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Critique de la planification écologique : à propos de la technocratie verte (par PMO)

Parmi une multitude de projets « écosocialistes » destinés au « redressement industriel », à la croissance et à l’emploi, Jean-Luc Mélenchon, son Parti de Gauche et/ou son Front de gauche, défendent la candidature d’Annecy aux Jeux olympiques d’hiver, le TGV Lyon-Turin, le méga-canal Seine-Nord-Europe, la construction d’Iter à Cadarache et la colonisation des fonds marins.

Cela méritait bien cette « Critique de la planification écologique » [originellement publiée sur le site de PMO], contre ce leurre du Front de Gauche pour pêcher l’écolo écœuré de l’arrivisme des Verts et de leur projet de capitalisme vert (tout est vert chez les Verts).
Cette critique figure à la suite de L’Enfer Vert. Un projet pavé de bonnes intentions (édition revue et corrigée), publiée le 15 avril 2013 aux Editions L’Echappée (126 p., 9 euros). C’est que le projet Vert et le projet Rouge se croisent dans la planification et la technologie pour aboutir à une « planète intelligente » (IBM). La mise en place d’un Etat d’urgence global, innervé par la cybernétique. « Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. » (André Gorz, Ecologie et liberté, 1977) Nous y voici. Tandis que la technocratie verdit, la verdure se technocratise. Le constat officiel de l’effondrement écologique et social proclamé à tous les échelons de l’autorité, du local au global, accélère la fusion entre la classe experte (scientifiques, ingénieurs, techniciens) et la politique écologiste (associations, partis, appareils). Fusion d’autant plus naturelle que nombre d’écotechniciens incarnent ce double visage, à la fois Bac +5, CSP+, cadres urbains du public ou du privé, et voraces prétendants à la direction de ce Green New Deal, de ce capitalisme reverdi dont ils représentent l’ultime chance. Ce qui est décrit ici, c’est l’ascension et l’extrémisme de l’écolo-technocratie, des années 1970 à nos jours. Destruction et artificialisation des derniers lambeaux de nature, construction de gigantesques infrastructures, police électronique et informatique via les puces RFID. L’auteur du livre, Tomjo, rédacteur au journal lillois La Brique et animateur du site Hors-sol, n’était pas né quand les plus lucides critiques de l’écologie politique nous mettaient en garde contre ce techno-fascisme vert à pois rouges, ou rouge à pois verts, dont il décrit aujourd’hui l’avènement.

Face à la Crise, les adver­saires de l’aus­té­rité et du libé­ra­lisme rabâchent les heureuses expé­riences des grands programmes de plani­fi­ca­tion écono­mique de relance. Depuis quelques années le New Deal (Nouvelle Donne en anglais) refait surface jusque dans un collec­tif nommé “Roose­velt 2012”[1] On exhume le rapport Beve­ridge anglais, le Plan Marshall, le Commis­sa­riat Géné­ral au Plan.

Ces espé­rances de relance produc­tive s’ac­com­pagnent néan­moins d’une feinte prise en compte des limites écolo­giques de la planète. “Le futur pacte de crois­sance euro­péen doit être ‘vert’”[2] trépignent les euro­dé­pu­tés écolo­gistes. En 2009, l’OCDE (Orga­ni­sa­tion de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment écono­mique) publie son “Cadre de la stra­té­gie pour une crois­sance verte”. Il faudrait “Verdir l’ap­pa­reil produc­tif pour retrou­ver la crois­sance”, estime Le Monde[3]. En août 2012, le Centre d’ana­lyses stra­té­giques — le bureau de pros­pec­tive ratta­ché au premier ministre — publie un rapport inti­tulé “Des tech­no­lo­gies compé­ti­tives au service du déve­lop­pe­ment durable”. Le fond de l’air est vert.

Les parti­sans de la plani­fi­ca­tion se trouvent “natu­rel­le­ment” à la gauche de la gauche. Et plus parti­cu­liè­re­ment au Front de gauche, lui aussi rallié à la verdeur ambiante — Mélen­chon recon­nais­sant d’ailleurs la carence écolo­gique de la gauche indus­trielle. Plus de cinquante ans après les premières dénon­cia­tions de la “société de consom­ma­tion”, du “système tech­ni­cien” ou de la “société nucléaire”, et deux cents ans après l’in­sur­rec­tion des luddites contre la disci­pline de fabrique. Mais quand un front commun de socia­listes, de commu­nistes, d’al­ter­mon­dia­listes et d’éco­los de gauche prend la défense de l’en­vi­ron­ne­ment, on découvre vite qu’ils programment, en compé­ti­tion avec Europe Écolo­gie, l’En­fer Vert.

Vous pensiez qu’une alliance entre Rouges et Verts atté­nue­rait les ravages du capi­ta­lisme ? Sous la bande­role écoso­cia­liste, le programme du Front de gauche comme l’ac­tion des élus locaux ne portent qu’un énième projet de relance indus­trielle. Vous pensiez la vieille plani­fi­ca­tion centra­li­sée et auto­ri­taire défi­ni­ti­ve­ment ringar­di­sée par les conseils en analyse stra­té­gique ? Le Front de gauche offre une nouvelle légi­ti­mité à une tech­no­cra­tie d’État plus effec­tive que jamais, quoi qu’en disent les enne­mis du “libé­ra­lisme”. Si l’En­fer Vert des écolo­gistes est un contrôle des compor­te­ments lié à une ratio­na­li­sa­tion tech­no­lo­gique, celui des écoso­cia­listes est une écono­mie diri­giste avec un vernis écolo­gique.

Vert de rouge

Liqui­dons d’em­blée les velléi­tés écolo­gistes du Front de gauche en les confron­tant à la réalité de leurs enga­ge­ments. Leur programme aux dernières prési­den­tielles annonçait que la plani­fi­ca­tion écolo­gique “permet­tra de préci­ser les orien­ta­tions et les inves­tis­se­ments publics. […] Nous soutien­drons les poli­tiques d’in­ves­tis­se­ments des entre­prises vers les inno­va­tions indus­trielles aux produc­tions utiles.”[4] C’est par exemple la créa­tion d’un “pôle natio­nal des trans­ports publics favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment des trans­ports collec­tifs [qui] déve­lop­per[a] le trans­port ferro­viaire et fluvial et le trans­port mari­time côtier.”

Les amou­reux d’une vie libé­rée de la course au néant exis­ten­tiel et du trans­port de marchan­dises sur les paysages, se réjoui­ront d’ap­prendre que le Front de gauche est un ardent défen­seur de la ligne TGV Lyon-Turin (le TAV, en italien). Selon Antoine Fatiga, conseiller régio­nal FG et syndi­ca­liste CGT : “Il faut tenir compte des inté­rêts des locaux qui ne veulent pas de ligne ferro­viaire chez eux, mais aussi de l’in­té­rêt de quelqu’un qui veut faire trans­por­ter des marchan­dises entre un port de Rotter­dam et Turin.”[5] Idem pour le projet de ligne à grande vitesse entre Tours et Bordeaux : “Nous souhai­tons par ailleurs et toujours dans la même logique insis­ter sur la perti­nence supra natio­nale de ce projet.”[6] Les inté­rêts supé­rieurs de l’éco­no­mie prime­ront sur les bouseux qui tiennent encore à leur terre.

