folder Classé dans Interview, Non classé
Une interview de Derrick Jensen (écologie politique, greenwashing, postmodernisme...)
comment 2 Comments

Ce qui suit est la traduc­tion de la retrans­crip­tion d’une inter­view que Derrick Jensen a accordé à John Carico pour le site The Fifth Column, et publiée le 10 novembre 2015.


Que penses-tu de Jill Stein et du Parti Vert des États-Unis ?

Derrick Jensen (D.J.) : Je ne suis pas un grand fan du Parti Vert. J’ai fait une inter­ven­tion il y a 10 ans à la confé­rence Bioneers, confé­rence qui traite du chan­ge­ment social et de l’éco­lo­gie. Il y a un an, leur slogan était « le chan­ge­ment arrive », rela­ti­ve­ment au chan­ge­ment de para­digme. Ce qui m’a brisé le cœur, c’était que, d’au­tant que je sache, j’étais la seule personne présente à avoir parlé du pouvoir et de la socio­pa­tho­lo­gie. Je ne pense pas que l’on puisse abor­der la trans­for­ma­tion sociale sans parler du pouvoir, et je ne pense pas que l’on puisse discu­ter de la destruc­tion de la planète sans parler de socio­pa­tho­lo­gie. Le Parti Vert a beau­coup de bonnes idées, mais comment les mettre réel­le­ment en place, étant donné que ceux qui détiennent le pouvoir sont des socio­pathes et que le système, dans l’en­semble, récom­pense les compor­te­ments socio­pa­tho­lo­giques ?

Cela ne signi­fie pas que nous devons aban­don­ner ou ne rien faire. Un de mes amis méde­cin dit que la première étape d’un trai­te­ment est un diagnos­tic adéquat. Si ce compor­te­ment socio­pa­tho­lo­gique fait partie de la mala­die qui tue la planète alors le combat contre ce compor­te­ment socio­pa­tho­lo­gique doit faire partie de notre réponse.

J’ai voté Vert à deux élec­tions, et je vote­rai à nouveau pour le parti Vert à l’échelle locale. A l’échelle natio­nale, le vote que j’ai donné était plutôt symbo­lique. J’ai voté pour Nader. J’ai voté pour un ami une fois. La dernière fois que j’ai voté pour un candi­dat mains­tream [grand public], c’était contre Ronald Reagan en 1984, et on n’avait pas beau­coup d’autres choix que de voter contre Reagan. Mais curieu­se­ment, en 1980, j’avais voté pour Reagan, puis, ayant réalisé que j’étais stupide, j’ai voté Démo­crate en 84. En 1988, je me suis réveillé et j’ai compris que le système dans son ensemble était une grosse conne­rie.

Je crois au vote à l’échelle locale. Voter au niveau natio­nal ne chan­gera pas grand-chose, mais loca­le­ment, on peut proté­ger certaines choses.

Quels aver­tis­se­ments donne­rais-tu à de jeunes écolo­gistes pour bien faire la diffé­rence entre le green­wa­shing (écoblan­chi­ment) et les efforts effi­caces ?

D.J. : Le meilleur moyen d’ap­prendre est de faire des erreurs. Le conseil que je donne­rais à de jeunes acti­vistes est de trou­ver ce qu’ils aiment et de le défendre. A un moment, proba­ble­ment lorsqu’ils se heur­te­ront au système écono­mique, ils consta­te­ront qu’ils sont coin­cés. C’est une leçon que nous devons tous apprendre.

