces drogues neutralisent peut-être, comme ils le disent, une réalité oppressante. Mais cela va plus loin : je sais que beaucoup de peuples indigènes autour du globe usent de manière rituelle (et pour la plupart très rarement) de pratiques ou de substances psychotropes dans le but d’augmenter leur clairvoyance. Quelle est la relation, s’il elle existe, entre l’usage des drogues fait par mes étudiants et celui des psychotropes chez les peuples indigènes ? Je ne sais pas. Et jusqu’ici, comme dans toute relation abusive, je le sais de ma propre expérience, ma mère était convaincue (par mon père et par la société) qu’elle n’avait pas d’autre option, que de quitter la personne qui la battait lui causerait trop de peine. Cela signifiait perdre ses enfants, et probablement sa vie. En échange de la souffrance physique et émotionnelle endurée, elle pouvait vivre dans une belle maison. Mais il y a autre chose.

Tout au long de la semaine, deux mots me sont régulièrement venus en tête : imitation toxique.

J’ai toujours pensé que la civilisation était une culture de parodies. Le viol est une parodie de sexe. Les guerres des civilisés sont des parodies de combats indigènes, qui sont des formes de jeu exaltantes et relativement non-létales, ce qui signifie que les guerres des civilisés sont des parodies de jeu. Les relations abusives sont des parodies d’amour. Les villes sont des parodies de communautés, et être citoyen est une parodie du fait d’être un membre d’une communauté qui fonctionne. La science — dont les bases sont la prédiction et le contrôle extrême — est une parodie du plaisir que l’on a à prédire et combler les besoins ou les désirs d’un ami ou d’un voisin (cela m’a sauté aux yeux l’autre jour en voyant la joie de mes chiens quand ils ont deviné, pendant la balade, si j’allais tourner à droite ou à gauche, et en sentant ma propre joie en devinant la même chose réciproquement). L’usage récréatif d’états altérés dans cette culture est une parodie de leur usage traditionnel. Chacune de ces parodies revêt l’apparence mais fait fi de l’esprit et de l’intention de ce qui est parodié.

Mais récemment, un ami m’a convaincu que cela n’était pas tout à fait exact : la parodie ne fait pas fi de l’intention, mais la pervertit et tente de la détruire. Le viol est une imitation toxique du sexe. La guerre est une imitation toxique du jeu. Le lien entre maître et esclave est une imitation toxique du mariage. Pire, le mariage est une imitation toxique du mariage, un réel partenariat dans lequel chaque partie aide les autres à être pleinement elles-mêmes.

J’aime cette expression, imitation toxique, mais cela ne m’a pas aidé à découvrir la relation entre ces types de dépendance. J’ai demandé à ma mère.

Elle m’a donné une réponse en en seul mot : « Identité ».

« Vraiment », ai-je dit. Je n’avais aucune idée de ce dont elle me parlait.

« Les abuseurs n’ont pas d’identité propre. »

J’allais lui demander ce qu’elle voulait dire, mais je me suis soudain souvenu d’une conversation que j’avais eue il y a des années avec Catherine Keller, une philosophe et théologienne féministe, auteure du livre From A Broken Web [D’une toile brisée]. Nous avions parlé de la violence qui se communique de génération en génération, et de l’impact de cette violence — tant au niveau personnel que social — sur qui nous sommes. Elle m’a parlé du fait que toutes les cultures ne sont pas basées sur la domination, puis a abordé l’émergence de cette culture et les effets de cette émergence :

« Dans un groupe où les guerriers mâles sont mis en avant et dominent la tribu ou le village, tous ses membres développent un ego différent de celui des gens d’avant, un ego qui reflète les défenses que la société elle-même configure… Autrement dit, si des personnes essaient de vous contrôler, il sera très difficile pour vous — en partie à cause de la peur — de maintenir une ouverture vers eux ou vers autrui. Assez souvent, la douleur que vous avez subie, vous la transmettrez aux autres. Inexorablement, on constate que la source de la douleur — la destruction et l’abus — jaillit d’une blessure antérieure. Nous voilà livrés à nous-mêmes avec une fabrique d’ego incroyablement défensifs qui ont émergé de ce paradigme de la domination. Et parce que ceux qui incarnent cette personnalité défensive dominent ces sociétés, ce genre d’attitude défensive autodestructrice et destructive des communautés et de l’écologie a tendance à proliférer comme un cancer. »

Je lui ai demandé ce qu’elle entendait par attitude défensive.

Elle a répondu, « Alan Watts a dit que l’une des premières hallucinations de la culture occidentale — et j’ajouterais du paradigme de la domination — est la croyance en ce que vous êtes est un ego entouré de chair. Et comme la chair vous défend des dangers du monde physique, l’ego vous défend des dangers du monde psychique. Cela aboutit à ce que j’appelle l’ego séparé. L’étymologie du mot séparé est très révélatrice. Il vient de la combinaison du mot « soi » en latin, se, qui signifie « livré à lui-même », et parare, « se préparer ». Pour cette culture, c’est la séparation qui prépare à l’autonomie. »