Dans le Nord-Pas de Calais, les élus du Front de gauche se liguent aux indus­triels et à tous les autres partis, de droite comme de gauche, pour récla­mer la relance du mons­trueux canal Seine-Nord-Europe au prétexte de lutte contre l’aus­té­rité. Du béton et des conte­neurs, c’est de l’em­ploi.

Soute­nant la candi­da­ture d’An­necy aux Jeux Olym­piques d’hi­ver de 2018, le groupe Front de Gauche de la région Rhône-Alpes souhai­tait “contri­buer à ce que la région pèse de tout son poids pour une candi­da­ture exem­plaire qui illustre une concep­tion moderne des plus grands événe­ments spor­tifs.”[7] À la condi­tion d’une plus “haute qualité sociale” après s’être satis­faits des efforts entre­pris pour que ces “Jeux” soient placés sous le signe de la haute qualité envi­ron­ne­men­tale. C’est connu, les Jeux olym­piques d’hi­ver, leur béton­nage, leur gaspillage et leur pollu­tion de l’eau et des sols, leur trans­port de masses, il n’y a pas plus bio.

Tandis que le candi­dat Mélen­chon promet un grand débat natio­nal « sous contrôle citoyen »[8] sur l’éner­gie, les élus Front de Gauche de Provence-Alpes-Côte d’Azur et la commis­sion Ensei­gne­ment Supé­rieur et Recherche du Parti de gauche soutiennent la construc­tion de la centrale nucléaire ITER de Cada­rache : un “projet colla­bo­ra­tif de recherche publique [dont] les résul­tats concer­ne­ront l’in­té­rêt géné­ral.” Ne dites plus ravages indus­triels, dites “inté­rêt géné­ral”. Au nom de “la liberté de la recherche”, claquons 15 milliards d’eu­ros d’ici un demi-siècle pour des résul­tats douteux. Comment en serait-il autre­ment puisque le pilier du Front de gauche est le parti commu­niste français, co-gestion­naire de l’in­dus­trie nucléaire depuis la créa­tion du Commis­sa­riat à l’éner­gie atomique juste après Hiro­shima.

Ceux qui aiment les paysages côtiers profi­te­ront bien­tôt des usines d’éo­liennes au large de Cher­bourg et Saint Nazaire trans­for­més en zone indus­trielle. Ces marchés rempor­tés par le consor­tium EDF-Alstom répon­draient, selon le Front de gauche de la Manche, “aux enjeux indus­triels et écolo­giques immé­diats” tels que rechar­ger son iPad ou faire tour­ner des data centers, les prin­ci­pales causes d’aug­men­ta­tion de consom­ma­tion d’élec­tri­cité.

Dans son livre hallu­ciné La règle verte, Jean-Luc Mélen­chon jubile à l’idée de colo­ni­ser les fonds marins, espace “immense” et encore méconnu qui fera de la France “la première nation mari­time” : “Voilà la grande ambi­tion que nous pouvons avoir : la décou­verte, la conquête de la mer, comme nous avons conquis l’es­pace ! […] Nous pouvons être les premiers, par notre science, notre tech­nique à la fois, à la décou­verte, puisque 15 % à peine de la biodi­ver­sité marine est connue.”[9] Grâce à ses DOM-TOM, la France possède la deuxième plus grande surface côtière du monde. Une aubaine ! Exploi­tons le mouve­ment de la mer — “gratuit et infini” — pour produire de l’élec­tri­cité. Tant pis si les turbines sous-marines (hydro­liennes) sont faites de maté­riaux coûteux et bien­tôt épui­sés.

La construc­tion d’une hydro­lienne. L’éco­lo­gie indus­trielle. Ou juste : l’in­dus­trie.

Outre les fonds marins, les profon­deurs de la terre devront aussi contri­buer à l’ef­fort natio­nal. L’in­dus­trie pétro­lière se recon­ver­tira dans la géother­mie : “Ce sont exac­te­ment les mêmes métiers : faire des trous, très profonds [jusqu’à 5 km], repé­rer les ressources, créer des anneaux, mettre au point les aciers, ce qui signi­fie donc que nous ayons une sidé­rur­gie.” Pas un espace de cette planète qui ne soit la proie de ces ambi­tions écolo­giques.

Mélen­chon appuie le redé­mar­rage du site sidé­rur­gique de Florange, la conscience verte en plus. Grâce au procédé ULCOS de capta­tion du CO2 et de réin­tro­duc­tion dans le cycle de fabri­ca­tion des gaz produc­tifs, celui-ci devien­drait le paran­gon de l’éco­lo­gie indus­trielle. Ou de l’éco­no­mie circu­laire. Un mythe selon lequel rien ne se perd, les déchets des uns faisant les profits des autres. Loin d’être une inno­va­tion écolo­gique, c’est un lieu commun du tech­no­ca­pi­ta­lisme pour ratio­na­li­ser les process indus­triels et bais­ser les coûts de produc­tion.

Même logique dans la propo­si­tion de pipe­line entre la pape­te­rie M-Real, promise à la ferme­ture, et la raffi­ne­rie Petro­plus de Petit-Couronne pour valo­ri­ser les débris de bois et en tirer de l’huile. L’uti­lité de ces acti­vi­tés et la fuite en avant indus­trielle n’est jamais ques­tion­née : “Nous devons réqui­si­tion­ner les raffi­ne­ries qui veulent fermer, parce que notre pays a besoin de raffi­ne­ries, et notam­ment pour tous les produits de la chaîne chimique[10] — coupable du biocide plané­taire depuis la fin du 19ème siècle. “Si vous conspi­rez avec des gens qui décident de fermer, comme cela a été le cas à la Céla­nèse, l’unique usine d’acide acétique du pays, vous serez pour­chas­sés.” Pas un mot sur ces indus­triels qui conspirent, avec la compli­cité des services de l’État, contre la terre, l’eau, notre santé et celle des travailleurs. Il y aurait pour­tant de quoi dire sur cette “zone à cancer”, comme on appelle les dizaines d’hec­tares autour de cette usine chimique des Pyré­nées-Atlan­tiques. Bien que le site soit fermé, et la dépol­lu­tion enga­gée, il est recom­mandé “de ne pas toucher aux fosses à noir de carbone, déchets issus de la produc­tion d’acide acétique, mais de les lais­ser in situ et sous surveillance. Soit péren­ni­ser une grosse décharge d’une quin­zaine d’hec­tares.”[11] Un énième sarco­phage de béton pour un terri­toire mort. Pas de quoi émou­voir Mélen­chon.

