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Le piège d'une culpabilité perpétuelle (par Will Falk)
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Will Falk est un écrivain, avocat et activiste états-unien, membre de l'organisation d'écologie radicale Deep Green Resistance. Cet article a initialement été publié (en anglais) le 8 juin 2016, à cette adresse.

Si la peur détruit l’es­prit, la culpa­bi­lité détruit le cœur. Se sentir coupable génère une bles­sure. Cette bles­sure guérit lorsque le compor­te­ment qui a engen­dré la culpa­bi­lité est corrigé. La cica­trice qui se forme par-dessus la bles­sure agit comme un rappel qui influe sur les compor­te­ments futurs.

Cepen­dant, vivre dans un état de culpa­bi­lité perpé­tuelle empêche à jamais la guéri­son de la bles­sure. La plaie devient puru­lente. La culpa­bi­lité enfle jusqu’à infec­ter l’em­pa­thie. La personne conta­mi­née consacre toute son éner­gie à surmon­ter la douleur constante de la culpa­bi­lité. Elle passe tout son temps pros­trée sur sa bles­sure, cher­chant à calmer la douleur. En se foca­li­sant ainsi sur sa bles­sure, elle ne peut voir au-delà d’elle-même. Un cycle se déve­loppe. La culpa­bi­lité augmente et devient toujours plus doulou­reuse. La douleur bride la capa­cité d’em­pa­thie de la personne conta­mi­née. Celle-ci finit par perdre sa capa­cité à agir par véri­table altruisme et n’agit plus que pour éviter la douleur qu’en­gen­dre­rait une plus grande culpa­bi­lité.

La culture domi­nante génère chez ses membres ce senti­ment de culpa­bi­lité perpé­tuelle. Une des carac­té­ris­tiques les plus diabo­liques de la culture domi­nante réside dans le fait que pour survivre, nous sommes contraints de parti­ci­per au système qui détruit la planète. Tant que cette société durera, nos mains seront imbi­bées de sang.

Tout commença il y a fort long­temps, lorsque certains humains troquèrent la stabi­lité à long terme de la véri­table soute­na­bi­lité contre un confort à courte vue. L’agri­cul­ture se déve­loppa. Les prai­ries et les forêts furent détruites pour faire place à des cultures domes­tiques. Les rivières furent saignées à blanc pour l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau. C’est alors que débuta le chan­ge­ment clima­tique.

Dispo­sant d’une source de nour­ri­ture plus fiable que celle des chas­seurs-cueilleurs, la popu­la­tion humaine agri­cole explosa. Des villes se déve­lop­pèrent et la civi­li­sa­tion fit son appa­ri­tion. Fina­le­ment, les villes dépouillèrent les terres sur lesquelles elles s’étaient édifiées de tout ce qui pouvait subve­nir aux besoins essen­tiels et il leur fallut dévo­rer les ressources natu­relles de régions toujours plus vastes pour permettre la survie de leur popu­la­tion. Ce proces­sus dure depuis des milliers d’an­nées et un nombre incal­cu­lable de commu­nau­tés furent victimes de cette destruc­tion.

La civi­li­sa­tion conti­nue de faire rage. Nous vivons, pour la majo­rité d’entre nous, sur des terres dont la capa­cité à produire les calo­ries et la nour­ri­ture néces­saires à notre survie a été épui­sée il y a bien long­temps par les humains. Les espèces sauvages s’ef­fondrent. L’eau est chaque jour un peu plus empoi­son­née. Nous perdons des terres arables à un rythme insensé. Pire encore, la culture domi­nante impose un système de propriété foncière qui a réduit la nature à une ressource qui s’achète et qui se vend. Ceux qui détiennent le plus de pouvoir (c’est-à-dire d’argent) peuvent nous inter­dire l’ac­cès à ce dont nous avons besoin pour vivre. Même dans les lieux où la vie animale, l’eau propre et les couches arables sont encore suffi­santes à la survie de l’être humain, il y a de fortes chances pour que quelqu’un « possède » cette terre. En d’autres termes, si nous nous mettions à chas­ser « leurs » animaux, à boire « leur » eau, à recher­cher de la nour­ri­ture sur « leur » propriété, ils exige­raient d’un système étatique quel­conque qu’il dépêche des hommes armés char­gés de nous délo­ger.

