folder Classé dans Activisme, Environnement / Écologie, Non classé
La destruction de l'expérience : comment l'écopsychologie a échoué (par Will Falk)
comment One Comment
Une traduction d'un article initialement publié (en anglais) le 14 janvier 2017, à cette adresse.

Je ne me souviens pas de la première fois où le visage de ma mère m’est apparu, même si je sais qu’elle se souvient de la première fois où le mien lui est apparu. C’était au tout début de ma vie, à ma nais­sance. Je ne me souviens pas de la première fois où le visage de ma mère m’est apparu, mais je me souviens de la première fois où j’ai vu le visage de ma mère à un moment qui aurait pu marquer la fin de ma vie, après ma tenta­tive de suicide.

C’est à cela que mes pensées me ramènent pendant que mon neveu Thomas, un bébé de quinze mois, s’en­dort dans mes bras.

La chambre est baignée d’une douce obscu­rité. Les rideaux sont tirés de chaque côté de l’unique fenêtre de la pièce où la nuit se répand. Une neige fondue illu­mi­née par les étoiles tombe en une bruine grise et argen­tée. Quelques nuits nous séparent de la pleine lune et l’astre est resplen­dis­sant. Sous la fenêtre, des ombres dansent sur le sol. Dehors, le murmure d’un pin se fait entendre lorsque le vent balaie la poudre de ses branches.

Sa tête repose entre ma poitrine et mon épaule. Je suis confor­ta­ble­ment installé dans un grand fauteuil, veillant à ce que mon coude ne heurte pas l’ac­cou­doir et fasse bouger la petite tête de Thomas dont les yeux sont encore ouverts. Nous regar­dons la neige tomber ensemble. Entre les nuages, on aperçoit le bleu profond du ciel que la lueur de la lune atté­nue déli­ca­te­ment afin qu’il se mélange à la couleur des yeux de Thomas.

La neige fait naître une atmo­sphère contem­pla­tive. A mesure que les flocons gros­sissent et que la neige ralen­tit, les paupières de Thomas s’alour­dissent jusqu’à ce que ses yeux se ferment. Je ne parviens pas à déter­mi­ner si le repos le plus paisible est celui de Thomas ou celui de la neige. Dans le silence immo­bile, en serrant Thomas contre moi, je perçois deux batte­ments de cœurs. Le mien est plus lent et plus pesant tandis que celui de Thomas est plus léger, plus rapide. De temps à autre, nos cœurs battent à l’unis­son et j’ai la sensa­tion qu’un accord joué dans le loin­tain nous atteint genti­ment, pénètre en nous puis se réper­cute à l’in­fini.

A l’ex­té­rieur, la buée qui se forme aux coins de la fenêtre nous indique une baisse de la tempé­ra­ture. A l’in­té­rieur, je ressens la chaleur fami­lière qui enva­hit ma poitrine à chaque fois que je serre Thomas dans mes bras. Il ne s’agit pas seule­ment de la chaleur qui émane du petit corps de Thomas, traverse son pyjama puis sa couver­ture préfé­rée et se propage en moi.

Il s’agit d’une chaleur qui naît de la grati­tude. En le tenant ainsi, en écou­tant son souffle imper­cep­tible et son batte­ment de cœur léger, je réalise à quel point la survie de Thomas dépend tota­le­ment de ceux qui l’aiment. Dans un premier temps, son corps a été nourri pendant neuf mois dans le corps de sa mère. Après sa nais­sance, il lui fallait le lait de sa mère pour subsis­ter. En gran­dis­sant, il a besoin de sa mère, de son père et de tous ceux qui l’aiment pour le nour­rir, le vêtir et le baigner, pour l’abri­ter, pour le soigner des éven­tuelles mala­dies qui pour­raient l’af­fec­ter et pour veiller à ce qu’il ait des mains pour le rete­nir main­te­nant qu’il esca­lade tout ce que sa force lui permet d’es­ca­la­der. En ce moment même, il a besoin de moi pour son bibe­ron du soir, pour le tenir soli­de­ment dans mes bras pendant qu’il s’en­dort, avant de le dépo­ser dans son berceau.

Thomas m’ins­truit sur ma propre dépen­dance. La chaleur que je ressens lorsqu’il est dans mes bras me relie à lui. Ce lien fait que ce qui menace son bien-être menace le mien. S’il souffre, je souf­fri­rai aussi. En ressen­tant cette chaleur et en prenant conscience du lien qui est en train de se former, j’ai l’im­pres­sion de prendre part à un rituel émotion­nel ances­tral. Un des cercles de la vie se complète au cours de cette expé­rience. Je sais main­te­nant ce que ma mère a dû ressen­tir en me tenant contre elle. L’hu­mi­lité qu’ins­pire cette sensa­tion me sidère.

