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Un optimisme pathologique : comment l’espoir colporté par les médias perpétue la catastrophe

Le déses­poir est le seul remède contre l’illu­sion, sans déses­poir il nous est impos­sible de redes­cendre sur Terre — il s’agit, en quelque sorte, d’une période de deuil de nos fantasmes. Certains ne survivent pas à ce déses­poir, mais sans lui, aucun chan­ge­ment majeur ne peut se produire.

— Philip E. Slater

L’es­poir est le véri­table tueur. L’es­poir est nuisible. L’es­poir nous permet de rester immo­biles dans un radeau en perdi­tion au lieu d’agir et d’af­fron­ter le problème. Oubliez l’es­poir. Analy­ser sincè­re­ment et honnê­te­ment la situa­tion comme elle se présente est notre unique chance. Au lieu d’at­tendre, en “espé­rant” que l’on s’en sorte, peut-être devrions-nous admettre que prendre la pleine mesure de la situa­tion, aussi déplai­sante soit-elle, est posi­tif puisque c’est la première marche vers le chan­ge­ment véri­table.

— Gringo Stars

En cette période de début d’une nouvelle année, bilans et pers­pec­tives futures sont publiés à tort et à travers par les médias de masse. Dans le monde entier, c’est la saison des rassu­rances. Avant d’en analy­ser quelques exemples (une vidéo éditée par Slate France et un article du quoti­dien Libé­ra­tion), il est bon de repla­cer la discus­sion dans son contexte. En effet, toute discus­sion sur l’éco­lo­gie et sur l’état du monde en géné­ral devrait commen­cer par quelques rappels :

Du côté de la vie non-humaine : les forêts du monde sont dans un état désas­treux — en ce qui concerne les vraies forêts, les “old growth forest” comme disent les anglo­phones, les forêts anciennes, pas les plan­ta­tions ou mono­cul­tures modernes, il n’en reste­rait que deux — et qui ne cesse d’em­pi­rer. La plupart des écosys­tèmes origi­nels ont été modi­fiés (détruits, ou détraqués), d’une façon ou d’une autre (25% des fleuves n’at­teignent plus l’océan ; depuis moins de 60 ans, 90% des grands pois­sons, 70% des oiseaux marins et, plus géné­ra­le­ment, 52% des animaux sauvages, ont disparu ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’ani­maux marins, dans l’en­semble, a été divisé par deux). Le dernier rapport “Planète Vivante” du WWF, publié en octobre 2016, estime que “les popu­la­tions mondiales de pois­sons, d’oi­seaux, de mammi­fères, d’am­phi­biens et de reptiles ont régressé de 58 % entre 1970 et 2012”. Les scien­ti­fiques estiment que nous vivons aujourd’­hui la sixième extinc­tion de masse. Sachant que les déclins en popu­la­tions animales et végé­tales ne datent pas d’hier, et qu’une dimi­nu­tion par rapport à il y a 60 ou 70 ans masque en réalité des pertes bien pires encore (cf. l’amné­sie écolo­gique). On estime que d’ici 2048 les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son. D’autres projec­tions estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plas­tiques que de pois­sons dans les océans. On estime égale­ment que d’ici à 2050, la quasi-tota­lité des oiseaux marins auront ingéré du plas­tique. La plupart des biomes de la planète ont été conta­mi­nés par diffé­rents produits chimiques toxiques de synthèse (cf. l’em­poi­son­ne­ment univer­sel de Fabrice Nico­lino). L’in­dus­trie chimique, à travers le globe, a fabriqué plus de 90 millions de substances de synthèse, dont 35 millions sont commer­cia­li­sées. 99 % de la quan­tité totale des substances présentes sur le marché ne sont pas testées. Parmi celles-ci, envi­ron 30.000 sont commer­cia­li­sées en quan­ti­tés supé­rieures à une tonne par an. La produc­tion mondiale de produits chimiques a explosé, passant d’un million de tonnes en 1930 à 400 millions aujourd’­hui. Or, on connaît l’im­pact toxi­co­lo­gique d’à peine 3.000 substances sur les 100.000 commer­cia­li­sées en Europe. L’air que nous respi­rons est désor­mais classé cancé­ri­gène par l’OMS. Les espèces animales et végé­tales dispa­raissent (sont tuées) au rythme de 200 par jour (esti­ma­tion de l’ONU). Les dérè­gle­ments clima­tiques auxquels la planète est d’ores et déjà condam­née promettent d’ef­froyables consé­quences.

Et ce n’est pas fini, loin de là, puisque l’ex­pan­sion urbaine est encore en cours, et que les prochaines décen­nies promettent un “boom en construc­tion d’in­fra­struc­tures”. Selon Bill Laurance, profes­seur à l’uni­ver­sité James Cook en Austra­lie, “un tsunami de nouvelles routes, de nouveaux barrages, de nouvelles lignes élec­triques, de nouveaux pipe­lines et d’autres infra­struc­tures se prépare, et “les projec­tions actuelles suggèrent que d’ici 2050, il y aura envi­ron 25 millions de kilo­mètres de routes pavées supplé­men­taires — assez pour faire plus de 600 fois le tour de la Terre”.

L’ex­pan­sion de l’hu­ma­nité, urbaine qui plus est, aussi appe­lée “étale­ment urbain”, est une des prin­ci­pales menaces pour la biodi­ver­sité restante. Dans une étude sur les impacts de l’éta­le­ment urbain sur la biodi­ver­sité, publiée par Eliza­beth A. Forys et Craig R. Allen, respec­ti­ve­ment de l’uni­ver­sité d’Eckerd en Floride et de l’uni­ver­sité du Nebraska, on peut lire que :

“La destruc­tion des habi­tats est la première cause préci­pi­tant l’ex­tinc­tion des espèces terrestres, mais l’im­pact du déve­lop­pe­ment humain ou des routes pour­rait avoir une portée s’éten­dant bien au-delà des zones immé­diates où l’ha­bi­tat a été détruit. La raison pour laquelle l’éta­le­ment [urbain, de la civi­li­sa­tion indus­trielle] est une telle menace pour la biodi­ver­sité ne relève pas que de la conver­sion d’ha­bi­tat en routes et en bâti­ments, mais égale­ment des consé­quences de ces pertur­ba­tions humaines sur une échelle bien plus vaste”.

Dans leur livre “Les impacts écolo­giques des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la commu­ni­ca­tion” (2012), le groupe EcoInfo nous rapporte que :

“La cause n° 1 de perte de biodi­ver­sité est la perte d’ha­bi­tats par destruc­tion directe, que ce soit par exemple par la défo­res­ta­tion ou l’ur­ba­ni­sa­tion, l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion, par dégra­da­tion de leur qualité ou par frag­men­ta­tion des paysages (créa­tion de routes par exemple). Concer­nant les acti­vi­tés minières, elles ont donc des impacts directs en termes de destruc­tion d’ha­bi­tats que ce soit par les sites miniers mais aussi par les accès routiers asso­ciés et l’en­semble des infra­struc­tures néces­saires, notam­ment lors du déve­lop­pe­ment d’ac­ti­vi­tés d’ex­trac­tion en zones tropi­cales – e.g. le Congo pour les terres rares, région qui se situe préci­sé­ment dans les régions du monde à forte biodi­ver­sité.