Au Front de gauche, “l’éco­lo­gie n’est pas l’en­ne­mie du redé­ploie­ment indus­triel, c’est tout le contraire.” Oscil­lant de part et d’autre de sa ligne de partage entre le Rouge et le Vert, nos funam­bules récusent “le modèle d’une écono­mie de services que nous assigne la divi­sion inter­na­tio­nale du travail pilo­tée par les finan­ciers. Nous voulons déve­lop­per et réta­blir le poten­tiel indus­triel de la France. Parce que l’ur­gence écolo­gique implique de relo­ca­li­ser l’éco­no­mie et que l’ur­gence sociale commande de lutter contre le chômage ouvrier, nous refu­sons de limi­ter notre ambi­tion indus­trielle à quelques secteurs de pointe et voulons recons­truire un tissu indus­triel diver­si­fié.”[12] Contre la “tertia­ri­sa­tion arti­fi­cielle” et la “finan­cia­ri­sa­tion” de l’éco­no­mie, le Parti de gauche appelle au retour en urgence à la chaîne des Trente Glorieuses et au capi­ta­lisme produc­tif. Mais vert cette fois. Ne jurant que par et pour la Grande Indus­trie, “la radi­ca­lité du Front de Gauche est une radi­ca­lité concrète, tech­nique, argu­men­tée, raison­née.”[13] Une radi­ca­lité de capi­taine d’in­dus­trie. Renfi­lez vos bleus, vos blouses blanches, et au boulot !

La plani­fi­ca­tion écolo­gique existe déjà

Pour le Front de gauche, les anti-capi­ta­listes et les alter­mon­dia­listes, l’en­nemi, c’est le marché et le privé. Mélen­chon dénonce “ceux qui font problème : les multi­na­tio­nales capi­ta­listes et la mondia­li­sa­tion libé­rale, les action­naires qui font passer le profit avant l’in­té­rêt géné­ral, la commis­sion euro­péenne qui priva­tise le rail, les ultra-riches qui roulent en 4 × 4 et voyagent en jet privé…” Ni l’État et ses services tech­niques, ni les collec­ti­vi­tés locales ou les services publics suppo­sés natu­rel­le­ment vertueux. Vieille niai­se­rie de gauche qui oppose l’État protec­teur à la barba­rie capi­ta­liste. Oppo­si­tion toujours démen­tie par les faits. Pour conso­ler les éter­nels pleur­ni­chards du “désen­ga­ge­ment de l’État”, la gauche se réap­pro­priera les moyens de produc­tion et tout ira mieux. C’est connu, l’alié­na­tion et l’ex­ploi­ta­tion dans une usine natio­na­li­sée, ne sont pas aussi violentes que chez Arce­lor Mittal.

Le Front de gauche souhaite la “maîtrise publique, sociale et démo­cra­tique du secteur de l’éner­gie [en] cré[ant] un pôle 100 % public de l’éner­gie compre­nant EDF, GDF, Areva et Total re-natio­na­lisé.” Idem dans les trans­ports. Kafka aurait adoré ces usines à gaz. Faut-il rappe­ler qu’un acci­dent nucléaire public reste un acci­dent nucléaire ? Que Tcher­no­byl, c’était de l’argent public ? Que les TGV, l’avia­tion, l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion du vivant (OGM) ou le vivant arti­fi­ciel (biolo­gie de synthèse), les nano­tech­no­lo­gies, la chimie, le nucléaire, l’in­for­ma­tique ; bref, toutes les agres­sions sociales et écolo­giques sont impul­sées et pilo­tées par la recherche publique, et pour une grande part mili­taire ? Le marché seul ne peut pas assu­rer les inves­tis­se­ments néces­saires. Le marché seul ne peut pas aména­ger le terri­toire de sorte que marchan­dises, infor­ma­tions et sala­riés arrivent à l’heure.

Les néo-plani­fi­ca­teurs doivent se rendre à l’évi­dence. Depuis l’entre-deux guerres (sinon depuis Colbert), l’État n’a jamais lâché ses fonc­tions essen­tielles de direc­teur tech­nique du terri­toire et de l’éco­no­mie. L’État, c’est la plani­fi­ca­tion — “la tech­nique des tech­niques”, disait Berna­nos.[14]

Le seul minis­tère de l’éco­lo­gie, du déve­lop­pe­ment durable et de l’éner­gie anime dans un Réseau scien­ti­fique et tech­nique une quaran­taine d’éta­blis­se­ments publics ou de services tech­niques d’État qui conduisent une acti­vité de recherche ou d’ex­per­tise. Il commande plus de 38 000 cher­cheurs, experts et tech­ni­ciens. Pas un mètre carré ne lui échappe. Bureau de recherches géolo­giques et minières (BRGM), Office natio­nal des forêts (ONF), Insti­tut français de recherche pour l’ex­ploi­ta­tion de la mer (IFREMER), Agence de l’en­vi­ron­ne­ment et de la maîtrise de l’éner­gie (ADEME), Insti­tut français du pétrole (IFP), Voies navi­gables de France (VNF), Commis­sa­riat à l’éner­gie atomique (CEA), Insti­tut français des sciences et tech­no­lo­gies des trans­ports, de l’amé­na­ge­ment et des réseaux (IFSTTAR), etc.

Parmi les services tech­niques de l’État, le Service d’études sur les trans­ports, les routes et leurs aména­ge­ments (SETRA) plani­fie le réseau routier ; le Centre d’études et de recherches sur les trans­ports et l’ur­ba­nisme (CERTU) carto­gra­phie le terri­toire par satel­lite pour son aména­ge­ment, sans oublier le Centre d’études des tunnels ou le Centre d’études tech­niques mari­times et fluviales. Des milliers d’agents plani­fi­ca­teurs, experts, tech­ni­ciens, statis­ti­ciens.

3 500 agents répar­tis dans huit Centres d’études tech­niques de l’équi­pe­ment (CETE) œuvrent “à la concep­tion et à la mise en œuvre des poli­tiques publiques conduites par le minis­tère, par leur voca­tion de recherche, d’in­no­va­tion, d’ex­per­tise, d’études et de diffu­sion des connais­sances scien­ti­fiques et tech­niques et par l’ap­pui qu’ils offrent aux direc­tions géné­rales et aux services décon­cen­trés.” Voilà la plani­fi­ca­tion. Tous ces orga­nismes d’État sont char­gés de “faci­li­ter le trans­fert de la recherche fina­li­sée vers les entre­prises [pour] contri­buer au déve­lop­pe­ment de l’éco­no­mie et des emplois.”[15] Ils four­nissent un appui scien­ti­fique et tech­nique à la crois­sance. Ils précèdent, encadrent et viabi­lisent le marché. Il est faux de dire, comme le font les plani­fi­ca­teurs du Front de gauche, que l’État proté­ge­rait du marché. La plani­fi­ca­tion ”à la française”, contrai­re­ment à la plani­fi­ca­tion sovié­tique, a toujours favo­risé le marché. Ou alors, l’éco­so­cia­lisme du Front de gauche ne serait qu’un Green Gosplan.

