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Défendre le vivant ou défendre la civilisation ? À propos de savoir ce que l’on veut (par Nicolas Casaux)

Le 21 février 2017, le site web Reporterre a publié une tribune qu’Hervé Kempf (le fondateur du site, ancien journaliste du Monde) m’avait proposé d’écrire, qui traitait de la promotion et du développement des énergies soi-disant “renouvelables”. J’y présentais, en 6 points principaux, et plus ou moins détaillés — en une version largement tronquée, d’environ 5000 signes, ainsi qu’ils l’exigeaient, tandis que la version complète était publiée sur notre site — en quoi leur déploiement pose problème, et ne résout pas la crise écologique qu’il contribue à aggraver.

Cyril Dion, fondateur des Colibris, et réalisateur du film documentaire “Demain”, était censé me répondre dans une tribune publiée le lendemain.

Malheureusement, son texte ne répondait pas au mien, ni aux 6 points que je soulevais — à l’exception d’un seul, loin d’être le plus important. Décevant mais pas étonnant.

J’ai demandé un droit de réponse, qui m’a été accordé. Seulement, parce que ma réponse ne tient pas en 5000 signes et parce que je crois qu’il est absurde d’obéir aux restrictions qui se basent sur la présomption selon laquelle les gens ne lisent pas les articles trop longs, et parce que la problématique mérite plus de profondeur qu’un argumentaire superficiel (façon ONU, avec son guide “à l’attention des paresseux qui veulent sauver la planète”), et parce que je voulais être libre d’écrire ce que je pense, je préfère la publier ici, sur le site de notre collectif.

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Avant d’en venir au contenu, un mot sur le titre de sa tribune (formulé par Reporterre, mais qui est tiré du texte de Cyril Dion) : “Pour changer la société, nous devons être des millions, pas une poignée de radicaux”.

Mettons de côté l’objectif flou de vouloir “changer la société”. Considérons plutôt comment ce titre dénigre ouvertement une catégorie d’individus qu’il qualifie de “radicaux” ; et pourquoi ce dénigrement s’avère nuisible, pour plusieurs raisons.

Et d’abord parce que radical signifie “Relatif à la racine, à l’essence de quelque chose”, et qu’être radical “n’est rien d’autre que d’empoigner les problèmes à la racine”, comme le rappelait Howard Zinn, et que faire autre chose qu’empoigner les problèmes à la racine semble relativement absurde (comme si empoigner les problèmes de manière superficielle était une tactique sensée). Ce qu’un tel titre laisse entendre est dommageable pour le débat écologique. Quelle personne sensée affirmerait que ne pas s’attaquer à la racine des problèmes est la solution ?

(Cyril Dion a d’ailleurs écrit, en réaction à certains articles publiés sur notre site, et à propos du point de vue de ceux qu’il appelle les “radicaux” que : “Ce qu’ils veulent est avoir raison dans leur coin et faire les malins”. Insinue-t-il par là qu’il vaille mieux avoir tort en groupe que raison tout seul ? Le doute est légitime.)

Le titre, dans son ensemble, traite de la question des moyens, en vue de parvenir à une certaine fin (“changer la société”). Cette fin est un peu plus détaillée dans la suite de son texte. Avant de l’examiner, rappelons simplement que compter sur “des millions” pour “changer” quoi que ce soit, relève du fantasme. L’Histoire de la société de masse, puisque c’est de cela qu’il s’agit, nous enseigne que des masses, il n’y a jamais rien eu à attendre, sinon l’obéissance aux élites dirigeantes, et une tendance à vouloir policer ceux qui ne pensent pas comme elles (ce que l’article de Cyril Dion illustre brillamment).

A l’instar de René Riesel et de Jaime Semprun,

“Nous n’attendons rien d’une prétendue ‘volonté générale’ (que ceux qui l’invoquent supposent bonne, ou susceptible de le redevenir pour peu qu’on la morigène avec assez de sévérité pour corriger ses coupables penchants), ni d’une ‘conscience collective des intérêts universels de l’humanité’ qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation.”

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Venons-en au contenu de sa tribune.

Cyril Dion ne répond qu’à un seul des points problématiques que je soulignais vis-à-vis du développement des énergies dites “renouvelables”, celui qui concerne la fabrication des technologies nécessaires à la production de cette énergie. Bien qu’il feigne de reconnaître qu’il y a effectivement un problème à ce niveau-là, il balaie rapidement cette idée en un tour de passe-passe empreint de foi religieuse en l’idée de progrès : “Nous avons donc besoin d’innover et d’y consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie”. Le tour est joué. La fabrication des technologies qui produisent les énergies “vertes” est effectivement destructrice, mais ça ira mieux Demain (progrès oblige). Quant aux 5 autres points soulignés dans ma tribune, rien.

Au passage, dans le fouillis de son galimatias, il tente de justifier son appel aux masses et son soutien exclusif de la “non-violence” en citant Srdja Popovic (ancien dirigeant d’OTPOR et co-fondateur du mouvement CANVAS), qu’il présente comme le “leader du mouvement qui a chassé Milosevic en ex-Yougoslavie”. Cet exemple très mal choisi témoigne d’une certaine mécompréhension de la géopolitique. D’abord parce que la Fondation Soros, l’USAID et la NED (cette “respectable fondation” qui “prend le relais de la CIA”, ainsi que le titre le monde diplomatique) financèrent toutes trois l’organisation OTPOR, cet “acteur majeur” du renversement de Milosevic. Mais aussi parce qu’on sait, depuis certaines divulgations de Wikileaks, que Srdja Popovic a collaboré avec la firme américaine Stratfor, une agence de renseignements souvent qualifiée de “CIA privée”. Le livre de Srdja Popovic (originellement : “Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme”) s’il avait été honnête, aurait été intitulé : “Comment faire tomber un dictateur quand on a le soutien des USA, de la CIA, et d’au moins un des principaux multimilliardaires et dirigeants corporatistes du monde”.

