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Du « développement durable » au capitalisme vert (par Derrick Jensen)

Le texte qui suit est une traduction du chapitre « Sustainability » (« soutenabilité » ou « durabilité », en français) du livre de Derrick Jensen intitulé « What we leave behind » (non traduit, et dont le titre donnerait en français : « Ce que nous laissons derrière »), publié en 2009.

[Préci­sion : en anglais, le titre origi­nal de ce chapitre est « sustai­na­bi­lity ». Nous pour­rions traduire ça par « soute­na­bi­lité », un mot qui n’existe pas en français, mais qui demeure compré­hen­sible. Le problème, c’est que l’ex­pres­sion « sustai­nable deve­lop­ment » d’ori­gine anglaise, a été traduite en français par « déve­lop­pe­ment durable » ; une mauvaise traduc­tion. Tout au long de ce texte, lorsque le mot « soute­nable » est employé, ou « soute­na­bi­lité », si cela vous rend la lecture plus aisée, lisez plutôt « durable » ou « dura­bi­lité ». Pour plus de rensei­gne­ments sur les raisons derrière cette mauvaise traduc­tion française, et sur l’oxy­more que consti­tue le « déve­lop­pe­ment durable », vous pouvez lire cet excellent article de Thierry Sallan­tin.]

Le mot soute­nable [ou « durable », NdT] n’est plus qu’un Gloire au seigneur ! pour les éco-adeptes. C’est un mot qui permet aux corpo­ra­tistes commer­ciaux, avec leurs bons senti­ments « verts » média­tiques, de rejoindre l’im­pi­toyable déni des privi­lé­giés. C’est un mot que je n’ose presque pas utili­ser telle­ment les mora­listes pares­seux, les indi­vi­dua­listes suffi­sants et les grou­pies de l’uto­pie techno-consu­mé­riste à venir l’ont vidé de son sens. Douter de cette promesse vague, désor­mais large­ment accep­tée par l’opi­nion publique — selon laquelle nous pouvons avoir nos voitures, nos corpo­ra­tions, notre consom­ma­tion mais aussi une planète — est à la fois une trahi­son et une héré­sie aux yeux de la plupart des progres­sistes bien-pensants. Mais voilà la ques­tion : Voulons-nous nous sentir mieux ou voulons-nous être effi­caces ? Sommes-nous des senti­men­ta­listes ou des guer­riers ?

— LIERRE KEITH

 

William McDo­nough est un archi­tecte de renom­mée mondiale, quali­fié de « prêtre » du « déve­lop­pe­ment durable ». Il recon­naît — comme tous ceux qui possèdent une once d’in­té­grité et d’in­tel­li­gence — que cette culture est haute­ment destruc­trice, et qu’une partie de cette destruc­ti­vité est liée au fait que ses déchets n’aident pas le monde natu­rel, mais au contraire, qu’ils l’em­poi­sonnent. Il affirme juste­ment que dans le monde natu­rel, « les déchets d’un orga­nisme four­nissent la nour­ri­ture d’un autre — que les déchets sont de la nour­ri­ture ». A la suite de quoi il ajoute qu’il veut chan­ger l’in­dus­trie, afin, entre autres choses, que ses déchets deviennent utiles : l’équi­valent indus­triel de ce même prin­cipe de déchet-nour­ri­ture. Au cœur de sa philo­so­phie, nous dit-il, sont des « prin­cipes de design fonda­men­taux » qui « utilisent des produits compo­sés de maté­riaux qui se biodé­gradent et deviennent de la nour­ri­ture pour les cycles biolo­giques, ou de maté­riaux synthé­tiques qui ne sortent pas de boucles tech­niques, où ils conti­nuent à circu­ler en tant que nutri­ments impor­tants pour l’in­dus­trie. Des prin­cipes qui produisent des bâti­ments conçus pour utili­ser l’éner­gie solaire, captu­rer du carbone, filtrer l’eau, créer de l’ha­bi­tat et four­nir un lieu de travail sûr, sain et agréable. De tels desi­gns ne sont pas des stra­té­gies de gestion des dommages. Ils ne cherchent pas à amélio­rer un système destruc­teur. Au lieu de cela, ils visent à élimi­ner le concept même de déchet, tout en four­nis­sant des biens et des services qui restaurent et soutiennent la nature et la société humaine. Ils sont élabo­rés d’après la convic­tion selon laquelle le design peut célé­brer des aspi­ra­tions posi­tives et créer une empreinte humaine entiè­re­ment posi­tive ». Il en vient au but : « La pros­pé­rité sur le long-terme ne dépend pas de ce qu’on rende un système fonda­men­ta­le­ment destruc­teur plus effi­cient, mais de sa trans­for­ma­tion afin que tous ses produits soient sûrs, sains et régé­né­ra­teurs. »

Il écrit : « Imagi­nez un bâti­ment, inté­gré au paysage, qui collecte l’éner­gie du soleil, capture du carbone et produise de l’oxy­gène. Imagi­nez des zones humides et des jardins bota­niques inté­grés, récu­pé­rant des nutri­ments depuis l’eau qui circu­le­rait. De l’air frais, des plantes à fleurs, et, partout, la lumière du jour. La beauté et le confort pour tous les habi­tants. Un toit végé­ta­lisé qui absorbe la pluie. Des oiseaux nichant et se nour­ris­sant de l’em­preinte verdoyante du bâti­ment. En résumé, un système de support de vie en harmo­nie avec les flux d’éner­gie, les âmes humaines et les autres créa­tures vivantes. »

Sa rhéto­rique est belle, et la culture domi­nante l’a bien récom­pensé pour son travail. Il est à la tête d’un cabi­net d’ar­chi­tectes qui porte son nom, composé de 30 colla­bo­ra­teurs. Il a remporté trois récom­penses prési­den­tielles états-uniennes : La récom­pense prési­den­tielle pour le déve­lop­pe­ment durable (1996), Le prix de chimie verte prési­den­tiel (2003), et La récom­pense natio­nale du Design (2004). En 1999, le maga­zine Time l’a quali­fié de « héros pour la planète », affir­mant que « son utopisme est ancré dans une philo­so­phie unifiée qui — de manière pratique et véri­fiable — change le design du monde. »

Comment cela se traduit-il sur le terrain, là où ça importe réel­le­ment ?

Exami­nons briè­ve­ment quelques-uns de ses projets.

Tout d’abord, il y a l’usine de camion Ford de Dear­born, dans le Michi­gan. Le site web de McDo­nough décrit son travail sur cette usine à l’aide d’un langage qui nous ferait presque oublier qu’il s’agit d’une usine, et qui nous fait tota­le­ment oublier ce qu’on y fabrique : « Au centre du projet de revi­ta­li­sa­tion Ford, cette nouvelle centrale d’as­sem­blage repré­sente l’ef­fort auda­cieux du client pour repen­ser l’em­preinte écolo­gique d’un grand établis­se­ment de fabri­ca­tion. Son design synthé­tise l’em­phase sur la volonté d’avoir un lieu de travail sûr et sain, avec une approche qui opti­mise l’im­pact de l’ac­ti­vité indus­trielle sur l’en­vi­ron­ne­ment. »

L’usine Ford en ques­tion

Il conti­nue : « La pierre angu­laire du système de gestion de l’eau du site est le toit végé­ta­lisé d’une surface de 4 hectares — le plus grand du monde. Ce toit “vert” devrait rete­nir la moitié des préci­pi­ta­tions annuelles qui s’y déver­se­ront. Le toit four­nira aussi un habi­tat… avec les bruits d’oi­seaux chan­teurs nichant au-dessus de la tête des ouvriers, la nouvelle usine de camion de Dear­born offre un aperçu des possi­bi­li­tés trans­for­ma­trices suggé­rées par ce nouveau modèle de soute­na­bi­lité pour l’in­dus­trie. »

L’usine, ce « nouveau modèle de soute­na­bi­lité pour l’in­dus­trie », fabrique des camions. Des camions. Oui : des camions. McDo­nough a raison sur un point : ce modèle four­nit une « soute­na­bi­lité pour l’in­dus­trie ». Certai­ne­ment pas pour le monde natu­rel.