Le minis­tère de l’éco­lo­gie, c’est déjà la plani­fi­ca­tion écolo­gique. Il dispose de sa propre mission char­gée des “programmes de pros­pec­tive sur les modèles et tran­si­tions de long terme vers un déve­lop­pe­ment durable, en s’ap­puyant sur des programmes de recherches.” Il programme déjà “la ville post carbone”, les “terri­toires durables” ou la “tran­si­tion vers une écono­mie écolo­gique”. L’ADEME par exemple, grâce au Commis­sa­riat géné­ral à l’in­ves­tis­se­ment, finance des “Inves­tis­se­ments d’ave­nir” de millions d’eu­ros sur les éner­gies renou­ve­lables, les réseaux élec­triques “intel­li­gents”, l’éco­no­mie circu­laire, les voitures du futur, etc. Pour “accé­lé­rer les proces­sus d’in­no­va­tion” qu’at­tendent les marchés et “la tran­si­tion de la France vers un modèle de crois­sance durable”, l’ADEME finance la recherche publique, soutient des filières indus­trielles et des pôles de compé­ti­ti­vité, des projets d’amé­na­ge­ment de trans­ports ou d’éner­gie. Le Front de gauche fera la même chose, mais encore plus.

Pour un bref aperçu des ravages de la mondia­li­sa­tion, ce proces­sus indus­triel de gauche comme de droite, cliquez sur l’image.

Aux origines de la plani­fi­ca­tion “à la française”

L’idée d’un pilo­tage étatique de l’éco­no­mie naît dans les franges “néoso­cia­listes” de la SFIO et de la CGT inspi­rées par le Parti ouvrier belge au début des années 1930. Les “néos” sont réso­lu­ment modernes. Ils se disent la “géné­ra­tion réaliste” face à l’idéal marxiste repré­senté par Léon Blum. À la fois contre un réfor­misme “sans allure ni effi­ca­cité” et “une révo­lu­tion sans forme ni date”[16], leur socia­lisme se veut l’ac­tua­li­sa­tion d’un schéma marxiste dépassé par le “compro­mis écono­mique” fordiste qui assure désor­mais à chaque travailleur de quoi consom­mer. Dépas­sant la seule lutte des classes et ralliant les nouvelles “classes moyennes”, leur “révo­lu­tion construc­tive” vise à un renfor­ce­ment de l’État par la plani­fi­ca­tion et le pouvoir des ingé­nieurs déjà “à l’œuvre dans la Russie des Soviets, l’Ita­lie de Musso­lini, l’Al­le­magne d’Hit­ler ou les États-Unis du New Deal.”[17] “Ordre – Auto­rité – Nation” sont leurs maître-mots face à la crise du capi­ta­lisme des années 1930. Ils s’adressent ainsi aux mili­tants de la SFIO réunis en congrès en 1933 : “Le pays doit comprendre que vous repré­sen­tez dès à présent les premiers éléments de l’ordre socia­liste que, depuis que le socia­lisme existe, vous vous propo­sez de substi­tuer au désordre capi­ta­liste.”[18] On dirait du Mélen­chon avec sa “règle verte” en réponse au chaos écolo­gique. D’ailleurs, disent les néo-socia­listes, “l’idéo­lo­gie de la liberté n’est plus d’au­cun secours dans les circons­tances présentes.” Cet avène­ment du socia­lisme étatique se fera par “l’ac­tion métho­dique d’une écono­mie contrô­lée par la puis­sance publique.”[19] Avec l’ex­pé­rience inter­ven­tion­niste de Roose­velt, l’idée gagne peu à peu les autres partis poli­tiques jusqu’à la droite. Un Ernest Mercier par exemple, poly­tech­ni­cien, PDG d’Al­sthom et fonda­teur du mouve­ment “Redres­se­ment français”, promeut un modèle tech­no­cra­tique et corpo­ra­tiste. Mais ces idées trouvent peu d’échos auprès des déci­deurs.

La première appli­ca­tion véri­table du “planisme” revient au régime de Vichy avec la créa­tion de la Délé­ga­tion géné­rale à l’équi­pe­ment natio­nal en 1941, futur Commis­sa­riat géné­ral au plan en 1946 ; et la créa­tion en 1942 du Service natio­nal des statis­tiques qui devien­dra l’INSEE à la Libé­ra­tion. Derrière le discours du “retour à la terre” du Maré­chal Pétain et des tradi­tio­na­listes, ce sont les tech­no­crates qui dirigent. D’après l’his­to­rien de Vichy Robert Paxton, sous le Front popu­laire, la lutte d’in­fluence est rude entre dépu­tés et tech­ni­ciens de la fonc­tion publique, appar­te­nant chacun “à des mondes presque distincts”[20]. Conseil d’État, Inspec­tion des finances, Cour des comptes, corps préfec­to­ral et diplo­ma­tique, offi­ciers de carrière, tous à la veille de la guerre sortent de l’École libre des sciences poli­tiques (“Sciences Po”). Henri Char­don, président de section au Conseil d’État, enseigne aux élèves de “Sciences Po” en 1936 que la France est “déséqui­li­brée pour avoir donné une prépon­dé­rance exces­sive aux puis­sances poli­tiques.”[21] Pous­sés par la crise, “ce sont les experts qui l’em­por­tèrent” dans l’éta­blis­se­ment du budget et la gestion finan­cière. Ils entrent progres­si­ve­ment au gouver­ne­ment ; parmi eux, Raoul Dautry, ingé­nieur des chemins de fer, obtient l’Ar­me­ment en 1939 et aide Joliot-Curie dans ses recherches sur la bombe atomique. En 1940, avec le régime de Vichy, les tech­no­crates “entrèrent au gouver­ne­ment comme en pays conquis”, selon Paxton. On parle volon­tiers de “révo­lu­tion bureau­cra­tique” : “Les hommes qui, en tenant le haut du pavé dans les minis­tères, contrô­laient dans l’ombre le gouver­ne­ment, sont main­te­nant eux-mêmes au pouvoir. […] A son apogée, Vichy est l’œuvre d’un corps d’hommes de métier plus que de tout autre groupe social.”

Alter­mon­dia­liste avant l’heure, en février 1941, François Lehi­deux, ministre de l’équi­pe­ment Natio­nal, dit aux élèves de “Sciences po” que l’Eu­rope doit s’or­ga­ni­ser contre la puis­sance écono­mique des État-Unis. C’est lui qui fait adop­ter en mai 1941 un “plan décen­nal pour la produc­ti­vité”. Toujours selon Paxton, pendant la première guerre mondiale, “la plani­fi­ca­tion avait été progres­sive, empi­rique, tempo­raire. En 40–44, elle fut déli­bé­rée, totale et desti­née tout aussi bien à une écono­mie d’abon­dance.”

