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Un monde sens dessus dessous : quelques rappels sur notre situation écologique en ce début 2017

“Méfions-nous de la catas­trophe spec­ta­cu­laire qui s’ins­crit dans l’ac­tua­lité, la pire est invi­sible. Le véri­table coût est cumu­la­tif, goutte à goutte, seconde après seconde s’ac­cu­mule un Océan qui crèvera sur nos têtes. Quand la vraie catas­trophe aura lieu, il sera trop tard. […] Que l’on comprenne, le plus grave n’est pas ce que nous savons, mais ce que nous igno­rons. […] Nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de conti­nuer à foncer ainsi dans le noir.”

— Bernard Char­bon­neau

“Je pars de l’hy­po­thèse que le monde est sens dessus dessous, que les choses vont mal. […] Je pars de l’hy­po­thèse que nous n’avons pas grand-chose à dire là-dessus : il nous suffit de nous pencher sur l’état du monde actuel pour réali­ser que c’est le chaos.”

— Howard Zinn

En ce début d’an­née 2017, et au vu des évène­ments qui ont marqué l’an­née précé­dente, nous vous propo­sons un bilan de notre situa­tion collec­tive, en nous appuyant sur les multiples traduc­tions et publi­ca­tions de notre site, selon la pers­pec­tive qui nous paraît de loin la plus impor­tante, l’éco­lo­gie. Le simple fait que cette pers­pec­tive ne soit pas consi­dé­rée, aujourd’­hui, en 2017, comme primor­diale par l’en­semble des humains, ni même par une majo­rité d’entre eux, annonce déjà l’al­lure du paysage.

Bilan

En octobre 2016, le WWF (World Wild­life Fund, en français Fonds mondial pour la nature), ONG grand public s’il en est une, que l’on accu­sera pas d’être mani­pu­lée par Poutine, publiait son rapport annuel “Planète Vivante” dans lequel il évalue “la biodi­ver­sité en collec­tant les données recueillies sur les popu­la­tions de diffé­rentes espèces de verté­brés et en calcu­lant la varia­tion moyenne de l’abon­dance au fil du temps”. On y appre­nait, entre autres joyeu­se­tés, que “les popu­la­tions mondiales de pois­sons, d’oi­seaux, de mammi­fères, d’am­phi­biens et de reptiles ont régressé de 58 % entre 1970 et 2012”.

En toute fran­chise, bien que ces chiffres soient bien plus que drama­tiques, et dépassent l’en­ten­de­ment, pour ceux qui s’in­té­ressent à la situa­tion de la vie sur leur planète, ils ne sont guère éton­nant. Pour les autres, ceux qui ne prennent pas (ou ne peuvent pas prendre) le temps de s’y inté­res­ser, le site du WWF propo­sait une synthèse du rapport (“Vous n’avez pas le temps de lire le rapport complet ? Consul­tez-en la synthèse”). Et en effet, en 2016, progrès oblige, la plupart des gens, trop occu­pés par les diverses acti­vi­tés qui cadencent leurs jour­nées de travailleurs, ne prennent pas (ou n’ont pas) le temps de lire en entier un rapport sur l’état de la vie sur Terre, ou, plus simple­ment, de s’in­té­res­ser à la situa­tion écolo­gique de manière proac­tive.

N’étant pas (bien) infor­mée – préci­sons que suivre l’ac­tua­lité au travers des JT ou des Unes des grands médias n’a rien à voir avec s’in­for­mer, qu’il s’agit au mieux d’une forme de gavage débi­li­tant –, n’en ayant ni le temps ou l’en­vie, et parfois les deux, une grande partie de la popu­la­tion mondiale ignore, et est donc à même de nier, la gravité de l’ur­gence écolo­gique que nous connais­sons. L’idée popu­laire la plus répan­due, concer­nant une crise écolo­gique, quelle qu’elle soit, consiste en une impres­sion vague selon laquelle un chan­ge­ment clima­tique nous mena­ce­rait, nous, et, acces­soi­re­ment, les autres espèces vivantes. Cela s’ex­plique par le fait que les médias de masse, lorsqu’ils daignent parler d’éco­lo­gie, abordent ce sujet presque unique­ment sous l’angle du chan­ge­ment clima­tique, et de ses consé­quences pour le bon fonc­tion­ne­ment (le déve­lop­pe­ment) de la société indus­trielle mondia­li­sée dans laquelle nous vivons.

“EN MOYENNE, LES POPULATIONS DES ESPÈCES DE VERTÉBRÉS ONT DÉCLINÉ DE 58 % ENTRE 1970 ET 2012”

A une époque où plus de 50% de la popu­la­tion mondiale vit en ville (depuis 2008), dans un milieu entiè­re­ment arti­fi­ciel, coupé du monde natu­rel, il n’est pas éton­nant qu’un tel constat ne fasse pas réagir autant qu’il le devrait, proba­ble­ment en raison du phéno­mène d’alié­na­tion décrit ci-après par le natu­ra­liste cana­dien John Living­ston :

“Aujourd’­hui, nous vivons pour la plupart dans des villes. Cela signi­fie que nous vivons pour la plupart dans ces cellules isolées, complè­te­ment coupées de tout type d’in­for­ma­tion ou d’ex­pé­rience senso­rielle qui ne soit pas de fabri­ca­tion humaine. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on touche, est arte­fact humain. Toutes les infor­ma­tions senso­rielles que l’on reçoit sont fabriquées, et bien souvent véhi­cu­lées par l’in­ter­mé­diaire de machines. Je pense que la seule chose qui rende cela suppor­table c’est le fait que nos capa­ci­tés senso­rielles soient si terri­ble­ment atro­phiées – comme elles le sont chez ce qui est domes­tiqué – afin que nous ne nous rendions pas compte de ce qui nous manque. L’ani­mal sauvage reçoit des infor­ma­tions pour tous les sens, d’une quan­tité innom­brable de sources diffé­rentes, à chaque moment de la vie. Nous n’en rece­vons que d’une seule source – nous-mêmes. C’est comme faire un soli­taire dans une chambre de réso­nance. Les gens qui font du soli­taire font des choses étranges. Et l’ex­pé­rience commune des victimes de priva­tions senso­rielles est l’hal­lu­ci­na­tion. Je pense que le patri­moine cultu­rel que l’on reçoit, nos croyances et idéo­lo­gies anthro­po­cen­trées, peuvent aisé­ment être perçues comme des hallu­ci­na­tions insti­tu­tion­na­li­sées.”

Nous (dans le sens des habi­tants de la civi­li­sa­tion indus­trielle) avons tué 58% de toute la faune sauvage des verté­brés entre 1970 et 2012, et à un taux de 2% par an, nous aurons massa­cré pas loin de 70% de cette faune d’ici 2020, dans 3 ans. Sachant qu’en 1970 la biodi­ver­sité plané­taire était déjà forte­ment appau­vrie, et que ces esti­ma­tions ne tiennent pas compte de phéno­mènes éco-psycho­lo­giques cruciaux, que Maria Taylor, une scien­ti­fique austra­lienne, présente briè­ve­ment dans un récent rapport sur le réchauf­fe­ment clima­tique :

“Des concepts psycho­lo­giques sur la façon dont nous perce­vons le monde qui nous entoure, comme la “norma­lité rampante” ou “l’amné­sie du paysage”, bloquent la compré­hen­sion quoti­dienne de ce qu’im­pliquent les acti­vi­tés humaines en phase d’ac­cé­lé­ra­tion — qu’il s’agisse de la crois­sance démo­gra­phique, du nombre de barrages et de rivières endi­guées, de la destruc­tion des forêts, ou de l’im­pact des émis­sions des véhi­cules sur une brève période géolo­gique. La norma­lité rampante fait réfé­rence à des tendances lentes qui se perdent au sein de flux massifs et auxquelles les gens s’ha­bi­tuent sans bron­cher, tandis que l’amné­sie du paysage décrit l’ou­bli de ce à quoi ressem­blait le paysage il y a 20 à 50 ans.”

L’or­ni­tho­logue Philippe J. Dubois, auteur du livre “La grande amné­sie écolo­gique”, le souligne égale­ment :

“Je tente de montrer comment la lutte contre l’ou­bli est primor­dial à l’égard de la biodi­ver­sité si nous ne voulons pas être un Homo eremus, l’homme dans le désert. Or la sélec­ti­vité de la mémoire s’ac­com­mode des pertes du vivant sans même en prendre conscience ; c’est le shif­ting base­line syndrome, proces­sus de réfé­rence chan­geante. En 1995, il y a eu une étude explo­rant la percep­tion des enfants cita­dins à l’égard de la nature. L’amné­sie géné­ra­tion­nelle, c’est lorsque la perte de connais­sance se produit parce que les jeunes géné­ra­tions ne sont pas au fait des condi­tions biolo­gique passées. Il n’y a pas eu trans­mis­sion de l’in­for­ma­tion par leurs aînés. D’an­ciens culti­va­teurs ne savent plus ce qu’é­taient telle race de vache ou variété de pomme du temps de leurs pères. L’amné­sie person­nelle appa­raît lorsque l’in­di­vidu a oublié sa propre expé­rience. Par exemple il ne se souvient plus que les espèces de plantes ou d’ani­maux aujourd’­hui deve­nues rares étaient, dans son enfance, beau­coup plus communes. Le chan­ge­ment est oublié et le nouvel état devient la réfé­rence. Si nous ne prenons pas conscience de ce que nous sommes en train de perdre, nous risquons de nous réveiller trop tard.”

Le dernier rapport Planète Vivante du WWF nous indique ainsi que la planète est bien moins vivante qu’a­vant. Et que nous avons tué cette vie. Que nous l’avons remplacé par du métal, de la brique, du plas­tique et du béton. Et pour­tant, nous nous compor­tons vis-à-vis de cette extinc­tion comme s’il s’agis­sait de quelque chose que nous obser­vons de l’ex­té­rieur, dont nous ne parti­ci­pons pas vrai­ment.

Il s’agit mani­fes­te­ment d’une forme de folie, ou d’alié­na­tion. Mais ce n’est pas tout, nous ne nous conten­tons pas de détruire les espèces non-humaines à grande vitesse, nous anéan­tis­sons égale­ment leurs habi­tats, et polluons l’en­vi­ron­ne­ment plané­taire et tous ses milieux, l’air (que nous avons rendu cancé­ri­gène, et que nous char­geons toujours plus de nano­par­ti­cules, aussi appe­lées parti­cules fines), le sol (que nous détrui­sons avec nos pratiques agri­coles et toutes nos infra­struc­tures) et l’eau (que nous conta­mi­nons de nos substances chimiques toxiques, et que nous satu­rons de plas­tiques, entre autres déchets).

Tous les humains de la planète ne sont pas respon­sables de ce désastre. Il existe encore des peuples, sur Terre, qui n’ont pas adopté le mode de vie urbain du “civi­lisé”, des peuples de chas­seurs-cueilleurs, des peuples tribaux, qui vivent en dehors de la civi­li­sa­tion. Sans cette nuance cruciale, il est impos­sible de comprendre pourquoi et comment nous en sommes arri­vés là. Bien que plus très nombreux, ils incarnent encore la possi­bi­lité pour l’être humain de mener une exis­tence qui ne soit pas destruc­trice de sa propre matrice.

Des causes évidentes

En effet, les pratiques qui ont causé toutes les dégra­da­tions précé­dem­ment citées sont tout à fait connues. Au début du 20ème siècle, le géné­ra­liste Lewis Mumford se posait la ques­tion suivante :

“La conco­mi­tance d’une puis­sance et d’une produc­ti­vité déme­su­rées avec une agres­si­vité, une violence et une capa­cité de destruc­tion tout aussi déme­su­rées, est-elle pure­ment acci­den­telle ?”

A son époque, avec les rensei­gne­ments dont il dispo­sait, il en avait déjà conclu que ce n’était pas le cas. Aujourd’­hui, avec les infor­ma­tions dont nous dispo­sons, nous abon­dons plus que jamais en son sens. Nous savons que l’agri­cul­ture à grande échelle, la mono­cul­ture, l’agri­cul­ture indus­trielle avec labour et intrants chimiques, sont des nuisances terribles. Nous savons que la défo­res­ta­tion, les extrac­tions minières, les infra­struc­tures de trans­port et de commu­ni­ca­tion (routes, auto­routes, voie ferrées, aéro­ports, etc.), les infra­struc­tures éner­gé­tiques (centrales à char­bon, barrages, pylônes, centrales nucléaires, forages pétro­liers, exploi­ta­tions gazières, panneaux solaires, éoliennes, hydro­liennes, etc.) et tout le secteur de la construc­tion en géné­ral, en sont aussi. Nous savons que tout ce qui émane et requiert des proces­sus de produc­tion de masse est nuisible par défi­ni­tion (que “les insti­tu­tions poli­tiques, sociales et écono­miques actuelles sont l’iné­vi­table réponse à la produc­tion et à la distri­bu­tion de masse”).

Dans les années 90, les instances diri­geantes de la société indus­trielle mondiale (les grands médias, les déci­sion­naires poli­tiques, etc.) commen­cèrent à recon­naitre que son déve­lop­pe­ment était insou­te­nable (un euphé­misme pour destruc­teur). C’est alors qu’ils inven­tèrent l’ex­pres­sion (le mensonge) du “déve­lop­pe­ment durable”. Fonda­men­ta­le­ment rien ne chan­geait, sauf que le discours offi­ciel présen­tait désor­mais les proces­sus indus­triels comme “durables”, suppo­sé­ment “écolo­giques”. On commença à parler de tech­no­lo­gies (ou d’éner­gies) dites “vertes” (ou “propres” ou “renou­ve­lables”). Mais, comme tout ce qui néces­site l’in­fra­struc­ture indus­trielle de la produc­tion de masse, ces tech­no­lo­gies n’ont rien de “vertes” (ou “propres” ou “renou­ve­lables”). Nous savons et consta­tons l’in­sou­te­na­bi­lité (la destruc­ti­vité) de la produc­tion du lithium dont sont compo­sées les batte­ries des appa­reils élec­tro­niques, des voitures “vertes” et des tech­no­lo­gies “renou­ve­lables”. Pareille­ment, nous connais­sons les destruc­tions et les pollu­tions asso­ciés à l’ex­trac­tion de graphite, de cobalt, de coltan, de cadmium, d’ar­se­nic, et de la plupart des métaux que l’on retrouve dans les tech­no­lo­gies dites “vertes” (panneaux solaires, éoliennes, etc.) et dans les hautes tech­no­lo­gies en géné­ral. Nous consta­tons même la toxi­cité du simple contact physique avec ces maté­riaux, dans certaines quan­ti­tés et concen­tra­tions. Nous connais­sons la nuisance que sont les barrages pour les rivières et les cours d’eau, et la vie qu’ils abritent.

