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Les ravages de l’industrialisme : les impacts des nouvelles et des hautes technologies

Le texte qui suit est composé d'extraits tirés du livre "Les impacts écologiques des technologies de l'information et de la communication" (EDP Sciences, 2012).

Les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) jouissent d’une image d’industrie propre, non polluante, pouvant contribuer à la résolution des problèmes environnementaux. Cette perception, entretenue par les fabricants, les publicitaires, les politiques, est le fruit de notions largement diffusées comme la dématérialisation, l’informatique dans les nuages (cloud computing)… qui nous laissent croire que toutes ces infrastructures, tous ces équipements, n’ont guère d’impacts sur notre environnement. Cette croyance est encore relayée par le fait que les progrès en matière de réduction de la consommation énergétique ou encore des émissions de gaz à effets de serre dans ce domaine sont largement mis en avant tandis que les nombreux autres impacts, certainement aussi importants, sont passés sous silence.

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L’ambition de ce livre est de faire clairement prendre conscience au lecteur que les TIC ont un impact concret sur l’environnement, bien loin de l’image dématérialisée qui nous est proposée par les industriels de ce secteur. Ainsi, le développement des TIC, tel qu’il s’effectue actuellement, génère une pression sur l’environnement déjà insoutenable à ce jour: il correspond à un besoin en ressources de plus en plus important et incompatible avec ce que la planète peut fournir et régénérer. À ce rythme, que restera-t-il pour les générations à venir?

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La multiplication des équipements et des usages liés aux TIC engendre de très lourds impacts sur l’environnement. En effet, l’image d’une technologie propre, non polluante est loin d’être une réalité dès lors que nous portons notre regard jusqu’en Asie, en Afrique et plus globalement dans toutes les régions du monde où les ressources nécessaires à la fabrication de ces merveilleux objets sont extraites, où les usines de production sont implantées et où les déchets sont traités en dehors de toute précaution. La mondialisation a poussé hors de nos frontières les savoir-faire associés, mais aussi la majorité des impacts environnementaux directs des TIC à tel point qu’ils nous paraissent inexistants. Nous aborderons dans ce chapitre ces différents types d’impacts environnementaux qu’ils soient directs ou indirects: de l’épuisement des ressources aux impacts sur la santé humaine en passant par les pollutions, les effets globaux sur la planète et les conséquences sur la perte de la biodiversité.

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Ce début de chapitre va tenter de montrer comment la prolifique industrie des TIC contribue largement à l’épuisement de ressources non renouvelables, rares et difficilement substituables. Pire, il arrive également que l’utilisation de ressources renouvelables se fasse à un tel rythme que son taux de prélèvement est supérieur au pouvoir de régénération de la planète. On rejoint alors la notion d’empreinte écologique dont il est aujourd’hui admis que dans ce domaine, comme dans celui de la finance internationale, nous vivons de plus en plus à crédit. Pendant combien de temps encore ce “découvert” nous sera-t-il autorisé ? Nous allons voir que l’heure des échéances approche et que nous allons devoir faire un choix entre un modèle principalement axé sur la rentabilité financière à court terme et un autre soucieux de la préservation de notre patrimoine global de ressources à plus long terme.

De toutes les industries, celle des TIC est de loin la plus gourmande en ressources par unité de production: matériaux, métaux, énergie, eau, produits chimiques. Un exemple frappant: le silicium, matériau emblématique de l’industrie électronique. La production d’une simple puce électronique pour une barrette mémoire de 32 bits pesant 2 g nécessite 1600 g d’énergies fossiles secondaires, 72 g de produits chimiques, 32000 g d’eau, 700 g de gaz élémentaires (essentiellement N2) par ailleurs, il faut 160 fois plus d’énergie pour produire du silicium de qualité électronique que dans sa forme basique, c’est le prix de la purification (Williams, 2002a).

“En effet, le silicium s’obtient grâce au traitement de quartz, charbon et bois par électrométallurgie et carbo réduction, dans un four à haute température. Par la suite, celui-ci est purifié. Ce sont ces étapes qui sont à l’origine de pollution chimique, notamment le traitement du silicium avec du chlore, des acides et autres solvants toxiques.” source : https://www.behance.net/gallery/41006977/Mmoire-Proposition-de-Stratgie-Marketing