Il est à la fois absurde et obscène de suggé­rer que pour la simple raison qu’il ait mis des plantes sur son toit, cette usine est (même un tant soit peu) soute­nable. D’où pense-t-il que l’acier des camions (ou, d’ailleurs, de l’usine) provient ? La bauxite pour l’alu­mi­nium ? Le caou­tchouc pour les pneus ? La produc­tion de chacun de ces maté­riaux est-elle soute­nable ? Et qu’ad­vient-il des camions après leur fabri­ca­tion ? Quels dommages entraînent-ils ? A quel point contri­buent-ils au réchauf­fe­ment clima­tique ? Une culture basée sur le trans­port longue distance de gens, de matières premières, et de produits usinés est-elle soute­nable ? Une culture qui requiert des camions a-t-elle la moindre chance d’être soute­nable ?

Il est facile de frag­men­ter n’im­porte quel proces­sus et de dire que ci ou ça ou qu’une partie spéci­fique de ce proces­sus est soute­nable. […]

Consi­dé­re­rions-nous qu’une usine de bombes nucléaires est soute­nable parce qu’on y a mis des plantes sur le toit ?

Et pour ceux d’entre vous qui pensent que mon saut d’une usine de camions à une usine d’armes nucléaires est infondé, posez-vous la ques­tion suivante : étant donné le réchauf­fe­ment clima­tique, et étant donné les autres consé­quences de la culture de la voiture (et étant donné les impli­ca­tions d’une culture basé sur le trans­port longue distance de gens, de matières premières et de produits finis), qu’est-ce qui a le plus endom­magé la biosphère : les armes nucléaires ou les camions ?

La réponse, bien sûr, est les deux, et plus parti­cu­liè­re­ment la menta­lité qui les a produits.

Ensuite, passons à la descrip­tion que McDo­nough donne de son travail sur le siège euro­péen de Nike : « Le commerce de Nike s’ar­ti­cule autour de perfor­mances athlé­tiques de niveau mondial, ainsi, le design de son siège euro­péen aspire à un niveau équi­valent de construc­tion et de perfor­mance humaine. Le campus créé un habi­tat actif qui promeut la santé physique, sociale et cultu­relle au sens large. Les envi­ron­ne­ments inté­rieurs ne contiennent pas de PVC, mais du bois acquis de manière soute­nable, une lumière du jour abon­dante et de l’air frais. Une des instal­la­tions géother­miques les plus grandes d’Eu­rope four­nit une bonne clima­ti­sa­tion, contri­buant à faire du siège euro­péen de Nike l’un des bureaux des Pays-Bas les plus effi­caces éner­gé­tique­ment, propor­tion­nel­le­ment à sa taille. Ce design encou­rage de fortes connexions locales en évoquant le paysage régio­nal d’eau et de plantes locales et en embras­sant un riche contexte archi­tec­tu­ral dont un autre bâti­ment d’en­ver­gure, conçu par l’ar­chi­tecte d’Hil­ver­sum, Willem Dudok, pour les évène­ments équestres olym­piques de 1928. »

Dans un article qui chante les louanges de son travail sur ce « campus », et égale­ment, comme le sous-titre le lais­sait entendre, du « pas de géant de Nike vers la soute­na­bi­lité », McDo­nough écrit, « Quels sont, se sont-ils [Nike] deman­dés, les impacts sociaux et envi­ron­ne­men­taux sur le long terme de l’in­dus­trie des chaus­sures de sport ? Comment une compa­gnie dont les reve­nus annuels se chiffrent en milliards (plus de 9 milliards de dollars en 2001) et qui possède plus de 700 contrats d’usines à travers le monde, peut-elle renta­ble­ment inté­grer l’éco­lo­gie et l’équité social dans sa manière de commer­cer, chaque jour, et à tous les niveaux opéra­toires ? »

Il répond ensuite à cette ques­tion : « Plutôt que d’es­sayer de limi­ter l’im­pact de l’in­dus­trie à travers la gestion des émis­sions nocives, la philo­so­phie du ‘ber­ceau-au-berceau’ consi­dère que le design intel­li­gent peut élimi­ner le concept de déchet, résol­vant ainsi le conflit entre la nature et le commerce. En mode­lant les systèmes indus­triels sur les flux de nutri­ments de la nature, les desi­gners peuvent créer des usines haute­ment produc­tives ayant des effets posi­tifs sur leurs envi­ron­ne­ments, ainsi que des produits entiè­re­ment sains, qui sont soit retour­nés à la terre soit réin­sé­rés dans les cycles indus­triels, pour toujours. Il s’agit d’une stra­té­gie pro-vie qui célèbre la créa­ti­vité humaine et l’abon­dance de nature — qui corres­pond parfai­te­ment à la culture posi­tive et inno­va­trice de Nike. »

McDo­nough cite le direc­teur du déve­lop­pe­ment durable corpo­ra­tiste de Nike (triple oxymore s’il en est un), affir­mant que sa philo­so­phie « se fond bien avec la culture ici. Et c’est un message exci­tant. Si vous parlez de systèmes de gestion envi­ron­ne­men­tale et d’éco-effi­cience, les gens lèvent les yeux au ciel. Mais si vous parlez d’in­no­va­tion et d’abon­dance, c’est inspi­rant. Les gens sont alors très, très inté­res­sés. »

Bien évidem­ment, le person­nel des éche­lons supé­rieurs des corpo­ra­tions est inté­ressé par le message de McDo­nough : rien ici ne suggère qu’ils devraient fonda­men­ta­le­ment revoir leur manière de commer­cer, qui les rend riches. Nous en venons fina­le­ment au point prin­ci­pal : ils peuvent conti­nuer à exploi­ter des travailleurs et à détruire la planète, et les timides angoisses qu’ils pouvaient ressen­tir ne sont plus, parce qu’ils parti­cipent désor­mais à un proces­sus pro-vie, un proces­sus « durable » (ou plutôt, dura­ble™).