Au milieu des années 1990, j’avais déjà compris que cette culture était intrin­sèque­ment destruc­trice, mais le « cava­lier légis­la­tif sur la récu­pé­ra­tion de bois » a tout de même été une impor­tante leçon pour moi. En 95, les acti­vistes de tout le pays avaient réussi à stop­per les ventes de bois du Service des forêts en utili­sant le proces­sus des recours. Pour faire simple, si vous pouviez démon­trer que les ventes de bois enfrei­gnaient la loi, vous pouviez lancer un recours pour les faire arrê­ter. Après cela, ils devaient produire un nouveau docu­ment. Alors vous les faisiez arrê­ter à nouveau en montrant qu’ils violaient la Loi sur la protec­tion de l’eau, la Loi sur la protec­tion de l’air, etc… Notre succès était tel que le Congrès fit passer un cava­lier légis­la­tif sur la récu­pé­ra­tion de bois, qui stipu­lait que toutes les ventes de bois qu’ils souhai­taient seraient exemptes de régle­men­ta­tions envi­ron­ne­men­tales. La leçon à rete­nir, c’est que chaque fois que vous réus­si­rez à mettre un terme à l’injus­tice et à la destruc­tion en utili­sant leurs règles, ils les chan­ge­ront à vos dépens. Il n’y a vrai­ment aucune alter­na­tive au fait d’ap­prendre cette leçon par soi-même.

Recon­naître le green­wa­shing relève de ce que beau­coup d’in­di­gènes m’ont dit : nous devons déco­lo­ni­ser nos cœurs et nos esprits. Nous devons cesser de faire preuve de loyauté envers le système et commen­cer à offrir notre loya­lisme à la terre et au monde natu­rel. La ques­tion centrale est : envers quoi les personnes concer­nées sont-elles loyales ? Le monde natu­rel ou le système ?

Qu’ont en commun toutes les soi-disant solu­tions au réchauf­fe­ment clima­tique ? Elles consi­dèrent l’in­dus­tria­li­sa­tion, le système écono­mique et le colo­nia­lisme comme l’ac­quis ; et attendent du monde natu­rel qu’il se conforme au capi­ta­lisme indus­triel. C’est litté­ra­le­ment insensé, décon­necté de la réalité physique. Un tour de force terrible a pris place : la soute­na­bi­lité ne signi­fie plus « assu­rer la dura­bi­lité de l’éco­sys­tème natu­rel », mais « assu­rer la dura­bi­lité du système écono­mique ».

Donc lorsque vous essayez de savoir si quelque chose relève du green­wa­shing, deman­dez-vous : « Est-ce que cette chose aide prin­ci­pa­le­ment à soute­nir le système écono­mique, ou le monde natu­rel ? »

C’est un des problèmes que pose l’élec­tri­cité indus­trielle solaire et éolienne. Elle vise prin­ci­pa­le­ment à faire durer la fête plus long­temps, pas à proté­ger les saumons.

Je deman­de­rais aussi aux jeunes de s’in­té­res­ser aux intri­ca­tions. Une cellule photo­vol­taïque peut être vrai­ment cool, et te permettre d’ali­men­ter ta culture d’herbe, mais d’où vient cette cellule ? Elle requiert des extrac­tions. Elle requiert des infra­struc­tures globales. Même les acti­vistes envi­ron­ne­men­taux font abstrac­tion de ces intri­ca­tions. J’ai entendu un acti­viste décla­rer « l’élec­tri­cité solaire n’a pas de coût, seule­ment des béné­fices ». Dites cela au lac de Baotou en Chine, qui est désor­mais complè­te­ment mort à cause des extrac­tions de terres rares. Dites cela aux humains et aux non-humains qui ne peuvent plus vivre grâce aux ressources du lac ou des terres empoi­son­nées qui l’en­tourent.

Un de mes amis dit que : « Beau­coup d’éco­lo­gistes commencent en voulant proté­ger un espace spéci­fique du terri­toire, et finissent par remettre en ques­tion l’en­semble de la culture de la civi­li­sa­tion occi­den­tale. » Une fois que vous commen­cez à vous poser des ques­tions, elles ne s’ar­rêtent pas. « Pourquoi veulent-ils détruire ce morceau de terri­toire ? » vous amène à « Pourquoi veulent-ils détruire d’autres morceaux de terri­toire ? » Vous vous deman­dez ensuite « Pourquoi notre système écono­mique est-il basé sur la destruc­tion de terri­toires ? Quelle est l’his­toire de ce système écono­mique ? Que se passe-t-il quand il n’a plus de limites ? Que se passe-t-il quand vous les avez dépas­sées ? » Il est impor­tant que les jeunes acti­vistes n’ar­rêtent jamais de poser ces ques­tions.