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L’industrie des TIC consomme de plus en plus de métaux et a fortement accru les sollicitations dans la table des éléments de Mendeleïev au cours des dernières décennies. Par exemple, un téléphone portable contiendrait plus de 60 métaux différents: de l’indium dans l’écran LCD, du tantale dans les condensateurs, de l’or dans les éléments conducteurs des cartes électroniques (UNEP, 2011b)… En l’espace de 20 à 30 ans, notre demande en différents métaux nécessaires aux industries de hautes technologies a plus que triplé (Bihouix, 2010). La recherche permanente de la performance et de l’efficacité n’est pas étrangère à cet accroissement et a contribué à la sollicitation de ces nouveaux métaux jusque-là peu utilisés. La consommation des grands métaux a doublé en vingt ans. L’émergence de pays comme la Chine et l’Inde conduira à nouveau à doubler cette consommation dans les vingt prochaines années (Birraux, 2011). Actuellement, en Chine, le taux de consommation par habitant des quatre principaux alliages ou métaux industriels (acier, aluminium, cuivre et plomb) n’est que de 9 % par rapport aux pays industrialisés. Si ce taux s’élevait au niveau de celui des pays occidentaux, cela conduirait presque au doublement de l’utilisation des ressources mondiales (Diamond, 2006). Ce scénario semble peu envisageable car nous avons épuisé les gisements les plus facilement accessibles et les plus concentrés. Prenons l’exemple du cuivre pour lequel il fallait extraire 55 tonnes de minerai pour en obtenir une tonne en 1930, alors qu’il faut aujourd’hui en extraire plus du double (Bihouix, 2010).

De nombreuses études montrent que la consommation de ressources naturelles par habitant est corrélée au niveau de développement d’un pays. D’autres études, plus rares, laissent entendre que le stock de métaux en usage dans les pays les plus développés est entre 5 et 10 fois supérieur à celui des pays les moins avancés (UNEP, 2011b). En ce qui concerne les ressources métallifères, on constate que ce qui relève du secteur de la construction nécessite des métaux ferreux, des ferro-alliages et du cuivre. L’équipement électroménager (appelé aussi produits blancs) a besoin pour sa part de métaux basiques (aluminium, cuivre, étain, zinc). Les industries de haute technologie, dont l’électronique (produits bruns), sont friandes de métaux spéciaux comme le cobalt, l’indium, le gallium, le germanium, le lithium, le tantale, le titane et les terres rares (Bihouix, 2010). Cette demande spécifique, tirée par ces industries particulières, a considérablement accru la sollicitation des métaux dans la table de Mendeleïev.

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Enfin, quelques éléments vont être particulièrement sollicités d’ici à 2030 par des technologies tirant la demande (European commission, 2010a). Parmi eux, on peut citer le gallium dont la demande sera multipliée par plus de 22, l’indium et le germanium par 8, le néodyme par 7, le titane par 4, le cuivre et le palladium par plus de 3,5 et l’argent par 3. Même si une augmentation significative du recyclage est nécessaire (d’une part, le recyclage est moins énergivore que l’extraction et le raffinage des ressources primaires, d’autre part, il allège la pression sur les ressources naturelles et donc l’impact environnemental de l’industrie minière), il ne peut pas être une solution pérenne à l’épuisement des ressources.

En effet, il existe des pertes au feu à chaque cycle, de l’ordre de 1 à 2 % par exemple pour le cas de l’aluminium (Bihouix, 2010). Pour le cas précis des industries high-tech, qui nécessitent des éléments d’une grande pureté, les métaux recyclés sont disqualifiés pour cause d’une pureté insuffisante. D’autre part, même un recyclage efficace en lithium épuiserait les ressources de certains métaux. En recyclant les batteries Li-ion à 100 %, la demande ne saurait éviter la déplétion avant 2025 (Wanger, 2011). Il nous faudra certainement employer une voie beaucoup plus modérée dans notre consommation de métaux si nous ne voulons pas voir s’effondrer des pans entiers de nos économies métallo-dépendantes.

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Comme nous l’avons dit plus haut, les industries minières et électroniques sont extrêmement énergivores. L’industrie minière a principalement recours au pétrole (exploration, extraction, …) […]. En ce qui concerne les métaux, 8 à 10 % de l’énergie primaire mondiale sert à les extraire ou les raffiner (Bihouix, 2010).

