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Standing Rock, collusions, médias & profits : L'hégémonie du complexe industriel non-lucratif
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Dans le texte qui suit, nous tentons de retranscrire en un seul article l'enquête récemment publiée, en 6 parties, par la journaliste canadienne Cory Morningstar, sur le site de son collectif "Wrong Kind Of Green" (Les mauvais verts ou La mauvaise écologie, en français).

Pendant que tous les yeux sont rivés sur le pipe­line du Dakota Access, et sur le camp de Stan­ding Rock, le pipe­line de Saca­ga­wea, égale­ment dans le Dakota du Nord, et actuel­le­ment en construc­tion, ne semble inté­res­ser personne.

Peu importe qu’il menace lui aussi les réserves d’eau potable de plusieurs villes du Dakota du Nord, puisqu’il menace l’in­té­grité et la propreté du lac Saka­ka­wea. Peu importe que sa construc­tion se déroule dans des condi­tions plus que douteuses et que Kenny Crase, un entre­pre­neur en construc­tion de pipe­lines, se soit fait viré par la compa­gnie Boyd & Co (employée par la Saca­ga­wea Pipe­line Company LLC) après avoir exposé « des défauts dans le revê­te­ment du pipe­line qui pour­raient l’ame­ner à se déver­ser dans le réser­voir ».

Pourquoi ce manque d’in­té­rêt de la part des ONGs, pour un pipe­line que même des ouvriers dénoncent ? Cory Morning­star et Forrest Palmer le résument ainsi : « Ce qui est sûr, c’est que ceux qui possèdent les médias (sans coïn­ci­dence aucune, les mêmes élites qui possèdent le Complexe Indus­triel Non-Lucra­tif, ou CINL) décident vers qui et vers quoi les projec­teurs média­tiques sont tour­nés. Les défen­seurs de la Terre amérin­diens sont essen­tiel­le­ment igno­rés, sauf lorsque cela sert les inté­rêts de l’élite. Plus simple encore. Les ONGs qui composent le CINL (Complexe Indus­triel Non-Lucra­tif) ne s’in­té­ressent pas à ce pipe­line – ni à la source d’eau dont ils prétendent tant se soucier – non seule­ment parce que les tribus amérin­diennes (via Grey Wolf Midstream LLC) possèdent des parts dans le projet (envi­ron 12%), mais aussi parce que ce pipe­line sert les inté­rêts de Warren Buffet, à travers l’ex­pan­sion de termi­naux et d’in­fra­struc­ture ferro­viaire ».

Le Lac Saka­ka­wea

Avant d’al­ler plus loin, il nous faut présen­ter un person­nage clé de toute cette affaire : Warren Buffett. Warren Buffett est l’un des hommes les plus riches du monde. C’est un entre­pre­neur et inves­tis­seur états-unien, qui possède, à travers sa colos­sale holding Berk­shire Hatha­way, la compa­gnie de chemin de fer états-unienne Burling­ton Northern Santa Fe (BNSF), dont il est le prin­ci­pal action­naire.

La BNSF est l’une des plus impor­tantes entre­prises ferro­viaires des États-Unis. Seul le réseau de l’Union Paci­fic Rail­road lui est compa­rable en taille.

Elle figure parmi les prin­ci­paux acteurs du trans­port inter­mo­dal en Amérique du Nord. Elle est le premier réseau ferro­viaire pour le trans­port de céréales, et trans­porte égale­ment assez de char­bon pour produire envi­ron 10 % de l’élec­tri­cité produite aux États-Unis. Mais ce n’est pas tout, car elle trans­porte égale­ment du pétrole brut.

Les inves­tis­se­ments de Buffett dans la BNSF sont ce qu’il appelle « un pari d’ave­nir ».

Ce que Cory Morning­star et Forrest Palmer soulignent, c’est que l’ar­rêt du pipe­line du Dakota Access sert les inté­rêts de Warren Buffett, tout comme la construc­tion du pipe­line de Saca­ga­wea. Pourquoi ?

Parce que le trans­port de pétrole par pipe­line concur­rence le trans­port de pétrole par train. Et parce que le pipe­line de Saca­ga­wea sera relié à un termi­nal ferro­viaire desservi par la BNSF de Warren Buffett.

En effet, le pipe­line de Saca­ga­wea est détenu à 50% par la société améri­caine Phil­lips 66, spécia­li­sée dans le gaz natu­rel et la pétro­chi­mie, elle-même en partie sous le contrôle de Warren Buffet et de sa holding Berk­shire Hatha­way, et à 50% par l’en­tre­prise Para­digm Energy Part­ners. Le termi­nal ferro­viaire auquel sera relié le pipe­line est détenu à 70% par la société Phil­lips 66, et à 30% par Para­digm Energy Trans­fers.

Lorsqu’on analyse la campagne contre le pipe­line du Dakota Access, dont l’un des slogans clé est « l’eau c’est la vie », on peut alors se deman­der : quelle eau ? Quelle vie ? Les lacs importent tous, mais certains importent plus que d’autres, c’est ça ? Il en va ainsi du lac Saka­ka­wea.

La produc­tion et l’in­fra­struc­ture de trans­port du pétrole brut issu de la forma­tion géolo­gique de Bakken, dans le Dakota du Nord, conti­nue leur expan­sion, elle-même accom­pa­gnée de dévas­ta­tions écolo­giques et ethno­ci­daires.

La résis­tance des amérin­diens d’Amé­rique contre divers projets nuisibles revêt de nombreuses formes, rappe­lons-nous :

« Esti­mant que leurs ancêtres ont été jadis spoliés par les colons qui se sont appro­prié de vastes ‘sei­gneu­ries’ pour les revendre ensuite aux Blancs, des autoch­tones repartent en guerre pour faire valoir leurs droits terri­to­riaux. Les Mohawks, en partie venus de Kahna­wake, d’Ak­wa­sasne et d’autres provinces du Canada, armés d’armes auto­ma­tiques (AK-47, M16 et mitrailleuse Brow­ning M2) ont occupé une forêt de pins abri­tant un cime­tière d’Oka, village proche de Montréal. Le conflit a éclaté au prin­temps 1990 quand la muni­ci­pa­lité a voulu agran­dir un terrain de golf ainsi que vendre une partie des terres pour un projet domi­ci­liaire en rasant une pinède cente­naire. Or, cette pinède avait beau­coup de valeur pour les Agniers, l’uti­li­sant comme terrain commu­nau­taire et ayant été plan­tée par leurs ancêtres cent ans plus tôt. Devant le refus des Amérin­diens d’éva­cuer le terrain, les auto­ri­tés donnèrent l’as­saut au cours duquel un poli­cier fut tué. Une partie de la commu­nauté amérin­dienne a apporté son soutien aux ‘war­riors’ (guer­riers) d’Oka. À la fin d’août, à la demande du Premier ministre du Québec, le Royal 22e Régi­ment inter­vient et installe un véri­table état de siège. Le 26 septembre 1990 les Warriors déposent les armes ».

