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Layla et les yeux du hibou : l'écopsychologie et l'humanité (par Will Falk)
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Traduction d'un magnifique essai de Will Falk, écrivain, avocat et activiste états-unien, membre de l'organisation d'écologie radicale Deep Green Resistance, initialement publié (en anglais) le 11 décembre 2016, à cette adresse.

Derniè­re­ment, en remon­tant la rue prin­ci­pale de la ville de Park City en Utah, j’ai aperçu, à l’en­trée du centre d’ac­cueil, ce qui m’a semblé être un homme tenant un Grand-duc d’Amé­rique et entouré d’en­fants. Comme sa voix portait de l’autre côté de la rue, j’ai entendu l’homme expliquer que ce hibou avait été trouvé avec une aile bles­sée après qu’il ait été heurté par une voiture.

J’adore les hiboux. J’adore le son envoû­tant de leurs hulu­le­ments dans les heures les plus sombres qui précèdent l’aube. J’adore la joie qui accom­pagne l’heu­reux privi­lège d’as­sis­ter au spec­tacle de l’écla­bous­se­ment du plumage brun sur la neige fraî­che­ment tombée, quand un hibou décide excep­tion­nel­le­ment de s’ex­po­ser à la lumière hiver­nale. J’adore la manière dont la nature mysté­rieuse des hiboux en a fait des porteurs de présages dans l’ima­gi­naire de tant de cultures. Alors, quand j’ai vu ce que je pensais être un Grand-duc, j’ai spon­ta­né­ment traversé la rue en me réjouis­sant à l’avance.

La créa­ture que tenait l’homme présen­tait bon nombre des carac­té­ris­tiques du Grand-duc. Un magni­fique plumage duve­teux brun et blanc parfois moucheté de jaune. Un bec acéré et crochu. De larges ailes puis­santes — bien qu’elles fussent ferme­ment repliées, comme en quête de récon­fort.

De loin, je pouvais distin­guer que ses yeux avaient la même forme et les mêmes couleurs que ceux du Grand-duc — grands, ronds et noir cerclé d’orange. Je me suis remé­moré les yeux des Grands-ducs que j’avais aperçus qui m’ob­ser­vaient du haut des vieux gené­vriers s’éle­vant sur les contre­forts glacés du Grand Bassin. L’orange de leurs yeux flam­boyait de mille feux. Parfois, le noir reflé­tait une sagesse profonde et impé­né­trable. A d’autres moments, ce même noir appa­rais­sait comme une flaque d’eau où se reflé­taient les notes argen­tées des étoiles constel­lant le ciel du Nevada. A d’autres moments encore, ce noir deve­nait la nuit impré­gnée d’ombres avant qu’ils ne prennent leur envol pour dispa­raître dans les nuages.

Alors que je m’ap­pro­chais, je vis que l’avant-bras droit de l’homme était enve­loppé de cuir. Deux anneaux d’acier trans­perçaient le cuir. Une chaîne qui n’at­tei­gnait pas un mètre de longueur était reliée aux anneaux. Elle était compo­sée d’autres anneaux d’acier étroi­te­ment serrés et soudés les uns aux autres afin que la chaîne ne se brise jamais. La chaîne était enrou­lée et resser­rée autour de la patte gauche de l’ani­mal que j’avais pris à tort pour un Grand-duc.

Un Grand-duc d’Amé­rique

Cet animal n’était pas un hibou. Il ne l’était plus. Un hibou est telle­ment plus que ses yeux, son bec et ses serres, telle­ment plus que le petit espace qu’il occupe, telle­ment plus que ses fameux cligne­ments, balan­ce­ments et claque­ments de bec. Un hibou est plus que l’as­sem­blage physique de ses plumes et de ses os.

Un hibou est les lapins, les lièvres, les souris et les campa­gnols qui deviennent son corps lorsqu’il s’en nour­rit. Un hibou est l’arbre sur lequel il se perche, le ciel d’où il descend et le vent qui le porte. Un hibou est le sens que sa nature révèle. Un hibou est l’ex­pres­sion de toutes les rela­tions qui le créent. Un hibou est sauvage. Un hibou est libre.