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D’une part, l’extraction des ressources, dont nous avons parlé au début de ce chapitre, commence presque toujours par le défrichage du terrain et donc l’abattage d’arbres, d’autre part, l’industrie papetière, stimulée par l’utilisation du papier qui ne fait que croître avec l’usage des TIC, est une des causes de la déforestation légale (plantations d’espèces à croissance rapide en lieu et place des espèces endémiques) et illégale. L’avènement de la micro-informatique au début des années 80 avait fait miroiter le déclin du papier il n’en fut rien, nous n’avons jamais consommé autant de papier, ce qui rend un peu plus encore caduque l’image dématérialisée des TIC. D’après un rapport récent, la production mondiale de papier s’est élevée à plus de 375 millions de tonnes en 2009, alors qu’elle était d’un peu moins de 100 millions de tonnes en 1965 et d’environ 170 millions de tonnes au début des années 1980 (Tissari, 2011). Le papier d’impression et d’écriture représentait près de 28 % de cette production en 2009 (2e poste après l’emballage avec la moitié de la production). Dans ce derniers cas, ce sont souvent des essences à croissance rapide (eucalyptus) qui sont employées. La rentabilité à court terme est encore une fois le moteur de ces exploitations. Malheureusement, ces arbres génèrent des impacts environnementaux importants quand ils sont plantés en masse, hors de leur biotope habituel, comme l’Australie pour l’eucalyptus. Ils concourent à l’acidification des sols et épuisent considérablement l’eau des nappes phréatiques.

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La phase de production des TIC génère quantité de substances chimiques. Par exemple, une ACV d’un réseau de téléphonie mobile met en évidence les émissions de gaz cancérigènes dues à l’arsenic et au benzopyrène utilisés pour fabriquer les circuits imprimés (PWB) (Scharnhorst, 2005b). Dans le cas des puces électroniques, la quantité totale de produits chimiques utilisée varie entre 9 et 610 g/cm2, et entre 1,2 et 160 g/cm2 pour l’ensemble des émissions de ces produits (Williams, 2002a).

Pour analyser l’impact de la pollution au plomb, d’autres études ont calculé les émissions induites par la fabrication mais aussi par le recyclage des batteries d’ordinateurs (Cherry, 2009). Les émissions aériennes de plomb proviennent des fours de première fusion, des installations de fabrication des batteries et des fours de deuxième fusion, où elles sont recyclées. Les auteurs soulignent qu’une difficulté majeure viendra de plus en plus des sites informels de recyclage des DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) qui vont continuer à croître avec la diffusion des TIC (voir § 3.3). Plusieurs études traitent des émissions gazeuses polluées par des composés chloré (PolyChloroBiphényle ou PCB) ou brominé (PolyBromoBiphényle ou PBB) émis lors de l’incinération des DEEE.

Les retardateurs de flamme bromés sont des composés chimiques anthropiques ajoutés aux équipements électriques et électroniques pour en limiter le caractère inflammable. Les plus courants dans l’industrie électronique sont:

  • Les PolyBromoDiphénylEthers (PBDE), traditionnellement commercialisés sous trois formes penta-BDE, octa-BDE et deca-BDE et utilisés pour les moulages électroniques et les circuits ;
  • Le Tetrabromobisphenol-A (TBBPA) et autres phénols employés pour la fabrication de cartes de circuits imprimés en résine époxy
  • Le Triphénylphosphate (TPP), un ester de la famille des phosphates de triaryle, à base d’oxychlorure de phosphore et de phénol qui entre dans la composition des plastiques des moniteurs notamment.

Les PBDE sont des contaminants globaux et des polluants organiques persistants (POP). Ils sont très largement diffusés dans les eaux du globe – et ce jusqu’en Arctique – que ce soit dans la chair des poissons et des grands mammifères marins, dans les eaux douces ou encore dans les sédiments (Luo, 2007 ; Brigden, 2007 ; Allchin & Morris, 2002). De manière générale ces produits “peuvent pénétrer l’environnement par de nombreux moyens parmi lesquels les émissions atmosphériques émises lors de la fabrication, le recyclage de produits contenant des PBDE, la volatilisation à partir de produits de consommation et le lessivage des sites de déchets” (Xu, 2009). Le TPP et plus globalement les triesters phosphoriques sont aussi largement répandus, puisqu’ils sont détectés dans les eaux de surface et les eaux souterraines (Brigden, 2007).