Cela m’a fait penser à ma relation avec ma mère. Je vis très près d’elle — à 600m de chez elle — et ce sera le cas pour le reste de sa vie. C’est en partie dû à des ennuis de santé que nous avons chacun de notre côté — je souffre du syndrome de Crohn, elle a des problèmes de vue — en partie au fait qu’elle est ma famille, et en partie au fait que j’aime sa compagnie. Elle apprécie aussi probablement la mienne. Entre mes 20 et mes 30 ans passés, j’ai essuyé pas mal de critiques de cette situation par certains Blancs de ma connaissance — jamais des amis — qui me disaient que je souffrais de ce qu’ils appelaient l’angoisse de séparation, et que si je voulais grandir et devenir pleinement moi-même, je devais déménager plus loin. Je n’ai jamais compris cela, parce que j’avais ma propre vie (et elle aussi), parce que cette situation — à l’époque nous vivions probablement à 8 km l’un de l’autre — nous convenait à tous deux très bien, tant sur le plan pratique qu’émotionnel, et parce que je savais que pendant la majeure partie de l’existence de l’humanité — exception faire du siècle dernier — il était normal que les vieux vivent près d’un ou plusieurs de leurs enfants. Le changement a été soudain. L’aspect significatif du fait qu’aucun de mes amis indigènes ou du tiers-monde ne considèrent cette situation autrement que normale m’a frappé. En fait, lorsque j’ai dit à mes connaissances blanches que l’une des raisons pour lesquelles nous pouvions vivre si proches est que je sais me montrer clair et dire non aux choses que je ne veux pas faire pour elle — par exemple, je n’aime pas aller à l’épicerie donc en général je ne l’emmène pas — ils hochaient de la tête et me félicitaient d’avoir instauré de très bonnes limites. Lorsque j’ai dit la même chose à mes amis indigènes ou du tiers-monde, ils m’ont regardé, avec un air de peine et de dégoût, puis m’ont demandé, « Avec sa vue défaillante, comment fait-elle pour aller à l’épicerie ? »

Catherine a ajouté,

« Il y a de nombreuses failles dans la croyance selon laquelle la séparation prépare la voie pour l’autonomie ; l’une, et pas des moindres, est que cela ne correspond pas à la réalité. Nous savons que sur le plan physique nul n’est « livré à lui-même », puisque nous devons respirer, manger, et excréter, et que même à l’échelle moléculaire, nos limites sont perméables. C’est également vrai sur le plan psychique. La vie se nourrit de la vie, a dit Whitehead, et si l’on se coupe de la nourriture psychique que l’on reçoit des autres, la texture de nos vies devient fade et sans relief. Lorsque l’on vit dans un état de défense, on ne peut pas se nourrir, instant après instant, de la richesse des innombrables relations au sein desquelles nous existons.

Pour que le système de domination se perpétue lui-même, il doit y avoir des récompenses claires pour ceux qui travaillent à maintenir cet état de déconnexion. Ces personnes doivent être entraînées et initiées à cet état, et récompensées par un sentiment de dignité, voire de virilité, si elles sont capables de maintenir un sentiment de contrôle de soi — par opposition au fait de vivre simplement l’expérience — et un sentiment de contrôle de ceux qui les entourent, ce qui inclura autant de personnes que possible.

Lorsque votre société est organisée de façon à ce que ceux situés en haut de l’échelle bénéficient du travail de la majorité, cela vous incite fortement à développer le genre de personnalité qui vous mène là-haut. Le seul type de personnalité qui vous y mènera est celui qui vous permet d’anesthésier votre empathie. Pour maintenir le système de domination, il est crucial que l’élite acquiert cette paralysie de l’empathie, de manière analogue à ce que Robert Jay Lifton appelle « paralysie psychique », afin que ses membres puissent contrôler et si nécessaire torturer et tuer sans en souffrir psychologiquement. Si ses membres ne sont pas capables de cette paralysie, ou s’ils n’ont pas été suffisamment entraînés, le système de domination s’effondrera. »

C’est une des raisons, m’a-t-elle dit, pour lesquelles la civilisation coopte si souvent les mouvements d’opposition. « La société telle qu’on la connaît », a-t-elle continué, « peut très bien avoir besoin de l’énergie de ces mouvements alternatifs. Elle a besoin de sucer notre sang pour s’en nourrir, en partie parce qu’un système de domination n’est jamais rassasié. »

« Comment ? »

« Une fois déconnectés de nos liens vitaux — relations de la trempe de ce que nous appelons Nature, où il n’existe pas de barrières entravant les relations des choses les unes avec les autres — une fois séparés de la toile du vivant, et tandis que nous poursuivons les objectifs de la civilisation que nous connaissons, la source de notre énergie doit provenir d’ailleurs. Dans une certaine mesure, l’énergie peut venir du travail des pauvres, et dans une certaine mesure, de l’exploitation des corps des animaux et des humains traités comme des animaux. L’exploitation du corps des femmes fournit beaucoup d’énergie. Mais le parasitisme de la culture dominante est sans fin, parce qu’une fois tranché le lien qui vous unissait aux flux intriqués de la vie organique, il vous faut d’une façon ou d’une autre, récupérer une vie, artificiellement. »

Revenant à la conversation que j’avais avec ma mère, je l’ai entendue dire, « C’était en partie le problème de ton père. Il n’avait pas de solide identité propre, ce qui était une raison de sa violence. Parce qu’il n’était pas sûr de sa propre identité, pour exister il fallait que ceux qui l’entouraient le reflètent en permanence. Lorsque toi ou moi ou tes frères et sœurs ne correspondions pas à ses projections — lorsque nous montrions la moindre étincelle de ce que nous étions réellement, et ainsi le forcions à se confronter à autrui comme à quelqu’un différent de lui-même — il était terrifié, ou tout du moins il l’aurait été si seulement il s’était autorisé à ressentir cela. Mais être terrifié lui faisait trop peur, alors il se mettait en colère. »

Je l’ai regardée. Je n’avais jamais entendu cette analyse auparavant. Elle était très bonne. J’ai aussi pensé que si mon éditeur avait été présent, il se serait probablement arraché les cheveux face à sa tendance à ouvrir des parenthèses, comme il le fait face à la mienne.