Le prag­ma­tisme tech­ni­cien n’ayant que faire des idéo­lo­gies et de la morale, au sortir de la guerre, les prin­ci­paux ingé­nieurs et hauts fonc­tion­naires restent en fonc­tion, à la Cour des comptes, orga­nisme pure­ment tech­nique, au Conseil d’État ou à l’Ins­pec­tion géné­rale des finances. Cette dernière étant char­gée “de four­nir les éléments finan­ciers néces­saires à la plani­fi­ca­tion décou­lant du diri­gisme toujours plus accusé du Minis­tère de l’éco­no­mie natio­nale.” En compa­rant les annuaires des grands corps d’État, Paxton observe que “c’est dans l’ad­mi­nis­tra­tion publique, dans la moder­ni­sa­tion et la plani­fi­ca­tion écono­mique que les mesures — et le person­nel — de Vichy se perpé­tuent avec le plus d’évi­dence” après 1945. Il remarque plus géné­ra­le­ment “qu’au­cune des Répu­bliques qui se succé­dèrent ne songea en fait à déman­te­ler les services d’une admi­nis­tra­tion centra­li­sée, issus du despo­tisme éclairé, systé­ma­tisé par les Jaco­bins et Napo­léon qui forment les grands corps de la fonc­tion publique. […] A l’époque même où le suffrage univer­sel deve­nait la règle pour dési­gner les parle­men­taires (1848) et les édiles locaux (1884), on crée donc paral­lè­le­ment des corps de tech­ni­ciens appe­lés à prendre une puis­sance toujours plus grande dans l’État, et échap­pant tota­le­ment au contrôle de l’élec­to­rat.” L’apo­li­tisme des choix tech­niques explique qu’ils échappent aux proces­sus démo­cra­tiques. “Les résis­tants, d’ailleurs, qui sont contre un retour à l’éco­no­mie libé­rale anar­chique des années 30, sont des parti­sans aussi réso­lus du diri­gisme que ne l’étaient les ministres de Pétain. Enfin, ce que choi­sissent tous les partis, sans oublier le PCF, c’est l’ordre, ce n’est pas la révo­lu­tion. La IV° Répu­blique, tout comme Vichy, veut garder la haute main sur l’ad­mi­nis­tra­tion et non la suppri­mer. Les grands commis, plus influents que jamais et forts de leur récente expé­rience de plani­fi­ca­tion, sont soli­de­ment armés pour le diri­gisme des régimes d’après-guerre et le règne des experts.” La Tech­nique ne fait pas de poli­tique, elle est la poli­tique. L’avè­ne­ment de la société de consom­ma­tion au milieu des années 1950 s’ex­plique en partie “par le choc de 1940 et les quatre années de Vichy. […] C’est alors qu’une géné­ra­tion de tech­ni­ciens et de patrons ont acquis une expé­rience nouvelle et un pouvoir nouveau.”

L’État gestion­naire

“Moder­ni­sa­tion ou déca­dence” est le leit­mo­tiv du premier plan mis en place par Jean Monnet avec pour tâche de recons­truire un pays laissé exsangue par la guerre. Pierre Massé, commis­saire géné­ral au Plan de 1959 à 1966, donne une défi­ni­tion de la plani­fi­ca­tion dans son livre inti­tulé Le Plan ou l’Anti-hasard : “l’in­ter­pré­ta­tion de l’ac­ti­vité humaine comme une aven­ture calcu­lée, une lutte entre le hasard et l’anti-hasard. […] Ses instru­ments sont les plans, partiels ou globaux, privés ou publics.”

Voici son analyse du cours de l’his­toire : “Aven­ture et calcul se répondent, s’op­posent et, à certains moments, s’équi­librent. Cepen­dant, suivant l’époque et les circons­tances, l’un des deux termes prévaut. Il semble qu’en 1914 la balance se soit renver­sée.”[22] Pour Massé, la guerre qui débute en août 1914 signe la “défaite du calcul”. La suite de l’his­toire n’étant que l’avè­ne­ment de la “dérai­son” : crise écono­mique des années 1930, montée des régimes tota­li­taires et second conflit mondial, bombes atomiques sur le Japon, guerre froide, appau­vris­se­ment du tiers-monde, “la démo­cra­tie poli­tique et écono­mique se main­tien­dra-t-elle dans un monde de plus en plus soumis aux exigences de la tech­nique et de l’ef­fi­ca­cité, c’est-à-dire de plus en plus spécia­lisé et hiérar­chisé ?” Massé recon­naît que les progrès de la science et “l’im­pé­ria­lisme indus­triel” n’ont pas honoré leurs promesses. “Le monde que l’on comprend mal devient ainsi, à l’ex­trême, celui de l’ab­sur­dité et du non-sens.” La science et la tech­nique lui appa­raissent comme “ambi­va­lentes”, l’an­goisse et l’in­cer­ti­tude croissent : “Résol­vant des systèmes à des centaines et bien­tôt des milliers d’in­con­nues, télé­gui­dant un missile ou une usine, surmon­tant la plura­lité des langues, [les machines élec­tro­niques] nous four­nissent l’ins­tru­ment de calcul qu’ap­pellent les nouvelles dimen­sions de nos problèmes et l’ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment. On ne peut cepen­dant négli­ger le risque qu’in­ven­tée pour assis­ter le cerveau humain, la machine élec­tro­nique n’im­pose sa propre logique dans le choix des problèmes et la manière de les poser, et qu’elle n’en­gendre ainsi une certaine déshu­ma­ni­sa­tion de l’es­prit.”

Tech­no­cra­tie ou barba­rie. Face à ce senti­ment de chaos — qui n’est d’ailleurs pas qu’un senti­ment — la civi­li­sa­tion indus­trielle néces­site une meilleure gestion par le renfor­ce­ment de l’État, le contrôle et la plani­fi­ca­tion de l’éco­no­mie : “Il appar­tient au calcul écono­mique d’être, dans son domaine, réduc­teur d’in­cer­ti­tude[23] par ces nouveaux instru­ments qui s’ap­pellent le plan, la pros­pec­tive, la recherche opéra­tion­nelle. […] Il ne s’agit pas d’éli­mi­ner ce qui, par nature, est inéli­mi­nable, et d’ap­por­ter ainsi aux inquié­tudes de l’homme des réponses qui l’apaisent et l’en­dorment. Il s’agit de lui four­nir des éléments de déci­sion qui lui permettent de faire face à l’in­cer­ti­tude par l’ac­tion.” C’est ce que Jacques Ellul nomme dès 1954 l’auto-accrois­se­ment de la tech­nique[24]. Le système tech­ni­cien répond tech­nique­ment aux problèmes créés par la tech­nique. L’his­toire humaine se clôt sur elle-même dans une fuite en avant sans fin vers la dépos­ses­sion, livrant son destin aux mains des experts et des tech­no­crates. L’État, sa bureau­cra­tie et son auto­rité se renforcent au fur et à mesure que s’ac­croît notre dépen­dance à des super­struc­tures tech­niques. Il n’y a plus d’échap­pa­toire à la logique gestion­naire : “Le monde où deux et deux font cinq appar­tient à l’illu­sion ou au songe. Or, le problème n’est pas de rêver, mais d’agir” conti­nue Massé. Le songe, le rêve, la sensi­bi­lité, mais aussi le hasard, l’an­goisse, les conflits, l’in­cer­ti­tude, l’er­reur font le sel de la vie. Si la plani­fi­ca­tion est l’en­ne­mie du hasard, la plani­fi­ca­tion est l’en­ne­mie de la vie. D’au­tant plus qu’elle a réponse à tout, que son pouvoir est sans limite : “La beauté a pu être au début de l’in­dus­tria­li­sa­tion un objec­tif diffi­cile. Elle n’est plus aujourd’­hui hors de portée pour peu que nous le voulions vrai­ment” (Massé). La tech­no­cra­tie, c’est le renfor­ce­ment conjoint de la gestion et du chaos techno-indus­triel.