Tout ce qui néces­site l’in­fra­struc­ture indus­trielle, elle-même insou­te­nable et dépen­dante des extrac­tions minières, tout qui néces­site davan­tage encore d’ex­trac­ti­visme, et/ou de recy­clage de maté­riaux toxiques, de trans­port, de fabri­ca­tion en usine, et autres pratiques haute­ment éner­gi­vores, est polluant, nuisible pour l’en­vi­ron­ne­ment, litté­ra­le­ment anti-écolo­gique. Même si, pour la discus­sion, nous admet­tions hypo­thé­tique­ment que les éner­gies “renou­ve­lables” soient respec­tueuses de l’en­vi­ron­ne­ment (ce qu’elles ne sont pas), il reste­rait toujours que ce qu’elles alimentent en élec­tri­cité ne l’est pas (objets élec­tro­niques, élec­tro­mé­na­gers, usines, etc.). Un exemple, parmi la multi­tude, au Congo, où le barrage de Lom Pangar, en plus d’avoir entraîné le dépla­ce­ment de nombreuses familles, a noyé plus de 30 000 hectares de forêt proté­gée, et dont l’élec­tri­cité sera prin­ci­pa­le­ment desti­née à une immense usine d’alu­mi­nium, appar­te­nant à la Compa­gnie Came­rou­naise d’Alu­mi­nium (Alucam).

Le seul secteur de la construc­tion, de routes, de bâti­ments, est déjà large­ment insou­te­nable. Ça n’a rien d’un secret. L’en­tre­prise britan­nique privée de construc­tion “Will­mott Dixon” l’ad­met sans aucun problème dans un dossier sur les impacts de la construc­tion :

“Près de la moitié des ressources non-renou­ve­lables que l’hu­ma­nité consomme est utili­sée par l’in­dus­trie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins soute­nables au monde. […] Aujourd’­hui, nous évoluons quoti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des maisons, nous voya­geons sur des routes, nous travaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre planète ne peut soute­nir le niveau de consom­ma­tion de ressource que cela engendre.”

La construc­tion de routes est d’ailleurs consi­dé­rée comme ce qui menace le plus le restant de vie sauvage sur la planète. William Laurance, profes­seur à l’uni­ver­sité James Cook en Austra­lie, vient d’ailleurs de publier un nouvel article, le 19 décembre 2016, inti­tulé “Les construc­tions mondiales de routes détruisent la nature”. Et qui commence comme suit :

“Si vous deman­diez à un de vos amis de vous citer les pires menaces anthro­piques pour la nature, que répon­drait-il ? Le réchauf­fe­ment clima­tique ? La chasse exces­sive ? La frag­men­ta­tion de l’ha­bi­tat ?

Une nouvelle étude nous révèle qu’il s’agit en fait de la construc­tion de routes.”

Article qui se base d’ailleurs sur la même étude, publiée sur Scien­ce­mag le 16 décembre 2016 (“A global map of road­less areas and their conser­va­tion status”, en français “Une carte mondiale des zones dépour­vues de routes et de leur état de conser­va­tion”) qu’un dossier de Natio­nal Geogra­phic qui nous explique que “les endroits sauvages dépour­vus de routes font partie des derniers endroits rela­ti­ve­ment préser­vés de la planète”.

“Les projec­tions actuelles suggèrent que d’ici 2050, il y aura envi­ron 25 millions de kilo­mètres de routes pavées supplé­men­taires — assez pour faire plus de 600 fois le tour de la Terre. […] En Afrique, par exemple, nos analyses révèlent que 33 “corri­dors de déve­lop­pe­ment” tota­li­se­raient plus de 53 000 kilo­mètres de routes quadrillant le conti­nent, en passant à travers beau­coup de régions isolées et sauvages.”

Les racines millé­naires du piège progres­siste

Le constat est sans appel. La civi­li­sa­tion est un proces­sus insou­te­nable, et ce depuis déjà des milliers d’an­nées (les défo­res­ta­tions massives asso­ciées aux premières formes d’ur­ba­ni­sa­tions, comme Ur, Uruk et Baby­lone, menèrent droit à la créa­tion de déserts). Et il ne s’agit que de son aspect (anti-)écolo­gique. Sur les plans écono­miques et poli­tiques, sur lesquels nous ne nous attar­de­rons pas, nous remarquons clai­re­ment que la civi­li­sa­tion est une orga­ni­sa­tion sociale profon­dé­ment inéga­li­taire. Sur le plan de la santé physique et mentale, sur lequel nous ne nous attar­de­rons pas non plus, souli­gnons simple­ment que l’in­ci­dence des troubles psycho­lo­giques augmente (stress, angoisses, dépres­sions, suicides), ainsi que de bien d’autres mala­dies de civi­li­sa­tion (diabète, athé­ro­sclé­rose, asthme, aller­gies, obésité et cancer). Perte de sens géné­ra­li­sée et malbouffe indus­trielle aidant.

Seule­ment, et c’est là un autre problème majeur, le renon­ce­ment ne fait abso­lu­ment pas partie de l’idéo­lo­gie progres­siste de la civi­li­sa­tion, qui le tient en horreur. Toute la propa­gande cultu­relle des organes du pouvoir s’est atte­lée, et s’at­tèle, depuis déjà des décen­nies, à diabo­li­ser le passé, à le dépré­cier, et à le diffa­mer. Le Moyen Âge est présenté comme une période sombre, violente et terrible, la préhistoire est large­ment igno­rée et son appel­la­tion (pré-) sert clai­re­ment à la faire passer pour ce qui n’est pas encore de l’his­toire, pour un état de gesta­tion, infan­tile, qui donne ensuite nais­sance à la seule période impor­tante : l’His­toire. Comme si l’hu­ma­nité et la vie en géné­ral n’avaient aucun inté­rêt avant l’in­ven­tion (catas­tro­phique) de l’his­toire, de l’écri­ture, de la civi­li­sa­tion. Des remarques stupides et insi­dieuses viennent ternir l’image de la vie passé, et cherchent à donner l’im­pres­sion que plus on remonte dans le temps, plus on s’en­fonce dans la “barba­rie”.

Tandis que, pour reprendre les mots de Philip Slater : “l’his­toire […] est en très grande majo­rité, même aujourd’­hui, un récit des vicis­si­tudes, des rela­tions et des déséqui­libres créés par ceux qui sont avides de richesse, de pouvoir, et de célé­brité”.

Tout le discours “civi­lisé”, depuis l’in­ven­tion de la civi­li­sa­tion, consiste à déni­grer le sauvage, le barbare, le non-civi­lisé. Et pour­tant le latin silva “forêt” donne en bas latin salva­ti­cus, alté­ra­tion du latin clas­sique silva­ti­cus. Sylvestre signi­fie : “fores­tier”. Sauvage en est venu à signi­fier : qui vit en liberté dans la forêt. Le discours des “civi­li­sés”, de ceux qui n’hé­sitent pas à raser des forêts entières pour construire leurs cités, vise donc clai­re­ment à rabais­ser ceux qui vivent dans la forêt. Le mépris de la civi­li­sa­tion pour le monde natu­rel, pour l’éco­lo­gie plané­taire, se mani­feste on ne peut plus clai­re­ment dans cette dicho­to­mie civi­lisé/bon, sauvage/mauvais (ou arriéré, archaïque).

Aujourd’­hui, les derniers “sauvages” sont aussi les derniers groupes humains à vivre sur la planète sans la détruire, contrai­re­ment à ce que suggère l’ex­pres­sion “mythe du bon sauvage” (et ses inven­teurs civi­li­sés, bien évidem­ment). Sans idéa­li­ser les peuplades indi­gènes à travers l’his­toire, dont les modes de vie n’étaient (et ne sont) certai­ne­ment pas exempts d’im­per­fec­tions, de préca­rité, et de diffi­cul­tés, il devrait être clair qu’eux ne détruisent pas le monde, comme les “civi­li­sés”. L’ar­gu­ment avancé afin de soute­nir l’idée selon laquelle les peuples de four­ra­geurs détrui­saient aussi leur envi­ron­ne­ment consiste à poin­ter du doigt les extinc­tions du pléis­to­cène, comme une preuve irré­fu­table et suffi­sante de la destruc­ti­vité inhé­rente au mode de vie des chas­seurs-cueilleurs. Dans son livre “The Story of B”, Daniel Quinn, un écri­vain améri­cain, aborde le sujet :

Ques­tion : Vous dites que l’être humain a vécu en paix avec le monde pendant les millions d’an­nées qui précé­dèrent notre révo­lu­tion agri­cole. Mais de récentes décou­vertes n’ont-elles pas révé­lées que les anciens peuples four­ra­geurs ont chassé beau­coup d’es­pèces jusqu’à extinc­tion ?

Réponse : Je crois que je me souviens encore des mots que j’ai utili­sés il y a un moment à peine, lorsque je disais que l’être humain vivait en paix avec le monde : “cela ne signi­fie pas qu’il marchait sur Terre à la manière du Boud­dha. Simple­ment qu’il vivait de manière aussi anodine que la hyène, que le requin ou que le serpent à sonnette”. Lorsqu’une nouvelle espèce vient au monde, des ajus­te­ments se produisent au sein de la commu­nauté du vivant — et certains de ces ajus­te­ments s’avèrent fatals pour certaines espèces. Par exemple, lorsque les puis­sants et véloces chas­seurs de la famille des félins appa­rurent à la fin de l’éo­cène, cela entraina des réper­cus­sions au sein de toute la commu­nauté — et parfois des extinc­tions. Les espèces qui consti­tuaient des “proies faciles” s’étei­gnirent parce qu’elles ne pouvaient se repro­duire assez rapi­de­ment pour rempla­cer les indi­vi­dus que les félins empor­taient. Certaines espèces concur­rentes des félins s’étei­gnirent aussi, pour la simple raison qu’elles étaient dépas­sées — pas assez puis­santes ou pas assez rapides. Ces appa­ri­tions et dispa­ri­tions d’es­pèces sont le fonde­ment de l’évo­lu­tion, après tout.

Les chas­seurs humains de la période du méso­li­thique ont peut-être chassé le mammouth jusqu’à extinc­tion, mais ils ne l’ont certai­ne­ment pas fait de manière volon­taire, comme les agri­cul­teurs de notre culture chassent les coyotes et les loups, simple­ment pour s’en débar­ras­ser. Les chas­seurs du méso­li­thique ont peut-être chassé le Méga­cé­ros jusqu’à extinc­tion, mais ils ne l’ont certai­ne­ment pas fait par indif­fé­rence totale, comme les chas­seurs d’ivoire massacrent les éléphants. Les chas­seurs d’ivoire savent bien que chaque tuerie rapproche l’es­pèce de l’ex­tinc­tion, mais les chas­seurs du méso­li­thique n’avaient aucun moyen de devi­ner que c’était ce qui atten­dait le Méga­cé­ros.

Il est impor­tant de garder à l’es­prit le fait que la poli­tique de l’agri­cul­ture tota­li­taire consiste à éradiquer les espèces jugées indé­si­rables. Si les anciens four­ra­geurs ont chassé une espèce jusqu’à extinc­tion, ce n’était pas parce qu’ils voulaient se débar­ras­ser de leur propre nour­ri­ture !

De la part de membres de la culture la plus destruc­trice et toxique que le monde ait jamais portée (la civi­li­sa­tion), l’af­fir­ma­tion selon laquelle le non-civi­lisé qui vit en harmo­nie avec la nature est un mythe, en plus d’être large­ment absurde et fausse, est d’une préten­tion invrai­sem­blable et relève d’un mépris colos­sal envers toutes les cultures autres que la glorieuse civi­li­sa­tion. En effet, au-delà du fait que les extinc­tions du pléis­to­cène (pour lesquelles certains groupes humains, et pas tous les sauvages, ou tous les indi­gènes, en un bon gros amal­game simpli­fi­ca­teur comme on aime à en faire pour ne pas trop penser, seraient à blâmer) sont égale­ment liées à d’autres facteurs, tout ce que nous en savons aujourd’­hui reste dans le domaine de la théo­rie, et ne pourra qu’y demeu­rer. Bien des cher­cheurs, anthro­po­logues, préhis­to­riens et autres, soutiennent d’ailleurs la thèse inverse (comme Loren Eise­ley, ancien président de l’Ins­ti­tut améri­cain de Paléon­to­lo­gie, ou le biolo­giste Ken Fisch­man, ou encore l’ar­chéo­logue Donald Gray­son). Toujours est-il que nous savons aujourd’­hui, grâce à l’étude de peuples chas­seurs-cueilleurs encore exis­tants, que les pratiques des non-civi­li­sés soutiennent bien souvent l’in­té­grité écolo­gique.

