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L’écologie™ du spectacle et ses illusions vertes (espoir, « progrès » & énergies « renouvelables »)

L’éco­lo­gie™ du spec­tacle

Contre le dessè­che­ment de la pensée par la répé­ti­tion pares­seuse de sempi­ter­nels lieux communs ou par une fréné­sie concep­tua­li­sa­trice faisant souvent fi de toute rigueur, l’exer­cice scru­pu­leux de l’es­prit critique mérite, me semble-t-il, d’être instam­ment réha­bi­lité. […] J’en­tends par esprit critique l’at­ti­tude consis­tant à ne porter des juge­ments que sur ce que l’on s’est d’abord efforcé de comprendre ; à recou­rir autant que faire se peut à des sources d’in­for­ma­tion de première main plutôt qu’à des synthèses toutes faites ; à ne rien tenir pour défi­ni­ti­ve­ment acquis et à refu­ser par prin­cipe tout argu­ment d’au­to­rité ; à se méfier de l’ad­mi­ra­tion stéri­li­sante comme des aspi­ra­tions puériles à l’ori­gi­na­lité ; à toujours se deman­der si ce dont on parle existe réel­le­ment, pourquoi certains discours paraissent sédui­sants alors qu’ils ne résistent pas à un examen appro­fondi, et comment faire en sorte qu’une pensée soit à la fois logique­ment cohé­rente et empi­rique­ment véri­fiable, rigou­reu­se­ment argu­men­tée et ouverte à la discus­sion, même lorsque celle-ci prend une tour­nure polé­mique.

— Jean-Marc Mando­sio, D’or et de sable (2008)

En cette époque d’ac­cé­lé­ra­tion incon­trô­lée d’à peu près tous les aspects de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de désin­for­ma­tion média­tique orga­ni­sée par divers inté­rêts finan­ciers et de pouvoir, de crises en tous genres qui n’en finissent pas d’em­pi­rer, avec comme corol­laire une soif angois­sée, fréné­tique et gran­dis­sante de solu­tion­nisme et de bonnes nouvelles, un complexe de Cassandre déli­mite le cadre auto­risé du débat poli­tique (et écolo­gique). Pensée magique et aspi­ra­tion au posi­ti­visme viennent occul­ter les réali­tés derrière les « solu­tions » présen­tées par les médias de masse, par les poli­ti­ciens, par les corpo­ra­tions, par les gouver­ne­ments, et même par certains médias dits « alter­na­tifs » ou « indé­pen­dants ».

Cet aveu­gle­ment plus ou moins volon­taire est dénoncé par une poignée de voix bien trop peu relayées, sauf par quelques médias de second plan, et quelques collec­tifs large­ment incon­nus du grand public. En France, citons, pour exemple, les éditions de l’En­cy­clo­pé­die des Nuisances, le collec­tif greno­blois Pièces et Main d’Oeuvre (PMO), le mensuel La Décrois­sance, les collap­so­logues Pablo Servigne et Raphael Stevens, divers auteurs, anciens et actuels, comme Jacques Ellul, Bernard Char­bon­neau, Guy Debord, Pierre Four­nier, Armand Farra­chi, François Jarrige et Fabrice Nico­lino.

Notre collec­tif « Le Partage », récem­ment créé, s’ins­pire en partie des excel­lentes critiques qu’ils proposent, mais égale­ment de celles que formulent plusieurs auteurs anglo­phones, parfois jamais traduits en français, comme Lewis Mumford (qui a été traduit), Derrick Jensen (qui le sera bien­tôt), Lierre Keith, Will Falk, Cory Morning­star, Arund­hati Roy et bien d’autres. Nous essayons de propa­ger en France les analyses de l’or­ga­ni­sa­tion écolo­gique Deep Green Resis­tance (en français : Résis­tance écolo­gique profonde) créée aux Etats-Unis, à travers, par exemple, un livre que nous venons de publier : « Écolo­gie en résis­tance : Stra­té­gies pour une terre en péril (Vol. 1) », qui présente des textes et discours de Vandana Shiva, Derrick Jensen, Stepha­nie McMillan, Lierre Keith et Aric McBay. Si je cite tous ces collec­tifs et tous ces auteurs, c’est pour vous encou­ra­ger à décou­vrir leurs œuvres, qui sont cruciales et plus que jamais d’ac­tua­lité, si ce n’est pas déjà fait.

L’ar­ticle qui suit vise à briè­ve­ment expo­ser un des nombreux problèmes liés à cette aspi­ra­tion au posi­ti­visme, mais qui est essen­tiel : le mythe des éner­gies « renou­ve­lables ».

En effet, l’éco­lo­gie, dans le discours poli­tique domi­nant aussi bien que dans celui des médias « alter­na­tifs » ou « indé­pen­dants » et des prin­ci­pales ONG, tourne désor­mais, le plus souvent, autour du déploie­ment des sources d’éner­gie dites renou­ve­lables, présen­tées comme des inno­va­tions pouvant nous permettre de conci­lier le main­tien d’un certain confort indus­triel moderne et le respect de l’en­vi­ron­ne­ment ; les prin­ci­pales auto­ri­tés, gouver­ne­men­tales et scien­ti­fiques, de la civi­li­sa­tion indus­trielle ayant admis, in fine, que les éner­gies issues de combus­tibles fossiles et du nucléaire, étaient polluantes, écolo­gique­ment destruc­trices, outre qu’elles dépen­daient de ressources finies.

Du gouver­ne­ment des États-Unis à celui de la Chine, en passant par celui de la France, de l’ar­mée des USA à Jean-Luc Mélen­chon, du Réseau Sortir du nucléaire à l’as­so­cia­tion negaWatt, des Coli­bris à Vinci Ener­gies, tous en font désor­mais la promo­tion. Bien sûr, les moti­va­tions diffèrent, du moins en appa­rence.

Dans les faits, le déploie­ment de ces tech­no­lo­gies s’avère anti-écolo­gique et anti-démo­cra­tique. Par souci de conci­sion, ce qui suit est une compi­la­tion de quelques raisons pour lesquelles lesdites éner­gies « renou­ve­lables » sont une illu­sion marke­ting de plus — s’ins­cri­vant dans la longue lignée d’illu­sions promues par les idéo­logues du progrès — qui nous mène, et la planète avec nous, droit au mur.