Elle a continué, « Son manque d’une identité sûre explique également pourquoi il était aussi rigide. Si tu n’es pas à l’aise avec qui tu es, tu dois forcer les autres à te confronter seulement selon tes propres termes. Quoi que ce soit d’autre est encore une fois trop effrayant. Si tu es à l’aise avec qui tu es, alors ce n’est pas un problème de laisser les autres être eux-mêmes autour de toi : tu as confiance dans le fait que qui qu’ils soient ou quoi qu’ils fassent, tu seras capable de réagir de manière appropriée. Tu peux t’adapter et répondre différemment à différentes personnes, en fonction de ce qu’ils te demandent. Il ne pouvait pas faire cela. »

La même chose se produit à une échelle plus vaste, bien sûr. Éteints de l’intérieur, nous disons du monde qu’il est lui-même inerte, puis nous nous entourons des corps de ceux que nous avons tués. Nous construisons des paysages urbains où l’on ne voit pas d’êtres libres et sauvages. Nous voyons du béton, de l’acier, de l’asphalte. En ville, même les arbres sont en cage. Tout nous renvoie notre propre confinement. Tout reflète notre propre mort intérieure.

« Autre chose », a ajouté ma mère. « Ce manque d’une identité propre est l’une des raisons pour lesquelles tant d’abuseurs tuent leur partenaire quand ce partenaire essaie de partir. Ils ne perdent pas seulement leur partenaire (et punchingball) mais également leur identité. »

C’est aussi une des raisons pour lesquelles cette culture doit tuer tous les peuples non-civilisés, tant humains que non-humains : afin d’exclure toute possibilité que l’on s’en échappe.

Ce qui nous amène à la catégorie suivante : les abuseurs isolent leurs victimes des autres ressources. J’écris ces lignes assis dans une chaise manufacturée, en fixant un écran d’ordinateur manufacturé, en écoutant le ronronnement d’un ventilateur d’ordinateur manufacturé. A ma gauche se trouvent des étagères manufacturées remplies de livres manufacturés, écrits par des êtres humains. Des êtres humains civilisés et lettrés qui écrivent en anglais (les langues, et les langues indigènes en grand nombre, sont éradiquées aussi vite que toutes autres formes de diversité, ce qui a un effet désastreux : la langue parlée influence ce que l’on peut dire, cela influence ce que l’on peut penser, ce qui influence ce que l’on peut percevoir, ce qui influence ce que l’on expérimente, ce qui influence notre comportement, ce qui influence qui tu es, ce qui influence ce que l’on dit, et ainsi de suite). A ma droite, une fenêtre cadre l’obscurité de l’extérieur et me renvoie le reflet de mes cheveux ébouriffés entourant le flou de mon visage. Je qui vêtu de vêtements fabriqués à la chaîne, et de pantoufles fabriquées à la chaîne. Néanmoins, j’ai un chat sur les genoux. Tous les signaux sensoriels à l’exception du chat tirent leurs origines d’humains civilisés, et même le chat est domestiqué.

Stop. Réfléchissons. Toutes les sensations que je perçois ne viennent que d’une seule source : la civilisation. Lorsque vous aurez terminé ce paragraphe, posez le livre un moment, et observez autour de vous. Que voyez-vous, qu’entendez-vous, que sentez-vous, que ressentez-vous, que goûtez-vous qui ne tire pas son origine ou ne soit transmis par des humains civilisés ? Le chant des grenouilles sur un CD de Sons de la Nature ne compte pas.

Tout cela est très étrange. Encore plus étrange — et extraordinairement révélateur du niveau auquel nous avons non seulement accepté mais réifié cette isolation imposée artificiellement, transformé notre névrose en un bien perçu — est la façon dont nous avons créé un fétiche, et la religion (et la science, tant qu’on y est, autant que le business) de tenter de nous définir comme séparé de — différent de, isolé de, en opposition à — la nature. Les abuseurs isolent simplement leur victime des autres ressources. Bien plus que cela, la civilisation nous isole tous — idéologiquement et physiquement — de la source de toute vie.

Nous ne croyons pas que les arbres aient quoi que ce soit à nous dire (même pas qu’ils puissent parler), ni les étoiles, ni les coyotes, ni même nos rêves. On nous a convaincu — et c’est la principale différence entre les philosophies occidentale et indigène — de ce que le monde est muet à l’exception des humains civilisés.

Une des mesures les plus communes et nécessaires prises par un abuseur dans le but de contrôler une victime est de monopoliser la perception de cette victime. C’est une des raisons pour lesquelles les abuseurs coupent leurs victimes de leurs familles et de leurs amis : pour qu’au fil du temps, les victimes n’aient plus d’autre référence que celle de leurs abuseurs pour juger de la vision du monde et du comportement des abuseurs. Un comportement abusif — comportement qui autrement semblerait extrêmement étrange (à quel point est-il fou de violer son propre enfant ? A quel point l’est-ce de rendre toxique l’air que l’on respire ?) — se voit ainsi normalisé dans l’esprit de la victime (et, plus triste encore, dans son cœur). Aucune influence extérieure ne doit venir rompre le charme. Il ne peut y avoir qu’une façon de percevoir et d’être au monde, et c’est celle de l’abuseur. Si l’abuseur réussit à filtrer toutes les informations qui atteignent la victime, la victime ne sera plus capable de conceptualiser qu’il y a d’autres façons de faire. A partir de là, l’abuseur aura plus ou moins acquis le contrôle total.