Cory Morning­star et Forrest Palmer recon­naissent que les moti­va­tions qui ont poussé le CINL (le Complexe Indus­triel Non-Lucra­tif) à s’in­té­res­ser à Stan­ding Rock ne sont pas entiè­re­ment claires : « Est-ce pour proté­ger les inves­tis­se­ments de Warren Buffet dans le trans­port de pétrole par train (avec la BNSF), dans le contexte d’une écono­mie décli­nan­te… Ou est-ce parce que les ONGs qui consti­tuent le CINL (fondé sur une idéo­lo­gie de supré­ma­cisme blanc) ne peuvent résis­ter à l’op­por­tu­nité de colo­ni­ser les peuples/nations indi­gènes restants, et n’ayant pas été assi­milé par l’église ; ou peut-être qu’il ne s’agit que d’une simple expé­rience d’in­gé­nie­rie sociale. Peut-être est-ce une expé­rience de masse pour voir s’il est possible d’im­po­ser, aux nations indi­gènes, le dernier groupe d’in­di­vi­dus que l’état craint encore, le crédo des méthodes d’ac­tion directe non-violentes (ADNV) comme seule manière de lutter contre la violence ou l’op­pres­sion étatique. Peut-être est-ce une expé­rience visant à renfor­cer un citoyen­nisme passif à travers l’en­trai­ne­ment et la forma­tion à l’ADNV.

A l’aide des mêmes tactiques d’iso­le­ment, de systèmes de récom­penses et de révi­sion­nisme histo­rique, encou­ra­gées encore et encore au cours des dernières décen­nies, à travers les ONG et les médias du CINL (avec une inten­si­fi­ca­tion après les émeutes de Seat­tle en 1999), le système d’hé­gé­mo­nie mondiale a-t-il atteint son poten­tiel maxi­mum de paci­fi­ca­tion et d’as­ser­vis­se­ment des masses libé­rales face au chaos plané­taire qui se profile, tant au niveau du fascisme gran­dis­sant que de la menace écolo­gique ?

Les mêmes méthodes de modi­fi­ca­tion compor­te­men­tale, d’in­gé­nie­rie sociale, de condi­tion­ne­ment et d’en­doc­tri­ne­ment reli­gieux de socié­tés entières peuvent-elle être utili­sées pour contrô­ler et paci­fier les peuples indi­gènes, qui incarnent une idéo­lo­gie guer­rière profonde (et enviable) ? Les premiers peuvent-ils influen­cer les seconds ? Peut-être la meilleure réponse est-elle que Stan­ding Rock permet de faire d’une pierre trois coups : 1) Proté­ger les profits de la BNSF, 2) perpé­tuer la colo­ni­sa­tion des peuples indi­gènes, 3) four­nir un cadre d’étude expé­ri­men­tale des impacts et des résul­tats des méthodes de l’ADNV sur les cultures non-anglaises, dans un contexte de propa­ga­tion mondiale de ‘pro­gram­mes’ d’ADNV par des ONGs. »

Warren Buffett (à gauche)

Une chose est sûre. Le syndrome du confor­misme de type « paci­fisme comme patho­lo­gie » conti­nue de se propa­ger :

« Au cours du brie­fing du 2 novembre dans le centre commu­nau­taire de Cannon Ball, Floberg rappela aux parti­ci­pants qu’ils avaient signé un serment selon lequel les évène­ments du 3 novembre à Stan­ding Rock devaient être paci­fique, par la prière, non-violent et légaux. D’autres ailleurs, appe­laient à une approche fron­tale plus agres­sive » — Prière, paci­fisme, posture non-violente de soli­da­rité avec les Sioux de Stan­ding Rock, 4 novembre 206

Afin d’illus­trer comment la reli­gion sert à endoc­tri­ner et à enré­gi­men­ter les plus défa­vo­ri­sés, souli­gnons que le révé­rend John Floberg, « est le prêtre en charge de la super­vi­sion de trois missions épis­co­pales dans la réserve de Stan­ding Rock du Dakota du Nord ; il y a six autres églises mission­naires dans la partie de la réserve située dans le Dakota du Sud ».

Cory Morning­star pour­suit : « Sans surprise, le fonda­teur de 350.org, Bill McKib­ben (un métho­diste laïc) entre­tient une rela­tion étroite avec l’église Épisco­pale. La colo­ni­sa­tion et l’as­si­mi­la­tion via des écoles pension­nats – où l’abus physique et psycho­lo­gique était omni­pré­sent – est consi­déré aujourd’­hui comme une période horrible et honteuse de notre histoire collec­tive, bien qu’elle ne prit fin qu’il y a à peine 60 ans. Et pour­tant, lorsque ces mêmes idéaux sont refaçon­nés en soli­da­rité et diffusé par le CINL, la seule réponse est une adora­tion silen­cieuse de la part de ceux qui pensent que leur propre système de croyance cultu­rel possède une certaine supé­rio­rité morale ».

Dans un article inti­tulé « Comp­tez-vous vous rendre à Stan­ding Rock ? C’est le moment », publié le 24 octobre 2016 sur un site de l’uni­ver­sité de Yale, on peut lire que :

« La forma­tion était si instruc­trice, pas juste parce que ça m’a permis de regar­der en moi, mais parce que j’ai aussi essayé de comprendre les choses du point de vue de l’op­pres­seur », explique Lopez. « Grâce à cette forma­tion, j’ai réalisé qu’en m’en­ga­geant dans de l’ADNV (Action Directe Non-Violente), je pouvais direc­te­ment me mettre à prier. Cela me rappela qui j’étais, et ce que je faisais là. Je me suis rappelé que la prière, la paix et l’amour peuvent nous porter plus loin que tout ».