Peux-tu citer des révo­lu­tions fruc­tueuses du passé dont nous devrions nous inspi­rer lorsque nous mettons en place nos propres stra­té­gies ? Des cas où le pouvoir colo­ni­sa­teur s’est retiré, et a laissé l’éco­no­mie aux mains de son peuple ?

D.J. : L’éco­no­mie est un mot très oppres­sif dans un système écono­mique mondia­lisé. On peut parler des Irlan­dais qui ont chassé les Anglais, ou des Viet­na­miens qui ont chassé les États-Unis, mais le vrai vainqueur au Viet­nam est Coca-Cola, puisque le Viet­nam est toujours relié au système écono­mique global.

Je pense que c’est une bonne chose que les Indiens et les Irlan­dais aient chassé les Anglais, et que les Viet­na­miens aient chassé les États-Unis, je n’at­taque donc pas la révo­lu­tion en disant cela. Mais un des problèmes lorsque vous l’em­por­tez sur un certain état d’es­prit, c’est qu’il trou­vera souvent le moyen de s’ex­pri­mer autre­ment. Lorsque les États-Unis ont rendu illé­gal l’es­cla­vage, la préro­ga­tive sous-jacente, en l’oc­cur­rence le fait que les blancs consi­dé­raient avoir des droits sur les vies et le travail des Afro-améri­cains, était toujours présente et a trouvé une nouvelle expres­sion avec les lois Jim Crow. On peut le consta­ter depuis lors et jusqu’à nos jours, avec les incar­cé­ra­tions massives d’hommes afro-améri­cains, par des moyens telle­ment honteux. Comme je l’ai dit plus tôt, nous ne devons jamais cesser d’être atten­tifs aux intri­ca­tions, et c’est malheu­reu­se­ment assez dépri­mant. Lorsque vous trou­vez une victoire, vous décou­vrez aussi bien souvent une réac­tion, une recon­fi­gu­ra­tion et un réta­blis­se­ment du secta­risme sous-jacent.

On le voit aussi avec le dépla­ce­ment du mono­théisme vers la science, spécia­le­ment la science méca­niste, pour laquelle le monde n’est pas vivant. Le mono­théisme du Dieu du ciel chré­tien a accom­pli le gros du travail en reti­rant le sens du monde et en le lais­sant là-haut. La science méca­niste n’est en fait qu’une suite. On peut se racon­ter « qu’on s’est vrai­ment débar­rassé de la super­sti­tion et du secta­risme de la chré­tienté », mais cette foi en la science est encore plus effrayante. Au moins, avec le Dieu du ciel des Chré­tiens, il y avait quelque chose au-dessus des humains. Main­te­nant, les humains se trans­forment eux-mêmes en ce nouveau dieu et pensent contrô­ler la planète entière.

Ces quelques préci­sions énon­cées, le film Le vent dans les saules met en lumière une des choses intel­li­gentes qu’ont faites les Irlan­dais. Le film s’ouvre avec tous ces Irlan­dais qui jouent au hurling. La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé, « quel est le rapport entre le hurling et la lutte des Irlan­dais pour la libé­ra­tion ? » Comme je l’ai mentionné, une des choses que nous devons faire est de nous déco­lo­ni­ser. Ils l’ont accom­pli en partie par la pratique de sports irlan­dais, par l’usage du langage gaélique, et par la lecture de litté­ra­ture gaélique. Une révo­lu­tion concluante commence en brisant les iden­ti­fi­ca­tions avec le système domi­nant. Il y a d’abord un aspect affec­tif. Après cela, tout n’est que stra­té­gie et tactique : vous regar­dez autour de vous et vous deman­dez « Que voulons-nous faire, faire sauter quelque chose, voter, mani­fes­ter paci­fique­ment ? »

Cela nous renvoie à tout ce dont nous avons parlé jusqu’ici. Nous iden­ti­fions-nous au système ou à ceux que nous essayons de proté­ger ? On peut dire que le mouve­ment des droits civiques a été un succès dans la mesure où les Afro-améri­cains ont main­te­nant un droit de vote précaire. Évidem­ment, l’in­car­cé­ra­tion de masse vise les hommes noirs et leur retire ainsi leur droit de vote, mais le mouve­ment a tout de même été un succès en ce qu’il a atteint des objec­tifs. S’iden­ti­fier aux élec­teurs noirs est ce qui a rendu cela possible. S’iden­ti­fier est donc très impor­tant.