Volée au vent, enfer­mée dans une cage et enchaî­née à un homme, cette créa­ture n’était plus un hibou.

L’es­pace d’un instant, il a levé les yeux pour accro­cher mon regard. Et je fus horri­fié par ce que je vis.

L’orange et le noir de ses yeux n’étaient plus que des simu­lacres de couleurs. Il n’y subsis­tait plus la moindre trace de lumière. Il eut été préfé­rable, plus facile à accep­ter, que ces yeux aient exprimé de la tris­tesse ou de la colère, ou même du déses­poir. Mais ils n’ex­pri­maient rien. Rien d’autre que le vide.

Je connais­sais bien ces yeux. Ces yeux-là étaient ceux d’une créa­ture qui avait été préci­pi­tée au-delà de la douleur et qui avait sombré dans un état de stupeur, une créa­ture submer­gée de déses­poir qui se lais­sait glis­ser dans le néant. Ces yeux-là je les ai vus dans la rue. Ces yeux-là je les ai vus dans des zoos, dans des aqua­riums et dans des cages. Ces yeux-là je les ai vus dans des prisons, dans des services de psychia­trie et aux enter­re­ments.

Je connais­sais ces yeux parce que je les ai vus reflé­tés par les miroirs dans lesquels j’ai plongé mon regard avant de tenter de mettre fin à mes jours. Je connais­sais ces yeux parce qu’ils ont été les miens.

Boule­versé et au comble du chagrin, j’ai fui, épou­vanté.

***

Quelle est la nature exacte de l’hor­reur que j’ai lue dans ces yeux ?

Tout d’abord, je m’étais trouvé confronté aux ravages provoqués par l’anéan­tis­se­ment d’un hibou. La capti­vité prive un animal de ce qui fait de lui un animal. Les prin­cipes de l’éco­lo­gie profonde le confirment. L’éco­lo­gie profonde consi­dère que la vie est un proces­sus conti­nuel main­tenu par des connexions saines entre les êtres vivants. A travers ce constat, l’éco­lo­gie profonde nous enseigne que chaque être vivant doit être appré­hendé comme un ensemble spéci­fique de connexions à d’autres êtres vivants.

Un animal captif n’est plus un animal lorsque les humains le coupent physique­ment de ses connexions. Neil Evern­den, un des pion­niers de l’éco­lo­gie profonde, décrit dans son excellent livre, The Natu­ral Alien : Human­kind and Envi­ron­ment, comment ce phéno­mène se produit chez un gorille enfermé dans un zoo. Evern­den écrit : « [Un animal] est une inter­ac­tion entre un poten­tiel géné­tique, un envi­ron­ne­ment et des congé­nères. Un gorille soli­taire dans un zoo n’est pas vrai­ment un gorille ; il s’agit d’un ersatz en forme de gorille d’un être social qui ne peut se déve­lop­per plei­ne­ment qu’au sein d’une société d’êtres semblables ».

Evern­den réfute égale­ment l’ar­gu­ment qui justi­fie le place­ment d’ani­maux dans des zoos (préser­ver leur héri­tage géné­tique) en nous expliquant plus en détail la raison pour laquelle un gorille dans un zoo n’est pas vrai­ment un gorille. Il écrit : « Tenter de préser­ver unique­ment un ensemble de gènes revient à accep­ter une défi­ni­tion très restreinte de l’ani­ma­lité et à tomber dans le piège qui consiste à confondre l’objet encap­sulé dans un corps avec le proces­sus de rela­tions qui consti­tue la créa­ture en ques­tion ».

