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Le mythe des énergies renouvelables (par Derrick Jensen)
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Traduc­tion d’un article de Derrick Jensen, membre fonda­teur de l’or­ga­ni­sa­tion d’éco­lo­gie radi­cale Deep Green Resis­tance, initia­le­ment publié (en anglais) sur le site du Fair Obser­ver, le 12 décembre 2016.


Cette culture ne mettra rien en œuvre pour arrê­ter ou ralen­tir signi­fi­ca­ti­ve­ment le réchauf­fe­ment clima­tique. Cette culture sacri­fiera – lisez tuera – la planète plutôt que de remettre en ques­tion le système socio-écono­mique qui détruit notre seule maison.

Comment le savons-nous ? En voici quelques bonnes raisons.

A commen­cer par Donald Trump. Non, bien que le président élu des États-Unis consi­dère le chan­ge­ment clima­tique comme un canu­lar, lui et son air chaud – et ce qu’on imagine quant à ses stra­té­gies poli­tiques – ne sont pas suffi­sants à eux seuls pour tuer la planète.

Ce qu’il faut remarquer, c’est que sa posi­tion sur le réchauf­fe­ment clima­tique est repré­sen­ta­tive de son mépris pour le monde natu­rel. Plus impor­tant encore, souli­gnons que son mépris pour le monde natu­rel est repré­sen­ta­tif du compor­te­ment global de cette culture. Il a reçu près de 62 millions de voix, ce qui signi­fie que Trump est loin d’être le seul à éprou­ver de tels senti­ments pour le monde réel.

Ce ne sont pas juste Trump et les 62 millions d’Amé­ri­cains qui ont voté pour lui qui accordent davan­tage de valeur au système écono­mique qu’au monde réel. Ce sont les Démo­crates, les Répu­bli­cains, les diri­geants poli­tiques du monde entier, les jour­na­listes grand public (des médias domi­nants), et presque tous les acti­vistes du mouve­ment contre le chan­ge­ment clima­tique.

Vous ne me croyez pas ? Dans ce cas, posez-vous cette ques­tion : qu’ont en commun toutes leurs soi-disant solu­tions au réchauf­fe­ment clima­tique ?

La réponse est que toutes leurs solu­tions privi­lé­gient ce mode de vie – l’in­dus­tria­lisme, la civi­li­sa­tion indus­trielle, le capi­ta­lisme, le colo­nia­lisme – au détri­ment des besoins du monde natu­rel. Toutes leurs solu­tions tiennent ce mode de vie pour acquis – quelque chose que nous devons main­te­nir à tout prix – et estiment que le monde natu­rel doit s’adap­ter aux demandes et aux effets destruc­teurs de cette culture. Par-là même, tous les efforts déployés afin de combattre les dégâts liés au réchauf­fe­ment clima­tique visent en réalité à défendre l’éco­no­mie, et pas la planète.

A ce sujet, ils sont assez expli­cites. Il faut les lire. Ils appellent cela « la course pour sauver la civi­li­sa­tion », ou « élabo­rer un plan pour sauver la civi­li­sa­tion », ou encore « se mobi­li­ser pour sauver la civi­li­sa­tion ».

UN INCROYABLE TOUR DE FORCE DES RELATIONS PUBLIQUES

Ce qui nous amène à une autre des raisons pour lesquelles nous savons que nous tuerons la planète plutôt que de mettre fin à ce mode de vie. Un large pan de « l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme » – et en parti­cu­lier l’ac­ti­visme du mouve­ment clima­tique – en a été réduit à n’être, de fait, qu’un outil de lobbying au service d’un secteur indus­triel. Il s’agit d’un tour de passe-passe très habile de la part du capi­ta­lisme et des capi­ta­listes : trans­for­mer une inquié­tude très réelle vis-à-vis du réchauf­fe­ment clima­tique en un mouve­ment de masse, puis utili­ser ce mouve­ment de masse pour soute­nir les objec­tifs de secteurs spéci­fiques de l’éco­no­mie indus­trielle capi­ta­liste.