J’ai discuté de ça avec un ami journaliste qui vit en Tunisie, Fausto Giudice, qui est aussi écrivain et traducteur. Sa réaction fut à peu près la même que la mienne, à savoir :

“Cyril Dion cite, entre autres références, le livre de Srdja Popovic au joli titre : “Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme”. Malheureusement, ce joli titre est un condensé du mensonge construit par Popovic. Ce n’est pas le “petit” mouvement OTPOR, “seul, tout petit et sans arme” qui a fait tomber Milosevic, mais les bombadiers de l’OTAN, dont OTPOR n’a été qu’une force d’appui au sol. Prendre Popovic, OTPOR et l’entreprise qui lui a succédé, CANVAS, comme modèle de lutte pour “renverser le consumérisme triomphant, le capitalisme prédateur, [en reprenant] le pouvoir aux quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance”, est en soi une contradiction : Cyril Dion sait-il ce qu’a fait Srdja Popovic depuis presque 20 ans ? Avec qui ? Avec quel argent ? A-t-il entendu parler d’un certain George Soros, de Goldman Sachs, de Stratfor, la “CIA de l’ombre”, tous parrains de Popovic ? Et où donc ce modèle invoqué par Cyril Dion a-t-il “renversé le capitalisme prédateur” ? En Géorgie en 2003 ? En Russie en 2005 ? Au Venezuela en 2007 ? En Syrie en 2011 ?”

Cette contradiction illustre son analyse, ou sa compréhension, des réalités politiques et géopolitiques. Analyse qu’il déclare bien évidemment “réaliste” (sic) par la suite. Quoi qu’il en soit, comme Fausto le souligne, la question des moyens est subordonnée à celle de la fin.

Et en ce qui concerne la fin, pour Cyril Dion, la voici : “L’idée est de tenter de conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer (la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité) et de préserver au mieux le monde naturel”. Malheureusement pour lui, cette fin est incompatible avec le fait de “renverser le consumérisme triomphant, le capitalisme prédateur, et de reprendre le pouvoir aux quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance financière, médiatique et législative”.

Il s’agit d’un autre aspect de l’irréalisme de son discours, et d’une bonne partie du discours de la gauche. Ainsi que Lewis Mumford le faisait remarquer il y a plus de 40 ans, “les institutions politiques, sociales et économiques actuelles sont l’inévitable réponse à la production et à la distribution de masse”.

Sachant que “la civilisation” correspond au “consumérisme triomphant”, au “capitalisme prédateur”, au règne de “quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance financière, médiatique et législative”, si votre objectif est de “conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer” alors vous ne vous déferez jamais du “consumérisme triomphant”, du “capitalisme prédateur” ; vous ne reprendrez pas “le pouvoir aux quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance financière, médiatique et législative”. Parce que “le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer” correspond au “meilleur” de ce qu’un système qui concentre le pouvoir entre les mains de “quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques” a développé. “La chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète” sont les produits des “institutions politiques, sociales et économiques actuelles”.

Conserver le “meilleur” de la société industrielle de masse, le meilleur de “la production” et de “la distribution de masse”, c’est donc conserver ces “institutions politiques, sociales et économiques actuelles” qui sont leur “inévitable réponse”.

Clarifions encore ; il est absurde et tout sauf “réaliste” de souhaiter conserver le “meilleur” de la civilisation industrielle tout en affirmant vouloir “renverser” tout ce à quoi elle correspond. Cette vue de l’esprit est une illumination qui repose uniquement sur la foi — sur le mythe du progrès, cette “erreur fort à la mode”, ce “fanal obscur” qui a “fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne”, ainsi que le formulait déjà Charles Baudelaire en son temps. Peu importe que dans la réalité des mécanismes très réels et très concrets tendent à prouver le contraire. On ne peut pas débattre avec ceux qui pensent que tout est possible, si seulement [mettre plus ou moins n’importe quoi ici]. On ne peut pas débattre avec des si. On ne peut pas débattre avec les fanatiques du “progrès”, qui argumentent sur la base de déclarations fantaisistes, comme le “Yes we can” d’Obama. C’est enfantin et irresponsable de penser que tout est possible, de croire en la magie, pendant que le monde est détruit.

Ce “meilleur” de la civilisation — “la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité” — qu’il souhaite “conserver”, est précisément ce qui détruit la planète. Puisque, encore une fois, le monde unifié moderne, industrialisé et high-tech, s’est bâti sur et dépend de toutes les destructions environnementales que nous constatons. Derrick Jensen discute de ce faux espoir chimérique et dangereux dans son excellent livre Endgame, cela mérite d’être longuement cité :