L’uti­li­sa­tion de terri­toires pour le dépôt de déchets, l’im­plan­ta­tion de moyens de télé­com­mu­ni­ca­tion, de câbles, comme une grande partie des acti­vi­tés humaines, sont autant de causes possibles de frag­men­ta­tion et de mise en péril de la qualité des habi­tats…”

Du côté de la vie humaine, les inéga­li­tés écono­miques ne cessent de croître, l’in­ci­dence des mala­dies psycho­lo­giques (stress, angoisses, dépres­sions, suicides) grimpent en flèche, comme celles des autres mala­dies d’ailleurs dites “de civi­li­sa­tion” — le diabète, l’athé­ro­sclé­rose, l’asthme, les aller­gies, l’obé­sité et le cancer.

Bien que certains statis­ti­ciens (comme Steven Pinker) se plaisent à péro­rer que nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi dépourvu de violence, la réalité est inverse. Tout dépend de la défi­ni­tion de “violence” que l’on utilise. De ce qu’on consi­dère comme étant violent, et inver­se­ment. Gandhi lui-même affir­mait que la pauvreté était la pire forme de violence. La violence psycho­lo­gique est-elle moins impor­tante que la violence physique ? L’ex­ploi­ta­tion des “ressources humaines” que la civi­li­sa­tion indus­trielle est parve­nue à mondia­li­ser, a éten­due une forme de violence parti­cu­liè­re­ment insi­dieuse au monde entier. On estime que plus de 150 millions d’hu­mains dépendent des acti­vi­tés extrac­tives pour leur subsis­tance. Du travail dans les mines. Bien évidem­ment, les promo­teurs de l’illu­sion d’un monde parfai­te­ment paci­fié ne consi­dèrent pas le travail dans les mines comme de la violence, même s’ils n’ont aucune idée de ce que c’est, et qu’ils ne s’amu­se­raient jamais pour leur bon plai­sir à aller extraire du cobalt au Congo. Le travail, dans les pays “en déve­lop­pe­ment”, imposé à 250 millions d’en­fants (esti­ma­tion de l’OIT) âgées de 5 à 14 ans, et à des dizaines de millions d’adultes, majo­ri­tai­re­ment des femmes, n’est pas une forme de violence. Bien évidem­ment, les promo­teurs de l’illu­sion d’un monde parfai­te­ment paci­fié ne font pas et ne lais­se­raient pas travailler leurs propres enfants. Le sala­riat, lui-même imposé, est une forme de violence, pour beau­coup, et de bien des manières.

Arrê­tons-nous ici pour les rappels. Bien d’autres choses méri­te­raient d’être souli­gnées, mais ce n’est pas l’objet prin­ci­pal de cet article. Pour ceux qui veulent en savoir plus, nous vous conseillons cet article, et cet autre.

Pour ceux qui sont assez honnêtes envers eux-mêmes, le constat est acca­blant. Et bien pire que ça. L’am­pleur des destruc­tions, la folie dont la civi­li­sa­tion indus­trielle fait preuve, sont d’une magni­tude si colos­sale que les mots manquent pour les décrire.

Et pour­tant, les médias de masse, les grandes ONG, les gouver­ne­ments et les insti­tu­tions cultu­relles offi­cielles rappellent en continu que le monde ne va “pas si mal”, qu’il y a de l’es­poir, Europe 1 nous apprend qu’une “majo­rité de Français, à hauteur de 58%, se disent “opti­mistes” pour l’an­née 2017″, l’As­so­cia­ted Press (l’équi­valent de l’AFP des USA), que “2017 repré­sente l’es­poir pour les Améri­cains”, Vladi­mir Poutine que “2016 a été une année “diffi­cile” mais pleine d’es­poir”, Libé­ra­tion publie un article inti­tulé “11 bonnes raisons pour dire que la planète ne va pas si mal”, Slate.fr publie une vidéo souli­gnant 13 points qui, selon eux, prouvent qu’il “y a de quoi rester opti­miste”, à l’ins­tar d’Avaaz.

En guise d’exemple, analy­sons l’ar­ticle de Libé­ra­tion et les points souli­gnés par la vidéo de Slate France (qui a déjà été vision­née plus de 5,5 millions de fois sur Face­book).

Les 11 bonnes raisons que Libé­ra­tion met en avant pour nous inci­ter à “espé­rer de jours meilleurs” sont les suivantes :

  1. Une poignée d’es­pèces, dont les pandas, les tigres et les Lynx boréals, ne sont plus consi­dé­rées comme grave­ment mena­cées, et voient leurs effec­tifs légè­re­ment augmen­ter.
  2. La couche d’ozone se rebouche.
  3. L’ac­cord de Kigali : 150 états se sont enten­dus pour inter­dire progres­si­ve­ment l’uti­li­sa­tion des gaz hydro­fluo­ro­car­bures (HFC).
  4. L’ac­cord de Paris (COP 21) a été rati­fié en moins de 10 mois.
  5. Notre-Dame-des-Landes : les travaux n’ont pas commencé.
  6. Obama a pris des très bonnes mesures écolo­giques (forages en Arctique inter­dit, Keys­tone XL stoppé, terri­toires fédé­raux proté­gés).
  7. Justin Trudeau (premier ministre du Canada) a lui aussi œuvré en faveur de l’en­vi­ron­ne­ment
  8. Les éner­gies “renou­ve­lables” se déve­loppent.
  9. La loi sur la biodi­ver­sité a été votée en France.
  10. La Cour pénale inter­na­tio­nale s’in­té­resse aux crimes envi­ron­ne­men­taux.
  11. 21 enfants améri­cains pour­suivent en justice leur gouver­ne­ment “pour son impli­ca­tion dans le chan­ge­ment clima­tique et son inac­tion à lutter contre”.

L’es­poir est un fléau, comme le rappelle brillam­ment Derrick Jensen. L’op­ti­misme, une patho­lo­gie, à notre époque où il se confond avec le déni et permet à la machine de conti­nuer son travail morti­fère. Tout plutôt que dire que ça va mal. Tout, plutôt que recon­naître et décrire les choses telles qu’elles sont.