C’est, bien évidemment, le point que nous avons atteint en tant que culture. La civilisation est parvenue à complètement accaparer, d’une façon sans précédent et quasi parfaite, notre perception, au moins pour ceux d’entre nous qui vivent dans le monde industrialisé. Heureusement, il existe toujours des gens — principalement les pauvres, les habitants des nations non-industrialisées, et les indigènes — qui gardent des connections primordiales avec le monde physique. Et heureusement, le monde physique existe toujours, chacun d’entre nous peut encore, dans le pire des cas, toucher les arbres que l’on trouve encore dans les cages d’acier et de béton. Nous pouvons voir des plantes qui transpercent le trottoir, qui cassent la barrière de ciment qui les empêche de percevoir les rayons du soleil. J’aimerais que nous puissions tirer des enseignements de ces plantes et transpercer ces barrières concrètes et perceptuelles.

La sixième caractéristique des abuseurs est qu’ils blâment les autres pour leurs problèmes. Pour faire le lien avec le niveau culturel, il serait facile de simplement lister les façons dont notre culture le fait, et s’arrêter là. Les médias capitalistes blâment les chouettes tachetées et les humains qui les aiment pour les pertes d’emplois dans l’industrie du bois, et pourtant (surprise, surprise) ignorent le plus grand nombre d’emplois perdus dans le même secteur dû à l’automatisation et aux exportations de grumes (et à la nature insatiable de cette industrie). Les politiciens et autres propagandistes de l’industrie du bois blâment les forêts naturelles et les environnementalistes pour les incendies, et ignorent pourtant le fait que l’exploitation forestière soit une cause significative d’incendies, et de plus, que les feux brûlent à une température plus élevée et de manière plus destructrice dans une aire de coupe et dans une exploitation forestière que dans les forêts naturelles. Ils ignorent en outre le rôle régénérateur que joue le feu dans les forêts. Nous qui nous soucions de la planète serions bien sages de ne pas ignorer cette leçon au sujet du pouvoir destructeur/régénérateur du feu, mais de l’apprendre, et de l’appliquer lorsqu’approprié aux barrières perceptuelles et physiques qui accaparent notre perception et tuent la planète.

Encore des reproches : le réactionnaire blâme les pauvres mexicains quand la plantation de son employeur ferme et est délocalisée au Mexique. Le propriétaire blâme les conditions du marché ou les syndicats pour ne lui laisser d’autre choix que de délocaliser la plantation. Retournez dans le passé et vous trouverez les gouvernants d’Israël, s’exprimant à travers leur Dieu, blâmant les Cananéens de ce que les Israélites n’aient pas voulu suivre les règles de Dieu (clin d’œil). Avancez un peu et vous trouverez les croisés blâmant les femmes pour le manque de victoires sur le champ de bataille (le sexe, spécialement pratiqué avec un infidèle, déplaît évidemment à « Dieu »). Ensuite, vous trouverez les colons blâmant les Indiens pour ne pas avoir cédé leur terre sans combattre (comme John Wayne a plus tard déclaré : « Je ne pense pas que nous ayons commis quoi que ce soit de mal en leur prenant leur magnifique pays. Un grand nombre de gens avait besoin de ces nouvelles terres, et les indiens tentaient égoïstement de la garder pour eux »). Hitler et les Nazis blâmaient les communistes et les Juifs pour tout, des guerres mondiales aux prothèses dentaires défectueuses. Les Américains approuvèrent, du moins en ce qui concerne les communistes. Maintenant, ce sont les terroristes qui nous empêchent de rejoindre la Terre Promise de la Paix et de la Prospérité Éternelles™ (qui vous est proposée par ExxonMobile). Il y a toujours quelqu’un (d’autre) à blâmer.

Quelque chose d’intéressant se produit lorsque vous combinez la propension de l’abuseur à faire des reproches avec la monopolisation de la perception de la victime : la victime en arrive à concéder à l’abuseur que tous les problèmes sont de la faute de la victime. La femme tente inlassablement de de concocter le menu parfait, et si elle est battue c’est parce qu’elle n’est pas assez bonne cuisinière, ce qui signifie qu’elle n’est pas une assez bonne compagne, ce qui signifie qu’elle n’est pas une assez bonne personne. Bien sûr, c’est en fait parce que son mari est violent, abusif, fou. La fillette essaie de laver parfaitement la vaisselle, et la violence s’abat sur elle parce qu’elle est trop négligente. L’adolescent essaie de garer la voiture au bon endroit — ou plutôt de ne pas la garer au mauvais endroit, qui change sans cesse — pour ne pas être frappé. Dans une tentative de maintenir le contrôle dans une situation qui est sérieusement hors de contrôle et qui ne peut que l’être tant que les victimes restent à l’intérieur de la bulle perceptuelle créée pour elles par leur abuseur, les victimes conspirent avec leurs abuseurs pour concentrer l’attention sur les modifications de leur propre attitude dans des tentatives futiles d’apaiser leur abuseur, ou au moins de retarder ou d’atténuer la violence inévitable, ou au strict minimum de déplacer cette violence sur une autre victime. Pire encore qu’une simple tactique, cela devient une manière d’être (ou plutôt de ne pas être) au monde, si bien que la victime en arrive à savoir que la faute est sienne. Au lieu d’arrêter les abus par tous les moyens nécessaires, ils s’associent à l’abuseur en se faisant violence à eux-mêmes.

Ils oublient que faire porter « le blâme » ainsi est une imitation toxique de la tâche nécessaire d’attribuer la responsabilité appropriée et rigoureuse pour la violence qui leur est faite, et faire quelque chose à ce propos.