Quelques années après avoir écrit la Guerre Écolo­gique Déci­sive, as-tu appris des choses en matière de stra­té­gie, et que tu voudrais chan­ger ?

D.J. : Nous ne savons pas, puisque personne ne l’a mise en œuvre. Tout ce que je sais c’est qu’il y a plus de 450 zones mortes dans le monde et qu’une seule a recou­vré la santé — dans la mer Noire. L’Union Sovié­tique s’est effon­drée, ce qui a rendu l’agri­cul­ture non-rentable à cet endroit. Ils ont mis fin à l’agri­cul­ture et la zone morte a suffi­sam­ment récu­péré pour qu’il y ait désor­mais une zone de pêche commer­ciale. A mes yeux, cela confirme que la planète se remet­tra lorsque cette culture arrê­tera de la tuer, en suppo­sant qu’il reste quelque chose.

L’image qui me vient toujours en tête est ce corps, la Terre, qui conti­nue de perdre son sang parce qu’il a été poignardé 300 fois. Tous ces gens essayent de le soigner, et ils lui font des réani­ma­tions cardiaques, lui mettent des bandages, et tout le reste. Mais ils n’ar­rêtent pas l’as­sas­sin qui conti­nue à poignar­der cette personne à mort. Nous devons arrê­ter ce dommage prin­ci­pal. Nous devons accep­ter que nous ne pouvons pas tout avoir. Nous ne pouvons pas avoir un mode de vie qui repose sur le capi­ta­lisme indus­triel et conti­nuer à avoir une planète.

Je n’ai pas vrai­ment répondu à ta ques­tion, parce que comme je l’ai dit : personne ne la met en œuvre, alors nous ne savons pas quelles erreurs il peut y avoir dans la stra­té­gie. Je dis depuis 15 ans que si des aliens arri­vaient sur terre depuis l’es­pace et infli­geaient ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle inflige à la planète, nous mettrions en place une Guerre écolo­gique déci­sive. Nous détrui­rions leurs infra­struc­tures. C’est un point impor­tant. On peut émettre l’ar­gu­ment selon lequel la seconde Guerre Mondiale a été rempor­tée par les alliés, prin­ci­pa­le­ment sur les champs de bataille de Russie. Mais je soutiens que le plus impor­tant a été la destruc­tion de la capa­cité indus­trielle alle­mande. De la même façon, le Nord a gagné la Guerre de Séces­sion non seule­ment parce qu’il avait les meilleurs géné­raux, mais parce qu’il a détruit la capa­cité du Sud à mener une guerre.

Je me fiche du moyen : nous pouvons le faire en votant, pourvu que cela fonc­tionne. Mais nous devons trou­ver comment empê­cher cette culture de mener une guerre contre la planète.

Dans Green Is the New Red  (Le Vert est le nouveau Rouge), Will Potter aborde la répres­sion contre les mouve­ments écolo­gistes (verts). As-tu des conseils à donner aux personnes qui veulent parler ouver­te­ment de la résis­tance mais craignent les réper­cus­sions ? Où se situe la limite entre la culture de la sécu­rité et le besoin d’une construc­tion de mouve­ment ? Le Comité Invi­sible dit que nous devons lier les actions qui ont été menées dans une histoire. Le problème réside-t-il dans le fait que les médias ne couvrent jamais les actions de ceux qui, par exemple, mènent des actions directes contre le fracking dans le New Jersey, et que les actions directes couvertes par les médias semblent se calquer sur des histoires d’hor­ribles loups soli­taires ? Penses-tu que cela étouffe notre mouve­ment?