Alors, voilà, rapi­de­ment, ce qu’on pense des 11 points de Libé :

  1. Poin­ter du doigt les excep­tions n’a aucune influence sur la règle, à savoir les 100 à 200 espèces qui, chaque jour, sont préci­pi­tées vers l’ex­tinc­tion par la civi­li­sa­tion indus­trielle, même si, oui, c’est toujours ça de pris.
  2. Ok. Effec­ti­ve­ment, que le trou dans la couche d’ozone se rebouche est une très bonne chose, et c’est toujours ça de pris aussi.
  3. Ce point est direc­te­ment lié au 2. Il s’agit des gaz en lien avec le trou dans la couche d’ozone, ce qui revient à rajou­ter un point pour rajou­ter un point.
  4. Génial, le résul­tat de la 21ème COP, sachant que la planète a été détruite de manière expo­nen­tielle sous les 20 premières. Nous doutons bien évidem­ment et à juste titre de l’uti­lité de la COP21, comme de toutes les autres. Rappe­lons d’ailleurs qu’É­li­sa­beth Schnei­ter publiait en novembre 2016, sur Repor­terre, un article inti­tulé “Malgré l’ac­cord de Paris, les projets émet­teurs de CO2 se multi­plient en France et dans le monde”.
  5. Ok. Un endroit spéci­fique qui reste préservé, pour l’ins­tant, même prin­cipe que pour le 1.
  6. Obama écolo ? Est-ce une mauvaise blague ? Le pays le plus consom­ma­teur et polluant du monde (en concur­rence avec la Chine dans cette disci­pline) ? Encore une fois trois petits exemples sont poin­tés du doigt, comme l’ar­rêt du pipe­line Keys­tone XL, que l’on connait parce qu’il a été média­tisé. Mais les dizaines de pipe­lines et de projets pétro­liers qu’O­bama a vali­dés pendant son mandat, et qui n’ont pas été média­ti­sés, qui les connait ? Qui a entendu parler du pipe­line du lac Saka­ka­wea ? Du pipe­line Trans-Pecos ? Du pipe­line Comanche Trail ? Entre 2009 et 2015 plus de 19 000 km de pipe­lines ont été construits aux USA. L’ad­mi­nis­tra­tion Obama a égale­ment dépensé plus de 34 milliards de dollars dans le soutien de plus de 70 projets liés aux combus­tibles fossiles, à travers le globe, prin­ci­pa­le­ment dans des centrales tour­nant aux combus­tibles fossiles, en Austra­lie, en Afrique du Sud et ailleurs. Obama a approuvé les budgets mili­taires les plus impor­tants de toute l’his­toire des États-Unis.
  7. Même chose avec Trudeau. Euphé­mi­sa­tion complè­te­ment indé­cente. Lui qui a approuvé le Trans Moun­tain pipe­line (Kinder Morgan), le pipe­line de la Line 3, qui a augmenté “la capa­cité de trans­port du pétrole par pipe­lines au Canada de 30 %, de plus d’un million de barils par jour”, serait un cham­pion de l’en­vi­ron­ne­ment ?! On croit rêver.
  8. Les éner­gies renou­ve­lables sont une fausse solu­tion, une nouvelle indus­trie, polluante, comme toutes les indus­tries, donc un nouveau problème.
  9. La loi sur la biodi­ver­sité n’est pas un progrès, au contraire (Si la loi recon­nait le prin­cipe du ‘préju­dice écolo­gique, elle ouvre la porte à la compen­sa­tion, qui est ‘en pratique un droit à détrui­re’”, nous rappor­tait Repor­terre à son sujet, entre autres choses).
  10. Si elle s’y inté­resse alors, nous sommes sauvés.
  11. Bis. Une distrac­tion sans aucun impact.

On serait tenté de dire qu’une telle mini­mi­sa­tion, qu’un tel posi­ti­visme, en plus de n’être d’au­cune aide, et de large­ment rele­ver du déni, voire du mensonge, est un scan­dale, une honte, qu’il s’agit d’un bara­tin minable et déri­soire. Mais on passe­rait à côté de l’im­por­tant. Qui est que pour conti­nuer, pour aller de l’avant, pour faire tour­ner la machine techno-indus­trielle et son corol­laire le système écono­mique mondial, les médias, les poli­ti­ciens, les experts et les hommes d’af­faire, en un mot l’aris­to­cra­tie diri­geante, se doivent de mettre en avant ce qu’ils peuvent pour main­te­nir une lueur d’es­poir chez les popu­la­tions de travailleurs. S’ils ne diffusent presque jamais le constat que nous présen­tons au début de ce texte, ce n’est pas un hasard, ni un oubli. Vous imagi­nez bien qu’ils ne peuvent se permettre de dire, à l’ins­tar de Bernard Char­bon­neau, qu’ “en réalité il n’y a proba­ble­ment pas de solu­tion au sein de la société indus­trielle telle qu’elle nous est donnée”. Sans la croyance, sans l’es­pé­rance selon laquelle demain sera meilleur qu’hier, le malaise social pour­rait atteindre un niveau dange­reux qui risque­rait de mena­cer la paix sociale, et de pertur­ber le bon fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie indus­trielle mondia­li­sée. On dit bien trop souvent que l’es­poir fait vivre, ce qui, d’une certaine manière, est vrai, mais pas pour les raisons que l’on croit. L’es­poir fait avan­cer, comme dans le cas de l’âne qui espère manger la carotte qui pend au bout d’un fil, devant son nez.

Ainsi, ce qu’on oublie de dire, c’est surtout que dans le système écono­mique mondia­lisé qui est le nôtre, basé sur la consom­ma­tion de masse stimu­lée par la peur, elle-même engen­drée par un état de crise perma­nent, l’es­poir fait vendre. L’es­poir est un des combus­tibles qui permet à la société indus­trielle de fonc­tion­ner. La société indus­trielle est respon­sable du déclin colos­sal en biodi­ver­sité que nous expo­sons au début. En réalité, on pour­rait faci­le­ment soute­nir que l’es­poir tue, que l’es­poir de jours meilleurs (de lende­mains qui chantent) que main­tiennent les popu­la­tions indus­trieuses, accep­tant ainsi doci­le­ment l’ordre établi sur lequel elles n’ont de toute façon aucun pouvoir, est mortel pour les popu­la­tions non-humaines et pour la biodi­ver­sité.

Derrick Jensen le formule comme suit :

Honnê­te­ment, je n’ai pas grand espoir. Mais je pense que c’est une bonne chose. L’es­poir nous main­tien enchaî­nés au système, au conglo­mé­rat d’in­di­vi­dus, d’idées et d’idéaux qui détruit la planète.

Pour commen­cer, il y a ce faux espoir selon lequel soudai­ne­ment, de quelque façon, le système va inex­pli­ca­ble­ment chan­ger. Ou celui selon lequel la tech­no­lo­gie va nous sauver. Ou la déesse mère. Ou des créa­tures d’Al­pha du Centaure. Ou Jésus Christ. Ou le père noël. Tous ces faux espoirs mènent à l’inac­tion, ou au moins à l’inef­fi­ca­cité. Une des raisons pour lesquelles ma mère restait avec mon père, qui la violen­tait, était le fait qu’il n’y avait pas de foyers pour femmes battues dans les années 50 et 60, une autre qu’elle avait l’es­poir qu’il chan­ge­rait. Les faux espoirs nous enchaînent à des situa­tions invi­vables, et nous empêchent de voir les possi­bi­li­tés réelles.