Je souhaite que rien ne vienne jamais trou­bler cette petite créa­ture endor­mie dans mes bras. Je souhaite qu’il puisse passer sa vie entière à rire comme il le fait lorsque ses mains découvrent une nouvelle texture qu’elles n’avaient jamais touchée aupa­ra­vant. Je souhaite que sa vie entière s’ap­pa­rente à la danse tota­le­ment décom­plexée à laquelle il se livre dès qu’il perçoit de la musique. Je souhaite que tout au long de sa vie, il puisse être convaincu qu’un être cher l’en­ve­lop­pera dans une étreinte sincère à chaque fois qu’il en ressen­tira le besoin.

Mes souhaits ne vont pas sans un certain effroi. Je ne connais personne qui ait assuré la sécu­rité abso­lue d’un enfant en l’ai­mant. Au contraire, dans ce monde où nous empoi­son­nons notre eau, où nous rendons notre air pratique­ment irres­pi­rable, où nous brûlons notre sol à un rythme effréné et où nous modi­fions le climat de manière irré­ver­sible, les enfants nés aujourd’­hui pour­raient trou­ver leur habi­tat invi­vable lorsqu’ils auront atteint mon âge. En fait, des géné­ra­tions d’en­fants nés dans les colo­nies et dans des zones sacri­fiées trouvent déjà leur habi­tat invi­vable.

Je repense aux deux jours les plus terribles de ma vie. Il ne s’agis­sait pas des deux jours où j’ai tenté de me suici­der. Il s’agis­sait des deux jours qui ont suivi, où, assis en face de ma mère, tentant de capter le bleu crépus­cu­laire de son regard, j’ex­pliquais à la femme qui avait tant sacri­fié pour me donner la vie, pourquoi elle n’au­rait rien pu faire de plus pour empê­cher que je ne tente de me l’ôter.

Tandis que je tiens Thomas dans mes bras, je ne peux m’em­pê­cher de visua­li­ser son avenir. Avec l’amour que j’éprouve pour lui en ce moment-même, il m’est diffi­cile d’ima­gi­ner la peine que je ressen­ti­rais s’il était assis en face de moi, la tête cour­bée sous le poids invi­sible du déses­poir, en train de m’ex­pliquer que je n’au­rais rien pu faire pour endi­guer la dépres­sion majeure dont il souffre. C’est  en évoquant ma mère et l’ave­nir éven­tuel de Thomas que la vérité s’im­pose à moi : même si nous parve­nons à proté­ger nos enfants physique­ment, en ces temps d’ef­fon­dre­ment écolo­gique nous ne pouvons pas sous­traire leur âme aux effets psycho­lo­giques de la destruc­tion.

***

Nous vivons dans un enfer où même notre expé­rience est détruite.

L’éco­psy­cho­lo­gie était censée nous extraire de cet enfer. Elle devait le faire en réunis­sant l’éco­lo­gie et la psycho­lo­gie afin de battre en brèche l’illu­sion qui nous fait croire que nous sommes fonda­men­ta­le­ment isolés les uns des autres, du monde natu­rel et de nous-mêmes. Theo­dore Roszak cite comme un des événe­ments majeurs du mouve­ment nais­sant de l’éco­psy­cho­lo­gie, une confé­rence qui s’est tenue en 1990 au « Center for Psycho­logy and Social Change » (Centre pour la psycho­lo­gie et le chan­ge­ment social) de Harvard et qui s’in­ti­tu­lait « Psycho­logy as if the Whole Earth Matte­red » (La psycho­lo­gie comme si la planète entière impor­tait). Les écopsy­cho­logues qui s’y étaient rassem­blés avaient résumé ainsi l’un des objec­tifs fonda­men­taux de l’éco­psy­cho­lo­gie : « Si le moi est élargi de façon à inclure le monde natu­rel, les compor­te­ments qui causent la destruc­tion de ce monde seront perçus comme de l’auto-destruc­tion ».