Par exemple, d’après John Gowdy, profes­seur de sciences et tech­no­lo­gies dans l’état de New-York :

“Les chas­seurs-cueilleurs sont bien plus que d’in­té­res­santes reliques du passé dont l’his­toire pour­rait nous four­nir des infor­ma­tions inté­res­santes sur d’autres manières de vivre. Les chas­seurs-cueilleurs ainsi que d’autres peuples indi­gènes existent encore et nous montrent encore des alter­na­tives à l’in­di­vi­dua­lisme posses­sif du monde capi­ta­liste. Les peuples indi­gènes sont bien souvent, et dans le monde entier, en première ligne des luttes pour la dignité humaine et la protec­tion envi­ron­ne­men­tale (Nash 1994). Malgré les assauts contre les cultures du monde, de nombreux peuples indi­gènes main­tiennent, et parfois déve­loppent des alter­na­tives à l’homme écono­mique (Lee 1993, Sahlins 1993). Ces alter­na­tives pour­raient un jour nous mener vers une nouvelle écono­mie, écolo­gique­ment soute­nable et socia­le­ment juste”.

Ou, comme nous pouvons le lire dans une étude sur “les rôles et les impacts des chas­seurs-cueilleurs sur les chaines alimen­taires marines du Paci­fique Nord”, publiée le 17 février 2016, sur le site de la revue scien­ti­fique Nature:

“[…] Un four­ra­geage impor­tant, assisté par une tech­no­lo­gie limi­tée, et pratiqué par une popu­la­tion humaine aux proies chan­geantes, soute­nait l’in­té­grité écolo­gique”.

Ou encore, comme l’ex­plique Madhav Gadgil, profes­seur de biolo­gie à Harvard, dans un article sur “les savoirs indi­gènes et la conser­va­tion de la biodi­ver­sité” :

“Les preuves abondent de savoirs et de pratiques indi­gènes asso­ciés à une augmen­ta­tion de la biodi­ver­sité envi­ron­ne­men­tale”.

Et enfin, comme nous le rappor­tions dans un article publié en août 2016, inti­tulé “En Colom­bie-Britan­nique, avant la civi­li­sa­tion, les Premières Nations enri­chis­saient l’en­vi­ron­ne­ment”, que nous avons traduit et publié sur notre site :

L’oc­cu­pa­tion humaine est habi­tuel­le­ment asso­ciée avec des paysages écolo­giques dété­rio­rés, mais une nouvelle recherche montre que 13 000 années d’oc­cu­pa­tion régu­lière de la Colom­bie Britan­nique par des Premières Nations ont eu l’ef­fet inverse, en augmen­tant la produc­ti­vité de la forêt vierge tempé­rée.

Andrew Trant, un profes­seur de la faculté d’en­vi­ron­ne­ment de l’uni­ver­sité de Water­loo, en ressources et soute­na­bi­lité, a dirigé cette étude en parte­na­riat avec l’uni­ver­sité de Victo­ria et l’Ins­ti­tut Hakai. Leur recherche combi­nait des données de télé­dé­tec­tions écolo­giques et archéo­lo­giques de sites côtiers où les Premières Nations ont vécu pendant des millé­naires. Elle montre que les arbres pous­sant sur les anciens lieux d’ha­bi­ta­tion sont plus grands, plus larges et en meilleure santé que ceux de la forêt envi­ron­nante. Cette décou­verte s’ex­plique, en grande partie, par les dépôts de coquillages et les feux.

“Il est incroyable qu’à une époque où tant de recherches nous montrent les legs nocifs que les gens laissent derrière, nous obser­vions une histoire oppo­sée”, explique Trant. “Ces forêts pros­pèrent grâce à leur rela­tion avec les Premières Nations de la côte. Pendant plus de 13 000 ans – 500 géné­ra­tions – ils ont trans­formé ce paysage. Cette région, qui, à première vue, semble intacte et sauvage, est en réalité haute­ment modi­fiée et amélio­rée grâce à une culture humaine”.

Ce qui se cache derrière la popu­la­rité de l’ex­pres­sion “mythe du bon sauvage”, c’est en réalité tout le carac­tère raciste de l’idéo­lo­gie du progrès (carac­té­ris­tique de la civi­li­sa­tion), justi­fiant ainsi le sort réservé à ces sauvages, qui ne sont pas consi­dé­rés comme “bons” (une façon dégui­sée de dire qu’ils sont mauvais). Rayer du champ des possibles, ou du souhai­table, l’idée d’un mode de vie “sauvage”, libre, en lien avec le monde sauvage, d’un mode de vie pour­tant infi­ni­ment plus sain et connecté au monde natu­rel que celui de la culture domi­nante, profite au verrouillage systé­mique actuel, ce qui réduit l’unique voie à suivre, pour l’hu­ma­nité, au seul choix (qui n’en est donc plus un) de la civi­li­sa­tion, à la conti­nuité de ce que nous connais­sons actuel­le­ment, et, par là même, ce qui garan­tit que le désastre empire, encore, et toujours.

Mais il doit en être ainsi, puisque la civi­li­sa­tion se carac­té­rise par un besoin fonda­men­tal de contrôle, par une into­lé­rance totale envers tous les modes de vie autres que le sien, et envers tout ce dont elle n’a pas ordon­nancé l’exis­tence.

C’est ce que Descartes lais­sait entendre lorsqu’il écri­vait que l’homme devait se rendre maître et posses­seur de la nature. Au lieu d’ac­cep­ter le monde natu­rel tel qu’il est, en tentant de s’y inté­grer de la meilleure manière possible, la civi­li­sa­tion tente de s’en extir­per, de s’en sépa­rer, de le contrô­ler, et fina­le­ment de le refaçon­ner entiè­re­ment afin qu’il se soumette à ses volon­tés déli­rantes et à sa culture de la machine.

Quoi qu’il en soit, répé­tons-le, le constat est sans appel. Mais du fait de son alié­na­tion, la civi­li­sa­tion ne compte renon­cer à aucune des pratiques qui la composent, et qui préci­pitent actuel­le­ment cette anni­hi­la­tion du vivant. Beau­coup de scien­ti­fiques recon­naissent désor­mais que la 6ème extinc­tion de masse est en cours, sauf qu’à la diffé­rence des précé­dentes extinc­tions de masse, celle-ci est causée par l’être humain, et plus préci­sé­ment par l’être humain “civi­lisé”.

Un opti­misme patho­lo­gique

Ce refus de renon­cer à tout ce qui est consi­déré comme du “progrès” (au mépris des consé­quences clai­re­ment destruc­trices et auto-destruc­trices) s’ap­puie sur une croyance quasi-reli­gieuse en ce que la tech­no­lo­gie, d’une manière ou d’une autre, bien que large­ment respon­sable du problème mons­trueux auquel nous faisons face, sera notre salut. L’ac­ti­viste Sebas­tien Carew Reid, membre de l’or­ga­ni­sa­tion d’éco­lo­gie radi­cale Deep Green Resis­tance, l’énonce comme suit, dans son article “L’op­ti­misme et l’apo­ca­lypse” :

“Le fait que notre mode de vie requière des morts et une destruc­tion systé­ma­tique – et pour cette raison, qu’il doive être déman­telé – est simple­ment trop lourd à gérer, et les hormones de stress déclenchent alors une réponse biolo­gique fonda­men­tale visant à restau­rer la tranquillité mentale à tout prix. Consé­quence ? Nous nous accro­chons aux faux espoirs rassu­rants selon lesquels les tech­no­lo­gies “vertes”, les chan­ge­ments dans nos habi­tudes de consom­ma­teurs, ou le bon parti poli­tique nous sauve­ront un jour, d’une façon ou d’une autre.”

En cela, le progres­sisme s’ap­puie sur un opti­misme qui relève de l’auto-illu­sion­ne­ment, et de l’illu­sion de manière plus géné­rale, ce que Sebas­tien Carew Reid détaille ensuite :

Robert Trivers, théo­ri­cien de l’évo­lu­tion et profes­seur à Harvard, s’in­té­resse à la science de ces méca­nismes de défense profon­dé­ment ancrés, dans son livre Deceit and Self-Decep­tion (Trom­pe­rie et Auto-Illu­sion­ne­ment, en français), et souligne “qu’il s’agit de bien plus que d’une simple erreur de calcul, d’une erreur de sous-échan­tillon­nage, ou de systèmes valides de logique qui tournent mal de temps à autre. Il s’agit d’auto-illu­sion­ne­ment, c’est-à-dire d’une série de procé­dures de biais qui affectent tous les aspects de l’ac­qui­si­tion d’in­for­ma­tion et de l’ana­lyse. Il s’agit d’une défor­ma­tion systé­ma­tique de la vérité à chaque étape du proces­sus psycho­lo­gique”. En d’autres termes : nous mani­pu­lons la vérité afin de réduire notre respon­sa­bi­lité person­nelle et de ratio­na­li­ser l’inac­tion, condam­nant ainsi nos réponses pour qu’elles demeurent inap­pro­priées et inef­fec­tives. Trivers souligne que “le système immu­ni­taire psycho­lo­gique ne cherche pas à répa­rer ce qui nous rend malheu­reux mais à le contex­tua­li­ser, à le ratio­na­li­ser, à le mini­mi­ser, et à mentir à ce sujet… L’auto-illu­sion­ne­ment nous piège dans le système, nous offrant au mieux des gains tempo­raires tandis que nous échouons à régler les vrais problèmes”.

Lorsque l’on regarde dans un diction­naire, voici une défi­ni­tion de l’op­ti­misme que l’on peut trou­ver :

  1. Doctrine qui soutient que Dieu étant parfait, tout est néces­sai­re­ment pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles (opti­misme absolu), et plus géné­ra­le­ment que, dans le monde, le bien l’em­porte sur le mal, ou que le mal n’y a de sens qu’en fonc­tion du bien.
  2. Dispo­si­tion d’es­prit qui consiste à voir le bon côté des choses, à trou­ver que tout est pour le mieux, à ne pas s’inquié­ter des embar­ras présents et à bien augu­rer de l’ave­nir.

Cette dispo­si­tion d’es­prit est aujourd’­hui très répan­due, on le remarque à travers le succès de sites web et d’as­so­cia­tions qui se spécia­lisent dans l’in­for­ma­tion “posi­tive” comme “Posi­tivr”, “Mr Mondia­li­sa­tion”, “We Demain”, ou “Kaizen” (“le maga­zine 100% posi­tif”), et à travers les “buzz” (le partage massif) des nombreux articles de grands médias suppo­sés colpor­ter des “bonnes nouvelles” (on ne compte plus le nombre de partages d’ar­ticles menson­gers ayant pour titre quelque chose comme “Le Costa Rica tourne à 100 % avec des éner­gies renou­ve­lables”, ou, comme le dernier en date, repris en chœur par les médias de masse : “Las Vegas fonc­tionne désor­mais entiè­re­ment avec des éner­gies renou­ve­lables”). Cette soif de “bonnes nouvelles”, proba­ble­ment engen­drée par un senti­ment géné­ral assez néga­tif sur l’état des choses, incite fina­le­ment beau­coup trop de gens à soute­nir des initia­tives qu’on leur présente insi­dieu­se­ment comme des chan­ge­ments posi­tifs, mais qui n’en sont pas en réalité.

C’est ce que Derrick Jensen dénonce dans son dernier article inti­tulé “Le mythe des éner­gies renou­ve­lables”, où il aborde égale­ment l’ab­sur­dité de l’ef­fer­ves­cence média­tique qui accom­pagne tout déve­lop­pe­ment d’éner­gies dites “renou­ve­lables”, en analy­sant le cas du Costa Rica :

“Un large pan de “l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme” – et en parti­cu­lier l’ac­ti­visme du mouve­ment clima­tique – en a été réduit à n’être, de fait, qu’un outil de lobbying au service d’un secteur indus­triel. Il s’agit d’un tour de passe-passe très habile de la part du capi­ta­lisme et des capi­ta­listes : trans­for­mer une inquié­tude très réelle vis-à-vis du réchauf­fe­ment clima­tique en un mouve­ment de masse, puis utili­ser ce mouve­ment de masse pour soute­nir les objec­tifs de secteurs spéci­fiques de l’éco­no­mie indus­trielle capi­ta­liste.

Si vous deman­dez aux personnes mobi­li­sées au sein de ce mouve­ment de masse pourquoi elles mani­festent, elles vous répon­dront peut-être qu’elles essaient de sauver la planète. Mais si vous leur deman­dez quelles sont leurs reven­di­ca­tions, elles vous répon­dront sans doute qu’elles souhaitent davan­tage de subven­tions pour les secteurs indus­triels du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­trique et de la biomasse.

C’est un incroyable tour de force des rela­tions publiques / du marke­ting. Je ne blâme pas les mani­fes­tants. Ce ne sont pas eux le problème. Le problème, c’est que c’est préci­sé­ment la spécia­lité du capi­ta­lisme. Et le vrai problème, c’est que le solaire et l’hy­dro­élec­trique profitent à l’in­dus­trie, pas au monde réel. Les tortues du désert ont-elles besoin que l’on construise des centrales solaires en lieu et place de ce qui était autre­fois leurs maisons ? Les saumons ont-ils besoin que l’on construise des barrages sur les rivières qui étaient autre­fois leurs maisons ? Quid des silures géants du Mékong ?

Pour être clair, la nature sauvage – des mouflons cana­diens du désert aux fleurs-singe du Michi­gan et aux halo­philes de John­son – ne béné­fi­cie pas le moins du monde de ces soi-disant éner­gies alter­na­tives. […]

De la même façon, peu importe à quel point les acti­vistes clima­tiques, les poli­ti­ciens et les “envi­ron­ne­men­ta­listes” prétendent que les barrages sont “verts” et “renou­ve­lables”, il devrait être évident qu’ils tuent les rivières. Ils tuent les zones lacustres qu’ils inondent. Ils privent les rivières situées en amont des nutri­ments appor­tés par les pois­sons anadromes. Ils privent les plaines d’inon­da­tion en aval des nutri­ments qui circulent dans les rivières. Ils privent les plages de sédi­ments. Ils détruisent les habi­tats des pois­sons et des autres espèces qui vivent dans les rivières sauvages, et pas dans des réser­voirs tièdes à l’écou­le­ment alenti. […]

Même en ce qui concerne les émis­sions de carbone, nombre de soi-disant victoires des acti­vistes clima­tiques ne sont pas le fruit de réduc­tions factuelles d’émis­sions carbone, mais plutôt de magouilles de comp­ta­bi­lité. Par exemple, voici un gros titre : “Le Costa-Rica reven­dique 99% d’éner­gie renou­ve­lable en 2015”. Eh bien non, désolé. Tout d’abord, il s’agit “d’élec­tri­cité” pas d’éner­gie. Dans la plupart des pays, l’élec­tri­cité repré­sente envi­ron 20% de l’uti­li­sa­tion d’éner­gie. Alors rédui­sez leur pour­cen­tage de 99% à un peu moins de 20%.