“Nous faisons tous face à des choix. Nous pouvons avoir des calottes glaciaires et des ours polaires, ou nous pouvons avoir des automobiles. Nous pouvons avoir des barrages ou nous pouvons avoir des saumons. Nous pouvons avoir des vignes irriguées dans les comtés de Mendocino et Sonoma, ou nous pouvons avoir la rivière Eel et la rivière Russian. Nous pouvons avoir le pétrole du fond des océans, ou nous pouvons avoir des baleines. Nous pouvons avoir des boîtes en carton ou nous pouvons avoir des forêts vivantes. Nous pouvons avoir des ordinateurs et la myriade de cancers qui accompagne leur fabrication, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux. Nous pouvons avoir l’électricité et un monde dévasté par l’exploitation minière, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux (et ne venez pas me raconter de sottises à propos du solaire : vous aurez besoin de cuivre pour le câblage, de silicone pour le photovoltaïque, de métaux et de plastiques pour les dispositifs, qui ont besoin d’être fabriqués et puis transportés chez vous, et ainsi de suite. Même l’énergie électrique solaire n’est pas soutenable parce que l’électricité et tous ses attributs requièrent une infrastructure industrielle). Nous pouvons avoir des fruits, des légumes, et du café importés aux États-Unis depuis l’Amérique latine, ou nous pouvons avoir au moins quelques communautés humaines et non-humaines à peu près intactes à travers la région. […] Nous pouvons avoir du commerce international, inévitablement et par définition ainsi que par fonction dominé par d’immenses et distantes entités économiques/gouvernementales qui n’agissent pas (et ne peuvent pas agir) dans l’intérêt des communautés, ou nous pouvons avoir un contrôle local d’économies locales, ce qui ne peut advenir tant que des villes requièrent l’importation (lire : le vol) de ressources toujours plus distantes. Nous pouvons avoir la civilisation — trop souvent considérée comme la plus haute forme d’organisation sociale — qui se propage (qui métastase, dirais-je) sur toute la planète, ou nous pouvons avoir une multiplicité de cultures autonomes uniques car spécifiquement adaptées au territoire d’où elles émergent. Nous pouvons avoir des villes et tout ce qu’elles impliquent, ou nous pouvons avoir une planète habitable. Nous pouvons avoir le “progrès” et l’histoire, ou nous pouvons avoir la soutenabilité. Nous pouvons avoir la civilisation, ou nous pouvons au moins avoir la possibilité d’un mode de vie qui ne soit pas basé sur le vol violent de ressources.

Tout cela n’est absolument pas abstrait. C’est physique. Dans un monde fini, l’importation forcée et quotidienne de ressources est insoutenable. Hum.

Montrez-moi comment la culture de la voiture peut coexister avec la nature sauvage, et plus particulièrement, comment le réchauffement planétaire anthropique peut coexister avec les calottes glaciaires et les ours polaires. N’importe laquelle des soi-disant solutions du genre des voitures électriques solaires présenterait des problèmes au moins aussi sévères. L’électricité, par exemple, a toujours besoin d’être générée, les batteries sont extraordinairement toxiques, et, quoi qu’il en soit, la conduite n’est pas le principal facteur de pollution de la voiture : bien plus de pollution est émise au cours de sa fabrication qu’à travers son pot d’échappement. La même chose est vraie de tous les produits de la civilisation industrielle.

Nous ne pouvons pas tout avoir. Cette croyance selon laquelle nous le pouvons est une des choses qui nous ont précipités dans cet horrible endroit. Si la folie pouvait être définie comme la perte de connexion fonctionnelle avec la réalité physique, croire que nous pouvons tout avoir — croire que nous pouvons simultanément démanteler une planète et y vivre ; croire que nous pouvons perpétuellement utiliser plus d’énergie que ce que nous fournit le soleil ; croire que nous pouvons piller du monde plus que ce qu’il ne donne volontairement ; croire qu’un monde fini peut soutenir une croissance infinie, qui plus est une croissance économique infinie, qui consiste à convertir toujours plus d’êtres vivants en objets inertes (la production industrielle, en son cœur, est la conversion du vivant — des arbres ou des montagnes — en inerte — planches de bois et canettes de bière) — est incroyablement cinglé. Cette folie se manifeste en partie par un puissant irrespect pour les limites et la justice. Elle se manifeste au travers de la prétention selon laquelle il n’existe ni limites, ni justice. Prétendre que la civilisation peut exister sans détruire son propre territoire, ainsi que celui des autres et leurs cultures, c’est être complètement ignorant de l’histoire, de la biologie, de la thermodynamique, de la morale, et de l’instinct de conservation. & c’est n’avoir prêté absolument aucune attention aux six derniers millénaires.”

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La question de la soutenabilité est au cœur de tout ce débat écologique — ou devrait l’être. Les agents du progrès prétendent, sur la base d’une techno-foi, qu’il est possible de le “conserver” et de ne pas détruire la planète. Un rapide coup d’œil à ce qu’il se passe dehors, ainsi qu’une perspective historique, devraient amplement suffire à nous faire comprendre que ce n’est pas le cas. La quasi-totalité des actions journalières de l’individu moderne sont écologiquement destructrices. Pour mesurer la soutenabilité — ou plutôt l’insoutenabilité — du mode de vie proposé par la culture dominante, il suffit de se demander, pour chaque chose que l’on fait, si celle-ci bénéficie ou nuit à l’écosystème planétaire. Cependant, nous sommes, pour beaucoup, tellement déconnectés des réalités biologiques, et en savons si peu sur les équilibres écologiques, que nous n’avons aucune idée de ce qu’est la soutenabilité. Que nous ne savons pas du tout ce qui est soutenable et ce qui ne l’est pas. Et avant tout parce que nous n’avons aucune idée de ce que requiert l’insondable complexité technique de la société industrielle mondialisée, dont nous ignorons presque tout en termes d’impacts environnementaux (quelles pratiques environnementales, quelles activités extractivistes, et dans quels endroits, avec quelles conséquences, quelles toxicités des matières premières traitées, avec quels sous-produits, etc.).

Cette inconcevabilité du monde moderne — dont les intrications dépassent l’entendement pour l’esprit humain —, inhérente à toute société de masse, par définition, nous signale, en elle-même, un redoutable danger. Celui dont parlait Bernard Charbonneau quand il écrivait que “le plus grave n’est pas ce que nous savons, mais ce que nous ignorons”, et que “nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de continuer à foncer ainsi dans le noir”.

De manière assez prévisible, cette inconcevabilité du fonctionnement de la société industrielle mondialisée se double d’une inconcevabilité de son degré d’insoutenabilité.