L’éco­lo­gisme et le citoyen­nisme au secours de la tech­no­cra­tie

Savoir, c’est pouvoir. La première tâche de la plani­fi­ca­tion est le rensei­gne­ment, le recen­se­ment, l’in­ven­taire le plus fin possible des ressources démo­gra­phiques, finan­cières, natu­relles et tech­niques. Tâche assu­mée par l’Ins­ti­tut natio­nal de la statis­tique et des études écono­miques (INSEE), les diverses missions d’études et de pros­pec­tives des minis­tères, services d’État, centres de recherche, etc. Renommé Centre d’ana­lyses stra­té­giques en 2006, le vieux Commis­sa­riat géné­ral au Plan prend acte de l’ac­cé­lé­ra­tion tech­no­lo­gique. La pros­pec­tive ou la stra­té­gie sont à l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique ce que les plans quinquen­naux ou décen­naux étaient au déve­lop­pe­ment indus­triel. La domi­na­tion gestion­naire se moder­nise. Afin de contra­rier la “tyran­nie du produc­ti­visme”[25], le Front de Gauche propose donc la “plani­fi­ca­tion écolo­gique”. Elle serait un “moyen de redé­fi­nir nos modes de produc­tion, de consom­ma­tion et d’échange en fonc­tion de l’in­té­rêt géné­ral de l’hu­ma­nité et de l’im­pact de l’ac­ti­vité écono­mique sur l’éco­sys­tème.” Formule magique. En toute humi­lité, le Front de Gauche veut renfor­cer l’om­ni­science d’un État pour répondre aux inté­rêts de l’hu­ma­nité.

Pour plani­fier l’hu­ma­nité de façon écolo­gique, il faut sonder ses besoins et ses profon­deurs. Les tech­no­crates du Front de gauche mettront en place d’autres “indi­ca­teurs que ceux à partir desquels est actuel­le­ment jugé le ‘pro­grès’ des socié­tés, notam­ment le PIB.” Avec la plani­fi­ca­tion écolo­gique, des couches de plus en plus intimes de nos vies seront recen­sées, analy­sées, gérées statis­tique­ment par nos experts en qualité de vie. Un Indi­ca­teur de progrès humain mesu­rera l’épa­nouis­se­ment person­nel et l’éman­ci­pa­tion, calcu­lés selon les taux d’ac­cès à l’édu­ca­tion (peu importe laquelle) ou l’es­pé­rance de vie en bonne santé. Cet indi­ca­teur calcu­lera autant la “socia­bi­lité et la cohé­sion sociale” de la four­mi­lière France, que ses “liber­tés” scien­ti­fique­ment quan­ti­fiées, jusqu’à l’iné­vi­table empreinte écolo­gique. Des expé­riences sont déjà en cours dans le Nord-Pas de Calais pour esti­mer votre Indice de santé sociale grâce au recen­se­ment du taux d’adhé­sion à des asso­cia­tions ou le nombre d’in­te­rac­tions que vous avez avec votre famille ou vos voisins[26] (Combien de coups de fil avez-vous reçus cette semaine ? À combien de personnes avez-vous dit “bonjour” ? Combien d’apé­ros ce trimestre ?). Il n’est pas jusqu’à nos amitiés, la défense de nos liber­tés et de notre éman­ci­pa­tion qui ne soient dépo­li­ti­sées, tech­ni­fiées, ratio­na­li­sées, arra­chées de nos mains pour être dépo­sées entre celles des experts en sciences humaines. Ainsi se plani­fie l’in­té­rêt géné­ral. L’im­pé­ria­lisme de la mesure n’a plus de limites depuis que les cher­cheurs en sciences sociales parviennent à « quan­ti­fier le quali­ta­tif ». À la manière d’un Pierre Massé qui souhai­tait gérer la beauté du monde, le Front de gauche, en préten­dant huma­ni­ser la tech­no­cra­tie, tech­no­cra­tise l’hu­ma­nité. “Être sachant, être cultivé, aimer la musique, lire les livres, faire des sculp­tures, dessi­ner, réci­ter de la poésie, voilà des choses qui sont impor­tantes, plus impor­tantes que toutes les autres ! Aimer, être aimé, donner du bonheur, il n’y a pas besoin de montagnes d’argent ! Voilà, mes amis, les valeurs qu’il s’agit de mettre aux postes de commande et qui sont le cœur de la révo­lu­tion cultu­relle qui marche avec la plani­fi­ca­tion écolo­gique” prêche le candi­dat Mélen­chon.[27] Passons sur la réfé­rence maoïste. Une fois l’ima­gi­na­tion au pouvoir, nous aurons perdu notre pouvoir d’ima­gi­na­tion.

“Plani­fi­ca­tion citoyenne” : l’ex­pres­sion fait froid dans le dos. Devançant les critiques contre l’as­pect centra­lisé, auto­ri­taire, gestion­naire et froid de la plani­fi­ca­tion, le Front de gauche prétend inté­grer les citoyens aux programmes de recherche et déve­lop­pe­ment tech­nos­cien­ti­fiques. Un an après Fuku­shima, et draguant le verdaille, il propose un grand débat natio­nal sur la poli­tique éner­gé­tique “sous contrôle citoyen de l’in­for­ma­tion jusqu’à la prise de déci­sion [qui] se termi­nera par un réfé­ren­dum.”[28] Sous contrôle citoyen, c’est-à-dire en fait sous le contrôle des appa­reils Front de gauche, Parti commu­niste, Attac, préten­dant repré­sen­ter les citoyens. À quoi peut bien ressem­bler un débat démo­cra­tique à propos du nucléaire dans un pays de 65 millions d’ha­bi­tants dépen­dants du nucléaire ? Assem­blée géné­rale tous les jeudis 18h sur Inter­net ? Vote après des duels télé­vi­sés d’ex­perts et de contre-experts ?

“Dans le domaine du nucléaire civil, l’en­semble des possi­bi­li­tés — dont la sortie du nucléaire ou le main­tien d’un nucléaire sécu­risé et public — sera alors tran­ché.” On l’a vu : pour le Front de gauche, s’il est urgent de réin­dus­tria­li­ser le pays et de faire cracher les chemi­nées, rien ne presse pour arrê­ter les usines atomiques. Le pire reste envi­sa­geable. D’ailleurs, le Front de gauche n’est pas pressé non plus d’en finir avec la menace abso­lue qu’est l’arme atomique : “Nous agirons pour la dénu­cléa­ri­sa­tion, pour le désar­me­ment multi­la­té­ral et contrôlé de tous les types d’ar­me­ment.” Entre 2002 et 2011, le budget mili­taire améri­cain a augmenté de 60 %. S’il faut attendre les États-Unis pour un désar­me­ment multi­la­té­ral, les promesses du Front de gauche n’en­gagent personne.