Qui croit vrai­ment que Weye­rhaeu­ser va arrê­ter de défo­res­ter parce qu’on lui demande genti­ment ? Qui croit vrai­ment que Monsanto va arrê­ter de Monsan­ter parce qu’on lui demande genti­ment ? Si seule­ment nous avions un démo­crate à la maison blanche, tout irait bien. Si seule­ment nous faisions passer telle ou telle loi, tout irait bien. Si seule­ment nous parve­nions à faire reti­rer telle ou telle loi, tout irait bien. Non-sens. Les choses n’iraient pas bien. Elles ne vont déjà pas, et elles empirent. Rapi­de­ment.

Ce n’est pas simple­ment le faux espoir qui enchaîne ceux qui vont en son sens. C’est l’es­poir lui-même.

L’es­poir, nous dit-on, est notre phare dans la nuit. Notre lumière à la fin d’un long et sombre tunnel. Le rayon de lumière, qui, contre toute attente, parvient à péné­trer jusque dans nos cellules. Notre raison de persé­vé­rer, notre protec­tion contre le déses­poir (qui doit à tout prix, et donc à celui de notre santé et de celle du monde, être évité). Comment conti­nuer si nous n’avons pas d’es­poir?

On nous a tous ensei­gné que l’es­poir d’une condi­tion future meilleure — comme l’es­poir d’un para­dis futur — est et doit être notre refuge dans la peine présente. Je suis sûr que vous vous souve­nez de l’his­toire de Pandore. On lui remit une boîte ferme­ment scel­lée et on lui dit de ne jamais l’ou­vrir. Mais, curieuse, elle l’ou­vrit, et en sortirent les fléaux, les peines et les cala­mi­tés, proba­ble­ment pas dans cet ordre. Elle referma la boîte, trop tard. Une seule chose y était restée : l’es­poir. L’es­poir, selon la légende, était “le seul bien que conte­nait le coffret parmi tous les maux, et reste à ce jour le seul récon­fort de l’hu­ma­nité en cas de malheur”. Aucune mention ici de l’ac­tion comme récon­fort en cas de malheur, ou de réel­le­ment faire quelque chose pour apai­ser ou élimi­ner l’in­for­tune. (Fortune: du latin fortuna, appa­renté au latin fort-, fors, hasard, chance: ce qui implique bien sûr que l’in­for­tune que l’es­poir est censé récon­for­ter n’est que malchance, et non pas dépen­dante de circons­tances que l’on puisse chan­ger: dans le cas présent, je ne vois pas le rapport entre la malchance et les misé­rables choix que l’on fait chaque jour et qui permettent à la civi­li­sa­tion de conti­nuer à détruire la Terre.)

Plus je comprends l’es­poir, plus je réalise que loin d’être un récon­fort, celui-ci méri­tait large­ment sa place dans la boîte aux côtés de tous les fléaux, peines et cala­mi­tés; qu’il sert les besoins de ceux au pouvoir aussi sûre­ment qu’une croyance en un distant para­dis; que l’es­poir n’est vrai­ment rien de plus qu’une variante sécu­lière de la mysti­fi­ca­tion mentale para­dis/nirvana.

L’es­poir est, en réalité, une malé­dic­tion, un fléau.

Non seule­ment en raison de l’ad­mi­rable dicton boud­dhiste, “l’es­poir et la peur se pour­suivent l’un l’autre” — sans l’es­poir il n’y a pas la peur — et non seule­ment parce que l’es­poir nous éloigne du présent, de qui et de là où nous sommes en ce moment et nous fait miroi­ter un état imagi­naire futur, mais surtout en raison de ce qu’est l’es­poir.

Nous braillons plus ou moins tous et plus ou moins conti­nuel­le­ment à propos de l’es­poir. Vous ne croi­riez pas — ou peut-être le croi­riez-vous — combien d’édi­teurs pour combien de maga­zines m’ont dit qu’ils voulaient que j’écrive sur l’apo­ca­lypse, en me deman­dant ensuite de “faire en sorte de lais­ser aux lecteurs un soupçon d’es­poir”. Mais, qu’est-ce que l’es­poir, préci­sé­ment? Lors d’une confé­rence, au prin­temps dernier, quelqu’un m’a demandé de le défi­nir. Je n’ai pas pu, et ai donc retourné la ques­tion à l’au­dience. Voici la défi­ni­tion qui a alors émergé: l’es­poir est une aspi­ra­tion en une condi­tion future sur laquelle vous n’avez aucune influence. Cela signi­fie que vous êtes essen­tiel­le­ment impuis­sant.

Pensez-y. Je ne vais pas, par exemple, dire que j’es­père manger quelque chose demain. Je vais le faire. Je n’es­père pas prendre une nouvelle respi­ra­tion main­te­nant, ni finir d’écrire cette phrase. Je le fais. D’un autre côté, j’es­père que la prochaine fois que je pren­drais l’avion, il ne se crashera pas. Placer de l’es­poir en une fina­lité signi­fie que vous n’avez aucune influence la concer­nant.

Tant de gens disent qu’ils espèrent que la culture domi­nante cesse de détruire le monde. En disant cela, ils garan­tissent sa conti­nua­tion, au moins à court-terme, et lui prêtent un pouvoir qu’elle n’a pas. Ils s’écartent aussi de leur propre pouvoir.

Je n’es­père pas que le saumon coho survive. Je ferai ce qu’il faut pour éviter que la culture domi­nante ne les exter­mine. Si les coho souhaitent partir en raison de la façon dont ils sont trai­tés — et qui pour­rait leur en vouloir? — je leur dirai au revoir, et ils me manque­ront, mais s’ils ne souhaitent pas partir, je ne permet­trai pas à la civi­li­sa­tion de les exter­mi­ner. J’agi­rai quoi qu’il en coûte.

Je n’es­père pas que la civi­li­sa­tion s’ef­fondre le plus tôt possible. Je ferai ce qu’il faut pour que cela arrive.

[…] Beau­coup de gens ont peur de ressen­tir du déses­poir. Ils craignent qu’en s’au­to­ri­sant à perce­voir le déses­poir de notre situa­tion, ils devront alors être constam­ment malheu­reux. Ils oublient qu’il est possible de ressen­tir plusieurs choses en même temps. Je suis plein de rage, de peine, de joie, d’amour, de haine, de déses­poir, de bonheur, de satis­fac­tion, d’in­sa­tis­fac­tion, et d’un millier d’autres senti­ments. Ils oublient aussi que le déses­poir est une réponse tout à fait appro­priée pour une situa­tion déses­pé­rée. Beau­coup de gens ont aussi proba­ble­ment peur qu’en s’au­to­ri­sant à perce­voir à quel point les choses sont déses­pé­rées, ils seront peut-être alors forcés de faire quelque chose pour chan­ger leurs circons­tances.