La manière dont la société de masse construit son infrastructure n’est pas soutenable. La densité et la constitution de ses réseaux de transport, par exemple, ne sont pas soutenables. Aucune de ses industries n’est soutenable. Une économie mondialisée de produits industriels n’est doublement pas soutenable. Le progrès — en tant qu’idéologie qui fétichise le développement technique — n’est lui-même pas soutenable.

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Le rôle des marchands de simplismes du monde entier, de Cyril Dion à Leonardo DiCaprio (lui aussi, mais à un tout autre niveau, une star de l’écologie désignée ainsi par les médias et les institutions de pouvoir, dont l’ONU) est de promouvoir la mythologie du développement durable, l’idée selon laquelle il est possible d’allier industrialisme, développement high-tech, et respect de l’environnement, selon laquelle le progrès technique nous rapproche de la soutenabilité.

On le voit lorsque, dans le film “Demain”, la gestion des déchets de la ville de San Francisco est insidieusement présentée comme un modèle écologique.

Contrairement aux sottises colportées par le film, San Francisco ne recycle pas 80% de ses déchets, en vérité le chiffre serait plus proche de 60%, mais le problème est bien plus profond et bien plus grave qu’une simple erreur de chiffre, puisqu’en réalité ce qu’ils appellent recycler n’a rien d’écologique. Le traitement des déchets se fait toujours loin hors de la ville, dans des usines énergivores (sauf pour le bois/papier qu’ils brûlent en usine de biomasse). Dans le documentaire, on ne voit que la part des déchets qui est compostée, et c’est tout. Tandis qu’une grande partie des déchets, uniquement triée, finit par être exportée et disséminée à travers le globe, jusqu’en Chine, aux Philippines et au Vietnam ; la quantité de déchets recyclés (ou compostés) stagne voire régresse ces derniers temps, et la quantité totale de déchets que la ville génère augmente chaque année ; environ 1200 tonnes de déchets non-recyclables et non-compostables sont collectées et enfouies dans le sol chaque jour (cadeau pour le monde et pour le futur). Exemplaire, n’est-ce pas. Et tellement soutenable.

Les blocs de déchets sont compressés dans une usine de San Francisco, et sont ensuite exportés et vendus à travers le globe, à diverses entreprises, en Chine, aux Philippines, au Vietnam, et ailleurs.

Le même mythe est diffusé par les médias à propos du système de gestion des déchets des “pays nordiques”. Ce qui donne des articles avec des titres comme “La Suède championne du monde du recyclage !”, ou “Grâce au recyclage la Suède n’a plus de déchets!”, ou encore “La Suède manque tellement de déchets… qu’elle en importe”. Il s’agit d’autant de mensonges.

La Suède exporte des tonnes de déchets illégaux. C’est ce qu’on peut apprendre en à peine quelques recherches sur le web, de la part de médias suédois. Lors d’une saisie par les douanes suédoises de 700 tonnes de déchets illégaux destinés à l’exportation, celles-ci ont expliqué qu’il ne s’agissait que de la “partie émergée de l’iceberg”.

Comme la plupart des pays dits “développés” (UE, Amérique du Nord, Japon, etc.), la Suède exporte une bonne partie de ses déchets les plus gênants (toxiques) vers les pays en voie de développement (les pays pauvres), en plus d’en brûler une bonne partie pour produire de l’électricité, ce qui, présenté comme une solution “écologique”, est un autre mensonge grotesque, puisque les usines à biomasse émettent plus de CO2 que les centrales à charbon. Cette incinération est considérée comme “neutre en carbone” au prétexte que la décomposition de cette biomasse, si elle n’avait pas été incinérée, aurait émis du carbone au fil des années. Dépendre de l’incinération de déchets pour produire de l’électricité pour alimenter un réseau électrique et des appareils électroniques eux-mêmes polluants, dont les productions sont énergivores, est une idée démente, un non-sens qui encourage un cycle sans fin de pollutions.

Mariel Vilella, directrice adjointe et chargée de la campagne climatique pour Zero Waste Europe le souligne : “Le dernier rapport sur le climat de Zero Waste Europe démontre que l’incinération contribue à aggraver le changement climatique plutôt qu’à le stopper”. Dans un article publié en mars 2015, elle explique qu’un “incinérateur moyen aux États-Unis émet 2,5 kg de dioxyde de carbone par MWh et 2,8 kg d’oxyde d’azote, deux gaz à effet de serre qui contribuent au réchauffement climatique”. Ce qui “signifie que les incinérateurs émettent plus de CO2 par mégawatt-heure que n’importe quelle autre énergie d’origine fossile, y compris les centrales à charbon”.

En plus de cela, la Suède et les autres pays nordiques sont parmi les plus consommateurs de produits high-tech électroniques, et donc d’importants producteurs de déchets électroniques (le suédois moyen produit 466 kg de déchets par an, le français moyen environ 370). On pourrait aussi rappeler que le suédois moyen consomme 13 208 kWh d’énergie par an, tandis que le français moyen en consomme 6749, ou que le suédois moyen consomme 5100 Tep, tandis que le français en consomme 3800. Sachant que la production énergétique suédoise dépend principalement de barrages, de centrales nucléaires, et de l’incinération de déchets. Trois catastrophes écologiques.

Ceux qui présentent la Suède (ou n’importe quel pays nordique), ou San Francisco, comme des modèles à répliquer, comme autant de preuves que l’on pourrait concilier industrialisme et respect de l’environnement, sont les idiots utiles de l’écologie du spectacle qui ne servent qu’à instiller dans l’opinion publique l’idée fausse selon laquelle la société industrielle et son développement high-tech peuvent être “verts”.