Quelques années plus tard, en 1995, le terme « écopsy­cho­lo­gie » se popu­la­ri­sait à la suite de la publi­ca­tion d’un recueil inti­tulé « Ecopsy­cho­logy : Resto­ring the Earth, Healing the Mind » (Ecopsy­cho­lo­gie : Restau­rer la Terre, Guérir l’Es­prit) rédigé par des psycho­logues, des écolo­gistes radi­caux et des acti­vistes envi­ron­ne­men­taux. Dans ce qui allait deve­nir un texte fonda­teur de l’éco­psy­cho­lo­gie, Lester R. Brown, auteur et fonda­teur du « World­watch Insti­tute » et du « Earth Policy Insti­tute », présen­tait un article d’in­tro­duc­tion : « Ecopsy­cho­logy and the Envi­ron­men­tal Revo­lu­tion : An Envi­ron­men­tal Fore­word » (L’éco­psy­cho­lo­gie et la révo­lu­tion envi­ron­ne­men­tale : avant-propos envi­ron­ne­men­tal).

L’en­goue­ment de Brown était tel qu’il prédi­sait « une révo­lu­tion envi­ron­ne­men­tale à venir » et qu’il écri­vit : « Les écopsy­cho­lo­gues… pensent qu’il est temps que le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal soumette ‘une analyse des impacts psycho­lo­giques’. Concrè­te­ment et poli­tique­ment parlant cela revient à deman­der : sommes-nous effi­caces ? Bien évidem­ment, nous devons poser cette ques­tion par rapport à notre impact sur le public dont nous voulons conqué­rir le cœur et l’es­prit. Les enjeux sont consi­dé­rables et le temps presse. »

Si nous prenons la confé­rence de 1990 comme point de départ, l’éco­psy­cho­lo­gie a disposé de 27 années pour ensei­gner « la psycho­lo­gie comme si la planète entière impor­tait ». Elle a disposé de 27 années pour répondre à la ques­tion de Brown : « sommes-nous effi­caces ? » Elle a disposé de 27 années pour conqué­rir le cœur et l’es­prit du public. Et pour­tant les enjeux sont encore plus consi­dé­rables et le temps presse plus que jamais.

L’éco­psy­cho­lo­gie a échoué. Sur le plan écolo­gique, la diver­sité biolo­gique à l’échelle plané­taire se porte de plus en plus mal avec un taux d’ex­tinc­tion des espèces qui n’a cessé d’aug­men­ter ces dernières années. Sur le plan psycho­lo­gique, le taux des mala­dies mentales est encore pire que celui des années 90. Et qu’en est-il du « cœur et de l’es­prit » du public ? Eh bien, près de 63 millions d’états-uniens viennent d’élire un climato-scep­tique au poste poli­tique le plus puis­sant du monde.

L’échec de l’éco­psy­cho­lo­gie résulte d’un refus d’al­ler au bout de la logique des réper­cus­sions notables que les écopsy­cho­logues ont formu­lées à travers leurs obser­va­tions. Ces obser­va­tions peuvent être résu­mées en quelques prémisses éloquentes.

***

I. L’es­prit humain naît de ses expé­riences en rela­tion avec l’en­vi­ron­ne­ment. En d’autres termes, l’es­prit humain est consti­tué d’ex­pé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment.

Qu’en­tends-je par « envi­ron­ne­ment » ? En ce qui me concerne, l’en­vi­ron­ne­ment est la somme de toutes les rela­tions, conscientes et incons­cientes, physiques, émotion­nelles et spiri­tuelles dont notre vie résulte.

Certaines de ces rela­tions sont aussi évidentes que la chaleur du soleil, l’at­trac­tion lunaire et les mystères des étoiles. Certaines de ces rela­tions ne néces­sitent pas d’ex­pli­ca­tions : la proxi­mité du corps de l’être aimé, la saveur des mûres gorgées de sucre, le brâme du wapiti qui reten­tit au crépus­cule sur la ligne de crête d’à côté. Certaines de ces rela­tions font l’objet d’études appro­fon­dies, comme notre dépen­dance au corps de notre mère aux premiers stades de notre déve­lop­pe­ment, comme l’em­prise des bour­reaux sur leurs victimes et comme l’in­fluence de la publi­cité moderne sur nos désirs. Certaines de ces rela­tions — comme celles que nous avons perdues avec la dispa­ri­tion quoti­dienne de centaines d’es­pèces, comme la désin­té­gra­tion des connexions qui nous reliaient à nos ancêtres, comme l’in­ca­pa­cité d’in­ter­pré­ter nos rêves — sont igno­rées par la culture domi­nante depuis bien trop long­temps.