En d’autres termes, un animal n’est pas un objet. Un animal est un proces­sus de rela­tions conti­nues. Détruire ces rela­tions en restrei­gnant la capa­cité physique d’un animal à parti­ci­per aux rela­tions qui le préservent, c’est détruire l’ani­mal. Quand j’ai vu la créa­ture au bout de la chaîne, j’ai compris comment le conduc­teur qui l’avait heur­tée et l’homme qui l’avait enchaî­née, l’avaient isolée des rela­tions spéci­fiques qui permettent aux hiboux de survivre. Elle avait été réduite à l’objet encap­sulé dans un corps décrit par Evern­den.

Il était impos­sible de voir cette créa­ture au bout d’une chaîne sans penser à toutes les créa­tures enchaî­nées qui se trouvent dans les bassins des parcs à thèmes et dans les cages des zoos. J’ai pensé, en parti­cu­lier, à l’at­ten­tion média­tique crois­sante que soulève l’ef­fet destruc­teur de la capti­vité sur des indi­vi­dus de deux espèces parta­geant de nombreuses simi­li­tudes avec les humains : les orques et les éléphants.

Les orques ont un sens de la famille très déve­loppé et une rela­tive longé­vité. Ils utilisent un langage complexe et se trans­mettent des savoirs tradi­tion­nels tels que les tech­niques de chasse de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Ces carac­té­ris­tiques, couplées au fait que les orques sont connus pour proté­ger les humains des requins, créent un lien privi­lé­gié avec ces animaux dans l’es­prit de bon nombre d’hu­mains.

Le Dr. Naomi A. Rose, dans son étude « Killer Contro­versy : Why Orcas Should No Longer Be Kept in Capti­vity » (en français : La contro­verse du tueur : pourquoi les orques ne devraient plus être tenues en capti­vité) énonce ce qui est l’évi­dence même : « Les orques sont intrin­sèque­ment inadap­tées au confi­ne­ment ». A l’ap­pui de cette affir­ma­tion, le Dr. Rose explique que les orques ont des durées de vie annuelles nette­ment infé­rieures en capti­vité qu’à l’état sauvage. En fait, le taux annuel de morta­lité chez les orques en capti­vité est plus de deux fois et demie plus élevé que celui des orques en liberté.

Le Dr Rose démontre comment la capti­vité altère le corps des orques, expliquant que l’une des causes de décès les plus courantes chez les orques captives est l’in­fec­tion. La morta­lité due aux infec­tions est liée à l’im­mu­no­sup­pres­sion et, ainsi que le décrit le Dr. Rose, aux agents patho­gènes que les systèmes immu­ni­taires des orques sauvages gére­raient sans diffi­culté, qui s’avèrent fatals pour les orques en capti­vité en raison d’un stress chro­nique, d’un état dépres­sif et même de l’en­nui qu’elles éprouvent. Par consé­quent, la capti­vité n’agit pas seule­ment sur la santé mentale des orques. Elle porte atteinte à leur état de santé physique à travers les troubles mentaux qu’elle engendre.

Les éléphants l’illus­trent égale­ment. Comme les orques et les humains, ils vivent au sein de très grandes familles, déve­loppent des rela­tions sociales complexes et ont besoin d’un espace vital étendu. Avec une décla­ra­tion du même ordre que celle du Dr Rose au sujet des orques, Ed Stewart — président de Perfor­ming Animal Welfare Society (PAWS) [une asso­cia­tion de protec­tion des animaux du spec­tacle, NdT] qui possède trois réserves natu­relles dans le nord de la Cali­for­nie — explique la situa­tion des éléphants captifs dans un article pour la revue Natio­nal Geogra­phic inti­tulé « Il n’existe pas de manière éthique de main­te­nir des éléphants en capti­vité ». En guise de démons­tra­tion, Stewart décrit ce que la capti­vité engendre chez l’élé­phant :

« L’ina­dé­qua­tion des éléphants à la capti­vité consti­tuera toujours une source de mala­dies et de souf­frances pour ces animaux. Les enclos exigus et les surfaces dures sont à l’ori­gine de multiples problèmes parmi lesquels on dénombre des mala­dies mortelles du pied ainsi que de l’ar­thrite, auxquelles s’ajoutent la stéri­lité, l’obé­sité et les compor­te­ments répé­ti­tifs anor­maux comme le balan­ce­ment du corps et de la tête ». Ces « compor­te­ments répé­ti­tifs anor­maux » sont évidem­ment des signes de troubles psycho­lo­giques.