Il conti­nue : « Et inté­res­sés ils le furent…en 1996… Nike enga­gea William McDo­nough + Part­ners afin de conce­voir un nouveau campus dernier cri pour son siège euro­péen aux Pays-Bas. Complexe de 5 nouveaux bâti­ments, le campus fut conçu pour inté­grer l’in­té­rieur avec l’en­vi­ron­ne­ment, en puisant dans les flux d’éner­gie locaux afin de créer des rela­tions saines et béné­fiques entre la nature et la culture humaine. »

Mais McDo­nough et sa philo­so­phie ne se sont pas conten­tés de créer un magni­fique « campus » en Europe où de magni­fiques direc­teurs exécu­tifs euro­péens peuvent travailler, jouer, manger au bistro, tout en gérant une compa­gnie qui profite du quasi-escla­vage de personnes de couleurs — de jeunes femmes noires prin­ci­pa­le­ment — qui travaillent en usine 65 heures par semaine, pour des salaires de misère, à fabriquer des chaus­sures de sport de luxe ; dans des usines où des produits chimiques causent des dommages au foie, aux reins et au cerveau 177 fois supé­rieurs à la limite légale (même dans des pays à la légis­la­tion laxiste comme le Viet­nam et la Chine) ; dans des usines où 77 % des employés souffrent de problèmes respi­ra­toires ; dans des usines où la quasi-tota­lité de ceux qui y travaillent n’au­raient ni la force ni le temps de jouer au tennis. Non, la philo­so­phie de McDo­nough a accom­pli bien plus que ça ; ainsi que McDo­nough le souligne fière­ment : « D’ici 2010, Nike compte utili­ser un mini­mum de 5% de coton biolo­gique dans tous ses vête­ments en coton. »

Au siège de Nike en Hollande, les employé-e-s peuvent faire du yoga. L’autre facette du déve­lop­pe­ment durable, le déve­lop­pe­ment person­nel.

McDo­nough conclut, dans un langage qui me donne envie de sortir ache­ter une paire de Nike : « Nous sommes d’ac­cord. Et que le géant autre­fois endormi foule désor­mais le monde en Air Jordan, ou en chaus­sette en coton biolo­gique, nous avons été ravi de le voir se lever. »

Cette compa­gnie que McDo­nough décrit si éloquem­ment, si amou­reu­se­ment, cette compa­gnie qui « change l’ins­pi­ra­tion en action effi­cace » et qui « fera de même avec tous les défis du chemin vers le durable », c’est Nike. Nike. Nike et ses ateliers-usines. Nike qui fabrique des chaus­sures de sport de luxe — un produit tout à fait super­flu — dans des usines insa­lubres remplies de jeunes femmes qui ne sont pas assez payées pour manger, encore moins pour soute­nir leurs familles, des jeunes femmes qui souffrent souvent de harcè­le­ment sexuel. Nike qui auto­rise ses employés (pauvres et noirs) à prendre 5 minutes de pause toilette par jour et qui force les femmes à montrer leurs sous-vête­ments ensan­glan­tés pour prou­ver qu’elles ont leurs règles. Nike, qui licen­cie souvent des employés pour avoir pris un seul jour de congé mala­die. Nike, dont 30% des coûts commer­ciaux, en Indo­né­sie, sont des paie­ments aux « géné­raux indo­né­siens, aux membres du gouver­ne­ment, et aux mafieux ». Nike, qui emploie des usines qui brûlent régu­liè­re­ment du caou­tchouc, mais qui le nie ensuite.

Je suis heureux que Nike vise les 5% de coton orga­nique. N’uti­li­ser « que » 95% de coton aux pesti­cides est certai­ne­ment mieux que d’en utili­ser 100%. Mais nous ne devrions jamais oublier que l’in­dus­trie coton­nière escla­va­giste du Sud des États-Unis pré-guerre de séces­sion était 100% biolo­gique. Nike doit encore progres­ser de 95% afin de se hisser au niveau de cette entre­prise infâme.

Nike. McDo­nough aurait-il applaudi la filiale alle­mande de la Ford Motor Company (Ford Werke A.G., dont 55 à 90 des actions étaient déte­nus par Ford USA de 1933 à 1945) pour avoir rendu un petit pour­cen­tage de ses matières premières un peu moins toxique, dans ses usines d’es­cla­vages nazies ? Aurait-il conçu le siège de Bayer, puis écrit des éloges au sujet de l’amé­lio­ra­tion de l’uti­li­sa­tion de maté­riaux dans leurs usines d’es­cla­vages ? Ou de Daim­ler-Benz ? Ou de compa­gnies japo­naises comme Mitsu­bi­shi et Kawa­saki, qui utili­saient des pratiques escla­va­gistes durant la seconde Guerre Mondiale ? McDo­nough aurait-il vanté leurs mérites s’ils l’avaient embau­ché pour construire un joli siège d’en­tre­prise et s’ils avaient fourni des maté­riaux recy­clés (ou 5 % de maté­riaux non-toxiques) pour la construc­tion pour laquelle des esclaves étaient employés ?

Un camp d’es­cla­vage est un camp d’es­cla­vage, peu importe la rhéto­rique.

Et pour ceux qui pensent que mon saut d’une usine Nike aux camps d’es­cla­vages de la seconde Guerre Mondiale est infondé, consi­dé­rez les mots du réci­pien­daire du prix Nobel de la Paix de 1996, José Ramos-Horta : « Nike devrait être traité comme un ennemi, de la même manière que nous consi­dé­rons les armées et les gouver­ne­ments qui sont coupables de viola­tions des droits humains. Quelle est la diffé­rence entre l’at­ti­tude de Nike en Indo­né­sie et ailleurs, et celle de l’ar­mée impé­riale du Japon durant la seconde Guerre Mondiale ? »

Enfin, analy­sons un dernier projet de McDo­nough. Un « aéro­port corpo­ra­tiste » à Détroit, dans le Michi­gan. McDo­nough écrit, à son sujet, que « son design se base sur l’ex­pé­rience du passa­ger, et cherche à évoquer la merveille du vol aux usagers et au person­nel. Une nouvelle séquence d’en­trée démarre sous l’abri d’une cano­pée en forme d’aile, et mène à un atrium central qui défi­nit plus clai­re­ment “l’en­droité” du termi­nal pour les deux groupes. L’étendu des vitrages, des puits de lumière, et une impres­sion­nante gale­rie ouvrent des vues élar­gies sur les pistes et vers le ciel. En créant un envi­ron­ne­ment plus vibrant et centré sur l’usa­ger, le nouveau centre améliore le lieu de travail de la commu­nauté des voya­geurs aériens, et leur fourni un lieu de rassem­ble­ment plus inspi­rant. »

Il décrit un aéro­port corpo­ra­tiste. Un aéro­port. Où des avions atter­rissent et décollent. Ce qu’un aéro­port — même doté d’un « envi­ron­ne­ment plus vibrant et centré sur l’usa­ger » — a à voir avec la soute­na­bi­lité m’échappe entiè­re­ment. Les aéro­ports ne sont pas soute­nables.  Ils ne peuvent pas l’être. Ils ne le seront jamais. Une culture basée sur le type de trans­port de personnes et de maté­riaux qu’im­plique un aéro­port ne peut pas être soute­nable. Une culture dotée de l’in­fra­struc­ture physique, sociale, poli­tique et écono­mique rendue possible et renfor­cée par le trans­port aérien ne pourra jamais être soute­nable. Les seules cultures soute­nables sont les cultures locales, basées sur des rela­tions de prélè­ve­ment et de resti­tu­tion vis-à-vis d’un lieu spéci­fique. Les seules cultures soute­nables sont celles dont les déchets ne sont pas indus­triels et ne servent pas l’in­dus­trie, mais sont orga­niques et béné­fi­cient à un terri­toire écolo­gique.

