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Le mythe des énergies renouvelables (par Derrick Jensen)

Traduction d'un article de Derrick Jensen, membre fondateur de l'organisation d'écologie radicale Deep Green Resistance, initialement publié (en anglais) sur le site du Fair Observer, le 12 décembre 2016.

Cette culture ne mettra rien en œuvre pour arrê­ter ou ralen­tir signi­fi­ca­ti­ve­ment le réchauf­fe­ment clima­tique. Cette culture sacri­fiera – lisez tuera – la planète plutôt que de remettre en ques­tion le système socio-écono­mique qui détruit notre seule maison.

Comment le savons-nous ? En voici quelques bonnes raisons.

A commen­cer par Donald Trump. Non, bien que le président élu des États-Unis consi­dère le chan­ge­ment clima­tique comme un canu­lar, lui et son air chaud – et ce qu’on imagine quant à ses stra­té­gies poli­tiques – ne sont pas suffi­sants à eux seuls pour tuer la planète.

Ce qu’il faut remarquer, c’est que sa posi­tion sur le réchauf­fe­ment clima­tique est repré­sen­ta­tive de son mépris pour le monde natu­rel. Plus impor­tant encore, souli­gnons que son mépris pour le monde natu­rel est repré­sen­ta­tif du compor­te­ment global de cette culture. Il a reçu près de 62 millions de voix, ce qui signi­fie que Trump est loin d’être le seul à éprou­ver de tels senti­ments pour le monde réel.

Ce ne sont pas juste Trump et les 62 millions d’Amé­ri­cains qui ont voté pour lui qui accordent davan­tage de valeur au système écono­mique qu’au monde réel. Ce sont les Démo­crates, les Répu­bli­cains, les diri­geants poli­tiques du monde entier, les jour­na­listes grand public (des médias domi­nants), et presque tous les acti­vistes du mouve­ment contre le chan­ge­ment clima­tique.

Vous ne me croyez pas ? Dans ce cas, posez-vous cette ques­tion : qu’ont en commun toutes leurs soi-disant solu­tions au réchauf­fe­ment clima­tique ?

La réponse est que toutes leurs solu­tions privi­lé­gient ce mode de vie – l’in­dus­tria­lisme, la civi­li­sa­tion indus­trielle, le capi­ta­lisme, le colo­nia­lisme – au détri­ment des besoins du monde natu­rel. Toutes leurs solu­tions tiennent ce mode de vie pour acquis – quelque chose que nous devons main­te­nir à tout prix – et estiment que le monde natu­rel doit s’adap­ter aux demandes et aux effets destruc­teurs de cette culture. Par-là même, tous les efforts déployés afin de combattre les dégâts liés au réchauf­fe­ment clima­tique visent en réalité à défendre l’éco­no­mie, et pas la planète.

A ce sujet, ils sont assez expli­cites. Il faut les lire. Ils appellent cela « la course pour sauver la civi­li­sa­tion », ou « élabo­rer un plan pour sauver la civi­li­sa­tion », ou encore « se mobi­li­ser pour sauver la civi­li­sa­tion ».

UN INCROYABLE TOUR DE FORCE DES RELATIONS PUBLIQUES

Ce qui nous amène à une autre des raisons pour lesquelles nous savons que nous tuerons la planète plutôt que de mettre fin à ce mode de vie. Un large pan de « l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme » – et en parti­cu­lier l’ac­ti­visme du mouve­ment clima­tique – en a été réduit à n’être, de fait, qu’un outil de lobbying au service d’un secteur indus­triel. Il s’agit d’un tour de passe-passe très habile de la part du capi­ta­lisme et des capi­ta­listes : trans­for­mer une inquié­tude très réelle vis-à-vis du réchauf­fe­ment clima­tique en un mouve­ment de masse, puis utili­ser ce mouve­ment de masse pour soute­nir les objec­tifs de secteurs spéci­fiques de l’éco­no­mie indus­trielle capi­ta­liste.

Si vous deman­dez aux personnes mobi­li­sées au sein de ce mouve­ment de masse pourquoi elles mani­festent, elles vous répon­dront peut-être qu’elles essaient de sauver la planète. Mais si vous leur deman­dez quelles sont leurs reven­di­ca­tions, elles vous répon­dront sans doute qu’elles souhaitent davan­tage de subven­tions pour les secteurs indus­triels du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­trique et de la biomasse.