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Cyril Dion met lui-même la priorité, consciemment ou inconsciemment, sur cette volonté de “conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer”, en le mentionnant en premier, et en ajoutant, par la suite, “et de préserver au mieux le monde naturel”. La préservation du monde naturel est secondaire (“au mieux”) et subordonnée à la conservation de la civilisation qui est primordiale. Voilà pourquoi son “écologie” n’a rien à voir avec la nôtre. Nous n’avons pas le même objectif. Nos objectifs sont littéralement opposés. Nous luttons avant tout pour défendre et préserver le monde naturel que la civilisation détruit. Ainsi nous luttons contre la civilisation.

Ceux qui associent à tort la défense de la civilisation et l’humanisme, la civilisation et l’humanité — qui ne se rendent même plus compte qu’il existe et qu’il a toujours existé des cultures humaines autres que la civilisation, qui n’est qu’une culture spécifique, bien que désormais étendue à la planète entière, dont elle a fait son laboratoire —, ceux qui font passer “l’humain d’abord”, ou la civilisation d’abord, qualifieront peut-être cela d’anti-humaniste. A l’instar de Cyril Dion, qui insinue dans sa tribune que ceux qui veulent précipiter l’effondrement — inéluctable quoi qu’il en dise, insoutenabilité oblige — de la culture humaine (la civilisation) à l’origine du désastre écologique en cours, sont prêts à entraîner “la mort de centaines de millions de gens, de milliards peut-être”. Tandis que lui non. Lui propose de sauver tout et tous. “Au mieux”. Selon ce que permet la conservation du “meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer (la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité)”. Sachant que toutes les civilisations sont des cultures destructrices de leur environnement, vouloir “conserver” la civilisation revient à garantir la mort de tout et de tous.

Qui donc risque “la mort de centaines de millions de gens, de milliards peut-être” : celui qui lutte contre une civilisation mortifère, ou celui qui lutte pour la conserver (pardon, pour n’en conserver que “le meilleur”) ?

Claude Lévi-Strauss expose superbement bien en quoi accuser d’anti-humanisme ceux qui placent la préservation du monde naturel avant tout est absurde, dans cet entretien publié dans Le Monde du 21 janvier 1979 :

On m’a souvent reproché d’être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création.

J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même.”

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Cette volonté de préserver la civilisation avant tout n’est pas étonnante. René Riesel et Jaime Semprun le comprenaient parfaitement en écrivant, dans “Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable” que “la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a intégralement formés, quelles que soient leurs illusions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend ‘gérer’ que dans les termes qui font de son maintien une condition sine qua non”.

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La tribune de Cyril Dion a été illustrée par une photo d’une petite éolienne de la ZAD, ce que nous soutenons évidemment chez DGR (ce avec quoi la plupart des anti-industriels n’ont pas de problème, vu l’importance maximale que cela pourrait avoir, vu la place que cela occupe dans le système industriel) ; et tous ceux qui ont un peu de jugeote l’ont compris, nous critiquons le déploiement des énergies “renouvelables” industrielles, pas les “petites éoliennes comme celles que proposent l’association Tripalium”, ni les “capteurs solaires autoconstruits”, que Cyril Dion prétend défendre. Ce qui nous amène à son double discours.

Devant les dirigeants et les autorités étatiques, lors de la COP21, par exemple, avec notre chère “ministre de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, chargée des Relations internationales sur le climat”, ce ne sont pas ces quelques appareils en DIY qu’il encourage, bien évidemment, mais le solaire et l’éolien quels qu’ils soient.

Changer de discours selon le public. Quoi de plus honnête.

Autre exemple de son double discours. Il prétend, dans sa tribune pour Reporterre, proposer une “nouvelle logique de société : la sobriété heureuse”. Qui consiste à “décroître drastiquement dans nos consommations et notre utilisation de matière”, et à “croître dans nos qualités humaines : l’empathie, la connaissance, l’intelligence, le savoir-être, la capacité à coopérer”. Vu comme ça, avec de jolis mots et de belles idées, c’est très mignon, et très séduisant. Et pourtant, on peut lire ailleurs, dans une “interview écolo” que Cyril Dion et Mélanie Laurent ont accordée au site web Konbini, pour parler de leur film documentaire “Demain”, que : “l’on ne peut pas voyager sans avion pour des longues distances. Mais je fais confiance à la technologie, même si ça me fait peur, pour nous faire des avions solaires. Il est temps que la technologie nous permette ces inventions” (dixit Mélanie Laurent). (Une interview avec d’autres déclarations foudroyantes comme celle-ci, de Cyril Dion : “L’écologie c’est : ‘Il faut que chaque chose soit à sa bonne place pour que le système fonctionne bien’. Donc le message le plus écolo du film c’est : ‘Il faut trouver sa place, donc trouver le truc pour lequel on a le plus de talent, qui nous passionne le plus dans la vie et le faire’. Et comme ça, on peut espérer que la société ira mieux”).

La décroissance, la sobriété ET les voyages en avions. Bien entendu.

C’est sans doute de cela que parle Cyril Dion lorsqu’il affirme vouloir conserver la “mobilité”, et “la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète”.

Encore une contradiction. A moins d’avoir des définitions biscornues de la “décroissance” et de la “sobriété”.

Malheureusement pour toutes les espèces vivantes et pour toute la biosphère, c’est cette vaine techno-utopie — en réalité une dystopie — que promet et promeut désormais l’écologie d’Etat. Dystopie parce qu’une des parties les plus importantes de la critique sociale est complètement occultée par le discours spectaculaire des Cyril Dion du monde entier. La critique de la machine bureaucratique et de son caractère aliénant et déshumanisant, de la standardisation culturelle, et de toutes les coercitions inhérentes à toute organisation sociale de masse, à toute civilisation, passent à la trappe.