McDo­nough a aussi construit un siège d’IBM en Hollande.

Il y a quelques pages, je mention­nais de manière ironique le fait que le Time maga­zine ait quali­fié McDo­nough de « Héros pour la planète ». Mais en vérité, si tout ce que McDo­nough a fait se résume à l’im­plan­ta­tion de plantes sur le toit d’usines de camions, à l’in­ci­ta­tion de corpo­ra­tions trans­na­tio­nales à recy­cler plus, et à la construc­tion d’aé­ro­ports « vibrants », il ne serait, à mes yeux, qu’un héros de second plan.

J’ai beau­coup écrit sur le fait que cette culture — la civi­li­sa­tion — est incor­ri­gible, et qu’elle se base sur une exploi­ta­tion et une destruc­tion du monde natu­rel systé­miques et fonc­tion­nel­le­ment néces­saires. J’ai écrit sur le besoin de déman­te­ler la civi­li­sa­tion avant qu’elle ne détruise la vie sur cette planète.

Mais j’ai égale­ment écrit sur le fait que nous avons besoin de tout. Que nous avons non seule­ment besoin de gens qui font tout ce qu’ils peuvent pour proté­ger l’en­droit où ils vivent (et/ou qu’ils aiment) — pour proté­ger la vie elle-même de la destruc­ti­vité de cette culture et de ses membres (je viens de lire aujourd’­hui que le baiji, ou dauphin blanc, qui a survécu pendant 20 millions d’an­nées, venait d’être déclaré éteint) — mais égale­ment de gens qui, en atten­dant, tentent graduel­le­ment de rendre cette culture moins destruc­trice. Prise seule, aucune de ces deux propo­si­tions ne suffit. Si nous travaillons tous et atten­dons le glorieux soulè­ve­ment qui renver­sera cette culture morti­fère, il ne restera rien lors de son effon­dre­ment. Donc, dans la mesure où McDo­nough est respon­sable d’avoir fait bais­ser de 5% le taux de coton chargé de pesti­cides utilisé par Nike, je lui suis recon­nais­sant, et je recon­nais et célèbre volon­tiers l’im­por­tance de son travail. Mais de la même manière, si nous ne faisons que brico­ler un peu, qu’à peine atté­nuer la destruc­ti­vité — et si l’on met de côté la rhéto­rique, ce que fait McDo­nough relève, au mieux, de l’at­té­nua­tion — cette culture conti­nuera à dévo­rer le vivant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à sauver.

Malheu­reu­se­ment, comme nous l’avons vu, McDo­nough affirme que son atté­nua­tion et son brico­lage sont bien plus que ce qu’ils sont. Imagi­nez à quel point le travail et la rhéto­rique de McDo­nough seraient diffé­rents s’il avait dit quelque chose comme : « c’est très bien que nous ayons planté des espèces natives sur le toit de cette usine de camion, mais il s’agit d’un tout petit pas, et étant donné la rapi­dité avec laquelle la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit le monde natu­rel, ces étapes tran­si­tion­nelles devraient être bien plus impor­tantes, bien plus rapides. Aujourd’­hui, nous plan­tons des herbes sur le toit d’une usine de camion. Demain nous nous débar­ras­se­rons des camions. Le lende­main, nous nous débar­ras­se­rons des usines, tandis que nous frei­ne­rons et nous orien­te­rons tant bien que mal vers la soute­na­bi­lité. Le design de cette usine n’est abso­lu­ment pas soute­nable, et bien que je sois flatté que certains le consi­dèrent ainsi, je ne peux accep­ter ces louanges, puisque nous n’avons pas le temps de nous illu­sion­ner sur la magni­tude des chan­ge­ments néces­saires, de ce qui doit être défait, et de ce à quoi nous devons immé­dia­te­ment renon­cer. Cepen­dant, ce design est un mouve­ment, et nous avons déses­pé­ré­ment besoin de mouve­ment — de n’im­porte quel mouve­ment — dans la bonne direc­tion. » Si McDo­nough avait dit un tout petit quelque chose d’aussi honnête que ça, il serait (pour ce que ça vaut) un de mes plus grands héros.

Bien sûr, il ne dit rien de tel. S’il le faisait, Ford, Nike, et ainsi de suite, ne l’em­bau­che­raient jamais, et les prési­dents Clin­ton et Bush ne lui attri­bue­raient certai­ne­ment pas de récom­penses pour la soute­na­bi­li­té™. Le maga­zine Time ne l’ap­pel­le­rait pas un « héros pour la planète ».

Malheu­reu­se­ment, ce type de renfor­ce­ment social de pseudo-solu­tions est une immense (et néces­saire, et routi­nière) partie du problème. Nous pour­rions formu­ler les mêmes analyses vis-à-vis de n’im­porte quel « capi­ta­liste vert » ou « fores­tier vert », ou « entre­pre­neur vert », de Paul Hawken à Amory Lovins, et Al Gore, qui essaient de nous racon­ter, contre l’évi­dence, que les chan­ge­ments non-systé­miques peuvent trans­for­mer un système fonda­men­ta­le­ment injuste et insou­te­nable en quelque chose qu’il n’est mani­fes­te­ment pas. La civi­li­sa­tion indus­trielle détruit la vie sur Terre. Comme je l’ai mentionné aupa­ra­vant, quiconque possède une once d’in­tel­li­gence et d’in­té­grité le comprend (qu’ils l’énoncent publique­ment ou pas, qu’ils l’ad­mettent consciem­ment ou pas). Cepen­dant, admettre que la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit la planète peut être incroya­ble­ment menaçant, et effrayant, parti­cu­liè­re­ment lorsque notre mode de vie, notre métier, notre célé­brité, notre fortune, notre pouvoir et notre iden­tité dépendent de la conti­nua­tion de l’éco­no­mie indus­trielle, et plus fonda­men­ta­le­ment, du système de Ponzi géant que l’on appelle la civi­li­sa­tion indus­trielle. Et si cette réali­sa­tion est effrayante, si elle menace notre iden­tité, si elle menace de nombreuses choses auxquelles nous tenons, si cette réali­sa­tion nous menace en menaçant ce dont nous avons été rendus dépen­dants (pour­riez-vous survivre sans la civi­li­sa­tion indus­trielle ? Où obtien­driez-vous votre eau ? Votre nour­ri­ture ? Vos chaus­sures de sport ?), nous aurons souvent tendance à réagir en recher­chant n’im­porte quelle excuse nous permet­tant de l’évi­ter ; nous nous accro­che­rons à la première ratio­na­li­sa­tion bancale concoc­tée par n’im­porte qui (mais parti­cu­liè­re­ment par des figures d’au­to­rité), qui puisse nous permettre de main­te­nir notre vieux mode de vie, contre toute évidence, toute logique, toute intui­tion, peu importe son degré de destruc­ti­vité. Ainsi que je l’ai écrit sur la première page d’Un langage plus ancien que les mots : « Afin de main­te­nir notre mode de vie, nous devons, au sens large, nous mentir les uns aux autres, et parti­cu­liè­re­ment à nous-mêmes. Il n’est pas néces­saire que les mensonges soient parti­cu­liè­re­ment plau­sibles. Les mensonges servent de remparts contre la vérité. Ces remparts contre la vérité sont néces­saires, parce que, sans eux, de nombreux actes déplo­rables devien­draient impos­sibles. »

Il s’agit préci­sé­ment de ce que fait McDo­nough (et Hawkins, Levins, Gore, etc.). Il nous abreuve de douces et rassu­rantes histoires, les unes après les autres, toutes porteuses du même message destruc­teur, qui se résume à : la civi­li­sa­tion indus­trielle peut conti­nuer, si seule­ment nous appor­tons quelques chan­ge­ments mineurs et les quali­fions de grandes trans­for­ma­tions.