“Nous aboli­rons les pôles de compé­ti­ti­vité qui concentrent les acti­vi­tés sur quelques lieux dans une mise en concur­rence des terri­toires, au profit de la consti­tu­tion de pôles de coopé­ra­tion permet­tant de mieux lier recherche, forma­tion, produc­tion et emploi.” L’édu­ca­tion popu­laire au service de la crois­sance et du produc­ti­visme. “Dans ce cadre nous crée­rons des pôles publics de l’in­dus­trie à l’échelle terri­to­riale. Ceux-ci rassem­ble­ront les parte­naires publics et privés de ces terri­toires et travaille­ront en liai­son avec les forums citoyens des sciences et de la tech­no­lo­gie ou d’autres instances de recherche. […] Le droit des citoyens à inter­ve­nir dans le déve­lop­pe­ment de la recherche sera inscrit dans la Cons­ti­tu­tion.” La version mélen­cho­niste de la “démo­cra­tie tech­nique” (suivant le concept de Michel Callon, socio­logue de l’ac­cep­ta­bi­lité des tech­no­lo­gies[29]). On brûle de connaître la forme concrète de ce nouveau droit consti­tu­tion­nel, sachant que la Recherche & Déve­lop­pe­ment, indis­pen­sable à la produc­tion et à l’em­ploi chers au Front de gauche, ne s’ac­com­mode d’au­cune inter­ven­tion “citoyenne” et que les cher­cheurs font leurs valises à la moindre velléité de contrôle popu­laire.

En croyant citoyen­ni­ser la tech­no­cra­tie, le Front de gauche tech­no­cra­tise les citoyens dans une illu­soire fusion entre experts et “profanes” sur le terrain des “contro­verses” scien­ti­fiques. Imagi­nez : A l’ordre du jour de notre premier forum citoyen : la norma­li­sa­tion et la distinc­tion des nano-maté­riaux, nano-objets et nano-procé­dés (qu’ils soient synthé­tiques, bio-sour­cés ou hybrides) pour une défi­ni­tion stricte des armes défen­sives et/ou offen­sives en vue d’une contri­bu­tion citoyenne à l’en­ca­dre­ment du commerce des armes par l’UNICRI (Insti­tut inter­ré­gio­nal de recherche des Nations unies sur la crimi­na­lité et la justice), et la protec­tion de la propriété intel­lec­tuelle. Vous avez deux heures.

Pour un Green Deal natio­nal, euro­péen ou mondial ?

Il n’est pas facile de déci­der qui du Front de gauche ou d’Eu­rope Écolo­gie a les ambi­tions les plus indus­trielles. Pour les Verts, “L’in­dus­trie du 21ème siècle sera celle d’un éco-déve­lop­pe­ment, elle dépas­sera le verdis­se­ment à la marge (green­wa­shing) des anciennes indus­tries.”[30] Le réseau élec­trique sera intel­li­gent grâce aux smart grids — des comp­teurs élec­triques reliés à Inter­net. Leur “écolo­gie indus­trielle” s’im­pose pour lutter contre le chan­ge­ment clima­tique et le dumping social. Des “Projects Bonds” euro­péens finan­ce­ront leurs pôles indus­triels. Et l’Eu­rope devient leur “réponse à la mondia­li­sa­tion”.

Si l’Eu­rope ne suffit pas, nous devrons envi­sa­ger un “contrat social mondial” avec la défi­ni­tion d’un “nouvel objec­tif de gestion démo­cra­tique et parti­ci­pa­tive” pour mettre en œuvre les “Objec­tifs du Millé­naire”. Lieu commun : une catas­trophe plané­taire (le chan­ge­ment clima­tique par exemple) appelle une réponse plané­taire. D’où leur projet de repous­ser toujours plus loin et plus haut la déci­sion entre les mains des experts et des centres de pouvoir. Jusqu’où iront-ils ? Jusqu’au gouver­ne­ment mondial.

Voyez le livre d’Alain Lipietz Green Deal, la crise du libé­ral-produc­ti­visme et la réponse écolo­gique[31]. Cet ancien maoïste du Parti socia­liste unifié passé des rouges aux verts est diplômé de Poly­tech­nique — vous savez, ces gens dont on dit que si on leur confie le Sahara, trois ans après il faudra y impor­ter du sable. Écono­miste illu­miné (ex-cher­cheur au Centre d’études pros­pec­tives d’éco­no­mie mathé­ma­tique appliquée à la plani­fi­ca­tion), cet ancien euro­dé­puté vert milite pour un fédé­ra­lisme euro­péen fiscal, moné­taire et budgé­taire tel que celui voulu par Roose­velt en 1933 aux États-Unis avec son Glass-Stea­gall Act (sépa­ra­tion entre banques de dépôt et banques d’in­ves­tis­se­ment). L’his­toire radote, ou peut-être seule­ment Lipietz. Lequel propose des écotaxes, des “pollu­taxes” et des quotas — “c’est-à-dire la plani­fi­ca­tion en prix ou en quan­tité” — pour finan­cer une écono­mie “stric­te­ment” orien­tée vers des acti­vi­tés vertes. Et de déplo­rer l’ab­sence d’un “gouver­ne­ment mondial” pour rati­fier un super Wagner Act inter­na­tio­nal insti­tuant des droits syndi­caux tels que ceux votés en 1935 aux États-Unis. Bien sûr ce gouver­ne­ment mondial sera un “régime inter­na­tio­nal coopé­ra­tif” dans lequel les États contrô­le­ront les émis­sions de gaz à effet de serre ou favo­ri­se­ront les trans­ferts de tech­no­lo­gies propres. Après la démo­cra­tie tech­nique et le déve­lop­pe­ment durable, la tech­no­cra­tie coopé­ra­tive.

Certes, Lipietz recon­naît que “personne ne souhaite reve­nir à ces États dans l’État qu’é­taient les grandes entre­prises tech­no­cra­tiques natio­na­li­sées des années 60”. Mais il s’em­presse d’ajou­ter que la “critique de la bureau­cra­tie, étant données l’ur­gence et l’am­pleur des enjeux qui se présentent à nous, ne doit pas nous empê­cher pour autant de mettre en place cette écono­mie diri­gée.” La critique du lard ne doit pas nous empê­cher de faire du cochon. Ou, si vous préfé­rez, il ne faut pas jeter le lard avec le cochon. Selon Lipietz, théo­ri­cien de l’im­puis­sance, nous ne pouvons que subir et nous lais­ser plani­fier par ses semblables.