Le 25 novembre 2016, dans l’ar­ticle inti­tulé « Les gens se comportent à Stan­ding Rock comme s’ils étaient à Burning Man [une rencontre pseudo-hippie pour riches privi­lé­giés qui a lieu chaque année dans le désert du Nevada, aux USA, une soi-disant expé­rience cultu­relle qui fina­le­ment n’est qu’un rassem­ble­ment de fêtards venus polluer le désert, NdT], le camp a été envahi par des mani­fes­tants qui essaient de s’im­bi­ber de ‘l’ex­pé­rience cultu­rel­le’ », on apprend que :

« Ces inquié­tudes ont été soule­vées par des protes­ta­taires dans une série de Tweets et de posts Face­book. Selon eux, des gens viennent sur le camp de Stan­ding Rock pour s’im­bi­ber de ‘l’ex­pé­rience cultu­rel­le’, et se comportent comme s’ils étaient à ‘Bur­ning Man’ ou à un rassem­ble­ment de la ‘Rain­bow Fami­ly’ [Famille ou commu­nauté arc-en-ciel, en français]. J’en ai même vu plusieurs aller et venir dans les camps en compa­rant cela à des festi­vals. Avec des grands sourires ils s’at­ten­daient à ce que nous leur donnions un collier ou un ‘nom’ indien, tandis que le leader du camp s’ex­pri­mait… La situa­tion a telle­ment dégé­néré qu’une lettre ouverte détaillant les règles du camp a circulé sur Twit­ter. Elle rappe­lait, face à ce nouvel arri­vage d’in­di­vi­dus, que le camp n’était pas ‘un lieu de vacan­ces’. »

Un autre évène­ment impor­tant de la média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock, à analy­ser, car très révé­la­teur : le grand concert du 27 novembre 2016, inti­tulé « Stand with Stan­ding Rock » [« Soutiens Stan­ding Rock », en français] orga­nisé à Washing­ton DC., et spon­so­risé par Ben & Jerry. Sur leur page Face­book, l’en­tre­prise Ben & Jerry (filiale d’UNILEVER, une multi­na­tio­nale anglo-néer­lan­daise, présente dans plus de 100 pays, quatrième acteur mondial du marché de l’agroa­li­men­taire) écri­vait alors :

« Pose-toi, attrape une pinte, et soutiens la Tribu Sioux de Stan­ding Rock dans son oppo­si­tion au Dakota Access Pipe­line. »

Dans son article Cory Morning­star passe ensuite en revue quelques scan­dales écolo­giques et sociaux dans lesquels trempe UNILEVER. Et il y en a. Entre pollu­tions au mercure et racisme ouvert lors de certaines de leurs campagnes.

Ben & Jerry est parte­naire de l’ONU, de l’ONG 350.org, et d’Avaaz. Unile­ver est égale­ment parte­naire de la compa­gnie sœur d’Avaaz : Purpose Inc. (une firme de marke­ting à but lucra­tif spécia­li­sée dans l’in­gé­nie­rie sociale, aussi appelé chan­ge­ment compor­te­men­tal). Unile­ver et Purpose Inc. font partie de la coali­tion d’ONG et d’en­tre­prises appe­lée « We Mean Busi­ness » (« Nous voulons faire des affaires », en français). Toutes ces liai­sons sont impor­tantes à connaître ; Cory Morning­star et Forrest Palmer les analysent et les dissèquent plus en profon­deur dans leurs articles, mais, de toute manière, ces rensei­gne­ments sont dispo­nibles sur Inter­net, pour qui prend le temps de faire des recherches. Ce qu’il faut rete­nir, c’est qu’à travers divers parte­na­riats, alliances, et/ou coali­tions, ces corpo­ra­tions et ONGs (Avaaz, 350.org, Purpose Inc., Unile­ver, Ben & Jerry, et bien d’autres) font fina­le­ment partie d’une même toile d’in­té­rêts finan­ciers.

Le 24 novembre 2016, plutôt qu’un dîner hono­rant la tradi­tion améri­caine/colo­nial de « Thanks­gi­ving », un dîner « de remer­cie­ment de la commu­nauté des défen­seurs de l’eau » fut orga­nisé dans l’école de la commu­nauté de Stan­ding Rock, au sein de la réserve. Les glaces, pour le dessert, furent offertes par Ben & Jerry.

Parmi les enti­tés sur lesquelles nous ne nous attar­de­rons pas, mais qui font égale­ment partie de la toile d’in­té­rêts finan­ciers précé­dem­ment mention­née, on retrouve le réseau « The Other 98% », qui co-gère, avec la « Stan­ding Rock Sioux Tribe », la péti­tion contre le pipe­line, propo­sée par Ben & Jerry sur son site.

« The Other 98% » a été fondé, entre autres, par Andrew Boyd. Andrew Boyd est une figure de proue de l’ac­ti­visme média­tisé. Il s’est occupé de plusieurs campagnes d’ac­ti­visme « sati­rique » dont « Billio­naires for Bush » (« Des milliar­daires pour Bush »), a co-fondé Agit-Pop Commu­ni­ca­tions, une agence de commu­ni­ca­tion « au service de la subver­sion », et a coor­donné la « bible du mili­tan­tisme créa­tif » (dixit Libé­ra­tion), inti­tu­lée Joyeux Bordel, tactiques, prin­cipes et théo­ries pour faire la révo­lu­tion, qui vient d’être publiée aux éditions Les Liens qui libèrent. A propos de ce livre, le jour­nal Libé­ra­tion nous explique, dans un article inti­tulé « La contes­ta­tion doit passer par des actions plus créa­tives et joyeuses », qu’il s’agit d’une « boîte à outils » qui « allie expé­riences cocasses et conseils pratiques pour un monde plus beau et plus rigolo ».

Libé­ra­tion présente Andrew Boyd comme un « vété­ran » de l’ac­ti­visme (et qui vient d’en publier rien de moins qu’une bible, rappe­lez-vous), un profes­sion­nel, pour­rait-on dire. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en ce qui concerne l’ac­ti­visme, ces derniers temps, la réus­site est plutôt miti­gée. Dans le domaine de l’éco­lo­gie, on pour­rait aisé­ment soute­nir qu’il connait un échec reten­tis­sant et drama­tique. Mais, comme toujours, l’ap­pa­reil média­tique, appar­te­nant au Complexe Indus­triel Non-Lucra­tif, nous refourgue ses « vété­rans » et autres « pros » de l’ac­ti­visme, comme si ces gens avaient quelques victoires réelles à leur actif, comme si les médias avaient inté­rêt à mettre en avant de véri­tables acti­vistes subver­sifs, et dange­reux pour l’ordre écono­mique dont ils parti­cipent et dépendent. Rappe­lons quelque chose de crucial mais qui semble trop vite oublié : les médias de masse, obéis­sant tous à des inté­rêts écono­miques spéci­fiques, ne défendent pas, par défi­ni­tion, les inté­rêts des peuples et/ou de la planète. S’il arrive qu’ils publient un article non ou peu biaisé de temps à autre, en règle géné­ral, c’est plutôt l’in­verse.

