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Vers la sauvagerie : à propos de la lutte eco-extrémiste contre la civilisation (au Mexique)

Traduit depuis : http://ritualmag.com/toward-savagery/
Un texte qui nous a semblé intéressant. Nous ne cautionnons ni n'approuvons tout.

Elle fut appe­lée la guerre de Chichi­meca, et elle a commencé aux envi­rons de la mort d’Her­nan Cortes (en 1547), qui mettait symbo­lique­ment fin à la “première” conquête du Mexique. La nouvelle guerre, qui se dérou­lait dans les grandes éten­dues sauvages au Nord du terri­toire de la victoire Corté­sienne, fit couler le sang pendant quatre décen­nies, entre 1550 et 1590 ; ce fut la plus longue guerre Indienne de l’his­toire de l’Amé­rique du Nord, et la première compé­ti­tion perma­nente entre la civi­li­sa­tion et la sauva­ge­rie.

—  Philip Wayne Powell, Soldiers, Indians, & Silver: North Ameri­ca’s First Fron­tier War (Soldats, Indiens & Argent: la première guerre fron­ta­lière de l’Amé­rique du Nord)

 

Voici l’heure, voici l’ins­tant des sorcel­le­ries nocturnes,
Où baillent les tombeaux, où de l’en­fer il monte une conta­gion
Main­te­nant, je pour­rais boire du sang tout chaud
Et faire une de ces actions amères que le jour trem­ble­rait de regar­der.

—  William Shakes­peare, Hamlet Acte 3, Scène 2

Intro­duc­tion

En 2011, un groupe s’ap­pe­lant “Iden­ti­tés Tendant vers le Sauvage” (Indi­vi­dua­li­dades Tendiendo a lo Salvaje—ITS) débuta une série d’at­taques écoter­ro­ristes au Mexique. Ces attaques allaient de petites bombes envoyées par cour­rier à diverses insti­tu­tions de recherche à travers le pays, à l’as­sas­si­nat d’un cher­cheur en biotech­no­lo­gie de Cuer­na­vaca, More­los. Lors de chaque tenta­tive de posage de bombe ou d’as­sas­si­nat, ITS publie un commu­niqué expliquant les raisons de ces attaques, et utilise les atten­tats comme une “propa­gande par l’ac­tion”, afin de propa­ger ses idées. En 2014, après une série de polé­miques et d’au­to­cri­tiques, ITS aurait rejoint d’autres groupes alliés au Mexique, sous l’égide d’une nouvelle appel­la­tion: “Réac­tion Sauvage” (Reac­ción Salvaje—RS). Ce groupe se décri­vait lui-même comme un collec­tif, entre autres, de “sabo­teurs nihi­listes, nomades incen­diaires, délinquants indi­vi­dua­listes, anar­cho-terro­ristes, critiques poli­tique­ment et mora­le­ment incor­rects”. Depuis sa renais­sance, RS a reven­diqué une explo­sion lors d’un télé­thon ainsi que lors d’une récente mani­fes­ta­tion contre le gouver­ne­ment, à Mexico.

Il n’y a aucun moyen de connaître les effec­tifs ou la taille d’ITS/RS, leurs origines paraissent obscures, et leurs influences indé­fi­nies. Dans leurs commu­niqués, on retrouve plusieurs cita­tions de Théo­dore Kaczynski (égale­ment connu sous le nom d’Unabom­ber, ou du Free­dom Club”), ainsi que plusieurs réfé­rences à Max Stir­ner et à d’autres penseurs anar­cho-primi­ti­vistes. Leur méthode d’ac­tion et leur goût pour les commu­niqués rappellent mani­fes­te­ment Kaczynski. A travers leurs écrits, cepen­dant, les indi­vi­dus d’ITS/RS insistent sur le fait qu’ils ne repré­sentent qu’eux-mêmes éthique­ment et idéo­lo­gique­ment. Comme exprimé dans le premier commu­niqué d’ITS :

Si nous devions mettre des noms sur la guerre contre la civi­li­sa­tion, comme ceux qui promeuvent la “révo­lu­tion”, les “révo­lu­tion­naires”, ou “pseudo-révo­lu­tion­naires”, nous tombe­rions dans le même piège que ces marxistes qui excluent les gens, parce qu’ils seraient des “contre-révo­lu­tion­naires”. Nous tombe­rions égale­ment dans le même dogma­tisme reli­gieux des sché­mas progres­sistes, où la Nature Sauvage est Dieu, Ted Kaczynski, le messie, le mani­feste Unabom­ber, la bible, où les apôtres sont Zerzan, Feral Faun et Jesús Sepúl­veda, entre autres, où le para­dis tant attendu est la chute de la Civi­li­sa­tion, où les illu­mi­nés et prédi­ca­teurs sont les “révo­lu­tion­naires” main­te­nus dans la foi qui serait la confiance aveugle qu’un jour arri­vera la “révo­lu­tion”, où les disciples seraient les “poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires”, les croi­sades et les missions seraient d’ap­por­ter la bonne parole aux cercles impliqués dans les luttes écolo­gistes ou anar­chistes (selon où se trouvent les “poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires”) et les athées ou les sectes seraient ceux d’entre nous qui ne croient pas à leur dogme ou qui n’ac­ceptent pas leurs idées comme étant cohé­rentes avec la réalité.