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En 1998, une étude avançait qu’au cours de leur combustion avec les plastiques où ils sont incorporés, certains retardateurs de flamme pouvaient engendrer des polluants dangereux comme des dioxines ou des furanes (Menad, 1998). Un écran cathodique pouvait, par exemple, contenir près de 2 kg de ces retardateurs. Leur combustion incomplète entraîne la formation de composés toxiques comme le cyanure d’hydrogène ou le monoxyde de carbone. Certains auteurs avaient alerté, par leurs analyses sur les sites de recyclage de DEEE en Suisse, du fort potentiel d’émissions polluantes de ces retardateurs de flamme (Morf, 2005). D’autres montrent que dans les décharges états-uniennes, la lixiviabilité du plomb pour les circuits imprimés et le verre des écrans cathodiques a pu dépasser les limites définies par l’agence américaine de protection de l’environnement (Williams, 2008). Mais c’est en Chine que le plus grand nombre d’études a récemment vu le jour. Analysant la diffusion régionale des PBDE émis par les sites de recyclage de DEEE dans le sud-est de la Chine, une étude conclut à une large diffusion géographique de ces polluants, au point de générer un véritable halo de pollution de plus de 74 kilomètres de rayon (Zhao, 2009). Une autre confirme la responsabilité des sites de recyclage de DEEE dans les émissions de ces polluants, en montrant qu’elles sont deux fois plus fortes le jour que la nuit (Chen, 2009). Ces résultats soulignent aussi que cette région reçoit des bromodiphényléthers (BDE) d’autres régions chinoises, résultats corroborés par d’autres études qui trouvent de très fortes concentrations de PBDE, de PCB et de deux composés de la famille des dioxines (PCDD/F) dans les écosystèmes avoisinant les sites de recyclage de DEEE, y compris dans des sols agricoles (Liu, 2008). En outre, des mesures détaillées pour les concentrations de ces polluants aériens et de plusieurs autres ont été rapportées sur le site de Guiyu (Williams, 2008), le plus grand site informel de recyclage de DEEE au monde (selon l’ONG Basel Action Network, plus de 100000 personnes y travailleraient). Enfin, une étude consacrée aux impacts du démantèlement des circuits imprimés en Chine met en évidence le lien entre recyclage informel de ces TIC et émissions de dioxines et de composés chlorés et brominés (Duan, 2011). Les conséquences environnementales de ces procédés primitifs vont peser pendant longtemps sur les écosystèmes et la santé des populations locales. L’inventaire des techniques utilisées en Chine pour traiter les circuits imprimés, notamment les petits poêles à charbon artisanaux d’un demi-mètre de hauteur au-dessus desquels sont placées les cartes-mères afin de les chauffer et d’en faire fondre les soudures pour récupérer les composants, montre qu’il en résulte de dangereuses fumées noires et des odeurs âcres dans les ateliers (Huang, 2009).

Les études sur la pollution aux particules associée aux TIC ne portent que sur la phase de fin de vie de ces produits. Une simulation sur un site expérimental de brûlis à ciel ouvert confirme les fortes émissions concomitantes de particules de brome, de plomb, d’étain, de cuivre, d’antimoine et d’arsenic (Gullett, 2007). Les émissions de plomb mesurées y étaient 200 fois plus élevées que les concentrations autorisées aux États-Unis. Les auteurs trouvent également de très fortes émissions de Dibenzodioxine polybromée (PBDD) et de Dibenzofurannes polybromés (PBDF) issues des circuits imprimés, ce qui confirme que les retardateurs de flamme bromés génèrent ces polluants, ainsi que la responsabilité première du recyclage primaire de DEEE dans leur production. Or ce sont précisément ces procédés qui sont utilisés dans les pays en développement pour traiter les DEEE qui y sont exportés. Une évaluation de la pollution par les métaux lourds de l’environnement du site de Guiyu a permis de déceler la présence de ces métaux (plomb, cuivre, nickel, zinc) dans les poussières d’un atelier de recyclage de DEEE et dans celles des rues adjacentes (Leung, 2008). On trouve des concentrations beaucoup plus élevées sur et à proximité de ces sites que sur des sites ne pratiquant pas ce type d’activités. Les auteurs relèvent par exemple des concentrations en plomb et en cuivre dans les poussières des routes adjacentes plusieurs centaines de fois supérieures à celles des sites éloignés de plusieurs kilomètres du site de recyclage. Enfin, une analyse sur les particules émises lors du recyclage de circuits imprimés dans un atelier type du sud de la Chine montre que celles-ci sont complètement différentes des particules émises par d’autres sites (Bi, 2010). Cela permet de caractériser les émissions atmosphériques issues des ateliers de recyclage informel de DEEE, et de démontrer que ces activités sont des sources très importantes de pollution aux métaux lourds, et tout particulièrement au cadmium, plomb, et nickel.

Site de “recyclage” des DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) de Guiyu en Chine, où près de 100 000 travailleurs migrants désossent, trient et brûlent les produits informatiques dans des conditions proches de l’esclavage. Sans protection et pour 2 dollars par jour ils mettent leur vie en péril notamment en respirant des substances nocives. Les taux de cancers et de maladies y battent des records mondiaux (80% des enfants sont atteints d’insuffisante respiratoire et de saturnisme, par exemple).