Une des carac­té­ris­tiques fonda­men­tales de l’éco­psy­cho­lo­gie est le rejet de la formule de Descartes « je pense donc je suis ». L’éco­lo­gie, qui juge que la vie n’est rendue possible que grâce aux innom­brables connexions reliant les êtres vivants entre eux, substi­tue à l’af­fir­ma­tion de Descartes le prin­cipe suivant : « nous sommes reliés donc nous sommes ». James Hill­man défi­nit ce rejet comme une preuve du « carac­tère arbi­traire de la sépa­ra­tion entre le moi et le non-moi » qui a dominé la pensée civi­li­sée tout au long des quatre derniers siècles.

De ce rejet naît la néces­sité de ce qu’A­nita Burrows appelle une « vision élar­gie du moi ». En s’ap­puyant sur son expé­rience clinique acquise auprès d’en­fants, A. Burrows explique, dans son essai « The ecopsy­cho­logy of Child Deve­lop­ment » (L’éco­psy­cho­lo­gie du déve­lop­pe­ment de l’en­fant) que « si nous consi­dé­rons l’en­fant comme étant inex­tri­ca­ble­ment lié non seule­ment à sa famille mais à tout le vivant et à la Terre elle-même, la concep­tion que nous avons de lui comme indi­vidu ainsi que la concep­tion du système fami­lial et social dans lesquels il se trouve, devra alors être élar­gie ».

C’est ici qu’ap­pa­raissent les impli­ca­tions que l’éco­psy­cho­lo­gie s’est révé­lée peu dispo­sée à affron­ter. Que décou­vrons-nous lorsque nous élar­gis­sons notre vision du moi de manière à y inclure « tout le vivant et la Terre elle-même » ? Nous décou­vrons que tout le vivant subit des agres­sions et que la Terre est mena­cée d’un effon­dre­ment total.

***

II. Le compor­te­ment humain naît dans l’es­prit humain. Donc le compor­te­ment humain naît dans les expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment.

Dire que le compor­te­ment humain naît dans l’es­prit n’est ni une nouveauté, ni sujet à contro­verse. Dire que le compor­te­ment humain naît dans les expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment est égale­ment admis par une grande partie de la psycho­lo­gie domi­nante tant que cet envi­ron­ne­ment se limite à l’in­te­rac­tion humaine sur le plan social.

Le psycho­logue radi­cal R.D. Laing, dont les travaux décrivent brillam­ment l’alié­na­tion qui gangrène l’hu­main occi­den­tal, présente briè­ve­ment la situa­tion dans son livre « La poli­tique de l’ex­pé­rience ». Il explique que « notre compor­te­ment est fonc­tion de notre expé­rience. Nous agis­sons selon la façon dont nous perce­vons les choses ». Laing montre l’im­por­tance des rela­tions humaines dans notre concep­tion du moi. « Les hommes, dit-il, peuvent détruire et détruisent l’hu­ma­nité d’autres hommes, et cette possi­bi­lité est condi­tion­née par notre inter­dé­pen­dance. Nous ne sommes pas des monades auto­nomes qui ne produisent aucun effet les unes sur les autres en dehors de ce que nous reflé­tons. D’autres agissent sur nous en nous chan­geant en bien ou en mal, et en même temps nous agis­sons sur d’autres en les affec­tant de diffé­rentes manières ».

Laing, malgré tout son savoir, n’exa­mine qu’une infime partie de l’en­vi­ron­ne­ment qui forge l’es­prit humain. Nous pouvons corri­ger sa vision et parve­nir à une compré­hen­sion plus pous­sée de la psyché humaine si nous adhé­rons à la défi­ni­tion de l’en­vi­ron­ne­ment que j’ai citée plus haut. En élar­gis­sant sa concep­tion du moi, on peut refor­mu­ler l’ana­lyse de Laing comme suit : les humains peuvent détruire et détruisent les rela­tions qui préservent la vie, et c’est l’in­ter­dé­pen­dance de nos innom­brables connexions qui condi­tionne cette possi­bi­lité. C’est la tota­lité de ces connexions qui agit sur le monde natu­rel, dont nous faisons partie, et le modi­fie en bien ou en mal. Notre envi­ron­ne­ment, qu’il s’agisse d’une commu­nauté natu­relle saine ou d’une commu­nauté humaine arti­fi­cielle, agit sur d’autres en les affec­tant de diffé­rentes manières.

***

III. Les chan­ge­ments qui se produisent dans les expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment mènent à des chan­ge­ments dans le compor­te­ment humain. Des expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment saines donnent lieu à un compor­te­ment sain. Des expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment malsaines donnent lieu à un compor­te­ment malsain.