Si vous deman­dez aux personnes mobi­li­sées au sein de ce mouve­ment de masse pourquoi elles mani­festent, elles vous répon­dront peut-être qu’elles essaient de sauver la planète. Mais si vous leur deman­dez quelles sont leurs reven­di­ca­tions, elles vous répon­dront sans doute qu’elles souhaitent davan­tage de subven­tions pour les secteurs indus­triels du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­trique et de la biomasse.

C’est un incroyable tour de force des rela­tions publiques / du marke­ting. Je ne blâme pas les mani­fes­tants. Ce ne sont pas eux le problème. Le problème, c’est que c’est préci­sé­ment la spécia­lité du capi­ta­lisme. Et le vrai problème, c’est que le solaire et l’hy­dro­élec­trique profitent à l’in­dus­trie, pas au monde réel. Les tortues du désert ont-elles besoin que l’on construise des centrales solaires en lieu et place de ce qui était autre­fois leurs maisons ? Les saumons ont-ils besoin que l’on construise des barrages sur les rivières qui étaient autre­fois leurs maisons ? Quid des silures géants du Mékong ?

Pour être clair, la nature sauvage – des mouflons cana­diens du désert aux fleurs-singe du Michi­gan et aux halo­philes de John­son – ne béné­fi­cie pas le moins du monde de ces soi-disant éner­gies alter­na­tives. Bien sûr, dans certains cas, ces « éner­gies alter­na­tives » émettent moins de carbone que leurs homo­logues fossiles, mais elles en émettent tout de même plus que si l’on ne construi­sait pas de centrales, et elles détruisent plus d’ha­bi­tats que si l’on n’en construi­sait aucune.

Voilà en partie ce que j’en­tends lorsque je dis que ces solu­tions ont pour objet de proté­ger – et dans ce cas d’ali­men­ter – l’éco­no­mie, et pas de proté­ger la nature sauvage.

RIEN N’EST GRATUIT

Le fait de favo­ri­ser ce mode de vie plus que la vie sur la planète incite ses parti­sans à mentir, à eux-mêmes et aux autres. Le premier mensonge consiste à prétendre que ce mode de vie n’est pas intrin­sèque­ment destruc­teur. Au point de péri­cli­ta­tion de la vie sur cette planète où nous en sommes rendus, je ne devrais pas avoir à étayer cette affir­ma­tion. Il suffit simple­ment de regar­der autour de soi.

La dernière chose dont le monde a besoin, c’est de plus de produc­tion d’éner­gie indus­trielle, éner­gie qui sera utili­sée pour faire ce que fait toujours l’éco­no­mie indus­trielle – conver­tir le vivant en inerte : les forêts vivantes en planches de bois, les montagnes vivantes en compo­sants miné­raux.

Rien n’est gratuit. Chaque action a des consé­quences, et lorsque vous volez les autres, ces autres ne possèdent plus ce que vous leur avez volé. C’est aussi vrai lorsque les victimes de ce vol sont non-humaines que lorsqu’elles sont humaines.

Cepen­dant, comme l’a exprimé Upton Sinclair, « Il est diffi­cile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend de ce qu’il ne la comprenne pas. » & il est encore plus diffi­cile de faire comprendre quelque chose à des gens dont l’in­té­gra­lité du mode de vie dépend de ce qu’ils ne la comprennent pas.

Alors nous nous mentons. En ce qui concerne le réchauf­fe­ment clima­tique, les personnes comme Trump mentent ouver­te­ment en niant sa réalité. De l’éco­cide au géno­cide et aux agres­sions indi­vi­duelles, c’est presque toujours la première ligne de défense des auteurs d’atro­ci­tés : ce qui se déroule devant vos yeux n’est pas en train d’ar­ri­ver.

Les acti­vistes du mouve­ment pour le climat véhi­culent un mensonge simi­laire, dans le sens où ils semblent prétendre que la destruc­tion causée par les indus­tries du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­tri­cité et de la biomasse n’existe pas. Ou que, d’une certaine manière, les dommages qu’elles causent sont un sacri­fice à concé­der au nom d’un inté­rêt supé­rieur. Mais, comme toujours, c’est la planète que l’on sacri­fie, et l’in­té­rêt supé­rieur consiste en un supplé­ment d’éner­gie accordé à l’éco­no­mie indus­trielle. Ce n’est pas une bonne affaire pour la planète (encore) vivante.