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S’agissant des polluants générés au cours des processus d’extraction des matières premières, de fabrication, d’utilisation et de traitement des déchets électroniques, il est extrêmement difficile, voire impossible d’obtenir des données complètes de la part des industriels ou des acteurs impliqués dans les pays asiatiques ou en Afrique. La plupart des résultats proviennent d’études indépendantes d’analyse des sols à proximité d’activité connues pour émettre de grandes quantités de substances toxiques.

Cela dit, si peu de données sont disponibles pour les sites industriels distants, il peut être assez révélateur d’observer ce qui se passe en Europe pour des industries liées à la production et au traitement des métaux par exemple. Le registre européen des rejets et des transferts de polluants (E-PRTR) rassemble toutes les déclarations d’émission de polluants pour les 27 pays Européens ainsi que l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège, la Serbie et la Suisse. Le registre contient les données annuelles déclarées par quelque 28 000 établissements industriels couvrant 65 activités économiques dans les 9 secteurs industriels suivants: l’énergie, la production et la transformation des métaux, l’industrie minérale, l’industrie chimique, la gestion des déchets et des eaux usées, la fabrication et la transformation du papier et du bois, l’élevage intensif et l’aquaculture, les produits d’origine animale ou végétale issus de l’industrie alimentaire et des boissons, ainsi que d’autres activités. 91 polluants sont analysés, ils appartiennent aux 7 groupes suivants: gaz à effet de serre, autres gaz, métaux lourds, pesticides, substances organiques chlorées, autres substances organiques, substances inorganiques. Pour le secteur industriel de la production et du traitement des métaux, on trouve, pour la seule année 2009, comme polluants émis dans les sols de l’ensemble de la zone: de l’arsenic (15 kg), du chrome (plus de 6 tonnes), du cuivre (plus de 1 t), du nickel (presque 3 t), du plomb (357 kg), et tous leurs composés dérivés. Dans la catégorie des substances inorganiques: des fluorures, des cyanures, des chlorures, de l’amiante, de l’azote, du phosphore et une énorme quantité de particules. Les composés organohalogénés (1,3 t) et les PCB (400 g) font aussi partie des substances toxiques émises dans le sol. Parmi les autres substances organiques émises dans le sol, on trouvera des hydrocarbures aromatiques polycycliques (64 kg), des phénols (34 kg), du naphtalène (15 kg) et de l’anthacène (plus de 2 kg). À noter que ces quantités pourraient être sous-évaluées du fait des déclarations de confidentialité.

Les émissions dans le sol générées au cours du traitement des déchets dangereux (stockage et/ou incinération) comprennent aussi des métaux lourds, alors que les sites considérés sont régulièrement contrôlés et correspondent à des standards Européens!

Les niveaux de pollution que l’on peut trouver dans les zones des sites de production de matériel électronique, ou des sites de “traitement des déchets” sont très probablement bien supérieurs, du fait de la multiplicité et la concentration de ce type d’industries dans certaines régions asiatiques par exemple ou des sites “informels” de traitement de déchets électroniques. Mais commençons par le commencement à savoir la phase d’extraction de métaux!

S’agissant des activités minières, elles sont génératrices de pollutions chimiques à trois niveaux: les mines elles-mêmes, les usines de concentration de minerais qui réalisent un ensemble d’opérations de traitement destinées à séparer les phases minérales porteuses des éléments valorisables de la gangue stérile, et enfin les usines métallurgiques positionnées à proximité d’une ou plusieurs mines, qui permettront de séparer l’élément valorisable de son minéral porteur et transformer le concentré en forme métallique. Les principales sources potentielles de pollution chimique sont liées aux travaux et ouvrages d’exploitation, aux eaux d’exhaure, aux déchets miniers et aux stockages d’hydrocarbures et de produits chimiques. Ce phénomène constituerait l’un des problèmes environnementaux majeurs de l’industrie extractive mondiale (Artignan, 2003).

Les principaux contaminants mis en jeu sont des substances chimiques inorganiques (métaux lourds, nitrates, sulfates…) ou organiques (hydrocarbures, composées phénoliques, phtalates et autres produits organiques industriels…). Les contaminations dans le sol correspondent à des retombées de poussières, des épandages de résidus pollués, de sédiments d’inondation, de produits chimiques ou d’effluents.

