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Un exemple d’espoir mensonger et de propagande médiatique : “La plus belle ville du monde” sur M6

Le 1er janvier 2016, un repor­tage qui fit grand bruit était diffusé sur la chaîne M6. Selon les statis­tiques dispo­nibles (qui ne sont proba­ble­ment pas bien fiables), il aurait attiré plus de 2 083 000 télé­spec­ta­teurs (bien moins que le film “Les Aven­tures De Rabbi Jacob”, sur France 2, qui, le même soir, en capti­vait 5 839 000 ; égale­ment moins que le film “Paci­fic Rim” sur TF1, avec 4 775 000 télé­spec­ta­teurs, et qu’un épisode des “Enquêtes de Vera” sur France 3, avec 2 982 000 télé­spec­ta­teurs). Nous n’avons pas pour habi­tude de critiquer le contenu proposé par les diffé­rentes chaînes de télé­vi­sion, puisque, par défi­ni­tion, rien de bon n’est à attendre de cet outil de propa­gande de masse, mais étant donné la teneur de ce repor­tage et son succès, nous nous sommes dits que cela ferait un bon exemple. Les chiffres de l’au­di­mat sont en eux-mêmes un indi­ca­teur de l’em­prise toujours aussi prégnante de la télé­vi­sion sur l’es­prit des masses.

Reve­nons-en au repor­tage d’M6, humble­ment et intel­li­gem­ment inti­tulé “La plus belle ville du monde”, et réalisé par Frédé­ric Fougeat (qui n’en est pas à son premier titre exempt de chau­vi­nisme puisqu’il a égale­ment produit un autre docu­men­taire inti­tulé “Le plus beau pays du monde”). En voici le synop­sis, trouvé sur Allo­ciné :

“Véri­table éloge du retour de la nature en ville, ce film raconte les histoires secrètes et inédites de ces êtres vivants, ces petits animaux, qui arpentent la ville en quête de nour­ri­ture, d’amour et d’aven­tures. Des destins insoupçon­nés qui ré-enchantent la plus belle ville du monde.”

A l’heure où l’ur­ba­ni­sa­tion du monde préci­pite 200 espèces vers l’ex­tinc­tion, chaque jour, appau­vris­sant toujours plus la biodi­ver­sité plané­taire, il est édifiant et navrant de ne lire que des éloges de ce docu­men­taire qui n’est que tissu de mensonges et propa­gande gros­sière.

Cela devrait être d’une logique indu­bi­table, face à l’évi­dence, nous devrions tous le savoir et le comprendre, mais face aux écrans de la propa­gande média­tique, cela semble ne pas suffire. Puisque nos yeux ne parviennent pas à nous l’ap­prendre, peut-être que les conclu­sions des scien­ti­fiques du monde entier peuvent aider à y voir clair ; le Univer­sity College London explique par exemple, dans une étude sur l’uti­li­sa­tion des sols et la biodi­ver­sité que : “les envi­ron­ne­ments urbains sont systé­ma­tique­ment les pires en ce qui concerne la richesse en biodi­ver­sité”.

Cela paraît surréa­liste de devoir expliquer en quoi l’ur­ba­ni­sa­tion, qui corres­pond à la destruc­tion de l’ha­bi­tat natu­rel de toutes les espèces, nuit à la biodi­ver­sité. Peu importe les efforts mis en place pour tenter de “faire reve­nir la nature en ville”, la ville ne sera jamais compa­tible avec une biodi­ver­sité floris­sante, ou avec des écosys­tèmes fonc­tion­nels. L’er­satz de nature vanté par le navet de Frédé­ric Fougeat est une pâle et pauvre copie de la Nature (cet Ensemble de la réalité maté­rielle consi­dé­rée comme indé­pen­dante de l’ac­ti­vité et de l’his­toire humaines”).

Bien sûr, nous avons des pigeons à Paris, et des abeilles qui peuvent buti­ner nos poubelles (et les fleurs des balcons), dont se nour­rissent égale­ment des corneilles et bien d’autres animaux. Pour le renard, dont il est admis dans le docu­men­taire qu’il ne vit pas en ville mais en péri­phé­rie, et au contact de nos ordures, l’ur­bain est tout sauf un envi­ron­ne­ment agréable, avec son bruit, ses lumières et ses odeurs.