Par souci de conci­sion, nous avons choisi de ne pas traduire entiè­re­ment, dans cet article, la liste édifiante et inter­mi­nable d’ONGs, de corpo­ra­tions, de busi­ness­men, de réseaux et d’al­liances expo­sée par Cory Morning­star et Forrest Palmer dans leur série de repor­tages sur Stan­ding Rock (avez-vous connais­sance du rôle du projet « Climate Ribbon«  ? De celui du réseau « Beau­ti­ful Trouble«  ? Des liens entre « Beau­ti­ful Trouble » et 350.org ? De l’ONG « Back­bone Campaign« , de son rôle et de ses liens avec 350.org ? Du rôle et de l’objec­tif de la « Global Campaign for Climate Action (GCCA) » [en français, « Campagne mondiale d’ac­tion pour le climat »] et de sa vitrine publique TckT­ckTck ? Et ainsi de suite, ad nauseam). Rappe­lons simple­ment que Domi­nique Guillet, de Koko­pelli, a écrit un des seuls articles dispo­nibles en français et s’in­té­res­sant à un des prota­go­nistes de cette vaste toile d’in­té­rêts, l’ONG Avaaz.

A propos, le co-fonda­teur d’Avaaz, Jeremy Heimans :

Le jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion, s’il a jamais existé en France, est désor­mais quasi-inexis­tant. Aucun média même auto­pro­clamé « indé­pen­dant » ou « alter­na­tif » ne s’in­té­resse à ce sujet, pour­tant crucial, du fonc­tion­ne­ment des ONGs, de leur créa­tion, de leur rôle dans l’in­gé­nie­rie sociale, de leurs liens avec les corpo­ra­tions, les fonda­tions, et les agences de rensei­gne­ment secrètes qui conti­nuent, encore aujourd’­hui, de façon­ner l’éco­no­mie mondiale (très fran­che­ment à part le blog les-crises.fr et le site legrand­soir.info, et sachant que nous n’en approu­vons pas la tota­lité des publi­ca­tions, nous ne saurions quoi vous conseiller ; et, non, Basta Mag et Repor­terre, s’ils publient de temps en temps un article perti­nent, restent sur des lignes super­fi­cielles, flir­tant trop souvent avec l’éco­lo­gie capi­ta­liste).

Et pour­tant les ONGs sont aujourd’­hui partout, comme le souligne Arund­hati Roy, une auteure et acti­viste indienne qui s’in­té­resse parti­cu­liè­re­ment à cette problé­ma­tique et dont nous avons traduit et publié plusieurs textes :

« La plupart des ONG sont finan­cées et patron­nées par les agences d’aide au déve­lop­pe­ment, qui sont à leur tour finan­cées par les gouver­ne­ments occi­den­taux, la Banque mondiale, les Nations unies et quelques entre­prises multi­na­tio­nales. Sans être iden­tiques, ces agences font partie d’un ensemble poli­tique aux contours flous qui super­vise le projet néoli­bé­ral et dont la demande prio­ri­taire est d’ob­te­nir des coupes dras­tiques dans les dépenses gouver­ne­men­tales ».

Quelques statis­tiques : « On estime qu’il y a 10 millions d’or­ga­ni­sa­tions non gouver­ne­men­tales (ONG) dans le monde entier. […] Si les ONG étaient un pays, elles auraient la 5ème plus grande écono­mie dans le monde. […] Avec plus de 3,3 millions d’or­ga­ni­sa­tions non gouver­ne­men­tales, l’Inde a envi­ron une ONG pour 400 personnes. […] En 2015, il y avait 136.453 orga­ni­sa­tions non gouver­ne­men­tales enre­gis­trées en Afrique du Sud et, en moyenne, 68 nouvelles ONG sont enre­gis­trées chaque jour ».

Rappe­lons-nous égale­ment que la Central Intel­li­gence Agency (CIA) finançait, pendant la guerre froide, à l’étran­ger (en France aussi), des syndi­cats, des orga­ni­sa­tions cultu­relles, des médias, ainsi que des intel­lec­tuels répu­tés, à l’aide de « fonda­tions améri­caines connues, mais aussi d’autres enti­tés créées dans cet objec­tif et n’exis­tant que sur le papier ». Parmi elles, les fonda­tions Andrew Hamil­ton, Bacon, Beacon, Borden Trust, Carne­gie, Colt, Chase Manhat­tan, Edsel, Ford, Florence, Gotham, Hobby, Hoblit­zelle, Kent­field, Jose­phine and Winfield Baird, J.M. Kaplan, Lucious N. Littauer, M.D. Ander­son, Michi­gan, Rocke­fel­ler, Ronthe­lyn Chari­bable Trust, Shel­ter Rock, Price, etc.

Reve­nons-en au domaine de l’éco­lo­gie, et préci­sons : au sein des diverses grandes ONGs envi­ron­ne­men­tales (Green­peace, 350 & Co.), si les mili­tants et les membres qui en consti­tuent la base s’op­posent peut-être ouver­te­ment aux pratiques destruc­trices et au règne des multi­na­tio­nales, voire à leur exis­tence, plus on monte dans la hiérar­chie, plus le discours sera nuancé, jusqu’au sommet, où leurs diri­geants, pour beau­coup, parlent de « parte­na­riat », de « travailler avec », « d’œu­vrer ensemble », bref, où l’op­po­si­tion s’ef­face pour lais­ser place à une sorte de volonté de « coopé­rer ». (Ceci explique large­ment l’in­ca­pa­cité des ONGs écolo­gistes à ne serait-ce qu’en­tra­ver l’aug­men­ta­tion (la crois­sance) des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales).

La raison en est simple : le finan­ce­ment — comme le rappelle Arund­hati Roy plus haut — dont dépend l’exis­tence même de ces grandes ONGs, et qui dépend lui, en partie, et plus ou moins direc­te­ment (parfois par fonda­tions inter­po­sées) des corpo­ra­tions auxquelles elles s’at­taquent (ou font mine de). D’où le problème, et l’im­pos­si­bi­lité logique et tech­nique pour ces grandes ONGs de porter un discours véri­ta­ble­ment offen­sif, subver­sif, ou menaçant véri­ta­ble­ment le statu quo insti­tu­tion­nel de notre temps.