Le but de cet article est d’ana­ly­ser la trajec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS, et de tenter de la relier de manière plus géné­rale à d’autres courants intel­lec­tuels et histo­riques. Dans cette analyse, je compte sché­ma­ti­ser le déve­lop­pe­ment de ce groupe au niveau idéo­lo­gique, en montrant les chan­ge­ments et les conti­nui­tés au sein de leurs idées, à l’aide de leurs actions mili­tantes. Je crois que l’his­toire d’ITS/RS est une histoire d’échap­pa­toire idéo­lo­gique vis-à-vis des tendances anar­chistes progres­sistes, qui inclut une rhéto­rique tirée de l’anar­chisme insur­rec­tion­nel et des luttes pour les libé­ra­tions animales, à travers l’ap­pro­fon­dis­se­ment de l’idéo­lo­gie anti-indus­trielle de Theo­dore Kaczynski. Cette sépa­ra­tion a exposé une polé­mique intense en oppo­si­tion à l’idée de Kaczynski de révo­lu­tion contre le “système techno-indus­triel”. Au lieu de cela, ITS/RS a préféré une critique indi­vi­dua­liste égoïste de l’ac­tion de masse inspi­rée des éclai­rages tirés de leurs propres inves­ti­ga­tions anthro­po­lo­giques sur les chas­seurs-cueilleurs au Mexique. J’af­firme qu’ils en sont arri­vés à une approche “post-poli­tique” à travers leurs actes terro­ristes extrêmes, en cher­chant à recou­vrer une sauva­ge­rie indi­gène que l’on trouve dans la longue histoire de la civi­li­sa­tion du Mexique et de ses résis­tances. Enfin, je compa­re­rai les tendances idéo­lo­giques actuelles de RS aux données histo­riques et anthro­po­lo­giques dispo­nibles. Selon moi, le déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique d’ITS/RS est une approche inno­vante de la pensée anti-civi­li­sa­tion, bien qu’ils s’at­tachent à des vestiges roman­tiques et à une rhéto­rique exagé­rée obscur­cis­sant souvent leur message.

Hors du Progres­sisme, Vers le sauvage

Dans son septième commu­niqué, publié le 22 février 2012, ITS écrit ce qui suit:

Suivant les thèmes d’un indi­vidu anar­chiste, nous recon­nais­sons publique­ment avoir commis des erreurs dans nos précé­dents commu­niqués (en parti­cu­lier le premier, le second et le quatrième) lorsque nous avons mentionné des sujets que nous ne connais­sions pas person­nel­le­ment, mais que nous consi­dé­rions à ce moment-là comme des alliés poten­tiels. A ce moment-là, ITS était très influencé par les courants libé­ra­tion­nistes (des animaux et de la Terre) et par les insur­rec­tion­na­listes, qui étaient initia­le­ment partie inté­grante de notre déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique, mais que nous avons aujourd’­hui délais­sés, comme vous pouvez le lire ci-dessus, en nous chan­geant en quelque chose de diffé­rent.

Une des orga­ni­sa­tions mexi­caines publiant les docu­ments d’ITS/RS est Ediciones Abori­gen. Cette orga­ni­sa­tion a publié de nombreux commu­niqués d’ITS/RS, ainsi que des études souvent en colla­bo­ra­tion avec ITS/RS. Dans une de leurs publi­ca­tions, Pala­bras Noci­vas, Ediciones Abori­gen décrit sa propre histoire ; notam­ment comment leur acti­vité d’édi­tion a émergé de la disso­lu­tion d’un jour­nal précé­dem­ment inti­tulé Rabia y Accion. Un ancien jour­nal insur­rec­tion­na­liste, qui couvrait les luttes de libé­ra­tions animales et de la Terre au Mexique et ailleurs. Le 10ème numéro du jour­nal, publié en 2012, annonçait sa disso­lu­tion, en expliquant que ses auteurs étaient aujourd’­hui oppo­sés à leur précé­dent penchant envers les actions pour les droits des animaux et de la Terre. Ils en vinrent à consi­dé­rer ces actions comme “réduc­tion­nistes”, comme des “fuites psycho­lo­giques”, “senti­men­ta­listes”. Les auteurs expri­maient aussi leur accord avec la thèse de Kaczynski selon laquelle la lutte contre le “système techno-indus­triel” est la seule qui compte. Ils ont égale­ment repu­blié un essai de 2003 inti­tulé, “Stir­ner, l’Unique, l’Egoïste, et le Sauvage”, où l’au­teur écrit ce qui suit : “le véri­table être humain, non pas le civi­lisé mais le sauvage, a été sacri­fié à la gloire de la domi­na­tion, sur l’au­tel de la civi­li­sa­tion, aux côtés des autres animaux sauvages et de la planète elle-même”.

De nombreux thèmes abor­dés par les auteurs de Rabia y Accion faisaient écho à ceux d’ITS/RS, y compris la critique du progres­sisme, des luttes collec­ti­vistes, ainsi que la domes­ti­ca­tion que l’on retrouve au cœur de la civi­li­sa­tion. Les premiers commu­niqués d’ITS expriment égale­ment un hori­zon d’ac­tion qui s’éten­dait vers l’ac­ti­visme de la libé­ra­tion animale et de la Terre. Leurs attaques contre la nano­tech­no­lo­gie et contre les scien­ti­fiques travaillant sur divers projets tech­no­lo­giques étaient une tenta­tive pour atteindre une audience plus large que les campagnes contre les fermes-usines et la vivi­sec­tion, sur lesquelles se concen­traient des groupes éco-anar­chistes au Mexique. Alors que les attaques s’étaient jusqu’à présent concen­trées sur les souf­frances concrètes et l’ex­ploi­ta­tion d’ani­maux et de morceaux de terre, ITS s’est concen­tré sur le “système techno-indus­triel” dans son ensemble, tel que défini par Kaczynski durant sa propre soi-disant campagne contre l’in­fra­struc­ture scien­ti­fique dans les années 80 – 90.

La trajec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS et de ses alliés semble être une inten­si­fi­ca­tion, une puri­fi­ca­tion, peut-être même para­noïaque, du message concer­nant l’as­saut contre la tech­no­lo­gie et la civi­li­sa­tion. A travers ce proces­sus d’au­to­cri­tique, le groupe ITS/RS s’est libéré de ses attaches progres­sistes, anar­chistes, et collec­ti­vistes, pour se diri­ger de plus en plus vers un message “plus pur”, de guerre abso­lue contre la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle, ainsi que vers une conver­sion au “sauvage”, autant que possible. Comme ITS l’a écrit dans son premier commu­niqué :

Lais­sez-nous voir la vérité. Lais­sez-nous plan­ter nos pieds sur Terre et arrê­ter de planer avec les progres­sistes illu­mi­nés. La révo­lu­tion n’a jamais existé, pas plus que les révo­lu­tion­naires. Ceux qui se consi­dèrent comme “poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires” et qui recherchent le “chan­ge­ment radi­cal anti-tech­no­lo­gique” sont véri­ta­ble­ment irra­tion­nels et idéa­listes parce que cela n’existe pas. Tout ce qui existe dans ce monde mori­bond c’est l’au­to­no­mie de l’in­di­vidu et c’est ce pour quoi nous luttons. Et même si tout cela est inutile et stérile, nous préfé­rons nous soule­ver dans une guerre contre la domi­na­tion plutôt que rester inertes, simples obser­va­teurs, passifs, ou partie de tout cela.