Nous savons tous que ce mode de « vie » ne marche pas. Nous savons tous que quelque chose doit chan­ger. Nous savons que ce chan­ge­ment doit être dras­tique. McDo­nough corrompt cette réali­sa­tion de la néces­sité d’un chan­ge­ment radi­cal et redi­rige cette éner­gie au service du système qui est en train de détruire la vie. Il nous endort avec succès : Ne vous inquié­tez pas. Tout va bien se passer ; Ford plante désor­mais de l’herbe sur le toit de ses usines de camion. Une révo­lu­tion est en cours.

J’ima­gine déjà les publi­ci­tés.

Je ne pense pas que McDo­nough tente inten­tion­nel­le­ment de nous induire en erreur. Je pense qu’il fait ce que font beau­coup d’entre nous, ce que Robert Jay Lifton décrit de manière si éloquente dans son livre crucial, « Les méde­cins nazis ». Ce dont je parle dans d’autres livres, et dont je parle encore ici en raison de l’im­por­tance de ce que Lifton expose, et parce que les actions qu’il décrit se produisent si fréquem­ment.

Lifton voulait savoir comment des méde­cins — des gens ayant prêté le serment d’Hip­po­crate — pouvaient travailler dans les camps de concen­tra­tion et les camps de la mort des nazis. Il ne parlait pas tant de Mengele et de ses semblables (bien qu’il discute effec­ti­ve­ment de Mengele), mais simple­ment des méde­cins alle­mands ordi­naires. Il souligne quelque chose d’as­sez extra­or­di­naire, qui est que beau­coup de ces docteurs se souciaient réel­le­ment des prison­niers, et faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre leur condi­tion légè­re­ment plus suppor­table. Ils pouvaient donner de l’as­pi­rine à leurs déte­nus malades. Les mettre au lit. Leur donner un peu plus de nour­ri­ture. Encore une fois, les méde­cins faisaient tout ce qu’ils pouvaient. Tout, sauf la chose la plus impor­tante : ils ne remet­taient pas en ques­tion l’exis­tence des camps eux-mêmes. Ils ne remet­taient pas en ques­tion le travail à mort des déte­nus. Ils ne remet­taient pas en ques­tion leur affa­me­ment volon­taire. Ils ne remet­taient pas en ques­tion leur gazage létal. Ils ne remet­taient pas en ques­tion l’hu­bris, le secta­risme, la préro­ga­tive d’ex­ploi­ta­tion et l’uti­li­ta­risme qui menèrent aux camps. Ils ne remet­taient pas en ques­tion la fonc­tion des camps. Ils n’en­tra­vaient pas les opéra­tions des camps. Dans le cadre de ces contraintes, ils atté­nuaient les choses du mieux qu’ils pouvaient.

Et que fait McDo­nough, préci­sé­ment ? Il semble faire tout ce qui est en son pouvoir pour rendre les usines imper­cep­ti­ble­ment moins destruc­trices (tout en s’as­su­rant, bien sûr, de ne jamais entra­ver leur fonc­tion­ne­ment entre­pre­neu­rial : il insiste bien sur le fait que son travail augmente les profits de la corpo­ra­tion qui l’en­gage), c’est-à-dire qu’il fait tout sauf la chose la plus impor­tante : remettre en ques­tion l’exis­tence des usines. Il fait tout sauf remettre en ques­tion l’hu­bris, le secta­risme, la préro­ga­tive d’ex­ploi­ta­tion et l’uti­li­ta­risme qui font que la planète entière est trans­for­mée d’abord en un camp de travail, ensuite en un camp de la mort (deman­dez aux océans, aux prai­ries et aux forêts si vous en doutez). Il ne remet pas en ques­tion le travail à mort de la planète. Il ne remet pas en ques­tion son affa­me­ment létal. Il ne remet pas en ques­tion son empoi­son­ne­ment létal. A l’ins­tar des méde­cins nazis, il ne fait que le peu qui lui est permis de faire dans le cadre des contraintes qu’il refuse de remettre en ques­tion.

Un des problèmes est que McDo­nough, comme beau­coup, prétend que la culture qu’il sert est primor­dial, et que le monde est secon­daire (ou, plus préci­sé­ment, que cette culture et ses droits auto­pro­cla­més d’ex­ploi­ter et de détruire sont la seule chose qui existe réel­le­ment, et que tout le reste doit se confor­mer à cette « réalité »). Le travail de McDo­nough, comme le travail de beau­coup, ne remet pas en ques­tion, ne peut pas remettre en ques­tion, cette culture et ses droits auto­pro­cla­més d’ex­ploi­ter et de détruire. Comme beau­coup, il prend cette culture pour une constante à laquelle tout le reste doit s’adap­ter, ou, à l’ins­tar du baiji, et de tant d’autres, mourir. Il oublie que cette culture — que n’im­porte quelle culture — dépend de la santé de la terre. Sans une terre saine, pas de culture. D’ailleurs, sans terre saine, pas de vie. Le premier prin­cipe de la soute­na­bi­lité est et doit être que la santé de la terre est primor­diale, et que tout le reste — vrai­ment, tout le reste — lui est subor­don­née. Deman­der « Comment cette usine pour­rait-elle être soute­nable ? » revient à poser la mauvaise ques­tion, et garan­tit l’in­sou­te­na­bi­lité, parce que cette ques­tion sous-entend la prémisse selon laquelle les usines pour­raient être soute­nables, et consi­dère l’exis­tence des usines comme une constante. Cela revient à deman­der, « comment rendre les camps de concen­tra­tion / de la morts plus soute­nables pour les déte­nus (le bétail de la produc­ti­vité des camps) ? » Dans le deux cas, la ques­tion devrait être, « que faut-il pour que la terre (ou les déte­nus) soient en bonne santé ? » La plus évidente et la plus impor­tante réponse à cette ques­tion est la destruc­tion des super­struc­tures qui entraînent les dommages : les usines et plus large­ment la civi­li­sa­tion indus­trielle qui les crée, dans le premier cas, et les camps et le gouver­ne­ment nazi qui les crée, dans le second.

Nous perce­vons cela bien plus faci­le­ment du fait de la distance histo­rique.

Je serais encore plus direct, tant d’entre nous, moi-même y compris, ayant été rendus systé­ma­tique­ment déments et indi­vi­duel­le­ment stupides (ou, ainsi que R. D. Laing aurait pu le formu­ler, ont été chan­gés en imbé­ciles aux QI élevés). Cette stupi­dité orga­ni­sée est néces­saire, bien sûr, sans quoi nous déman­tè­le­rions le misé­rable système qui détruit la planète au lieu d’amé­na­ger ses usines, en quali­fiant notre travail de soute­nable, et en conti­nuant à attendre du monde natu­rel qu’il s’ac­com­mode de tout ce que nous voulons lui impo­ser (des usines de camion, des fabriques de chaus­sures de sport, des aéro­ports, des corpo­ra­tions trans­na­tio­nales, des livres produits en masse (dans mon cas), et l’in­dus­trie et la civi­li­sa­tion, par exemple). Si nous voulons survivre, nous devons nous adap­ter à la terre, lui donner ce dont elle a besoin et respec­ter ce qu’elle veut, n’ac­cep­ter d’elle que ce qu’elle veut que nous ayons.