Ces mêmes schémas sont reproduits à une échelle sociale plus large, au moins parmi ceux qui ont été suffisamment acculturés. Ce n’est probablement pas le cas parmi les premières victimes de notre culture, évidemment : ceux qui restent libres, hors de la bulle perceptuelle de la civilisation. Je suis assez certain que les saumons, les espadons, et les requins marteaux ne sont pas paralysés par des spasmes de culpabilité vis-à-vis de la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent — Que pourrais-je faire pour calmer ces personnes ? Si seulement j’étais un meilleur poisson, ils ne me haïraient pas — mais au contraire savent très bien qui les décime. On peut dire la même chose des indigènes. Il est difficile d’être plus clair que Sitting Bull, forcé de parler lors de la célébration d’achèvement d’une voie de chemin de fer scindant ce qui avait été le territoire de son peuple : « Je vous hais. Je vous hais. Je hais tous les hommes blancs. Vous êtes des voleurs et des menteurs. Vous avez pris nos terres et fait de nous des parias, dès lors, je vous hais. » Il est important de noter que l’interprète blanc ne traduisit pas ces mots, mais au lieu de cela, lut le « discours amical et courtois qu’il avait préparé ».

Et le problème est bien là.

Ceux d’entre nous dont la vision a été définie par la civilisation, dont les personnalités ont été formées et déformées dans ce creuset particulier de la violence, échouent parfois, à l’instar des victimes de mauvais traitements durant l’enfance, à attribuer la responsabilité pour la violence dont nous sommes victimes ou témoins, au lieu de cela, ils transforment les impulsions naturelles d’attribution de la responsabilité — « Vous avez pris nos terres et fait de nous des parias, dès lors, je vous hais » — en discours amical et courtois : certains environnementalistes proposent même des formations de « communication non-violente » pour que les activistes soient sûrs de ne pas dire « Allez vous faire foutre » à la police leur infligeant, dans le jargon policier, une « technique d’immobilisation par la force », c’est à dire les torturant. Les enfants abusés — et je sais cela d’expérience — sont généralement incapables d’affronter le fait qu’ils n’ont pratiquement aucun pouvoir pour arrêter la violence qui leur est infligée, à eux et à ceux qu’ils aiment. En conséquence — et cela correspond bien, ou plutôt horriblement, avec le fait que les abuseurs blâment les autres pour leurs propres problèmes aussi bien qu’ils monopolisent les perceptions de leurs victimes — les victimes intériorisent souvent trop de responsabilité, ce qui dans ce cas signifie toute responsabilité, pour la violence qu’ils subissent ou dont ils sont témoins. Je dois avoir fait quelque chose de mal, sinon mon père ne me frapperait pas. Je dois être une salope ou une tentatrice, et je dois vouloir qu’il me fasse subir ceci — je le sais parce qu’il me le dit — ou bien il ne viendrait pas me visiter la nuit. Cela permet à ces enfants de prétendre qu’ils ont au moins le pouvoir d’arrêter ou de ralentir la violence qui leur est infligée, peu importe que tous les indices montrent que ce pouvoir est illusoire. Cette illusion peut en fait être essentielle à la survie émotionnelle. Bien sûr, lorsqu’ils ne sont plus des enfants, l’illusion devient absurde et nuisible.

De la même manière, nombre d’entre nous qui essaient d’arrêter la destructivité de cette culture — et je le sais non seulement de ma propre expérience mais aussi pour avoir travaillé avec et parlé à des centaines voire des milliers d’autres activistes — sont régulièrement frappés par la quasi complète inefficacité de notre travail à tous les niveaux excepté le plus symbolique. A bien des égards, notre travail spécialement en tant qu’activistes pour l’environnement est un échec lamentable. Pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai discuté avec une amie qui a passé les dix derniers mois assise dans un vieux séquoia dans le comté d’Humboldt, au Sud d’ici, dans une tentative d’empêcher que l’arbre et la forêt dont il fait partie soient coupés. Pacific Lumber déforeste ce bassin versant, comme il déforeste une grande partie de l’état, et finira tôt ou tard par atteindre l’arbre dans lequel elle vit désormais. Les coupes opérées précédemment par cette corporation ont engendré de telles inondations que les maisons des locaux ont été détruites. Certains ont construit sur pilotis. Des réserves d’eau qui étaient autrefois cristallines ressemblent maintenant à du chocolat au lait garni de bouts de bois, assaisonnés d’herbicides et de carburant diesel. Il y a des années, en réponse à l’indignation des citoyens, l’Office Régional de la Qualité de l’Eau de la Côte Nord de l’État — désigné par le gouverneur, qui est profondément inféodé aux grandes corporations de l’industrie du bois — a formé une commission scientifique pour étudier le problème, ce qui est presque toujours un bon moyen de retarder les mesures concrètes tout en permettant aux premières destructions de continuer. Mais la commission a surpris l’Office en déclarant unanimement que les coupes doivent être réduites drastiquement et immédiatement, non seulement pour protéger les habitants humains, mais parce qu’elles mettent sévèrement en danger le saumon coho et bien d’autres espèces. La décision de l’Office ? Vous l’avez deviné : ignorer les citoyens qu’il prétend servir, ignorer l’équipe scientifique qu’il a réuni, tout ignorer en dehors des « besoins » de cette corporation extrêmement destructrice. Voilà la démocratie en action. C’est la séparation de la réalité et de la politique (ou plutôt, il n’y a rien à séparer puisqu’elles l’ont toujours été). C’est le démembrement de la planète. C’est une routine indécente, à couper le souffle.

Nos efforts les plus courageux et les plus sincères ne sont jamais suffisants face à la tâche d’arrêter ceux qui détruisent.