Passons main­te­nant à la vidéo de Slate, au style holly­woo­dien (qui n’est pas sans rappe­ler les vidéos de propa­gande des médias de masse qui firent récem­ment le buzz sur le web durant la guerre en Syrie), énumé­rant 13 points sélec­tion­nés ; de quoi rassu­rer les foules de naïfs que la combi­nai­son de jolies images, de faits tronqués et d’une musique entraî­nante suffit à capti­ver. Voici les points qu’elle met en avant :

  1. Les baleines ainsi que 9 autres espèces ne sont plus mena­cées.
  2. En Inde, 50 millions d’arbres ont été plan­tés et une refo­res­ta­tion de 12 % est prévue.
  3. Juarez, la ville la plus dange­reuse du monde, est désor­mais moins dange­reuse, la crimi­na­lité dimi­nue.
  4. La Chine prévoit de fermer 1 millier de mines de char­bon et de ne plus en ouvrir pendant 3 ans.
  5. Taïwan prévoit d’au­to­ri­ser le mariage homo­sexuel.
  6. 93% des enfants dans le monde ont appris à lire et écrire.
  7. L’es­pé­rance de vie en Afrique a augmenté de 9,4 années depuis 2000.
  8. La morta­lité infan­tile en Russie a dimi­nué 12 %.
  9. La crimi­na­lité chute aux pays bas, où 1/3 des cellules de prison sont inoc­cu­pées.
  10. La Gambie et la Tanza­nie ont mis fin au mariage forcé des enfants.
  11. La peine de mort est désor­mais illé­gale dans plus de la moitié des pays.
  12. La faim dans le monde recule, atteint son niveau le plus bas depuis 25 ans.
  13. Les nais­sances de pandas battent de nouveaux records.

Le point 1 et le point 13, qui n’en forment qu’un, nous les commen­tons déjà à travers nos remarques sur l’ar­ticle de Libé­ra­tion (cf. point 1). Ce qu’on peut se deman­der, c’est si le choix de finir sur la nais­sance de bébés pandas (mascottes velues adorées des foules), quitte à rajou­ter un point qui fait doublon, est fortuit ou déli­béré.

Le deuxième point nous offre l’oc­ca­sion de nous pencher sur la situa­tion écolo­gique de l’Inde. Parmi les choses que l’on peut apprendre sur cet évène­ment, il y a le fait que ces arbres ont été plan­tés “en des endroits spéci­fiques, le long de routes, d’au­to­routes, de voies ferrées et de terres boisées”, et que “seuls 60% de ces arbres survi­vront” (puisque les autres mour­ront de soif). On comprend dès lors qu’il ne s’agit pas vrai­ment de forêts que l’on replante, tout comme les parcelles boisées régu­liè­re­ment coupées pour l’in­dus­trie du bois n’ont jamais l’oc­ca­sion de deve­nir de vraies forêts. L’état des forêts indiennes est l’objet de mani­pu­la­tion statis­tiques liées à des défi­ni­tions douteuses. Le gouver­ne­ment indien prétend que la couver­ture fores­tière a augmenté en Inde, ces derniers temps. Ce que plusieurs études, se basant sur une défi­ni­tion plus rigou­reuse de ce qu’est une forêt, viennent contre­dire. La surface recou­verte de forêts “denses” dimi­nue constam­ment. En 1930, en Inde, les forêts recou­vraient 869 012 km², contre 625 565 en 2013, une perte de 243 447 km² (28%) en 80 ans (source). En 2015, selon les chiffres du gouver­ne­ment indien, la forêt recou­vrait cepen­dant 701 673 km². La couver­ture fores­tière, en Inde, aurait ainsi augmenté au cours des 13 dernières années, selon le gouver­ne­ment indien (qui recon­nait égale­ment que sur les 30 dernières années, 15 000 km² de forêt ont été perdus à cause de l’éta­le­ment urbain et 14 000 à cause de plus de 23 716 projets indus­triels). Cette augmen­ta­tion s’ex­plique par la plan­ta­tion d’arbres, parti­cu­liè­re­ment de mono­cul­tures, qui ne peuvent pas se substi­tuer aux forêts natu­relles et diver­si­fiées, perdues pour toujours. Cette crois­sance annon­cée est quali­fiée par la revue Econo­mic Times (pour­tant loin d’être une revue d’éco­lo­gie radi­cale) de “résul­tat de jongle­ries statis­tiques et de l’uti­li­sa­tion de défi­ni­tions erro­nées de la part du minis­tère des forêts”. Sachant que l’Inde compte construire plus de 50 000 km de routes sur les 6 prochaines années, entre autres infra­struc­tures indus­trielles. Mais j’ima­gine que les gens n’ont pas à savoir tout ça, qu’ils peuvent bien se conten­ter de jolies images, d’une musique exci­tante, et de slogans simplistes.

Le troi­sième point, comment dire, ne nous inté­resse pas plus que ça. Que la ville de Juarez soit plus calme est fort bien pour ses habi­tants. Pour la planète, c’est autre chose. L’éta­le­ment urbain étant une des premières nuisances qui soit pour la biodi­ver­sité et la santé des écosys­tèmes, qu’une ville se porte bien, eh bien, ça n’est pas néces­sai­re­ment une bonne chose.

Le quatrième point, atten­dons voir. Il s’agit de prévi­sions. De quelque chose qui doit se produire. Le placer dans les réus­sites de 2016 est légè­re­ment préma­turé. Surtout lorsque la Chine, ainsi que nous le rapporte notre cher quoti­dien Le Monde, à travers son “13e plan quinquen­nal pour l’éner­gie, dévoilé lundi 7 novembre par l’Ad­mi­nis­tra­tion natio­nale pour l’éner­gie, prévoit une augmen­ta­tion de la capa­cité des centrales à char­bon du pays de 19 % d’ici à 2020″, qui conti­nue : “La Chine, premier émet­teur mondial de CO2, va conti­nuer à construire des centrales à char­bon, source d’éner­gie la plus polluante. Le pays, qui peut aujourd’­hui produire 920 giga­watts d’élec­tri­cité grâce au char­bon, prévoit d’aug­men­ter cette capa­cité jusqu’à 1 100 GW d’ici à 2020”. Nove­thic souligne égale­ment que “la Chine veut inves­tir 460 milliards d’eu­ros dans de nouvelles centrales à char­bon”. Ce qu’on peut encore ajou­ter, c’est que la Chine importe de plus en plus de char­bon depuis l’étran­ger, ces dernières années, où elle finance d’autres mines (comme en Birma­nie, au Canada, en Mongo­lie, en Russie, en Afrique du Sud, et ailleurs), et qu’elle entre­prend actuel­le­ment la construc­tion de centrales nucléaires (flot­tantes (!)), tout en aidant, entre autres, le Pakis­tan a en construire (des centrales nucléaires normales, non-flot­tantes, qui coule­raient surement si on les plaçait en mer).