***

Du fait de mes anté­cé­dents psychia­triques, lorsque je découvre les effets psycho­lo­giques de la capti­vité sur les orques et les éléphants, je me demande s’il existe des liens entre la santé mentale des humains et la santé mentale des autres animaux.

Il est évident qu’il en existe. De la même manière que des troubles psycho­lo­giques ouvrent la voie à d’autres problèmes de santé chez des animaux comme les orques et les éléphants, les mala­dies mentales telles que la dépres­sion augmentent consi­dé­ra­ble­ment les risques d’autres mala­dies chez l’être humain. Le psychiatre Peter Kramer indique dans son livre Against Depres­sion (en français : Contre la Dépres­sion) que les humains souf­frant de dépres­sion sont quatre fois plus suscep­tibles que ceux qui n’en souffrent pas, de mourir d’une mala­die cardiaque. Ils ont cinq fois plus de risques de mourir d’une mala­die coro­na­rienne et quatre fois plus de risques de succom­ber à une angine de poitrine, un pontage ou une insuf­fi­sance cardiaque conges­tive. Le poète souf­frant de dépres­sion majeure que je suis appré­cie à sa juste valeur la puis­sance méta­pho­rique de la dépres­sion s’at­taquant litté­ra­le­ment au cœur.

Je ne suis certai­ne­ment pas le premier à explo­rer ces liens de cause à effet. Depuis le début des années 80, des cher­cheurs occi­den­taux qui se sont penchés sur ces connexions, se sont fait connaître sous le nom d’écopsy­cho­logues. De leur côté, les peuples tradi­tion­nels œuvrent à la compré­hen­sion de ces connexions depuis des temps immé­mo­riaux.

Theo­dore Roszak passe en revue l’his­toire de l’éco­psy­cho­lo­gie dans « Where Psyche Meet Gaia » (en français : Où la psyché rencontre Gaïa), essai qu’il a rédigé pour le recueil Ecopsy­cho­logy : Resto­ring the Earth, Healing the Mind (en français : Ecopsy­cho­lo­gie : Restau­rer la Terre, soigner l’es­prit). Cela remonte à loin. Il écrit : « …en réalité les origines [de l’éco­psy­cho­lo­gie] sont suffi­sam­ment anciennes pour être quali­fiées d’au­toch­tones. Il fut un temps où toute psycho­lo­gie était de ‘l’é­co­psy­cho­lo­gie’. Il n’était pas néces­saire de recou­rir à un terme parti­cu­lier. Les guéris­seurs les plus anciens du monde… ne connais­saient pas d’autre moyen de guérir qu’en travaillant dans le contexte de la réci­pro­cité envi­ron­ne­men­tale ».

Dans la mesure où l’in­ci­dence des troubles mentaux dans les socié­tés primi­tives semble large­ment infé­rieure à celle des socié­tés civi­li­sées, il serait peut-être judi­cieux de « travailler dans le contexte de la réci­pro­cité envi­ron­ne­men­tale » ainsi que l’ont toujours fait les plus vieux guéris­seurs du monde. Un des moyens d’y parve­nir serait de consi­dé­rer la santé mentale humaine à travers le prisme de l’éco­lo­gie profonde. En 1982, le regretté Paul Shepard a publié un texte fonda­teur de l’éco­psy­cho­lo­gie : Nature and Madness (Nature et folie). Shepard a rédigé ce livre dans le but de répondre à cette simple ques­tion : « Pour quelle raison les humains persistent-ils à détruire leur habi­tat ? » Dans la réponse qu’il nous livre, il explique que cela relève de la psycho­pa­tho­lo­gie. Ou, selon ses propres mots : « une espèce de défaillance dans une dimen­sion fonda­men­tale de l’exis­tence humaine, une irra­tio­na­lité qui se situe au-delà de l’er­reur, une sorte de folie ».