Des analyses de sols à proximité de plusieurs mines en Chine ont mis en évidence une pollution sérieuse aux métaux lourds (Liao, 2009). Pour les seuls zinc, plomb, cuivre et arsenic, les moyennes calculées à partir des observations sont entre 5 et 20 fois supérieures aux valeurs “normales” pour les sites concernés.

Des analyses d’échantillons de sol, prélevés dans la région de la mine de Xiaoqinling, la deuxième plus grande mine d’or de Chine, montrent une fois de plus la présence de nombreux métaux lourds: mercure, plomb, cuivre, arsenic et chrome, métaux issus directement des activités d’extraction de l’or, avec des concentrations élevées à proximité des sources d’or dans la région étudiée (Wu, 2010). Ces auteurs ont calculé un risque écologique à partir de ces données afin d’évaluer si les taux présentaient un danger quelconque pour les écosystèmes et pour la santé humaine ; ils ont estimé que pour plus de 74 % de la surface étudiée, le risque était soit élevé soit significativement élevé, ce qui correspond à un dépassement important des normes en vigueur dans le pays. Ceci implique que non seulement le sol a été sérieusement pollué par les métaux lourds, mais qu’en plus ces métaux sont toxiques pour l’environnement. Les analyses des cultures avoisinantes et des cheveux des humains qui travaillent ou habitent à proximité de ces mines l’attestent malheureusement.

Lorsque ces substances toxiques sont dispersées à proximité de cultures, que ce soit à côté des mines ou des traitements sauvages de déchets électroniques, les impacts environnementaux, notamment sur la santé des animaux et des êtres humains, peuvent traverser les frontières.

Concernant les phases de production et notamment de fabrication des circuits intégrés et d’assemblage des cartes électroniques, l’étude menée par la “Multilateral Investment Guarantees Agency” de la Banque Mondiale donne une idée des déchets solides générés: des métaux lourds, des scories de soudure, de l’arsenic et des solvants organiques (la plus grande part de déchets), des encres, des retardateurs de flamme bromés, des sels métalliques de plomb, etc… Plus précise, l’étude réalisée par le laboratoire de recherche de Greenpeace et portant sur une vingtaine de sites situés en Chine, en Thaïlande, dans les Philippines et à Mexico, donne des résultats édifiants sur les substances toxiques générées lors de la fabrication des puces électroniques, des cartes électroniques et de leur assemblage (Brigden, 2007). Pour la plupart des sites examinés, cette étude démontre en effet la présence de rejets et/ou de contamination des milieux environnants. Ces rejets comportent une gamme de produits chimiques dangereux utilisés dans les processus de fabrication. En dépit de l’impossibilité pour cette équipe de recherche d’obtenir autant de prélèvements que nécessaire (à cause de difficultés d’accès aux sites industriels), de fortes similarités inter-sites ont pu être observées: présence dans les sols de PBDE, de phtalates, de métaux lourds, notamment du cuivre, du nickel et du zinc et ce dans des quantités bien supérieures aux quantités trouvées naturellement dans le sol à quelques kilomètres de là. Sur un site au Mexique, les auteurs ont trouvé de l’éthoxylate de nonylphénol (NPE) et ses produits de dégradation. Ces substances, persistantes, bioaccumulables et toxiques sont interdites en Europe en raison des risques pour l’environnement et la santé!

Dans la décharge de “Smokey Mountains” à Manilles, aux Philippines.

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De très nombreux articles traitent des déchets électroniques et des impacts de leur traitement sur l’environnement et la santé. Tous les auteurs dressent le même constat catastrophique à proximité des sites de traitement “informels” des déchets électroniques. Un grand nombre de données en provenance de sites chinois et indiens a été rassemblé (Sepulveda, 2010). Cet auteur observe que pour des polluants comme le plomb, les PBDE et des polluants chimiques organiques comme les furanes et les dioxines, les quantités présentes sont, de plusieurs ordres de grandeur, supérieures aux valeurs «normales pour ces régions.