L’ONG 350.org a entre autres été finan­cée et fondée grâce à l’argent des Rocke­fel­ler et de la Tides Foun­da­tion (elle-même finan­cée par Warren Buffett). Lors du concert en faveur de Stan­ding Rock spon­so­risé par Ben & Jerry, on pouvait voir 4 « actions » de soutien propo­sées sur benjerry.com, la première étant de signer la péti­tion mise en ligne sur le site de 350.org.

Ce dont il faut donc se rendre compte, c’est que la média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock s’est accom­pa­gnée d’une récu­pé­ra­tion par diverses ONGs, opérée avec l’aide des diffé­rents médias, et que média­ti­sa­tion et récu­pé­ra­tion vont bien souvent de pair.

A travers cette média­ti­sa­tion et cette récu­pé­ra­tion s’opère égale­ment un renver­se­ment des valeurs et des aspi­ra­tions ayant initié la lutte. La société du spec­tacle utilise à cet escient d’autres membres de sa toile d’in­té­rêts finan­ciers : les célé­bri­tés.

C’est ainsi que Leonardo DiCa­prio produit un docu­men­taire sur le réchauf­fe­ment clima­tique (visant à sauver la civi­li­sa­tion et le mode de vie haute­ment tech­no­lo­gique des occi­den­taux, et pas la planète), et qu’on le voit poser avec les respon­sables de 350.org. Le Complexe Indus­triel Non-Lucra­tif a toujours procédé ainsi, braquant ses projec­teurs média­tiques sur Gandhi plutôt que sur Kartar Singh, sur Martin Luther King plutôt que sur Malcolm X, sur Angela Davis plutôt que sur Assata Shakur, sur Vandana Shiva plutôt que sur Arund­hati Roy.

L’his­toire telle qu’elle nous est présen­tée dans les programmes scolaires offi­ciels reflète égale­ment ces préfé­rences idéo­lo­giques (ou écono­miques, les premières se distinguent parfois mal des dernières), très logique­ment ; les Sante Gero­nimo Case­rio, les Omali Yeshi­tela, les Ken Saro-Wiwa, les Bhagat Singh et les Stokely Carmi­chael n’y trouvent pas leur place.

L’enquête de Cory Morning­star conti­nue. Mais avant de reprendre, un rappel impor­tant : nous avons publié, sur notre site, plusieurs articles expo­sant en quoi les éner­gies dites « renou­ve­lables », en plus de n’être pas écolo­giques, à l’ins­tar de leurs homo­logues du nucléaire et des combus­tibles fossiles, ne servent certai­ne­ment pas à débu­ter une tran­si­tion vers une civi­li­sa­tion aux pratiques moins polluantes, encore moins à enta­mer la décrois­sance tant espé­rée (par des écolo­gistes, cela s’en­tend, certai­ne­ment pas par la majo­rité des habi­tants des pays dits « déve­lop­pés » ou « en déve­lop­pe­ment »), et encore moins à défendre la planète contre l’as­saut constant de la civi­li­sa­tion. Au contraire, le déve­lop­pe­ment des indus­tries du solaire, de l’éo­lien, de l’hy­dro­élec­trique et de la biomasse servent, comme tous les projets dudit « déve­lop­pe­ment » (qu’il s’agisse de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles ou de celle du nucléaire), les inté­rêts des corpo­ra­tions et de ceux au pouvoir, les inté­rêts du dieu produc­tion et ceux du dieu progrès tech­nique, toujours au détri­ment du monde natu­rel et des espèces non-humaines.

Ce qui nous amène à une autre orga­ni­sa­tion, inti­tulé « The Solu­tions Project » (en français, Le projet solu­tions), « créé en 2011 par des person­na­li­tés éminentes du domaine des sciences, du busi­ness et des médias du diver­tis­se­ment, dans le but d’uti­li­ser les efforts combi­nés d’in­di­vi­dus dans les domaines des sciences, du busi­ness et de la culture pour accé­lé­rer la tran­si­tion vers 100% d’uti­li­sa­tion d’éner­gie renou­ve­lable aux États-Unis ». Une orga­ni­sa­tion finan­cée, entre autres, par Elon Musk, Leonardo DiCa­prio et Mark Ruffalo. La vidéo de présen­ta­tion du projet est narrée par Jason Silva, un « futu­riste » états-unien, qui, pour vous donner une idée du person­nage et de l’idéo­lo­gie du milieu, proclame de manière exta­tique à propos de l’être humain et de sa tech­no­lo­gie : « Nous sommes des dieux. Nos outils font de nous des dieux ».

Mark Ruffalo, célèbre acteur états-unien made in Holly­wood, s’est d’ailleurs rendu à Stan­ding Rock, ce qui a à la fois servi à média­ti­ser la lutte comme à la paci­fier, puisqu’il s’est fendu d’un discours pater­na­liste, dans lequel il exhor­tait les protes­ta­taires à rester « paci­fique », en expliquant que « la chose la plus impor­tante est de rester paci­fique. Que nous n’adop­tions pas la violence du système qu’il utilise contre nous [sic]. Parce que si vous adop­tez cette violence vous deve­nez ce système [re-sic] et parce que chaque mouve­ment social qui est resté paci­fique et sans violence a fini par triom­pher [re-re-sic]. A chaque fois que la police vous attaque avec des balles en caou­tchouc ou avec des matraques, ou vous met dans des cages à chien et vous traite comme un animal, elle perd [re-re-re-sic]. A chaque fois que la garde natio­nale joue le rôle d’ex­ten­sion de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles et ne se bat pas pour le peuple, elle perd. Ils perdent lorsque vous restez paci­fique. Et c’est dur. C’est très, très dur. Mais c’est ainsi que vous gagnez ».

Pour des amérin­diens issus de tradi­tions guer­rières et coura­geuses, incar­nées par Sitting Bull et Crazy Horse, entendre un blanc, riche, ultra­pri­vi­lé­gié, ayant investi dans l’in­dus­trie des soi-disant « renou­ve­lables », leur faire une lecture sur la stra­té­gie de lutte à adop­ter pour « gagner », quel honneur, n’est-ce pas.

On observe là « le féti­chisme de la célé­brité au service du pater­na­lisme de l’élite, visant à paci­fier les luttes sociales et écolo­giques », comme l’écrit Cory Morning­star.