La critique d’ITS finit par aban­don­ner tout semblant de discours progres­siste, y compris son ancienne iden­tité d’éco­lo­gie radi­cale. Par consé­quent, elle renonce aussi aux caté­go­ries idéo­lo­giques comme “l’hu­ma­nisme”, “l’éga­lité”, la “plura­lité”, etc. Dans le proces­sus, ITS/RS a mis de côté une critique acerbe de la révo­lu­tion, du progres­sisme, et même de la société elle-même, au profit du seul objec­tif de la désta­bi­li­sa­tion du système tech­no­lo­gique moderne. La conclu­sion défi­ni­tive d’ITS/RS fut rapi­de­ment établie : la véri­table commu­nauté et soli­da­rité humaine ne peut exis­ter sous la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle, et par consé­quent toutes les idées et valeurs qui l’ac­com­pagnent sont obso­lètes et perni­cieuses. L’ac­tion collec­tive est donc bannie ; seule la résis­tance d’in­di­vi­dus s’op­po­sant au système est appro­priée pour ceux qui se ré-ensau­vagent. A cet égard, aucune action ou tactique n’est exclue.

Les enfants bâtards de Theo­dore Kaczynski

En Janvier 2012, ITS a publié son sixième commu­niqué, une auto­cri­tique de diverses tendances présen­tées dans leurs commu­niqués précé­dents. Le commu­niqué commence par critiquer l’an­cienne règle d’or­tho­graphe de place­ment d’un “x” à la place d’un “o” ou d’un “a” dans certains noms person­nels pour préser­ver une neutra­lité de genre. ITS y clari­fie égale­ment sa posi­tion dans sa rela­tion avec le “progres­sisme”, expliquant qu’ils n’en­ver­raient plus de messages de soli­da­rité aux prison­niers anar­chistes comme ils l’avaient fait dans les précé­dents commu­niqués, et ne sous-enten­draient plus faire partie d’un “mouve­ment” ou d’une “révo­lu­tion” visant à renver­ser ou à alté­rer le “système techno-indus­triel”. ITS y résume sa critique du progres­sisme en expliquant :

Quant à notre posi­tion, quel rapport avec notre guerre contre le progres­sisme ? Nous avons réexa­miné ce que nous avons dit par le passé, et avons conclu que le progres­sisme est un facteur méri­tant à peine le rejet, la critique et la rupture d’avec ceux qui luttent contre le système techno-indus­triel, et rien de plus.

Leur critique du progres­sisme n’est pas sans rappe­ler celle de Theo­dore Kaczynski. Dans le para­graphe 214 de son fameux livre “la société indus­trielle et son avenir”, Kaczynski explique :

Pour pallier ce danger, un mouve­ment défen­dant la nature et combat­tant la tech­no­lo­gie doit prendre une posi­tion réso­lu­ment anti-progres­siste et doit éviter toute colla­bo­ra­tion avec ces gens-là. Le progres­sisme est à long terme en contra­dic­tion avec la nature sauvage, la liberté humaine et l’éli­mi­na­tion de la tech­no­lo­gie moderne. Il est collec­ti­viste ; il cherche à faire du monde entier — aussi bien de la nature que de l’es­pèce humaine — un tout unifié. Cela implique l’ad­mi­nis­tra­tion de la nature et de la vie humaine par des socié­tés orga­ni­sées et cela requiert des tech­no­lo­gies avan­cées. On ne peut avoir un monde unifié sans trans­ports rapides et sans commu­ni­ca­tions, on ne peut faire en sorte que tout le monde aime son prochain sans mani­pu­la­tions psycho­lo­giques sophis­tiquées, on ne peut avoir une “société plani­fiée” sans l’in­dis­pen­sable infra­struc­ture tech­no­lo­gique. Par-dessus tout, le progres­siste est mû par son besoin de puis­sance, et il cherche à le satis­faire sur une base collec­tive, en s’iden­ti­fiant à un mouve­ment de masse ou à une orga­ni­sa­tion. Il ne renon­cera proba­ble­ment jamais à la tech­no­lo­gie, arme trop précieuse pour exer­cer un pouvoir collec­tif.

Dans son septième commu­niqué, ITS déve­loppe une critique de l’af­fi­nité entre anar­chisme et socié­tés primi­tives. ITS défend par exemple la discri­mi­na­tion, l’au­to­rité et la hiérar­chie fami­liale dans le contexte de la vie de chas­seur-cueilleur. Cela semble aussi lié à la critique de Kaczynski dans son essai “la vérité sur la vie primi­tive : une critique de l’anar­cho-primi­ti­visme” :

Le mythe du progrès n’est peut-être pas encore mort, mais il agonise. A sa place croit un mythe, parti­cu­liè­re­ment mis en avant par les anar­cho-primi­ti­vistes, bien qu’il soit égale­ment répandu dans d’autres milieux. Selon ce mythe, avant l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, personne ne travaillait, les gens cueillaient simple­ment leur nour­ri­ture sur les arbres, l’ava­laient tout rond et passaient leur temps à jouer avec les enfants et les fleurs. Les hommes et les femmes étaient égaux en droits, il n’y avait pas de mala­dies, pas de compé­ti­tion, pas de racisme, pas de sexisme ou d’ho­mo­pho­bie, les gens vivaient en harmo­nie avec les animaux et tout était amour, partage et coopé­ra­tion.