Nous devons donc nous plier à leurs règles pour obte­nir ce dont nous avons besoin. Nous devons parti­ci­per à ce système meur­trier si nous voulons survivre. Pour manger, il nous faut de l’argent pour ache­ter de la nour­ri­ture à celui qui possède la terre où cette nour­ri­ture a été produite ou à celui qui possède le maga­sin qui a importé cette nour­ri­ture depuis de loin­tains pays. Pour dormir, il nous faut de l’argent pour payer un loyer à quelqu’un afin d’avoir le privi­lège d’uti­li­ser son loge­ment. Pour avoir cet argent, nous devons offrir notre labeur à ceux qui contrôlent l’argent.

Lorsque nous sacri­fions notre temps et notre argent à ceux qui sont au pouvoir, leur puis­sance se renforce. Leur emprise sur nos vies se resserre. La destruc­tion du monde s’in­ten­si­fie.

Nombreux sont ceux qui, en prenant conscience de cette situa­tion, sont submer­gés par la culpa­bi­lité. Ils vivent avec cette bles­sure ouverte et puru­lente. La plaie détruit leur empa­thie et ils ne regardent plus au-delà d’eux-mêmes. Ils n’as­pirent plus qu’à s’af­fran­chir de cette douleur. Ils ne recherchent plus que la paix de l’es­prit. Et dans cette quête, leur pureté person­nelle devient leur seul objec­tif. Ils n’adop­te­ront que des solu­tions indi­vi­duelles pour répondre à des problèmes d’en­ver­gure mondiale.

En passant leur temps à recy­cler, signer des péti­tions sur inter­net et recou­rir au covoi­tu­rage pour aller travailler, ils apaisent leur conscience enflam­mée, se murmu­rant à eux-mêmes : « Au moins, je ne suis pas en train de détruire la planète ».

Je comprends leur douleur. Je sais ce qu’on ressent quand on n’as­pire à rien d’autre qu’à panser sa bles­sure. J’ai connu ce désir d’être prêt à tout pour faire taire le bavar­dage inces­sant de la culpa­bi­lité. J’ai inté­rio­risé la culpa­bi­lité que cette culture nous impose de façon si radi­cale. J’ai cher­ché à détruire la culpa­bi­lité en me détrui­sant. Par deux fois.

***

La culture domi­nante a tout inté­rêt à neutra­li­ser les gens par le biais de la culpa­bi­lité. Si elle parvient à convaincre suffi­sam­ment de personnes qu’elles sont respon­sables du mal et à les pétri­fier de douleur toute leur vie durant, elle aura alors bien moins besoin de contrainte physique pour soumettre les masses.

La spiri­tua­lité est un moyen qui s’est avéré effi­cace pour inculquer cette culpa­bi­lité.

Lorsque je scrute mes souve­nirs les plus loin­tains tapis au fin fond de ma conscience, je revois le cruci­fix gran­deur nature accro­ché derrière l’au­tel de l’église catho­lique Saint-Jean-Baptiste à Newburgh dans l’In­diana. C’est là que j’ai été baptisé et que j’ai assisté à la messe tous les dimanches dans ma prime enfance. Même le temps, qui d’or­di­naire estompe les souve­nirs, ne peut atté­nuer la préci­sion saisis­sante de cette vision d’hor­reur.

Un homme décharné est suspendu là, les mains et les pieds cloués sur des planches de bois brut. Une couronne d’épines a été placée autour de sa tête, trans­perçant sa peau tendue. Du sang et de la sueur dégou­linent sur son visage. Ses yeux sont levés vers le ciel en quête d’un secours qui vien­drait de là-haut. Il n’en vient aucun.

Le poids de son corps sur les clous qui trans­percent ses mains déchire la peau et les os de ses paumes. Le même poids sur les clous qui trans­percent ses pieds a  recroque­villé ses orteils contre le bois de façon grotesque. L’homme suffoque. Chacune de ses respi­ra­tions le force à se hisser sur les clous plan­tés dans ses mains et à exer­cer une pres­sion sur ceux qui sont plan­tés dans ses pieds, ce qui aggrave le déchi­re­ment. Il marque une pause entre chaque respi­ra­tion, entre chaque mouve­ment, partagé entre le désir de vivre, de respi­rer encore une fois, et la réalité de la souf­france qui accom­pagne chacun des efforts que demande chaque respi­ra­tion.