Il y a de cela des années, j’ai écrit : « Chaque matin, en me réveillant, je me demande si je ferais mieux d’écrire ou de faire sauter un barrage. » J’ai écrit cela parce que peu importe combien travaillent les activistes, peu importe combien je travaille, peu importe combien les scientifiques étudient, rien de tout cela ne semble aider. Les politiciens et les hommes d’affaire mentent, retardent, et continuent simplement leur comportement destructeur, épaulés par la toute-puissance de l’État. Et les saumons meurent. Je l’ai dit et je le répète, il s’agit d’une relation confortable pour chacun d’entre nous mais pas pour les saumons. Chaque matin, je prends la décision d’écrire, et chaque matin je pense de plus en plus que je prends une putain de mauvaise décision. Les saumons sont dans un état bien pire que la première fois que j’ai écrit ces lignes.

J’en ai honte.

Nous observons leur extinction.

J’en ai aussi honte.

Pour dissimuler notre impuissance face à cette destruction, beaucoup d’entre nous tombent dans le même schéma que ces enfants victimes d’abus, et plus ou moins pour la même raison. Nous intériorisons trop de responsabilité. Cela nous permet, à nous activistes, de prétendre que nous avons au moins un peu de pouvoir pour arrêter ou ralentir la violence qui nous est infligée, à nous et à ceux que nous aimons, qu’importe, une fois de plus, que tous les indices nous montrent que ce pouvoir est illusoire. Et ne me faites pas un sermon sur le fait que si nous ne faisions pas ce travail, la destruction aurait lieu de manière en plus rapide : bien sûr c’est le cas, et bien sûr, nous devons continuer à mener ces combats d’arrière-garde — je ne laisserais jamais entendre le contraire — mais réalisez-vous à quel point il est pathétique que toutes nos « victoires » soient éphémères et défensives, et toutes nos défaites permanentes et offensives ? Je ne peux pas parler à votre place, mais je veux davantage que simplement empêcher la destruction de tel ou tel endroit sauvage pendant un an ou deux : je veux prendre l’offensive, repousser ceux qui détruisent, reprendre ce qui est sauvage et libre et naturel, le laisser se régénérer seul : je veux arrêter en chemin les destructeurs, et je veux les rendre inaptes à causer des dégâts supplémentaires. Désirer ne serait-ce qu’un peu moins, c’est cautionner la destruction définitive de la planète.

Si je devais mourir demain, la déforestation continuerait sans relâche. En fait, comme je l’ai montré dans un autre livre, ce n’est pas la demande qui guide l’industrie du bois : la surcapacité d’usines de bois et de pâte à papier extrêmement coûteuses (autant, évidemment, que la pulsion de mort de cette culture) détermine en grande partie combien d’arbre sont abattus. De la même façon, si je mourais, la culture de la voiture ne freinerait pas d’un iota.

Oui, il est vital de faire des choix de vie qui atténuent les dommages engendrés par le fait d’être membre de la civilisation industrielle, mais s’attribuer la responsabilité première, et se concentrer principalement sur le fait de s’améliorer personnellement, est une esquive immense, une abrogation de la responsabilité. Avec le monde entier en jeu, c’est à la fois complaisant, pharisaïque et vaniteux. C’est aussi une attitude quasiment universelle. Et cela sert les intérêts de ceux au pouvoir en détournant d’eux l’attention.

Je fais ça tout le temps. Je dis : nous sommes en train de tuer la planète. Eh bien non, pas moi, mais merci de me considérer si puissant. Parce que je prends des douches chaudes, je suis responsable de l’épuisement des aquifères. Eh bien non. Plus de 90% de l’eau utilisée par les humains l’est pour l’agriculture et l’industrie. Les 10% restants sont divisés entre les municipalités (il faut bien garder verts les greens de golf) et les véritables êtres humains de chair et d’os. Nous déforestons 900 km² par jour, une aire comparable à celle de la ville de New York. Eh bien non, pas moi. Bien sûr, j’utilise du bois et du papier, mais je ne suis pas à l’origine du système.

Voici la vraie histoire : si je veux arrêter la déforestation, je dois démanteler le système qui en est responsable.

Pas plus tard qu’hier, je me suis surpris à endosser une responsabilité insensée. Je terminais un livre avec George Draffan concernant les causes de la déforestation mondiale. Pendant cent cinquante pages, nous avons clairement et indéniablement mis en lumière le fait que cette culture a déforesté chacun des endroits où elle s’est propagée à une vitesse toujours croissante pendant environ 6000 ans, et que cette déforestation en cours était l’entreprise d’un système massivement corrompu par l’enchevêtrement des gouvernements, et des corporations soutenues, comme toujours, par une abondance de soldats et de policiers armés. (Mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ?) Cependant, au bout du compte, je me retrouve implorant mes lecteurs de conduire les déforesteurs hors de nos propres cœurs et esprits. J’ai écrit, « Nous n’arrêterons pas de détruire les forêts tant que nous ne nous serons pas débarrassés de l’urgence de détruire et de consommer qui se cache dans nos cœurs, nos esprits et nos corps. » Je m’arrête là. C’est une bonne première étape — j’insiste sur première — parce que nous ne pourrons certainement pas arrêter la destruction si nous ne l’appelons pas destruction, si nous l’appelons « progrès » ou « développement de ressources naturelles », ou si nous la qualifions « d’inévitable ». Mais, quel rapport avec le fait d’expulser l’ensemble des déforesteurs hors des forêts ? C’est le point central. Faire ne serait-ce qu’un peu moins est bien pire qu’une perte de temps pour tous : cela ouvrirait la voie pour davantage de destruction.