Ce qui précède est bien évidem­ment une cari­ca­ture de la vision des anar­cho-primi­ti­vistes. La plupart d’entre eux — je l’es­père — ne sont pas aussi décon­nec­tés que cela de la réalité. Ils en sont néan­moins rela­ti­ve­ment déta­chés, et il est grand temps que quelqu’un fasse l’exé­gèse de leur mythe.

Ces posi­tions, ainsi que les cita­tions fréquentes des écrits et des actions de Kaczynski indiquent clai­re­ment une influence de celui que l’on appelle “l’Una­bom­ber” sur le groupe mexi­cain. Cepen­dant, ce qu’ils retirent de leurs lectures de Max Stir­ner et d’autres théo­ri­ciens radi­caux les entraîne sur une voie bien diffé­rente de celle qui incite à la “révo­lu­tion” contre la société techno-indus­trielle telle que la conce­vait Kaczynski. En effet, cette posi­tion était prépon­dé­rante dans les premiers commu­niqués d’ITS, bien qu’é­dul­co­rée ou vague­ment assu­mée, comme dans ce passage tiré de leur second commu­niqué :

Nous n’ou­blions pas que Kaczynski est en QHS, isolé du reste du monde depuis 1996 ; s’il sortait de prison aujourd’­hui, il remarque­rait proba­ble­ment que tout est (bien) pire que ce qu’il a pu obser­ver au siècle dernier, il verrait à quel point la science et la tech­no­lo­gie ont progressé dans leur saccage et leur perver­sion. Il réali­se­rait à quel point les gens sont aujourd’­hui alié­nés par l’uti­li­sa­tion de la tech­no­lo­gie, qu’ils ont d’ailleurs placée sur un autel, en tant que leur dieu, leur néces­sité élémen­taire, leur propre vie. A cet égard, le concept de “révo­lu­tion” est obso­lète, stérile et en déca­lage avec les idées anti-civi­li­sa­tion que nous voudrions expri­mer. Un mot qui a lui-même été usé par diffé­rents groupes et indi­vi­dus à travers l’his­toire, dans leur quête de pouvoir, de domi­na­tion et de préten­tion à se placer au centre de l’uni­vers. Un mot qui a servi de rêve à tous les progres­sistes qui croient qu’un jour celui-ci les libè­rera de leurs chaînes.

Après qu’ITS est devenu RS en 2014, une vive polé­mique a été enta­mée contre Ediciones Isuma­tag (EI), un site web espa­gnol pro-Kaczynski. Dans un commu­niqué inti­tulé, “quelques réponses concer­nant le présent et NON le futur”, plusieurs factions de RS répondent aux critiques d’EI concer­nant le fait qu’ils ne soutiennent aucun mouve­ment anti-tech­no­lo­gique pouvant poten­tiel­le­ment entraî­ner un renver­se­ment révo­lu­tion­naire du système techno-indus­triel. Dans sa réponse, RS explique qu’une telle révo­lu­tion devrait être soute­nue sur une longue période, et à échelle globale, un évène­ment n’ayant histo­rique­ment aucun précé­dent.

D’ailleurs, selon RS, la seule révo­lu­tion ayant eu un effet trans­for­ma­teur inter­na­tio­nal fut la révo­lu­tion indus­trielle. Attendre une révo­lu­tion dans un futur indé­fini c’est n’es­pé­rer “rien de concret, que du vent”. La “révo­lu­tion” est, en un mot, impos­sible, et peut-être pas même dési­rable. RS choi­sit donc de vivre et lutter au présent contre la domes­ti­ca­tion et la subju­ga­tion :

Lorsqu’ITS (à l’époque), ou les factions de RS, ont déclaré ne rien attendre des attaques que nous entre­pre­nons, nous faisons réfé­rence à ce que l’on asso­cie spéci­fique­ment au “révo­lu­tion­naire” ou à “ce qui est trans­cen­dan­tal dans la lutte”. Nous n’es­pé­rons pas la “révo­lu­tion”, pas la “crise mondiale”, pas plus les “condi­tions idéales”. Nous espé­rons seule­ment sortir indemnes et victo­rieux à chaque attaque, avec toujours plus d’ex­pé­riences pour les étapes suivantes qui seront toujours plus constantes, destruc­trices et menaçantes.

Par consé­quent, RS consi­dère la révo­lu­tion anti-tech­no­lo­gique de Kaczynski à la fois comme illu­soire et comme une entrave à l’ac­tion extré­miste immé­diate. Le seul mode d’ac­tion accep­table aux yeux d’ITS/RS en est un où seul le présent compte, un qui s’at­taque à la machine tech­no­lo­gique massive sans se soucier des effets à long terme ou des consé­quences. ITS/RS aban­donne son obli­ga­tion envers le futur au nom de violentes actions indi­vi­dua­listes qui sont un “défou­le­ment” féral contre leur propre domes­ti­ca­tion. Il est clair qu’ITS/RS n’a jamais consi­déré que faire autre chose soit possible ou construc­tif. Ce que je vais tenter de montrer à travers la suite de cet essai, c’est le chemi­ne­ment qui les a menés à ces conclu­sions, et comment leur propre étude du passé les a conduits à reje­ter le futur au nom d’un présent sauvage.

Jusqu’à ta mort ou la mienne!

La tran­si­tion d’ITS vers sa nouvelle iden­tité de RS en 2014 est marquée par un tour­nant déci­sif vers l’his­toire du Mexique. La pensée anti-civi­li­sa­tion, au Mexique, comprend l’étude des siècles de résis­tance contre la civi­li­sa­tion qui exis­tait déjà avant l’ar­ri­vée des Euro­péens. Les tribus de chas­seurs-cueilleurs du Nord du Mexique, en parti­cu­lier, étaient une menace constante pour les civi­li­sa­tions qui pros­pé­raient lors de l’ar­ri­vée des Euro­péens. Bien qu’on trou­vait dans cette région du monde la domes­ti­ca­tion de plantes comme le maïs, colonne verté­brale de l’agri­cul­ture séden­taire à travers le conti­nent, le mode de vie civi­lisé échoua à domi­ner certaines régions envi­ron­nantes des empires Mésoa­mé­ri­cains pré-conquête. Même après la conquête espa­gnole de 1521, ces tribus du Nord, appe­lées les “Gran Chichi­meca” (Grands Chichi­mèques), menèrent une guerre sans merci contre le déve­lop­pe­ment de l’em­pire. Cette guerre dura presque 40 années. RS s’ins­pire substan­tiel­le­ment de cet évène­ment histo­rique, comme ils l’ont récem­ment expliqué :