Ce n’est pas si diffi­cile. C’est ainsi que les humains ont vécu pendant la majeure partie de leur exis­tence, et c’est ainsi que vivent les non-humains. Il s’agit de la seule manière de survivre. De la seule manière de vivre de façon soute­nable. Sans cela, si vous abîmez votre terre, votre habi­tat, vous ne survi­vrez pas.

Notre stupi­dité et notre déni aggravent d’au­tant plus la dange­ro­sité de la rhéto­rique de McDo­nough. Ils nous empêchent de consi­dé­rer les usines pour ce qu’elles sont — des struc­tures-machines qui trans­forment les membres du monde natu­rel en choses, qui conver­tissent le vivant en inerte (les forêts en planches de bois, les montagnes en châs­sis de camion, et ainsi de suite) — ainsi, les usines soute­na­bles™ deviennent les villages Potem­kine de notre temps.

Les villages Potem­kine, souve­nez-vous, étaient les villages-façades censés être construits par le ministre russe Grigori Alek­san­dro­vitch Potem­kine le long des berges du fleuve Dniepr, afin d’im­pres­sion­ner sa bien-aimée, l’im­pé­ra­trice Cathe­rine II. Que cette histoire selon laquelle il aurait créé ces faux villages soit elle-même fausse n’a pas empê­ché l’ex­pres­sion de deve­nir d’usage courant, dési­gnant quelque chose qui semble impres­sion­nant mais qui, en réalité, est creux, qui n’est qu’une simple trom­pe­rie.

J’ai une amie qui n’a jamais ramassé de déchets le long d’une route. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a dit qu’elle voulait que les gens voient cette culture dans toute son horreur et tout son gâchis, et qu’elle ne voulait pas nettoyer un bas-côté de manière super­fi­cielle — un bas-côté ! — et ainsi faci­li­ter l’illu­sion selon laquelle ce mode de vie est autre chose que sale et gaspilleur.

Je respecte son point de vue, bien que je ramasse des déchets dès que j’en ai l’oc­ca­sion, je trouve qu’elle n’a pas tort.

Je pense la même chose, encore une fois, du travail de McDo­nough. Si on le consi­dère pour ce qu’il est — un nettoyage super­fi­ciel — c’est alors un travail défen­dable. Mais la mesure selon laquelle ces usines deviennent des « usines Potem­kine » — dans la mesure où son travail dissi­mule le fait indis­cu­table que ces usines, et, plus large­ment, ce mode de vie, sont sales, destruc­teurs, exploi­teurs, et insou­te­nables — est la mesure selon laquelle son travail est plus nuisible que béné­fique.

Au cours des dernières semaines que m’a pris l’écri­ture de cette analyse de McDo­nough, je n’ai pas arrêté de penser à quelque chose que j’ai appris en commençant à écrire dans le but d’être publié. J’ai commencé par des critiques de livre. On m’a dit de poser trois ques­tions, quel que soit le livre : Quel était l’objec­tif de l’au­teur ? A quel point a-t-il réussi ? Et, cela valait-il le coup d’être fait ?

Prenons le livre Les méde­cins nazis. J’ai répondu à ces ques­tions dans mon para­graphe qui l’in­tro­dui­sait. Quel était l’objec­tif de l’au­teur ? Il analy­sait comment des gens ayant prêté le serment d’Hip­po­crate — des gens censés avoir un bon cœur — pouvaient parti­ci­per à une entre­prise aussi diabo­lique et aussi destruc­trice. A quel point a-t-il réussi ? Ce livre est crucial. Cela valait-il le coup d’être fait ? Encore une fois, le livre est crucial.

Nous pour­rions faire la même chose avec n’im­porte quel livre, et d’ailleurs, avec n’im­porte quelle action. Quel était l’objec­tif de George Bush et de sa déci­sion d’en­va­hir l’Irak ? Certai­ne­ment d’ob­te­nir le contrôle des champs de pétrole irakiens. Il tentait égale­ment de proté­ger Israël et de renfor­cer le contrôle US du Moyen-Orient. A quel point a-t-il réussi ? Assez mal. Cela valait-il le coup d’être fait ? Je ne pense pas. Ou peut-être que je me trompe complè­te­ment, et que l’objec­tif était d’aug­men­ter le pouvoir du gouver­ne­ment des USA sur ses propres conci­toyens, et que Bush et ses alliés avaient besoin d’une guerre comme excuse pour y parve­nir. A quel point a-t-il réussi ? Jusqu’ici, cela a fonc­tionné. Cela valait-il le coup d’être fait ? Il n’a pas encore été jugé ni pendu pour avoir piétiné la consti­tu­tion des USA, pour avoir ordonné la torture et la déten­tion illé­gale de milliers d’in­di­vi­dus, et pour avoir causé la mort de centaines de milliers d’autres, donc, de son point de vue, et de ceux de ses potes auto­crates, oui. Ou peut-être que je me trompe encore, et qu’en réalité George Bush est un révo­lu­tion­naire infil­tré qui cherche à détruire l’em­pire des Etats-Unis à travers des dépenses mili­taires déme­su­rées, et des poli­tiques étran­gères, domes­tiques et fiscales qui garan­tissent le crash de l’éco­no­mie. A quel point a-t-il réussi ? Mieux que le pire ennemi des USA n’au­rait pu l’es­pé­rer. Cela valait-il le coup d’être fait ? Bonne ques­tion.

Quel est l’objec­tif de McDo­nough ? Une réponse possible est qu’il tente de rendre les usines moins destruc­trices. A quel point a-t-il réussi ? McDo­nough a réussi à plan­ter des plantes sur une usine de camion Ford, et il a été asso­cié avec le fait que Nike n’uti­li­sera plus que 95% de coton chargé de pesti­cides. Cela valait-il le coup d’être fait ? McDo­nough devrait se poser cette autre ques­tion, simi­laire : est-il souhai­table de construire une usine de fabrique de camion ? La construc­tion d’une usine de camion — peu importe à quel point elle est savam­ment réali­sée — est-elle favo­rable à la soute­na­bi­lité, et plus large­ment à la survie des humains (et des non-humains) ? Que vous fassiez parti­cu­liè­re­ment bien quelque chose qui ne devrait pas être fait n’a pas grande impor­tance : cela ne devrait pas être fait.

Ou peut-être que McDo­nough essaie de nous faire croire que la civi­li­sa­tion indus­trielle peut être soute­nable. A quel point a-t-il réussi ? Selon Ford, Nike, deux prési­dents, beau­coup de libé­raux — aujourd’­hui même, le San Fran­cisco Chro­nicle l’a quali­fié de « star du mouve­ment de la soute­na­bi­lité » — et beau­coup d’éco­lo­gistes grand public, il y arrive extrê­me­ment bien : ils ne semblent jurer que par lui, ou, plus préci­sé­ment, ils jurent davan­tage par lui que par le monde réel, qui est détruit par la civi­li­sa­tion indus­trielle qu’il tente suppo­sé­ment de rendre plus soute­nable.