Comme si cette lutte n’était pas suffi­sam­ment atroce, à l’en­droit où ses fémurs ont été brisés, les cuisses de cet homme présentent un œdème noir et bleu qui rend l’oxy­gé­na­tion encore plus diffi­cile. Puis, j’aperçois une bles­sure par perfo­ra­tion dans son abdo­men, sous sa cage thora­cique. Quelqu’un a planté une lance à travers ses poumons et jusque dans son cœur pour s’as­su­rer qu’il soit bien mort.

La peine que j’éprouve pour cet homme est profonde. Ma grand-mère me tient sur ses genoux en contre­bas de cette scène tandis que je m’in­ter­roge sur l’in­ten­sité de la douleur que ce pauvre homme a dû ressen­tir. Ma grand-mère suit mon regard fixé sur le cruci­fix, et un étrange mélange de tris­tesse et de peur se reflète dans ses yeux.

« Qui est-ce, Mamie ?

 – C’est Jésus Christ, notre Sauveur ».

Le nom et ces mots ne signi­fient rien pour moi. Je ne m’inquiète encore que de sa douleur. Je ne parviens pas à imagi­ner la raison pour laquelle une chose aussi épou­van­table pour­rait arri­ver à quelqu’un. La seule expé­rience que j’ai du genre de bles­sures que je vois sur ce Jésus provient des aiguilles des seringues avec lesquelles les méde­cins m’ont admi­nis­tré des injec­tions.

Je hais les piqûres. Je hais la morsure violente de l’ai­guille lorsqu’elle traverse la peau. Je hais la sensa­tion produite par l’ai­guille lorsqu’elle s’en­fonce dans les fibres de mon tissu muscu­laire. Je fris­sonne à l’idée de la sensa­tion que produi­rait une lance entière trans­perçant ma paroi abdo­mi­nale, râpant les os de ma cage thora­cique pour finir par faire écla­ter mon cœur.

« Pourquoi lui ont-ils fait ça ?

– Il est mort à cause de nos péchés, me répond ma grand-mère.

‘Péchés’ est encore un mot que je n’avais jamais entendu aupa­ra­vant.

– Oh. C’est quoi des ‘péchés’ ?

– Les péchés c’est quand on fait quelque chose de mal, explique-t-elle. Chaque fois que tu fais quelque chose de mal, ils le trans­percent avec un autre clou.

L’idée me trans­perce aussi sûre­ment que l’au­raient fait les clous. Mon esprit se rebiffe.

– Je ne veux plus qu’ils lui fassent du mal.

– Je sais, me console ma grand-mère. Sois un gentil garçon, et ils n’au­ront aucune raison de lui faire du mal. »

Avec ces paroles, les premiers poisons d’une culpa­bi­lité acca­blante se sont répan­dus dans mon cœur.

***

J’ai fréquenté des écoles primaires catho­liques et j’ai étudié dans une univer­sité catho­lique. Chaque fois que j’ou­bliais que la vie dans ce bas-monde était une vie de souf­france, on me renvoyait à un cruci­fix. On m’en­sei­gna que la douleur émotion­nelle est la croix que les humains doivent porter : plus elle est lourde mieux c’est. Ma culpa­bi­lité attei­gnit son apogée et s’an­cra en moi lorsqu’on m’ap­prit que tous les humains faisaient leur entrée dans le monde, souillés par le péché origi­nel. Notre exis­tence même s’ac­com­pa­gnait de culpa­bi­lité.

La culpa­bi­lité indiquait que j’avais abîmé la rela­tion que j’en­tre­te­nais avec Dieu, ce que je n’étais pas auto­risé à faire. Chaque fois que je me sentais coupable, on me disait qu’il fallait que je répare ma rela­tion avec Dieu si je voulais éviter une éter­nité de souf­frances en enfer quand je vien­drai à mourir. On me disait que je ne devais jamais offen­ser Dieu. Je ne devais jamais rien faire de mal et la seule manière de m’as­su­rer que j’étais sur le droit chemin consis­tait à préser­ver ma bonne conscience.

J’ai renoncé à ma foi catho­lique au début de la ving­taine, mais le mal été fait. On m’avait convaincu que j’étais fonciè­re­ment mauvais. J’ai tué le Dieu catho­lique de ma jeunesse, mais un nombre incal­cu­lable d’autres dieux vinrent combler le vide qui me hantait en poin­tant mes défaillances. La bles­sure était constam­ment ouverte et suscep­tible d’être écor­chée par la moindre action.