Voici les prin­ci­paux points qui posent problème :

  1. Ces tech­no­lo­gies néces­sitent des matières premières non-renou­ve­lables, en grandes quan­ti­tés, et donc des pratiques extrac­ti­vistes nuisibles pour l’en­vi­ron­ne­ment, comme toutes les acti­vi­tés minières, ce qui n’est jamais discuté par leurs promo­teurs. L’in­dus­trie des panneaux solaires, pour prendre l’in­dus­trie perçue comme la plus « propre », requiert, entre autres, les maté­riaux suivants, listés en avril 2016 par le site Resource Inves­tor : l’ar­se­nic (semi-conduc­teur), l’alu­mi­nium, le bore (semi-conduc­teur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photo­vol­taïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photo­vol­taïques), le gallium, l’in­dium (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), le mine­rai de fer (acier), le molyb­dène (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), le phos­phore, le sélé­nium, le sili­cium, l’argent, le tellure et le titane. L’in­dus­trie de l’éo­lien requiert elle aussi une longue liste de maté­riaux dont l’alu­mi­nium, l’acier, des métaux stra­té­giques (terres rares, comme le néodyme), etc., pour la fabri­ca­tion des 3000 pièces qui composent une éolienne. Même chose en pire pour l’in­dus­trie de l’hy­dro­lien. Une partie de ces maté­riaux pour­rait effec­ti­ve­ment prove­nir du recy­clage, mais pas la tota­lité, et de toute manière, le recy­clage engendre des pertes, étant limité lui aussi (entre autres en raison de la complexité des alliages métal­liques de plus en plus utili­sés). En matière de tech­no­lo­gies dites « vertes » cela ne semble poser problème à personne d’en­cou­ra­ger des pratiques extrac­ti­vistes — tant que ce sont d’autres gens qui se retrouvent obli­gés de travailler dans des mines, et que les dégâts envi­ron­ne­men­taux sont expor­tés (les habi­tants des envi­rons du lac de Baotou, en Chine, en savent quelque chose). L’in­dus­trie des batte­ries au lithium qui servent au stockage des soi-disant éner­gies « vertes » est elle aussi socia­le­ment et écolo­gique­ment destruc­trice, ce qu’ex­pose le Washing­ton Post dans une série d’ar­ticles sur les pratiques extrac­ti­vistes qu’elle requiert (dans les montagnes d’Amé­rique latine, par exemple). On entend désor­mais parler de nouvelles tech­no­lo­gies de panneaux solaires basées sur le graphite, anti­ci­pons alors, les consé­quences désas­treuses de son extrac­tion sont égale­ment rappor­tées par le Washing­ton Post (désolé pour les non-anglo­phones, nous n’avons malheu­reu­se­ment pas de dossiers en français sur ces sujets). Les tech­no­lo­gies dites « renou­ve­lables » impliquent toujours des pratiques extrac­ti­vistes nuisibles pour l’en­vi­ron­ne­ment. D’au­tant plus en raison de l’échelle colos­sale (plané­taire) à laquelle leur déve­lop­pe­ment est envi­sagé. Si l’on prend en compte toute l’éner­gie grise néces­saire à leur concep­tion et à leur déploie­ment, leur carac­tère soute­nable et écolo­gique est immé­dia­te­ment remis en ques­tion, tout comme leur carac­tère démo­cra­tique (travail dans les mines, etc.). Pour para­phra­ser Aldo Leopold, si une pratique est écolo­gique lorsqu’elle tend à préser­ver l’in­té­grité, la stabi­lité et la beauté de la commu­nauté biotique, ni la fabri­ca­tion ni l’usage des tech­no­lo­gies « renou­ve­lables » ne sont écolo­giques. Lorsqu’on fait la promo­tion d’une tech­no­lo­gie, quelle qu’elle soit, il faut s’as­su­rer de connaître tout ce qu’elle requiert — bien que ce ne soit pas évident, puisque rien n’est fait pour l’en­cou­ra­ger. Il n’est ni correct ni juste de promou­voir des tech­no­lo­gies impliquant des exploi­ta­tions sociales et des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales, même si celles-ci se font à l’autre bout du monde.
  1. Ces pratiques extrac­ti­vistes sont dépen­dantes des combus­tibles fossiles, ainsi que l’ex­plique le cher­cheur améri­cain Ozzie Zehner — dont nous avons traduit une excel­lente inter­view — dans son livre « Green Illu­sions : The Dirty Secrets of Clean Energy and the Future of Envi­ron­men­ta­lism » (qui n’a malheu­reu­se­ment pas été traduit, et dont le titre français serait : « Les illu­sions vertes: les vilains secrets de l’éner­gie propre et le futur de l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme »). Ozzie Zehner explique ainsi que nous devrions parler d’éner­gies alter­na­tives « déri­vés des combus­tibles fossiles », et pas d’éner­gies « renou­ve­lables », ou « vertes », ou « propres ». Le site web IEEE Spec­trum, un maga­zine anglo­phone édité par l’ins­ti­tut des ingé­nieurs en élec­tri­cité et élec­tro­nique (Insti­tute of Elec­tri­cal and Elec­tro­nics Engi­neers IEEE), a d’ailleurs publié, en 2016, un article inti­tulé « To get wind power you need oil » (en français : « Pour obte­nir de l’éner­gie éolienne, nous avons besoin de pétrole ») dans lequel il expose la dépen­dance au pétrole de la fabri­ca­tion des éoliennes, et ce pour encore « très long­temps ». Dans la même veine, le site web de The Energy Collec­tive, un forum repre­nant les meilleures analyses sur l’éner­gie et le climat, a publié un article inti­tulé « Can You Make a Wind Turbine Without Fossil Fuels? » (En français : « peut-on construire une éolienne sans combus­tibles fossiles ? ») dans lequel il conclut que c’est loin d’être le cas. Dans l’in­ter­view d’Oz­zie Zehner précé­dem­ment mention­née, il ajoute égale­ment que les emplois « verts » et les éner­gies vertes « ne servi­ront à rien dans la réso­lu­tion de la crise que nous traver­sons, qui n’est pas une crise d’éner­gie mais plutôt de consom­ma­tion ». Gail Tver­berg, analyste et auteure qui étudie les problèmes liés à la ques­tion éner­gé­tique, vient de publier un article (le 30 janvier 2017) dans lequel elle explique qu’il faudra 860 ans pour que l’uti­li­sa­tion de combus­tibles fossiles soit tota­le­ment aban­don­née (en l’an 2877, donc). Dans son dernier rapport sur « Les chiffres clés des éner­gies renou­ve­lables », en date de 2016, l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie (Inter­na­tio­nal Energy Agency, IEA) calcule que le solaire et l’éo­lien four­nissent aujourd’­hui moins de 1% de l’éner­gie totale utili­sée par les humains. C’est-à-dire qu’a­près 30 ou 40 années de déploie­ment de ces éner­gies, leur impor­tance reste déri­soire et négli­geable au regard de la consom­ma­tion éner­gé­tique de la civi­li­sa­tion indus­trielle. De la poudre aux yeux.
  1. En plus de ne pas être démo­cra­tique, puisqu’elle encou­rage des exploi­ta­tions sociales mondia­li­sées, la promo­tion de ces tech­no­lo­gies « vertes » béné­fi­cie avant tout aux grands groupes indus­triels, et renforce donc le contrôle corpo­ra­tiste. Quelques exemples de tailles : le conglo­mé­rat indus­triel Adani (qui inves­tit égale­ment dans les acti­vi­tés minières, dans le char­bon, etc.) possède la plus grande centrale solaire du monde, en Inde ; le groupe Vinci s’oc­cupe du déve­lop­pe­ment de centrales solaires en France, au Séné­gal, et ailleurs ; l’ar­mée US est un des plus grands promo­teurs des tech­no­lo­gies « renou­ve­lables » et en parti­cu­lier des centrales solaires, qui fleu­rissent sur ses bases mili­taires ; la deuxième plus grande centrale solaire du monde (qui a été détrô­née par la construc­tion en Inde de celle du groupe Adani) appar­tient au groupe Berk­shire Hatha­way, un conglo­mé­rat et une société d’in­ves­tis­se­ment US, dirigé par Warren Buffett et Char­lie Munger, qui compte Bill Gates à son direc­toire et qui est, selon le Forbes Global 2000, la quatrième entre­prise mondiale (on ne va pas détailler plus, vous compre­nez bien qu’elle possède des inves­tis­se­ments dans à peu près tout). Pour plus de rensei­gne­ments, suivez ce lien. Rappe­lons égale­ment qu’En­gie (ancien­ne­ment GDF Suez), Vinci et Areva s’as­so­cient pour déve­lop­per l’éo­lien en France. Les acti­vistes du mouve­ment écolo­gique qui font la promo­tion de ces tech­no­lo­gies se changent ainsi en lobbyistes au service de grands groupes indus­triels, comme l’ex­plique Derrick Jensen.