Le cinquième point, même chose, prévi­sions. Et puis, le mariage homo­sexuel pour sauver la planète, on est scep­tique. C’est sûre­ment très bien pour ceux que cela concerne.

Le sixième point, la progres­sion de l’en­doc­tri­ne­ment et de l’ins­truc­tion à l’oc­ci­den­tal, qui relève histo­rique­ment et encore actuel­le­ment de l’eth­no­cide ou d’une insi­dieuse accul­tu­ra­tion, voyez-vous, ne laisse rien augu­rer de bon (pour plus de détails concer­nant ce sujet, nous avons récem­ment publié cet article, et vous pouvez égale­ment regar­der cet excellent docu­men­taire) :

Le septième point, bon, pourquoi pas, pris comme ça, seule­ment, si on analyse le comment, les choses se compliquent. En ce qui concerne l’es­pé­rance de vie, rappe­lons plusieurs choses, et d’abord que ces dernières années, elle a dimi­nué aux États-Unis comme en France. L’aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie moyenne dans le monde déve­loppé présente le même problème para­doxal que l’aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie moyenne dans le monde “en déve­lop­pe­ment”. Elle est en partie le résul­tat du confort et des agré­ments que l’in­dus­tria­lisme, qui a ravagé et qui ravage le monde, nous a offert. Cela valait-il et cela vaut-il le coup de ruiner la planète à coups de mines, de centrales polluantes, d’émis­sions de gaz à effet de serre, de pollu­tions plas­tiques et métal­liques diverses, etc., dans le seul but de vivre plus long­temps ? L’aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie moyenne d’une partie des humains et pour un temps limité (puisqu’elle repose sur une civi­li­sa­tion qui se rapproche tous les jours plus de son effon­dre­ment) et à un tel prix, est-elle une bonne chose ?

Les même ques­tions sont valables pour le 8ème point, qui, dans l’ab­solu (hors contexte, consi­déré isolé­ment), est une bonne chose.

Le 9ème point, pareil, si pour la société indus­trielle des Pays-Bas c’est peut-être une amélio­ra­tion, en quoi cela nous sort-il du pétrin dans lequel nous nous enfonçons chaque jour un peu plus ?

Le 10ème point, très bien. Mais le choix de mettre en avant l’in­ter­dic­tion du mariage forcé des enfants, en Gambie et en Tanza­nie, relève d’une volonté perverse permet­tant d’oc­cul­ter l’élé­phant dans la pièce, comme les grands médias savent si bien le faire. En Gambie, le président-élu Adama Barrow n’est pas encore en poste puisque son préde­ces­seur Yahya Jammeh conteste sa défaite élec­to­rale, refuse la passa­tion de pouvoir, et “prépare la guerre”. Bien des choses devraient être dites sur la Tanza­nie, comme sur bien des pays “en déve­lop­pe­ment”, dont l’éco­no­mie dépend d’un pillage des matières premières, d’une agri­cul­ture d’ex­por­ta­tion et des dévas­ta­tions écolo­giques que les deux entraînent. L’or est la première expor­ta­tion de la Tanza­nie (1,37 milliards de dollars), qu’elle exporte vers l’Afrique du Sud, l’Inde, la Suisse et l’Aus­tra­lie. L’or est suivi par le tabac, qu’elle exporte vers la Belgique, le Luxem­bourg, l’Al­le­magne, la Pologne, la Russie et la France, prin­ci­pa­le­ment. Après le tabac, on retrouve les expor­ta­tions de mine­rai de métaux précieux (diamants et autres), vers le Japon, la Chine et l’Al­le­magne, notam­ment. Le café y est cultivé pour expor­ta­tion vers le Japon, les États-Unis, l’Ita­lie, l’Al­le­magne et la Belgique. Si au sein du système écono­mique actuel, qui détruit le monde, cela a un sens, écolo­gique­ment et socia­le­ment, ça n’en a aucun. Culti­ver pour expor­ter à l’in­ter­na­tio­nal est anti­éco­lo­gique au possible. Détruire des écosys­tèmes qui sont l’ha­bi­tat de nombreuses espèces pour creu­ser d’im­menses trous dans le sol afin d’en extraire divers maté­riaux desti­nés au système indus­triel moderne non plus (rappe­lons que l’or est encore prin­ci­pa­le­ment utilisé dans le domaine de la bijou­te­rie, crucial n’est-ce pas). Peut-être qu’il serait inté­res­sant que les médias de masse, lorsqu’ils daignent parler de pays “en déve­lop­pe­ment”, abordent ces sujets-là, qui sont bien plus vitaux, à tous points de vue.

Le 11ème point, soit, même si la peine de mort est toujours de mise aux USA, en Chine, et ailleurs…

Le 12ème point, présenté ainsi, est grotesque. Pourquoi la faim dans le monde existe-t-elle ? Quelles en sont les causes et les méca­nismes ? Au sein de la société de consom­ma­tion mondia­li­sée, une partie colos­sale des denrées alimen­taires est pure­ment et simple­ment jetée et gâchée. L’éco­no­mie de marché décide de la répar­ti­tion de la nour­ri­ture. Les pratiques agri­coles de tous les pays du monde devraient être analy­sées, évaluées et discu­tées. Le système écono­mique mondial permet aux pays “déve­lop­pés” de piller les pays où des gens meurent de faim. Un problème dont on attend toujours de Slate qu’ils s’en saisissent. Mais qu’ils n’ex­po­se­ront jamais ainsi. Inté­rêts écono­miques et poli­tiques obligent. Comme l’ex­plique Jean Ziegler, ancien rappor­teur spécial de l’ONU pour le droit à l’ali­men­ta­tion, “un enfant qui meurt de faim est assas­siné”, “la faim dans le monde tient du crime orga­nisé”, et “les spécu­la­teurs devraient être jugés pour crime contre l’hu­ma­nité”.

Dans l’en­semble, les seuls points véri­ta­ble­ment posi­tifs que contiennent les diffé­rentes rassu­rances publiées par les médias de masse concernent ces quelques espèces dont les effec­tifs remontent légè­re­ment. (Et, dans le cas de l’ar­ticle de Libé­ra­tion, le fait que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes tienne bon est aussi un bon point). Le reste est un ramas­sis de bêtises qu’ils ont du glaner en tapant “bonnes nouvelles 2016” sur le moteur de recherche de Google.