Mais arrê­tons nous d’abord sur la scène d’in­tro­duc­tion du film, où l’on voit des loups dans Paris. En amou­reux de la nature, le réali­sa­teur nous apprend que :

“C’est l’image forte d’ou­ver­ture du film. Bien entendu, elle ne corres­pond pas à la réalité : aucun loup sauvage n’a, pour l’ins­tant, été aperçu errant dans Paris. Je me suis fait un kif, il faut voir ça comme une allé­go­rie. J’ai amené de vrais loups, une meute de seize indi­vi­dus lâchés de nuit dans la capi­tale. Ce fut un moment très périlleux, car il ne fallait pas que l’un d’eux s’échappe. Cela aurait fait désor­dre…”

Il s’est “fait un kif”. Tous les écolo­gistes le savent bien, il est très amusant de captu­rer des loups, de les emme­ner dans Paris, sur les Champs-Élysées, pour tour­ner une scène d’un télé­film, puis de les re-captu­rer et de les relâ­cher on ne sait où. C’est si respec­tueux de trim­ba­ler des animaux sauvages à droite, à gauche pour les besoins de la télé­vi­sion.

Respect de la nature sauvage oblige, nous appre­nons égale­ment, toujours de la part du réali­sa­teur, que:

“Quatre faucons nichent dans les tours à Beau­gre­nelle. On a pu les filmer en train de chas­ser, après avoir fixé des camé­ras très puis­santes sur la tour Eiffel. Mais on voulait voler avec l’oi­seau de proie. On a donc fait venir un effa­rou­cheur (un faucon­nier chargé d’éloi­gner les oiseaux des pistes d’aé­ro­port, ndlr) accom­pa­gné de ses deux faucons. À l’aide de colliers, on leur a posé des camé­ras sur le dos et sur le ventre. Nous les avons ensuite fait plon­ger en piqué du haut de la tour Eiffel. Pour la scène du rapace qui fond à 350 km/h et attrape un pigeon place du Troca­déro, nous avons créé un pigeon entiè­re­ment numé­rique.”

Les besoins du spec­tacle.

Beau­coup d’autres scènes ont été tour­nées avec des animaux spécia­le­ment élevés pour le film, ou spécia­le­ment habi­tués à l’être humain (“animaux dits impré­gnés, c’est-à-dire habi­tués au contact de l’homme et entraî­nés pour avoir un compor­te­ment le plus natu­rel possible à l’écran. Cette tech­nique est souvent utili­sée au cinéma”) :

“Tout le monde peut voir des oies sauvages sur les plans d’eau du bois de Boulogne ou de Vincennes. Mais l’idée était de les faire voler au-dessus de Paris. Six mois avant le tour­nage, nous avons élevé des oisons, nous les avons nour­ris à la main pour qu’ils s’ha­bi­tuent à notre présence, afin qu’ils nous suivent en bateau, en avion, avec un drone ou un ULM. Quand ils sont arri­vés à matu­rité, nous avons tourné plusieurs dimanches, très tôt dans la jour­née, avec l’aide de la Brigade fluviale. On mettait les vola­tiles sur l’eau et, ensuite, ils s’en­vo­laient et suivaient le bateau. Les voir ainsi passer sous les ponts de Paris au milieu des Bateaux Mouches, c’était un moment magique.”

“Le renard connaît un exode rural, il fuit la campagne, où il est pour­chassé, pour se rappro­cher des villes, où il trouve une nour­ri­ture abon­dante, notam­ment dans les poubelles. Il entre dans la cité en suivant la petite cein­ture. La Direc­tion des Parcs et Jardins de Paris sait où la plupart se terrent et nous a indiqué leurs tanières. Nous avons fait quelques capta­tions de nuit sur des indi­vi­dus qui partaient en goguette. Mais l’ani­mal est farouche. Pour les plans rappro­chés, nous avons utilisé des renards habi­tués à l’homme.”

La nature, selon l’être humain des villes, n’est-ce pas gran­diose.

Autre chose, la scène où l’on voit un silure manger un pigeon n’est pas tour­née à Paris, ni près de Paris, mais à Albi, dans le Sud de la France. Elle est tirée d’un épisode sur les villes et la biodi­ver­sité de la tout nouvelle série docu­men­taire produite par la BBC inti­tu­lée “Planet Earth II”, qui a, elle, le mérite de recon­naître et d’ad­mettre qu’une “grande majo­rité des espèces n’ont pas pu s’adap­ter à l’en­vi­ron­ne­ment urbain”. A propos de l’ur­ba­ni­sa­tion et de la biodi­ver­sité, voici un autre extrait de l’épi­sode de la BBC dont la scène du silure et du pigeon est tirée, que nous avons sous-titré :

On pour­rait égale­ment faire remarquer qu’il est ridi­cule et malhon­nête que le docu­men­taire ne s’épanche pas sur la poli­tique de contrôle de la faune opérée par la ville de Paris, puisque certaines espèces mises en scène dans le docu­men­taire (notam­ment le ragon­din, présenté comme une petite bestiole adorable et dont la présence embel­lit la ville) sont consi­dé­rées comme des nuisibles.