Bien qu’ayant déserté la source initiale de ma culpa­bi­lité – le catho­li­cisme – je conti­nuais à être quoti­dien­ne­ment témoin de trau­ma­tismes. Le trau­ma­tisme est une autre manière effi­cace de provoquer la culpa­bi­lité. Plus de 40% des personnes à qui on a diagnos­tiqué un TSPT (trouble de stress post trau­ma­tique), par exemple, déclarent que la culpa­bi­lité est liée aux événe­ments trau­ma­ti­sants qu’ils ont vécus. Lorsque des personnes ayant survécu à un trau­ma­tisme se sentent respon­sables de ce trau­ma­tisme, cela entraîne souvent une inhi­bi­tion de leur capa­cité d’ac­tion.

Même si certains d’entre nous ne subissent pas de trau­ma­tisme direc­te­ment, nous sommes tous envi­ron­nés de scènes repré­sen­tant la destruc­tion du milieu natu­rel. Ce trau­ma­tisme indi­rect a été appelé trouble de stress post trau­ma­tique complexe par Judith Herman, profes­seure de psychia­trie à l’uni­ver­sité de Harvard. Ses recherches révèlent que la culpa­bi­lité qui accom­pagne le TSPT est souvent présente dans le TSPT complexe.

La culture domi­nante a créé un cercle vicieux de génie. Le trau­ma­tisme mène à la culpa­bi­lité et la culpa­bi­lité fige le trau­ma­tisé dans l’inac­tion permet­tant ainsi à ceux qui sont au pouvoir de créer davan­tage de trau­ma­tismes.

***

Ma culpa­bi­lité a atteint une telle inten­sité qu’elle se cris­tal­lise en une scène qui  me revient souvent à l’es­prit. La culpa­bi­lité m’en­traîne dans une pièce vide et inache­vée. Le sol est en panneaux de parti­cules bruts. Des échardes trans­percent toute partie de l’épi­derme qui entre en contact avec le sol. Aucun mur n’a été construit pour recou­vrir les colom­bages qui soutiennent le plafond de la pièce. Un isolant en fibre de verre rose, dont la seule vue provoque des déman­geai­sons, émerge de l’es­pace entre les poutres.

Deux versions de moi-même se trouvent dans la pièce. Le premier moi est avachi dans un coin, au fond de la pièce, secoué de trem­ble­ments et en pleurs. Surplom­bant cette version de moi-même, un moi en colère se tient debout, armé d’une batte de base­ball. Le moi-avec-la-batte hurle des accu­sa­tions et des ques­tions. Il sait mes hontes les plus secrètes.

« Comment as-tu pu encore deman­der de l’argent à tes parents ? » La ques­tion rebon­dit en écho sur les murs.

Le moi-sur-le-sol n’ose pas répondre, sait que les mots ne suffi­ront pas. Aucune expli­ca­tion ration­nelle n’al­lé­gera la culpa­bi­lité. Le moi-sur-le-sol se frotte contre le plan­cher (hérissé d’échardes) et contre la fibre de verre. « Si seule­ment je pouvais lui montrer l’éten­due de ma souf­france », me dis-je, « le moi-avec-la-batte serait satis­fait ».

Mais ça ne marche pas. J’ai vu cette scène si souvent que je peux lire le logo Louis­ville Slug­ger sur la batte au moment où elle s’abat sur mes côtes.

« Tu ne gagnes pas ta vie », dit le moi-avec-la-batte sur un ton mépri­sant, tout en faisant tour­noyer la batte au-dessus de sa tête.

Le moi-sur-le-sol se résigne à attendre passi­ve­ment la raclée. Le seul geste qu’il accom­plit consiste à rouler légè­re­ment sur le sol pour esqui­ver le coup qui cette fois claque contre sa colonne verté­brale.

Le moi-avec-la-batte se contente de conti­nuer à débi­ter la lita­nie de mes hontes.

« Le monde est en feu, et que fais-tu ? » la batte cogne.

« Es-tu conscient du mal que tu as fait à ton entou­rage quand tu as essayé de te tuer ? » choc du bois contre les os.

« La dépres­sion ? Pourquoi tu t’obs­tines à te réfu­gier derrière cet alibi ? » Bruit sourd.