Par exemple, un article du LA Times dont le titre est « Sacri­fier le désert pour sauver la planète », décrit comment l’État, les gouver­ne­ments fédé­raux, une grosse corpo­ra­tion, et de grosses orga­ni­sa­tions/corpo­ra­tions « envi­ron­ne­men­tales » sont en train de détruire de grandes éten­dues du désert de Mojave pour y instal­ler une centrale de produc­tion indus­trielle d’éner­gie solaire. Le désert n’est pas sacri­fié, comme le prétend l’ar­ticle, pour sauver la planète, mais pour géné­rer de l’élec­tri­cité – prin­ci­pa­le­ment pour l’in­dus­trie. La Terre n’a pas besoin de cette élec­tri­cité : l’in­dus­trie, oui. Mais encore une fois, depuis leur pers­pec­tive narcis­sique, l’in­dus­trie est la terre. Rien n’existe et rien ne peut exis­ter en dehors de l’in­dus­trie.

LE MYTHE DES RENOUVELABLES

Même en lais­sant de côté le fait que l’élec­tri­cité géné­rée par les « renou­ve­lables » est utili­sée pour alimen­ter l’éco­no­mie indus­trielle, en d’autres termes pour détruire davan­tage la planète, les solu­tions repré­sen­tées par l’éo­lien / le solaire / l’hy­dro­élec­tri­cité / la biomasse sont nuisibles en elles-mêmes.

Par exemple, le solaire et l’éo­lien requièrent l’ex­trac­tion de terres rares. Toute exploi­ta­tion minière est un désastre envi­ron­ne­men­tal, mais les extrac­tions de terres rares en sont tout parti­cu­liè­re­ment. L’ex­trac­tion de terres rares et leur raffi­nage ont, par exemple, ravagé les alen­tours de Baotou, en Chine. Comme l’a expliqué The Guar­dian, « Vu du ciel, cela ressemble à un grand lac, alimenté par plusieurs affluents ; mais depuis le sol on réalise qu’il s’agit d’une sombre éten­due d’eau dans laquelle aucun pois­son ni aucune algue ne peut survivre. La côte est recou­verte d’une croûte noire, telle­ment épaisse que l’on pour­rait y marcher. Dans cet immense bassin de rejet de 10 kilo­mètres carrés, les usines voisines déversent leurs eaux char­gées de produits chimiques utili­sés pour trans­for­mer les 17 miné­raux les plus recher­chés au monde, commu­né­ment appe­lés terres rares. » Le sol de cette région a égale­ment été rendu toxique.

[Ajou­tons égale­ment qu’en plus des terres rares, l’in­dus­trie des panneaux solaires requiert bien d’autres maté­riaux listés en avril 2016 par le site Resource Inves­tor, dont, entre autres : l’ar­se­nic (semi-conduc­teur), l’alu­mi­nium, le bore (semi-conduc­teur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photo­vol­taïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photo­vol­taïques), le gallium, l’in­dium (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), le mine­rai de fer (acier), le molyb­dène (cellules PV), le phos­phore, le sélé­nium, le sili­cium, l’argent, le tellure et le titane. NdT]

De la même façon, peu importe à quel point les acti­vistes clima­tiques, les poli­ti­ciens et les « envi­ron­ne­men­ta­listes » prétendent que les barrages sont « verts » et « renou­ve­lables », il devrait être évident qu’ils tuent les rivières. Ils tuent les zones lacustres qu’ils inondent. Ils privent les rivières situées en amont des nutri­ments appor­tés par les pois­sons anadromes. Ils privent les plaines d’inon­da­tion en aval des nutri­ments qui circulent dans les rivières. Ils privent les plages de sédi­ments. Ils détruisent les habi­tats des pois­sons et des autres espèces qui vivent dans les rivières sauvages, et pas dans des réser­voirs tièdes à l’écou­le­ment alenti.

Et puis il y a la biomasse — une autre favo­rite des acti­vistes clima­tiques en faveur des éner­gies « vertes » et « renou­ve­lables ». La biomasse est une façon sympa de dire « brûler des choses ». En pratique, cela signi­fie qu’aux États-Unis, au Canada, en Afrique du Sud, en Alle­magne, en Suède, en Répu­blique Tchèque, en Norvège, en Russie, en Biélo­rus­sie, en Ukraine et dans bien d’autres pays, des forêts sont abat­tues pour alimen­ter la demande euro­péenne en « biocar­bu­rants ».