Comment certains humains ont-ils déve­loppé cette folie ? Shepard l’ex­plique en faisant appel à un concept de biolo­gie — l’on­to­ge­nèse — qui décrit le déve­lop­pe­ment d’un orga­nisme indi­vi­duel de sa concep­tion jusqu’à sa matu­rité. Shepard établit de façon simple mais brillante que pour comprendre le compor­te­ment de l’être humain, nous devons d’abord comprendre son déve­lop­pe­ment.

L’on­to­ge­nèse est le plus souvent étudiée en lien avec les animaux, mais Shepard s’em­presse de souli­gner que : « Quiconque pense que la créa­ture humaine n’est pas un animal spéci­fique devrait passer quelques heures à compul­ser la tren­taine de volumes de ‘l’É­tude psycha­na­ly­tique de l’en­fant’ ou encore des numé­ros du ‘Jour­nal du déve­lop­pe­ment de l’en­fant’ ». L’on­to­ge­nèse appa­raî­tra alors aussi appro­priée à l’étude des humains qu’à celle des autres animaux.

Shepard explique encore que l’on­to­ge­nèse des peuples tradi­tion­nels « qui semblent vivre en paix avec leur monde » est plus saine que celle des peuples civi­li­sés. Il écrit que « leur mode de vie est celui pour lequel notre onto­ge­nèse a été conçue par la sélec­tion natu­relle. Ce mode de vie favo­rise la coopé­ra­tion, l’en­ca­dre­ment, un programme de déve­lop­pe­ment mental et l’étude d’un monde mysté­rieux et merveilleux dans lequel les éléments natu­rels recèlent les indices permet­tant de comprendre le sens de la vie ; un monde dans lequel la vie de tous les jours est indis­so­ciable de la dimen­sion et des rencontres spiri­tuelles, un monde dont les membres du groupe célèbrent les étapes et les passages de la vie en parti­ci­pant à des rituels… »

Ainsi, certaines condi­tions sont néces­saires pour qu’un être humain passe de l’en­fance à l’âge adulte. Les enfants humains ont besoin d’être immer­gés dans le monde natu­rel où ils peuvent inter­agir avec d’autres non-humains qui leur révé­le­ront le sens de la vie. Ils ont égale­ment besoin de commu­nau­tés intactes avec des aînés qui comprennent les étapes impor­tantes de la vie humaine afin d’ai­der les plus jeunes à les célé­brer à travers des rituels. Et pour deve­nir, à terme, des aînés à leur tour. Cela me ramène encore une fois à la phrase d’Evern­den disant qu’un animal est « un être social qui ne peut se déve­lop­per plei­ne­ment que dans une société d’êtres semblables ».

Si vous passez un peu de temps avec des enfants en plein air, vous les verrez accor­der une signi­fi­ca­tion profonde aux choses de la nature. Il s’agit là d’un déve­lop­pe­ment humain sain. Shepard explique que « l’en­fant éprouve une atti­rance magné­tique pour les animaux, car chacun d’entre eux à sa manière semble incar­ner une impul­sion, une réac­tion ou un mouve­ment qui est ‘ce que je suis’. Lorsqu’il les paro­die dans un jeu mesuré, il connait alors une maîtrise progres­sive de sa propre zoolo­gie inté­rieure faite de peurs, de joies et de rela­tions. Dans les histoires qu’on lui raconte, leurs formes prennent vie dans son esprit, sont repré­sen­tées dans sa conscience, lui permet­tant ainsi d’exer­cer sa capa­cité d’ima­gi­na­tion ». Cette « maîtrise progres­sive de sa propre zoolo­gie inté­rieure consti­tuée de peurs, de joies et de liens » est essen­tielle au plein épanouis­se­ment d’un être humain.