Cette prémisse consti­tue la thèse de Paul Shepard dans « Nature and Madness » (« Nature et Folie »). En commençant par la ques­tion : « Pour quelle raison la société persiste-t-elle à détruire son habi­tat ? », Shepard accuse la destruc­tion physique provoquée par la civi­li­sa­tion et la manière dont cette destruc­tion influence l’on­to­ge­nèse humaine. La prin­ci­pale force de l’ana­lyse de Shepard réside dans la manière dont il détache la destruc­ti­vité humaine des notions abstraites comme la cupi­dité ou le mal pour la repla­cer dans des proces­sus concrets comme le déve­lop­pe­ment biolo­gique. En procé­dant ainsi, il prive ceux qui prétendent que la nature humaine est respon­sable de la destruc­tion de la planète du prétexte qu’ils utilisent pour justi­fier leur iner­tie. Il coupe égale­ment l’herbe sous les pieds des libé­raux qui reven­diquent avec ardeur la néces­sité de trans­for­mer le cœur humain et qui affirment que pour accom­plir ces trans­for­ma­tions, il n’y a pas mieux que la théra­pie, l’édu­ca­tion et les croi­sades prônant une révo­lu­tion inté­rieure indi­vi­duelle.

Shepard incri­mine les connais­sances et l’or­ga­ni­sa­tion humaine que la civi­li­sa­tion a déve­lop­pées d’avoir « disloqué les anciens méca­nismes sociaux qui limi­taient les nais­sances humaines » et d’avoir « suscité un senti­ment nouveau de domi­na­tion chez l’hu­main et l’anéan­tis­se­ment de la vie non-humaine ». Ce qui a non seule­ment donné nais­sance à des indi­vi­dus psycho­pa­tho­lo­giques mais aussi à des cultures psycho­pa­tho­lo­giques. Les cultures psycho­pa­tho­lo­giques produisent des indi­vi­dus psycho­pa­tho­lo­giques qui, selon les termes de Shepard, occupent incon­si­dé­ré­ment « tous les habi­tats de la planète, violentent physique­ment et chimique­ment le sol, l’air et l’eau,  provoquent l’ex­tinc­tion et le dépla­ce­ment de plantes et d’ani­maux sauvages » et pratiquent « la surcoupe des forêts et le surpâ­tu­rage des prai­ries ».

Pour Shepard, nous ne parvien­drons donc à un compor­te­ment humain sain que par un retour géné­ra­lisé à des socié­tés humaines de chas­seurs-cueilleurs. Nous retour­ne­rons ainsi à un mode de vie pour lequel « notre onto­ge­nèse a été conçue par la sélec­tion natu­relle, en favo­ri­sant la coopé­ra­tion, l’en­ca­dre­ment, un programme de déve­lop­pe­ment mental et l’étude d’un monde mysté­rieux et merveilleux où les éléments natu­rels recèlent les indices permet­tant de comprendre le sens de la vie ».

***

IV. Le compor­te­ment humain détruit l’en­vi­ron­ne­ment. Détruire l’en­vi­ron­ne­ment donne lieu à des expé­riences de l’en­vi­ron­ne­ment malsaines qui à leur tour donnent lieu à un compor­te­ment humain malsain.

Tout en écri­vant, je regarde par la fenêtre d’un café qui me sépare de la réalité de la tempé­ra­ture de Park City en Utah qui est descen­due à –22 degrés Celsius. Le ther­mo­stat du café affiche +22 degrés.

Je mesure ce qui me permet d’être assis là, bien au chaud, alors que trois mètres plus loin, de l’autre côté de la fenêtre, la peau de mes doigts serait gercée et en sang à cause de l’air glacé. L’éner­gie requise pour main­te­nir la chaleur qui règne dans cette pièce est obte­nue en brûlant un mélange de gaz natu­rel pompé du sous-sol où il avait pour rôle essen­tiel de former l’en­ve­loppe terrestre, et de char­bon formé par la décom­po­si­tion des restes de forêts anciennes arra­chées aux plaies béantes de la Terre. La combus­tion du gaz natu­rel et du char­bon produit une chaleur appré­ciable mais elle produit aussi des vapeurs toxiques qui capturent la chaleur de la Terre et entraînent la fonte des calottes glaciaires polaires, qui perturbent le régime des préci­pi­ta­tions, contri­buent à l’ex­tinc­tion des espèces et menacent tout ce qui vit d’un effon­dre­ment total.