Son modèle est celui de “l’éco­no­mie mobi­li­sée” par la demande publique déjà expé­ri­men­tée pendant la “recons­truc­tion plani­fiée” de l’im­mé­diat après-guerre. Mais au niveau mondial. Un délire d’éco­no­miste qui écha­faude des usines à gaz en vue de les impo­ser depuis le sommet du Pouvoir. “Certes, nous n’avons plus de Commis­sa­riat géné­ral du plan, admet-il sans se décou­ra­ger pour autant, mais plusieurs des appa­reils pros­pec­tifs minis­té­riels ou acadé­miques sont encore en place, et cette heureuse époque de la ”plani­fi­ca­tion à la française” a été trans­mise par les ensei­gnants à leurs étudiants.” C’est-à-dire ces écoles d’in­gé­nieurs qui four­nissent en tech­no­crates de haut rang les sommets du Pouvoir — la haute fonc­tion publique comme les états-majors indus­triels privés : le Corps des Mines (Mines ParisTech) et l’École natio­nale des ponts et chaus­sées (les Ponts ParisTech) bien connus des anti­nu­cléaires, Poly­tech­nique, l’École natio­nale de la statis­tique et de l’ad­mi­nis­tra­tion écono­mique ParisTech, l’école supé­rieure d’élec­tri­cité (“Supé­lec”), l’École Centrale Paris, AgroPa­risTech, Télé­com ParisTech, etc. N’est-ce pas la fonc­tion de l’éco­no­mie poli­tique, de l’ur­ba­nisme et de la socio­lo­gie que d’ana­ly­ser et de plani­fier la vie des masses pour susci­ter les compor­te­ments adéquats. Que les anti­li­bé­raux se rassurent. Malgré le prétendu recul du service public, l’État n’a pas aban­donné toutes ses compé­tences au marché. Et quand bien même, faudrait-il renouer avec une époque des Trente Glorieuses qui nous a basculé dans la société de consom­ma­tion et l’alié­na­tion au système produc­tif ? ; cette époque de terre brûlée, sans retour des paysages, des cultures et des langues, de notre santé et nos désirs de vie sauvage ?

L’En­fer Vert du Front de gauche est non seule­ment plani­fié par l’État mais protec­tion­niste. Au libre-échan­gisme d’Eu­rope Écolo­gie-Les Verts, la gauche indus­trielle oppose la “démon­dia­li­sa­tion” et le “protec­tion­nisme intel­li­gent”.[32] En fait il s’agit du même cock­tail — la querelle ne portant que sur le dosage de vert et de rouge qu’il convient de mélan­ger. L’ac­cord sur la relance verte de l’éco­no­mie étant acquis.

Selon Le protec­tion­nisme et ses ennemis[33], ouvrage commun de cinq auteurs du Monde Diplo­ma­tique, mensuel à penser de la gauche indus­trielle, les barrières doua­nières seraient des digues contre les délo­ca­li­sa­tions afin de proté­ger les salaires de la concur­rence inter­na­tio­nale. Soit. Exemples histo­riques à l’ap­pui, le livre présente le protec­tion­nisme comme un moyen de reve­nir à l’époque heureuse du déve­lop­pe­ment indus­triel : “Quand les pays actuel­le­ment déve­lop­pés se trou­vaient encore en déve­lop­pe­ment, ils n’ont mené pratique­ment aucune des poli­tiques qu’ils préco­nisent. […] La Grande-Bretagne, en parti­cu­lier, n’est aucu­ne­ment le paran­gon du libre-échange souvent invoqué. Tout au contraire, elle a utilisé avec agres­si­vité et même, dans certains cas, inventé des poli­tiques diri­gistes pour proté­ger et promou­voir ses indus­tries stra­té­giques.” Le nouveau busi­ness-model des alter­mon­dia­listes : agres­si­vité et diri­gisme. Ils ne seraient pas contre­dits par les néo-socia­listes des années trente. “Pendant les années 1960 et 1970, quand il exis­tait bien davan­tage de protec­tions et autres régu­la­tions, l’éco­no­mie mondiale progres­sait beau­coup plus vite qu’aujourd’­hui. […] L’ex­pé­rience néoli­bé­rale des années 1980 et 1990 s’est tout simple­ment révé­lée inca­pable de tenir sa prin­ci­pale promesse : l’ac­cé­lé­ra­tion de la crois­sance.” On voit la sincé­rité écolo­giste de ces obsé­dés de la crois­sance. Il n’y aura jamais assez d’écrans plasma, d’iPod, de smart­phones, de gadgets de consom­ma­tion à parta­ger avant que les écoso­cia­listes ne s’in­ter­rogent sur l’uti­lité de cette came­lote et sur les ravages qu’elle inflige à nos vies, à nos socié­tés et au milieu natu­rel. Les rouges à pois verts et les verts à carreaux rouges relèvent du même musée des horreurs chimé­riques dont nous espé­rons, sans trop d’es­poir, l’ex­tinc­tion.

Tomjo

Mars 2013


  1. roose­velt2012.fr. On y retrouve des élus du parti socia­liste jusqu’au Front de gauche, des jour­na­listes, des asso­cia­tifs, des univer­si­taires, etc.
  2. Thomas Houdaille, secré­taire géné­ral du think-tank Euro­paNova, et Sven Giegold, député euro­péen alle­mand du groupe des Verts, Le Monde, 28 mai 2012.
  3. 11 décembre 2012.
  4. L’hu­main d’abord, le programme du Front de gauche aux élec­tions prési­den­tielles, Librio, 2012.
  5. La Voix des Allo­broges, 10 août 2011.
  6. Décla­ra­tion du Parti de Gauche au Conseil Géné­ral de Gironde, 21 octobre 2010.
  7. Inter­ven­tion du 21 octobre 2010 au Conseil régio­nal.
  8. L’Hu­main d’abord, op. cit.
  9. La règle verte. Pour l’éco-socia­lisme. Jean-Luc Mélen­chon, éd. Bruno Leprince, 2012.
  10. Idem.
  11. « Céla­nèse : bras de fer sur les sols pollués », La Répu­blique des Pyré­nées, 9 juillet 2012.
  12. L’Hu­main d’abord, op. cit.
  13. La règle verte, op. c it.
  14. La France contre les robots, 1947.
  15. Les orga­nismes scien­ti­fiques et tech­niques au service du déve­lop­pe­ment durable : deve­lop­pe­ment- durable.gouv.fr.
  16. Pers­pec­tives socia­listes, Marcel Déat, 1930.
  17. Néo-socia­lisme ? Ordre, auto­rité, nation, Marcel Déat, Adrien Marquet, Barthé­lémy Monta­gnon, Gras­set, 1933. Discours pronon­cés au Congrès socia­liste de juillet 1933.
  18. Néo-socia­lisme ? Ordre, auto­rité, nation, op. cit.
  19. Léon Blum, Serge Berstein, Fayard, 2006.
  20. La France de Vichy, Le Seuil, 1973.
  21. Henri Char­don, cité par Robert Paxton.
  22. Le Plan ou l’Anti-hasard, Galli­mard, 1965.
  23. C’est nous qui souli­gnons
  24. La Tech­nique ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul, 1954, Econo­mica pour l’édi­tion 2008.
  25. L’hu­main d’abord, Librio, 2012.
  26. Voir le projet « Indi­ca­teurs 21 » du Conseil régio­nal NPdC dans le chapitre « Bien­ve­nue à Gattaca » de L’En­fer Vert.
  27. La règle verte, op. cit.
  28. L’Hu­main d’abord, op. cit.
  29. Voir Agir dans un monde incer­tain – essai sur la démo­cra­tie tech­nique, Callon, Barthes, Lascousmes, Le Seuil, 2001.
  30. Vivre mieux. Vers une société écolo­gique, Europe écolo­gie Les Verts, Les petits matins, 2012.
  31. La Décou­verte, 2012.
  32. Le Monde Diplo­ma­tique, octobre 2012.
  33. H.-J. Chang, F. Lordon, S. Halimi, F. Ruffin, J. Sapir, Les liens qui libèrent, 2012.
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