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« Je hais mon époque de toutes mes forces » (par Antoine de Saint-Exupéry)
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Ci-après, les derniers écrits connus d'Antoine de Saint-Exupéry. D'abord, quelques extraits de sa lettre au général X qu'il écrivit le 30 juillet 1944. Le lendemain, 31 juillet 1944, il est abattu au combat au-dessus de la Méditerranée.

[…] Ceci est peut-être mélan­co­lique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trom­pais. En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 – 33 avait émigré, ma voiture étant remi­sée exsangue dans quelque garage pous­sié­reux, j’ai décou­vert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lente­ment fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclu­sive de faire tomber la moyenne. Ils rede­ve­naient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la brou­taient.

Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la pous­sière soit parfu­mée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbé­ci­le…

Tout cela pour vous expliquer que cette exis­tence grégaire au cœur d’une base améri­caine, ces repas expé­diés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les mono­places de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassé à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur. Ça aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une mala­die à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me recon­nais pas le droit de ne pas subir cette mala­die. Voilà tout. Aujourd’­hui, je suis profon­dé­ment triste. Je suis triste pour ma géné­ra­tion qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathé­ma­tiques et les Bugatti comme forme de vie spiri­tuelle, se trouve aujourd’­hui plon­gée dans une action stric­te­ment grégaire qui n’a plus aucune couleur.

On ne sait pas le remarquer.

[…] Aujourd’­hui nous sommes plus dessé­chés que des briques, nous sourions de ces niai­se­ries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’­hui, il n’est que des phéno­mènes de diges­tion lente ou rapide), tout lyrisme sonne ridi­cule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spiri­tuelle quel­conque. Ils font honnê­te­ment une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse améri­caine, « nous accep­tons honnê­te­ment ce job ingrat » et la propa­gande, dans le monde entier, se bat les flancs avec déses­poir.

De la tragé­die grecque, l’hu­ma­nité, dans sa déca­dence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publi­cité, du système Bedeau, des régimes tota­li­taires et des armées sans clai­rons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces.

L’homme y meurt de soif.

Ah ! Géné­ral, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signi­fi­ca­tion spiri­tuelle, des inquié­tudes spiri­tuelles, faire pleu­voir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégo­rien. On ne peut vivre de frigi­daires, de poli­tique, de bilans et de mots croi­sés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villa­geois du 15e siècle, on mesure la pente descen­due. Il ne reste rien que la voix du robot de la propa­gande (pardon­nez-moi). Deux milliards d’hommes n’en­tendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

Tous les craque­ments des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système écono­mique du XIXe siècle et le déses­poir spiri­tuel. […]

Et la fête villa­geoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arri­vée ici deux ou trois para­chu­tistes, mais on les a esca­mo­tés : ils avaient fini de servir). Cela c’est de l’époque, non de l’Amé­rique : l’homme n’a plus de sens.

Il faut abso­lu­ment parler aux hommes.

A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épi­lep­sie révo­lu­tion­naire? Quand la ques­tion alle­mande sera enfin réglée tous les problèmes véri­tables commen­ce­ront à se poser. Il est peu probable que la spécu­la­tion sur les stocks améri­cains suffise au sortir de cette guerre à distraire, comme en 1919, l’hu­ma­nité de ses soucis véri­tables. Faute d’un courant spiri­tuel fort, il pous­sera, comme cham­pi­gnons, trente-six sectes qui se divi­se­ront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décom­po­sera en une multi­tude de néo-marxismes contra­dic­toires. On l’a bien observé en Espagne. A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concen­tra­tion pour l’éter­nité.

On peut confondre cette accep­ta­tion rési­gnée avec l’es­prit de sacri­fice ou la gran­deur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’­hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’ab­sence comme autre­fois. […]

Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un tota­li­ta­risme univer­sel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c’est le tota­li­ta­risme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme produc­teur et consom­ma­teur, le problème essen­tiel étant celui de la distri­bu­tion. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le tota­li­ta­risme à quoi il prétend par son essence même. On fait défi­ler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent natu­rel­le­ment pour le chromo. Voilà la vérité du peuple ! On boucle soli­de­ment dans un camp de concen­tra­tion les candi­dats Cézanne, les candi­dats Van Gogh, tous les grands non-confor­mistes, et l’on alimente en chro­mos un bétail soumis.

Mais où vont les États-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonc­tion­na­riat univer­sel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscil­lant du travail à la chaîne système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créa­teur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chan­son. L’homme que l’on alimente en culture de confec­tion, en culture stan­dard comme on alimente les bœufs en foin.

C’est cela l’homme d’aujourd’­hui.

[…] Certes, il est une première étape. Je ne puis suppor­ter l’idée de verser des géné­ra­tions d’en­fants français dans le ventre du moloch alle­mand. La substance même est mena­cée, mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fonda­men­tal qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’im­pres­sion de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ça m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ?

[…] Mais, si je rentre vivant de ce « job néces­saire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

Antoine de Saint-Exupéry

Enfin, une autre lettre qu'il aurait écrite à peu près au même moment, à l'attention de son ami Pierre Dalloz, un architecte avec qui Saint-Exupéry se lia d'amitié à partir de 1939, et qu'il retrouva ensuite à Alger. Pierre Dalloz fut à l'origine du "Plan Vercors" (imaginé dès mars 41, matérialisé et transmis en janvier 43 par Yves Farge à Jean Moulin, qui l'adopta aussitôt), devenu plus tard Plan Montagnards. "Écrite à Pietranera, près de Bastia [cette lettre] fut trouvée par le commandant Gavoille, bien en évidence sur la table d'Antoine, le soir de sa disparition, le 31 juillet 1944".

Cher, cher D.,

Que je regrette vos quatre lignes ! Vous êtes sans doute le seul homme que je recon­naisse comme tel sur ce conti­nent. J’au­rais aimé savoir ce que vous pensiez des temps présents. Moi, je déses­père.

J’ima­gine que vous pensez que j’avais raison sous tous les angles, sur tous les plans. Quelle odeur ! Fasse le ciel que vous me donniez tort. Que je serais heureux de votre témoi­gnage !

Moi, je fais la guerre le plus profon­dé­ment possible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d’âge est de trente ans sur le type d’avion mono­place de chasse que je pilote. Et l’autre jour, j’ai eu la panne d’un moteur, à 10 000 mètres d’al­ti­tude, au-dessus d’An­necy, à l’heure même où j’avais quarante-quatre ans ! Tandis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tortue, à la merci de toute la chasse alle­mande, je rigo­lais douce­ment en songeant aux super-patriotes qui inter­disent mes livres en Afrique du Nord. C’est drôle !

J’ai tout connu depuis mon retour à l’es­ca­drille (ce retour est un miracle). J’ai connu la panne, l’éva­nouis­se­ment par acci­dent d’oxy­gène, la pour­suite par les chas­seurs, et aussi l’in­cen­die en vol. Je paie bien. Je ne me crois pas trop avare et je me sens char­pen­tier sain. C’est ma seule satis­fac­tion ! Et aussi de me prome­ner, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des photo­gra­phies. Ça, c’est étrange.

Ici on est loin du bain de haine mais, malgré la gentillesse de l’es­ca­drille, c’est tout de même un peu la misère humaine. Je n’ai personne, jamais, avec qui parler. C’est déjà quelque chose d’avoir avec qui vivre. Mais quelle soli­tude spiri­tuelle !

Si je suis descendu, je ne regret­te­rai abso­lu­ment rien. La termi­tière future m’épou­vante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardi­nier.

Je vous embrasse.

St.-Ex
À Pierre Dalloz – 30 juillet 1944 – Secteur postal 99 027

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