Le mur de verre, de bois, d’alu­mi­nium et d’acier qui se dresse entre la réalité et moi, et retient la chaleur à l’in­té­rieur, me permet aussi de porter mon atten­tion sur la facti­cité de mon écran d’or­di­na­teur. Pendant presque toute la mati­née, mon regard ne s’est pas attardé sur le scin­tille­ment doré de la lumière du soleil hiver­nal s’unis­sant aux branches gelées des pins. Je n’ai pas vu la pureté cris­tal­line du ciel bleu et froid. Je ne me suis pas réjoui de la magie de l’ins­tant où des gout­te­lettes d’eau en suspen­sion se figent avant d’être disper­sées par la brise en un tour­billon chatoyant.

Je n’ai pas non plus prêté atten­tion à l’aver­tis­se­ment que repré­sente la souf­france provoquée par le froid. Sans le sacri­fice du gaz et du char­bon, sans le vol du bois et des miné­raux néces­saires à la fabri­ca­tion du verre, il est possible que la voix de l’Hi­ver s’avère trop austère pour être endu­rée. Peut-être le froid incarne-t-il une injonc­tion faite aux humains d’aban­don­ner les hauteurs où s’ac­cu­mulent les eaux pures de la région. Peut-être la rigueur de l’hi­ver nous dit-elle que nous sommes trop maladroits pour ne pas souiller les eaux qui nour­ri­ront tout ce qui vit ici tout au long du prin­temps, de l’été et de l’au­tomne.

En bref, la destruc­tion qui produit mon confort permet à mon narcis­sisme de s’épa­nouir et encou­rage mon apathie, tandis que je conti­nue à contri­buer à la destruc­tion.

***

V. Le cycle de la violence se perpé­tue au fil des géné­ra­tions et s’in­ten­si­fie à mesure que les expé­riences malsaines de l’en­vi­ron­ne­ment deviennent la norme pour la plupart des humains.

Freud a posé la ques­tion suivante : « Si l’évo­lu­tion de la civi­li­sa­tion présente de telles ressem­blances avec celle de l’in­di­vidu, et que toutes deux usent des mêmes moyens d’ac­tion, ne serait-on pas auto­risé à propo­ser le diagnos­tic suivant : la plupart des civi­li­sa­tions ou des époques cultu­relles — même l’hu­ma­nité entière peut-être — ne sont-elles pas deve­nues ‘névro­sées’ sous l’in­fluence des efforts de la civi­li­sa­tion même ? » ( cita­tion extraite de « Malaise dans la civi­li­sa­tion » — partie VIII, NdT)

Ce n’est pas « l’hu­ma­nité entière » qui est deve­nue névro­sée puisqu’il existe encore et qu’il a toujours existé des peuples premiers vivant en harmo­nie avec leur habi­tat. C’est la civi­li­sa­tion elle-même qui est démen­tielle. Derrick Jensen défi­nit la civi­li­sa­tion comme « une culture — c’est-à dire un complexe d’his­toires, d’ins­ti­tu­tions et d’ar­te­facts — qui à la fois mène à et émerge de la crois­sance de villes qui sont elles-mêmes défi­nies — afin de les distin­guer des camps, des villages etc… — comme des lieux où des personnes résident de façon plus ou moins perma­nente en un seul endroit à une densité telle que cela requiert l’im­por­ta­tion quoti­dienne de nour­ri­ture et d’autres produits de première néces­sité ».

La civi­li­sa­tion est démen­tielle parce que les civi­li­sés privent les terres sur lesquelles ils vivent de la possi­bi­lité de la perpé­tua­tion de la vie. A mesure que la civi­li­sa­tion s’étend, elle laisse autour d’elle un cercle de destruc­tion qui ne cesse de s’élar­gir. Les esprits humains qui se déve­loppent au cœur de ce cercle de destruc­tion ont vu leur expé­rience détruite, et trans­portent leur destruc­tion avec eux, détrui­sant toujours plus de terres. Chaque géné­ra­tion subsiste sur des terres toujours plus appau­vries que celles des géné­ra­tions précé­dentes. La catas­trophe envi­ron­ne­men­tale à laquelle nous devons faire face est le résul­tat de ce cycle insensé.

***

VI. L’en­vi­ron­ne­ment n’est pas infini. Tôt ou tard, les humains détrui­ront la possi­bi­lité d’en vivre.

Les rela­tions qui créent notre vie peuvent être réduites. Ceux que nous aimons meurent, les rivières s’as­sèchent, les sommets monta­gneux dispa­raissent et des espèces s’éteignent à jamais. Tandis que ce proces­sus s’in­ten­si­fie, la première chose qui se produit est la destruc­tion de la diver­sité de nos rela­tions. Pour emprun­ter l’ex­pres­sion de Richard Louv, nous commençons à souf­frir d’un « trouble de défi­cit de nature ». Avec la proli­fé­ra­tion des humains qui « occupent incon­si­dé­ré­ment tous les habi­tats de la planète », la plupart des rela­tions humaines deviennent des rela­tions entre humains.