C’est un incroyable tour de force des rela­tions publiques / du marke­ting. Je ne blâme pas les mani­fes­tants. Ce ne sont pas eux le problème. Le problème, c’est que c’est préci­sé­ment la spécia­lité du capi­ta­lisme. Et le vrai problème, c’est que le solaire et l’hy­dro­élec­trique profitent à l’in­dus­trie, pas au monde réel. Les tortues du désert ont-elles besoin que l’on construise des centrales solaires en lieu et place de ce qui était autre­fois leurs maisons ? Les saumons ont-ils besoin que l’on construise des barrages sur les rivières qui étaient autre­fois leurs maisons ? Quid des silures géants du Mékong ?

Pour être clair, la nature sauvage – des mouflons cana­diens du désert aux fleurs-singe du Michi­gan et aux halo­philes de John­son – ne béné­fi­cie pas le moins du monde de ces soi-disant éner­gies alter­na­tives. Bien sûr, dans certains cas, ces « éner­gies alter­na­tives » émettent moins de carbone que leurs homo­logues fossiles, mais elles en émettent tout de même plus que si l’on ne construi­sait pas de centrales, et elles détruisent plus d’ha­bi­tats que si l’on n’en construi­sait aucune.

Voilà en partie ce que j’en­tends lorsque je dis que ces solu­tions ont pour objet de proté­ger – et dans ce cas d’ali­men­ter – l’éco­no­mie, et pas de proté­ger la nature sauvage.

RIEN N’EST GRATUIT

Le fait de favo­ri­ser ce mode de vie plus que la vie sur la planète incite ses parti­sans à mentir, à eux-mêmes et aux autres. Le premier mensonge consiste à prétendre que ce mode de vie n’est pas intrin­sèque­ment destruc­teur. Au point de péri­cli­ta­tion de la vie sur cette planète où nous en sommes rendus, je ne devrais pas avoir à étayer cette affir­ma­tion. Il suffit simple­ment de regar­der autour de soi.

La dernière chose dont le monde a besoin, c’est de plus de produc­tion d’éner­gie indus­trielle, éner­gie qui sera utili­sée pour faire ce que fait toujours l’éco­no­mie indus­trielle – conver­tir le vivant en inerte : les forêts vivantes en planches de bois, les montagnes vivantes en compo­sants miné­raux.

Rien n’est gratuit. Chaque action a des consé­quences, et lorsque vous volez les autres, ces autres ne possèdent plus ce que vous leur avez volé. C’est aussi vrai lorsque les victimes de ce vol sont non-humaines que lorsqu’elles sont humaines.

Cepen­dant, comme l’a exprimé Upton Sinclair, « Il est diffi­cile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend de ce qu’il ne la comprenne pas. » & il est encore plus diffi­cile de faire comprendre quelque chose à des gens dont l’in­té­gra­lité du mode de vie dépend de ce qu’ils ne la comprennent pas.

Alors nous nous mentons. En ce qui concerne le réchauf­fe­ment clima­tique, les personnes comme Trump mentent ouver­te­ment en niant sa réalité. De l’éco­cide au géno­cide et aux agres­sions indi­vi­duelles, c’est presque toujours la première ligne de défense des auteurs d’atro­ci­tés : ce qui se déroule devant vos yeux n’est pas en train d’ar­ri­ver.

Les acti­vistes du mouve­ment pour le climat véhi­culent un mensonge simi­laire, dans le sens où ils semblent prétendre que la destruc­tion causée par les indus­tries du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­tri­cité et de la biomasse n’existe pas. Ou que, d’une certaine manière, les dommages qu’elles causent sont un sacri­fice à concé­der au nom d’un inté­rêt supé­rieur. Mais, comme toujours, c’est la planète que l’on sacri­fie, et l’in­té­rêt supé­rieur consiste en un supplé­ment d’éner­gie accordé à l’éco­no­mie indus­trielle. Ce n’est pas une bonne affaire pour la planète (encore) vivante.