Cet autre opium du peuple qu’est l’es­poir, que les chiens de garde de l’ordre établi — les chantres du progrès social et/ou tech­no­lo­gique, du déve­lop­pe­ment, de la crois­sance, etc. — cultivent régu­liè­re­ment, relève d’un formi­dable déni des réali­tés écolo­giques présentes et de ses tendances histo­riques, d’une gigan­tesque occul­ta­tion de l’élé­phant (désor­mais en voie de dispa­ri­tion) dans la pièce. A commen­cer par le fait que la planète va mal, de mal en pis, que l’ex­pan­sion de la civi­li­sa­tion indus­trielle est une catas­trophe en cours, avec ses crois­sances de zones urbaines, ses extrac­tions minières qui se multi­plient, ses produc­tions de déchets en tous genres, des plas­tiques aux métal­liques, avec sa surex­ploi­ta­tion des ressources non-renou­ve­lables, et sa surex­ploi­ta­tion des ressources renou­ve­lables, avec ses pollu­tions de l’air par des parti­cules de toutes sortes de tailles et toxiques, avec l’eth­no­cide qu’elle pour­suit, afin qu’il ne reste qu’une mono­cul­ture domi­nante, et ainsi de suite.

La popu­la­rité de ces rassu­rances témoigne de la passi­vité du public en géné­ral, qui absorbe des slogans simplistes dont il pour­rait aisé­ment se rendre compte de l’ab­sur­dité s’il faisait l’ef­fort de se rensei­gner lui-même, un mini­mum, à leur sujet. Comme toujours, les infor­ma­tions sont dispo­nibles. Les tendances, assez claires. Dont la tendance des médias de masse à faus­ser ou à défor­mer l’in­for­ma­tion, et la tendance du public à ne pas s’en soucier, à accep­ter des mensonges, pour­vus qu’ils soient rassu­rants. Malheu­reu­se­ment, ces mensonges rassu­rants détruisent la planète, qui est notre seule maison.

Howard Zinn, histo­rien et acti­viste états-unien, s’éver­tuait à rappe­ler aux gens que “le gouver­ne­ment n’est pas notre ami”, un euphé­misme pour dire que le gouver­ne­ment est notre ennemi. Les médias non plus, ne sont pas nos amis, à l’ins­tar des célé­bri­tés. Le poids des démis­sions indi­vi­duelles, des renon­ce­ments face à l’iner­tie de l’époque et au règne des insti­tu­tions domi­nantes, que beau­coup prennent pour une fata­lité, n’est qu’un mauvais choix collec­tif. Attendre de ces insti­tu­tions (médias, poli­ti­ciens, etc.), ou de cette culture plus géné­ra­le­ment, qu’elles nous guident vers un monde meilleur, c’est faire preuve du “loya­lisme suici­daire” dont parlait Aldous Huxley dans son livre “Les temps futurs” :

“Car, en fin de compte, la peur chasse même l’hu­ma­nité de l’homme. Et la peur, mes bons amis, la peur est la base et le fonde­ment de la vie moderne. […] La peur de la science, qui enlève d’une main plus encore qu’elle ne donne avec une telle profu­sion de l’autre. La peur des insti­tu­tions dont le carac­tère mortel est démon­trable et pour lesquelles, dans notre loya­lisme suici­daire, nous sommes prêts à tuer et à mourir. La peur des Grands Hommes que, par accla­ma­tion popu­laire, nous avons élevés à un pouvoir qu’ils utilisent, inévi­ta­ble­ment, pour nous assas­si­ner et nous réduire en escla­vage.”

Dans son article “Notre manie d’es­pé­rer est une malé­dic­tion”, Chris Hedges dénonce à sa manière ce loya­lisme suici­daire :

“La croyance naïve selon laquelle l’his­toire est linéaire, et le progrès tech­nique toujours accom­pa­gné d’un progrès moral, est une forme d’aveu­gle­ment collec­tif. Cette croyance compro­met notre capa­cité d’ac­tion radi­cale et nous berce d’une illu­sion de sécu­rité. Ceux qui s’ac­crochent au mythe du progrès humain, qui pensent que le monde se dirige inévi­ta­ble­ment vers un état mora­le­ment et maté­riel­le­ment supé­rieur, sont les captifs du pouvoir. Seuls ceux qui acceptent la possi­bi­lité tout à fait réelle d’une dysto­pie, de la montée impi­toyable d’un tota­li­ta­risme insti­tu­tion­nel, renforcé par le plus terri­fiant des dispo­si­tifs de sécu­rité et de surveillance de l’his­toire de l’hu­ma­nité, sont suscep­tibles d’ef­fec­tuer les sacri­fices néces­saires à la révolte.

L’as­pi­ra­tion au posi­ti­visme, omni­pré­sente dans notre culture capi­ta­liste, ignore la nature humaine et son histoire. Cepen­dant, tenter de s’y oppo­ser, énon­cer l’évi­dence, à savoir que les choses empirent, et empi­re­ront peut-être bien plus encore prochai­ne­ment, c’est se voir exclure du cercle de la pensée magique qui carac­té­rise la culture états-unienne et la grande majo­rité de la culture occi­den­tale. La gauche est tout aussi infec­tée par cette manie d’es­pé­rer que la droite. Cette manie obscur­cit la réalité, au moment même où le capi­ta­lisme mondial se désin­tègre, et avec lui l’en­semble des écosys­tèmes, nous condam­nant poten­tiel­le­ment tous.”

La “pensée magique” fait réfé­rence à une “forme de pensée qui s’at­tri­bue la puis­sance de provoquer l’ac­com­plis­se­ment de désirs, l’em­pê­che­ment d’évé­ne­ments ou la réso­lu­tion de problèmes sans inter­ven­tion maté­rielle”.

Mais le phéno­mène que l’on observe aujourd’­hui, plus stupide encore, ne relève pas que de cette pensée magique. Il relève de la contra­dic­tion pure.

Dans une article récem­ment publié (le 27 décembre 2016) sur le site du Guar­dian, on peut lire les résul­tats d’une étude publiée le 20 décembre 2016 par l’Aca­dé­mie Natio­nale des Sciences des USA, portant sur la crois­sance des villes. L’étude en ques­tion nous rapporte que “d’ici 2030, on estime que la taille des zones urbaines du monde va tripler”. Ce qui se rapporte à ce que nous écri­vons plus haut, à propos du boom de construc­tions d’in­fra­struc­tures et d’éta­le­ment urbain que connaissent d’ores et déjà la plupart des pays “en déve­lop­pe­ment”, et dans une moindre mesure les pays “déve­lop­pés” (routes, barrages, voies ferrées, villes, etc.), et dont il est prévu qu’il s’in­ten­si­fie encore au cours des prochaines décen­nies. Ne pas comprendre ce que cela implique pour la biodi­ver­sité plané­taire restante et pour l’état du monde natu­rel en géné­ral implique de sacré­ment le vouloir. La ville est un mode d’ha­bi­tat anti­éco­lo­gique (c’est expliqué plus en détails ici), la pres­sion que fait peser la civi­li­sa­tion urbaine sur la planète (et ses “ressources”) est large­ment insou­te­nable, et ce depuis déjà long­temps, imagi­nez donc les effets que produira cette expan­sion plani­fiée.