Aucun mouve­ment social, aucune lutte popu­laire, n’a abouti à l’aide de l’usage d’une seule et unique tactique. Si tant est que certaines luttes aient triom­phé (ce qui est à nuan­cer), elles y sont parve­nues à l’aide d’une diver­sité de tactiques. Mais, bien sûr, on n’en atten­dait pas plus de la part d’un promo­teur d’une des pires formes de spec­tacle de la société du spec­tacle, qu’un discours creux, et miel­leux.

Un point central de ce qu’ex­pose Cory Morning­star consiste en une critique de « l’ac­ti­visme marchan­dise ». Il s’agit du titre d’un livre en anglais, jamais traduit, qu’elle cite dans son enquête, et dont voici le texte de la 4ème de couver­ture :

Ache­ter des produits — des T-shirts Gap aux appa­reils Apple — pour combattre le SIDA. Boire une tasse de café “soli­daire” de la marque Coffee Bean & Tea pour soute­nir le commerce équi­table. Conduire une Toyota Prius pour combattre le réchauf­fe­ment clima­tique. Toutes ces acti­vi­tés très répan­dues exposent une carac­té­ris­tique centrale de la culture contem­po­raine : la façon la plus commune dont nous parti­ci­pons à l’ac­ti­visme social consiste à ache­ter quelque chose.

Roopali Mukherjee et Sarah Banet-Weiser ont rassem­blé un groupe de cher­cheurs pour explo­rer ce nouveau concept à travers une série d’études cas sur “l’ac­ti­visme marchan­dise”. Qu’il s’agisse de télé­vi­sion, de films, de campagnes d’ac­ti­visme consom­mable, de la culture de la célé­brité et du patro­nage corpo­ra­tiste, les essais compi­lés dans ce livre analysent, par exemple, la campagne Dove “Beauté Réelle”, ou Ange­lina Jolie en tant que mission­naire et célé­brité mondiale.

Cette marchan­di­sa­tion de l’ac­ti­visme a large­ment parti­cipé à la récu­pé­ra­tion et la paci­fi­ca­tion des luttes sociales et écolo­giques, aux côtés de la corrup­tion finan­cière plus directe.

Le 5 avril 2016, la Stan­ding Rock Sioux Tribe [l’or­ga­ni­sa­tion juri­dique qui repré­sente la tribu Sioux de Stan­ding Rock, NdT] a accepté un don de 125 000$ de la part de la Conso­li­da­ted Edison, Inc., l’une des plus grandes socié­tés du secteur de l’éner­gie aux États-Unis, avec un chiffre d’af­faires annuel de 13 milliards et des actifs de 33,9 milliards de dollars, dans l’op­tique d’un projet privé de loge­ment commu­nau­taire.

Le même jour, la Stan­ding Rock Sioux Tribe a accepté deux dons de 125 000$ chacun, le premier de la part de la même entre­prise, Conso­li­da­ted Edison, et le second de la part de Fagen Inc, une entre­prise de travaux indus­triels, et ce dans une optique de coopé­ra­tion avec la tribu pour un projet de construc­tion d’un parc de 55 éoliennes, dans le Dakota du Sud.

Le leader de la Stan­ding Rock Sioux Tribe a récem­ment annoncé, après l’an­nonce d’une pause dans la construc­tion du pipe­line par le Corps du génie de la US Army (Army Corps of Engi­neers, ACE), pour des raisons admi­nis­tra­tives, qu’il souhai­tait que tous les mani­fes­tants rentrent chez eux. Il a égale­ment affirmé qu’il voulait que la lutte se déroule de manière stric­te­ment paci­fique, sans aucune violence, et qu’une diver­sité de tactiques n’était ni respec­table ni voulue.

Plusieurs tribus, groupes et camps étaient regrou­pés sur le site de Stan­ding Rock (et le sont encore pour certains). Le camp de la Red Warrior Society a publié un commu­niqué en décembre, dans lequel il expri­mait un désac­cord avec le leader de la Stan­ding Rock Sioux Tribe, Dave Archam­bault, en affir­mant son soutien envers une diver­sité de tactiques dans la lutte, et en inci­tant tous ceux qui le pouvaient à rester pendant l’hi­ver.

Un de nos contacts, un vété­ran de l’ar­mée US, qui s’était rendu à Stan­ding Rock, nous rappor­tait égale­ment cet état de fait. Entre les tribus, entre les géné­ra­tions, diffé­rents point de vue s’ex­priment. Le paci­fisme absolu semble plus prôné par les « Anciens » des tribus Indiennes, tandis que les jeunes souhaitent parfois consi­dé­rer plus d’op­tions et de stra­té­gies.

Barack Obama & Dave Archam­bault, le leader de la Stan­ding Rock Sioux Tribe

Dans la conclu­sion de leur enquête, Cory Morning­star et Forrest Palmer résument leur analyse des détour­ne­ments et des écrans de fumée dont la « révo­lu­tion pour des éner­gies propres » se sert. Le mouve­ment de masse visant à regrou­per et à cana­li­ser la géné­ra­tion Y (les « mille­nials ») et les citoyens bien inten­tion­nés afin qu’ils acceptent le 21ème siècle et ses cham­bar­de­ments n’a pas pour objec­tif de faire cesser la dépen­dance aux combus­tibles fossiles, seule­ment à en trans­for­mer l’es­thé­tique. Des profits sont toujours engran­gés, mais au détri­ment de qui ? L’ac­ti­visme manu­fac­turé (marchan­dise) pros­père au niveau des ONG, des corpo­ra­tions et de l’in­di­vidu et béné­fi­cie aux loups dégui­sés en moutons que sont les direc­teurs exécu­tifs, les diri­geants de fonds d’in­ves­tis­se­ment, les philan­thropes et les inves­tis­seurs privés… tous des profi­teurs d’une manière ou d’une autre. La guerre corpo­ra­tiste est menée à l’aide des formes de soft power (le pouvoir doux, en français) les plus insi­dieuses qui soient. Le complexe indus­triel non-lucra­tif est l’an­ti­chambre de ces méca­nismes de soft power. Collec­ti­ve­ment, la société occi­den­tale a été endoc­tri­née afin de prendre l’éco­ci­toyen­nisme pour de l’éco­lo­gie, la plupart de ses acti­vistes défendent plus l’in­dus­tria­lisme « vert » et les éner­gies dites « renou­ve­lables » que le monde natu­rel. Il est tout à fait possible qu’il s’agisse à ce jour d’un des exemples les plus réus­sis d’in­gé­nie­rie sociale, parmi tous ceux finan­cés par les oligarques mondiaux les plus puis­sants.