Shepard ajoute que « l’es­pace de jeu — les arbres, les buis­sons, les sentiers, les cachettes, les pentes — est une entité struc­tu­rée visible, un autre proto­type de rela­tions solides ». Nouer des rela­tions avec des arbres et des buis­sons est donc un autre élément essen­tiel à l’épa­nouis­se­ment humain.

***

Ma nièce de quatre ans, Layla, et mon neveu Thomas, son petit frère âgé d’un an, m’en­seignent que les écopsy­cho­logues sont dans le vrai.

En cette fin d’au­tomne, sous un ciel de montagne sans nuages, Layla est agenouillée sur un pont de bois chevau­chant une petite flaque d’eau limpide qui s’est formée là où un barrage de castors ralen­tit le cours glacé de la rivière Snake Creek à Midway en Utah. Comme hypno­ti­sée, son visage est lente­ment attiré vers le bas jusqu’à ce qu’une mèche blonde s’échappe de sa cheve­lure en désordre, emmê­lée après une après-midi de jeux, pour aller effleu­rer la surface de l’eau. A peine consciente du mouve­ment qu’elle accom­plit, elle replace la mèche mouillée derrière son oreille. Les gouttes glacées qui ruis­sellent le long de sa nuque et dispa­raissent derrière le col de sa veste ne troublent pas sa concen­tra­tion.

Je suis telle­ment fasciné par son compor­te­ment que je manque de lais­ser Thomas sauter de mes bras pour rejoindre sa sœur sur le bord du pont. Thomas est tout aussi fasciné. Je le dépose au sol et le laisse trou­ver son équi­libre à l’aide des muscles neufs de ses jambes tandis que sa petite main se referme sur l’au­ri­cu­laire et l’an­nu­laire de ma main droite.

Nous nous rappro­chons de Layla aussi vite que les jambes de Thomas le permettent et je demande : « Que fais-tu Layla ? »

Elle a encore quelques diffi­cul­tés à pronon­cer le i bref de mon prénom et dit, avec le plus grand natu­rel et légè­re­ment agacée que je ne puisse pas voir l’évi­dence : « Je joue avec le pois­son, Weel ».

Elle ne quitte pas l’eau du regard et quand je suis suffi­sam­ment près, j’aperçois ce qu’elle est en train d’ob­ser­ver. Une petite truite arc-en-ciel d’une dizaine de centi­mètres se tient là, à contre-courant et soutient le regard de Layla. L’im­men­sité bleue des yeux de Layla se fond dans l’éclat d’ob­si­dienne des yeux noirs du pois­son. Émer­geant de sous une pierre brune qui se trou­vait dans le lit du ruis­seau, une truite beau­coup plus grosse, mesu­rant une tren­taine de centi­mètres, décrit des cercles autour de la plus petite — visi­ble­ment aussi curieuse que je le suis. La petite truite, à l’ins­tar de ma petite nièce, n’ac­corde aucune atten­tion à l’adulte qui se rapproche.

Je comprends alors ce que Layla veut dire par « jouer ». Quand Layla se penche sur la gauche, la truite bat de la queue et nage vers la droite. Quand Layla se penche sur la droite, la truite bat de la queue et nage vers la gauche. Layla est, de toute évidence, en train de jouer avec le pois­son.

Plus tard dans la soirée, Layla est dans son bain. Sa mère est à la clinique où elle travaille comme assis­tante médi­cale. Son père est occupé à nour­rir Thomas et me demande de jeter un œil sur Layla. Lorsque j’entre dans la salle de bains, elle plonge rapi­de­ment sous l’eau en écla­bous­sant tout autour d’elle. Fina­le­ment, il lui faut remon­ter à la surface pour reprendre son souffle et je commets de nouveau l’er­reur de deman­der :

« Que fais-tu Layla ? »

Une fois de plus elle se montre agacée. « Je ne suis pas Layla, Weel,  explique-t-elle.  Je suis un pois­son ». Et elle replonge sous l’eau. J’éclate de rire et secoue la tête. Qui suis-je pour la contre­dire ?