Ensuite, l’ar­ticle affirme que “les trois quarts de l’élec­tri­cité du Costa Rica sont géné­rés par des centrales hydro­élec­triques, profi­tant de l’abon­dant réseau hydro­gra­phique du pays et des fortes pluies tropi­cales”. Cette élec­tri­cité est donc géné­rée par des barrages, qui, comme nous l’avons vu, tuent les rivières. Les barrages, qui plus est, ne sont même pas “neutres en carbone”, ainsi que le prétendent les gouver­ne­ments, les capi­ta­listes et les acti­vistes clima­tiques. On sait depuis des décen­nies que cette affir­ma­tion est fausse. Les barrages émettent telle­ment de méthane, un puis­sant gaz à effet de serre, qu’on peut les quali­fier de “bombes à méthane” ou “d’usines à méthane”.

[Ce n’est pas tout, ajoutons également une autre pollution importante liée aux barrages, qui n’est pas évoquée ici, et que le quotidien suisse "Le Temps" exposait le 5 décembre 2016 dans un article intitulé : "L’empoisonnement au mercure, l’effet caché des barrages". Plus d’infos dans cette vidéo. NdT]

Tota­li­sant 23% de toutes les émis­sions de méthane par les humains, ils en sont la plus impor­tante source d’émis­sions d’ori­gine anthro­pique. Les barrages peuvent émettre, par unité d’éner­gie, jusqu’à 3 fois et demi la quan­tité de carbone atmo­sphé­rique émise par la combus­tion du pétrole, prin­ci­pa­le­ment parce que, comme le fait remarquer un article du New Scien­tist, “de larges quan­ti­tés de carbone conte­nues dans les arbres sont relâ­chées lorsque le réser­voir est rempli pour la première fois et que les plantes pour­rissent. Après ce premier stade de désa­gré­ga­tion, les matières orga­niques décan­tées au fond du réser­voir se décom­posent en l’ab­sence d’oxy­gène, ce qui a pour consé­quence une accu­mu­la­tion de méthane dissout. Ce méthane est relâ­ché dans l’at­mo­sphère lorsque l’eau traverse les turbines du barrage”.

Donc lorsque qu’on vous raconte que les barrages sont “neutres en carbone”, en réalité, on vous raconte qu’on “ne prend pas en compte le carbone émit par les barrages”. Mais tout cela n’est que comp­ta­bi­lité et n’a rien à voir avec le monde réel, qui lui, n’a que faire de la comp­ta­bi­lité.

Du point de vue de la santé de la planète, le mieux que l’on puisse dire des barrages est qu’ils fini­ront par s’ef­fon­drer, et que si la rivière est toujours en vie à ce moment-là, elle fera de son mieux pour s’en remettre.”

A propos de l’inu­ti­lité et de l’inep­tie des alter­na­tives soi-disant vertes.

En plus de n’avoir rien d’éco­lo­giques, cette nouvelle indus­trie des “renou­ve­lables” ne remplace pas celles des éner­gies issues des combus­tibles fossiles, ou du nucléaire, au contraire, elles s’y ajoutent. En effet la Chine lance actuel­le­ment la construc­tion de centrales nucléaires (“flot­tantes” !), la Russie, le Pakis­tan et l’Iran en construisent égale­ment, l’Inde construit toujours plus de centrales au char­bon, etc.

Il n’y a pas de “tran­si­tion éner­gé­tique”, c’est un mythe, exposé, entre autres, par Jean-Baptiste Fres­soz dans son texte “Pour une histoire déso­rien­tée de l’éner­gie”, dont voici un extrait :

“La mauvaise nouvelle est que si l’his­toire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de tran­si­tion éner­gé­tique. On ne passe pas du bois au char­bon, puis du char­bon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’his­toire de l’éner­gie n’est pas celle de tran­si­tions, mais celle d’ad­di­tions succes­sives de nouvelles sources d’éner­gie primaire. L’er­reur de pers­pec­tive tient à la confu­sion entre rela­tif et absolu, entre local et global : si, au 20ème siècle, l’usage du char­bon décroît rela­ti­ve­ment au pétrole, il reste que sa consom­ma­tion croît conti­nû­ment, et que globa­le­ment, on n’en a jamais autant brûlé qu’en 2013.

S’ex­traire de l’ima­gi­naire tran­si­tion­niste n’est pas aisé tant il struc­ture la percep­tion commune de l’his­toire des tech­niques, scan­dée par les grandes inno­va­tions défi­nis­sant les grands âges tech­niques. À l’âge du char­bon succé­de­rait celui du pétrole, puis celui (encore à venir) de l’atome. On nous a récem­ment servi l’âge des éner­gies renou­ve­lables, celui du numé­rique, de la géné­tique, des nanos etc. Cette vision n’est pas seule­ment linéaire, elle est simple­ment fausse : elle ne rend pas compte de l’his­toire maté­rielle de notre société qui est fonda­men­ta­le­ment cumu­la­tive.”

Le constat est sans appel, et il empire. Avec l’in­dus­tria­li­sa­tion des pays en déve­lop­pe­ments, de l’Afrique, de l’Amé­rique du Sud, de l’Asie, la consom­ma­tion en matières premières ne va faire que grim­per en flèche, et avec elle les pollu­tions et les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales. Les diri­geants des grandes corpo­ra­tions mondiales, qui se fichent éper­du­ment de la situa­tion écolo­gique plané­taire, voient dans l’élec­tri­fi­ca­tion des pays en déve­lop­pe­ment, dans leur reliage à la société indus­trielle de consom­ma­tion d’objets super­flus et toxiques, une oppor­tu­nité de crois­sance, de profits, d’ex­pan­sion. Le mode de vie dont on sait qu’il est large­ment insou­te­nable dans les pays dits “déve­lop­pés”, ils l’éten­dront au monde entier.

C’est en cela que l’op­ti­misme de beau­coup trop de gens, qui les pousse à croire en un salut par l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, en un réfor­misme de la civi­li­sa­tion, plutôt qu’à exiger son déman­tè­le­ment total, relève de l’auto-illu­sion­ne­ment, de l’illu­sion, et fina­le­ment du mensonge. Et c’est en cela qu’il est dange­reux, puisqu’il permet à tous les indi­vi­dus qui composent la civi­li­sa­tion indus­trielle de ratio­na­li­ser leur parti­ci­pa­tion à un problème qu’ils font alors durer, et empi­rer, mais avec l’es­poir qu’il finira un jour par cesser de s’ag­gra­ver, d’une façon ou d’une autre, une fois que suffi­sam­ment d’in­no­va­tions tech­no­lo­giques auront vu le jour.

Ainsi, au lieu de défendre le peu de nature sauvage qu’il reste, ils cherchent à défendre un mode de vie destruc­teur mais confor­table, dont ils ne supportent pas l’idée qu’il puisse ne pas être viable, pure­ment et simple­ment.

Ensuite parce qu’en se concen­trant sur quelques détails, quelques initia­tives qu’ils s’acharnent à consi­dé­rer comme “posi­tives”, mais qui ne le sont que très rare­ment (cf. le mythe des éner­gies renou­ve­lables), ils occultent la réalité massive des faits, qui nous indique très clai­re­ment un empi­re­ment constant de la situa­tion, et n’en mesurent abso­lu­ment pas l’ur­gence.

La néces­sité de renon­cer à l’in­dus­tria­lisme, et donc à la produc­tion de masse de hautes-tech­no­lo­gies, d’objets élec­tro­niques et élec­tro­mé­na­gers en tous genres, de marchan­dises alimen­taires usinées en tous genres, de médi­ca­ments phar­ma­ceu­tiques indus­triels en tous genres, etc., est donc repous­sée, au béné­fice d’éco-inno­va­tions menson­gères, et au détri­ment de la nature. Et cela, nous pouvons tous le consta­ter, partout et tous les jours.

Bien sûr, des campagnes de propa­gande média­tique massive, qui servent à entre­te­nir le mythe de ces “illu­sions vertes”, ainsi que les quali­fie le cher­cheur améri­cain Ozzie Zehner, sont diffu­sées en continu. Campagnes qui leurrent le grand public en lui racon­tant que le chan­ge­ment clima­tique est l’en­nemi numéro 1, tandis qu’il est “l’ef­fet secon­daire d’un mode de vie déjà profon­dé­ment nuisible pour la planète”, comme nous l’écri­vions dans un précé­dent article, où nous analy­sions la manière dont les médias de masse présentent la crise écolo­gique :

“En igno­rant les problèmes liés aux fonde­ments même du mode de vie urbain, en plaçant le chan­ge­ment clima­tique en ennemi numéro 1, l’agri­cul­ture en deuxième posi­tion, et le bracon­nage ensuite, le prin­ci­pal est passé sous silence. La mani­pu­la­tion est habile. Ils présentent alors une liste de problèmes qui semblent solubles, et dont les “solu­tions” ne mettent pas en danger le système écono­mique mondia­lisé de la civi­li­sa­tion indus­trielle, puisque au contraire, elles lui offrent de nouvelles possi­bi­li­tés de gains finan­ciers, avec la fameuse crois­sance “verte”. Les éner­gies “propres” (“vertes” ou “renou­ve­lables” selon le choix de l’équipe marke­ting) sont alors présen­tées comme une solu­tion au chan­ge­ment clima­tique, l’agri­cul­ture bio™ comme une solu­tion aux problèmes liés à l’agri­cul­ture indus­trielle, l’im­plé­men­ta­tion de plus de lois et de plus de règle­ments comme une solu­tion aux problèmes liés au bracon­nage, et ainsi de suite. Fonda­men­ta­le­ment, rien ne change. L’es­sen­tiel, selon eux, qui n’est pas la santé de la planète, pas la préser­va­tion de la biodi­ver­sité, mais la conti­nua­tion d’un mode de vie haute­ment tech­no­lo­gique et d’un ordre écono­mique inéga­li­taire (avec des puis­sants et des faibles, des pauvres et des riches), qui est le “progrès”, le “déve­lop­pe­ment” ou “la crois­sance”, est sauf.”

L’em­pire de l’illu­sion ne doit jamais se dissi­per. Son rôle prépon­dé­rant à travers l’his­toire des civi­li­sa­tions est décrit par Gustave Le Bon dans son livre sur “la psycho­lo­gie des foules” :

“Depuis l’au­rore des civi­li­sa­tions les foules ont toujours subi l’in­fluence des illu­sions. C’est aux créa­teurs d’illu­sions qu’elles ont élevé le plus de temples, de statues et d’au­tels. Illu­sions reli­gieuses jadis, illu­sions philo­so­phiques et sociales aujourd’­hui, on retrouve toujours ces formi­dables souve­raines à la tête de toutes les civi­li­sa­tions qui ont succes­si­ve­ment fleuri sur notre planète. C’est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chal­dée et de l’Égypte, les édifices reli­gieux du moyen âge, que l’Eu­rope entière a été boule­ver­sée il y a un siècle, et il n’est pas une seule de nos concep­tions artis­tiques, poli­tiques ou sociales qui ne porte leur puis­sante empreinte. […] L’illu­sion sociale règne aujourd’­hui sur toutes les ruines amon­ce­lées du passé, et l’ave­nir lui appar­tient. Les foules n’ont jamais eu soif de véri­tés. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préfé­rant déifier l’er­reur, si l’er­reur les séduit. Qui sait les illu­sion­ner est aisé­ment leur maître; qui tente de les désillu­sion­ner est toujours leur victime.”

Ce rôle pour­rait être comparé à celui du Soma du fameux roman d’Al­dous Huxley, “Le meilleur des mondes”, tel qu’il le décrit lui-même :

“La ration de soma quoti­dienne était une garan­tie contre l’inquié­tude person­nelle, l’agi­ta­tion sociale et la propa­ga­tion d’idées subver­sives. Karl Marx décla­rait que la reli­gion était l’opium du peuple, mais dans le Meilleur des Mondes la situa­tion se trou­vait renver­sée : l’opium, ou plutôt le soma, était la reli­gion du peuple. Comme elle, il avait le pouvoir de conso­ler et de compen­ser, il faisait naître des visions d’un autre monde, plus beau, il donnait l’es­poir, soute­nait la foi et encou­ra­geait la charité.

[…] Le soma de ma fable avait non seule­ment la propriété de tranquilli­ser, d’hal­lu­ci­ner et de stimu­ler, mais aussi d’aug­men­ter la sugges­ti­bi­lité et pouvait donc être utilisé pour renfor­cer les effets de la propa­gande gouver­ne­men­tale.”

Le jour­na­liste austra­lien John Pilger, grand repor­ter de guerre indé­pen­dant, dont nous avons sous-titré le dernier (excellent) docu­men­taire, inti­tulé “The Coming War On China” (en français : La menace d’une guerre contre la Chine), qui vient de sortir en décembre 2016, écrit que “les véri­tés offi­cielles sont souvent de puis­santes illu­sions”. Toute son œuvre, tous ses films docu­men­taires et ses livres, sont une dénon­cia­tion des mani­pu­la­tions et des illu­sions qu’en­tre­tiennent les puis­sants dans leur quête de contrôle et de pouvoir.