Encore une fois, le rêve dystopique qu’ils promeuvent ne présente que les “bons côtés”, le “meilleur” de la civilisation, et proclame, sur la base d’une foi religieuse en l’idée de progrès, à l’aide du bluff technologique que dénonçait déjà Jacques Ellul il y a presque 30 ans, et contre toute évidence, que nous pouvons tout avoir.

Chaque jour de plus de business-as-usual augmente les pertes immédiates et à venir. Chaque jour qui passe où la civilisation suit son cours habituel assombrit l’horizon. Tandis que les boniments de ceux qui promettent monts et merveilles ne font qu’alléger les consciences de ceux qui y croient.

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Une des principales raisons qui en poussent tant à adopter la perspective séduisante de l’écologie d’État, promue par les éco-célébrités, relève du conditionnement psychologique. Élevés et nourris par une culture progressiste, et donc bercés depuis des décennies par le mythe du progrès, la plupart des individus modernes sont totalement réfractaires au renoncement, et tout à fait soumis à l’embrigadement collectif.

J’ai récemment discuté avec une universitaire, qui semblait pencher du côté de la résignation et du fatalisme. Durant notre discussion, elle soutenait que si nous (en tant que culture, en tant que civilisation industrielle) précipitions des extinctions en masse d’espèces vivantes, ce n’était pas si grave, que c’était ainsi. Que la nature allait s’en remettre, d’une manière ou d’une autre. Peu lui importait que la civilisation industrielle détruise, torture, et pollue ; qu’elle altère l’évolution de la vie sur Terre. La croyance selon laquelle “le progrès” le vaut bien et est en mesure de réparer les dégâts qu’il cause lui servait d’argument. Par contre, lorsque j’ai souligné le fait que le progrès technique et ses hautes technologies sont responsables des destructions écologiques, et suggéré qu’il nous faut peut-être renoncer à tout cela, elle s’est vivement rebiffée. Impensable. Intolérable. Que des espèces non-humaines disparaissent est acceptable, tolérable, que nous détruisions tous les équilibres écologiques planétaires et artificialisions le monde entier aussi, mais renoncer au confort moderne, à l’idée de progrès et aux hautes technologies, certainement pas.

Quoi qu’il arrive, il est inacceptable et même inconcevable de renoncer. Le “meilleur” de la civilisation doit être “conservé”. Voilà la priorité.

Bernard Charbonneau exposait cette aporie lorsqu’il écrivait, à la fin de son livre “l’État”,

“Et maintenant que proposez-vous ? — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. “Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ? — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. C’est vous qui me désespérez”… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience.”

Ceux qui avertissent de la nécessité et de l’urgence de mettre fin à certaines pratiques, à certaines activités, à certaines productions, et qui ne proposent pas de substituts, de possibilités de remplacement, qui n’ont pas d’alternatives à commercialiser, sont exclus du débat. Bien loin de l’humble conseil d’Hippocrate, qui rappelait que “si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie. Alors seulement il est possible de l’éliminer”.

Nous connaissons les causes de la maladie — l’industrialisme, la quête et le mythe du progrès, et l’organisation sociale qui les sous-tendent — mais sommes tout sauf prêts à les supprimer. Nous choisissons de les garder, persuadés qu’elles sont de bonnes choses, et qu’il est possible de les réformer, de les réparer, de les bonifier. Nous allons jusqu’à rajouter éco- ou bio- devant les causes de la maladie, ou à les qualifier de “durables”.

La solution qui consiste à couper court à l’industrialisme, à renoncer aux hautes technologies et au progrès est ainsi bannie. Le fait de lutter contre une pratique destructrice, ou de lutter contre, tout court, est dénigré. Il ne faut qu’encourager. L’encouragement est positif. Tout ce qui est négatif est à occulter. Il s’ensuit que l’écologie est associée à un encouragement du développement des énergies “vertes” plutôt qu’à une lutte contre Total, Areva, Vinci, EDF et Engie (ce qui n’aurait d’ailleurs aucun sens, puisque ceux-là sont parmi les principaux promoteurs des énergies “vertes”). Pour, bien, contre, pas bien.

Mais dans un monde qui est en train d’être ravagé par des pratiques, par des corporations, par des activités et par des individus bien réels, cette philosophie ne fait que laisser libre cours au saccage. Utah Phillips, auteur et compositeur américain, qui rappelait que “la terre ne meurt pas, elle est en train d’être tuée. Et ses meurtriers ont des noms et des adresses” serait aujourd’hui considéré comme trop agressif, ou trop négatif, par la majorité des “écologistes”.

Pour en revenir à la psychologie, il est plus agréable et plus rassurant de ne pas s’attaquer à la racine des problèmes, de peur d’en réaliser la profondeur et la complexité.

Il est plus agréable et plus rassurant de croire, contre toute évidence, que tout peut être résolu “au mieux” par le progrès technologique ; de se persuader que le progrès, qui ravage encore la planète après des siècles de destructions, d’expansion et de standardisation mono-culturelles, de renforcement d’un appareil bureaucratique mondialisé et de ses moyens de coercitions, va, un jour, après que nous aurons suffisamment investi de “temps”, “d’argent” et “d’énergie”, permettre l’avènement d’une société de masse écologique et libertaire ; fondée sur la “sobriété heureuse”, mais avec des avions solaires.

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Réaliser la profondeur des problèmes auxquels nous faisons face, en parvenant à leur racine, prend du temps. Et plus que 5000 signes.

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Pour conclure, je voudrais rappeler les évidences sur lesquelles les éco-célébrités font volontairement l’impasse.