  1. En plus des dommages liés à l’ex­trac­ti­visme et à la dépen­dance des combus­tibles fossiles, le déve­lop­pe­ment des éner­gies dites « vertes » est à l’ori­gine d’autres destruc­tions écolo­giques. On peut s’en rendre compte en analy­sant un certain type d’ar­ticles menson­gers (dont les titres sont de l’ordre de : « Le Costa Rica tourne à 100 % avec des éner­gies renou­ve­lables »), qui parti­cipe à la créa­tion d’un mythe qui entoure les sources d’éner­gie dites « renou­ve­lables ». Confon­dant très souvent éner­gie et élec­tri­cité, ou assi­mi­lant les deux (premier mensonge), ces éléments de désin­for­ma­tion encensent une des indus­tries les plus domma­geables pour le monde natu­rel : l’in­dus­trie des barrages, qui anéan­tit la biodi­ver­sité des rivières qu’elle déforme, qui parti­cipe au réchauf­fe­ment clima­tique (le célèbre clima­to­logue James Hansen dit des barrages qu’ils sont des « usines à méthane »), et qui entraîne des expul­sions et des dépla­ce­ments massifs de popu­la­tion (dénon­cés, entre autres, par Arund­hati Roy dans son magni­fique essai publié en France sous le titre « Le coût de la vie »). Pour plus de détails sur les destruc­tions écolo­giques et sociales qu’en­gendrent les barrages, vous pouvez lire notre article : « Les illu­sions vertes : le cas des barrages (& non, le Costa Rica n’est pas un para­dis écolo­gique) ». Souli­gnons une autre nuisance écolo­gique grave. La prin­ci­pale source d’éner­gie soi-disant « renou­ve­lable », en Europe, corres­pond actuel­le­ment à la produc­tion d’élec­tri­cité issue de l’in­ci­né­ra­tion de biomasse, dont le Guar­dian, et d’autres quoti­diens de premier plan, ont récem­ment révélé qu’elle entraîne la destruc­tion des forêts d’Eu­rope, d’Amé­rique et d’ailleurs, dont les arbres sont impor­tés pour être brûlés. Pour plus de rensei­gne­ments sur la catas­trophe écolo­gique de cette produc­tion d’éner­gie à partir de biomasse, vous pouvez lire notre article : « Les illu­sions vertes : brûler des forêts (ou des mono­cul­tures d’arbres) pour l’élec­tri­cité ».
  1. La destruc­ti­vité écolo­gique de la civi­li­sa­tion indus­trielle ne relève pas que de sa produc­tion d’éner­gie. Bien avant le début de l’uti­li­sa­tion des combus­tibles fossiles, la civi­li­sa­tion, le type de société humaine basé sur la crois­sance de villes, avait déjà appau­vri la biodi­ver­sité mondiale, altéré le climat, et massi­ve­ment déboisé la planète. Cepen­dant, la produc­tion indus­trielle d’élec­tri­cité induit l’ac­cé­lé­ra­tion expo­nen­tielle des destruc­tions. Et plus on augmente la quan­tité d’éner­gie dispo­nible, plus les destruc­tions se multi­plient ; contrai­re­ment aux fantasmes de beau­coup d’éco­lo­gistes, qui vendent la peau de l’ours avant de l’avoir tué, en basant leurs raison­ne­ments sur l’hy­po­thèse large­ment absurde et impro­bable, en l’état actuel des choses, selon laquelle la majo­rité des citoyens aspi­re­rait à la sobriété dans tous les domaines, et serait guidée par une menta­lité écolo­giste. Ce qui est faux, et relève d’une inver­sion des réali­tés. Loin d’être mises au service d’une illu­soire tran­si­tion éner­gé­tique, les éner­gies dites « renou­ve­lables » s’ajoutent aux autres, qui conti­nuent à se déve­lop­per (on construit des centrales à char­bon et nucléaires dans le monde entier, en Asie, en Amérique, en Afrique, en Océa­nie, et en Europe, où plus de 10 pays construisent ou plani­fient la construc­tion de réac­teurs) : toutes alimentent la crois­sance et l’éta­le­ment de la société de consom­ma­tion indus­trielle. Ce que rappelle Jean-Baptiste Fres­soz dans son texte « Pour une histoire déso­rien­tée de l’éner­gie » :

    « Du fait de la crise clima­tique, l’his­toire de l’éner­gie connaît actuel­le­ment un regain d’in­té­rêt. Selon certains histo­riens, l’exa­men des “tran­si­tions éner­gé­tiques” du passé permet­trait d’élu­ci­der les condi­tions écono­miques propices à l’avè­ne­ment d’un système éner­gé­tique renou­ve­lable. Cette histoire de l’éner­gie à visée gestion­naire repose sur un sérieux malen­tendu : ce qu’elle étudie sous le nom de “tran­si­tion éner­gé­tique” corres­pond en fait très préci­sé­ment à l’in­verse du proces­sus qu’il convient de faire adve­nir de nos jours.