Le mythe des ONG

ou Comment l’ONG-isation étouffe la résis­tance

Parmi cet ensemble de “puis­santes illu­sions”, on retrouve le secteur des ONG, qui joue un rôle de plus en plus grand dans l’in­gé­nie­rie sociale, très bien dénoncé par l’au­teure et mili­tante indienne Arund­hati Roy :

“La plupart des ONG sont finan­cées et patron­nées par les agences d’aide au déve­lop­pe­ment, qui sont à leur tour finan­cées par les gouver­ne­ments occi­den­taux, la Banque mondiale, les Nations unies et quelques entre­prises multi­na­tio­nales. Sans être iden­tiques, ces agences font partie d’un ensemble poli­tique aux contours flous qui super­vise le projet néoli­bé­ral et dont la demande prio­ri­taire est d’ob­te­nir des coupes dras­tiques dans les dépenses gouver­ne­men­tales.

[…] Au bout du compte — sur une plus petite échelle, mais de manière plus insi­dieuse — le capi­tal mis à la dispo­si­tion des ONG joue le même rôle dans les poli­tiques alter­na­tives que les capi­taux spécu­la­tifs qui entrent et sortent des écono­mies des pays pauvres. Il commence par dicter l’ordre du jour. Il trans­forme ensuite la confron­ta­tion en négo­cia­tion. Il dépo­li­tise la résis­tance et inter­fère avec les mouve­ments popu­laires locaux, qui sont tradi­tion­nel­le­ment indé­pen­dants. Les ONG manient des budgets leur permet­tant d’em­ployer des person­nels locaux, qui auraient autre­ment été des mili­tants dans les mouve­ments de résis­tance, mais qui désor­mais peuvent sentir qu’ils font le bien de manière immé­diate et créa­tive (et tout cela en gagnant leur vie). La résis­tance poli­tique réelle n’offre pas ce genre de raccour­cis.

L’ONG-isation de la poli­tique menace de trans­for­mer la résis­tance en un travail cour­tois, raison­nable, payé, et en 35h. Avec quelques bonus en plus. La vraie résis­tance a de vrais coûts. Et aucun salaire.”

Financé par les mêmes capi­taux qui dirigent l’éco­no­mie mondiale, le secteur des ONG ne s’op­pose pas à l’ordre insti­tu­tion­nel actuel mais lui sert à désa­mor­cer la contes­ta­tion, en trans­for­mant des hordes de mani­fes­tants en lobbyistes pour divers secteur indus­triels de la crois­sance soi-disant “verte”, par exemple.

Le jour­na­liste français Fabrice Nico­lino, dans son livre “Qui a tué l’éco­lo­gie”, ajoute d’ailleurs, à propos des grandes ONG écolo­gistes françaises, que :

“Leur bara­tin, car c’en est un, consiste à pleur­ni­cher chaque matin sur la destruc­tion de la planète, avant d’al­ler s’at­ta­bler le midi avec l’in­dus­trie, dont le rôle morti­fère est central, puis d’al­ler conver­ser avec ces chefs poli­tiques impuis­sants, pervers et mani­pu­la­teurs qui ne pensent qu’à leur carrière avant de signer les auto­ri­sa­tions du désastre en cours.

On hésite devant le quali­fi­ca­tif. Misé­rable, minable, honteux, déri­soire, tragi­co­mique ? Qu’im­porte. Les écolo­gistes de salon ont failli pour de multiples raisons, que j’ai essayé d’en­tre­voir dans ce livre. Certains d’entre eux demeurent valeu­reux, et je ne doute pas de les croi­ser sur ma route, ni même de chemi­ner de concert. […]

Je ne crois pas être — toujours — naïf. On ne proclame pas une nouvelle époque. Nul décret ne peut venir à bout des vieilles lunes exté­nuées. Le mouve­ment écolo­giste français, sous sa forme actuelle, doit dispa­raitre. Peut-être bien, au passage, chan­ger de nom. Mais un tel mouve­ment des idées et des âmes ne se conçoit pas sans un sursaut histo­rique de la société. Il faudra donc, s’ils se produisent toute­fois, des trem­ble­ments de terre d’une vaste ampleur, capables d’en­fouir ce qui est mort, et de lais­ser s’épa­nouir ce qui défend réel­le­ment la vie.

La jeunesse, non parce qu’elle serait plus maligne, mais pour la seule raison qu’elle est l’ave­nir, est la condi­tion sine qua non du renou­veau. Je n’ai aucun conseil à donner, je me contente de rêver d’une insur­rec­tion de l’es­prit, qui mettrait sens dessus dessous les prio­ri­tés de notre monde malade. On verra. Je verrai peut-être. Il va de soi que le livre que vous lisez sera vili­pendé, et je dois avouer que j’en suis satis­fait par avance. Ceux que je critique si fonda­men­ta­le­ment n’ont d’autre choix que de me trai­ter d’ex­tré­miste, et de prépa­rer discrè­te­ment la cami­sole de force. Grand bien leur fasse dans leurs bureaux bien chauf­fés!

Moi, depuis toujours, je place mon enga­ge­ment du côté des gueux de ce monde en déroute. Chez les paysans pauvres d’Afrique ou de l’Inde, chez les mingong — 200 millions de vaga­bonds — chinois, chez les Inuits assom­més par le “progrès” en marche, chez les Indiens de l’Ama­zo­nie ou les autoch­tones des îles Anda­man. Autant vous avouer que je me fous roya­le­ment des états d’âme des petits marquis pari­siens de la galaxie écolo-mondaine. La vérité, certaine à mes yeux, est que ces gens ne sont pas à la hauteur des évène­ments. Ils ne sont pas les seuls. Ils ne sont pas les premiers. Ils risquent de ne pas être les derniers.

La tâche était trop lourde pour eux, très simple­ment. Sauver la planète, cela va bien si l’on mène le combat depuis les confor­tables arènes pari­siennes. Mais affron­ter le système indus­triel, mené par une oligar­chie plus inso­lente de ses privi­lèges qu’au­cune autre du passé, c’est une autre affaire. Il faudrait nommer l’ad­ver­saire, qui est souvent un ennemi. Rappe­ler cette évidence que la société mondiale est stra­ti­fiée en classes sociales aux inté­rêts évidem­ment contra­dic­toires. Assu­mer la pers­pec­tive de l’af­fron­te­ment. Admettre qu’au­cun chan­ge­ment radi­cal n’a jamais réussi par la discus­sion et la persua­sion. Recon­naître la néces­sité de combats immé­diats et sans rete­nue. Par exemple, et pour ne prendre que notre petit pays, empê­cher à toute force la construc­tion de l’aé­ro­port nantais de Notre-Dame-des-Landes, pour­chas­ser sans relâche les promo­teurs crimi­nels des dits biocar­bu­rants, dénon­cer dès main­te­nant la pers­pec­tive d’une exploi­ta­tion massive des gaz de schistes, qui sera proba­ble­ment la grande bataille des prochaines années.

[…] Il faudrait enfin savoir ce que nous sommes prêts à risquer person­nel­le­ment pour enrayer la machine infer­nale. Et poser sans frémir la ques­tion du danger, de la prison, du sacri­fice. Car nous en sommes là, n’en déplaise aux Bisou­nours qui voudraient telle­ment que tout le monde s’em­brasse à la manière de Folle­ville.

Au lieu de quoi la gran­diose pers­pec­tive de remettre le monde sur ses pieds se limite à trier ses ordures et éteindre la lumière derrière soi. Les plus coura­geux iront jusqu’à envoyer un message élec­tro­nique de protes­ta­tion et faire du vélo trois fois par semaine, se nour­ris­sant bien entendu de produits bio. J’ai l’air de me moquer, mais pas de ceux qui croient agir pour le bien public. J’at­taque en fait cette immense coali­tion du “déve­lop­pe­ment durable” qui a inté­rêt à faire croire à des fadaises. Car ce ne sont que de terribles illu­sions. Il est grave, il est même crimi­nel d’en­traî­ner des millions de citoyens inquiets dans des voies sans issue.

Non, il n’est pas vrai qu’a­che­ter des lampes à basse consom­ma­tion chan­gera quoi que ce soit à l’état écolo­gique du monde. La machine broie et digère tous ces gestes hélas déri­soires, et conti­nue sa route. Pis, cela donne bonne conscience. Les plus roublards, comme au temps des indul­gences catho­liques, voyagent en avion d’un bout à l’autre de la terre autant qu’ils le souhaitent, mais compensent leur émis­sion de carbone en payant trois francs six sous censés servir à plan­ter quelques arbres ailleurs, loin des yeux. On ne fait pas de barrage contre l’océan Paci­fique, non plus qu’on ne videra jamais la mer avec une cuiller à café. Les dimen­sions du drame exigent de tout autres mesures. Et il y a pire que de ne rien faire, qui est de faire semblant. Qui est de s’es­ti­mer quitte, d’at­teindre à la bonne conscience, et de croire qu’on est sur la bonne voie, alors qu’on avance en aveugle vers le mur du fond de l’im­passe.”

Dans un récent article où nous résu­mons le travail de la jour­na­liste cana­dienne Cory Morning­star, cette critique des grandes ONG écolo­gistes est large­ment détaillée. En analy­sant le discours de la prin­ci­pale d’entre elles, finan­cée par les Rocke­fel­ler et par Warren Buffett, entre autres, à savoir l’ONG 350.org, elle expose clai­re­ment en quoi “le but n’est plus de proté­ger la nature et toutes les créa­tures vivantes. Au contraire, l’objec­tif est désor­mais de privi­lé­gier la tech­no­lo­gie au détri­ment du monde natu­rel et du vivant. De soute­nir une “révo­lu­tion pour les éner­gies propres”, aux frais du peu qu’il reste de nature et de vie non-humaine, et au béné­fice de la satis­fac­tion des désirs des civi­li­sés”.

En plus de l’ONG-isation de la résis­tance que dénoncent Arund­hati Roy et Fabrice Nico­lino, la culture de la célé­brité, de plus en plus prégnante, parti­cipe elle aussi de cette “coali­tion du déve­lop­pe­ment durable qui a inté­rêt à faire croire en des fadaises”. En ce sens le secteur des ONG et la culture de la célé­brité (qui font partie du complexe indus­triel non-lucra­tif, dont parle Cory Morning­star) rejoignent et encou­ragent l’éco­ci­toyen­nisme que nous abor­de­rons plus loin.

L’in­dus­trie des panneaux solaires requiert de multiples maté­riaux listés en avril 2016 par le site Resource Inves­tor, dont, entre autres : l’ar­se­nic (semi-conduc­teur), l’alu­mi­nium, le bore (semi-conduc­teur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photo­vol­taïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photo­vol­taïques), le gallium, l’in­dium (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), le mine­rai de fer (acier), le molyb­dène (cellules PV), le phos­phore, le sélé­nium, le sili­cium, l’argent, le tellure et le titane. La mine ci-dessus produit (entre autres) du cadmium et de l’argent. Peu importe le type de panneau solaire que vous parve­nez à imagi­ner, vous aurez besoin de métaux et d’autres ressources en quan­ti­tés indus­trielles. Et c’est cela même qui garan­tit le carac­tère anti-écolo­gique de l’in­dus­trie des renou­ve­lables comme de toutes les indus­tries.

Pers­pec­tives

Mais avant, termi­nons notre bilan. Toutes les tendances actuelles l’in­diquent sans l’ombre d’un doute : la civi­li­sa­tion ne cesse de croître, démo­gra­phique­ment comme géogra­phique­ment, de s’étendre et d’en­glou­tir toujours plus de biomes, préci­pi­tant toujours plus d’es­pèces vers l’ex­tinc­tion, année après année (des espèces aussi symbo­liques que les girafes, les éléphants et les guépards sont désor­mais grave­ment mena­cées) ; la fonte de l’Arc­tique à cause du réchauf­fe­ment clima­tique incite des indus­triels de tous bords à orga­ni­ser des confé­rences pour discu­ter de l’uti­li­sa­tion de l’es­pace ainsi dégagé (forages pétro­liers ? exploi­ta­tions minières ? tourisme de masse ? trans­ports commer­ciaux ? tout est mis sur le tapis) ; les États-Unis et la Chine connaissent des tensions crois­santes, et renforcent leurs arse­naux mili­taires (et nucléaires) ; les États-Unis et la Russie connaissent des tensions crois­santes, et renforcent leurs arse­naux mili­taires (et nucléaires) ; la Russie déve­loppe actuel­le­ment un missile appelé “Satan II”, porteur de plus de 10 têtes nucléaires, et capable d’anéan­tir instan­ta­né­ment du globe une zone aussi grande que la France ; le commerce d’ar­me­ment de la France est d’ailleurs floris­sant, elle qui vient de vendre 12 sous-marins nucléaires à l’Aus­tra­lie, pour­rait être, d’ici 2020, le deuxième vendeur d’arme du monde, devant la Russie ; le pôle Nord connait actuel­le­ment des tempé­ra­tures de 30°C plus chaudes que les normales ; l’in­dus­tria­li­sa­tion (le déve­lop­pe­ment) de l’Afrique (et des pays “en déve­lop­pe­ment”) accé­lère ; des projets destruc­teurs d’ex­trac­tions minières bour­geonnent actuel­le­ment un peu partout dans le monde, en France, en Austra­lie, en Afrique, en Guyane, au fond des mers ou au Groen­land ; la consom­ma­tion en gadgets élec­tro­niques toxiques et alié­nants (télé­vi­sions, portables, smart­phones, tablettes, etc.) est en augmen­ta­tion constante, et explose dans les pays en déve­lop­pe­ment, avec leur indus­tria­li­sa­tion, (la civi­li­sa­tion du diver­tis­se­ment indus­triel de masse peut se targuer de ce qu’1,4 milliards de foyers sur les 1,8 que compte l’hu­ma­nité possèdent au moins une télé­vi­sion ! un nombre qui ne cesse de croître, nous indiquant l’ex­pan­sion de la société du spec­tacle et la progres­sion de la stan­dar­di­sa­tion du monde) ; fina­le­ment, tous les indi­ca­teurs de bonne santé écolo­gique clignotent d’un rouge de plus en plus vif.