Une étude récente, sur la contamination des sols et des légumes cultivés à proximité d’un site de traitement des déchets dans le sud de la Chine, indique que les légumes présentent un fort taux de métaux lourds, notamment du cadmium et du plomb, ce qui représente un problème de santé potentiel pour les populations locales, mais aussi par extension pour les personnes qui consommeront ces légumes vendus ou exportés (Luo, 2011). Toujours dans le sud de la Chine, des niveaux élevés de métaux lourds (Cu: 11140 mg/kg, Pb: 4500 mg/kg, et Zn: 3690 mg/ kg), de polluants organiques persistants (3 206 ng/g), des biphényls polychlorés (1443 ng/g) et des PBDE (44473 ng/g) ont été détectés dans le sol, l’eau et l’environnement ambiant, autour des sites de recyclage des déchets électroniques (Wang, 2011). Des constats alarmants sont régulièrement dressés par les scientifiques qui démontrent le transfert des polluants via les équipements des pays développés vers les pays comme la Chine, l’Inde ou l’Afrique. Les mauvaises conditions de recyclage dans ces pays conduisent à des pollutions extrêmement sévères des sols par les polluants organiques persistants et les métaux lourds, avec un impact non seulement sur l’environnement mais aussi sur les champs cultivés, y compris les cultures de riz dont la production pourrait bien être exportée vers les pays développés (Wong, 2007)!

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Les produits électroniques requièrent pour leur fabrication un certain nombre de métaux et minerais (voir § 1.1 de ce chapitre), dont l’extraction et l’exploitation présentent un risque sanitaire élevé pour ceux qui y travaillent, en particulier les femmes en âge d’enfanter et les enfants (Bose-O’Reilly, 2010a, 2010b ; Steckling, 2011). En effet, ces derniers, employés souvent très jeunes dans les mines, se trouvent alors intoxiqués par les substances utilisées pour extraire les métaux, en particulier le mercure. Ainsi des études rapportent le cas d’enfants en Indonésie, en Tanzanie, au Zimbabwe, seulement âgés de sept ans pour certains, exposés directement à des taux très élevés de mercure utilisé sous forme de vapeurs pour extraire l’or. Celles-ci ont une toxicité supérieure à la forme liquide. Tous les enfants vivant à proximité de ces mines sont également affectés par les rejets de ces produits chimiques dans l’environnement, même les enfants à naître alors contaminés par le placenta de la mère où s’accumulent ces substances ou encore les nouveau-nés par le lait maternel (Grandjean, 1997, 1999 ; Bose-O’Reilly, 2008a, 2008b). Or le mercure est un neuro-, néphro-, immunotoxique. Les principaux symptômes observés sont un retard du développement cérébral, une ataxie caractérisée par des troubles de la coordination et des mouvements réflexes, une salivation excessive et une sensibilité accrue aux différentes maladies comme la malaria ou la tuberculose. Il représente par conséquent un risque majeur pour l’espérance de vie des enfants exposés.

D’autres études ont révélé des taux d’exposition élevés des mineurs et des riverains des sites d’exploitation à différents métaux comme le cobalt, le cadmium, l’arsenic et l’uranium (Banza, 2009). Le cobalt est notamment responsable de dysfonctionnements cardiaques (cardiomyopathie), de troubles de la thyroïde, de manifestations allergiques telles que des dermatites de contact ou de l’asthme professionnel et de cancer des poumons (Banza, 2009). Le cadmium provoque diarrhées, vomissements, crampes musculaires, des lésions tubulaires rénales, une décalcification osseuse et un risque accru de cancer des poumons (Banza, 2009 ; Chakrabarty, 2010). L’arsenic entraîne des affections dermatologiques (mélanoses, leucomélanodermie, kératose), des effets neurologiques, des problèmes obstétriques, une tension artérielle élevée, un diabète mellitus (insulino-dépendant), des maladies du système respiratoire, et il est une substance cancérigène avérée notamment pour les poumons, la vessie ou la peau (Lubaba Nkulu Banza, 2009 ; Chakrabarty, 2010). L’uranium quant à lui affecte prioritairement les reins et les os (Lubaba Nkulu Banza, 2009).

Fin des extraits

Pour aller plus loin :

[Rappelons que le cadmium et l’arsenic sont utilisés dans la fabrication de panneaux solaires. Cf : Le mythe des renouvelables. Ajoutons également qu’à propos du lithium utilisé dans la fabrication de la plupart des batteries des nouvelles technologies — y compris des batteries servant au stockage de l’énergie produite par les panneaux solaires —, extrait (entre autres) dans la région du salar d’Atacama au Chili, le Washington Post vient de publier un dossier où nous apprenons principalement deux choses. La première, que les indigènes reçoivent une bien maigre compensation en échange de l’exploitation de leurs terres et de leurs ressources. La seconde, que la production de lithium requiert des quantités massives d’eau (l’usine de la compagnie Sales de Jujuy consomme plus de 7 500 000 litres d’eau par jour), ce qui risque de menacer fortement l’écosystème régional et la vie sur le plateau. Il est également fait mention d’autres menaces environnementales, mais qui restent apparemment incertaines, dû au manque de recul (on ne saura qu’avec le temps, en attendant, on expérimente à l’aveugle ; c’est d’ailleurs un principe central de la civilisation industrielle), et à l’absence de consensus scientifique.