L’éco­lo­gie est morte. Place à l’éco­ci­toyen­nisme du 21ème siècle.

Le but n’est plus de proté­ger la nature et toutes les créa­tures vivantes. Au contraire, l’objec­tif est désor­mais de privi­lé­gier la tech­no­lo­gie au détri­ment du monde natu­rel et du vivant. De soute­nir une « révo­lu­tion pour les éner­gies propres », aux frais du peu qu’il reste de nature et de vie non-humaine, et au béné­fice de la satis­fac­tion des désirs des civi­li­sés. En ce sens, les socié­tés occi­den­tales ont collec­ti­ve­ment invo­lué et se retrouvent au plus profond de l’abîme. Pour­tant, endoc­tri­ne­ment oblige, peu le remarquent. Comme toujours, les jeunes sont ciblés et apprê­tés, en agneaux sacri­fi­ciels pour la conti­nua­tion du capi­ta­lisme.

Portez du bleu. Portez du rouge. Portez du jaune. Parti­ci­pez à des opéra­tions photo. A des opéra­tions commer­ciales. Des arti­fices amusants pour les masses des privi­lé­giés, qui s’en­nuient. Ceux dont les métriques sociales sont les plus élevées seront les plus finan­cés. C’est une course. Une course vers l’abîme.

« Portez du bleu »

 

« Marche pour le climat à Delhi. Portez du bleu. »

 

« Marche et rassem­ble­ment pour Stan­ding Rock – PORTEZ DU BLEU ».

 

Chez nous, en France, lors de la COP21, l’opé­ra­tion marke­ting avait misé sur LE ROUGE : les « lignes rouges pour le climat ». « Peu importe l’ac­tion que vous entre­pre­nez, parta­gez-là sur les réseaux sociaux pour que le monde puisse la voir, s’il vous plaît. Prenez une photo ou une vidéo et publiez la sur Twit­ter, Insta­gram ou Face­book (sur Face­book assure-vous qu’elle soit publique) et ajou­tez le hash­tag #D12 ou #redlines (#lignes­rouges). Vous pouvez aussi l’en­voyer par mail à social­me­dia@350.org ».

 

COP 21 toujours. La photo ci-dessus appa­rait dans un article inti­tulé « Les peoples indi­gènes prennent les commandes lors de la jour­née d’ac­tion D12 à paris ». La campagne « rouge » de 350.org est incluse dans la décla­ra­tion. En réalité, les peuples indi­gènes sont utili­sés pour des opéra­tions photos par les ONG, afin de promou­voir le programme patriar­cal de l’élite, qui ne fait que prolon­ger le géno­cide des peuples indi­gènes.

L’ac­ti­visme, il y a bien long­temps :

Les Bish­noïs en Inde, des écoguer­riers, défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment, depuis plus de 500 ans. En 1730, 363 femmes, hommes et enfants Bish­noïs donnèrent leurs vies pour empê­cher des arbres d’être coupés (dans le but de construire le nouveau palais du Maha­radjah Abhay Singh de Johd­pur).

Enfin, quelques images assez parlantes, afin d’ex­po­ser l’objec­tif déclaré de l’ac­ti­visme tel qu’or­ga­nisé par les grandes ONG, et surtout, en l’oc­cur­rence, par l’ONG suppo­sé­ment écolo­giste (mais véri­ta­ble­ment écoca­pi­ta­liste) la plus en vogue en ce moment, qui, venu des USA, se propage rapi­de­ment à l’in­ter­na­tio­nal (des filiales ouvrent dans plusieurs pays), grâce à l’argent des Rocke­fel­ler et de Warren Buffett : 350.org

Retour sur les Bish­noïs, voyez la diffé­rence :

Les Bish­noïs, afin d’em­pê­cher que les hommes armés coupent leur forêt, enlaçaient les arbres pour les proté­ger.

Et on reprend :

Cet évène­ment tragique, connu sous le nom du massacre de Khejarli, est aussi la première inci­dence histo­rique archi­vée du mouve­ment Chipko (enla­ce­ment des arbres pour empê­cher leur destruc­tion, ou juste par amour)… bien avant les années 70. [Source] Aujourd’­hui, nous coupons des arbres pour les brûler dans nos usines à biomasse, voire pour déga­ger de l’es­pace pour des parcs éoliens, ou des centrales solaires.

Le nouvel envi­ron­ne­men­ta­lisme (écoci­toyen­nisme), créé par le CINL. Marche pour le climat à Delhi, septembre 2014. PORTEZ DU JAUNE.

 

L’image ci-dessus incarne les rêves et les aspi­ra­tions de l’éco­ci­toyen­nisme du 21ème siècle : l’in­dus­trie du solaire, de l’éo­lien, l’abon­dance. La nature est quasi-absente de ces affiches droit sorties de « l’usine pour le climat ». Elle s’éva­nouit dans le décor, comme une arrière-pensée.

 

« Il faut montrer qu’il existe d’autres inves­tis­se­ments plus porteurs d’ave­nir, le solaire et l’éo­lien par exemple ». (350 France – Nico­las Haerin­ger)

« Le Brésil a un grand poten­tiel pour la géné­ra­tion de 100% d’éner­gie renou­ve­lable, d’éner­gie sûre et équi­table comme le solaire, l’éo­lien et la biomasse ». (350 Brésil et Amérique Latine – Nicole Figuei­redo)

« L’Aus­tra­lie est le pays qui a le plus à gagner à passer au solaire, à l’éo­lien, à l’hy­dro­élec­trique et au géother­mique ». (350 Austra­lie – Blaise Palese)

Et la plus belle, du fonda­teur et direc­teur de 350.org, Bill McKib­ben

« Mettre en place plus de panneaux solaires et d’éo­liennes ne sonne peut-être pas comme une guerre, mais c’est exac­te­ment ce qui nous a permis de rempor­ter la seconde Guerre Mondiale : ce ne furent pas les inva­sions massives et les brutales batailles de tanks et les féroces bombar­de­ments aériens, mais une réor­ga­ni­sa­tion totale de l’in­dus­trie néces­saire à la fabri­ca­tion des armes et au ravi­taille­ment des troupes à une échelle sans précé­dent. Vaincre les nazis a néces­sité plus que de braves soldats. Il a fallu construire d’im­menses usines, et les construire très, très vite ».