Dans les villes, bien peu d’es­pèces non-humaines parviennent à vivre, mais les quelques-unes qui y parviennent peuvent s’y repro­duire en grand nombre.

Les chiffres données sur la biodi­ver­sité pari­sienne sont aussi douteux, sur plusieurs sites inter­net il est fait mention parfois de 1290 espèces, d’autres fois de 2000 espèces. Le site Canopé Paris (lié au gouver­ne­ment) stipule dans un de ses récents rapports qu’on “trouve à Paris 2000 espèces animales”. Dans un mémoire réalisé à l’Uni­ver­sité Paris 7 – Denis Dide­rot, “en coha­bi­li­ta­tion avec le Muséum natio­nal d’His­toire Natu­relle et l’Ins­ti­tut natio­nal agro­no­mique Paris-Grignon”, on peut lire que “près de 1290 espèces animales coha­bitent dans la capi­tale”. Peu importe, le film n’est mani­fes­te­ment pas à une approxi­ma­tion près.

Une autre étude scien­ti­fique, parmi les innom­brables études qui aver­tissent des effets de l’ur­ba­ni­sa­tion sur la biodi­ver­sité, publiée par l’Uni­ver­sité d’Ox­ford, nous apprend que :

Parmi les nombreuses acti­vi­tés humaines qui détruisent des habi­tats natu­rels (Czech et al. 2000), le déve­lop­pe­ment urbain entraine les taux d’ex­tinc­tions locaux les plus élevés et élimine fréquem­ment une grande majo­rité des espèces natives (Vale et Vale 1976, Luniak 1994, Kowa­rik 1995, Marz­luff 2011).

Un graphique tiré de cette même étude. La courbe montre la “richesse en espèces” (le nombre d’es­pèces) selon le type d’ha­bi­tat, du rural à gauche à l’ur­bain à droite.

Nous avions des bisons, des ours, des lynx et des loups en France. Mais ces animaux ne sont pas compa­tibles avec la civi­li­sa­tion urbaine et agri­cole. Ils ne repeu­ple­ront pas le terri­toire, ou si peu, tant que les villes exis­te­ront.

“Prenez les plans de Paris à divers âges. Super­po­sez-les l’un à l’autre concen­trique­ment à Notre-Dame… l’ef­fet de gros­sis­se­ment est terrible. Vous croyez voir, au bout d’une lunette, l’ap­proche d’un astre.”  (Victor Hugo 1867, cité dans le Guide du Patri­moine 1994)

En effet, la réalité est l’exact inverse de ce que suggère ce docu­men­taire. Comme la plupart des villes, Paris n’a cessé de croître et de s’éta­ler au fil des siècles, rédui­sant propor­tion­nel­le­ment la biodi­ver­sité dont elle usur­pait l’ha­bi­tat. Et, encore une fois, il ne s’agit là que de Paris intra-muros, et pas de l’ag­glo­mé­ra­tion pari­sienne dans son ensemble, qui occupe bien plus d’es­pace, et qui ne cesse de croître.

Le plateau de Saclay, pour prendre un exemple, dans les Yvelines, est menacé d’ur­ba­ni­sa­tion par divers projets qui s’ins­crivent dans le concept du Grand Paris. D’ailleurs, le 20 décembre 2016, le quoti­dien Repor­terre publiait un article inti­tulé “À Saclay, on détruit des terres agri­coles sous prétexte de compen­sa­tion envi­ron­ne­men­tale”.

L’éta­le­ment urbain de la ville de Paris au fil des siècles.

Ce qui est natu­rel­le­ment passé sous silence par ce “docu­men­taire”, c’est que la ville en tant que mode d’ha­bi­tat est profon­dé­ment insou­te­nable sur le plan de l’uti­li­sa­tion des ressources, et ce, depuis des millé­naires. Dans un précé­dent article, décri­vant plus en détails le carac­tère insou­te­nable de la ville en tant que mode d’ha­bi­tat, nous rappe­lions que :

Le secteur de la construc­tion est insou­te­nable depuis l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion et des premières villes (cités), il y a plusieurs milliers d’an­nées, au Proche-Orient. Rappe­lons que les défo­res­ta­tions massives asso­ciées à ces premières formes d’ur­ba­ni­sa­tions (Ur, Uruk et Baby­lone, par exemple) entrai­nèrent la créa­tion de déserts.