***

Enfin, je comprends la nature exacte de l’hor­reur que j’ai ressen­tie lorsque j’ai regardé cette créa­ture enchaî­née dans les yeux : je me suis vu, ainsi que tant d’autres semblables à moi, reflété dans ses yeux.

Tout comme un hibou enchaîné n’est plus un hibou, une orque dans le bassin d’un parc à thème n’est plus une orque et un éléphant dans la cage d’un zoo n’est plus un éléphant, les humains coupés du monde natu­rel ne sont plus humains. Nous sommes des animaux et les animaux sont un proces­sus continu de rela­tions. Lorsque ces rela­tions deviennent impos­sibles, nous ne sommes plus rien.

Je ne pense pas exagé­rer lorsque j’écris : « Nous ne sommes plus humains ». Lorsque je dis « nous » je parle des humains civi­li­sés qui vivent de la manière dont je vis.

Mon exis­tence est dépour­vue d’une grande partie des rela­tions qui nous ont rendus humains tout au long de notre histoire. Je me suis réveillé ce matin dans un lit situé deux étages au-dessus d’un sol en asphalte. J’ignore quelle quan­tité d’as­phalte il me faudrait creu­ser pour atteindre la terre. Lorsque j’ai ouvert les yeux, avant le lever du soleil, je n’ai pas vu les formes éter­nel­le­ment mysté­rieuses et sombres des nuages voya­geant dans le ciel. Je n’ai pas vu le courage nacré des étoiles du matin s’agrip­pant aux heures les plus froides précé­dant l’aube. J’ai vu un plafond taillé dans la chair d’arbres qui furent vivants, qui furent sauvages.

Lorsque je me suis levé, je ne me suis pas inter­rogé, afin de goûter le plai­sir origi­nel de la diver­sité senso­rielle, sur cette fron­tière où se rejoignent la chaleur de mon inté­rieur et l’air frais de la montagne en ce matin de décembre. J’ai pesté parce que j’avais laissé la tempé­ra­ture de notre appar­te­ment descendre en dessous de 16°C. Je n’ai pas marché jusqu’au bord de la rivière pour en tirer mon eau de la jour­née. Je ne me suis pas arrêté pour contem­pler l’éclat brûlant du soleil levant recou­vrir la surface de la rivière. J’ai tâtonné jusqu’à la douche où j’ai tiré sur une poignée en plas­tique pour qu’une eau volée à des rivières, empri­son­née par des barrages, soit chauf­fée avec les restes de forêts anciennes arra­chées à leur lieu de repos dans les profon­deurs de la terre.

Et ce n’étaient que les cinq premières minutes d’une jour­née que j’ai répé­tée maintes et maintes fois en 30 ans de vie. Si Shepard a vu juste, et qu’une onto­ge­nèse tronquée produit des humains tronqués, alors je suis tronqué, ainsi que le sont tant d’êtres humains comme moi. Cela ne m’at­triste pas mais me met en colère. Et cette colère, je la ressens comme la réac­tion d’un animal face à un monde insensé. Je sais, aussi, qu’il n’est pas trop tard pour Layla et Thomas. Qu’il n’est pas trop tard pour leurs enfants et les enfants de leurs enfants. A bien des égards, Layla avait raison. Elle est vrai­ment un pois­son. Elle est vrai­ment un chiot. Elle est vrai­ment un aigle. Elle est toutes les rela­tions que je l’ai vu nouer avec les créa­tures qu’elle imite. Et pour la proté­ger, nous devons les proté­ger.

Will Falk


Traduc­tion : Héléna Delau­nay

Édition : Nico­las Casaux

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  1. Les animaux ont tant à nous apprendre de nous-même, nous avons fait le choix de nous éloigner d’eux, perdant de ce simple fait ce que cette proximité avait mis de bon en nous.

    Cet éloignement nous a rendu sauvage, nous n’aimons plus l’image qu’ils nous renvoient de nous même…

  2. Magnifique.
    Nos prisons sont faites de ce que l’on croit être les conditions de notre liberté.

    Le patrimoine et le travail qui le sous tend en sont les principales.