Par exemple, un article du LA Times dont le titre est « Sacri­fier le désert pour sauver la planète », décrit comment l’État, les gouver­ne­ments fédé­raux, une grosse corpo­ra­tion, et de grosses orga­ni­sa­tions/corpo­ra­tions « envi­ron­ne­men­tales » sont en train de détruire de grandes éten­dues du désert de Mojave pour y instal­ler une centrale de produc­tion indus­trielle d’éner­gie solaire. Le désert n’est pas sacri­fié, comme le prétend l’ar­ticle, pour sauver la planète, mais pour géné­rer de l’élec­tri­cité – prin­ci­pa­le­ment pour l’in­dus­trie. La Terre n’a pas besoin de cette élec­tri­cité : l’in­dus­trie, oui. Mais encore une fois, depuis leur pers­pec­tive narcis­sique, l’in­dus­trie est la terre. Rien n’existe et rien ne peut exis­ter en dehors de l’in­dus­trie.

LE MYTHE DES RENOUVELABLES

Même en lais­sant de côté le fait que l’élec­tri­cité géné­rée par les « renou­ve­lables » est utili­sée pour alimen­ter l’éco­no­mie indus­trielle, en d’autres termes pour détruire davan­tage la planète, les solu­tions repré­sen­tées par l’éo­lien / le solaire / l’hy­dro­élec­tri­cité / la biomasse sont nuisibles en elles-mêmes.

Par exemple, le solaire et l’éo­lien requièrent l’ex­trac­tion de terres rares. Toute exploi­ta­tion minière est un désastre envi­ron­ne­men­tal, mais les extrac­tions de terres rares en sont tout parti­cu­liè­re­ment. L’ex­trac­tion de terres rares et leur raffi­nage ont, par exemple, ravagé les alen­tours de Baotou, en Chine. Comme l’a expliqué The Guar­dian, « Vu du ciel, cela ressemble à un grand lac, alimenté par plusieurs affluents ; mais depuis le sol on réalise qu’il s’agit d’une sombre éten­due d’eau dans laquelle aucun pois­son ni aucune algue ne peut survivre. La côte est recou­verte d’une croûte noire, telle­ment épaisse que l’on pour­rait y marcher. Dans cet immense bassin de rejet de 10 kilo­mètres carrés, les usines voisines déversent leurs eaux char­gées de produits chimiques utili­sés pour trans­for­mer les 17 miné­raux les plus recher­chés au monde, commu­né­ment appe­lés terres rares. » Le sol de cette région a égale­ment été rendu toxique.

[Ajoutons également qu'en plus des terres rares, l'industrie des panneaux solaires requiert bien d'autres matériaux listés en avril 2016 par le site Resource Investor, dont, entre autres : l'arsenic (semi-conducteur), l'aluminium, le bore (semi-conducteur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photovoltaïques), le gallium, l'indium (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le minerai de fer (acier), le molybdène (cellules PV), le phosphore, le sélénium, le silicium, l'argent, le tellure et le titane. NdT]

De la même façon, peu importe à quel point les acti­vistes clima­tiques, les poli­ti­ciens et les « envi­ron­ne­men­ta­listes » prétendent que les barrages sont « verts » et « renou­ve­lables », il devrait être évident qu’ils tuent les rivières. Ils tuent les zones lacustres qu’ils inondent. Ils privent les rivières situées en amont des nutri­ments appor­tés par les pois­sons anadromes. Ils privent les plaines d’inon­da­tion en aval des nutri­ments qui circulent dans les rivières. Ils privent les plages de sédi­ments. Ils détruisent les habi­tats des pois­sons et des autres espèces qui vivent dans les rivières sauvages, et pas dans des réser­voirs tièdes à l’écou­le­ment alenti.

Et puis il y a la biomasse — une autre favo­rite des acti­vistes clima­tiques en faveur des éner­gies « vertes » et « renou­ve­lables ». La biomasse est une façon sympa de dire « brûler des choses ». En pratique, cela signi­fie qu’aux États-Unis, au Canada, en Afrique du Sud, en Alle­magne, en Suède, en Répu­blique Tchèque, en Norvège, en Russie, en Biélo­rus­sie, en Ukraine et dans bien d’autres pays, des forêts sont abat­tues pour alimen­ter la demande euro­péenne en « biocar­bu­rants ».