Ediciones Isuta­mag écrit dans son texte que la confron­ta­tion directe revient à se suici­der tôt ou tard, et ils ont raison. Mais nous avons décidé pour nous-mêmes, nous savons que nous connaî­trons peut-être le même sort d’em­pri­son­ne­ment ou de mort que les guer­riers sauvages Chichi­mèques, Tana­maztli et Maxorro, comme ce qui est arrivé aux Chichi­hueca indomp­tés Red Sleeve et Cochise. Nous le savons bien, nous avons choisi de nous enga­ger dans une lutte à mort contre le système plutôt que de nous confor­mer et d’ac­cep­ter la condi­tion des humains ultra­do­mes­tiqués qu’ils essaient de nous impo­ser. Nous nous souve­nons que chaque personne est diffé­rente. Il est assez rassu­rant pour certains de se complaire dans l’illu­sion qu’un jour une grande crise se produise, et qu’ils œuvre­ront alors à ce moment-là à faire effon­drer le système. Mais pour nous ce n’est PAS le cas. Nous ne sommes pas des idéa­listes, nous voyons les choses comme elles sont, ce qui nous pousse à la confron­ta­tion directe, ainsi qu’à en assu­mer les consé­quences.

RS et leurs alliés ont égale­ment fait impri­mer des jour­naux tels que Regre­sion et Pala­bras Noci­vas, publiant à la fois leur propa­gande et des infor­ma­tions sur l’his­toire indi­gène des luttes contre la civi­li­sa­tion. Par exemple, en Octobre 2014, une édition de Regre­sion fut publiée concer­nant la résis­tance Chichi­mèque contre la colo­ni­sa­tion espa­gnole et la guerre de Mixton du 16ème siècle. La guerre de Mixton fut un soulè­ve­ment en 1541 de peuples nouvel­le­ment conquis contre la domi­na­tion espa­gnole dans le centre du Mexique. Ces indi­gènes étaient des agri­cul­teurs séden­taires qui étaient “retour­nés” vers un mode de vie de chas­seur-cueilleur dans les collines et les montagnes du centre du Mexique pour combattre les espa­gnols. L’an­née suivante, les forces indi­gènes rempor­tèrent des victoires impres­sion­nantes, mais ils furent vain­cus de manière déci­sive en 1542 par une coali­tion d’es­pa­gnols et leurs alliés indi­gènes. Comme l’écrit l’au­teur de l’ar­ticle de Regre­sion :

Cinves­tay avait altéré et modi­fié géné­tique­ment un grand nombre de plantes anciennes et exotiques. Dont le chilague, une de nos plantes ances­trales. De nombreux sauvages furent sauvés de la mort grâce à cette plante, et purent donc conti­nuer à mener leur guerre contre la civi­li­sa­tion. On peut effec­ti­ve­ment affir­mer que la guerre de Mixton (1540–1541), de Chichi­meca (1550–1600), et la rébel­lion de Guamares (1563–1568) étaient d’au­then­tiques luttes contre la civi­li­sa­tion, la tech­no­lo­gie et le progrès. Les sauvages Chichi­mèques ne voulaient pas de nouveau ni de meilleur gouver­ne­ment. Ils ne voulaient ni ne défen­daient les villes ou les centres névral­giques des civi­li­sa­tions mésoa­mé­ri­caines attaquées. Ils ne cher­chaient pas la victoire. Ils ne souhai­taient qu’at­taquer ceux qui les avaient attaqués et mena­cés. Ils cher­chaient la confron­ta­tion, d’où leur cri de guerre “Axkan kema, tehualt, nehuatl!” (Jusqu’à ta mort, ou la mienne!).

Le Chichi­mèque est l’ar­ché­type du “sauvage” dans la pensée actuelle de RS, plus que n’im­porte quel autre groupe de chas­seur-cueilleur. En tant que nomades chas­seurs-cueilleurs du Nord de la civi­li­sa­tion Mésoa­mé­ri­caine, ils avaient été les enne­mis féroces des villes agri­coles séden­taires du centre du Mexique avant l’ar­ri­vée des espa­gnols. La nouvelle affi­nité de RS avec l’his­toire des Gran Chichi­me­cas est le meilleur indi­ca­teur de leur virage idéo­lo­gique. Il devient alors non seule­ment néces­saire de reje­ter le progres­sisme et la “révo­lu­tion” contre le système techno-indus­triel, mais aussi de retour­ner vers la “sauva­ge­rie”, et d’adop­ter l’ethos des “sauvages” qui s’étaient battus contre la civi­li­sa­tion. RS cherche alors à passer de la critique à l’aban­don total de l’es­prit civi­lisé, en se tour­nant vers une atti­tude qu’ils perçoivent comme “sauvage” et plus en harmo­nie avec la nature, qui est le seul bien.

Le penchant intel­lec­tuel de RS vers une nouvelle sauva­ge­rie semble être un résul­tat d’une étude des sources histo­riques dispo­nibles. Bien que ces sources tendent à décrire le Gran Chichi­meca comme un lieu inhos­pi­ta­lier et violent, il ne fait aucun doute que ces calom­nies n’ont fait qu’ins­pi­rer RS d’au­tant plus dans leur adop­tion d’une iden­tité “férale”. Le carac­tère brut de la vie de chas­seur-cueilleur dans une région aride est toujours lié à la liberté à leurs yeux. Un article de recherche indé­pen­dant cité sur le blog El Tlat­lol est inti­tulé “Repen­ser le Nord : le Gran Chichi­meca – un dialogue avec Andres Fabre­gas”. Un de ses passages cite l’em­pe­reur aztèque préco­lom­bien Mocte­zuma Ilhui­ca­mina, qui prononça ce qui suit concer­nant la réécri­ture de l’his­toire aztèque :

Nous devons recons­truire notre histoire, car nous sommes comme les Chichi­mèques de la vallée du Mexique, et que cela ne peut être. Nous devrions donc effa­cer cette histoire Chichi­mèque passée et en construire une autre : l’his­toire de notre peuple civi­lisé du Mexique, de notre construc­tion de la grande Tenoch­tit­lan.