    La mauvaise nouvelle est que si l’his­toire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de tran­si­tion éner­gé­tique. On ne passe pas du bois au char­bon, puis du char­bon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’his­toire de l’éner­gie n’est pas celle de tran­si­tions, mais celle d’ad­di­tions succes­sives de nouvelles sources d’éner­gie primaire. L’er­reur de pers­pec­tive tient à la confu­sion entre rela­tif et absolu, entre local et global : si, au 20ème siècle, l’usage du char­bon décroît rela­ti­ve­ment au pétrole, il reste que sa consom­ma­tion croît conti­nû­ment, et que globa­le­ment, on n’en a jamais autant brûlé qu’en 2013.

    S’ex­traire de l’ima­gi­naire tran­si­tion­niste n’est pas aisé tant il struc­ture la percep­tion commune de l’his­toire des tech­niques, scan­dée par les grandes inno­va­tions défi­nis­sant les grands âges tech­niques. À l’âge du char­bon succé­de­rait celui du pétrole, puis celui (encore à venir) de l’atome. On nous a récem­ment servi l’âge des éner­gies renou­ve­lables, celui du numé­rique, de la géné­tique, des nanos etc. Cette vision n’est pas seule­ment linéaire, elle est simple­ment fausse : elle ne rend pas compte de l’his­toire maté­rielle de notre société qui est fonda­men­ta­le­ment cumu­la­tive. »

    La bulle auto­cen­trée dans laquelle certains écolo­gistes semblent réflé­chir ne reflète pas du tout les aspi­ra­tions des popu­la­tions du monde, qui ne se préoc­cupent majo­ri­tai­re­ment pas (ou de manière tout à fait secon­daire) des problèmes envi­ron­ne­men­taux — d’où les explo­sions de ventes de smart­phones, de tablettes et d’autres gadgets élec­tro­niques en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, d’où le fait qu’1,4 milliards de foyers sur les 1,8 que compte l’hu­ma­nité possèdent au moins une télé­vi­sion (!), un nombre qui ne cesse de croître. Elle oublie qu’elle ne concerne qu’une mino­rité d’in­di­vi­dus au sein des pays les plus déve­lop­pés, et ignore les volon­tés de ceux qui gouvernent et orientent véri­ta­ble­ment la société indus­trielle, comme les diri­geants corpo­ra­tistes, à l’ins­tar de Jeff Bezos, PDG d’Ama­zon, qui déclare que :

    « Nous ne voulons pas vivre dans un monde rétro­grade. Nous ne voulons pas vivre sur une Terre où nous devrions geler la crois­sance de la popu­la­tion et réduire l’uti­li­sa­tion d’éner­gie. Nous profi­tons d’une civi­li­sa­tion extra­or­di­naire, alimen­tée par de l’éner­gie, et par la popu­la­tion. […] Nous voulons que la popu­la­tion conti­nue à croître sur cette planète. Nous voulons conti­nuer à utili­ser plus d’éner­gie par personne. »