D.J. : Ce que tu dis explique beau­coup de choses. La couver­ture des actions directes, et les vraies raisons qui dictent ces actions, ne peuvent être lais­sées au soin des médias grand public. Le mouve­ment a besoin de personnes publiques capables de publier l’his­toire, et d’un groupe clan­des­tin, séparé, pour la mettre en place. Ces deux rôles sont d’une impor­tance critique, mais nous avons besoin d’un pare-feu. Beau­coup d’ac­ti­vistes ont été arrê­tés notam­ment parce qu’ils essayaient de faire les deux. Chez Deep Green Resis­tance, nous essayons de remplir ce rôle public, comme le fait le service de presse du Front de libé­ra­tion des animaux de l’Amé­rique du Nord.

En ce qui concerne la culture de la sécu­ri­té… je pense, parfois, au mouve­ment de léga­li­sa­tion de la marijuana (je comprends que ce n’est pas tant un mouve­ment révo­lu­tion­naire fruc­tueux qu’un mouve­ment social fruc­tueux). Ils ont fait du bon boulot en mettant au point un programme qui aurait été impen­sable trente ans en arrière. Ils ont réussi cela en utili­sant ce modèle, en agis­sant clan­des­ti­ne­ment avec les culti­va­teurs et publique­ment avec la NORML (l’Or­ga­ni­sa­tion natio­nale pour la réforme des lois sur la marijuana). On peut dire la même chose de l’IRA (Armée répu­bli­caine irlan­daise). Vous avez besoin de ce pare-feu si vous vivez dans un état sécu­ri­taire, mais il ne faut pas être inuti­le­ment para­noïaque. Même si la surveillance est partout et qu’ils prétendent être Dieu, ceux qui sont assis au sommet ne sont pas réel­le­ment omni­scient. Vivre en Cali­for­nie du Nord, où l’éco­no­mie de l’herbe dirige en fait l’en­semble de l’éco­no­mie, m’a aidé à comprendre que le panop­tique n’est pas aussi omni­scient qu’il le voudrait. (Encore une fois, je sais qu’il y a une diffé­rence entre A) faire pous­ser de la marijuana, qui est proba­ble­ment fumée par bon nombre de flics et qu’ils consi­dèrent avec sympa­thie, et B) mettre fin au capi­ta­lisme, ce qui ferait paniquer tous les flics.)

Je suis très naïf à bien des égards, y compris en ce qui concerne la culture de la drogue. Mais j’ai ensei­gné à Peli­can Bay, une prison de très haute sécu­rité, et des étudiants m’ont confié que si vous les lâchiez dans n’im­porte quelle ville du monde, ils pour­raient trou­ver de la drogue en 15 minutes. Je ne serais même pas capable de trou­ver des toilettes en 15 minutes ! Cela signi­fie que l’éco­no­mie souter­raine résiste très bien au panop­tique : il n’est pas omni­scient.

Le Green Scare (ce nom, popu­la­risé par les acti­vistes envi­ron­ne­men­taux, désigne l’ac­tion légale mise en place par le gouver­ne­ment des États-Unis contre le mouve­ment écolo­giste radi­cal) n’a pas abouti grâce au panop­tique, ou grâce au brillant travail de la police. Les cas de sabo­tage ont été réso­lus par un bon infor­ma­teur à l’an­cienne, parce que Jake Fergu­son était un abuseur, un drogué et un mouchard. Une culture basique de la sécu­rité aurait sans doute été suffi­sante pour déjouer l’enquête.

Peux-tu donner une défi­ni­tion du Fémi­nisme Radi­cal, et une réponse à ceux d’entre vos détrac­teurs qui ont accusé DGR de trans­pho­bie ?

D.J. : La ques­tion que je pose­rais est : « Étant donné que nous vivons dans une culture du viol, pensez-vous que les femmes ont le droit de se laver, de dormir, de s’or­ga­ni­ser et de se réunir, en dehors de la présence des hommes ? » Si vous pensez que les femmes possèdent ce droit, vous serez accusé de trans­pho­bie ; vous rece­vrez des menaces de mort. Si vous êtes une femme, vous rece­vrez des menaces de viol. J’ai été dépro­grammé à cause de ça, et certains acti­vistes trans ont menacé de tuer les enfants des acti­vistes de DGR. Tout cela parce que j’es­time que les femmes ont le droit de se réunir sans la présence des hommes.