A commencer par le fait que nous ne vivons pas en démocratie. Que la modernité est antidémocratique, comme le formule Francis Dupuis-Déri. Et que la civilisation industrielle pourrait être décrite comme une corporatocratie, “un conglomérat de marchés financiers et de corporations, qui domine le monde”, selon la formule de Charles Derber (professeur de sociologie à l’Université de Boston) — qui “unit les pouvoirs économiques, politiques et idéologiques”.

Et qu’à chaque jour qui passe, la pieuvre planétaire antiécologique qu’est la civilisation industrielle s’étend un peu plus. Et qu’il est prévu que son étalement entraîne un triplement des surfaces urbaines du monde au cours des quatre prochaines décennies.

Et que sa complexité croissante dépossède toujours plus les individus, de plus en plus isolés.

Et que les dirigeants corporatistes comme politiques (s’il y a encore une différence), qui orientent réellement les dispositions économiques de la civilisation industrielle, ont à peu près en tête l’inverse de la sobriété heureuse. A l’instar de Jeff Bezos, PDG d’Amazon, qui a récemment déclaré :

“Nous ne voulons pas vivre dans un monde rétrograde. Nous ne voulons pas vivre sur une Terre où nous devrions geler la croissance de la population et réduire l’utilisation d’énergie. Nous profitons d’une civilisation extraordinaire, alimentée par de l’énergie, et par la population. […] Nous voulons que la population continue à croître sur cette planète. Nous voulons continuer à utiliser plus d’énergie par personne.”

Enfin rappelons que l’idée de progrès est une mystification constitutive de la culture dominante. Que “le progrès est le mythe qui nous assure que ‘en avant toute’ n’a jamais tort”, tandis que “l’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre”, comme l’énonce Kirkpatrick Sale.

C’est pourquoi je tiens à rappeler que la lutte pour la défense du le monde naturel, est une lutte contre. Contre la domination et la destruction du monde par la civilisation industrielle. Contre les corporations et contre la classe qui dirigent la civilisation industrielle. Contre leurs pratiques et leurs infrastructures destructrices.

Contre. Parce que, comme le formulait Bernard Charbonneau :

“Plus ou moins clairement, le mouvement écologique tend à constituer ce que l’on appelait en Mai 68 une contre-société. Ces deux mots sont aussi importants l’un que l’autre.

Contre. Toute révolte, et particulièrement celle-ci, est un non crié contre l’état social, et celui-là est bien plus radical qu’un autre parce qu’il ne l’est pas seulement cette fois contre tel souverain ou telle Église mais contre un monde qui tend à se cons­tituer en système scientifique, technique, économique, et finalement étatique, bureaucratique, militaire et policier, où rien n’échapperait à l’œil et à la main du Léviathan. Totalitarisme culturel dont le totalitarisme politique n’est que la conclusion plus ou moins nécessaire. Si celui-ci ne contrôle pas encore la totalité de l’espace-temps terrestre, celui-là est en train d’imposer un seul type de culture, de mode vie et de pensée à la quasi-totalité de la planète.”

Contre. Ainsi que Pierre Fournier, un autre précurseur de l’écologie en France, le rappelait :

“L’enseignement de l’environnement conduit tout droit à la contestation, parce qu’il conduit tout droit à cette évidence que l’économie de compétition est incompatible avec la survie. Il ne s’agit pas de protéger la nature, mais de sauvegarder la vie. La vie, c’est nous, pas “produits du social” : êtres vivants. Il faut pas s’emparer des moyens de production, il faut pas changer de mode de production, il faut abolir la production. La transformation de matière vivante aboutit inéluctablement, volontairement ou non, après production ou déperdition d’énergie à un autre état d’organisation de la matière vivante. Or, pour la matière vivante, d’autre état d’organisation y’en a qu’un, c’est le retour au minéral, c’est la mort. Quand le guide fait visiter la galerie des glaces, à Versailles, il ne parle pas des centaines d’ouvriers étameurs qui sont morts sans savoir pourquoi, intoxiqués par le mercure, afin que le roy se mire. Le problème ne date pas d’aujourd’hui mais il a pris, aujourd’hui une dimension nouvelle. Car aujourd’hui c’est nous tous qui mourons comme les ouvriers de Versailles, d’utiliser la technique en aveugle.”

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Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends qu’aux États-Unis, les derniers occupants venus défendre l’eau de Standing Rock contre la construction d’un pipeline se font violemment expulser par les forces de l’ordre. Mes contacts sur place sont fous de rage, et plusieurs maudissent le doyen de la Tribu Sioux de Standing Rock, Dave Archambault, pour avoir négocié avec les autorités et appuyé la demande d’évacuation forcée des militants.

Dave Archambault a obtenu des dons (250 000 dollars) pour son organisation, la Standing Rock Sioux Tribe (Tribu Sioux de Standing Rock), de la part d’une des plus grandes sociétés du secteur de l’énergie aux États-Unis, en gage de remerciement pour son aide dans le déploiement de parcs éoliens sur les terres de sa tribu, visant, entre autres, à leur fournir de l’énergie soi-disant “verte” (mais surtout à enrichir la compagnie, et à alimenter la civilisation industrielle en électricité).

Durant toute la période d’occupation, Dave Archambault a tenté de policer le comportement des militants, sur place, en leur ordonnant de rester pacifistes, de se contenter de prier, quoi qu’il arrive. Récemment, il a appuyé la demande de leur évacuation manu militari.

Ceci illustre de manière très concrète en quoi ceux qui préfèrent conserver les conforts de la civilisation industrielle ne sont pas du côté de ceux qui luttent pour défendre la planète.

Beaucoup d’activistes appellent désormais à changer de méthodes de lutte. Beaucoup de militants amérindiens dénoncent la trahison de Dave Archambault, et le considèrent désormais comme un ennemi.