Tout cela étant dit, je ne voulais toujours pas écrire cette section. Je déteste dire des choses néga­tives sur les gens qui se dirigent ne serait-ce qu’à peine dans la bonne direc­tion. Par exemple, bien qu’il y ait beau­coup d’ac­ti­vistes que j’ap­pré­cie beau­coup, il y en a aussi beau­coup qui me laissent indif­fé­rent ou que je déteste ouver­te­ment (parfois en raison de diffé­rends que j’ai avec leur travaux, et parfois parce que même si je pense que leur ouvrage est bon ou impor­tant, je les connais et ne peux pas les suppor­ter person­nel­le­ment : ce sont des abru­tis). Je ne dis pas de mal d’eux en public. J’es­saie de réser­ver mon venin pour ceux qui sont mes vrais enne­mis. Je pense qu’il est nuisible, en géné­ral, de passer beau­coup de temps à attaquer des alliés poten­tiels.

Ce point est impor­tant au point que je m’ap­prête à vous racon­ter deux histoires à son sujet. La première est que peu après la publi­ca­tion de mon livre « Un langage plus ancien que les mots », on m’a demandé de parti­ci­per à une confé­rence sur la défense de la santé des enfants. L’or­ga­ni­sa­teur m’a dit qu’elle voulait la pers­pec­tive d’un acti­viste écolo­giste, et qu’elle voulait que je « remue un peu les choses ». La confé­rence fut, du moins pour moi, deux jours en enfer. Dès que je souli­gnais quelque chose à propos de la destruc­tion du monde natu­rel, on me deman­dait, d’une manière ou d’une autre, de la fermer : dans l’es­prit de beau­coup de ces défen­seurs de la santé des enfants, il n’y avait aucune corré­la­tion entre les bébés saumons malades et les bébés humains malades. Une femme m’ap­pro­cha durant une pause, et me dit : « j’ai­me­rais que vous arrê­tiez de gâcher le temps de toutes ces personnes brillantes avec votre discours sur une sorte d’apo­ca­lypse. » Au cours d’une session consa­crée aux problèmes envi­ron­ne­men­taux, j’ai parlé, dans mon groupe, de la destruc­tion de la biosphère et de ses effets sur les enfants humains et non-humains (ainsi, bien sûr, de ses effets sur les enfants humains et non-humains à venir, qui héri­te­ront d’un monde invi­vable). Notre secré­taire de groupe nota scru­pu­leu­se­ment tout ça au tableau. Après, tandis que je quit­tais la pièce, j’ai remarqué que quelqu’un qui n’avait pas dit grand-chose s’adres­sait à la secré­taire, en lui montrant le tableau où mes commen­taires étaient écrits. Quelques moments plus tard, lorsque la secré­taire sorti le tableau pour présen­ter la discus­sion de notre groupe au reste des confé­ren­ciers, je me suis aperçu que tous mes commen­taires avaient été effa­cés. J’ai appris plus tard que la personne qui s’était appro­chée de la secré­taire exerçait le métier de lobbyiste. Cela m’a permis de comprendre les proces­sus tordus à l’ori­gine de nos lois. Mais le pire a été la fin de la confé­rence. Quelqu’un mentionna PETA (People for the Ethi­cal Treat­ment of Animals, en français, « Pour une Ethique dans le Trai­te­ment des Animaux », une asso­cia­tion à but non lucra­tif dont l’objet est de défendre les droits des animaux), et la salle entra en érup­tion tandis que les gens sifflaient et criaient, parce que PETA s’op­pose à la vivi­sec­tion. Je m’adres­sai alors à ces défen­seurs de la santé des enfants et leur dit que bien que je trouve PETA absurde et rebu­tante, je me devais de souli­gner que les gens de cette confé­rence mani­fes­taient bien plus d’hos­ti­lité envers PETA que je les avais enten­dus en mani­fes­ter à l’égard de Monsanto. Je leur ai alors demandé pourquoi.

Quelqu’un me répon­dit : « parce que PETA déteste les enfants. »

Je ne compre­nais pas bien.

Il conti­nua : « Ils tuent des enfants en s’op­po­sant aux tests des produits chimiques toxiques sur les animaux. »

« Non, répon­dis-je, Monsanto tue des enfants en fabriquant des produits chimiques toxiques. »

« Vous devez, vous aussi, haïr les enfants », rétorqua-t-il.

Non. Je n’in­vente rien.

Quelqu’un d’autre déclara, de manière lasse et quelque peu condes­cen­dante, « sans tests sur les animaux, comment régu­le­rons-nous la produc­tion de ces substances chimiques toxiques ? »

« Je ne m’in­té­resse pas à la régu­la­tion de la produc­tion des substances chimiques toxiques », lui répon­dis-je.

La salle explosa. La première personne s’ex­clama, « Ha ! Je le savais, il déteste les enfants! Je le savais depuis le début ! »

Ce à quoi je répon­dis que j’étais « simple­ment contre la produc­tion de substances chimiques toxiques, en premier lieu. »

Les visages étaient rouges de colère. Les poings serrés. Non, je n’in­vente rien. J’étais heureux qu’un des indi­vi­dus présents, en parti­cu­lier, n’ai pas eu de flingue ou de corde à dispo­si­tion.

J’ajou­tai ensuite, « je pense que nous ne devrions approu­ver l’em­poi­son­ne­ment d’au­cun enfant  — humain ou non-humain — par Monsanto ou n’im­porte quelle autre corpo­ra­tion. »

L’homme au visage rouge, mais qui n’avait ni flingue ni corde, me hurla dessus. Le lobbyiste s’ex­prima viru­lem­ment : « Vous devriez passer plus de temps dans le monde réel. »

Dégouté, je me suis retiré. Non seule­ment ai-je été dégouté par leur amal­game de la situa­tion poli­tique actuelle, et, plus large­ment, de la civi­li­sa­tion, avec le « monde réel » (tandis que dans le monde réel, le lait mater­nel réel a réel­le­ment été rendu toxique par des produits chimiques). Et par le fait qu’ils étaient tombés dans le même piège que McDo­nough et que les méde­cins nazis — qui consiste à ne faire que le peu qu’il nous reste lorsqu’on ne remet pas en ques­tion les contraintes que cette culture de camps de la mort nous impose, lorsqu’on ne remet pas en ques­tion cette culture des camps de la mort elle-même. Et parce qu’ils tombaient dans un autre piège dans lequel tombent nombre de ceux qui ont été rendus rela­ti­ve­ment impuis­sants, qui consiste à évacuer sa colère contre d’autres indi­vi­dus tout aussi impuis­sants au lieu de la déver­ser contre ceux qui leur causent vrai­ment du tort — en l’oc­cur­rence Monsanto et d’autres produc­teurs de produits chimiques, dont beau­coup sont toxiques. Mais j’ai surtout été dégouté parce que je suis fati­gué par les luttes intes­tines et les attaques mesquines qui carac­té­risent un large pan de notre soi-disant résis­tance. Leurs attaques contre PETA puis contre moi n’avaient aucun sens, et pour­tant, elles ne me surpre­naient pas, parce qu’il s’agit de ce que font beau­coup de ceux qui prétendent au moins s’op­po­ser au système — s’at­taquer les uns les autres.