Je forme le vœu que la batte rencontre rapi­de­ment mon crâne et me permette de sombrer dans l’in­cons­cience.

Comment puis-je faire preuve d’em­pa­thie en étant obnu­bilé par cette scène ?  Comment puis-je trou­ver l’éner­gie d’ai­mer en étant occupé à esqui­ver les ques­tions et à fuir les coups de cette batte de base­ball ? De toute évidence, cela m’est impos­sible. La batte avec laquelle je me flagelle menta­le­ment paci­fie ma résis­tance aussi sûre­ment que le ferait une matraque dans la vraie vie. Et bien sûr, tout l’in­té­rêt est là.

***

Il m’ap­pa­raît clai­re­ment que le moi-avec-la-batte doit être détruit. La batte de base­ball doit lui être arra­chée des mains pour toujours. Je dois me rele­ver du sol de cette pièce inache­vée et la réduire en cendres.

La culture domi­nante qui assas­sine la planète et neutra­lise ceux qui ont encore assez de cœur pour ressen­tir la culpa­bi­lité liée à leur contri­bu­tion à ce meurtre, cette culture doit, elle aussi, être détruite. Plus nous atten­drons, plus le cycle de la culpa­bi­lité s’ag­gra­vera, plus notre douleur sera intense et plus nous serons privés d’amour.

Sur le plan person­nel, je fais le néces­saire pour détruire l’em­prise que la culpa­bi­lité exerce sur ma vie. Je consulte un théra­peute qui m’aide à résis­ter quand la culpa­bi­lité cherche à m’en­traî­ner dans la pièce inache­vée où elle me battra avec ma honte. Je prends un trai­te­ment qui m’aide à couper court aux cycles de la culpa­bi­lité avant qu’ils ne me consument.

Sur le plan cultu­rel, on m’a offert l’op­por­tu­nité de me rallier à ceux qui envi­sagent sérieu­se­ment  de mettre un terme à la destruc­tion. Je vais parti­ci­per à Résis­tance à l’ex­trac­tion : une forma­tion de trois jours à l’ac­tion directe pour apprendre à appliquer plus que des solu­tions indi­vi­duelles aux problèmes globaux.

***

On dit que le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal moderne a commencé il y a près de 60 ans. Pendant tout ce temps, la situa­tion n’a fait qu’em­pi­rer. Une des prin­ci­pales raisons pour lesquelles le mouve­ment échoue relève du fait que trop d’en­vi­ron­ne­men­ta­listes misent sur des solu­tions indi­vi­duelles pour mettre fin à des problèmes d’ordre mondial. Nous n’al­lons pas sauver la planète en utili­sant des ampoules élec­triques à basse consom­ma­tion. Nous n’al­lons pas sauver la planète en ayant recours au covoi­tu­rage pour aller travailler. Nous n’al­lons pas sauver la planète en adop­tant un régime stric­te­ment végane. Merde, nous n’al­lons pas sauver la planète quel que soit le régime alimen­taire strict que nous adop­te­rons.

Pendant trois décen­nies, nous avons essayé d’ac­cé­der à un avenir soute­nable en rédui­sant, en réuti­li­sant et en recy­clant et pour­tant la destruc­tion de cet avenir n’a fait que s’in­ten­si­fier. Il nous faut plus que des chan­ge­ments de mode de vie indi­vi­duel. Il nous faut plus que des habi­tudes de consom­ma­tion indi­vi­duel­le­ment respon­sables. Il nous faut une action directe mili­tante et orga­ni­sée.

Une des raisons pour lesquelles le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal est en échec relève du fait que la culture domi­nante main­tient beau­coup d’entre nous dans des cycles de culpa­bi­lité. Aveu­glés par la culpa­bi­lité, beau­coup d’entre nous se sont lais­sés gagner par leur propre douleur. Notre monde se réduit au cadre de nos actions indi­vi­duelles. Nous aspi­rons à la fausse bonne conscience que nous croyons pouvoir atteindre à partir du moment où nous pouvons clamer que nous ne sommes pas person­nel­le­ment impliqués dans la destruc­tion. Nous n’agis­sons que pour nous sentir mieux.