Je veux qu’il soit clair que personne au sein de DGR ne dit à quiconque comment vivre. Je m’en contre­fiche ! Je ne dis pas que les personnes qui se consi­dèrent trans devraient être payées moins pour leur travail, ou qu’elles ne devraient pas avoir le parte­naire sexuel qu’elles veulent. Je ne suggère pas qu’elles devraient être mises à la porte de chez elles, ou dépro­gram­mées d’une univer­sité, ou que quoi que ce soit de mal devrait leur arri­ver.

Quelqu’un m’a écrit pour me dire : « J’ai un petit garçon de 5 ans qui adore porter de la dentelle, adore danser ‘comme une fille’, et chan­ter ‘comme une fille’ : est-ce que cela ne fait pas de lui un trans-genre ? » Je lui ai écrit en retour et lui ai demandé « Êtes-vous en train de dire que seules les filles peuvent porter de la dentelle ? Pourquoi ne peut-on pas dire simple­ment ‘c’est un petit garçon qui aime jouer avec des poupées et chan­ter d’une voix aiguë ?’ Pourquoi ne peut-on pas aimer et accep­ter cet enfant comme il est ? Et que veut dire, au juste, danser ‘comme une fille’ ? »

La pensée médiocre me fait enra­ger. Je sais que les alliés des trans vont s’éner­ver quand j’af­firme que « les femmes devraient pouvoir se réunir entre elles » parce qu’ils vont deman­der « qui sont les femmes ? Les trans qui s’iden­ti­fient comme des femmes ne sont-ils pas des femmes ? »  Selon ma défi­ni­tion, la femme est l’être humain femelle, et ma défi­ni­tion de femelle est basée sur la biolo­gie. Certaines espèces sont dimor­phiques. De la même façon qu’il y a des plantes de marijuana mâles et d’autres femelles, et des hippo­po­tames mâles et des hippo­po­tames femelles, il y a des êtres humains mâles et des êtres humains femelles.

Je veux ajou­ter deux choses avant que quelqu’un d’autre ne propose une contre-défi­ni­tion de ‘fem­me’ :

  1. Une défi­ni­tion ne peut pas être tauto­lo­gique. Vous ne pouvez pas utili­ser un mot pour le défi­nir lui-même. Vous ne pouvez-pas dire : « Une femme est quelqu’un qui s’iden­ti­fie comme étant une femme », pas plus que vous ne pouvez dire : « Un carré est quelque chose qui ressemble à un carré. »
  1. Une défi­ni­tion doit avoir une métrique clai­re­ment défi­nie. Si je dis : « Voici une chose avec 3 côtés, c’est un carré. » Vous me répon­drez « Non, ce n’est pas un carré parce qu’un carré à 4 côtés ». Vous devez être en mesure de véri­fier. Je peux dire que je suis végé­ta­rien mais que j’ai mangé d’ex­cel­lentes côte­lettes au dîner. Cela détruit non seule­ment le mot ‘végé­ta­rien’ mais aussi le mot ‘défi­ni­tion’. Je deman­de­rais à ceux qui sont en désac­cord avec ma défi­ni­tion, « quelle est votre meilleure défi­ni­tion véri­fiable pour le mot ‘fem­me’ ? » et deuxiè­me­ment, « Est-ce que le fait que ma défi­ni­tion du mot ‘fem­me’ soit diffé­rente, ce qui est défen­dable sur le plan linguis­tique, est d’une impor­tance telle que vous pensez qu’il est accep­table que des hommes menacent de violer des femmes ? »

Je n’ai jamais discuté publique­ment de ce point aupa­ra­vant, mais je pense que c’est un problème impor­tant dont il faut parler. Cela fait partie du mouve­ment post-moderne, de manière plus vaste, qui donne plus de valeur à ce que l’on pense ou à ce que l’on ressent qu’à ce qui est réel. Ce qui nous ramène au green­wa­shing, et aux gens qui disent : « Nous devons propo­ser l’éco­no­mie que nous souhai­tons. » Non, d’abord nous devons comprendre ce que la Terre auto­rise !