Fabre­gas, dans cette inter­view, résume égale­ment les compor­te­ments des aztèques et d’autres indiens civi­li­sés :

Et effec­ti­ve­ment, les Mexi­cas, pour renon­cer au passé, se détour­ner de ce passé Chichi­mèque, ont inventé le terme, et le concept même selon lequel les peuples du Nord, du Nord du centre du monde – étant donné que Mexico est au centre du monde – sont des inci­vi­li­sés. Ils utili­sèrent un argu­ment qui nous semble­rait anec­do­tique, mais qui était crucial à ce moment-là, à savoir : les Chichi­mèques ne savaient pas comment faire des Tamales, et donc encore moins comment les manger. Nous trou­vons cela anec­do­tique, mais le fait est que faire des Tamales était une trans­for­ma­tion complète de la nature. Un savoir impres­sion­nant concer­nant la nature. Comme un résumé de l’his­toire cultu­relle. Ce qui revient à dire que les Chichi­mèques étaient inca­pables d’avoir une culture.

D’autres Mexi­cas ont annoncé le biais euro­péen contre la vie primi­tive” des chas­seurs-cueilleurs, décri­vant le terri­toire des Chichi­mèques aux premiers chro­niqueurs espa­gnols de façon très néga­tive : C’est un terri­toire de pénu­rie, de peine, de souf­france, de fatigue, de pauvreté et de tour­ment, de rochers arides, un lieu d’échec, de lamen­ta­tion ; un lieu de mort, de soif, de malnu­tri­tion. Un lieu de faim, un lieu de mort”.

Le rejet de RS de la morta­lité semble à un certain égard inspiré par ce qu’ils estiment être les atti­tudes des Chichi­mèques à l’en­contre de la société occi­den­tale chré­tienne. Par exemple, dans un commu­niqué reven­diquant la respon­sa­bi­lité d’une attaque récente sur le télé­thon natio­nal, en novembre 2014, la “faction des chas­seurs nocturnes” de RS explique : “Sans recou­rir à plus d’ex­pli­ca­tions, nous ne sommes pas chré­tiens, et la noblesse ne peut nous être attri­buée ! Nous sommes des sauvages ! Nous ne cher­chons pas ni ne défen­dons la charité des autres ou pour les autres!”. L’im­mor­ta­lité appa­rente et la féro­cité de la lutte est une carac­té­ris­tique commune connue des Chichi­mèques dans leur guerre contre les espa­gnols, et leurs alliés indiens chré­tiens. L’uni­ver­si­taire US, Philip Wayne Powell, dans son livre crucial sur la guerre du Chichi­meca, Soldiers, Indians, & Silver (en français: Soldats, Indiens et Argent), explique ce qui suit concer­nant le trai­te­ment des enne­mis captu­rés par les Chichi­mèques, lors des affron­te­ments :

Les tortures que les Chichimèques faisaient subir à leurs enne­mis captu­rés étaient de plusieurs sortes. Parfois, la poitrine de la victime était ouverte, le cœur retiré tandis qu’il battait encore, à la manière des sacri­fices Aztèques ; cette pratique était carac­té­ris­tique des tribus proches des peuples séden­taires du Sud. La pratique du Scalp était égale­ment répan­due au sein des Gran Chichi­me­cas, souvent alors que la victime était encore vivante. Les guer­riers décou­paient aussi les parties géni­tales et les plaçaient dans la bouche de leur victime. Ils empa­laient leurs victimes, “à la manière des turcs”. Ils reti­raient diverses parties du corps, des os des jambes, des bras et des côtes, jusqu’à la mort de leurs captifs ; les os étaient souvent portés en tant que trophées. Certaines victimes étaient jetées du haut de falaises ; d’autres étaient pendues. Ils leurs ouvraient parfois le dos, en arra­chant leurs tendons, qu’ils utili­saient pour lier le bout de leurs flèches. Les petits enfants, qui ne marchaient pas encore, étaient attra­pés par les pieds, leurs têtes fracas­sées contre des rochers jusqu’à ce que leur cerveau en sorte. 

Malgré, et peut-être à cause de leur barba­rie, les Chichi­mèques ne furent pas vain­cus mili­tai­re­ment, dans l’en­semble, par les espa­gnols et leurs alliés indiens asser­vis. Ils étaient des guer­riers féroces avec “l’avan­tage du terrain”, et la guerre espa­gnole contre eux a duré des décen­nies, au cours du 16ème siècle. Du point de vue de Réac­tion Sauvage, ils sont l’ar­ché­type des oppo­sants contre la civi­li­sa­tion, dans le contexte du Mexique. Dans un commu­niqué récent, certains membres admettent s’être rendus dans les régions où ces batailles eurent lieu, afin d’in­ter­ro­ger les locaux pour avoir plus de détails et confir­mer ce qu’ils avaient lu dans les livres d’his­toire des “civi­li­sés”.

Des membres de RS, ainsi que du jour­nal Regre­sión et Ediciones Abori­gen, résument l’im­por­tance des Chichi­mèques pour leur idéo­lo­gie éco-extré­miste dans une compi­la­tion anthro­po­lo­gique, “le lieu des sept caves” :

Chez Réac­tion Sauvage, nous consi­dé­rons Chico­moz­tok [Le Lieu Des Sept Caves] comme un endroit isolé de la civi­li­sa­tion, un site de conver­gence de diverses tribus nomades sauvages, qui repré­sente la vie pleine et sauvage que nos ancêtres connais­saient avant qu’on les persuade d’adop­ter une vie séden­taire. C’est une vision d’un passé de régres­sion, un souve­nir de ce que nous avons peu à peu perdu. Il symbo­lise à nos yeux le clivage d’avec notre passé primi­tif et donc la défense extrême de la nature sauvage ; le feu origi­nel qui stimule le conflit des indi­vi­dus et des groupes contre ce qui repré­sente l’ar­ti­fi­ciel et le progrès.