    Ainsi, le pire et le prin­ci­pal problème que pose la promo­tion des éner­gies « renou­ve­lables » relève du fait que leur déve­lop­pe­ment est au service de la propa­ga­tion de la société de crois­sance indus­trielle, du système écono­mique de produc­tion et de consom­ma­tion d’objets plas­tiques et élec­tro­niques tous plus polluants les uns que les autres, et fina­le­ment d’une seule culture, au détri­ment de la pléiade cultu­relle que la planète abri­tait aupa­ra­vant. Ce qui appa­raît clai­re­ment lorsqu’on observe ce qui se passe en Afrique, où le déve­lop­pe­ment des éner­gies dites « renou­ve­lables » (qui s’opère en paral­lèle au déve­lop­pe­ment des éner­gies pas renou­ve­lables du tout), permet et encou­rage l’achat de télé­vi­sions, de réfri­gé­ra­teurs, de smart­phones, d’or­di­na­teurs, etc. Même chose dans le Paci­fique, avec l’exemple frap­pant et flagrant de l’ar­chi­pel des Toke­lau. Les éner­gies renou­ve­lables, à l’ins­tar des éner­gies non-renou­ve­lables, servent à propa­ger la moder­nité (la culture occi­den­tale) à travers le globe, puisque l’hé­ré­sie de notre temps, c’est de ne pas avoir l’élec­tri­cité (et l’ac­cès aux possi­bi­li­tés de consom­ma­tion indus­trielle), et que les nouveaux messies sont ses promo­teurs. Sous couvert de philan­thro­pie, des campagnes de déploie­ment du réseau élec­trique mondial et des infra­struc­tures de trans­port promettent de sortir tous les peuples des ténèbres dans lesquelles ils évoluent encore. Les autoch­tones qui refusent l’élec­tri­cité, comme ceux de la Sierra Nevada, en Colom­bie, et qui se battent contre ce « déve­lop­pe­ment » (contre ce que l’Oc­ci­dent présente comme « le progrès »), ne sont pas média­ti­sés, bien que ce soit de leurs modes de vie que nous devrions nous inspi­rer. Les tech­no­lo­gies « vertes » servent donc à diffu­ser un seul mode de vie, d’être, et surtout d’avoir, une mono­cul­ture de consom­ma­tion indus­trielle. Sachant que toutes les indus­tries de produc­tion de biens en tous genres (élec­tro-métallo-plas­tiques) sont polluantes et insou­te­nables (cf. la crois­sance quasi-expo­nen­tielle des déchets élec­tro­niques, qui polluent lour­de­ment les sols, les océans et l’at­mo­sphère, sont peu recy­clés et recy­clables, et sont encore large­ment déver­sés dans les pays en déve­lop­pe­ment). En d’autres termes, la foca­li­sa­tion de la ques­tion écolo­gique sur la seule problé­ma­tique de la produc­tion éner­gé­tique permet de dissi­mu­ler l’am­pleur de ce qui pose réel­le­ment problème : à savoir que toutes les produc­tions indus­trielles sont polluantes, que toutes sont toxiques, que toutes sont insou­te­nables (de l’in­dus­trie chimique, à l’in­dus­trie textile, en passant par les indus­tries agri­cole, auto­mo­bile, élec­tro-infor­ma­tique, du jouet, de l’ar­me­ment, cosmé­tique, etc.). En résumé, l’in­dus­trie des éner­gies « renou­ve­lables » se déve­lop­pera de plus en plus mais cela ne règlera aucun des problèmes liés à l’in­sou­te­na­bi­lité totale de la civi­li­sa­tion indus­trielle et de son écono­mie mondia­li­sée.Pour illus­trer ce point, l’exemple de l’in­dus­trie de la construc­tion : Étant donné le niveau de dépen­dance et d’in­ter­dé­pen­dance en termes de ressources et de main d’œuvre inhé­rent à l’éco­no­mie indus­trielle, qui est inévi­table étant donné la répar­ti­tion des matières premières néces­saires aux tech­no­lo­gies complexes (et donc aux « renou­ve­lables »), les éner­gies « vertes » sont d’au­tant plus anti-écolo­giques qu’elles dépendent des infra­struc­tures de trans­port et donc du secteur de la construc­tion de la société indus­trielle, eux-mêmes large­ment insou­te­nables. Ainsi que le formule l’en­tre­prise de construc­tion britan­nique privée Will­mott Dixon dans un dossier sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) : « Près de la moitié des ressources non-renou­ve­lables que l’hu­ma­nité consomme est utili­sée par l’in­dus­trie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins soute­nables au monde ». Sachant que la longueur du réseau mondial de routes et d’au­to­routes, déjà insou­te­nable, donc, va plus que doubler d’ici 2050 (« D’ici  2050 la longueur des routes béton­nées du monde aura augmenté de 40 à  65 millions de kilo­mètres », explique William Laurance, profes­seur à l’uni­ver­sité James Cook en Austra­lie, dans un article que nous avons traduit). Sachant égale­ment que la surface totale des zones urbaines du monde devrait tripler au cours des quatre prochaines décen­nies, comme l’a récem­ment rapporté le Guar­dian (imagi­nez donc, « l’in­dus­trie de la construc­tion » est « l’une des moins soute­nables au monde », et pour­tant les construc­tions ne vont faire que croître au cours des prochaines décen­nies). Et sachant que la segmen­ta­tion du monde natu­rel (des « écosys­tèmes ») par le réseau routier actuel est d’ores et déjà insou­te­nable pour la biodi­ver­sité plané­taire, pour les commu­nau­tés natu­relles que sont les forêts et les prai­ries, comme l’in­diquent de nombreuses études sur l’im­pact des routes. En quoi le déploie­ment des tech­no­lo­gies dites « renou­ve­lables » va-t-il résoudre ce problème de l’im­pact insou­te­nable et crois­sant de l’in­dus­trie de la construc­tion sur la planète ? A priori, il ne va faire que l’ag­gra­ver, ce qu’il fait déjà.

Il est un sujet crucial dont peu de gens discutent, et qui est pour­tant au cœur de tout ce que nous venons d’écrire : la déme­sure, l’échelle et la complexité inhu­maines (qui dépassent l’en­ten­de­ment) de nos socié­tés indus­trielles, ou de la société indus­trielle puisque son fonc­tion­ne­ment est à peu près le même, de Paris à Kuala Lumpur. Tant que l’être humain vivait en commu­nau­tés restreintes, rela­ti­ve­ment auto­suf­fi­santes et auto­nomes, il était en mesure de comprendre et de maîtri­ser — indi­vi­duel­le­ment, ou au moins de manière collec­tive, à l’aide des autres membres de sa commu­nauté — les tech­no­lo­gies qu’il avait à sa dispo­si­tion. Aujourd’­hui, la majo­rité d’entre nous igno­rons tout des tech­no­lo­gies que nous utili­sons au quoti­dien (en quoi, où et par qui votre brosse à dent a-t-elle été fabriquée ? Votre réfri­gé­ra­teur ? Votre montre ? Votre voiture ? D’où viennent et quels sont les maté­riaux dont votre loge­ment est construit ? Dont les panneaux solaires sont fabriqués ? Les éoliennes ? Les barrages ? Les sondes spatiales envoyées dans l’es­pace par les insti­tu­tions qui vous gouvernent, et avec vos impôts ? Les armes dont votre gouver­ne­ment fait mondia­le­ment commerce ? etc.). De la même manière, la plupart d’entre nous ne connais­sons pas les codes légis­la­tifs qui régissent nos vies, n’avons pas lu la consti­tu­tion, ne sommes abso­lu­ment pas en mesure de suivre au quoti­dien toutes les déci­sions des diffé­rents éche­lons gouver­ne­men­taux concer­nant la poli­tique inté­rieure de notre pays, encore moins concer­nant la poli­tique étran­gère, et encore moins celles des gouver­ne­ments étran­gers. En bref, la complexité — crois­sante — de la société indus­trielle nous dépos­sède de toute maîtrise sur notre destin indi­vi­duel autant que collec­tif. Les dispo­si­tions qui la régissent sont l’af­faire d’une élite de spécia­listes et de diri­geants étatiques et corpo­ra­tistes. La liberté moderne tant vantée n’est qu’une illu­sion marke­ting qui dissi­mule une soumis­sion au fonc­tion­ne­ment rigide et impi­toyable d’un système tech­no­lo­gique déme­suré, qui n’offre pour seule liberté qu’un choix de consom­ma­teur entre diffé­rentes marques et diffé­rents produits, et qui impose la servi­tude moderne du sala­riat. La seule manière de retrou­ver la vraie liberté, qui relève de l’au­to­no­mie et de l’au­to­suf­fi­sance, est de réduire la chaîne de dépen­dance des tech­niques utili­sées afin qu’elle soit circons­crite dans le champ de l’en­ten­de­ment et de la maitrise commu­nau­taires. Ce qui corres­pond à la distinc­tion entre tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques formu­lée par Lewis Mumford, et méri­te­rait d’être appro­fondi par la lecture des auteurs techno-critiques mention­nés au début de cet article.