Les promesses d’es­poir que distil­lent l’aris­to­cra­tie diri­geante, dont certains “écolo­gistes” capi­ta­listes ou écoca­pi­ta­listes  — des écolo­gistes spécia­li­sés dans le green­wa­shing, un procédé de marke­ting ou de rela­tions publiques utilisé par une orga­ni­sa­tion (entre­prise, admi­nis­tra­tion publique natio­nale ou terri­to­riale, etc.) dans le but de se donner une image écolo­gique respon­sable — sont des impos­si­bi­li­tés tech­niques. Comme croire que plus de tech­no­lo­gie peut résoudre le problème que les hautes tech­no­lo­gies sont en train de perpé­tuer. Croire que les insti­tu­tions qui orga­nisent la ruine de la planète peuvent la sauver. Croire que l’on peut préser­ver notre confort indus­triel ET cesser de détruire et de polluer le monde natu­rel ; croire que l’on peut conti­nuer avec l’éta­le­ment urbain ET préser­ver la biodi­ver­sité et les popu­la­tions d’es­pèces sauvages. Rappel, en bref : le confort indus­triel dépend de multiples pratiques destruc­trices, extrac­tions minières (destruc­tion d’ha­bi­tat), exploi­ta­tions de ressources non-renou­ve­lables, émis­sions de polluants divers et variés, entre autres (et sans même abor­der l’ex­ploi­ta­tion et les inéga­li­tés sociales qu’il requiert). L’éta­le­ment urbain (indis­so­ciable de la civi­li­sa­tion indus­trielle et de son confort) détruit égale­ment l’ha­bi­tat d’un nombre incal­cu­lables d’es­pèces non-humaines, par essence. Sur une planète finie, il y a impos­si­bi­lité logique. Mais les mythes ont la peau dure, et notam­ment celui du progrès, que dénonçait déjà Aldous Huxley dans son livre “Les temps futurs” :

“Dès le début de la révo­lu­tion indus­trielle, il avait prévu que les hommes seraient grati­fiés d’une présomp­tion telle­ment outre­cui­dante pour les miracles de leur propre tech­no­lo­gie qu’ils ne tarde­raient pas à perdre le sens des réali­tés. Et c’est préci­sé­ment ce qui est arrivé.

Ces misé­rables esclaves des rouages et des registres se mirent à se féli­ci­ter d’être les Vainqueurs de la Nature, vrai­ment ! En fait, bien entendu, ils avaient simple­ment renversé l’équi­libre de la Nature et étaient sur le point d’en subir les consé­quences.

Songez donc à quoi ils se sont occu­pés au cours du siècle et demi qui a précédé la Chose. A polluer les rivières, à tuer tous les animaux sauvages, au point de les faire dispa­raître, à détruire les forêts, à déla­ver la couche super­fi­cielle du sol et à la déver­ser dans la mer, à consu­mer un océan de pétrole, à gaspiller les miné­raux qu’il avait fallu la tota­lité des époques géolo­giques pour dépo­ser. Une orgie d’im­bé­cil­lité crimi­nelle.

Et ils ont appelé cela le Progrès. Le Progrès ! Je vous le dis, c’était une inven­tion trop fantas­tique pour qu’elle ait été le produit d’un simple esprit humain – trop démo­niaque­ment ironique ! Il a fallu pour cela une Aide exté­rieure. Il a fallu la Grâce de Bélial, qui, bien entendu, est toujours offerte – du moins, à quiconque est prêt à coopé­rer avec elle.”

Le mythe du progrès et les espoirs qu’il véhi­cule, selon lesquels les contra­dic­tions précé­dem­ment citées se résou­dront d’elles-mêmes, consti­tue la plus dange­reuse des illu­sions. Non pas qu’il n’y ait aucun espoir de voir un jour l’état du monde et de nos socié­tés s’amé­lio­rer. Qui vivra verra. Mais ce qui est clair, c’est que la voie sur laquelle nous sommes collec­ti­ve­ment enga­gés est une impasse. & qu’é­tant donné le carac­tère anti-écolo­gique des fonde­ments mêmes de la civi­li­sa­tion indus­trielle, aucune réforme n’y fera rien. Les espoirs qui prétendent autre­ment sont autant de mensonges.

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6 Comments on "Un optimisme pathologique : comment l’espoir colporté par les médias perpétue la catastrophe"

  1. Très bon article.

    « En ce qui concerne l’espérance de vie, rappelons plusieurs choses, et d’abord que ces dernières années, elle a diminué aux États-Unis comme en France. »
    Preuve que l’espérance de vie n’a rien à voir avec le progrès.

    Donner une espérance de vie à quelqu’un qui vient de naitre ou qui à 20 ans relève de la fraude.
    L’espérance de vie devrait en vérité se référer à une espérance de vie selon une certaine époque, un certain développement, PIB, mode vie…

    On remarquera à ce sujet que ceux qui ont vécu le plus longtemps (puisque l’espérance de vie décroît actuellement) sont nées à une époque où médecine, confort, hygiène était rare et que la décroissance de l’espérance de vie actuelle concerne ceux qui ont bénéficié du progrès, des vaccins…il ne fait nul doute pour moi que dans l’avenir l’espérance de vie va encore décroître et que l’époque de naissance de ces morts précoces correspondra sûrement à ce qu’on considére aujourd’hui comme le summum du progrès.

  2. ” Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir…”
    Sénèque

  3. Enfin!..

    Un écho, plus cette impression de bourdonnement vide. Des mots qui font résonner le mal-être qui sommeille en moi depuis longtemps. Merci.

    Espérance de vie… pour une vie sans espérance. Prôner la quantité plutôt que la qualité. L’enjeu est double, nous faire consommer plus pour compenser ce mal-être et plus longtemps en augmentant la durée! Bingo!

    Et tout ça pour se retrouver dans une situation où, à force de se faciliter la vie par bon nombre de gadgets (chers financièrement et écologiquement), nous sommes obligés de nous dépenser artificiellement pour entretenir notre condition physique, re-Bingo!

    L’humain, ‘sommet’ de la création est devenu pitoyable dans sa vanité.

  4. apres avoir vu constats de destructions, et tant de decisions a court terme
    pendant tant d annees, j ai essaye de trouver la logique de ces gestes.
    ma conclusion;
    l elite, les dirigeants, sonts convaincus de la destruction imminente
    de la civilisation, peut etre meme de toute vie sur terre…
    c est la seule explication logique.
    meteorite, super volcans, guerre nucleaire, faites votre choix!
    donc, ils ne perdent rien a tout exploiter et tuer sur leur passage,
    puisque pour eux, tout est deja detruit….

  5. L’article rejoint tout à fait le livre de Paul Jorion ” Le dernier qui s’en va éteint la lumière”, dont la lecture est tout à fait salutaire

    • Sauf que Paul Jorion est un technophile qui pensent que des robots et des machines pourraient nous aider, sans comprendre que des machines et des robots ne peuvent être que le fait d’une société industrielle mondialisée, elle-même insoutenable (destructrice). Qu’il compte sur “les plus riches” pour régler nos problèmes. Et d’autres âneries.

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