Et pour­tant, le gros du mouve­ment écolo­giste se leurre complè­te­ment dans l’écoci­toyen­nisme en défen­dant “le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables” (et les autres gestes de l’éco­ci­toyen modèle, suggé­rés par les brochures offi­cielles publiées par l’ONU, et par les diffé­rents gouver­ne­ments), cf. le dernier film de Marie-Monique Robin (et le mouve­ment des “coli­bris”, avec Cyril Dion, Pierre Rabhi & Co.), où l’on s’ex­ta­sie égale­ment de ce qu’une char­rette tirée par un cheval remplace l’au­to­bus dans un petit village en Alsace. Ce qui serait drôle si ce n’était tragique.

Le combat psycho­lo­gique, physique et poli­tique diffi­cile qui doit être mené ne doit certai­ne­ment pas avoir de tels objec­tifs, qui s’ins­crivent dans un réfor­misme tout à fait illu­soire, qui, même s’il était géné­ra­lisé, ne stop­pe­rait pas la destruc­tion de la planète.

Tant qu’à la tête des états, et de la civi­li­sa­tion indus­trielle qu’ils composent, on retrou­vera des insti­tu­tions inhu­maines, expan­sion­nistes et destruc­trices comme la corpo­ra­to­cra­tie mondiale actuelle, ce conglo­mé­rat de banques, de multi­na­tio­nales, de super­puis­sances étatiques, et de complexes mili­taro-indus­triels, la situa­tion ne cessera d’em­pi­rer. Et ce ne sont pas des char­rettes tirées par des chevaux qui les mettront hors d’état de nuire (parce que dans quelques villages des char­rettes rempla­ce­ront des bus, la France va cesser de vendre des sous-marins nucléaires à l’Aus­tra­lie ? Concep­tion étrange de la poli­tique ou igno­rance volon­taire des vrais problèmes ?). Encore moins des centrales solaires, puisqu’ils en sont les béné­fi­ciaires (les grands projets de parcs éoliens, de centrales solaires, etc., sont le fait de multi­na­tio­nales et de grands groupes indus­triels qui inves­tissent par ailleurs dans tous les autres aspects anti-écolo­giques de la civi­li­sa­tion, plus de détails à la fin de cet article). D’ailleurs, un certain nombre d’en­tre­prises extrac­ti­vistes alimentent leurs instal­la­tions minières à l’aide d’éner­gies renou­ve­lables (solaire et éolien, prin­ci­pa­le­ment).

(Un autre exemple qui nous montre en quoi le réfor­misme de ces écoci­toyens tente à peine d’adou­cir les formes sans se rendre compte que même le fond est problé­ma­tique : même si le choix des basses tech­no­lo­gies (low-tech) comme la trac­tion animale est une bonne chose, il ne suffit pas de trou­ver le moyen le plus écolo­gique possible pour emme­ner les enfants à l’école, il faudrait avant cela se deman­der si l’école est une bonne chose.)

Pendant que de joyeux “écolo­gistes” essaient de combi­ner un maxi­mum de gestes écoci­toyens pour sauver la planète, en écono­mi­sant de l’eau, ou en remplaçant un bus scolaire par un cheval et une char­rette, ailleurs, des capi­ta­listes construisent des terrains de golf extrê­me­ment consom­ma­teur en eau, des villes en plein déserts se déve­loppent et des chevaux sont rempla­cés par des bus dans des pays en déve­lop­pe­ment. Le déve­lop­pe­ment “durable” parti­cipe d’ailleurs lui aussi de la stan­dar­di­sa­tion du monde dénon­cée par le poli­to­logue James C. Scott, et qui ne cesse de progres­ser:

Le prin­ci­pal facteur d’ex­tinc­tion n’est nul autre que l’en­nemi juré de l’anar­chiste, l’État, et en parti­cu­lier l’État-nation moderne. L’es­sor du module poli­tique moderne et aujourd’­hui hégé­mo­nique de l’État-nation a déplacé et ensuite écrasé toute une série de formes poli­tiques verna­cu­laires : des bandes sans État, des tribus, des cités libres, des confé­dé­ra­tions de villes aux contours souples, des commu­nau­tés d’es­claves marrons et des empires. À leur place, désor­mais, se trouve partout un modèle verna­cu­laire unique : l’État-nation de l’At­lan­tique Nord, tel que codi­fié au XVIIème siècle et subsé­quem­ment déguisé en système univer­sel. En prenant plusieurs centaines de mètres de recul et en ouvrant grand les yeux, il est éton­nant de consta­ter à quel point on trouve, partout dans le monde, pratique­ment le même ordre insti­tu­tion­nel: un drapeau natio­nal, un hymne natio­nal, des théâtres natio­naux, des orchestres natio­naux, des chefs d’État, un parle­ment (réel ou fictif), une banque centrale, une liste de minis­tères, tous plus ou moins les mêmes et tous orga­ni­sés de la même façon, un appa­reil de sécu­rité, etc. […]

Une fois en place, l’État (nation) moderne a entre­pris d’ho­mo­gé­néi­ser sa popu­la­tion et les pratiques verna­cu­laires du peuple, jugées déviantes. Presque partout, l’État a procédé à la fabri­ca­tion d’une nation: la France s’est mise à créer des Français, l’Ita­lie des Italiens, etc.

Cette tâche suppo­sait un impor­tant projet d’ho­mo­gé­néi­sa­tion. Une grande diver­sité de langues et de dialectes, souvent mutuel­le­ment inin­tel­li­gibles, a été, prin­ci­pa­le­ment par la scola­ri­sa­tion, subor­don­née à une langue natio­nale, qui était la plupart du temps le dialecte de la région domi­nante. Ceci a mené à la dispa­ri­tion de langues, de litté­ra­tures locales, orales et écrites, de musiques, de récits épiques et de légendes, d’un grand nombre d’uni­vers porteurs de sens. Une énorme diver­sité de lois locales et de pratiques a été rempla­cée par un système natio­nal de droit qui était, du moins au début, le même partout.

Une grande diver­sité de pratiques d’uti­li­sa­tion de la terre a été rempla­cée par un système natio­nal de titres, d’en­re­gis­tre­ment et de trans­fert de propriété, afin d’en faci­li­ter l’im­po­si­tion. Un très grand nombre de péda­go­gies locales (appren­tis­sage, tuto­rat auprès de “maîtres” nomades, guéri­son, éduca­tion reli­gieuse, cours infor­mels, etc.) a géné­ra­le­ment été remplacé par un seul et unique système scolaire natio­nal.

[…] Aujourd’­hui, au-delà de l’État-nation comme tel, les forces de la stan­dar­di­sa­tion sont repré­sen­tées par des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. L’objec­tif prin­ci­pal d’ins­ti­tu­tions comme la Banque mondiale, le FMI, I’OMC, l’Unesco et même l’Uni­cef et la Cour inter­na­tio­nale est de propa­ger partout dans le monde des stan­dards norma­tifs (des “pratiques exem­plaires”) origi­naires, encore une fois, des nations de l’At­lan­tique Nord. Le poids finan­cier de ces agences est tel que le fait de ne pas se confor­mer à leurs recom­man­da­tions entraîne des péna­li­tés consi­dé­rables qui prennent la forme d’an­nu­la­tions de prêts et de l’aide inter­na­tio­nale. Le char­mant euphé­misme “harmo­ni­sa­tion” désigne main­te­nant ce proces­sus d’ali­gne­ment insti­tu­tion­nel. Les socié­tés multi­na­tio­nales jouent égale­ment un rôle déter­mi­nant dans ce projet de stan­dar­di­sa­tion. Elles aussi pros­pèrent dans des contextes cosmo­po­lites fami­liers et homo­gé­néi­sés où l’ordre légal, la régle­men­ta­tion commer­ciale, le système moné­taire, etc. sont uniformes. De plus, elles travaillent constam­ment, par la vente de leurs produits et services et par la publi­cité, à fabriquer des consom­ma­teurs, dont les goûts et les besoins sont leur matière première.

[…] Le résul­tat est une sévère réduc­tion de la diver­sité cultu­relle, poli­tique et écono­mique, c’est-à-dire une homo­gé­néi­sa­tion massive des langues, des cultures, des systèmes de propriété, des formes poli­tiques et, surtout, des sensi­bi­li­tés et des mondes vécus qui leur permettent de perdu­rer. Il est main­te­nant possible de se proje­ter avec angoisse au jour, dans un avenir rappro­ché, où l’homme d’af­faires de l’At­lan­tique Nord, en sortant de l’avion, trou­vera partout dans le monde un ordre insti­tu­tion­nel (des lois, des codes de commerce, des minis­tères, des systèmes de circu­la­tion, des formes de proprié­tés, des régimes fonciers, etc.) tout à fait fami­lier. Et pourquoi pas? Ces formes sont essen­tiel­le­ment les siennes. Seuls la cuisine, la musique, les danses et les costumes tradi­tion­nels demeu­re­ront exotiques et folk­lo­riques… bien que complè­te­ment commer­cia­li­sés.

L’évo­lu­tion de Kuala Lumpur, en Malai­sie. La crois­sance de villes (l’ur­ba­ni­sa­tion du monde) est une catas­trophe écolo­gique, en cours.

C’est d’un mouve­ment de résis­tance poli­tique orga­nisé dont nous avons besoin, capable de mettre hors d’état de nuire les systèmes de pouvoir domi­nants, pas d’in­di­vi­dus qui, sépa­ré­ment, tentent de faire au mieux au sein de struc­tures inéga­li­taires et d’in­fra­struc­tures intrin­sèque­ment anti­éco­lo­giques.

Soute­nir l’ins­tal­la­tion de panneaux solaires, d’éo­liennes, de soi-disant éner­gies “renou­ve­lables”, l’agri­cul­ture biolo­gique en tant que label inventé par et pour la société indus­trielle (qu’elle dévoie d’ailleurs de plus en plus), le tri des déchets, le fait de favo­ri­ser le vélo à la voiture, etc., toutes ces actions, ces écogestes, ce compor­te­ment de l’éco­ci­toyen modèle, ne s’ins­crivent pas dans une lutte contre les systèmes de pouvoirs, qui les encou­ragent d’ailleurs pater­nel­le­ment, ils tentent simple­ment de faire au mieux avec (seule­ment, ce mieux s’avère limité par défi­ni­tion). Non seule­ment leurs meilleurs efforts ne seront-ils jamais suffi­sants pour parve­nir à un mode de vie vrai­ment soute­nable, mais en plus, leurs initia­tives ne dérangent pas le moins du monde l’ordre insti­tu­tion­nel respon­sable du désastre.

Bercés de douces illu­sions sur l’ave­nir et captifs du mythe du progrès, les écoci­toyens ne supportent pas tout ce qui est conflic­tuel, et par là même, sont tota­le­ment inca­pables de résis­ter contre, puisqu’ils ne peuvent qu’être pour (posi­ti­visme et opti­misme mala­difs obligent). Ils en oublient que toute lutte implique un adver­saire, et que s’il y a des victimes c’est qu’il y a des agres­seurs. Ils espèrent illu­soi­re­ment que ceux qui tirent profits de l’état des choses, et qui l’im­posent à l’aide de la violence, chan­ge­ront et cesse­ront de le faire parce que quelques citoyens le demandent genti­ment.

Cette inca­pa­cité à connaître son ennemi, comme l’écri­vait Sun Tzu, et même à recon­naître qu’il existe un ennemi, chez beau­coup de mili­tants des luttes socio-écolo­giques, notam­ment chez les écoci­toyen­nistes et chez la plupart des habi­tants de la civi­li­sa­tion indus­trielle en géné­ral (qui, pour beau­coup, ne remarquent même pas ou refusent d’ad­mettre la servi­tude moderne qui carac­té­rise leur condi­tion), s’ex­plique en partie par le revi­re­ment séman­tique opéré dans le langage offi­ciel. Très bien décrits par Franck Lepage et ses cama­rades de la SCOP Le Pavé, les chan­ge­ments effec­tués dans la termi­no­lo­gie employée par les insti­tu­tions de pouvoir visent à faire dispa­raître toute notion de conflit, d’ex­ploi­ta­tion, de subor­di­na­tion, de soumis­sion, et fina­le­ment tout ce qui relève de l’injus­tice ou de l’iné­ga­lité. Ainsi, en faisant en sorte que le débat social soit dépourvu de toute notion conflic­tuelle, ceux au pouvoir garan­tissent la paix sociale. Privées des mots qui dési­gnent leur condi­tions réelles d’ex­ploi­tées, qui décrivent les rela­tions de pouvoir et hiérar­chiques pour ce qu’elles sont, les popu­la­tions se retrouvent inca­pables de penser leur état. Le pauvre n’est plus pauvre, il est défa­vo­risé, le balayeur devient un tech­ni­cien de surface, l’han­di­capé n’est plus qu’une personne à mobi­lité réduite, le licen­cie­ment devient un plan de sauve­garde de l’em­ploi, les employés deviennent des asso­ciés, les clochards des SDF, et ainsi de suite.

Dans le domaine des idées sur l’état de la planète, la règle de base est que tout ce qui pour­rait sembler néga­tif (destruc­tion, pilla­ge…) doit être évoqué par un terme posi­tif (progrès, flexi­bi­lité, moder­ni­sa­tion…). Rien n’est détruit, tout est “valo­risé”. Les défo­res­ta­tions et les extrac­tions minières sont quali­fiées de “déve­lop­pe­ment des ressources natu­relles”. Toutes ces mani­pu­la­tions séman­tiques désa­morcent jusqu’à la conscience des problèmes auxquels nous faisons face, au niveau social comme au niveau écolo­gique.