Ce qui m’amène à ma seconde histoire. Au cours des dernières années, j’ai reçu envi­ron 700 e-mails de haine. Deux, seule­ment, étaient écrits par des indi­vi­dus de droite. (L’un d’eux était une menace de mort lié au fait que j’ai partagé une tribune avec Ward Chur­chill ; son auteur n’avait même pas la poli­tesse de me mena­cer en raison de mon propre ouvrage, mais me menaçait en raison de celui de quelqu’un d’autre. L’autre prove­nait de quelqu’un qui me repro­chait d’uti­li­ser des analyses quan­ti­ta­tives pour prou­ver un de mes points ; je ne comprends toujours pas ce qui n’al­lait pas.) Tous les autres émanaient de ceux dont j’au­rais pensé qu’ils étaient des alliés. Des végé­ta­riens et des vegans m’écrivent des mails de haine parce que je mange de la viande. Des promo­teurs de la perma­cul­ture m’écrivent des mails de haines parce que je ne pense pas que le jardi­nage seul empê­chera cette culture de détruire la planète. Des paci­fistes m’écrivent des mails de haines parce que je dis que parfois, il est juste de ripos­ter. Des autos­top­peurs m’ont écrit des mails de haines parce que je prends l’avion pour me rendre à des confé­rences. Des gens qui ne font pas grand-chose m’ont écrit des mails de haines parce que mes livres sont impri­més sur de la chair d’arbres. Un trots­kiste (je ne savais pas qu’il en restait) m’a écrit une note qui commençait par, « Je vous hais. Je vous hais. Vous êtes un anar­chiste alors je vous hais. » Des anar­chistes m’ont écrit des mails de haines parce qu’ils disent que je ne suis pas assez anar­chiste. Et ainsi de suite.

Il s’agit d’un gâchis monu­men­tal ; j’ai­me­rais que ces gens dévouent leur temps, leur éner­gie et leur émotion à lutter contre la culture qui détruit la planète.

Cela se produit telle­ment souvent que cela porte un nom : l’hos­ti­lité hori­zon­tale. Elle a détruit de nombreux mouve­ments de résis­tance contre cette culture, et a poussé de nombreux indi­vi­dus à les déser­ter. Il est bien plus simple d’at­taquer ses alliés pour des erreurs mineures que de s’at­taquer à Monsanto, à Wal-Mart, à Ford, à Nike, à Weye­rhaeu­ser, et ainsi de suite.

C’est pour cette raison que j’ai hésité à écrire cette section. Serais-je en train de faire la même chose ? Je n’étais pas sûr. J’ai écrit à mon amie acti­viste Lierre Keith, pour lui deman­der si je faisais bien d’écrire une critique de McDo­nough. Après tout, il se dirige dans la bonne direc­tion.

Elle me répon­dit qu’au final, « McDo­nough ne se dirige pas dans la bonne direc­tion. Il se dirige exac­te­ment dans la direc­tion habi­tuelle — l’épui­se­ment complet des réserves plané­taires de métaux, de pétrole, d’eau, de tout — mais simple­ment, de manière légè­re­ment moins rapide. L’in­dus­tria­li­sa­tion reste l’in­dus­tria­li­sa­tion. Ce mode de vie est terminé. Il doit chan­ger.

Son travail offre une échap­pa­toire émotion­nelle/intel­lec­tuelle à ceux qui, autre­ment, auraient eu à affron­ter les faits : ‘Regarde ! L’ins­ti­tut des montagnes rocheuses a déve­loppé une voiture qui fait du 4 litres aux 100 !’ Ah oui ? Et alors ? D’où proviennent l’acier et le plas­tique ? Et l’as­phalte ? Et le prin­ci­pal problème reste que si nous construi­sons pour les voitures — ou pour les usines de camion, etc. — nous ne pouvons pas construire pour les humains et les autres commu­nau­tés biotiques : les voitures requièrent l’in­verse.

Les camions et une écono­mie basée sur ce genre de distances de trans­port ne seront jamais soute­nables. Pourquoi sommes-nous, en tant que culture, en train de gâcher notre temps et nos ressources pour construire ne serait-ce qu’un seul autre putain de camion ?

Je pense que le projet est corrompu et qu’il ne fait que repous­ser l’iné­vi­table. Ils se battent pour un mode de vie qui néces­site la destruc­tion de la planète. »

Elle a raison. J’ai donc écrit cette critique.

Dans son puis­sant livre Over­shoot: The Ecolo­gi­cal Basis for Revo­lu­tio­nary Change (non-traduit ; en français : « Excès / Dépas­se­ment : les bases écolo­giques pour un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire »), William R. Catton défi­nit un terme que je n’ai lu nulle part ailleurs. Il s’agit de cosmé­tisme : « la foi en ce que des ajus­te­ments rela­ti­ve­ment super­fi­ciels de nos acti­vi­tés vont assu­rer la main­te­nance du Nouveau Monde et perpé­tuer l’âge de l’exu­bé­rance. »

Je viens de rece­voir aujourd’­hui un e-mail auto­ma­tique envoyé par une orga­ni­sa­tion appe­lée la Crisis Coali­tion (en français : Coali­tion de crise). Il détaille de manière effroyable la fonte des glaciers, les émis­sions de méthane qui génèrent des boucles de rétro­ac­tions alimen­tant le réchauf­fe­ment clima­tique, et ainsi de suite : en gros, le meurtre de la planète.

Et comment cet e-mail passionné finit-il ? En disant : « Nous pouvons trans­for­mer notre vie sur cette planète, et main­te­nir nos modes de vie. Nous pouvons faire les deux — si nous nous y mettons dès MAINTENANT. »

Comment quelqu’un qui comprend que ce mode de vie détruit la planète peut-il persis­ter à dire que nous pouvons main­te­nir ce mode de vie et ne pas tuer la planète ?

Notre déni nous rend vrai­ment stupides.

Vrai­ment, vrai­ment stupides.

Suis-je le seul à ressen­tir une profonde tris­tesse lorsque quelqu’un que l’on quali­fie de « Héros pour la planète » et de « star du mouve­ment de la soute­na­bi­lité » conçoit des usines de camion et des sièges entre­pre­neu­riales pour Nike ? 90% des grands pois­sons des océans ne sont plus. 97% des forêts anciennes du monde ont été coupées. Il y a 2 millions de barrages aux États-Unis. Les grandes nuées de tourtes voya­geuses ne sont plus. Les îles peuplées de grands pingouins, dispa­rues. Les cours d’eau peuplés de saumons, dispa­rus. Dispa­rus. Dispa­rus. Dispa­rus. Les océans sont remplis de plas­tiques. Tous les cours d’eau des États-Unis sont conta­mi­nés par des carci­no­gènes. Le monde est en train d’être détruit, et voilà la réponse ? Non seule­ment suis-je en colère, et dégouté, mais aussi profon­dé­ment triste.

Et j’ai extrê­me­ment honte.

Nous devons agir autre­ment.

Derrick Jensen


Traduc­tion : Nico­las Casaux

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1 Comment on "Du « développement durable » au capitalisme vert (par Derrick Jensen)"

  1. Un texte qui prend aux tripes. Wouaw

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