Rappe­lons et préci­sons que les éner­gies issues de combus­tibles fossiles, ainsi que l’éner­gie nucléaire, sont bien évidem­ment anti-écolo­giques, et que si nous critiquons ici les éner­gies dites « renou­ve­lables », ce n’est pas pour défendre les premières, mais simple­ment pour expo­ser en quoi toutes les produc­tions indus­trielles d’élec­tri­cité devraient être aban­don­nées (sachant, de toutes manières, qu’elles le seront à terme, et à court terme d’ailleurs, que nous le voulions ou pas, en raison de leur carac­tère large­ment insou­te­nable, ici exposé). Ce qui prive­rait effec­ti­ve­ment la partie la plus privi­lé­giée de l’hu­ma­nité du confort indus­triel moderne, et ce qui l’obli­ge­rait à réap­prendre à vivre de manière auto­nome, en rela­tion directe avec son envi­ron­ne­ment. Mais ce qui la libè­re­rait égale­ment d’une exis­tence creuse, auto­ma­ti­sée, stan­dar­di­sée, et de sa servi­tude envers un système machi­niste insensé et incon­trôlé. Et ce qui mettrait un terme à la destruc­tion de la planète. La peur de souf­frir d’un manque en renonçant au confort indus­triel, ou en en étant privé, est une réac­tion compré­hen­sible. D’ailleurs, Rex Tiller­son, PDG d’ExxonMo­bil — une des plus impor­tantes socié­tés pétro­lières et gazières du monde — que Donald Trump a nommé secré­taire d’État des USA, a déclaré en 2013 : « A quoi cela sert-il de sauver la planète si l’hu­ma­nité souffre ? ». Ce qu’il faut comprendre, et ce dont il faut se rappe­ler, c’est que jusqu’au début du 20ème siècle, l’hu­ma­nité avait survécu et pros­péré sans le confort indus­triel moderne, et, accro­chez-vous, qu’à travers le globe, beau­coup d’exis­tences étaient heureuses, que la vie ne se rédui­sait pas à la torture sombre et violente dépeinte par la culture domi­nante. L’hu­ma­nité n’a pas « souf­fert » jusqu’à l’in­ven­tion de l’élec­tri­cité et de l’éco­no­mie indus­trielles. Il est grotesque et très présomp­tueux de prétendre que la moder­nité a apporté le bonheur, ce qui, au vu du mal-être mondia­lisé, de l’ex­plo­sion du stress, des burnouts, des angoisses et des troubles mentaux, des taux de suicides et des pres­crip­tions d’an­ti­dé­pres­seurs, est aisé­ment contes­table. (Tout ceci méri­te­rait de bien plus amples discus­sions sur l’idée de progrès et sa réalité, et sur l’his­toire et la façon dont elle est présen­tée). Mais, bien sûr, ce que Rex Tiller­son enten­dait par sa ques­tion était plutôt : « A quoi cela sert-il de sauver la planète si mon compte en banque et mon pouvoir en souffrent ? » ou « A quoi cela sert-il de sauver la planète si nous, les indus­triels du monde riche, la classe domi­nante des privi­lé­giés, ne sommes plus en mesure de béné­fi­cier de la souf­france et de l’ex­ploi­ta­tion du tiers-monde et du monde natu­rel ? »

Bien sûr, dans une culture large­ment conta­mi­née par le culte du progrès, véri­table reli­gion moderne, tout ce qui relève du renon­ce­ment est héré­sie. Dès lors, l’es­pé­rance commune consiste à croire qu’il est possible de sauver la planète de la destruc­tion, de faire de nos socié­tés des socié­tés démo­cra­tiques et écolo­giques, sans jamais avoir à renon­cer à quoi que ce soit, et surement pas à l’élec­tri­cité indus­trielle. Les sacri­fices admis relèvent, au mieux, de l’al­ter­na­tive, de la substi­tu­tion. Le marke­ting se charge de faire croire que les éner­gies « vertes » rempla­ce­ront les éner­gies sales, la nour­ri­ture indus­trielle devient de la nour­ri­ture indus­trielle bio™, ou équi­ta­ble™, comme les télé­phones portables (le fair phone, télé­phone équi­table), les voitures deviennent des éco-voitu­res™, la construc­tion de l’éco-construc­tion™, le plas­tique du bioplas­tique™, et ainsi de suite. Une illu­sion de chan­ge­ment qui ne résout rien, comme nous le consta­tons tous les jours ; l’in­verse du si précieux conseil d’Hip­po­crate : « Si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui deman­der s’il est prêt à suppri­mer les causes de sa mala­die. Alors seule­ment il est possible de l’éli­mi­ner. » L’idée obses­sion­nelle de progrès (tech­no­lo­gique ou social), au centre de la culture domi­nante, n’a aucun sens et aucun autre but que sa propre perpé­tua­tion (mais que le marke­ting a brillam­ment asso­cié au bonheur, avec lequel elle n’a pour­tant rien à voir). Elle nous pousse à conser­ver les causes de notre mala­die, à les rendre dura­ble™, à les aména­ger, mais jamais — Dieu (qui est tech­no­lo­gie) nous en garde ! — à les suppri­mer, à y renon­cer. Ainsi, la croyance en un progrès tech­no­lo­gique pouvant faire adve­nir un monde écolo-démo­cra­tique parfait perpé­tue la mala­die.

Tandis que sur le terrain, la promo­tion et le déve­lop­pe­ment des éner­gies « vertes » ne béné­fi­cient pas au monde natu­rel, aux plantes et aux animaux non-humains, qui souffrent direc­te­ment de l’im­plan­ta­tion de ces nouvelles machines indus­trielles, des barrages aux centrales solaires en passant par les usines à biomasse et par les parcs éoliens, et indi­rec­te­ment, en raison des points expo­sés dans ce texte. (Nous pour­rions souli­gner l’exemple de la centrale solaire de Cestas, en France, près de Bordeaux, la plus grande d’Eu­rope, qui a néces­sité l’abat­tage de 250 hectares de pinède ; un projet du consor­tium Eiffage, Schnei­der Elec­tric, Krin­ner). Elles ne béné­fi­cient pas non plus aux êtres humains que ces nouvelles indus­tries exploitent, ou à ceux que la société indus­trielle conti­nue et conti­nuera à exploi­ter, et à tous ceux, humains et non-humains, qui vien­dront au monde sur une Terre au climat détraqué, à la biodi­ver­sité forte­ment appau­vrie, et dont l’air, l’eau et le sol seront conta­mi­nés.