Les Chichi­mèques sont le symbole de l’in­tran­si­geance de RS qui va jusqu’à mourir dans la lutte contre une force qui détruit la nature à travers la tech­no­lo­gie et la vie civi­li­sée. Il faut signa­ler que le symbole que repré­sente le sigle RS, d’une personne indi­gène dégui­sée avec une peau de coyote et allu­mant un feu, est tiré d’un codex de Chico­moz­tok présen­tant un guer­rier Chichi­mèque. La simple idée de temps est consi­dé­rée comme “trop civi­li­sée” par RS et ses alliés, et l’objec­tif se conçoit donc seule­ment de manière à être compris par un véri­table “sauvage” :

Nous ne croyons pas en la possi­bi­lité de “révo­lu­tions anti-indus­trielles”, ni en des mouve­ments futu­ristes qui pour­raient (selon certains penseurs) entraî­ner la chute du système arti­fi­ciel. Dans la nature sauvage, “possi­ble­ment” ne compte pas, pas plus que “peut-être”. Il n’y a pas de points inter­mé­diaires, ni de points neutres. Seul existe le concret : ce qui est ou ce qui n’est pas. Il en a toujours été ainsi de la survie, et nous sommes égale­ment régis par ces lois natu­relles. Le présent est tout ce qu’il y a, l’ici et main­te­nant. Tenter de prédire le futur ou travailler à atteindre des objec­tifs que l’on place dans le futur, est une perte de temps. Voilà la véri­table erreur des révo­lu­tion­naires.

Conclu­sion: L’orgue du capi­taine Vancou­ver, ou Comment le Nord fut conquis

Ayant parcouru la trajec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS, il me faut main­te­nant évaluer leur sauva­ge­rie” retrou­vée. L’as­pect susci­tant le plus de ques­tion­ne­ment demeure leur “anti-hagio­gra­phie” des Chichi­mèques. Bien qu’il soit clair que la guerre prit fin avec la domi­na­tion espa­gnole, celle-ci reste trouble dans la narra­tion idéo­lo­gique de RS. S’agis­sait-il vrai­ment d’un “combat à mort” ? Les Chichi­mèques furent-ils tous massa­crés ? Et si non, pourquoi se rendirent-ils? Pouvons-nous même appe­ler cela une reddi­tion?

Ce que RS et ses alliés semblent igno­rer, c’est que – au moins d’après le livre nova­teur de Philip Wayne Powell sur le sujet – la fin de la guerre des Chichi­mèques fut rela­ti­ve­ment paci­fique et peu drama­tique. Bien que certains guer­riers luttèrent effec­ti­ve­ment “jusqu’à la mort”, il en fut autre­ment de la majo­rité. Il faut savoir qu’ils étaient au même niveau, voire supé­rieurs à leurs adver­saires espa­gnols (même aidés de leurs alliés indiens “séden­taires”). Et bien que de nombreux Chichi­mèques furent captu­rés durant la phase de la guerre que Powell appelle “la guerra a fuego y a sangre” (la guerre à feu et à sang, ou plus succinc­te­ment, la guerre totale), l’im­passe qui s’en­sui­vit obli­gea les espa­gnols à chan­ger de stra­té­gie pour mettre fin aux hosti­li­tés. Au lieu d’uti­li­ser une méthode de paci­fi­ca­tion encou­ra­geant l’es­cla­va­gisme des Indiens comme un moyen de paie­ment pour les merce­naires, la Couronne décida d’uti­li­ser l’argent de la guerre pour ache­ter la loyauté de divers chefs Chichi­mèques. En d’autres termes, ils les soudoyèrent :

La diplo­ma­tie de la paix devint moins compliquée durant la dernière décen­nie du 16ème siècle, lorsque les tribus Chichimèques réali­sèrent qu’elles pour­raient tirer profit des trai­tés de paix, sans être attaquées par les espa­gnols. Au fur et à mesure, les indiens eux-mêmes initièrent des négo­cia­tions de paix, faisant ainsi montre d’une volonté d’aban­don­ner leur vie nomade et de se séden­ta­ri­ser.

Il nous suffit simple­ment d’avan­cer de deux siècles pour obser­ver ce même proces­sus plus au Nord, cette fois-ci durant la fin de la période colo­niale de la Cali­for­nie. Bien que ce dernier exemple soit enta­ché d’une tragé­die encore plus impor­tante et de violences et morts en masses à cause des mala­dies et de la barba­rie des colons, globa­le­ment, l’as­ser­vis­se­ment des Indiens de Cali­for­nie au système des missions fut presque volon­taire. Comme Randall Milli­ken l’ex­plique dans son livre A Time of Little Choice: The Disin­te­gra­tion of Tribal Culture in the San Fran­cisco Bay Area 1769–1810 (en français : “Une époque de peu de choix : la désin­té­gra­tion des cultures tribales dans la baie de San Fran­cisco entre 1769 et 1810“) :

Les villa­geois de la Baie furent allé­chés par les produits maté­riels et leurs pratiques tradi­tion­nelles ridi­cu­li­sées par les agents occi­den­taux de la complexité tech­no­lo­gique et orga­ni­sa­tion­nelle. Des morts en masse et la menace perma­nente d’une violence mili­taire écra­sante contre tout groupe tentant de s’at­taquer aux Missions augmen­taient égale­ment la pres­sion. Est-il surpre­nant que les peuples tribaux finirent par douter de la valeur de leur culture native et par accep­ter l’image et la redé­fi­ni­tion d’eux-mêmes — comme igno­rants, peu-quali­fiés, et méri­tants cette vie de subor­di­na­tion impo­sée par de nouvelles struc­tures sociales fondées sur la caste — que cela impliquait ?