Il y a des douzaines d’énormes usines à bois dans le sud-est des États-Unis. Devi­nez quel pour­cen­tage des « bio-carbu­rants » extraits de ces usines est exporté en Europe. Si vous avez dit 99% ou moins, essayez encore, vous êtes trop bas : oui, on parle de 100%. La plupart de ces arbres en prove­nance des États-Unis sont brûlés sous forme de pellets en Angle­terre. Et il n’y a pas que l’An­gle­terre qui défo­reste d’autres pays pour les besoins de l’in­dus­trie.

Un cher­cheur pro-indus­trie l’ex­plique froi­de­ment, « Les ressources du nord-ouest de l’Eu­rope n’étant pas suffi­santes pour cette demande soudaine, la région s’ap­puie sur des impor­ta­tions de l’étran­ger. » Évidem­ment, ces pays défo­restent égale­ment leurs propres terri­toires : près de la moitié de la produc­tion de bois en Alle­magne consiste à couper des arbres, les réduire en pulpe, les sécher en pellets, et les brûler.

Et voilà comment on nous propose de « sauver le monde » ou, plus préci­sé­ment, de conti­nuer à alimen­ter l’éco­no­mie indus­trielle, tandis que la planète, qui est notre seule maison, entre en période de convul­sions mortelles.

Même en ce qui concerne les émis­sions de carbone, nombre de soi-disant victoires des acti­vistes clima­tiques ne sont pas le fruit de réduc­tions factuelles d’émis­sions carbone, mais plutôt de magouilles de comp­ta­bi­lité. Par exemple, voici un gros titre : « Le Costa-Rica reven­dique 99% d’éner­gie renou­ve­lable en 2015. » Eh bien non, désolé. Tout d’abord, il s’agit « d’élec­tri­cité » pas d’éner­gie. Dans la plupart des pays, l’élec­tri­cité repré­sente envi­ron 20% de l’uti­li­sa­tion d’éner­gie. Alors rédui­sez leur pour­cen­tage de 99% à un peu moins de 20%.

Ensuite, l’ar­ticle affirme que « les trois quarts de l’élec­tri­cité du Costa Rica sont géné­rés par des centrales hydro­élec­triques, profi­tant de l’abon­dant réseau hydro­gra­phique du pays et des fortes pluies tropi­cales. » Cette élec­tri­cité est donc géné­rée par des barrages, qui, comme nous l’avons vu, tuent les rivières. Les barrages, qui plus est, ne sont même pas « neutres en carbone », ainsi que le prétendent les gouver­ne­ments, les capi­ta­listes et les acti­vistes clima­tiques. On sait depuis des décen­nies que cette affir­ma­tion est fausse. Les barrages émettent telle­ment de méthane, un puis­sant gaz à effet de serre, qu’on peut les quali­fier de « bombes à méthane » ou « d’usines à méthane ».

[Ce n’est pas tout, ajoutons également une autre pollution importante liée aux barrages, qui n’est pas évoquée ici, et que le quotidien suisse « Le Temps » exposait le 5 décembre 2016 dans un article intitulé : « L’empoisonnement au mercure, l’effet caché des barrages ». Plus d’infos dans cette vidéo. NdT]

Tota­li­sant 23% de toutes les émis­sions de méthane par les humains, ils en sont la plus impor­tante source d’émis­sions d’ori­gine anthro­pique. Les barrages peuvent émettre, par unité d’éner­gie, jusqu’à 3 fois et demi la quan­tité de carbone atmo­sphé­rique émise par la combus­tion du pétrole, prin­ci­pa­le­ment parce que, comme le fait remarquer un article du New Scien­tist, « de larges quan­ti­tés de carbone conte­nues dans les arbres sont relâ­chées lorsque le réser­voir est rempli pour la première fois et que les plantes pour­rissent. Après ce premier stade de désa­gré­ga­tion, les matières orga­niques décan­tées au fond du réser­voir se décom­posent en l’ab­sence d’oxy­gène, ce qui a pour consé­quence une accu­mu­la­tion de méthane dissout. Ce méthane est relâ­ché dans l’at­mo­sphère lorsque l’eau traverse les turbines du barrage. »

Donc lorsque qu’on vous raconte que les barrages sont « neutres en carbone », en réalité, on vous raconte qu’on « ne prend pas en compte le carbone émit par les barrages. » Mais tout cela n’est que comp­ta­bi­lité et n’a rien à voir avec le monde réel, qui lui, n’a que faire de la comp­ta­bi­lité.