Cette culture a une haine profonde envers le corps et ce qui est natu­rel. Voici un bon exemple : je souffre d’une mala­die coro­na­rienne, et j’ai informé mon méde­cin que je me sentais mieux depuis mon diagnos­tic. C’était juste avant la mise en place du Obama­care, donc je n’avais pas encore d’as­su­rance. La douleur s’es­tom­pait, et j’ai demandé pourquoi. Le méde­cin m’a dit que lorsque les artères se bouchent, le corps envoie des capil­laires tout autour pour, en gros, créer sa propre version de pontage chirur­gi­cal. Je n’avais jamais entendu parler de ça. Nous consi­dé­rons tous comme mira­cu­leux que quelqu’un vous ouvre le torse et pratique un pontage, mais nous n’y pensons même pas quand le corps le fait tout seul. Il y a une sagesse et un savoir consi­dé­rables dans le corps, et nous devons apprendre à le respec­ter. C’est impor­tant, tant à l’échelle globale plus large qu’à l’échelle person­nelle. Je pense qu’il est très impor­tant de recon­naître que cette culture déva­lue le corps. Ce que je ressens est bien moins impor­tant que ce qui est.

Peux-tu nous dire ce que tu penses du secta­risme de gauche ?

D.J. : Cela nous ramène à la struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle machi­niste de la culture domi­nante, que je ne valo­rise pas, mais dont je recon­nais l’ef­fi­ca­cité. Elle a été capable d’em­me­ner les gens au-delà du secta­risme.

Au fil des années, j’ai reçu des milliers de cour­riers haineux, dont seule­ment deux cents prove­naient de gens de droite. J’ai reçu des messages haineux d’ac­ti­vistes anti-voiture parce que je conduis une voiture, de végé­ta­liens parce que je mange de la viande, et d’anar­chistes parce que je crois qu’il faut des lois contre le viol. Je n’ai jamais compris pourquoi les acti­vistes pour les droits des animaux et les chas­seurs ne travaillent pas ensemble pour proté­ger les habi­tats. Cela ne me pose­rait pas de problème. Je crois aux alliances tempo­raires. Après cela, les acti­vistes pour les droits des animaux pour­raient sabo­ter les parties de chasse.

Voici un bon exemple des années 300 ou 400. Deux sectes chré­tiennes s’af­fron­taient ; elles avaient le même nom mais l’une avait un tréma et l’autre pas. Elles se sont entre-tuées — des centaines de gens ! — pour cette ques­tion : « Pensez-vous que les flammes de l’en­fer sont litté­rales ou figu­ra­tives ? »

Je parlais à quelqu’un de la perma­nence des conflits internes de la gauche. Il m’a expliqué que là où il vit en Virgi­nie-Occi­den­tale, il n’y avait aupa­ra­vant qu’une seule branche du KKK [Ku-Klux Klan], compo­sée de trois frères. Main­te­nant, il y a trois branches, parce qu’ils ne peuvent plus se suppor­ter. Ce n’est donc pas un problème inhé­rent à la gauche.

Au lieu de s’éner­ver contre le secta­risme, ce que j’ai fait pendant les quinze dernières années, nous devons trou­ver comment y remé­dier. Cela fait sans doute partie de la condi­tion humaine.

Mon amie Jean­nette Armstrong, une acti­viste et auteure indi­gène, m’a dit un jour : « Dans notre commu­nauté, nous avons autant de querelles que les blancs. La diffé­rence, c’est que je sais que mes arrière petits-enfants épou­se­ront tes arrière petits-enfants, alors nous devons trou­ver comment nous entendre. » J’aime vrai­ment ce raison­ne­ment. Je pense que nous devons simple­ment nous deman­der : « Que cher­chons-nous réel­le­ment à faire ? »

En quoi le fait que je sois en désac­cord avec un acti­viste trans, par exemple, et qu’eux soient en désac­cord avec moi, pose-t-il problème ? Nous pouvons conti­nuer à faire notre travail, et, au pire, nous igno­rer mutuel­le­ment. Il y a plein de gens avec qui je suis en désac­cord. Il arrive tout le temps que les membres des familles aient des points de vue diffé­rents en matière de poli­tique ; cela ne les empêche pas de s’ai­mer.