Dans certains cas, peu de contacts furent néces­saires pour convaincre les tribus indi­gènes de s’as­ser­vir d’elles-mêmes au joug chré­tien espa­gnol. Dans les archives de la Mission de San Juan Bautista en Cali­for­nie, on raconte l’his­toire d’un orgue appar­te­nant autre­fois au capi­taine George Vancou­ver :

A un moment, on raconte que l’orgue aurait sauvé la Mission, l’em­pê­chant d’être détruite par les belliqueux Indiens Tulare qui descen­dirent sur San Juan Bautista, massa­crant des néophytes et chas­sant les chevaux. Les Indiens chré­tiens récu­pèrent les chevaux, et les Tulare, hurlant des cris de guerre, réap­pa­rurent. Le père De La Cuesta sortit préci­pi­tam­ment l’orgue, et commença à furieu­se­ment action­ner la mani­velle. Le vacarme de la musique désta­bi­lisa d’abord les indiens, puis les ravit plei­ne­ment, au point qu’ils finirent par entrer dans la Mission qu’ils comp­taient aupa­ra­vant détruire.

C’est pourquoi RS commet une rare mais une grave erreur en consi­dé­rant certains peuples comme “d’ignobles sauvages”, complè­te­ment immu­ni­sés contre l’at­ti­tude et les consi­dé­ra­tions des “civi­li­sés”. Ce ne fut mani­fes­te­ment pas le cas, d’après les archives histo­riques. Bien que les Chichi­mèques luttèrent effec­ti­ve­ment féro­ce­ment pour défendre leur mode de vie, une fois qu’ils comprirent que les espa­gnols leur donne­raient des choses et ne les asser­vi­raient pas, ils choi­sirent volon­tai­re­ment, pour la plupart, de s’as­so­cier à leurs anciens enne­mis Indiens séden­taires et de faire la paix avec l’ordre colo­nial. Fina­le­ment, Les Chichi­mèques et d’autres Indiens de la région fron­ta­lière ne menèrent pas une “lutte à mort” contre la civi­li­sa­tion. On ne peut donc pas leur attri­buer un discours anti-civi­li­sa­tion, dont ils n’au­raient pas compris le sens. Les peuples indi­gènes ne furent pas homo­gènes, ni ne s’al­lièrent entre eux de manière cohé­rente. Ils ne s’unirent pas contre une force que nous appel­le­rions “civi­li­sa­tion”. Lorsqu’ils avaient la possi­bi­lité d’un compro­mis, au moins en ce qui concerne les Chichi­mèques et la Cali­for­nie colo­niale, les natifs accep­taient la fin de leur mode de vie sans trop de résis­tance.

L’in­té­rêt d’ITS/RS pour leur histoire locale, leur quête pour ancrer leur lutte dans des guerres anciennes contre la civi­li­sa­tion, sur le sol mexi­cain, est haute­ment admi­rable et rafrai­chis­sant dans un contexte de concepts de gauche souvent abstraits. Cepen­dant, leur atti­tude concer­nant la néces­sité d’un “retour à la sauva­ge­rie”, une sorte de table rase de la pollu­tion liée à la moder­nité et à la gauche, est un cadre intel­lec­tuel mal conçu. La seule raison pour laquelle nous savons que la civi­li­sa­tion est un problème, c’est parce que nous l’avons vécue, et avons compris sa volonté Promé­théenne de contrôle de la nature. “Faire table rase” est donc bien plus diffi­cile que ce qu’ITS/RS prétend.

Néan­moins, même si nos ancêtres ont échoué dans leur lutte contre le Lévia­than civi­lisé, j’es­time, avec et à l’ins­tar d’autres, qu’un tel combat doit conti­nuer. La rhéto­rique quasi-suici­daire d’ITS/RS concer­nant l’af­fron­te­ment de la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle peut parfois sembler exagé­rée, mais étant donné la coop­ta­tion de toutes les luttes précé­dentes, et l’im­passe que consti­tue la gauche, il est diffi­cile d’ar­gu­men­ter contre la perti­nence et la conve­nance d’un tel mili­tan­tisme. Un animal sauvage peut fuir, mais lorsqu’il est acculé, il ne se couche pas servi­le­ment ; il attaque ; même si les chances sont contre lui, même face à une mort certaine. Un animal sauvage ne peut être tué par la civi­li­sa­tion que s’il ne lui est d’au­cune utilité. Les animaux qui obéissent et s’ar­rangent avec leur maîtres illus­trent l’his­toire de la domes­ti­ca­tion, et son succès. Ces animaux qui craignent pour leur propre survie, c’est ce dont la civi­li­sa­tion a besoin. Les plans et les révo­lu­tions “pour un avenir meilleur” peuvent très bien être des pièges dans lesquels nous tombons à chaque fois. Des pièges menant à la domes­ti­ca­tion et à la servi­lité, une mort durant la vie, entraî­nant rapi­de­ment de véri­tables morts en masse sur toute la planète.

Nous pouvons critiquer les tactiques d’ITS/RS, leur manque d’em­pa­thie pour leurs victimes qui sont des “dommages colla­té­raux” lors de leurs attaques, leur prose théâ­trale, leur roman­tisme sadique, et ainsi de suite. Mais, au final, face au cercueil de la planète, nous pour­rons lire, gravé sur sa pierre tombale, qu’elle périt à cause d’un mode de vie cher­chant à appor­ter la paix et la pros­pé­rité au prix de l’as­ser­vis­se­ment de Tout. Compa­rés à ce type de violence, insi­dieux et discret, les actes d’ITS/RS sont déri­soires, anec­do­tiques. Peut-être devrions-nous, nous aussi, invoquer cette “sauva­ge­rie”, cette vie insou­mise, à l’in­té­rieur, ce non serviam affirmé contre un système qui promet la paix au prix d’une lente agonie. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il est écrit : “Depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s’en emparent.” (Matthieu 11 :12)


Traduc­tion: Nico­las Casaux

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2 Comments on "Vers la sauvagerie : à propos de la lutte eco-extrémiste contre la civilisation (au Mexique)"

  1. A noter que Reaccion Salvaje a cessé d’exister en août 2015, bien que certains de ses membres et groupuscules affirment vouloir continuer leurs actions.

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