Du point de vue de la santé de la planète, le mieux que l’on puisse dire des barrages est qu’ils fini­ront par s’ef­fon­drer, et que si la rivière est toujours en vie à ce moment-là, elle fera de son mieux pour s’en remettre.

La biomasse, si c’est possible, est une arnaque de comp­ta­bi­lité bien pire encore. Elle est consi­dé­rée comme « neutre en carbone », « verte » et « renou­ve­lable », bien que la combus­tion de pellets de bois émette 15 à 20% de dioxyde de carbone de plus que la combus­tion du char­bon. Ce chiffre n’in­clut pas le carbu­rant néces­saire au broyage, au chauf­fage, du séchage et au trans­port du bois, qui ajoute à nouveau 20% aux émis­sions.

NEUTRE EN DOLLAR

Vous pouvez dès lors vous deman­der : comment les acti­vistes clima­tiques (et les nations, et les capi­ta­listes chevron­nés) peuvent-ils quali­fier cela de « vert » et de « neutre en carbone » ? Un de leurs argu­ments est le suivant : puisque les arbres ont initia­le­ment stocké du carbone pendant leur crois­sance qu’ils libé­re­ront fina­le­ment en mourant, nous pouvons aussi bien les couper et les brûler. Ce qui est aussi faux qu’ab­surde. Les forêts, en conti­nuant à pous­ser, conti­nuent à stocker de plus en plus de carbone. Une forêt ancienne contient et séquestre annuel­le­ment plus de carbone qu’une forêt qui essaie de repous­ser après avoir été rasée. Chaque arbre stocke égale­ment, en vieillis­sant, une plus grande quan­tité de carbone chaque année.

Une autre manière de formu­ler cet argu­ment en faveur de la « neutra­lité carbone » de la biomasse est de dire que puisque le carbone était déjà stocké lors de la crois­sance des arbres, tout ce que nous faisons est de relâ­cher le carbone initia­le­ment stocké. C’est comme dépen­ser de l’argent que nous avions déjà mis de côté. C’est égale­ment absurde pour au moins deux raisons. La première est que nous n’avons pas stocké ce carbone. Ce sont les arbres qui l’ont fait.

C’est comme si vous dépo­siez de l’argent sur votre compte épargne, et que moi, je le reti­rais et le dépen­sais, et que j’af­fir­mais ensuite que nous sommes quittes. Vous pour­riez dire que c’est du vol, mais les capi­ta­listes diraient que c’est « neutre en dollar » : un dollar a été placé, et un dollar a été retiré – quel est votre problème ? Une autre raison pour laquelle cet argu­ment est une contre-vérité est que vous pour­riez dire la même chose du char­bon et du pétrole. Le carbone a été stocké par des algues du temps des dino­saures, et nous sommes simple­ment en train de le libé­rer.

Dans la même veine, un autre argu­ment favo­rable à la neutra­lité carbone de la défo­res­ta­tion est d’af­fir­mer que bien que vous coupiez des arbres et relâ­chiez du carbone, le carbone sera à nouveau stocké dans le futur puisque les arbres repoussent, ce qui rend le procédé neutre en carbone. Comme l’ex­plique John Upton, jour­na­liste à Climate Central :

« Lorsque les centrales de la plupart des pays euro­péens brûlent du bois, la seule pollu­tion au dioxyde de carbone dont ils tiennent compte est la combus­tion des éner­gies fossiles néces­saires à la produc­tion et au trans­port du combus­tible ligneux. Les lois euro­péennes consi­dèrent que la pollu­tion clima­tique direc­te­ment émise par la combus­tion ne compte pas, puisqu’elle sera réab­sor­bée par les arbres qui pous­se­ront pour les rempla­cer. Cette hypo­thèse est pratique, mais fausse. Les clima­to­logues la réfutent depuis plus de 20 ans… Cette astuce de comp­ta­bi­lité permet à l’in­dus­trie de l’éner­gie de reje­ter des dizaines de millions de tonnes de dioxyde de carbone dans l’air chaque année en faisant comme si cela n’avait pas lieu. »