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Le mouvement pour la défense de la planète est un échec. Les énergies soi-disant renouvelables sont autant d’illusions vertes. En France aussi, comme dans le monde entier (du Costa Rica à la Thaïlande), des communautés s’insurgent désormais contre de nouvelles destructions écologiques liées au développement des soi-disant renouvelables, ces fausses solutions qui “font naître chaque fois des problèmes neufs qui font boule de neige, chaque fois plus énormes, plus insolubles, plus impossibles, même à poser : indéfinissables”, comme aurait dit Fournier.

Il y a 48 ans, Bernard Charbonneau, lui encore (un des meilleurs auteurs français, que la culture de masse n’a naturellement pas plébiscité, à l’instar de plusieurs autres, systématiquement ignorés), nous avertissait :

“Si nous n’envisageons pas les effets de la civilisation industrielle et urbaine, il faut considérer comme probable la fin de la nature, avec pour quelques temps une survie confortable dans l’ordure : solide, liquide ou sonique. Et si quelque accident détraque la grande machine, ce ne seront plus seulement les poissons qui pourriront au grand air, mais les hommes physiquement et surtout spirituellement asphyxiés.”

Il n’est pas exagéré d’écrire que nous en sommes rendus, depuis déjà quelques décennies, à “la survie confortable dans l’ordure”. Survie confortable que les énergies dites renouvelables ne font que prolonger un peu, tandis qu’elles perpétuent la destruction du monde naturel, qui en est l’inévitable envers du décor.

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En 2016, lors de la 15ème session du Forum permanent de l’ONU sur les questions autochtones, à New York, Ati Quigua, une autochtone dont le peuple vit dans les montagnes colombiennes, résumait ainsi leur lutte : “Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’électricité — cette forme d’autodestruction qui est appelée ‘développement’ c’est précisément ce que nous essayons d’éviter”.

Rémi Fraisse, qui a été tué à Sivens en 2014, participait à un groupe de protection du Renoncule à feuille d’ophioglosse, une espèce rare en Midi-Pyrénées, menacée par la destruction de son milieu.

Un écologiste digne de ce nom est un défenseur de la nature et des équilibres biologiques, pas un défenseur du “meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer”.

Nicolas Casaux

5 Comments on "Défendre le vivant ou défendre la civilisation ? À propos de savoir ce que l’on veut (par Nicolas Casaux)"

  1. Très bon article.

    On ne peut pas défendre le vivant en évoluant dans la civilisation, tout ce qu’un civilisé peut faire est de dénoncer, ses actions sont toujours dommageables pour le vivant puisqu’il utilise les outils de la civilisation, un civilisé dépensera toujours plus d’énergie pour sauver quelque chose que le contraire et l’énergie étant une destruction de ressources il se retrouvera en fait avec un bilan plus négatif que s’il n’avait rien fait.

    Sauver le vivant c’est avant tout quitter la civilisation, mais ça qui peut le faire ? Nous n’avons plus vraiment de choix, tout le monde est enchainé par la civilisation de gré ou de force, sans compter que nous ne sommes plus adapter à la nature, mise à part quelques territoires celui qui voudrait y retourner se ferait éjecter rapidement.

    Nous ne changerons pas car notre évolution est en réalité une décadence, c’est la nature qui nous obligera à changer, je ne sais pas comment mais le vivant, la nature, le vent, la pluie… sont en constant changement et tous déséquilibres qui franchit un seuil critique fera basculer l’évolution des forces de la terre et notre destiné.

    L’homme a un problème d’ego, il ne peut imaginer qu’il soit simplement fait pour vivre comme un chasseur cueilleur.

  2. Bonjour
    Il n’y a pas grand chose à ajouter! Un point est enthousiasmant dans ce texte, c’est la rhétorique: nous ne sommes pas en face de quelqu’un qui intellectualise les concepts et rends les idées inintéressantes. Je pense que la démarche que nous partageons, nous oblige à simplifier le discours. Nous souhaitons exister dans la nature sans la détruire? Ca commence par exprimer des concepts simples à des esprits simples. La science, le progrès, la religion rendent les gens “intellectuels” et les détachent du retour a l’être. J’évolue dans un milieu bourgeois et mon discours n’est pas toujours bien perçu, mais je m’efforce en permanence d’impliquer les esprits et pousser la reflexion en profondeur avec des arguments simples. Ce texte devrait être largement diffusé car, outre le fond qui est essentiel, c’est un exemple de clarté et de simplicité.
    Au plaisir de vous lire
    AdaM

  3. Ottimo articolo.
    Hai tutta la ragione, Nicolas.
    Grazie.

  4. Claude Mirandola | 5 mars 2017 at 10 h 55 min | Répondre

    Excellent développement, tout est dit. Demeure la question “De l’engagement dans une période obscure”, titre du petit livre de Miguel Benasayag & Angélique Frey (ED. le passager clandestin). Après avoir expliqué scientifiquement en quoi le “tout est possible” revendiqué par les idéologues néolibéraux est suicidaire (parcequ’il ne tient pas compte des “invariants”), les auteurs proposent une forme d’engagement-recherche s’éloignant de tout militantisme (refaire le monde…) dans l’action effective et concrète par la “territorialisation” des luttes.

  5. Votre article me paraît tout simplement remarquable, et n’aurait pu être réduit au nombre sacro-saint des 5000 caractères habituels… malgré le fait que vous comme moi utilisions internet, fameuse source de pollution, s’il en est!

    Le problème p-ê encore plus fondamental que cet article soulève sans le verbaliser de manière explicite, est le sens de la vie…
    sujet que je travaille pour le moment à travers un essai que j’espère pouvoir mener à son terme, sans garantie…

    dans tosu les cas, merci pour cette réflexion, et.. je vous mets dans mes sites de références à partir de ce jour, pour venir voir de tp en tp ce qu’il y sera publié

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