A propos du graphite, un autre composant des batteries au lithium et de nouvelles technologies de panneaux solaires, dont la production se fait majoritairement en Chine, le Washington Post a également publié un dossier, détaillant les diverses pollutions engendrées. Tout y passe, de la pollution de l’air par des particules toxiques (entrainant de multiples problèmes de santé, de crises cardiaques à divers troubles respiratoires), à celle de l’eau, et celle du sol.]

Arrêtons-nous ici. Bien d’autres pollutions sont exposées et analysées, dans le livre. Bien entendu, en tant qu’experts mandatés par et travaillant pour des organismes qui s’inscrivent dans le cadre de la société qui engendre tout cela, les auteurs ont, comme beaucoup, la tête dans le guidon, ainsi, ils ne semblent pas capables de parvenir aux conclusions qui sautent aux yeux à la vue de tels constats, et qui devrait s’imposer à toute personne souhaitant un tant soit peu protéger la planète (et pas le mode de vie confortable offert aux plus privilégiés du monde par la civilisation industrielle). Ce qu’on constate flagramment, c’est qu’aucune des pratiques qui composent le “développement” de la société “technologique et industrielle”, son industrialisme, ne sont écologiques. On constate également, sauf si l’on adopte la mauvaise foi mensongère des adeptes de la pensée magique, qu’il n’y a aucune chance pour que ce développement technologique le devienne un jour. Bien sûr, certaines pollutions pourraient être mitigées, le recyclage, dans certains cas, pourrait être amélioré, et d’autres mesures de type “un peu moins pire” pourraient être mises en place, seulement, deux choses : à chaque fois que les procédés techno-industriels gagnent en efficience, leur effets globaux ne se retrouvent pas allégés, au contraire (voir l’effet rebond, le paradoxe de Jevons ou le postulat de Khazzoom-Brookes), et enfin, aussi moins pire que l’on puisse les rendre, ils seront toujours destructeurs et polluants, par définition. La magnitude des effets destructeurs qui accompagnent le développement de la civilisation industrielle devrait être suffisamment manifeste. L’infrastructure industrielle, comme la production industrielle d’objets en tous genres, mais particulièrement d’appareils high-tech (dont les panneaux solaires, les éoliennes, etc.), dépendent de pratiques extractivistes destructrices, engendrent toutes sortes de pollutions toxiques (avant, pendant et après utilisation), et ne sont de toutes façon pas soutenables en raison de la déplétion des ressources utilisées (le recyclage engendre des pertes, par définition, et est lui aussi énergivore).

A noter, la pauvreté des données disponibles. Les auteurs expliquent effectivement tout au long du livre que bien peu de données sont disponibles, que bien peu d’évaluations ont été effectuées, que bien peu de renseignement sont disponibles, dans l’ensemble. Et ça se comprend, la Chine n’est pas connue pour son ouverture journalistique. Les entreprises refusent aussi parfois de divulguer leurs sources d’approvisionnement, ce qui ne facilite pas la tâche, bien entendu.

& sachant que les problèmes liés aux phénomènes d’aliénation engendrés par l’utilisation massive et omniprésente des hautes technologies ne sont pas abordés ici. Et sachant également que bien des choses pourraient être écrites sur l’aspect autoritaire (et non démocratique) de l’organisation sociale mondialisée ultra-complexe nécessaire, par définition, à la production de nouvelles et hautes technologies.

Continuer à croire que d’une manière ou d’une autre, tout ce développement (cet industrialisme, “vert” ou non), pourrait être respectueux de l’écologie planétaire (ou se faire de manière démocratique, sans organisation sociale hautement hiérarchisée) relève du déni ou de la croyance mystico-religieuse. En attendant, en son nom, la Terre, ainsi que ses habitants humains et non-humains, sont en train d’être détruits.

Collectif Le Partage

 

1 Comment on "Les ravages de l’industrialisme : les impacts des nouvelles et des hautes technologies"

  1. « Pendant combien de temps encore ce « découvert » nous sera-t-il autorisé ? »
    C’est certainement la question la plus compliqué, essayer de prévoir par exemple seulement le pic pétrolier (qui peut être est déjà passé) est extrêment difficile vu le manque de clarté globale de l’information sur ce sujet à la fois détaillé et obscure, que ce soit le pic pétrolier ou celui des ressources tout est fait pour nous embrouiller.

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