J’ai récemment vu une excellente explication des dangers de s’identifier à ceux qui tuent la planète. C’était dans un « Groupe de discussion sur Derrick Jensen » sur Internet. […]  Une femme avait commenté en écrivant que « Nous allons partir en guerre en Irak ». Un homme a relevé son usage du mot nous, sans comprendre qu’elle était ironique. Sa méprise n’affecte en rien l’importance de son commentaire : « Je me rends compte que beaucoup de gens (moi y compris quand je n’y prends pas garde) en viennent à utiliser le terme « nous » lorsqu’ils parlent des actions du gouvernement états-unien. Je rejoins Derrick Jensen lorsqu’il affirme que le gouvernement (je dirais même tous les gouvernements) est un gouvernement d’occupation, tout comme cette culture est une culture d’occupation. Bien que je sois contraint de participer au système (en payant des taxes, en travaillant, en dépensant de l’argent dans l’économie) je ne me considère pas pour autant comme un décisionnaire. Mes choix sont de faux choix, et ma voix n’est pas représentée par le gouvernement. Un ami portait l’autre jour un insigne pertinent, « Les USA hors de l’Amérique du Nord ». Ceux au pouvoir veulent que nous nous assimilions à eux, que nous devenions une partie du « nous » pour que nous devenions indissociables d’eux. De cette façon, ils ne pourront être contestés, mis en cause, ou renversés sans que nous nous attaquions nous-mêmes. C’est le but ultime du nationalisme, unifier une nation entière dans le consentement avec leurs dirigeants, afin qu’aucune action, quel que soit son degré d’obscénité, ne soit questionnée. C’est peut-être la raison pour laquelle lorsque je souligne les fautes du gouvernement, du capitalisme, du complexe techno-industriel, ou de la culture dans son ensemble, beaucoup de gens se montrent extrêmement défensifs, comme si j’avais insulté leur mère. Plus nous permettrons à ceux au pouvoir de nous convaincre que nous sommes responsables de leurs actions, plus nous serons incapables de séparer ce que nous faisons de ce que nous sommes forcés de faire ou de ce que les dirigeants font en notre nom. Plus c’est le cas, plus ils gagnent en pouvoir et plus toute forme de contestation devient difficile. »

* * *

Le téléphone sonne. Je décroche. C’est une de mes amies. Elle me demande : « Combien de temps encore penses-tu que nous allons rester en Afghanistan ? »

Elle ne peut pas le voir, mais je regarde autour de moi, puis je regarde les séquoïas, dehors. Je réponds, « Nous sommes en Afghanistan ? Je pensais que nous étions au nord de la Californie. »

Silence dans le téléphone. Un soupir, puis elle dit finalement, « Combien de temps penses-tu que nos troupes vont rester en Afghanistan ? »

Je réponds « J’ai des troupes ? Vraiment ? Est-ce qu’elles feront tout ce que je leur ordonne ? Si je leur demande de détruire les barrages sur la rivière Columbia, est-ce qu’elles le feront ? »

Encore un silence, jusqu’à ce qu’elle dise, « Voilà pourquoi je ne t’appelle que de temps en temps. On se recontacte. »

* * *

[…]

Voici, une fois de plus, la véritable histoire. La culpabilité que nous nous infligeons nous-mêmes, en raison de ce que nous participons au système mortifère appelé civilisation, masque (et est une imitation toxique de) notre péché fondamental. Bien sûr, j’utilise du papier toilette. Et alors ? Cela ne me rend pas aussi coupable que le PDG de WeyerHauser, et penser que c’est le cas, c’est faire un énorme cadeau à ceux qui nous dirigent en détournant vers nous l’attention qui devrait être concentrée sur eux.

De quoi, alors, sommes-nous coupables ? Eh bien, de bien pire que d’être employé comme rédacteur technique ou comme aide-serveur. Bien pire que mon travail d’écrivain dont les livres sont issus de la chair des arbres. Bien pire que l’usage de papier toilette, que conduire des voitures, que le fait de vivre dans des maisons en contreplaqué de bouleau collé au formaldéhyde. Pour tout cela, nous pouvons être pardonnés, car nous n’avons pas créé ce système et parce que nos possibilités de choix ont systématiquement été éliminées (ceux au pouvoir ont vidé les rivières de leurs saumons et c’est nous qui devrions nous sentir coupables d’acheter notre nourriture dans un supermarché ? A quel point est-ce stupide ?). Mais nous ne pouvons être — ni ne serons — pardonnés de ne pas avoir anéanti le système ayant engendré ces problèmes, de ne pas avoir chassé des forêts les déforesteurs, de ne pas avoir chassé les pollueurs de la terre, de l’eau, de l’air, de ne pas avoir chassé les marchands du temple qui est notre seule maison. Nous sommes coupables car nous permettons à ceux au pouvoir de continuer à détruire la planète. Je sais bien que nous sommes plus ou moins constamment incités à n’utiliser que de la rhétorique inclusive, mais quand réaliserons-nous qu’une guerre contre le monde naturel, contre nous tous, a déjà été déclarée, par ceux qui détiennent le pouvoir ? Nous devons les arrêter par tous les moyens nécessaires. Parce que nous ne le faisons pas, nous sommes infiniment plus coupables que ce que la plupart d’entre nous — moi y compris, évidemment —  ne serons jamais en mesure de concevoir.

* * *

Que les choses soient claires. Je ne suis pas coupable de la déforestation sous prétexte que j’utilise du papier toilette. Je suis responsable de la déforestation parce que j’utilise du papier toilette et que je n’honore ma part du marché proie-prédateur. Si je consomme la chair d’un autre être, je suis responsable de la pérennité de sa communauté. Si j’utilise du papier toilette, ou n’importe quel autre produit dérivé du bois, il est de mon devoir d’utiliser tous les moyens nécessaires pour assurer le maintien de la bonne santé des communautés de la forêt naturelle. Il est de mon devoir d’utiliser tous les moyens nécessaires pour mettre fin à l’exploitation forestière industrielle.