Pour toutes ces raisons, il est essen­tiel que nous compre­nions, et que nous nous rappe­lions, que les besoins du monde natu­rel sont plus impor­tants que les besoins des écono­mies, et des socié­tés humaines, puisque sans un envi­ron­ne­ment sain, aucune société n’existe, ni aucune écono­mie. Et le monde natu­rel a besoin que nous déman­te­lions autant d’usines que possible, et qu’au mini­mum nous cessions d’en construire ; il a besoin que nous mettions fin aux produc­tions en masse de l’in­dus­tria­lisme, et qu’au mini­mum nous les rédui­sions de manière dras­tique, et qu’au strict mini­mum nous stop­pions leur crois­sance ; il a besoin que nous délais­sions une large partie de nos infra­struc­tures de trans­port et de commu­ni­ca­tion, et qu’au mini­mum nous cessions de les étendre, et ainsi de suite. Ce à quoi le déve­lop­pe­ment des éner­gies « renou­ve­lables » ne parti­cipe pas.

La magni­tude du carac­tère insou­te­nable de la civi­li­sa­tion indus­trielle est large­ment occul­tée par les grands médias, qui n’en soulignent presque jamais les diffé­rentes problé­ma­tiques, et qui les relient plus rare­ment encore. La tête dans le guidon du quoti­dien, du métro-boulot-dodo, et l’es­prit hypno­tisé par les infor­ma­tions filtrées et stan­dar­di­sées que diffusent les haut-parleurs cultu­rels de la société de masse, nous évoluons majo­ri­tai­re­ment dans une réalité fabriquée de toutes pièces, par et pour certains groupes d’in­té­rêts.

C’est pourquoi il est si rare de lire ce genre d’ana­lyse dans les médias grand public, dont le fonc­tion­ne­ment, et les lignes édito­riales (ou plutôt, la ligne édito­riale) impliquent de ne pas commu­niquer de critiques aussi « radi­cales » de la civi­li­sa­tion et de son carac­tère anti-écolo­gique ; de ne pas relayer les pers­pec­tives d’un effon­dre­ment inéluc­table qui empor­tera ce que tant prennent pour les accom­plis­se­ments les plus impor­tants de l’hu­ma­nité, ce sans quoi la plupart ne s’ima­ginent plus vivre (ayant perdu les savoir-faire qui le permet­traient). Faute de quoi ils risque­raient d’ébran­ler la paix ou plutôt, la léthar­gie sociale qui garan­tit la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle sur ses tendances destruc­trices. Par consé­quent, les rares tribunes « écolo­giques » que les médias de masse se permettent de diffu­ser sont celles qui promettent des sorties de crise en forme de lende­mains qui chantent, à l’aide de pseudo-solu­tions tech­no­lo­giques n’im­pliquant presque aucun renon­ce­ment, du genre de celles que nous expo­sons ici, et qui sont autant de nouvelles nuisances pour le monde natu­rel. Tandis que nous rappor­tons la néces­sité d’une trans­for­ma­tion fonda­men­tale et plané­taire de tous nos modes de vie, d’un réap­pren­tis­sage de la vie commu­nau­taire locale, indé­pen­dante de tout indus­tria­lisme et de tout écono­mie mondia­li­sée, d’une lutte contre tous les projets de déve­lop­pe­ment indus­triel, qu’ils soient présen­tés comme « verts » ou pas, la néces­sité du déman­tè­le­ment inté­gral des struc­tures de pouvoir exis­tantes, sans quoi les destruc­tions écolo­giques (dont la 6ème extinc­tion de masse) et les exploi­ta­tions sociales ne cesse­ront pas, avec un écrou­le­ment global à la clé.

***

En 2016, lors de la 15ème session du Forum perma­nent de l’ONU sur les ques­tions autoch­tones, à New York, Ati Quigua, une autoch­tone dont le peuple vit dans les montagnes colom­biennes, résu­mait ainsi leur lutte : « Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’élec­tri­cité — cette forme d’au­to­des­truc­tion qui est appe­lée ‘déve­lop­pe­ment’ c’est préci­sé­ment ce que nous essayons d’évi­ter. »

Il y a plus de bon sens dans cette seule phrase que dans l’en­semble du discours écolo­giste grand public.

Puis­sions-nous nous en inspi­rer.

Collec­tif Le Partage


En exclu­si­vité, un aperçu en images du magni­fique futur vert que nous vendent les promo­teurs des « renou­ve­lables »

Des espaces riches en biodi­ver­sité :

 

La plus grande centrale solaire du monde, en Inde.

La plus grande centrale solaire d’Ita­lie. Montalto Di Castro.

La planète après avoir été sauvée :

Centrale solaire en Cali­for­nie

Des pano­ra­mas fabu­leux :

Des hori­zons majes­tueux :

Des proces­sus symbio­tiques qui respectent le vivant :

Des paysages gran­dioses :

Les photo­mon­tages qui en font la promo­tion sont tout aussi effrayants : Une mono­cul­ture végé­tale et une mono­cul­ture éolienne

De belles usines capi­ta­listes recou­vertes de panneaux solaires :

Et d’autres usines, et d’autres panneaux sur les toits, à Singa­pour :

Et des stations-services recou­vertes de panneaux solaires (merci Total) :

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11 Comments on "L’écologie™ du spectacle et ses illusions vertes (espoir, « progrès » & énergies « renouvelables »)"

  1. Merci à vous pour cet, encore une fois, excellent article !
    Et sur ce thème là franchement cela faisait un moment que cela me démangeait de l’écrire mais de votre part cela ne pouvait être que d’une bien meilleure veine, écriture et analyse. Merci à vous d’exister, j’ai proposé à un ami de mettre en forme vos articles en format distribuable pour les distribuer dans la rue (le papier avait de l’importance auparavant et permettait au moins l’échange humain, de toucher des gens qui ne viendraient pas à ce genre d’infos et donnais par la suite la possibilité d’engager des actions collectives). Mais merci d’exister sur ce net où j’ai l’impression que l’analyse n’existe plus, qu’elle se dilue dans un maelstrom d’infos complotistes, superflus, pré-digérées ou consensuelles et où malheureusement de plus en plus de gens passent par là pour s’y informer…

    Je voulais par là même occasion vous demander si il était possible de republier en partie ou en totalité l’article ci-dessus en partie ou en totalité sur mon blog, en mettant bien en avant votre site ?