Il y a des douzaines d’énormes usines à bois dans le sud-est des États-Unis. Devi­nez quel pour­cen­tage des « bio-carbu­rants » extraits de ces usines est exporté en Europe. Si vous avez dit 99% ou moins, essayez encore, vous êtes trop bas : oui, on parle de 100%. La plupart de ces arbres en prove­nance des États-Unis sont brûlés sous forme de pellets en Angle­terre. Et il n’y a pas que l’An­gle­terre qui défo­reste d’autres pays pour les besoins de l’in­dus­trie.

Un cher­cheur pro-indus­trie l’ex­plique froi­de­ment, « Les ressources du nord-ouest de l’Eu­rope n’étant pas suffi­santes pour cette demande soudaine, la région s’ap­puie sur des impor­ta­tions de l’étran­ger. » Évidem­ment, ces pays défo­restent égale­ment leurs propres terri­toires : près de la moitié de la produc­tion de bois en Alle­magne consiste à couper des arbres, les réduire en pulpe, les sécher en pellets, et les brûler.

Et voilà comment on nous propose de « sauver le monde » ou, plus préci­sé­ment, de conti­nuer à alimen­ter l’éco­no­mie indus­trielle, tandis que la planète, qui est notre seule maison, entre en période de convul­sions mortelles.

Même en ce qui concerne les émis­sions de carbone, nombre de soi-disant victoires des acti­vistes clima­tiques ne sont pas le fruit de réduc­tions factuelles d’émis­sions carbone, mais plutôt de magouilles de comp­ta­bi­lité. Par exemple, voici un gros titre : « Le Costa-Rica reven­dique 99% d’éner­gie renou­ve­lable en 2015. » Eh bien non, désolé. Tout d’abord, il s’agit « d’élec­tri­cité » pas d’éner­gie. Dans la plupart des pays, l’élec­tri­cité repré­sente envi­ron 20% de l’uti­li­sa­tion d’éner­gie. Alors rédui­sez leur pour­cen­tage de 99% à un peu moins de 20%.

Ensuite, l’ar­ticle affirme que « les trois quarts de l’élec­tri­cité du Costa Rica sont géné­rés par des centrales hydro­élec­triques, profi­tant de l’abon­dant réseau hydro­gra­phique du pays et des fortes pluies tropi­cales. » Cette élec­tri­cité est donc géné­rée par des barrages, qui, comme nous l’avons vu, tuent les rivières. Les barrages, qui plus est, ne sont même pas « neutres en carbone », ainsi que le prétendent les gouver­ne­ments, les capi­ta­listes et les acti­vistes clima­tiques. On sait depuis des décen­nies que cette affir­ma­tion est fausse. Les barrages émettent telle­ment de méthane, un puis­sant gaz à effet de serre, qu’on peut les quali­fier de « bombes à méthane » ou « d’usines à méthane ».

[Ce n’est pas tout, ajou­tons égale­ment une autre pollu­tion impor­tante liée aux barrages, qui n’est pas évoquée ici, et que le quoti­dien suisse « Le Temps » expo­sait le 5 décembre 2016 dans un article inti­tulé : « L’em­poi­son­ne­ment au mercure, l’ef­fet caché des barrages ». Plus d’in­fos dans cette vidéo. NdT]

Tota­li­sant 23% de toutes les émis­sions de méthane par les humains, ils en sont la plus impor­tante source d’émis­sions d’ori­gine anthro­pique. Les barrages peuvent émettre, par unité d’éner­gie, jusqu’à 3 fois et demi la quan­tité de carbone atmo­sphé­rique émise par la combus­tion du pétrole, prin­ci­pa­le­ment parce que, comme le fait remarquer un article du New Scien­tist, « de larges quan­ti­tés de carbone conte­nues dans les arbres sont relâ­chées lorsque le réser­voir est rempli pour la première fois et que les plantes pour­rissent. Après ce premier stade de désa­gré­ga­tion, les matières orga­niques décan­tées au fond du réser­voir se décom­posent en l’ab­sence d’oxy­gène, ce qui a pour consé­quence une accu­mu­la­tion de méthane dissout. Ce méthane est relâ­ché dans l’at­mo­sphère lorsque l’eau traverse les turbines du barrage. »

Donc lorsque qu’on vous raconte que les barrages sont « neutres en carbone », en réalité, on vous raconte qu’on « ne prend pas en compte le carbone émit par les barrages. » Mais tout cela n’est que comp­ta­bi­lité et n’a rien à voir avec le monde réel, qui lui, n’a que faire de la comp­ta­bi­lité.