R.D. Laing a écrit : « Si notre expé­rience est détruite, notre compor­te­ment sera destruc­tif. Si notre expé­rience est détruite, nous avons perdu qui nous sommes ». Si l’on élar­git la défi­ni­tion de « l’ex­pé­rience » de Laing de manière à y inclure les rela­tions non-humaines, alors nous commençons à comprendre que non seule­ment notre expé­rience est détruite mais aussi que la possi­bi­lité même d’ex­pé­rience est mena­cée.

Le monde maté­riel rend l’ex­pé­rience possible. Sans la chair dont notre corps et notre cerveau sont consti­tués, sans l’eau qui apporte des nutri­ments à notre corps et à notre cerveau, sans les miné­raux qui rendent possibles les impul­sions élec­triques, nous ne pour­rions faire l’ex­pé­rience de rien. Tandis que nous détrui­sons davan­tage de couches arables, que nous modi­fions le climat de manière irré­ver­sible, que nous empoi­son­nons les ressources en eau de la planète, nous nous rappro­chons de plus en plus du moment où la chair ne pourra plus se régé­né­rer, où l’eau devien­dra source de mort au lieu d’être source de vie, où les miné­raux seront tous empri­son­nés dans des poutres d’acier dévo­rées par la rouille et gisant là où elles se sont effon­drées sous le poids de l’in­sa­tia­bi­lité de la civi­li­sa­tion.

***

VII. Nous devons chan­ger le compor­te­ment humain. Pour chan­ger le compor­te­ment humain nous devons chan­ger les expé­riences humaines de l’en­vi­ron­ne­ment.

La méde­cine nous dit qu’il vaut mieux préve­nir que guérir. Et l’éra­di­ca­tion de la mala­die est la meilleure des préven­tions. L’éco­psy­cho­lo­gie ouvre la voie à l’éra­di­ca­tion de la psycho­pa­tho­lo­gie qui affecte actuel­le­ment la culture civi­li­sée. Si nous voulons empê­cher cette psycho­pa­tho­lo­gie de conta­mi­ner et de détruire les futures géné­ra­tions de vies humaines et non-humaines, nous devons fonda­men­ta­le­ment modi­fier les envi­ron­ne­ments malades, en voie de dispa­ri­tion et anthro­po­cen­triques dans lesquels se forge actuel­le­ment l’es­prit humain. Nous devons déman­te­ler physique­ment la civi­li­sa­tion pour offrir au monde natu­rel une chance de guérir, et des cultures humaines vrai­ment soute­nables qui fleu­ri­ront de nouveau à travers la planète.

J’ai main­te­nant plusieurs essais à mon actif, desti­nés à appuyer les argu­ments que je viens de déve­lop­per et j’ai reçu de nombreux retours. Peu de personnes sont en désac­cord avec moi, mais j’ai éprouvé un certain décou­ra­ge­ment en décou­vrant que bon nombre de mes lecteurs voient mon appel à déman­te­ler la civi­li­sa­tion prin­ci­pa­le­ment comme un proces­sus inté­rieur. Certains m’ont écrit que nous devrions « ré-ensau­va­ger nos esprits » (comme si cela était possible sans ré-ensau­va­ger les envi­ron­ne­ments qui produisent nos esprits) et que nous devrions pleu­rer la destruc­tion de la planète et des espèces (pendant que nous pleu­rons, la planète est chaque jour un peu plus détruite et davan­tage d’es­pèces dispa­raissent, qu’il faudra pleu­rer aussi je suppose, créant ainsi un cycle de lamen­ta­tions qui n’en finit pas). J’ai même été invité à vivre dans une commu­nauté, hors-réseau, en Amérique du Sud.

Mais la civi­li­sa­tion ne relève pas du mental. La civi­li­sa­tion est un proces­sus global et physique qui détruit la planète. Tant qu’elle engen­drera un chan­ge­ment clima­tique, l’aci­di­fi­ca­tion des océans, des défo­res­ta­tions et des déser­ti­fi­ca­tions massives, nous ne serons nulle part à l’abri.