    Sinon, pour info, les forages de prospections miniers commencent en France (j’ai eu l’info qu’ils ont été menés il y a déjà un an dans le nord du 44, qu’ils commencent tout juste dans le Maine et Loire et qu’ils vont commencer en Bretagne mi-Février).
    J’espère que la mobilisation contre ces projets va faire prendre conscience à suffisamment de personnes que cet appétit exponentiel de notre économie et de la technologie pour les ressources minières et naturelles se déroulent déjà ailleurs dans le monde pour notre petit confort…Confort aujourd’hui menacé par la nécessité des multinationales et Etats des pays riches de trouver jusqu’à la dernière miette de ces ressources quitte à menacer sa paix sociale…
    Comme vous le dites si bien, aujourd’hui nous assistons à un développement de l’écologie occidentale autocentrée sur elle-même qui ne se concentre que sur les initiatives développées localement mais qui ne remet en rien en cause la destruction sociale, écologique et économique que gouvernements et multinationales causent de plus en plus dans le monde entier et particulièrement dans les pays du Tiers-Monde.
    Nous devons à la fois lutter contre ce mythe de la société moderne, être lucide sur la catastrophe à venir et à la fois créer le monde de demain (mais pas celui que nous présente Cyril Dion, désolé Cyril mais j’ai vraiment du mal avec ton film beaucoup trop positiviste, consensuel et annihilant toute envie de résistance à mon goût) pour diminuer l’ampleur de la catastrophe et retrouver le chemin de la simplicité, de la solidarité et des relations étroites et équilibrées avec la nature.

    Permaculture et Révolution en somme ! 😉

    Amicalement,

    Yoann du blog docuclimat
    https://docuclimat.com/

  2. Bonjour,
    très bel article et tout a fait juste ,sa veut juste dire que d’une façon ou d’une autre ont va droit dans le mur.
    cordialement
    PS: je me permet de mettre cet article sur mon blog en citant bien la source.
    https://lucien57.wordpress.com/

  3. Lecteur de la Décroissance je ne puis qu’être d’accord avec cet article.
    Mais il serait non moins utile de dépolluer AUSSI votre site qui comme actuellement sur la Tour Eiffel dégouline de “globish”(Leave a commentYour email address will not be published.Comment)
    Car c’est d’abord nos têtes qui sont polluées par le style de vie imposé(dont la langue).
    Commençons par nous respecter nous-mêmes si nous voulons être respectés.
    René Ballaguy Citoyen du Monde.

  4. Certes certes René Ballaguy, vous veillerez aussi de votre côté de mieux indiquer votre appartenance à un territoire (qui est toujours plus que seulement cela), comme Français et non “citoyen du monde”, expression qui dans son fondement vaut autant que le globish dont vous dénoncer par ailleurs justement l’envahissement. Ne vous assimilez pas à ces citoyens de nulle part, auxquels s’identifient les imbéciles qui défendent les apatrides mondialistes. Eux sont sans racine, tranhsumanistes pour la plupart et ne croient en rien si ce n’est dans leur petit ego matérialiste. De toute manière, nous sommes trop nombreux sur terre et le menage sera fait de manière brutale dans assez peu de temps, je pense. Ce qui n’est finalement que dans l’ordre naturel des choses. La peste mondialiste sera emportée avec tous les idiots utiles qui la servent depuis des décennies. Vivement la Grande Purge !

    • Je vous lis par hasard, de Corinne M-D à Reporterre, site qui a l’équité de publier un brave homme qui vous cite. Autant je vous suis dans la critique du “packaging renouvelable”, autant je ne comprends pas, humainement, comment vous pouvez publier le message ci-dessus…????

  5. Lire et comprendre tout ce qu’il y a dans votre articles et dans le livre “le sens du vent” d’Arnaud Michon, par exemple (un excellent article aussi sur “lundimatin”, n’est pas à la portée de tout le monde. Nous sommes ici en direct avec le problème, avec des groupes politiques comme les verts, la gauche et encore des associations de protection de la nature, qui ont fait des énergies renouvelables les sauveuses de leurs programmes et de leur raison d’être. Même le mouvement “Solidarités” a soutenu un projet immense de développement éolien industriel sur un site protégé en Suisse. La confusion est totale. Les jeunes foncent têtes baissées dans ces illusions. Nous témoignons régulièrement avec mon mari (nous sommes parmi les très rares à assumer publiquement notre opposition et on vient souvent nous voir pour des travaux scolaires ou autres) nous leur donnons des liens, leur expliquons les pièges de la communications officielle, etc…. mais soit ils restent tièdes soit ils titrent en faveur de ces énergies. Je suis parfois découragée. Je pense que ce piège-là sera le plus efficace pour anéantir les luttes locales. Dans mon village, ils viennent d’installer des caméras de surveillance sur un parc de deux éoliennes dont le transformateur a été incendié. Nous vivons dans une région magnifique qui était très préservée. Cette surveillance installée en pleine campagne, sur un pâturage communal, s’est faite sans aucune consultation publique. Les propriétaires des éoliennes ne sont pourtant que locataires du site. mais les citoyens n’ont plus rien à dire sur ce qu’il se passe là-haut. Ils font péter les derniers verrous pour s’approprier et industrialiser des espaces naturels jusqu’ici libres ou protégés, sous couvert d’écologie. Et la majorité n’y voit rien. Applaudit même cette colonisation, fière de participer à la transition énergétique. Mes coups de gueules dans la presse régionale sont appréciés par quelques uns, on me félicite de résister même. Mais les énergies renouvelables gardent la quote et les cantons élaborent des plans terrifiants pour “sauver le monde”… C’est une machine immense et très destructrice qui est en route. Notre information doit sortir de nos sites et de nos blogs pour atteindre beaucoup plus large et beaucoup plus souvent.

  6. Superbe article, vraiment complet. Merci d’être là.

  7. Très bel article qui remet les points sur les i.

  8. Un petit commentaire négatif ne fera pas de mal. Moi qui cherchais une critique constructive des énergies renouvelables pour alimenter ma réflexion sur le sujet, je trouve encore une fois un article sensationnaliste type “les énergies renouvelables sont un mensonge” qui jette le bébé avec l’eau du bain. Sans trop m’étendre sur le sujet je souhaiterais simplement rappeler que le termes “énergies renouvelables” inclut également des productions non-électriques telles que le bois-énergie, la géothermie, le solaire thermique domestique et la récupération de chaleur fatale. Je nuancerait également votre point de vue sur la fuite en avant technologique que constituerait les renouvelables en rappelant que les objectifs de la France dans le développement des énergies renouvelables qui proviennent de feu les accords de Kyoto s’inscrivent dans une politique cohérentes (sur le papier nous sommes d’accord) visant en premier lieu la sobriété, la maitrise de l’énergie et le recours aux énergie renouvelables. Il est facile de rejeter toutes les solutions sous prétexte qu’elles ont un impact environnemental (comme toute activité humaine).

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