Préci­sons que la défi­ni­tion de la civi­li­sa­tion sur laquelle nous nous basons se rapproche de celle formu­lée par Derrick Jensen :

“La civi­li­sa­tion est une culture – c’est-à-dire un complexe d’his­toires, d’ins­ti­tu­tions, et d’ar­te­facts – qui à la fois mène aux, et émerge de la crois­sance de villes (voir civil, de civis, citoyen, du latin civi­ta­tis, cité-état), en défi­nis­sant les villes – pour les distin­guer des camps, des villages, etc. – comme des regrou­pe­ments de gens vivant de façon plus ou moins perma­nente en un lieu précis, d’une densité telle que l’im­por­ta­tion quoti­dienne de nour­ri­ture et d’autres éléments néces­saires à la vie est requise.”

Ce carac­tère large­ment insou­te­nable de la ville en tant que mode d’ha­bi­tat est loin d’être un secret, l’en­tre­prise britan­nique privée de construc­tion “Will­mott Dixon” le recon­naît sans problème dans un dossier sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) :

“Près de la moitié des ressources non-renou­ve­lables que l’hu­ma­nité consomme est utili­sée par l’in­dus­trie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins soute­nables au monde. […] Aujourd’­hui, nous évoluons quoti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des maisons, nous voya­geons sur des routes, nous travaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre planète ne peut soute­nir le niveau de consom­ma­tion de ressource que cela engendre”.

Sachant que toutes les tendances actuelles et prévi­sions futures soulignent que l’ur­ba­ni­sa­tion de la planète ne fait que croître et ne va faire que croître au cours des prochaines décen­nies (triple­ment de la surface urbaine du monde, des centaines de milliers de kilo­mètres de routes, des barrage, des voies ferrées, etc.).

Réca­pi­tu­lons. L’ur­ba­ni­sa­tion est un mode d’ha­bi­tat insou­te­nable, autre­ment dit destruc­teur, pour l’éco­lo­gie de la planète. Ce proces­sus destruc­teur progresse actuel­le­ment et va conti­nuer à le faire pendant les prochaines décen­nies. Mais M6 et Frédé­ric Fougeat nous assurent que la nature et la ville sont haute­ment compa­tibles. Peut-être qu’ils ne mentent pas entiè­re­ment, peut-être que cette inver­sion s’ex­plique par la défi­ni­tion de nature. Si par nature ils entendent une petite poignée d’es­pèces rendues dépen­dantes d’un mode d’ha­bi­tat qui néces­site la destruc­tion de la planète et des commu­nau­tés natu­relles origi­nelles, une expan­sion sans fin et démen­tielle, alors peut-être qu’ils ont raison. Si, par nature, on entend des écosys­tèmes (des commu­nau­tés natu­relles) divers et variés, sains et pros­pères, une planète vivante, qui respire un air sain, dont les sols s’en­ri­chissent et dont l’eau serait propre, certai­ne­ment pas.

A travers ce repor­tage, c’est toujours ce même mythe d’un splen­dide futur “vert” qui est implanté dans l’ima­gi­naire des télé­spec­ta­teurs. Ce mythe qui est à l’ori­gine de l’in­ven­tion du “déve­lop­pe­ment durable” et de toutes les éco-inno­va­tions n’ayant ni stoppé ni même freiné la destruc­tion de la planète. Ce mythe qui, malgré l’évi­dence terrible, conti­nue à hypno­ti­ser les popu­la­tions urbaines du monde “déve­loppé”, coupées de la nature, et n’en remarquant donc plus la destruc­tion. En effet, la plupart d’entre nous n’est plus au contact de la nature au quoti­dien, comment, alors, peut-elle savoir ce qu’il lui arrive ? Un dévoie­ment du langage et des défi­ni­tions couplé à l’amné­sie écolo­gique suffisent à faire passer quelques papillons et quelques oiseaux pour la nature.

Mais la nature n’aime pas les villes. Dès qu’elle en a l’oc­ca­sion, elle le mani­feste radi­ca­le­ment, en brisant le bitume, en cassant nos barrages, en effon­drant nos immeubles, ce que nous devrions collec­ti­ve­ment faire si nous souhai­tons, 1) que la biodi­ver­sité cesse d’être détruite ; 2) que des commu­nau­tés natu­relles (ou écosys­tèmes) saines se reforment ; 3) que les pollu­tions en tous genres soit stop­pées ; 4) que la Terre demeure habi­table pour nos descen­dants, entre autres.

Collec­tif Le Partage

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