Lorsque nous nous foca­li­sons sur nous-mêmes, nous avons tendance à penser que le problème est résolu quand nous pouvons soula­ger notre conscience. Cepen­dant, le problème n’est pas unique­ment mental. La culture domi­nante est en train de détruire physique­ment la planète. Lorsque nous nous élève­rons au-dessus de notre culpa­bi­lité et que nous regar­de­rons au-delà de nous-mêmes, nous nous aper­ce­vrons que tous ces autres qui nous donnent la vie n’ont que faire de notre culpa­bi­lité, qu’ils n’ont que faire du main­tien de notre pureté person­nelle, qu’ils n’ont que faire de notre tranquillité d’es­prit. Ils ont besoin que nous mettions fin à la destruc­tion de la planète.

Lorsque nous mettrons un terme à la destruc­tion de la planète, nous retrou­ve­rons notre empa­thie. Nous serons mus par l’amour et non par la peur de la douleur. Ainsi, la bles­sure de la culpa­bi­lité aura tout le loisir de guérir.

Will Falk


Traduc­tion : Héléna Delau­nay

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  1. A l’échelle du temps de l’existence de l’humanité, nous découvrons seulement l’impasse dans laquelle notre monde s’engouffre. Les siècles qui nous ont précédés ont encré dans l’inconscient collectif, les armes les plus puissantes et redoutables, à savoir : celles que nous retournons contre nous-même et qui portent le même nom ; la « culpabilité ». Point besoin pour les forces dominantes de nos sociétés occidentales, capitalistes libérales conservatrices, de nous faire plier avec une dictature de type répressif. Nous sommes formés, au risque de sombrer dans la dépression, à vivre dans le déni, à considérer nos « valeurs » comme étant celles de l’individualisme et de la compétition permanente. Ces « valeurs » inhumaines sont assimilées à un « devoir » qu’il nous faut fièrement accomplir. Les meilleurs défenseurs du système, c’est nous-même avec notre sacro-saint pouvoir d’achat, nos futiles consommations effrénées, nos luxueux voyages à prix incroyablement bas, nos loisirs neutres – incolores – incipides etc qui font de nous de parfaits petits soldats bien récompensés. Croire que tout cela est de notre faute est tout aussi destructeur. Prendre conscience que le désastre provient d’une politique structurellement éloignée voire opposée au bien être collectif durable et communiquer notre indignation le plus possible sans ramener la « faute » sur l’individu est un moyen d’émerger du bain de souffrances qu’est la culpabilité et ainsi utiliser une autre arme redoutable : la prise de conscience responsable et impérative de choisir clairement son camp. A dieux et diables la culpabilité.

  2. Salut,

    je crois que nous ne mettrons jamais fin au massacre de la planète, c’est elle qui se débrouillera. C’est une grande fille!
    Will Falk nous lâche une partie de lui-même, peut-être pas la meilleure. J’y décèle une dose de paranoïa et un certain caractère anthropique, mais ce n’est qu’un avis personnel. D’ailleurs sa franchise empreinte de naïveté me plaît beaucoup, je retrouve des petits morceaux de moi dans son vécu et son engagement social est bien plus prononcé que le mien. Preuve que l’empathie dont il fait l’éloge ne lui fait pas défaut.

    Mais l’empathie, en fait, est-elle absente des coeurs humains ou bien comme le reste, ne se métamorphoserait-elle pas, en un nouveau sentiment?
    Pourquoi aimer ou vouloir aider « au hasard » sans prendre en compte la vraie valeur des autres? Tant de gens font semblant maintenant, tant de gens on pris un pli qui leur convient et ils se multiplient. Il faudrait mieux les laisser pour compte, notre avenir ne réside pas dans la cohésion humaine, quelle folie d’avoir cette idée. Le développement personnel, la constitution de petits groupes et la préservation d’îlots me paraît être la réponse la mieux appropriée au bouleversement qui vient et que trop peu de gens ne pourront contenir.

    Le temps approche où les belles phrases seront caduques, on regrettera de ne pas avoir eu assez de culot, de ne pas avoir concrétisé certaines idées lorsqu’on n’avait alors qu’une vague peur, du qu’en-dira-t-on ou de l’administration.
    Le poids de l’individu dans la catastrophe de demain est énorme et c’est sur lui – sur nous-même – qu’il faut mettre la pression quand on publie ou partage des idées. On doit abandonner toute forme de globalisation et recentrer l’être dans sa responsabilité, et son pouvoir.
    L’histoire humaine prouve qu’ensemble, on ne fait que des conneries.

    😉