Du point de vue de la santé de la planète, le mieux que l’on puisse dire des barrages est qu’ils fini­ront par s’ef­fon­drer, et que si la rivière est toujours en vie à ce moment-là, elle fera de son mieux pour s’en remettre.

La biomasse, si c’est possible, est une arnaque de comp­ta­bi­lité bien pire encore. Elle est consi­dé­rée comme « neutre en carbone », « verte » et « renou­ve­lable », bien que la combus­tion de pellets de bois émette 15 à 20% de dioxyde de carbone de plus que la combus­tion du char­bon. Ce chiffre n’in­clut pas le carbu­rant néces­saire au broyage, au chauf­fage, du séchage et au trans­port du bois, qui ajoute à nouveau 20% aux émis­sions.

NEUTRE EN DOLLAR

Vous pouvez dès lors vous deman­der : comment les acti­vistes clima­tiques (et les nations, et les capi­ta­listes chevron­nés) peuvent-ils quali­fier cela de « vert » et de « neutre en carbone » ? Un de leurs argu­ments est le suivant : puisque les arbres ont initia­le­ment stocké du carbone pendant leur crois­sance qu’ils libé­re­ront fina­le­ment en mourant, nous pouvons aussi bien les couper et les brûler. Ce qui est aussi faux qu’ab­surde. Les forêts, en conti­nuant à pous­ser, conti­nuent à stocker de plus en plus de carbone. Une forêt ancienne contient et séquestre annuel­le­ment plus de carbone qu’une forêt qui essaie de repous­ser après avoir été rasée. Chaque arbre stocke égale­ment, en vieillis­sant, une plus grande quan­tité de carbone chaque année.

Une autre manière de formu­ler cet argu­ment en faveur de la « neutra­lité carbone » de la biomasse est de dire que puisque le carbone était déjà stocké lors de la crois­sance des arbres, tout ce que nous faisons est de relâ­cher le carbone initia­le­ment stocké. C’est comme dépen­ser de l’argent que nous avions déjà mis de côté. C’est égale­ment absurde pour au moins deux raisons. La première est que nous n’avons pas stocké ce carbone. Ce sont les arbres qui l’ont fait.

C’est comme si vous dépo­siez de l’argent sur votre compte épargne, et que moi, je le reti­rais et le dépen­sais, et que j’af­fir­mais ensuite que nous sommes quittes. Vous pour­riez dire que c’est du vol, mais les capi­ta­listes diraient que c’est « neutre en dollar » : un dollar a été placé, et un dollar a été retiré – quel est votre problème ? Une autre raison pour laquelle cet argu­ment est une contre-vérité est que vous pour­riez dire la même chose du char­bon et du pétrole. Le carbone a été stocké par des algues du temps des dino­saures, et nous sommes simple­ment en train de le libé­rer.

Dans la même veine, un autre argu­ment favo­rable à la neutra­lité carbone de la défo­res­ta­tion est d’af­fir­mer que bien que vous coupiez des arbres et relâ­chiez du carbone, le carbone sera à nouveau stocké dans le futur puisque les arbres repoussent, ce qui rend le procédé neutre en carbone. Comme l’ex­plique John Upton, jour­na­liste à Climate Central :

« Lorsque les centrales de la plupart des pays euro­péens brûlent du bois, la seule pollu­tion au dioxyde de carbone dont ils tiennent compte est la combus­tion des éner­gies fossiles néces­saires à la produc­tion et au trans­port du combus­tible ligneux. Les lois euro­péennes consi­dèrent que la pollu­tion clima­tique direc­te­ment émise par la combus­tion ne compte pas, puisqu’elle sera réab­sor­bée par les arbres qui pous­se­ront pour les rempla­cer. Cette hypo­thèse est pratique, mais fausse. Les clima­to­logues la réfutent depuis plus de 20 ans… Cette astuce de comp­ta­bi­lité permet à l’in­dus­trie de l’éner­gie de reje­ter des dizaines de millions de tonnes de dioxyde de carbone dans l’air chaque année en faisant comme si cela n’avait pas lieu. »