* * *

La caractéristique suivante des abuseurs est qu’ils s’énervent facilement. Ils sont hypersensibles, et le moindre revers est perçu comme une attaque personnelle. La raison à cela est en grande partie liée à la quatrième prémisse de ce livre, la violence dans cette culture ne circule que dans un sens. C’est vrai non seulement de la violence, mais de toutes les formes de contrôle et d’initiative. Ceux d’en haut sont autorisés à avoir accès au contrôle et à l’initiative. Ceux d’en bas n’y ont accès que dans la mesure où le contrôle et l’initiative font d’eux des mandataires plus efficaces de ceux d’en-haut.

Tout écart de comportement doit être géré rapidement, parfaitement et complètement, afin que la hiérarchie demeure transparente, tranquillement inavouée, à l’abri de toute possibilité de changement que ce soit à l’initiative de la victime ou de l’auteur.

[…] La moindre dissidence réelle — non confinée en des endroits, moments et moyens aménagés ou approuvés par ceux au pouvoir — est perçue par ceux au pouvoir comme une attaque envers la légitimité de leur règlement.

Probablement parce que c’est le cas.

C’est une chose merveilleuse de se relever, de se tenir à nouveau (ou pour la première fois) debout, de dire « Allez vous faire foutre » — en dépit des cours de communication non-violente — ou de dire « Vous n’avez pas le droit » ou « Non » à ceux au pouvoir, de choisir où quand et comment vous vous exprimerez, où quand et comment vous défendrez ce et ceux que vous aimez contre ceux qui les exploitent et les détruisent.

Vous devriez essayer à l’occasion. C’est vraiment amusant.

* * *

La caractéristique suivante est que les abuseurs sont au minimum insensibles à la douleur des enfants et des non-humains. Pour élargir ce propos au niveau culturel, il suffit, me semble-t-il, d’un mot : vivisection. Bon, d’accord, un autre : zoos. Deux de plus : élevage industriel. Aller, encore quelques-uns : nous sommes en train de tuer la planète. Correction : ils sont en train de tuer la planète, et clairement, ils n’entendent pas les hurlements de douleur.

Et vous, les entendez-vous ?

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Les abuseurs confondent souvent sexe et violence. Les taux de viol — tellement communs qu’ils sont quasi-normalisés dans cette culture — exposent clairement la confusion entre sexe et violence sur le plan social. Beaucoup de films le montrent également. Beaucoup de relations. On peut aussi prononcer ces mots magiques : chirurgie d’implantation mammaire. Pas plus tard qu’hier, j’ai entendu parler d’une nouvelle tendance en chirurgie esthétique : refaçonner la vulve pour la rendre plus plaisante visuellement, quoi que cela puisse bien vouloir dire (quid du fait que si l’on aime une femme, on trouvera sa vulve magnifique, simplement parce que c’est la sienne ?).

En réalité, la confusion culturelle entre le sexe et la violence peut être réduite en un mot : baiser / niquer. Il est extraordinaire de constater que dans cette culture, un seul et même mot signifie à la fois faire l’amour et infliger de la violence.

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Les abuseurs mettent souvent en place des rôles sexuels rigides. Il est presque inutile de souligner que cette réalité s’applique à un niveau culturel plus large, et qu’elle va bien au-delà des valeurs masculines stéréotypées qui dominent la culture. Cela dépasse également l’homophobie qui se base sur la peur de tout ce qui pourrait troubler ces rôles sexuels rigides.

Ces derniers temps, j’ai beaucoup songé à l’obsession d’apparence scientifique qui consiste à vouloir artificiellement créer ou modifier la vie, ainsi qu’à l’obsession de recherche d’une vie extra-terrestre. Il m’a toujours semblé profondément absurde et immoral que des millions de dollars soient dépensés pour découvrir de la vie sur d’autres planètes, tandis que des milliards sont dépensés afin d’éradiquer la vie sur celle-ci. Si les scientifiques découvraient de mignonnes petites créatures poilues aux oreilles pendantes et au museau frétillant, les prix Nobel ne tarderaient pas à pleuvoir (pour les scientifiques, pas pour les Martiens aux oreilles pendantes). Mais lorsque des scientifiques étudiant l’environnement de notre planète Terre observent de telles des créatures dans le monde réel, ils attrapent leurs flacons de laque à cheveux et leur en pulvérisent dans les yeux pour effectuer un test de Draize (ces scientifiques qui, bien évidemment, se mettraient à exploiter les lapins martiens en moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer Huntington Life Sciences).

De la même façon, notre (comprenez leur) obsession pour recréer le « miracle de la vie » en laboratoire durant que nous (comprenez ils) détruisons jour après jour la plénitude — nous réalisons que ce n’est pas une infinité — des miracles qui nous entourent, n’a aucun sens.

Je comprends mieux aujourd’hui. Ces rôles sexuels rigides se combinent à une dépréciation du féminin, à une jalousie névrotique envers le fait de donner la vie, le tout couronné de frustration et de dépit ; en résumé, les femmes font des bébés et les hommes non. Si les femmes sont principalement ou exclusivement identifiées — de manière rigide — par leur rôle de créatrices de vie, et si les femmes sont perçues comme inférieures (ce qui signifie que quoi que les femmes fassent, les hommes feront mieux), alors les hommes, pour ne pas se sentir eux-mêmes inférieurs aux femmes qu’ils dédaignent, doivent trouver le moyen de détruire le monde naturel, qu’ils méprisent, mais également le moyen de créer eux-mêmes quelque chose qui se rapproche de la vie.

Derrick Jensen


Traduction : Jessica Aubin

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