Il s’agit clai­re­ment d’une volonté de soute­nir un nouvel indus­tria­lisme. Mais un indus­tria­lisme étiqueté « vert », « propre », « durable », « soute­nable », ou « renou­ve­lable », bien sûr.

Bill McKib­ben, le fonda­teur de 350, est d’ailleurs assez proche des parti­sans du capi­ta­lisme vert, comme John Fuller­ton, un ancien direc­teur géné­ral de la banque JP Morgan, qui dirige aujourd’­hui le « Capi­tal Insti­tute », et qui prône un « capi­ta­lisme régé­né­ra­tif ». Ils ont tous deux parti­cipé, par exemple, à une confé­rence inti­tulé « capi­ta­lisme vert : oxymore ou possi­bi­lité ? » (la réponse : possi­bi­lité, bien sûr). Il est égale­ment proche de Bob Massie, un ancien PDG de la coali­tion d’en­tre­prises CERES, et actuel PDG du « New Econo­mics Insti­tute », formé à la « Harvard Busi­ness School ».

Résu­mons, voici plusieurs choses que les médias français, qui se sont empres­sés de nous vendre une « victoire » à Stan­ding Rock, n’ont pas dit, ou rare­ment :

  • Il ne s’agit que d’une suspen­sion tempo­raire (ça, certains l’ont rapporté), qui béné­fi­cie, en atten­dant, au trans­port de pétrole par réseau ferro­viaire, de Warren Buffett (entre autres).
  • Les Indiens à Stan­ding Rock ne sont pas aussi unis qu’ils l’ont laissé entendre.
  • Comme lors de nombreux évène­ments de luttes sociales ou écolo­giques, les grandes ONGs se sont empres­sées de récu­pé­rer la lutte, de la détour­ner vers certains objec­tifs, ou de l’ins­crire dans le cadre de leur agenda (350.org France, dans leur news­let­ter de décembre 2016, classe la « victoire » de Stan­ding Rock dans la liste de ses succès de l’an­née).
  • Bien des Indiens, aux USA, sont au courant de la corrup­tion des orga­ni­sa­tions, des délé­ga­tions et des médias « Indiens » qui les repré­sentent suppo­sé­ment (celles qu’on voit parfois à l’ONU, celles qui sont invi­tées aux COP, etc.).
  • Le leader de la tribu Sioux de Stan­ding Rock, Dave Archam­bault a clai­re­ment exprimé que tout ce qu’il souhai­tait c’était que le pipe­line soit « détourné ».
  • Les grandes ONGs et les tribus indiennes (et/ou les indi­vi­dus qui initient certaines luttes écolo­giques ou sociales) ne s’as­so­cient pas toujours bien, au contraire.
  • Les grandes ONGs et les tribus indiennes (et/ou les indi­vi­dus qui initient certaines luttes écolo­giques ou sociales) n’ont pas toujours, voire pas du tout, le même objec­tif, qu’il s’agisse de l’objec­tif immé­diat ou de l’objec­tif plus large et à long terme.
  • Les Premières Nations, les tribus Amérin­diennes, et les indi­gènes du monde sont parfois (souvent) utili­sés par les grandes ONGs et les médias pour promou­voir le mensonge du déve­lop­pe­ment « durable ».

Pour les grandes ONGs, comme pour les célé­bri­tés (et pour les ultra-privi­lé­giés en géné­ral, ainsi que pour ceux dont l’en­doc­tri­ne­ment les a menés à adop­ter la pers­pec­tive des premiers) qui défendent la civi­li­sa­tion indus­trielle sans laquelle ils ne seraient ce qu’ils sont et ne béné­fi­cie­raient de ce dont ils béné­fi­cient, la crise écolo­gique de notre temps est « la plus grande oppor­tu­nité écono­mique de l’his­toire [des USA] » (dixit Leonardo DiCa­prio). Il ne s’agit pas de proté­ger la biodi­ver­sité restante, ni le peu de nature sauvage qu’il reste, ou de défendre la planète, il s’agit de soute­nir l’im­plan­ta­tion de nouvelles centrales solaires, parcs éoliens, barrages, et centrales à biomasse, qui repré­sentent une nouvelle oppor­tu­nité de crois­sance (mais « verte », rassu­rez-vous), à même de soute­nir le mode de vie haute­ment extrac­ti­viste, tech­no­lo­gisé, inéga­li­taire, polluant et alié­nant de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Sachant que ces nouveaux projets indus­triels sont toujours le fait de grandes corpo­ra­tions ou de grands groupes qui inves­tissent par ailleurs dans nombre d’autres secteurs nuisibles, toujours en expan­sion.

Ce détour­ne­ment grotesque du mouve­ment écolo­giste a été opéré de manière insi­dieuse à l’aide d’une propa­gande média­tique et cultu­relle massive. Un discours simpliste a été diffusé et encou­ragé, n’ana­ly­sant plus rien des méca­nismes poli­tiques et écono­miques en jeux, des multiples causes des pollu­tions et des destruc­tions écolo­giques (l’ex­trac­ti­visme et ses consé­quences, les pollu­tions chimiques, etc.), ne tenant pas compte ni ne discu­tant des phéno­mènes d’alié­na­tions, de la perte d’au­to­no­mie, igno­rant tout à fait la corpo­ra­to­cra­tie mondiale, la déplé­tion des ressources natu­relles, pour ne se conten­ter que de de soute­nir les indus­tries des « renou­ve­lables ».

Bien évidem­ment, les puis­sances écono­miques (corpo­ra­tions, conglo­mé­rats, états qu’on quali­fie de « super­puis­sances ») qui ont façonné l’hu­ma­nité indus­trielle au sein de laquelle nous vivons — qui ne se préoc­cupent que de gagner toujours plus d’argent et de pouvoir, et d’en­cou­ra­ger un progrès tech­no­lo­gique insensé, toujours plus alié­nant, et sans autre objet que lui-même — n’ont pas inté­rêt à ce que nous en discu­tions. Les médias de masse et les grandes ONGs, qu’elles possèdent, qu’elles financent, qu’elles ont litté­ra­le­ment créés, ainsi que la culture, dans son sens large, dans laquelle nous baignons (litté­ra­ture, cinéma, musique, etc.) reflètent logique­ment leurs préoc­cu­pa­tions. La média­ti­sa­tion de Stan­ding Rock a été l’oc­ca­sion pour nous de tenter de l’ex­po­ser.

Une enquête de Cory Morning­star & Forrest Palmer, retrans­crite par le Collec­tif Le Partage

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