En résumé, leur argu­ment consiste à dire que la biomasse est neutre en carbone puisque les arbres repous­se­ront sans doute et que le carbone sera sans doute à nouveau piégé au cours des 100 prochaines années. Il s’agit d’une arnaque de comp­ta­bi­lité assez énorme pour faire pâlir de jalou­sie les action­naires d’En­ron. Imagi­nez ce qui arri­ve­rait à une corpo­ra­tion préten­dant que son budget est à l’équi­libre parce qu’elle dépense de l’argent main­te­nant, et qu’elle espère accu­mu­ler la même somme dans les 100 prochaines années ? N’im­porte quelle firme de comp­ta­bi­lité qui tente­rait cela serait fermée en une frac­tion de seconde.

En réalité, c’est pire que ça. Puisque ce ne sont pas les défo­res­teurs qui ont séques­tré le carbone, mais bien la forêt, une analo­gie plus précise serait d’ima­gi­ner une entre­prise comme Enron extorquant l’argent de parti­cu­liers, puis préten­dant que ce n’est pas un vol puisque tôt ou tard leurs victimes gagne­ront plus d’argent qu’elles place­ront sur leurs comptes en banque (qui sera à nouveau pillé – pardon, récolté – par l’en­tre­prise).

Mais rien de tout cela n’y fait : les « envi­ron­ne­men­ta­listes », les nations et les capi­ta­listes conti­nuent de consi­dé­rer la biomasse comme étant neutre en carbone, et à la comp­ter, elle et ses chiffres, parmi leur « victoires » dans le domaine du réchauf­fe­ment clima­tique, souvent sans dire un mot de la défo­res­ta­tion.

Au passage, 70% des « éner­gies renou­ve­lables » de l’Al­le­magne proviennent de la biomasse. Comme le précise l’ana­lyste en éner­gie Robert Wilson, « la biomasse est… la plus impor­tante source d’éner­gie renou­ve­lable, sur la base de la consom­ma­tion en éner­gie finale, dans tous les pays euro­péens à l’ex­cep­tion de Chypre et de l’Ir­lande. Bien que 30% de l’élec­tri­cité du Dane­mark provienne de parcs éoliennes, il tire deux fois plus de sa consom­ma­tion en éner­gie finale de la biomasse que de l’éo­lien. »

[Nous abor­dons le sujet de la biomasse dans un autre article récem­ment publié sur notre site. NdT]

Les mêmes écrans de fumée en comp­ta­bi­lité carbone existent dans les domaines de l’éo­lien et du solaire.

Pendant ce temps, les émis­sions de carbone conti­nuent à croitre.

A QUOI BON SE PRENDRE LA TÊTE ?

L’autre jour, j’ai reçu un mot dans lequel quelqu’un me disait avoir compris que cette culture est en train de tuer la planète, puis m’ex­pliquait que son atti­tude concer­nant la protec­tion de la planète était « A quoi bon se prendre la tête ? Je vais sortir avec mes amis pendant le temps qu’il nous reste. »

Il s’agit préci­sé­ment de l’at­ti­tude qui relie entre elles toutes les raisons derrière notre inca­pa­cité à aimer la planète qui est notre seule maison. Si votre bien aimé-e se retrou­vait menacé-e, vous agiriez, et pren­driez sa défense. L’amour, c’est ça. Vous ne sorti­riez pas avec vos amis, et vous ne pren­driez certai­ne­ment pas la défense — comme bien trop « d’en­vi­ron­ne­men­ta­listes » et d’ac­ti­vistes du mouve­ment pour le climat — de l’au­teur de l’agres­sion.

Il est bien plus que temps pour nous de rompre l’al­lé­geance nous liant à cette écono­mie qui ravage la Terre, afin que notre loyauté puisse à nouveau rési­der avec la planète vivante & que nous enta­mions une lutte endia­blée pour la proté­ger.

Derrick Jensen


Traduc­tion : Jess Aubin & Nico­las Casaux

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