Nous étions présents lors de la diffu­sion du film docu­men­taire “Demain” à la COP21 en novembre 2015 à Paris. Après le film, une inter­ve­nante qui répon­dait à une ques­tion s’échi­nait à défendre l’idée selon laquelle les multi­na­tio­nales, les corpo­ra­tions, ne devaient pas être perçues comme des enne­mis, mais au contraire, que la “société civile” devait travailler main dans la main avec elles, qu’il fallait déve­lop­per un “parte­na­riat”, et d’autres idio­ties du genre. Voilà où en sont rendus les promo­teurs de l’éco­ci­toyen­nisme. Leur inca­pa­cité à effec­tuer un juste diagnos­tic de la situa­tion les amène à propo­ser des solu­tions qui n’en sont pas. A mauvais diagnos­tic, mauvais remède.

On peut égale­ment obser­ver l’om­ni­pré­sence de cette inca­pa­cité à recon­naître les causes profondes et histo­riques de notre situa­tion à travers les publi­ca­tions des médias soi-disant indé­pen­dants ou alter­na­tifs, comme Basta Mag et Repor­terre, dont les analyses se limitent bien souvent à de l’éco­lo­gie capi­ta­liste, anthro­po­cen­trée (tein­tée de supré­ma­cisme humain), bien loin de l’éco­lo­gie biocen­triste et de la biophi­lie. Un exemple. Hervé Kempf, le fonda­teur de Repor­terre, s’ap­prête à publier un nouveau livre en janvier 2017, inti­tulé “Tout est prêt pour que tout empire – 12 leçons pour éviter la catas­trophe”, dont on peut lire ce qui suit dans la présen­ta­tion :

“Désastre écologique, néo-libé­ra­lisme, terro­risme : voici les trois menaces qui obscur­cissent le présent. On pour­rait les croire distinctes. Elles sont les mani­fes­ta­tions enche­vê­trées d’une évolu­tion commune amor­cée au début des années 1980.”

Le désastre écolo­gique (et poli­tique, et social) a commencé il y a bien plus long­temps que cela, comme nous le souli­gnons plus haut. Ne pas le comprendre ou ne pas en parler, c’est occul­ter les pratiques humaines qui posent problème depuis des millé­naires, et auxquelles on doit la trans­for­ma­tion du crois­sant fertile en un désert, ainsi que celle du pour­tour médi­ter­ra­néen, comme le Nord de l’Afrique et la Grèce, qui étaient densé­ment boisés avant l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion. A ce sujet, le célèbre anthro­po­logue Jared Diamond a écrit un article inti­tulé “La pire erreur de l’his­toire de l’hu­ma­nité”, que nous avons traduit et publié, où il revient sur les consé­quences désas­treuses de la propa­ga­tion de l’agri­cul­ture durant le néoli­thique, égale­ment résu­mées par Robert Sapolsky (cher­cheur en neuro­bio­lo­gie à l’uni­ver­sité de Stand­ford), dans son livre “Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ul­cère?” :

“L’agri­cul­ture est une inven­tion humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stupides de tous les temps. Les chas­seurs-cueilleurs pouvaient subsis­ter grâce à des milliers d’ali­ments sauvages. L’agri­cul­ture a changé tout cela, créant une dépen­dance acca­blante à quelques dizaines d’ali­ments domes­tiqués, nous rendant vulné­rable aux famines, aux inva­sions de saute­relles et aux épidé­mies de mildiou. L’agri­cul­ture a permis l’ac­cu­mu­la­tion de ressources produites en surabon­dance et, inévi­ta­ble­ment, à l’ac­cu­mu­la­tion inéqui­table ; ainsi la société fut stra­ti­fiée et divi­sée en classes, et la pauvreté fina­le­ment inven­tée.”

Hippo­crate a très perti­nem­ment souli­gné que : “Si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui deman­der s’il est prêt à suppri­mer les causes de sa mala­die. Alors seule­ment il est possible de l’éli­mi­ner”. Bien évidem­ment, si vous deman­dez aux écoci­toyens, à la plupart de ceux qui se défi­nissent comme “écolo­gistes” ou à la plupart des civi­li­sés, s’ils sont prêts à renon­cer à la produc­tion indus­trielle d’élec­tri­cité (et aux autres infra­struc­tures indus­trielles), et, plus géné­ra­le­ment, au confort tech­no­lo­gique moderne, ainsi qu’à l’éco­no­mie mondia­li­sée, et à aban­don­ner les villes comme mode d’ha­bi­tat, ils vous répon­dront proba­ble­ment par la néga­tive. D’où l’im­pos­si­bi­lité d’éli­mi­ner la mala­die, puisqu’ils s’y accrochent, convain­cus qu’elle est en mesure de produire son propre remède, d’une façon ou d’une autre. Nous en reve­nons à ce que nous avions écrit plus haut, “ils cherchent à défendre un mode de vie destruc­teur mais confor­table, dont ils ne supportent pas l’idée qu’il puisse ne pas être viable, pure­ment et simple­ment”.

Vers la fin de son livre “L’État”, écrit en 1949, Bernard Char­bon­neau aborde en quelque sorte cette idée :

Et main­te­nant que propo­sez-vous ? — Car la réac­tion de l’in­di­vidu moderne n’est pas de recher­cher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonc­tion de laquelle doit s’éta­blir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit la ou je suis : au fond d’un abime d’im­pos­si­bi­li­tés. Alors m’im­pu­tant la situa­tion déses­pé­rante qui tient a un monde tota­li­taire, il me repro­chera de détruire systé­ma­tique­ment l’es­poir. “Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solu­tion appor­tez-vous ? — Sous- entendu, s’il n’y a pas d’is­sue a la situa­tion qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me déses­pé­rez” … Et effec­ti­ve­ment je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impos­si­bi­lité n’exis­te­rait pas pour sa conscience.

Vers la fin de son livre “Le jardin de Baby­lone”, écrit en 1969, il écrit :

En réalité il n’y a proba­ble­ment pas de solu­tion au sein de la société indus­trielle telle qu’elle nous est donnée.[…] Pour nous et surtout pour nos descen­dants, il n’y a pas d’autres voies qu’une véri­table défense de la nature.

Ce à quoi nous ajou­tons qu’il n’y a effec­ti­ve­ment pas d’is­sue et pas de solu­tion pour faire en sorte que la civi­li­sa­tion indus­trielle, ses infra­struc­tures et ses hautes tech­no­lo­gies, perdurent sans détruire la planète jusqu’à se détruire elles-mêmes. Les pratiques qui leurs sont néces­saires sont intrin­sèque­ment anti­éco­lo­giques, comme nous avons tenté de l’ex­po­ser.

Égarés par le langage insi­dieux du pouvoir, rassu­rés par l’op­ti­misme menson­ger de l’idéo­lo­gie du “progrès”, et persua­dés que tout va bien finir dans le meilleur des mondes (duquel ils sont déjà prison­niers), ils ne perçoivent pas l’em­prise de ce que décrit le jour­na­liste améri­cain Chris Hedges dans son article “Notre manie d’es­pé­rer est une malé­dic­tion” :

“La croyance naïve selon laquelle l’his­toire est linéaire, et le progrès tech­nique toujours accom­pa­gné d’un progrès moral, est une forme d’aveu­gle­ment collec­tif. Cette croyance compro­met notre capa­cité d’ac­tion radi­cale et nous berce d’une illu­sion de sécu­rité. Ceux qui s’ac­crochent au mythe du progrès humain, qui pensent que le monde se dirige inévi­ta­ble­ment vers un état mora­le­ment et maté­riel­le­ment supé­rieur, sont les captifs du pouvoir. Seuls ceux qui acceptent la possi­bi­lité tout à fait réelle d’une dysto­pie, de la montée impi­toyable d’un tota­li­ta­risme insti­tu­tion­nel, renforcé par le plus terri­fiant des dispo­si­tifs de sécu­rité et de surveillance de l’his­toire de l’hu­ma­nité, sont suscep­tibles d’ef­fec­tuer les sacri­fices néces­saires à la révolte.

L’as­pi­ra­tion au posi­ti­visme, omni­pré­sente dans notre culture capi­ta­liste, ignore la nature humaine et son histoire. Cepen­dant, tenter de s’y oppo­ser, énon­cer l’évi­dence, à savoir que les choses empirent, et empi­re­ront peut-être bien plus encore prochai­ne­ment, c’est se voir exclure du cercle de la pensée magique qui carac­té­rise la culture états-unienne et la grande majo­rité de la culture occi­den­tale. La gauche est tout aussi infec­tée par cette manie d’es­pé­rer que la droite. Cette manie obscur­cit la réalité, au moment même où le capi­ta­lisme mondial se désin­tègre, et avec lui l’en­semble des écosys­tèmes, nous condam­nant poten­tiel­le­ment tous.”

Nous avons besoin, le monde entier a besoin, que la civi­li­sa­tion et ses insti­tu­tions (états, corpo­ra­tions) dispa­raissent. Nous avons besoin, le monde entier a besoin, que son infra­struc­ture destruc­trice soit déman­te­lée (les villes, les réseaux de trans­ports, de commu­ni­ca­tions, éner­gé­tiques, les barrages, etc.). Que cela passe par un effon­dre­ment subit ou provoqué de la société indus­trielle — qui, de toute manière, ne connai­tra pas d’autre dénoue­ment du fait de son insou­te­na­bi­lité écolo­gique.

Préci­sons aussi que nous ne plai­dons pas  — que — pour un aban­don immé­diat et brutal des socié­tés indus­trielles avec la créa­tion d’une multi­pli­ci­tés de cultures biocen­tristes de type chasse-cueillette (four­ra­geage), ancrées dans leur terri­toire écolo­gique spéci­fique. Une tran­si­tion pour­rait proba­ble­ment être envi­sa­gée ou envi­sa­geable. Seule­ment, elle n’est pas en vue, puisque nos analyses ne soulignent pas simple­ment que la plupart des initia­tives actuelles sont insuf­fi­santes, mais égale­ment qu’elles béné­fi­cient à la perpé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de ses pratiques et acti­vi­tés nuisibles pour le monde natu­rel.

Que voulons-nous ?

Quelle que soit la forme de la société qui émer­gera des ruines du système indus­triel, il est certain que la plupart des gens y vivront proches de la nature parce que, en l’ab­sence de tech­no­lo­gie avan­cée, c’est la seule façon dont les hommes peuvent vivre. Pour se nour­rir, il faudra se faire paysan, berger, pêcheur, chas­seur, etc. Plus géné­ra­le­ment, l’au­to­no­mie locale augmen­tera peu à peu parce que, faute de tech­no­lo­gie avan­cée et de moyens de commu­ni­ca­tion rapide, il sera plus diffi­cile aux gouver­ne­ments ou aux grandes orga­ni­sa­tions de contrô­ler les commu­nau­tés locales. Quant aux consé­quences néga­tives de l’éli­mi­na­tion de la société indus­trielle, eh bien ! on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Pour obte­nir une chose, il faut savoir en sacri­fier une autre. Puisqu’au final, il nous faut nous poser la ques­tion suivante : Que voulons-nous ? Préser­ver, proté­ger et encou­ra­ger la biodi­ver­sité d’une planète vivante et de commu­nau­tés natu­relles non-polluées, ou préser­ver le confort moderne d’une civi­li­sa­tion haute­ment tech­no­lo­gique ? Parve­nir à une co-habi­ta­tion saine et mutuel­le­ment béné­fique entre les êtres humains et les espèces non-humaines, ou faire perdu­rer un mode de vie supré­ma­ciste qui consi­dère le vivant comme une “ressource” à “déve­lop­per” au béné­fice d’un progrès tech­no­lo­gique dénué de sens et (auto-)destruc­teur ? Nous ne pouvons pas avoir les deux. Ques­tion de choix, comme l’écrit Derrick Jensen :

“Nous pouvons avoir des calottes glaciaires et des ours polaires, ou nous pouvons avoir des auto­mo­biles. Nous pouvons avoir des barrages ou nous pouvons avoir des saumons. Nous pouvons avoir des vignes irri­guées dans les comtés de Mendo­cino et Sonoma, ou nous pouvons avoir la rivière Eel et la rivière Russian. Nous pouvons avoir le pétrole du fond des océans, ou nous pouvons avoir des baleines. Nous pouvons avoir des boîtes en carton ou nous pouvons avoir des forêts vivantes. Nous pouvons avoir des ordi­na­teurs et la myriade de cancers qui accom­pagne leur fabri­ca­tion, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux. Nous pouvons avoir l’élec­tri­cité et un monde dévasté par l’ex­ploi­ta­tion minière, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux (et ne venez pas me racon­ter de sottises à propos du solaire : vous aurez besoin de cuivre pour le câblage, de sili­cone pour le photo­vol­taïque, de métaux et de plas­tiques pour les dispo­si­tifs, qui ont besoin d’être fabriqués et puis trans­por­tés chez vous, et ainsi de suite. Même l’éner­gie élec­trique solaire n’est pas soute­nable parce que l’élec­tri­cité et tous ses attri­buts requièrent une infra­struc­ture indus­trielle). Nous pouvons avoir des fruits, des légumes, et du café impor­tés aux États-Unis depuis l’Amé­rique latine, ou nous pouvons avoir au moins quelques commu­nau­tés humaines et non-humaines à peu près intactes à travers la région.

(Je pense que ce n’est pas la peine que je rappelle au lecteur que, pour prendre un exemple – parmi bien trop – qui ne soit pas atypique, le gouver­ne­ment démo­cra­tique­ment élu de Jacobo Arbenz, au Guate­mala, a été renversé par les États-Unis afin d’épau­ler la “United fruit Company”, aujourd’­hui appe­lée Chiquita, ce qui a entraîné par la suite 30 ans de dicta­tures soute­nues par les États-Unis, et d’es­ca­drons de la mort. & aussi, qu’il y a quelques années, j’ai demandé à un membre du mouve­ment révo­lu­tion­naire tupa­ca­ma­rista ce qu’il voulait pour le peuple du Pérou, et qu’il a répondu quelque chose qui va droit au cœur de la présente discus­sion [et au cœur de toute lutte qui ait jamais eu lieu contre la civi­li­sa­tion] : “nous devons produire et distri­buer notre propre nour­ri­ture. Nous savons déjà comment le faire. Il faut simple­ment que l’on soit auto­risé à le faire”.)