En résumé, leur argu­ment consiste à dire que la biomasse est neutre en carbone puisque les arbres repous­se­ront sans doute et que le carbone sera sans doute à nouveau piégé au cours des 100 prochaines années. Il s’agit d’une arnaque de comp­ta­bi­lité assez énorme pour faire pâlir de jalou­sie les action­naires d’En­ron. Imagi­nez ce qui arri­ve­rait à une corpo­ra­tion préten­dant que son budget est à l’équi­libre parce qu’elle dépense de l’argent main­te­nant, et qu’elle espère accu­mu­ler la même somme dans les 100 prochaines années ? N’im­porte quelle firme de comp­ta­bi­lité qui tente­rait cela serait fermée en une frac­tion de seconde.

En réalité, c’est pire que ça. Puisque ce ne sont pas les défo­res­teurs qui ont séques­tré le carbone, mais bien la forêt, une analo­gie plus précise serait d’ima­gi­ner une entre­prise comme Enron extorquant l’argent de parti­cu­liers, puis préten­dant que ce n’est pas un vol puisque tôt ou tard leurs victimes gagne­ront plus d’argent qu’elles place­ront sur leurs comptes en banque (qui sera à nouveau pillé – pardon, récolté – par l’en­tre­prise).

Mais rien de tout cela n’y fait : les « envi­ron­ne­men­ta­listes », les nations et les capi­ta­listes conti­nuent de consi­dé­rer la biomasse comme étant neutre en carbone, et à la comp­ter, elle et ses chiffres, parmi leur « victoires » dans le domaine du réchauf­fe­ment clima­tique, souvent sans dire un mot de la défo­res­ta­tion.

Au passage, 70% des « éner­gies renou­ve­lables » de l’Al­le­magne proviennent de la biomasse. Comme le précise l’ana­lyste en éner­gie Robert Wilson, « la biomasse est… la plus impor­tante source d’éner­gie renou­ve­lable, sur la base de la consom­ma­tion en éner­gie finale, dans tous les pays euro­péens à l’ex­cep­tion de Chypre et de l’Ir­lande. Bien que 30% de l’élec­tri­cité du Dane­mark provienne de parcs éoliennes, il tire deux fois plus de sa consom­ma­tion en éner­gie finale de la biomasse que de l’éo­lien. »

[Nous abordons le sujet de la biomasse dans un autre article récemment publié sur notre site. NdT]

Les mêmes écrans de fumée en comp­ta­bi­lité carbone existent dans les domaines de l’éo­lien et du solaire.

Pendant ce temps, les émis­sions de carbone conti­nuent à croitre.

A QUOI BON SE PRENDRE LA TÊTE ?

L’autre jour, j’ai reçu un mot dans lequel quelqu’un me disait avoir compris que cette culture est en train de tuer la planète, puis m’ex­pliquait que son atti­tude concer­nant la protec­tion de la planète était « A quoi bon se prendre la tête ? Je vais sortir avec mes amis pendant le temps qu’il nous reste. »

Il s’agit préci­sé­ment de l’at­ti­tude qui relie entre elles toutes les raisons derrière notre inca­pa­cité à aimer la planète qui est notre seule maison. Si votre bien aimé-e se retrou­vait menacé-e, vous agiriez, et pren­driez sa défense. L’amour, c’est ça. Vous ne sorti­riez pas avec vos amis, et vous ne pren­driez certai­ne­ment pas la défense — comme bien trop « d’en­vi­ron­ne­men­ta­listes » et d’ac­ti­vistes du mouve­ment pour le climat — de l’au­teur de l’agres­sion.

Il est bien plus que temps pour nous de rompre l’al­lé­geance nous liant à cette écono­mie qui ravage la Terre, afin que notre loyauté puisse à nouveau rési­der avec la planète vivante & que nous enta­mions une lutte endia­blée pour la proté­ger.

Derrick Jensen


Traduc­tion : Jess Aubin & Nico­las Casaux

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