La ques­tion que l’on m’a souvent posée au fil des années et qui me fait beau­coup rire, c’est « à quoi ressemble Thanks­gi­ving chez toi ? » Une de mes sœurs est ingé­nieure pétro­lier, et elle était autre­fois mariée avec un gars qui faisait de la lixi­via­tion par cyanure et possé­dait une mine d’or. Main­te­nant elle est mariée à un gars qui bossait à la NSA (Agence natio­nale de la sécu­rité), et travaille main­te­nant pour l’ar­mée israé­lienne. De quoi parlons-nous ? Nous parlons de foot­ball. Mon frère est un grand fan des Seahawks de Seat­tle, alors, aller les Hawks ! Je ne parle pas de sujets envi­ron­ne­men­taux : cela déclen­che­rait une dispute. Par consé­quent, je ne comprends pas pourquoi nous, les acti­vistes, ne sommes pas d’ac­cords pour ne pas l’être.

Noam Chom­sky, qui est vrai­ment en désac­cord avec la pers­pec­tive anti-indus­trielle, est un autre très bon exemple. Il était prévu que je tienne une confé­rence en Écosse, et ils voulaient me ques­tion­ner sur le fait que Chom­sky crache sur l’anti-indus­tria­lisme. Je ne suis vrai­ment pas d’ac­cord avec lui sur ce sujet, mais je respecte vrai­ment son travail ; de ce fait, mon agent, une personne très intel­li­gente, qui est égale­ment l’agent de Chom­sky, m’a convaincu de simple­ment préci­ser que « je n’at­taque pas Chom­sky. Nous ne sommes simple­ment pas d’ac­cord sur ce point. » Je ne comprends pas que nous ne puis­sions pas faire cela plus souvent. Il y a une limite, bien sûre. Roman Polanski est un violeur, alors parler de sa vie privée a du sens.

Je ne supporte pas Richard Dawkins, j’ai beau­coup critiqué son travail, et j’ai entendu dire que c’est un indi­vidu pompeux. Mais je n’ai jamais entendu dire que c’était un violeur ou quoi que ce soit, donc je ne vois pas pourquoi je ne foca­li­se­rais pas simple­ment mes critiques sur son travail.

Je pense que le cinéma est vrai­ment préju­di­ciable à la commu­ni­ca­tion, en ce qu’il est telle­ment en marge de la vraie vie et de la façon dont on commu­nique. Pour faire avan­cer l’his­toire d’un film, il faut une tension drama­tique. Alors très souvent, vous avez des gens qui s’af­frontent, alors qu’ils ne s’af­fron­te­raient pas dans la vraie vie, et puisque nous appre­nons à commu­niquer avec les histoires que nous assi­mi­lons, nous appre­nons à être encore plus querel­leurs que ce que nous serions autre­ment.

Je connais quelqu’un qui a été invité sur le plateau de Bill Maher et s’est montré rela­ti­ve­ment poli. Ils se sont éner­vés et lui ont dit « si tu reviens un jour dans l’émis­sion, tu dois couper la parole aux gens et être agres­sif, car c’est ce qui fait marcher l’émis­sion. On veut Jerry Sprin­ger, on veut que les gens jettent des chaises. » On ne veut peut-être pas vrai­ment cela, mais c’est comme cela que fonc­tionne le spec­tacle. Dès lors, nous inté­grons que ce sont des compor­te­ments accep­tables.

J’écris un livre en ce moment avec un co-auteur. Nous avons eu un désac­cord impor­tant samedi dernier, mais nous l’avons tous deux géré d’une façon mature. Nous sommes toujours en fort désac­cord, mais nous avons renforcé notre amitié en la gérant de façon mature. […]


Traduc­tion : Jessica Aubin

activisme écologie greenwashing

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

  1. La sociopathie est inhérente à la civilisation est pour la faire disparaitre il faudra détruire la civilisation.
    L’exploitation est au coeur de ce système et notre style d’exploitation destructeur est possible en fonction du nombre qui lui même découle du progrès, de la civilisation…
    Vouloir conserver même une parcelle de ce système est une erreur car même cette parcelle de civilisation est la flamme qui rallumera l’incendie.