Nous pouvons avoir du commerce inter­na­tio­nal, inévi­ta­ble­ment et par défi­ni­tion ainsi que par fonc­tion dominé par d’im­menses et distantes enti­tés écono­miques/gouver­ne­men­tales qui n’agissent pas (et ne peuvent pas agir) dans l’in­té­rêt des commu­nau­tés, ou nous pouvons avoir un contrôle local d’éco­no­mies locales, ce qui ne peut adve­nir tant que des villes requièrent l’im­por­ta­tion (lire : le vol) de ressources toujours plus distantes. Nous pouvons avoir la civi­li­sa­tion — trop souvent consi­dé­rée comme la plus haute forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale — qui se propage (qui méta­stase, dirais-je) sur toute la planète, ou nous pouvons avoir une multi­pli­cité de cultures auto­nomes uniques car spéci­fique­ment adap­tées au terri­toire d’où elles émergent. Nous pouvons avoir des villes et tout ce qu’elles impliquent, ou nous pouvons avoir une planète habi­table. Nous pouvons avoir le “progrès” et l’his­toire, ou nous pouvons avoir la soute­na­bi­lité. Nous pouvons avoir la civi­li­sa­tion, ou nous pouvons au moins avoir la possi­bi­lité d’un mode de vie qui ne soit pas basé sur le vol violent de ressources.

Tout cela n’est abso­lu­ment pas abstrait. C’est physique. Dans un monde fini, l’im­por­ta­tion forcée et quoti­dienne de ressources est insou­te­nable.

Montrez-moi comment la culture de la voiture peut coexis­ter avec la nature sauvage, et plus parti­cu­liè­re­ment, comment le réchauf­fe­ment plané­taire anthro­pique peut coexis­ter avec les calottes glaciaires et les ours polaires. N’im­porte laquelle des soi-disant solu­tions du genre des voitures élec­triques solaires présen­te­rait des problèmes au moins aussi sévères. L’élec­tri­cité, par exemple, a toujours besoin d’être géné­rée, les batte­ries sont extra­or­di­nai­re­ment toxiques, et, quoi qu’il en soit, la conduite n’est pas le prin­ci­pal facteur de pollu­tion de la voiture : bien plus de pollu­tion est émise au cours de sa fabri­ca­tion qu’à travers son pot d’échap­pe­ment. La même chose est vraie de tous les produits de la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Nous ne pouvons pas tout avoir. Cette croyance selon laquelle nous le pouvons est une des choses qui nous ont préci­pi­tés dans cette situa­tion désas­treuse. Si la folie pouvait être défi­nie comme la perte de connexion fonc­tion­nelle avec la réalité physique, croire que nous pour­rions tout avoir — croire que nous pouvons simul­ta­né­ment déman­te­ler une planète et y vivre; croire que nous pouvons perpé­tuel­le­ment utili­ser plus d’éner­gie que ce que nous four­nit le soleil; croire que nous pouvons piller du monde plus que ce qu’il ne donne volon­tai­re­ment; croire qu’un monde fini peut soute­nir une crois­sance infi­nie, qui plus est une crois­sance écono­mique infi­nie, qui consiste à conver­tir toujours plus d’êtres vivants en objets inertes (la produc­tion indus­trielle, en son cœur, est la conver­sion du vivant — des arbres ou des montagnes — en inerte — planches et canettes de bière) — est incroya­ble­ment cinglé. Cette folie se mani­feste en partie par un puis­sant irres­pect pour les limites et la justice. Elle se mani­feste au travers de la préten­tion selon laquelle il n’existe ni limites ni justice. Prétendre que la civi­li­sa­tion peut exis­ter sans détruire son propre terri­toire, ainsi que celui des autres, et leurs cultures, c’est être complè­te­ment igno­rant de l’his­toire, de la biolo­gie, de la ther­mo­dy­na­mique, de la morale, et de l’ins­tinct de conser­va­tion. & c’est n’avoir prêté abso­lu­ment aucune atten­tion aux six derniers millé­naires.”

Note de fin : Nous ne nous faisons pas d’illu­sion sur le poten­tiel de chan­ge­ment radi­cal de notre temps, et sur la portée de ce texte et des analyses qui y sont déve­lop­pées. Le carac­tère grégaire de l’être humain étant ce qu’il est, et au vu de la progres­sion de l’em­pire et de l’em­prise du spec­tacle sur la société, nous pensons d’ailleurs qu’il est assez probable qu’à l’image des lemmings de la légende, la civi­li­sa­tion indus­trielle conti­nue sur sa lancée suici­daire et qu’a­lors l’es­pèce humaine, ainsi qu’E­mer­son l’avait prédit, finisse par “mourir de civi­li­sa­tion”. Le contraire exige­rait de l’être humain qu’il parvienne, en quelque sorte, à “aller contre sa nature, qui est sociale”, pour reprendre les mots de Bernard Char­bon­neau.

Quoi qu’il en soit, nous conti­nue­rons à dénon­cer et à expo­ser les évidences gênantes et indis­cu­tées de la folie qu’on appelle civi­li­sa­tion, et d’abord parce que, comme le rappelle Günther Anders : “Ce n’est pas parce que la lutte est plus diffi­cile qu’elle est moins néces­saire”.

Collec­tif Le Partage

 

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17 Comments on "Un monde sens dessus dessous : quelques rappels sur notre situation écologique en ce début 2017"

  1. Se rêferer à un rapport d’une onégé fer de lance de l’oligarchie dans le domaine écologique…le wwf, et qui promeut la financiarisation de la nature comme pendant normal de notre monde capitaliste… c’est pas banal pour un site anarchiste

    • Ce n’est pas parce que le WWF, comme les autres grandes ONG capitalistes, sont des institutions fondamentalement mauvaises (ce qu’on expose sur notre site) qu’absolument tout ce qu’ils disent est faux, le rapport du WWF sert juste à illustrer un phénomène largement évident. Rapport du WWF ou pas, la sixième extinction de masse avec son remplacement de la nature par de l’urbain est manifeste, bien réelle.

      • Tout ce que dit le WWF n’est pas faux juste orienté dans leur vision capitalistique et oligarchique du monde… La peur méne les foules…les gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête…aujourd’hui on nous annonce une fin du monde proche. Faut il se faire le relais d’une telle vision apocalyptique ou alors retrouver une forme d’humilité face aux plus de 3 milliards d’années d’histoire naturelle de la planète Terre?

  2. benedicte gabrielli | 31 décembre 2016 at 3 h 22 min | Répondre

    Merci pour cette très bonne synthèse, même si c’est profondément déprimant d’être conscient que ça ne parle pas à grand monde et qu’on se sent terriblement impuissant face à cette course à l’abîme.

  3. Pour une illustration partielle:

    De Claude Lévi-Strauss dans “Tristes tropiques”, en 1955:
    “L’humanité s’installe dans la monoculture; elle s’apprête à produire la civilisation de masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comprendra plus que ce plat”.

  4. Pour que ça change il faudrait de l’espoir. Les gens savent et ce long exposé, sans être inutile, ne changera rien. D’ailleurs il existe beaucoup de gens qui évitent de lire ce genre d’exposé… Parce qu’ils savent justement !
    Donc c’est foutu, en tout cas c’est ce qu’on pense généralement. Pour contrer ça il existe quelques mouvements comme les colibris par exemple mais c’est marginal. Les autres accompagnent le mouvement avec fatalisme. Il en sera ainsi tant que l’exemple ne viendra pas d’en haut. Or c’est le contraire qui se passe puisque les riches continuent à jouer a qui a la plus grosse… Ou plutôt à qui possède le plus gros yacht.

    • “Les gens” ne savent pas. Les gens ne savent pas que les énergies renouvelables sont également polluantes et destructrices. Les gens ne savent pas ce qui se cache derrière la fabrication de leurs gadgets électroniques, et des objets industriels en général. Les gens ne savent pas les conséquences associées aux barrages, aux extractions minières, etc. Les gens ne savent pas l’ampleur de la destruction en cours. Les colibris, s’ils le savent, le cachent plutôt bien. Les gens ne savent même pas qu’ils ne vivent pas en démocratie parce qu’ils ne savent même pas que les institutions sont pensées afin qu’eux n’aient pas à le faire. Donc, non, les gens ne savent pas. L’espoir c’est ce qui fait tourner la machine, comme expliqué dans l’article. L’espoir, c’est un fléau (http://partage-le.com/2015/03/lespoir-derrick-jensen/).

  5. Salut tous,

    mais si les gens “ne savent pas”, c’est donc qu’ils sont particulièrement cons?
    Pourtant, on nous serine dés nos premiers pas que l’humain est parvenu à ce point d’évolution grâce à son intelligence, ce qui provoque en moi la perplexité : qui dit vrai? l’humain est-il un parfait abruti ou alors fait-il semblant de “ne pas savoir”?
    Je penche pour la seconde option. Tout le monde se doute que le confort industriel engendre la misère sous toutes ses formes, mais très peu acceptent cette gifle. L’humain se pourrit dans la décadence et devient pire jour après jour, rien ne pourra plus me défaire de cette idée.

    Cependant, les lectures du Partage sont pour moi de bons moments, et bien souvent les meilleurs parmi mon vagabondage sur la toile : la véracité, la logique de tout ce qui y transpire aiguisent ma force et mon désir de poursuivre mon chemin à sens inverse, malgré le terrible constat de l’impuissance individuelle.
    Tant pis ! L’essentiel reste pour moi de participer le moins possible à ce grand désastre, même si les carottes sont cuites. Ainsi peu-à-peu ma vie ressemble à un long apprentissage du survivalisme, motivé par le goût de l’autonomie et de la liberté, et du respect.

  6. “Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir”.

    Sénèque

  7. Le désastre écologique aura lieu. Le réchauffement climatique, les montées d’eau, la quasi-totalité des espèces anéanties… mais l’humanité va s’en sortir.
    Pour des raisons biologiques. L’adaptabilité.
    A moins d’une dégénerescence généralisée dûe à un atmosphère invivable… et encore, même dans ce cas… il y aura des milliards de morts, et ceux dont les gênes résistent surviveront, et continueront.
    Ce qui est le plus probable, c’est que le corps humain va s’adapter aux changements qu’il produit. Nos petits-petits-petits-enfants vivront au milieu du gaz, mais leur corps aura appris à le tolérer.
    Rien n’est essentiel en ce monde. Aussi triste que soit l’absence de (bio)diversité, l’humain va pousser le curseur jusqu’au maximum.

    L’humanité n’a pas de but (au sens de but commun), donc elle n’a pas de raison de changer.

    • L’humain est une espèce comme une autre et va subir son extinction comme n’importe quelle espèce de cette planète. Les mammouths ont bien disparu de la surface. Alors oui, il y aura peut etre mutation des gènes etc comme ça a toujours été sur cette planète depuis qu’elle existe, mais cette planète fera avec ou sans l’humain, ce qui est sur c’est que ce n’est pas nous qui la détruirons, nous détruisons juste notre “capacité” (et celle de millions d’espèces) à vivre dessus.

  8. Bon le propos en soi n’est pas nouveau, quoique particulièrement incisif. Et je l’en remercie précisément parce que je pense, même si je ne le souhaite pas, appartenir à cette tranche d’individus pourtant dotés d’une conscience, écologique, biologique et humaine, qui tentent d’oeuvrer quotidiennement pour un monde meilleur.

    J’ai tenté la politique régionale, j’ai tenté l’associatif à but no lucratif, je tente maintenaant par défi, le mariage forcé des milliards du marché avec des idées disruptives qui pourraient bon gré mal gré générer quelque changement. On ne se nourrit pas de mauvaise conscience pas plus que la volonté est suffisante. Ceux qui pensent, comme moi, que toute préparation à la guerre engendre la guerre, et que nul arme ou fusil ne saurait assurer la paix, sans pour autant penser qu’il n’y a pas de conflit. D’ailleurs le taux d’hormones de stress sécrété en Occident prouve bien que la guerre est en place depuis bien longtemps déjà.

    L’anarchie est une chose hautement philosophique, à laquelle j’aime me référer de temps à autres, en la promouvant comme un état de conscience qui saisi les implicites, le caché et le non verbal dans son ensemble, Une espèce d’approche systémique holistique, chère d’ailleurs aux écologistes, dussent-ils être de bas étage. La colère, la tristesse et le désespoir sont parfaitement légitimes face à ce qui se passe depuis longtemps déjà.

    Le temps du compromis et de la collégialité est peut-être révolu en effet, mais comment considérer l’être humain, avec sa fameuse plasticité cérébrale et ses pouces opposables comme simplement autre chose qu’un nourrisson à peine à 4 pattes au vu de l’histoire de l’évolution. Or, on n’exige pas d’un nourrisson de la responsabilité, on la lui apprend.

    La vie dans son ensemble ne me semble avoir qu’un but, la vie. Et donc par définition biologique, la mort. Que la première soit suivie par la seconde me semble une évidence peu discutable et jamais, aucune espèce organique ne pourra se départir de ce cycle.

    La vie me semble même autrement plus “complexe” que la conscience que nous en avons. Et le seul droit que revendiquerais universellement est l’humilité. Principe d’ailleurs cher aux anarchistes, qui ont atteint un tel degré de conscience collectif qu’ils savent que ce qui nuit à autrui les détruit aussi sûrement.

  9. Aujourd’hui, à 63 ans, je m’aperçois que mon monde a massacré tous les autres sauf celui des morts, qu’il engraisse à force de destruction des habitats naturels. Et le pire, c’est que je suis prise à ce piège à mon corps défendant. Car c’est inéluctable. Notre berceau est en déclin. La seule chose qui me rassure, c’est que notre espèce ne survivra pas longtemps à la destruction du vivant. Car nous en sommes issus. Ce qui me navre, c’est de constater que nous faisons toujours des enfants, malgré le drame en préparation.

  10. OK, mais on fait quoi maintenant?

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