Malheu­reu­se­ment, trop d’étu­diants en écopsy­cho­lo­gie qui sont conscients de tout cela, au lieu de faire face à la néces­sité de déman­te­ler les systèmes qui entraînent cet effon­dre­ment, se réfu­gient souvent derrière l’idée que seule la théra­pie person­nelle est possible et que la planète ne peut être sauvée qu’en soignant un esprit à la fois.

Comment James Hill­man, dont la contri­bu­tion fut si fruc­tueuse, a-t-il pu écrire, par exemple, que « la psycho­lo­gie, qui se consacre tant à l’éveil de la conscience humaine, doit s’éveiller elle-même à l’une des plus anciennes véri­tés humaines : nous ne pouvons être analy­sés ou soignés indé­pen­dam­ment de la planète ». Puis écrire litté­ra­le­ment dans la phrase suivante : « Je rédige cet appel pas tant pour ‘sau­ver la planè­te’ ni exhor­ter mes collègues théra­peutes à se recon­ver­tir à l’en­vi­ron­ne­men­ta­lis­me… Ce qui me préoc­cupe tout parti­cu­liè­re­ment est la psycho­thé­ra­pie… » ?

Comment Terrance O’Con­nor, psycho­logue prati­cien, peut-il, en répon­dant à la ques­tion « pourquoi devrions-nous souhai­ter des rela­tions matures ? », lors d’une confé­rence, s’adres­sant à des personnes divor­cées, faire cette décla­ra­tion fracas­sante : « A l’heure actuelle la planète est mourante ! … les rela­tions saines ne consti­tuent pas une fina­lité ésoté­rique. Il s’agit de notre survie et de la survie de la majeure partie de la vie sur cette terre » et puis conclure par ces mots : « En quoi consiste la respon­sa­bi­lité d’un théra­peute sur une planète mourante ? Méde­cin, guéris-toi toi-même » ? (cita­tion biblique, NdT)

La réponse réside dans la puis­sance de l’idéo­lo­gie que l’éco­psy­cho­lo­gie cherche à remettre en ques­tion et selon laquelle la destruc­tion plané­taire est réduite à un trouble indi­vi­duel de l’es­prit humain. Bien que l’éco­psy­cho­lo­gie recon­naisse judi­cieu­se­ment que l’es­prit humain est formé de rela­tions maté­rielles et que des menaces physiques pesant sur ces rela­tions sont des menaces physiques pesant sur l’es­prit humain, lorsque les écopsy­cho­logues se préoc­cupent avant tout de la psycho­thé­ra­pie, ils ne contri­buent que très peu à lutter contre la psycho­pa­tho­lo­gie. La psycho­thé­ra­pie écolo­gique, en tant que pratique desti­née à soigner des indi­vi­dus souf­frant de troubles mentaux, n’est qu’un panse­ment sur une bles­sure par balle.

Le monde natu­rel n’a nul besoin d’un surcroît d’éco­thé­ra­peutes, il a besoin d’éco-mili­tants. Il a besoin d’une résis­tance stra­té­gique et orga­ni­sée contre la civi­li­sa­tion. Je dis ça en tant que personne dont la vie a été sauvée par l’éco­thé­ra­pie. Ma vie ainsi que celle des rares privi­lé­giés qui ont la chance de pouvoir accé­der à l’éco­thé­ra­pie ne sont rien à côté de l’anéan­tis­se­ment de la vie sur Terre. Si nous ne concen­trons pas tous nos efforts à renver­ser physique­ment les systèmes qui détruisent la planète, aucune sorte de théra­pie ne nous sauvera.

Je me remé­more la lumière des étoiles baignant le visage de Thomas, paisi­ble­ment endormi. Je ne veux pas que mon neveu contracte les mala­dies qui poussent quelqu’un à solli­ci­ter l’aide d’un théra­peute — qu’il soit écolo­gique ou pas. Je veux qu’il vive dans un monde où la richesse physique de son expé­rience lui garan­tira un déve­lop­pe­ment psycho­lo­gique sain. Je veux qu’il vive dans un monde qui ne soit pas détruit.

Will Falk


Traduc­tion : Héléna Delau­nay

Édition : Nico­las Casaux

anticivilisation civilisation éco-militantisme écopsychologie écothérapie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

  1. « Nous devons changer le comportement humain »

    Les éveillés ne seront toujours que minoritaire.
    Il est peut être possible de changer le comportement d’une minorité mais les minorités n’ont pas les moyens de changer le monde.

    L’action est ce qui fait changer les choses mais l’action d’un petit nombre sera toujours associé à du terroriste (éco-terrorisme) et 100 civilisé seront toujours plus fort qu’un éco-militant.

    “Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire.”
    Albert Einstein